Réforme des retraites: pourquoi le gouvernement traîne

Matignon ne veut pas se précipiter, tant les détails sensibles sont nombreux à régler – quitte à reporter la réforme au-delà des municipales. Mais Bercy s’impatiente, vu l’état des comptes

Mercredi 5 juin, à 19 heures. Le Premier ministre, Édouard Philippe, reçoit dix députés de la majorité à Matignon, pour garder le contact avec le terrain et prendre la température. C’est immuable, il organise ce genre d’apéritif informel tous les quinze jours. Ce jour-là, Edouard Philippe sonde ses invités sur l’opportunité de discuter de la réforme des retraites au Parlement avant ou après les municipales de mars 2020. Les avis sont partagés. Pour certains, il ne faut surtout pas agiter le chiffon rouge avant la première élection locale du quinquennat ; pour d’autres, c’est indifférent… La question n’est toujours pas tranchée, selon Matignon – Jean-Paul Delevoye, le Haut-Commissaire qui mène les concertations avec les syndicats et le patronat depuis plus d’un an a confirmé mercredi que, de son côté, il rendrait ses recommandations avant le 14 juillet.

« Avant ou après les municipales, cela va dépendre de notre capacité à finaliser un projet de loi après un nouveau temps de concertation avec les partenaires sociaux, qui va s’ouvrir après les annonces de Delevoye », dit-on dans l’entourage du Premier ministre. Ce deuxième round est nécessaire pour entrer davantage dans les détails. « Il devrait s’ouvrir en septembre et il y a une forme d’incertitude ensuite. Tout va dépendre des réactions des uns et des autres », explique la même source.

Une réforme des retraites n’est jamais une partie de plaisir, mais le gouvernement prend conscience qu’une remise à plat systémique, visant à basculer toute la population dans un vaste système universel, est encore plus complexe à mener. Tous les actifs sont touchés et tous les sujets sont potentiellement explosifs, qu’il s’agisse du sort des régimes spéciaux, de l’âge de départ ou des pensions de réversion. Certains députés de la majorité préféreraient de toute façon discuter avant les municipales d’une réforme moins conflictuelle, comme celle du revenu universel d’activité, et garder la retraite pour après. « Le Premier ministre ne veut pas passer en force. Il ne prendra aucune décision dans l’urgence pour une réforme aussi importante qui va s’inscrire dans les décennies à venir », selon un proche.

Bricolages. Le gouvernement a aussi besoin de temps pour mieux articuler les différentes réformes des retraites qu’il veut mettre en œuvre. Car il y en a bien deux dans les tuyaux ! La « grande », systémique, voulue par Emmanuel Macron, mais aussi une « petite », paramétrique, « qui est en effet en débat », confirme Jean-Paul Delevoye. Elle serait insérée dans le projet de loi de financement de la Sécu (PLFSS) pour 2020, pour faire entrer rapidement de l’argent dans les caisses.

Car les 17 milliards d’euros consentis aux Gilets jaunes vont peser lourd, faisant rebasculer les comptes de la Sécu dans le rouge pour au moins deux ans. Et les nouvelles sont particulièrement mauvaises du côté des régimes de retraites qui, selon le Conseil d’orientation des retraites (COR), replongent durablement dans le déficit, avec de près de 10 milliards d’euros de trou en 2022. L’équilibre, dans le meilleur des cas, ne serait atteint qu’en 2042 ! Alors que le gouvernement n’avait cessé de dénoncer les « réformes paramétriques » de ses prédécesseurs, qualifiées de « bricolages » par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, le voilà donc obligé, à son tour, de s’y résoudre.

Jean-Paul Delevoye conserve la confiance des partenaires sociaux et surtout des députés de la majorité – en tant que président de la commission d’investiture d’En Marche pour les législatives de 2017, il les avait tous recrutés !

Mais là encore, les arbitrages sont encore loin d’être rendus. Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse fin avril, comme le Premier ministre lors de son discours de politique générale, ont tous les deux insisté sur le fait qu’il faudrait travailler plus longtemps. Comment ? Édouard Philippe a évoqué un âge d’équilibre, plus lointain que les 62 ans : certainement 64, selon Agnès Buzyn. Il est envisagé d’instaurer cette nouvelle borne d’âge dans le futur régime de retraite universel, mais celui-ci mettra de longues années à entrer en vigueur ; Bercy pousse donc pour que la mesure soit instaurée avant, dans le système actuel.

Confusion. Deux solutions sont à l’étude pour faire travailler les Français plus longtemps. La première, fixer une nouvelle pénalité financière, pour ceux qui partent à la retraite avant ce nouvel « âge pivot », progressivement porté à 64 ans. Cette borne viendrait s’ajouter à l’âge à partir duquel chacun peut demander sa pension (âge « légal » de 62 ans), aux 63 ans à atteindre pour ne pas être pénalisé dans le régime complémentaire des salariés du privé (Agirc-Arrco), et à l’âge à partir duquel on peut obtenir un taux plein même sans tous ses trimestres de cotisation (67 ans). Bonjour la confusion !

Seconde solution, accélérer la réforme Touraine de 2014, qui vise à faire passer le nombre de trimestres nécessaires pour partir à taux plein de 166 à 172, à raison d’un trimestre tous les trois ans, à partir de 2020. A ce rythme-là en effet, cette réforme ne produira pleinement ses effets qu’en… 2035 ! « Si le futur régime universel s’applique dès 2025, l’allongement des trimestres de 2025 à 2035 est perdu. Il n’est pas incohérent que tout le monde soit sur la même ligne de départ en 2025 et pour cela, il faut accélérer la mise en œuvre de la réforme de 2014 », argumente un conseiller ministériel. Bercy penche plutôt pour l’un âge pivot, « deux fois plus efficace en termes de rendement que l’accélération de la réforme Touraine », selon le même conseiller.

Les syndicats – et notamment la CFDT, déjà KO debout depuis la réforme de l’assurance-chômage – ne veulent pas entendre parler de cet ajustement paramétrique. « Cela reviendrait à tuer dans l’œuf la réforme systémique concertée avec Jean-Paul Delevoye », dit Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT.

Le gouvernement pourrait être tenté de faire porter le poids de la réforme paramétrique par Jean-Paul Delevoye, qui a encore la confiance des partenaires sociaux et surtout des députés de la majorité – en tant que président de la commission d’investiture d’En Marche pour les législatives de 2017, il les avait tous recrutés ! Cela passerait sans doute mieux si l’ex-ministre chiraquien expliquait que l’accélération de la réforme Touraine est nécessaire pour mettre tous les Français à égalité pour 2025. Pas sûr en revanche que le géant du Pas-de-Calais accepte d’endosser une réforme immédiate de l’âge pivot, beaucoup plus brutale…

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