Sibeth Ndiaye et Julien Denormandie, les imbéciles heureux de la politique

/ Mardi 11 juin 2019 

Kitsch de décontraction surjouée et de vrai ridicule, la vidéo de la porte-parole du gouvernement et du secrétaire d’Etat en charge de la ville et de la cohésion participe de cette injonction permanente à être optimiste, à devoir partager les élans collectivement suscités par une machine médiatico-spectaculaire dont l’objectif est d’étendre toujours plus le marché de l’illusion du divertissement permanent, dénonce notre chroniqueur Arnaud Benedetti.

C’est une petite vidéo en forme de « pastille ». On y voit deux ministres, Sibeth Ndiaye et Julien Denormandie, la première, porte-parole du gouvernement, le second, en charge de la Ville et de la cohésion. Affublés de tous les accessoires du « parfait » supporter de football (visage aux couleurs de l’équipe de France, ballon dans les mains, drapeau, etc.), les deux responsables gouvernementaux s’adonnent à un échange potache et blagueur, où ils se moquent entre autres dans un langage familier de l’un de leurs collègues, le secrétaire d’État au numérique. Le but de la séquence vise à la veille de la coupe du monde de football d’apporter son soutien aux joueuses de l’équipe de France. Le message se veut enthousiaste, décalé, familier, « sympa », de cette humeur décontractée dont on tisse les dirigeants du « nouveau monde ». Il participe de cette injonction permanente à être optimiste, à devoir partager les élans collectivement suscités par une machine médiatico-spectaculaire dont l’objectif est d’étendre toujours plus le marché de l’illusion du divertissement permanent.

La communication est un exercice d’équilibre. Elle exige, pour être recevable, à défaut d’être réussie, d’éviter d’indisposer au préalable le récepteur, de ne pas le prendre à revers au regard de ce qu’il attend d’une représentation, de ne pas délivrer, malgré elle, une réalité qu’elle prétend nier, voire occulter.

Au trébuchet de tous ces facteurs-clefs, force est de constater que le duo ministériel n’en coche aucun, ou plutôt remplit toutes les cases du bug. La forme tout d’abord, juvénile, faussement badine, kitsch de décontraction surjouée et de vrai ridicule, suscite un halo persistant de malaise. Le jeu est toujours factice, mais cette facticité peut se lester d’une interprétation qui fait perdre en crédibilité à la scène. C’est le génie du comédien que de remplir le vide de la chimère. Ici, tout sonne faux. En un mot comme en deux : c’est stupide ! Même pas absurde, car l’absurde recèle la force existentielle du tragique : hic et nunc ce qui est livré ainsi n’est rien d’autre qu’un sous-produit communicant ! On prétend casser les codes pour rapprocher le pouvoir, pour l’humaniser, pour le « réafillier » à la vraie vie des vrais gens ; mais c’est un retournement qui s’opère, un contre-effet inquiétant qui en vient à s’instaurer, une distance entre ce que nous escomptons de la gravité d’une fonction et l’insoutenable irresponsabilité de sa représentation, ainsi mise en scène par deux post-ados auxquels on aurait confié, le temps d’un congé, les clefs de la maison. Or cette maison, c’est celle du pouvoir ! S’entrouvre une béance dont on mesure qu’à force de vouloir enchanter par l’illusion communicante notre rapport au réel, bien malgré eux, nos gouvernants renvoient l’image d’apprentis en quête d’un “je-ne-sais-quoi” de sympathie qu’on ne saurait leur accorder, tant leur prestation inconsistante contredit tout ce que nous sommes en droit d’attendre d’un pouvoir concentré sur sa tâche… Naufrage de la politique réduite à l’os de la com’.

Cette petite vidéo révèle pourtant bien plus qu’il n’y parait. Au demeurant, ceci est dans le fond peut-être encore plus qu’un raté de communication. L’inconscient a parlé. Tout se passe comme si, depuis son apparente « non-défaite » du 26 Mai et l’essoufflement des « Gilets jaunes », la macronie tendait à retrouver cet esprit entremêlé de négligence comportementale, d’assurance dominatrice à l’instar des propos de Gilles Boyer, fraîchement élu député européen et érigeant des concurrents en gibier ennemi, d’ivresse du sentiment d’invincibilité, de certitude en une forme d’hégémonisme providentiel. Bref, tout ce qui a amené le pouvoir au bord du précipice lors d’un mois de décembre tremblant, fiévreux et dont on aurait tort d’imaginer qu’il n’est plus qu’une page jaunie dans le long fleuve bien tranquille d’un quinquennat miraculeux…

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