Des élections étaient censées régler le problème, mais elles l’ont empiré. Bloquée entre une opposition inoffensive et un président qui ne veut rien entendre, la France est un pays paralysé, qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans la crise…


Depuis quelques jours, analystes et intellectuels débattent pour savoir qui a gagné et qui a perdu, en France, les élections européennes.

La France du statu KO

Certains disent que le Rassemblement national (RN) a gagné, ce qui est vrai sur le papier. Il serait mal venu de leur contester leur victoire, alors qu’ils consolident leurs positions, et même si leur deuxième objectif, mettre « une trempe » au président et à son parti, dans un contexte favorable, et le pousser à la dissolution, n’a pas été atteint.

D’autres disent que c’est LREM et son chef qui, malgré leur deuxième place, ont remporté la mise, ce qui n’est pas faux non plus, car leur défaite est plus qu’honorable, et qu’on pouvait craindre pour eux une vraie Bérézina. Ils pensent que le président s’est sorti du guêpier des gilets jaunes, après une période d’évitement, d’intoxication et de diabolisation intense de leur mouvement, médias à l’appui, conclue par un « Grand débat » totalement détourné de sa fonction (écouter les Français !), alors qu’il n’a servi qu’à écouter le président, et à lui donner l’occasion d’une superbe pré-campagne européenne, sans que personne ne crie véritablement au scandale et au détournement de la démocratie…

En réalité, tous ont raison, et tous ont tort aussi, parce que rien n’est réglé sur le fond.

Le Rassemblement national qui ne rassemblait toujours pas

Le Rassemblement national « fait comme si » il avait gagné, alors qu’il ne retire pas les fruits du puissant mécontentement populaire qui s’est exprimé depuis plus de 6 mois. Cela traduit, à tout le moins, une incapacité à relayer les attentes de nombreux électeurs. Ce parti n’a pas su exprimer en termes simples le fait que cette élection devait lui donner une légitimité pour mieux combattre la politique du gouvernement sur le plan intérieur. En d’autres termes, ce n’était nullement le programme européen qui était l’enjeu du scrutin, mais uniquement le rapport de forces au sein du paysage français.

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« Quelle que soit votre opinion, donnez-nous les moyens de les battre » est un message qui, probablement, n’a pas été assez martelé, puisque, visiblement, pas assez entendu. Alors que le frein principal, la peur de l’aventurisme politique, qui étreint les classes bourgeoises en cas de victoire de Marine Le Pen lors d’une élection présidentielle, n’existait pas dans le cadre européen. C’était l’occasion de faire « le plein des mécontents », et cette occasion est manquée. Par conséquent, l’amorce d’un basculement de l’électorat vers des propositions plus nationales et plus sociales, seule façon de réduire la béance de la fracture sociale (puisque le président, visiblement, n’a aucune envie de la prendre en compte), reste encore en attente.

Pour Macron, les gilets jaunes sont nuls et non avenus

De son côté, Emmanuel Macron, porté par sa défaite plus qu’acceptable, « fait comme si » il avait obtenu un blanc-seing pour reprendre sa politique de plus belle, comme si de rien n’était. Six mois d’expression du cancer social, sous une forme de plus en plus radicalisée, semblent aujourd’hui balayés d’un revers de main. Bien plus, les très bons résultats de la liste verte, qui sont plutôt la marque d’un non-choix, pour beaucoup d’électeurs décontenancés par l’offre binaire qui leur était faite, seront une occasion supplémentaire pour le gouvernement de leur faire croire que « sauver la planète » pourrait être un palliatif au besoin de « sauver le pouvoir d’achat ». Lorsque ces électeurs se rendront compte que la politique verte, ça coûte très cher, mais ça ne rapporte rien (ou peut-être dans 100 ans), on peut prévoir que le reflux sera aussi rapide que l’engouement…

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Même la destruction concomitante des grands partis traditionnels classiques que sont LR d’un côté et le PS de l’autre est une très mauvaise nouvelle. En effet, et malgré leurs ambiguïtés réciproques (le PS n’est plus social depuis longtemps, LR a perdu sa fonction droitière, nationale et populaire), ces deux grandes formations ont structuré le paysage politique pendant des décennies, canalisant les votes vers des propositions relativement modérées et intelligibles par de nombreux électeurs. Avec leurs ancrages locaux très forts, leur présence était rassurante. Pense-t-on que leur disparition, ne laissant face à face qu’un parti ouvertement tribunicien, mais qui manque cruellement de corpus idéologique et d’expérience des affaires de l’Etat, et d’autre part, un parti présidentiel ouvertement anti-tribunicien, qui joue tout son crédit sur la peur qu’ont les classes bourgeoises d’une vague populaire, et sur leur appétence de plus en plus marquée pour l’ordre à n’importe quel prix, est un bien pour la France ?

Ami, entends-tu…

On fait semblant de croire, de tous côtés, que le président va pouvoir réformer. Quelle réforme peut-il faire, et d’abord celle de la compétitivité française, sans une solide assise populaire, et sans restaurer la confiance ? Le pays est-il seulement un moteur de voiture, dont on change les pièces à sa convenance ? Pense-t-on que cet affrontement sans intermédiaires, entre un conservatisme populaire plein de ressentiment d’un côté, et un progressisme bourgeois terrorisé de l’autre, est autre chose qu’une promesse de catastrophes ?

C’est le vainqueur qui a perdu ! Non, c’est le perdant qui a gagné ! Pendant ce temps, même s’il ne s’exprime pas assez dans les urnes et plus (pour le moment…) sur les ronds-points, le mécontentement augmente, et rien n’est fait ni annoncé pour prendre le problème de front, sous ses deux aspects : sa composante économico-sociale et sa représentativité politique.

Pris au piège

Ces élections n’ont rien réglé. Tout le monde, en fait, est piégé : Marine Le Pen n’arrive pas à canaliser ce mécontentement de façon large, parce qu’elle n’inspire pas assez confiance, et Macron ne le veut pas, parce que sa politique consiste précisément à le mettre en scène. Et alors que les périls augmentent (hégémonie américaine, puissance montante chinoise, islamisme), avec notre impuissance (technocratie européenne, prééminence allemande), la France, sur le plan social, se déchire et s’enfonce chaque jour un peu plus.

Les Français, qui voient souvent les choses avec plus de bon sens que les analystes, se rendent évidemment compte de ce qui se passe, et jugent la situation très mal engagée sur le fond. Ils ont raison. C’est peut-être à cause de cette inquiétude que la cote de Macron repart à la baisse, dès les élections passées, bien qu’il ait « sauvé les meubles ». Sans trop oser l’avouer, chacun se dit : « Plus dure sera la chute »…