« Je crois aux élus » : la mue girondine de Macron va-t-elle aboutir ?

Qu’avez vous décodé lors de la tartufferie d’hier soir, la pièce de théâtre mal jouée par le fonds vicié du « grand débat » suivi de la conférence de presse accolée ?

 

Moi j’y ai vu exclusivement un déploiement stratégique d’un Macron qui avait tenté de faire à 100% sans les élus locaux au début de son quinquennat vers un rapprochement très marqué aujourd’hui avec la France hors de Paris. Les Jacobins intransigeants d’hier faisant entrer dans le jeu les Girondins, par intérêt : celui de survivre à la fronde d’une partie de la France.

On a vu hier une réédition façon 21ème siècle de la dualité entre Jacobins centralisateurs et Girondins (montagnards) décentralisateurs.

Les gens avides de pouvoir sont par nature Jacobins, pour en être seuls à en jouir.

Macron cherche des alliés. Les trouvera-t-il localement ?

 

Tout le cinéma d’hier n’avait pour but que de minimiser l’impression de la France jacobine : ÉNA disparue, transfert de certaines responsabilités vers les locaux de province, fin de la préséance des diplômés des écoles de hauts fonctionnaires.

Cette grossière tentative des Jacobins irréductibles de se concilier les bonnes grâces des Girondins méprisés hier va-t-elle sauver Macron ?

ALgarath

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Lors de sa conférence de presse, le président a affiché sa volonté décentralisatrice. Les élus espèrent qu’elle ne restera pas un vœu pieux.

 

Voici donc les élus, les grands oubliés de la première phase du quinquennat, on pourrait même dire les proscrits, remis au centre du jeu macronien. Emmanuel Macron, qui fait de la « proximité » et de « l’humain » les nouveaux marqueurs de sa politique, compte donc bien s’appuyer sur les derniers politiques qui bénéficient encore d’un peu de popularité : les maires.

Il leur a rendu un hommage appuyé dès le début de sa conférence de presse post-Gilets jaunes et y a fait allusion à de multiples reprises au cours de son allocution. On pouvait s’en douter, vu la place prépondérante occupée pendant le grand débat par ces soutiers de la République, ces élus « à portée d’engueulades », suivant une formule désormais classique qu’a reprise le chef de l’État – en y ajoutant, séduction oblige, « mais aussi de félicitations ». Les maires des petites communes ont été les « guest stars » des shows macroniens. Et le chef de l’État a su aussi cajoler les maires des grandes villes et métropoles, en les recevant récemment à l’Élysée pendant une heure trente, lesquels élus, entrés remontés, étaient ressortis retournés.

Visiblement, la « mue » girondine du président Macron est en train de prendre. Mais pourra-t-elle aboutir ? Le Toulousain Jean-Luc Moudenc, président de France urbaine, l’association qui rassemble les élus des grandes villes, nous confiait il y a quelques jours à propos du chef de l’État : « J’ai rarement vu une écoute aussi attentive, longue et méticuleuse que la sienne. Le problème, c’est que derrière cela ne suit pas. La technostructure dévore le président, comme elle dévore son Premier ministre et le gouvernement. Les technocrates se sentent chez eux dans ce gouvernement, plus encore que dans les précédents. »

Vieux serpent de mer

 

« Je vous ai compris ! » semble donc avoir lancé le président ce jeudi à l’adresse non seulement des Français, mais de leurs représentants immédiats, les élus locaux. Le Macron nouveau lance son an II du quinquennat en affichant sa volonté de pacte girondin, promise pendant la campagne présidentielle, maintes fois affirmée depuis, puis bafouée, remisée, enterrée et… ressuscitée. « Il faut consolider la place des élus », a-t-il dit. Mais encore ? Encore rien, pour l’instant. Toujours rien. Depuis longtemps, si longtemps, Emmanuel Macron promet de se défroquer de son armure de Jupiter, de couper en morceaux le pouvoir jacobin, historiquement ancré en France, mais Anne, ma sœur Anne, les élus des confins ne voient rien venir… Lors de sa conférence de presse, le président a vaguement évoqué un statut de l’élu, mais sans évoquer une mesure concrète.

Sujet miné

 

À grandes envolées, il lance une nouvelle décentralisation. De quelle sorte ? Une grande vague comme les lois mitterrandiennes de 1982-1983, ou à l’aune de la réforme constitutionnelle Chirac-Raffarin de 2003 (instituant notamment le principe de l’autonomie financière des collectivités) ? Ou une réforme bricolée à la va-vite comme celle qui déboucha sur la loi NOTRe, une nouvelle carte de régions tentaculaires dessinée sur un coin de table par François Hollande ? Ceux (nombreux) qui attendent depuis des lustres un acte III de la décentralisation resteront (encore) sur leur faim.

Le président s’est engagé à clarifier le rôle de chaque collectivité, à édulcorer la multiplication des structures et agences superfétatoires, dirait un techno, en somme à « affiner » le désormais fameux millefeuille territorial. Louable intention, partagée par ses prédécesseurs Sarkozy et Hollande. Mais le vieux serpent de mer (de maire, si l’on ose ce jeu de mots…) a la vie dure. Et qu’en est-il de la fusion entre métropoles et départements, sur le modèle lyonnais, promise par le candidat Macron, annoncée par le Premier ministre Édouard Philippe, mais remise aux calendes grecques ? Pas un mot, évidemment : à l’approche des élections municipales (2020), sujet miné.

Le volontariste Emmanuel Macron a aussi fait part de son souhait de renforcer les pouvoirs des collectivités sur les transports, le logement, la transition écologique… Là encore, cela va dans le bon sens. Mais, là encore, pas un mot sur une réforme majeure, structurelle et structurante qui, elle, donnerait un nouvel élan décentralisateur : un pouvoir économique transféré aux régions. Le pragmatique Emmanuel Macron veut bâtir, dans les territoires, des « Maisons France Service », une sorte de guichets uniques communs entre administrations de l’État et collectivités qui permettraient de simplifier les démarches administratives des citoyens. Voilà de quoi alléger la vie quotidienne des Français. Mais, de façon concrète, comment ce projet sera-t-il mis en place ? Sur le terrain, le jeu à trois entre fonctionnaires étatiques, territoriaux et élus, façonné par des années de jacobinisme, n’est pas toujours des plus fluides.

La crise des Gilets jaunes aura eu le mérite de faire éclore la part girondine qui sommeille en Emmanuel Macron et qui fut étouffée jusqu’à présent.

 

Elle crevait l’écran lors de cette conférence de presse, et il serait de mauvaise foi de remettre en cause la sincérité d’un président qui aime être en campagne – dans tous les sens du terme – et que l’on a vu plusieurs fois jouir de son contact avec les Français. Mais on sent ce chef d’une France au fonctionnement sempiternellement, tragiquement jacobin, tout en galvanisant ses terroirs et ses centaines de fromages (de Gaulle), toujours hésitant entre les deux piliers de l’organisation territoriale française, à savoir la décentralisation et la déconcentration – il a répété ce terme qui hérisse le poil d’élus se considérant déjà fortement entravés par les « diktats d’en haut ».

Or, comment donner plus de responsabilités, donc plus de compétences, donc plus de latitude d’action, à des pouvoirs locaux tout en renforçant le rôle, le poids – l’emprise ? – des représentants de l’État ? Si Emmanuel Macron arrive à marier – concrètement – davantage de décentralisation à plus de déconcentration, il aura fait œuvre salutaire. Peut-être même historique.

Jérôme Cordelier

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