LIVRE : MAINTENANT, PAR LE COMITÉ INVISIBLE 3 ÈME CHAPITRE : MORT À LA POLITIQUE DE 8 PAGES

Voici le troisième chapitre du 3èmelivre écrit par le Comité Invisible. Ce texte est une denrée rare, très rare, pour comprendre le changement radical du monde tel qu’il se dessine avec les Gilets Jaunes (et les Black Blocs).

 

Celles et ceux qui ont le « nez » pour saisir la très grande importance des thèses du Comité Invisible pour notre avenir de citoyens ont encore avec cet article le moyen d’avancer plus avant dans leur découverte.

Celles et ceux qui ne prennent pas au sérieux les Gilets Jaunes devront, très vite, se rendre à l’évidence. Alors que les Gilets Jaunes participent à leur niveau au changement, le Comité Invisible a planifié le changement et depuis plus longtemps que la vague Gilets Jaunes.

Comme toujours il y en a qui verront le verre à moitié vide et celles et ceux qui le verront à moitié plein. Le monde est divisé entre les cassandre qui sont pessimistes et les optimistes. J’ai appris que les choses n’étaient jamais aussi excellentes qu’on aurait pu l’espérer, mais aussi jamais aussi pires qu’on aurait pu le croire.

Algarath

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Si la politique n’était que la politique des « politiciens », il suffirait d’éteindre la télévision et la radio pour ne plus en entendre parler. Mais il se trouve que la France, qui est le « pays des droits de l’homme » uniquement pour le spectacle, est bel et bien le pays du pouvoir.

 

Toutes les relations sociales en France sont des relations de pouvoir – et dans ce pays, qu’est-ce qui n’a pas été socialisé? Alors qu’il y a de la politique à tous les niveaux. Dans les associations et dans les collectifs. Dans les villages et les corporations. Dans les milieux, tous les milieux. Il travaille partout, manœuvre, opère, cherche à être apprécié. Il ne parle jamais honnêtement, parce qu’il a peur. La politique, en France, est une maladie culturelle.

Chaque fois que des personnes se réunissent, peu importe le problème, peu importe la raison et si elle dure un certain temps, cela prend la structure d’une petite société de cour et il y a toujours quelqu’un qui se prend pour le Roi-Soleil. Ceux qui reprochent à Foucault d’avoir développé une ontologie du pouvoir assez étouffante dans laquelle la bonté, l’amour du prochain et les vertus chrétiennes ont du mal à trouver leur place devraient plutôt lui reprocher d’avoir pensé de manière admirable, mais peut-être d’une certaine manière c’était un peu trop français.

La France reste donc une société de cour, au sommet de l’Etat même dans les milieux qui en déclarent la perdition le plus radicalement. Comme si l’Ancien Régime, en tant que système de mœurs, n’était jamais mort. Comme si la Révolution française avait été un stratagème pervers pour maintenir partout l’Ancien Régime, derrière le changement de phraséologie, et pour le protéger de toute attaque, puisqu’il est supposé avoir été supprimé. Ceux qui prétendent qu’une politique locale, « plus proche des territoires et des peuples », est ce qui nous sauvera de la décomposition de la politique nationale, ne peuvent défendre une telle folie qu’en gardant le nez, car il est évident que ce qu’ils offrent n’est que une version moins professionnelle, plus crue et, en un mot, dégénérée de ce qu’il existe.

Pour nous, il ne s’agit pas de « faire de la politique différemment », mais de faire quelque chose de différent de la politique. La politique rend vide et gourmand.

 

Ce syndrome national n’épargne évidemment pas les milieux militants radicaux. Chaque petit groupe s’imagine capturer une partie du marché de la radicalité auprès de ses plus proches rivaux en les diffamant le plus possible. En convoitant les « morceaux du gâteau » des autres, cela finit par gâcher le gâteau et par sentir la merde.

Un militant lucide et totalement non réformé a récemment rendu ce témoignage: « Aujourd’hui, je sais que le militantisme désintéressé n’existe pas. Notre éducation, notre éducation, notre famille, le monde social dans son ensemble font rarement de nous des personnalités complètes et sereines.Étaient pleins de blessures, de problèmes existentiels à résoudre, d’attentes relationnelles, et c’est avec ce « bagage intérieur » que nous entrons dans une vie militante. À travers nos luttes, nous recherchons « autre chose », des gratifications, une reconnaissance, des relations sociales et amicales, une chaleur humaine, un sens à donner à notre vie. Chez la plupart des militants, cette recherche de gratifications reste assez discrète, elle ne prend pas toute la place. Chez certaines personnes, il faut le dire, il occupe un espace démesuré. Nous pouvons tous penser aux exemples de militants monopolisant constamment le discours ou essayant de tout contrôler, d’autres jouant un spectacle ou jouant constamment sur les sentiments des gens, d’autres particulièrement sensibles, très agressifs ou péremptoires dans leur façon de s’exprimer. ..

Ces problèmes de reconnaissance, de gratification ou de pouvoir semblent expliquer la majorité des conflits dans les groupes radicaux […] Selon moi, beaucoup de conflits en apparence masquent le moi et entre des personnes. C’est mon hypothèse. Ce n’est pas nécessairement correct. Mais de mon expérience, j’ai le fort sentiment que quelque chose d’autre est en jeu dans les réunions, les mobilisations, les organisations radicales, « autre chose » que la lutte à proprement parler, un véritable théâtre humain avec ses comédies, ses tragédies, sa douceur les marivaudages, qui repoussent souvent les objectifs politiques qui nous ont supposés nous rassembler.

« Ce pays est un déchirement pour des âmes sincères.

 

La nuit debout, à Paris, c’était beaucoup de choses. C’était un point de ralliement et un point de départ pour toutes sortes d’actions incroyables. C’était le lieu de belles rencontres, de conversations informelles, de réunions après les manifestations. En offrant une continuité entre les dates de la manifestation du saute-mouton qui préoccupent tant les confédérations syndicales, Nuit debout a permis au conflit déclenché par la loi Travail d’être quelque chose de tout à fait différent, et bien plus qu’un « mouvement social » classique. « Nuit debout a rendu possible » de contrecarrer l’opération banale du gouvernement consistant à réduire ses opposants à l’impuissance en les mettant en conflit les uns avec les autres, dans les catégories de «violent» et de «non-violent».

Bien qu’elle ait été rebaptisée «Place de la Commune», la Place de La République n’a pas été en mesure de déployer le plus petit embryon de ce qui ressemblait à une commune dans le mouvement des places en Espagne ou en Grèce, sans parler de la place Tahrir, tout simplement parce que nous n’avions pas la force d’imposer une véritable occupation de la place à la police.

Mais s’il y avait un défaut fondamental dès le départ, c’était bien, sous prétexte d’aller au-delà de la politique classique, la manière dont elle reproduisait et mettait en scène le principal axiome de cette dernière selon lequel la politique est une sphère particulière, séparée de  » la vie « , une activité consistant à parler, débattre et voter. Ainsi, Nuit debout a fini par ressembler à un parlement imaginaire, une sorte d’organe législatif sans fonction exécutive, et donc une manifestation d’impuissance qui ne manquera pas de plaire aux médias et aux autorités.

Un participant résume ce qui s’est passé, ou plutôt ce qui ne s’est pas passé, à Nuit debout: « La seule position commune, peut-être, est le désir d’une discussion sans fin […]

 

Le non-dit et le vague ont toujours été privilégiés au détriment d’une position, qui serait sélective par définition, donc supposée non inclusive. « Une autre propose l’évaluation suivante: » Une succession de discours limités à deux minutes et jamais suivis de toute discussion ne pouvait être fastidieuse. Une fois que la surprise s’estompa en voyant autant de personnes enthousiastes à l’idée de s’exprimer, l’absence de tout enjeu a commencé à vider ces réunions du sens qu’elles semblaient avoir. […] Nous étions ici pour être ensemble, mais les règles nous séparaient. Nous étions ici pour expliquer le cours de nos demandes respectives, mais les assemblées ont donné le flambeau à une visibilité criante. Pour moi, l’assemblée devrait être le lieu où le collectif est expérimenté, ressenti, exploré, confirmé et enfin déclaré, ne serait-ce que de manière ponctuelle. Mais pour cela, il aurait fallu de véritables discussions.

Le problème est que nous ne parlions que de l’autre, nous avons parlé l’un après l’autre. Le pire de ce que nous voulions éviter sur la place déplié là en général incompréhensions: une erreur d’impuissance collective que le spectacle de solitudes pour l’invention d’un collectif […] actif Une conjuration de Blocus a finalement obtenu le meilleur de ma patience . La personne clé de notre comité, sans doute, sans aucune mauvaise volonté intentionnelle de sa part, avait un don particulier pour toutes sortes de décourager Avec arguties logistique et de procédure à chaque tentative de réintroduire des enjeux dans le fonctionnement des assemblées « .

Et enfin: « Comme beaucoup d’autres, je parfois eu l’impression qu’il y avait une sorte de structure de pouvoir opaque a fourni les grandes orientations qui du mouvement […] [qu’il y avait] un autre niveau de prise de décision que celle des assemblées ordinaires. « la micro bureaucratie qui a eu lieu Nuit Debout à Paris, et qui a été littéralement une bureaucratie du microphone, a été prise dans une situation inconfortable que cela pourrait ne déployer ses stratégies verticales caché derrière le spectacle de l’horizontalité présenté chaque jour à 18 heures par l’assemblée souveraine du vide qui était là a tenu, avec son changement de plain-pied sur les acteurs. Voilà pourquoi ce qui était là essentiellement dit n’a pas beaucoup d’importance, et encore moins à ses organisateurs. Leurs ambitions et stratégies ont été déployées ailleurs que sur la place, et dans une langue dont Cynisme pourrait être donné libre que sur la terrasse d’un café hipster, dans la dernière étape de l’intoxication, entre complices.

Nuit debout a montré de manière exemplaire comment «démocratie directe», «intelligence collective», «horizontalité» et l’hyperformalisme pouvaient servir de moyen de contrôle et de méthode de sabotage. Cela peut paraître épouvantable, mais Nuit debout, presque partout en France, a illustré, ligne par ligne, ce qui était dit sur le « mouvement des places » dans To our Friends, jugé scandaleux par de nombreux militants au moment de sa publication. . Au point que, depuis l’été 2016, chaque fois qu’une assemblée commence à tourner en rond et que rien n’est dit au-delà d’une succession décousue de monologues de gauche, il y a presque toujours quelqu’un qui crie: «Non, s’il vous plaît! Pas Nuit debout! « C’est l’énorme mérite qui doit être attribué à Nuit debout: il a fait de la misère de l’assemblée un pouvoir pas seulement théorique, mais une expérience partagée. Mais dans le fantasme de l’assemblée et de la prise de décision, il y a quelque chose qui échappe à tout argument.

Cela tient au fait que le fantasme est profondément ancré dans la vie, et non à la surface de « convictions politiques ». Au fond, le problème de la prise de décision politique ne fait que redoubler et déplace à l’échelle collective ce qui est déjà une illusion. dans l’individu: les croyances que nos actions, nos pensées, nos gestes, nos paroles et nos comportements résultent de décisions émanant d’une entité centrale, consciente et souveraine, le Soi. Le fantasme de la « souveraineté de l’Assemblée » ne fait que répéter sur le plan collectif la souveraineté du Soi. Connaître tout ce que la monarchie doit au développement de la notion de « souveraineté » nous amène à nous demander si le mythe du Soi n’est pas simplement la théorie du sujet qui impose la royauté en pratique. En effet, pour que le roi puisse gouverner de son trône au milieu du pays, le Soi doit être intronisé au centre du monde. On comprend donc mieux d’où vient l’incroyable narcissisme des assemblées générales de Nuit debout. C’est d’ailleurs la chose qui a fini par les tuer, en en faisant le site, parole après parole, d’éclats répétés de narcissisme individuel, c’est-à-dire d’explosions d’impuissance.

D’attaques terroristes à l’accident de Germanwings, les gens ont oublié que le premier « tueur de masse » du nouveau siècle, Richard Durn, à Nanterre en 2002, était littéralement un homme écoeuré de la politique. Il avait traversé le parti socialiste avant de rejoindre les Verts. Il était un militant de la Ligue des droits d’homme. En juillet 2001, il avait choisi le commutateur «altermondialiste» de Gênes. Il avait finalement pris un Glock et, le 27 mars 2002, avait ouvert le feu sur le conseil municipal de Nanterre, tuant huit élus et en blessant dix-neuf autres. . Dans son journal privé, il écrivait: « Je suis fatigué d’avoir toujours dans ma tête cette phrase qui ne cesse de répéter: » Je n’ai pas vécu, je n’ai pas vécu du tout à l’âge de 30 ans « . […] Pourquoi continuer à faire semblant de vivre? Je ne me sens que vivre quelques instants en tuant. « Dylan Klebold, l’un des deux conspirateurs du lycée Columbine, confia à son cahier: » Les débiles sont piétinés, les abrutis dominent, les dieux trompent […] ] De plus en plus loin … C’est ce qui se passe … moi et tout ce que les zombies considèrent comme réel … juste des images, pas la vie. […] Les zombies et leur société s’unissent et tentent de détruire ce qui est supérieur et ce qu’ils ne comprennent pas et ce dont ils ont peur. « Certaines personnes se sont vengées au lieu de continuer à mijoter le ressentiment Ils sont morts et ils sont morts parce qu’ils n’ont vu la vie nulle part. Un point a été atteint où il devient impossible d’affirmer que l’existentiel appartient à la vie privée. Chaque nouvelle attaque nous le rappelle: l’existentiel a un pouvoir d’éruption politique.

C’est là le grand mensonge et le grand désastre de la politique: placer la politique d’un côté et la vie de l’autre, d’un côté ce qui se dit mais n’est pas réel et de l’autre ce qui se vit mais ne peut plus se dire. Il y a les discours du Premier ministre et, depuis un siècle, la satire barbelée du Canard enchaine. Il y a les tirades du grand militant et la manière dont il traite ses semblables, avec lesquels il se permet de se conduire d’autant plus misérablement qu’il se prend pour une politique irréprochable. Il y a la sphère du disable et de la vie sans voix, orpheline, mutilée. Et cela prend à crier parce que cela ne sert plus à rien de parler. L’enfer est vraiment l’endroit où tout le discours est rendu sans signification. Ce que l’on appelle « débat » de nos jours n’est que l’assassinat civilisé du discours. La politique officielle est devenue manifestement une sphère de déception répugnante selon laquelle les seuls événements qui se produisent encore dans cette sphère se réduisent à une expression paradoxale de la haine de la politique. Si Donald Trump est vraiment une figure de la haine, il est avant tout une figure de la haine de la politique. Et c’est cette haine qui l’a amené au pouvoir. La politique dans sa totalité est ce qui est entre les mains du Front national, et non des « casseurs » ou des émeutiers banlieues.

Ce que les médias, les militants porteurs de cartes et les gouvernements ne peuvent pardonner aux soi-disant « casseurs » et autres « blocs noirs », c’est: 1. prouver que l’impuissance n’est pas le destin, ce qui constitue une insulte féroce pour tous ceux qui le sont se contenter de râler et qui préfèrent voir les émeutiers, contrairement à toute évidence, comme des agents infiltrés « payés par les banques pour aider le gouvernement »; 2. montrer qu’on peut agir politiquement sans faire de politique, à n’importe quel moment de la vie et au prix d’un peu de courage. Ce que les « casseurs » démontrent par leurs actes, c’est qu’ils ne sont politiquement pas une question de discours, mais de gestes, ce qu’ils attestent par des mots qu’ils vaporisent sur les murs des villes. « Politique » n’aurait jamais dû devenir un nom. Cela aurait dû rester un adjectif. Un attribut et non une substance. Il y a des conflits, il y a des rencontres, il y a des actions, il y a des interventions de parole qui sont « politiques », parce qu’elles constituent une attitude décisive contre quelque chose dans une situation donnée et parce qu’elles expriment une affirmation du monde qu’elles désirent. Le politique est ce qui éclate, qui forme un événement, qui marque un trou dans la progression ordonnée du désastre. Ce qui provoque la polarisation, en traçant une ligne, en choisissant des côtés. Mais la « politique » n’existe pas. Il n’y a pas de domaine spécifique qui rassemblerait tous ces événements, toutes ces éruptions, indépendamment du lieu et du moment où ils apparaissent.

Il n’y a pas de domaine particulier où il s’agirait des affaires de tout le monde. Il n’y a pas de sphère séparée de ce qui est général. Il suffit de formuler le problème pour exposer la fraude. Tout ce qui est politique concerne la rencontre, les frictions ou les conflits entre formes de vie, entre régimes de perception, entre sensibilités, entre mondes et onze. Ce contact atteint un certain seuil d’intensité. Le franchissement de ce seuil est marqué par ses effets: des lignes de front sont tracées, des amitiés et des inimitiés sont affirmées, des fissures apparaissent dans la surface uniforme du social, il y a une division de ce qui a été faussement joint et des communications souterraines entre des fragments

Ce qui s’est passé au printemps 2016 en France n’est pas un mouvement social, mais un conflit politique, au même titre que 1968. Cela se voit par ses effets, par les irréversibilités qu’il a produites, par les vies qu’il a causées à prendre une vie différente. chemin, par les déserts déterminés, par la sensibilité partagée qui s’affirme depuis lors dans une partie de la jeunesse et au-delà. Une génération pourrait très bien devenir ingouvernable. Ces effets se font sentir dans les rangs du parti socialiste, dans la division entre les fractions qui se polarisaient à cette époque, dans la fissure qui le condamne à une éventuelle implosion. Les mouvements sociaux ont une structure, une liturgie, un protocole qui définit comme excessif tout ce qui leur échappe. Maintenant, non seulement ce conflit n’a pas cessé de dépasser toutes les contraintes, qu’il soit de nature politique, syndicale ou policière, mais il ne s’agissait en réalité que d’une série ininterrompue de flambées. Une série ininterrompue de vagues que les anciennes formes de politique épuisées tentaient désespérément de rattraper.

Le premier appel à manifester le 9 mars 2016 a été un contournement des syndicats par YouTubers, les premiers n’ayant d’autre choix que de suivre les seconds s’ils voulaient préserver une raison d’être. Les manifestations qui ont suivi ont été marquées par le dépassement continu des processions par des « jeunes » qui se sont placés en tête. L’initiative Nuit debout elle-même est allée au-delà de tout cadre reconnu pour la mobilisation. Les marches libres au départ de la Place de la République, telles que «l’apéritif chez le [Premier ministre] Valls», ont été à leur tour un effet d’entraînement de la Nuit debout. Et ainsi de suite. La seule « demande de mouvement » – l’abrogation de la loi Travail – n’en était pas une, puisqu’elle ne laissait aucune possibilité d’ajustement, de « dialogue ». Avec son caractère entièrement négatif, elle ne faisait que signifier le refus de continuer à être gouvernée. De cette façon, et pour certains le délai de refus d’être gouverné. Personne ici, ni du gouvernement ni des manifestants, n’était ouvert à la moindre négociation. À l’époque de la dialectique et du social, le conflit a toujours été un moment de dialogue. Mais ici, les apparences de dialogue n’étaient que des manœuvres: pour la bureaucratie d’État comme pour la bureaucratie syndicale, il s’agissait de marginaliser le parti qui était éternellement absent de toutes les tables de négociation – le parti de la rue, qui était tout le temps de la merde. Ce fut un choc frontal entre deux forces – gouvernement contre manifestants – entre deux mondes et deux idées du monde: un monde de profiteurs, présidé par quelques profiteurs en chef, et un monde composé de nombreux mondes, où l’on peut respirer et danser et vivre. Dès le départ, le slogan « le monde ou rien » exprimait ce qui était en réalité: la loi Travail ne constituait jamais le terrain de la lutte mais son détonateur. Il ne pourrait jamais y avoir de réconciliation finale. Il ne pouvait y avoir qu’un vainqueur provisoire et un perdant qui voulait se venger.

Chaque éruption politique révèle une pluralité humaine irréductible, une hétérogénéité insubmersible des façons d’être et une impossibilité de la moindre totalisation. Pour toutes les civilisations motivées par l’envie de parvenir à l’Un, ce sera toujours un scandale. Il n’y a pas de mots ou de langage strictement politiques. Il n’y a qu’un usage politique du langage dans la situation, face à une adversité déterminée. Le fait de lancer une pierre sur un policier anti-émeute n’en fait pas une « pierre politique ». Il n’existe pas non plus d’entités politiques, comme la France, un parti ou un homme. Ce qui est politique chez eux, c’est la conflictualité intérieure qui les trouble, c’est la tension entre les composants antagonistes qui les rendent, au moment où la belle image de leur unité se brise. Nous devons abandonner l’idée qu’il n’y a de politique que lorsqu’il existe une vision, un programme, un projet et une perspective, un objectif, des décisions à prendre et des problèmes à résoudre. Ce qui est vraiment politique n’est que ce qui émerge de la vie et en fait une réalité définie et orientée. Et il est né de ce qui est proche et non d’une projection vers le lointain. La proximité ne signifie pas le restreint, le limité, l’étroit, le local. Cela signifie plutôt ce qui est en harmonie, vibrant, adéquat, présent, sensible, lumineux et familier – le préhensible et compréhensible. Ce n’est pas une notion spatiale mais éthique. La distance géographique est incapable de nous éloigner de ce qui nous semble proche. Inversement, être voisins ne nous rend pas toujours proches. Ce n’est que par contact que l’ami et l’ennemi sont découverts. Une situation politique ne résulte pas d’une décision mais du choc ou de la réunion entre plusieurs décisions. Quiconque part de la proximité n’oublie pas ce qui est éloigné, il se donne simplement la chance de s’y rendre. Car c’est toujours de l’ici et maintenant que le lointain est donné. C’est toujours ici que le lointain nous touche et que nous nous en soucions. Et cela reste vrai malgré le pouvoir d’éloignement des images, de la cybernétique et du social.

Une véritable force politique ne peut être construite que de près ou de loin, et non par un simple énoncé de but. De plus, déterminer la fin est toujours un moyen. On utilise des moyens seulement dans une situation. Même un marathon se déroule toujours pas à pas. Cette façon de situer ce qui est politique à proximité, ce qui n’est pas le domestique, est l’apport le plus précieux d’un certain féminisme autonome. À son époque, il a plongé l’idéologie de partis de gauche entiers, armés, dans une crise. Le fait que les féministes aient contribué à éloigner le « quotidien » de ce qui l’entoure en l’idéologisant, en le politisant extérieurement, de manière discursive, constitue la part de l’héritage féministe qu’on peut très bien refuser d’accepter. Et pour être sûr, tout dans ce monde est conçu pour nous distraire de ce qui est là, très proche. Le « quotidien » est prédisposé à être le lieu qu’une certaine raideur voudrait préserver des conflits et des affects trop intenses. C’est justement cette lâcheté qui fait que tout glisse et finit par rendre le quotidien si collant et nos relations si visqueuses. Si nous étions plus sereins, plus sûrs de nous-mêmes, si nous avions moins peur des conflits et des perturbations qu’une rencontre pourrait engendrer, leurs conséquences seraient probablement moins désagréables. Et peut-être pas désagréable du tout.

Rédigé par le Comité Invisible

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