Les Black Blocs vus par la Gendarmerie Nationale

Une description des Black Blocs par le Centre de Recherche de l’École des Officiers de la Gendarmerie Nationale

 

LES BLACK BLOCS : PREUVES DE LA MUTATION DE LA CONTESTATION SOCIALE

 

De l’avis général, les débordements survenus récemment lors des manifestations contre la Loi Travail ont été le fait de « casseurs ». Mais, comme le dévoile justement un article paru dans Le Monde le 28 mai 2016, il y a, « derrière les « casseurs », toute une galaxie ».

Au sein de cette dernière, le grand public a du mal à distinguer les Black blocs des simples vandales en raison de l’image générale de violence véhiculée par les médias, au détriment des revendications réelles de la manifestation conventionnelle.

Une nébuleuse activiste née Outre-Rhin

 

Originaires d’Allemagne, les Black blocs désignaient initialement des groupes d’autonomes (Autonomen) installés dans des squats du Berlin-Ouest des années 80. Lors d’opérations d’expulsions par les policiers, les autonomes sont descendus dans la rue pour se défendre habillés de noirs et masqués, ce qui leur a valu le nom de Schwarze block (bloc noir).

La technique du Black bloc s’est développée progressivement grâce à des fanzines, à des sites Internet spécialisés ou encore à la contre culture punk. Cela a permis sa diffusion à travers le monde, en particulier dans les grands rassemblements internationaux tels que les sommets de l’Organisation Mondiale du Commerce, de l’Union européenne, du Fonds Monétaire International ou encore de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Du fait de cette diffusion transnationale, on constate la présence de personnes étrangères (Allemands et Italiens entre autres) lors de manifestations nationales. La forte mobilité des participants aux Black blocs a permis ensuite la diffusion des tactiques au niveau national.

Ces groupes apparaissent dans les médias pour la première fois lors du sommet de l’OMC en 1999 à Seattle aux États-Unis, d’où la transformation de Schwarze Block en Black bloc. Ils sont remarqués en France à la fin de l’année 2000 à l’occasion du sommet de l’Union européenne à Nice, puis refont surface de manière flagrante lors des événements de Notre-Dame-des-Landes en 2014 et sont encore d’actualité en 2016 avec la Loi Travail.

Pour l’auteur Francis Dupuis-Déri, l’expression Black bloc désigne « une forme d’action collective, une tactique très typée : elle consiste pour ces manifestants à manœuvrer groupés de sorte à prendre l’apparence d’un bloc au milieu duquel chacun préserve son anonymat, le port d’habits noirs de pied en cap et d’un masque parachevant l’anonymat de la posture. ». Ainsi, les Black blocs se distinguent des manifestants classiques par leur apparence et par leur organisation. Le fait d’être tous habillés totalement en noir a un impact visuel et médiatique fort. Cela assure aux participants l’anonymat et l’unité, caractéristiques principales d’un Black bloc. Leur organisation est originale car ce sont des manifestants qui apparaissent en groupe compact au sein du cortège et restent groupés jusqu’à la fin (à l’inverse, les simples casseurs sont très individualistes et se dispersent dès l’arrivée des forces de l’ordre.) L’effet de masse qui en découle participe de l’image impressionnante de solidité et d’union qui émerge d’un Black bloc. Pour eux, « la masse procure la sécurité ».

Les Black blocs sont des entités éphémères car, si leur aspect ne change pas, « la composition de ces groupes fluctue au gré de leurs apparitions ». Il faut donc parler « d’un » Black bloc et non « du » Black bloc. Ils sont composés d’une agrégation de groupes affinitaires de quelques personnes, qui ne sont pas les mêmes d’une manifestation à l’autre. De fait, un Black bloc est organisé de manière horizontale : il n’y a ni hiérarchie, ni chef. Ce fonctionnement en réseau permet aux groupes affinitaires une très grande autonomie de mouvement et une réactivité qui n’existe pas chez les manifestants classiques. Des auteurs évoquent pour les qualifier la « trilogie horizontalité, fluidité, évolutivité ».

Certains observateurs font le parallèle avec le guérillero urbain qui est « un homme armé qui lutte contre la dictature militaire ou toute autre forme d’oppression par des moyens non conventionnels. [Il] lutte dans un but politique et n’attaque que le gouvernement, les grands capitalistes et les agents de l’impérialisme ». En effet, les membres d’un Black bloc rejettent tout ce qui est lié à la mondialisation, au capitalisme, à la société de consommation et à l’autorité. Ils disent lutter contre deux formes de violence : la violence économique et la violence étatique, en particulier celle des forces de l’ordre.Pour eux, « réprimer les Black Blocs c’est s’attaquer aux conséquences des inégalités de la société « en prenant soin de ne pas en voir les causes ». Cela revient à défendre ces inégalités et le système qui les produit. ».

Les Blacks blocs ciblent donc des objectifs divers mais pas neutres : bâtiments représentant l’État, grandes sociétés commerciales, panneaux publicitaires… Ce sont principalement des biens matériels qui sont touchés car « la non-violence ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas recourir à la force, mais que leurs actions ne doivent viser que des biens et non des êtres humains. ». Toutefois, les forces de l’ordre sont également prises à partie, mais de manière plus indirecte.

Une tactique inhabituelle fondée sur la solidarité

 

Les Black blocs n’ont pas de moyens très importants. Ils utilisent majoritairement des objets et armes artisanaux. Il faut différencier trois types d’objets : ceux qui permettent l’anonymat, ceux qui servent à l’attaque et ceux qui sont pour la défense.

Pour masquer leur identité, les participants s’habillent tous en noir, se cachent avec un foulard, une écharpe ou une cagoule et une casquette ou une capuche noires. Ils prennent le soin d’emmener des habits de rechange (d’une autre couleur) pour se fondre dans le reste du cortège de manifestants une fois les actions terminées. Ainsi l’anonymat est garanti dans le Black bloc et dans la foule.

Pour passer à l’action les Black blocs emmènent leurs propres outils (marteaux classiques, brise-vitres, burins, pioches…) pour utiliser tout ce qu’ils peuvent trouver dans la rue : mobilier urbain, pavés, goudron, caddies…

Ils confectionnent également leurs propres armes comme des bombes et projectiles de peinture, des engins incendiaires, ou encore des banderoles renforcées avec des clous et vis en direction des forces de l’ordre. Lorsque cela est possible, ils récupèrent aussi les grenades lacrymogènes lancées dans leur direction pour les relancer vers les forces de l’ordre.

Quant à leur défense, elle est assurée au niveau individuel par les écharpes, foulards ou cagoules, des masques à gaz et des lunettes de plongée ou de ski pour se protéger des fumées et des gaz, et des gants en cuir pour éviter les brûlures par les grenades lacrymogènes. Certains participants aux Black blocs se fabriquent des protections artisanales solides pour les bras et les jambes afin de limiter les blessures. Au niveau collectif, les banderoles renforcées par des plaques en bois, des poignées ou accrochées sur des caddies permettent de protéger le premier rang des coups de matraque et, au contact, d’éviter la fragmentation du bloc. L’interpellation d’un individu est rendue difficile voire impossible.

Au niveau tactique, les techniques des Black blocs dépendent de leur but (attaquer ou défendre) et de leur cible (forces de l’ordre ou biens matériels). Dès la formation d’un Black bloc, les participants utilisent la méthode dite « du coucou ». Tel l’oiseau qui pond dans les nids des autres, ils s’infiltrent dans le cortège et apparaissent au cœur de la manifestation sans que celle-ci n’ait été prévenue de l’existence du Black bloc à l’avance. Ce regroupement rapide et inopiné constitue souvent une surprise. Ensuite le Black bloc va tenter de se séparer du cortège soit en le dépassant par l’avant, soit en le quittant sur les côtés dans le but d’atteindre plus facilement les cibles visées.

Lors de l’attaque, une autre tactique spécifique aux Black blocs est le swarming (essaimage) qui consiste à se disperser en petits groupes au moment des actions pour saturer les services d’ordre adversaires, puis à toujours se rassembler au sein du bloc pour assurer une défense de manière solidaire. Ce regroupement n’est pas sans rappeler les bancs de poissons qui sont une agrégation d’individus de la même espèce mais sans aucune hiérarchie. Cette forme leur permet d’être à la fois mobiles et soudés pour se défendre. Cette recomposition perpétuelle est un défi pour les forces de l’ordre, plus habituées aux casseurs traditionnels qui se dispersent après leurs actions et qui sont donc plus faciles à arrêter car ils sont seuls ou peu nombreux.

Les actions offensives des Black blocs consistent de manière générale en des destructions de mobiliers urbains spécifiques, en des détournements de publicités ou en des tags leur permettant de faire passer leurs messages politiques. Les plus récurrents tiennent à la haine de l’État (Ne prenons pas le pouvoir, détruisons-le!, Kein Staat is mein Staat -L’État, c’est l’absence d’État-), des forces de l’ordre (Tout le monde déteste la police, ACAB -All Cops Are Bastards : Tous les flics sont des salauds-), ou du capitalisme (A vos ordres mon capitalisme, Mort aux entreprises multinationales, Tant qu’il y aura de l’argent il n’y en aura jamais assez pour tout le monde).

« L’objectif premier d’un Black Bloc est d’indiquer la présence dans la manifestation d’une critique radicale du système économique et politique. ». Les médias et responsables politiques relaient rarement ces messages revendicatifs et renvoient souvent aux seules dégradations. Les Black blocs sont du coup mal connus du grand public.

Quand ils s’attaquent aux forces de l’ordre, les Black blocs restent plus en retrait, ils « travaillent plutôt à distance, par voie aérienne ». Ils utilisent alors tout ce qui peut servir de projectiles (pavés, bouteilles vides, cailloux…) pour les lancer en direction des forces de l’ordre. C’est alors une pluie d’objets qui s’abat sur elles. Les participants cherchent aussi à réduire la vision des forces de l’ordre, soit en utilisant des bombes et projectiles de peintures sur les visières des casques et boucliers anti-émeutes pour les obliger à quitter temporairement le terrain pour se nettoyer, soit en récupérant les grenades lacrymogènes pour les renvoyer dans leur direction. Cela permet notamment aux autres membres du Black bloc de se disséminer pour continuer leurs destructions ou tags sans être inquiétés. Il existe donc bien une coordination au sein d’un Black bloc : même si tous ne se connaissent pas, les modes d’actions sont partagés.

Cette solidarité se retrouve également à l’endroit des autres manifestants au plan défensif. Ainsi lorsqu’un Black bloc remonte en tête de cortège ou tente d’en sortir par les côtés, cela permet de limiter la présence d’autres manifestants entre eux et les forces de l’ordre et donc de protéger les premiers. En cas d’intervention des forces de l’ordre, les membres d’un Black bloc n’hésitent pas à tenter de libérer les personnes arrêtées, à faciliter leur fuite, qu’elles soient ou non membres de ce Black bloc. Cette qualité de membre importe peu aussi lorsqu’un groupe est encerclé dans une « nasse ». Le but est alors de percer l’encerclement des forces de l’ordre, ou de les entourer, pour les bloquer à leur tour13. Cette volonté de déjouer les tactiques des forces de l’ordre existe aussi quand les Black blocs les empêchent de diviser le cortège pour isoler une partie des manifestants, notamment en investissant massivement les trottoirs et les espaces sur les côtés du cortège.

Il existe d’autres entités qui viennent en aide aussi bien aux contestataires classiques qu’aux membres des Black blocs. Il s’agit des Street Medics et de Defcol. Les Street Medics (médecins de rue) sont nés aux États-Unis dans les années 1960 et sont reconnaissables à leurs croix rouges sur leurs casques, brassards et sacs à dos. Ils ne manifestent pas mais sont là pour apporter un secours médical au plus près des cortèges. Quant à Defcol, qui signifie Défense collective, c’est un collectif d’avocats volontaires créé en mars 2016 qui apporte un soutien juridique et défend les personnes interpellées et mises en cause pendant les manifestations. Les noms de ces avocats sont connus, circulent pendant les manifestations et sont criés aux personnes lorsqu’elles sont arrêtées.

Malgré leurs modes d’actions particuliers, les Black blocs bénéficient du soutien de ces deux organisations au même titre que n’importe quel autre manifestant : le côté violent passe au second plan. Néanmoins, l’existence de ces deux entités pose question car cela signifie que les services similaires existants (secours, pompiers notamment) ne suffisent plus ou ne sont pas jugés suffisamment adaptés à l’intervention au cœur des manifestations. C’est aussi le signe d’une transformation, d’une spécialisation d’une partie du cortège que les forces de l’ordre se doivent désormais de prendre en compte. L’intervention sur un blessé va ainsi poser deux problèmes. Le premier concerne la concurrence pour la prise en charge entre SAMU et Street medics. Le second concerne l’attitude des forces de l’ordre qui peuvent chercher de leur côté à vérifier la gravité de l’incident, voire à faciliter l’accès des secours traditionnels. Peuvent s’ensuivre des problèmes de communication entre les manifestants et les forces de l’ordre.

Une nouvelle forme de contestation, un défi pour les forces de l’ordre

 

Face au développement des Black blocs, les forces de l’ordre doivent adapter leur réponse. Pour cela elles doivent respecter deux principes essentiels dans le maintien de l’ordre : la proportionnalité et la gradation de l’action. En effet, elles ne doivent pas négliger leur « propre effet générateur, amplificateur, de troubles à l’ordre public ».

Pour les Black blocs, « la surprésence policière est une provocation », ce que confirme en partie le Directeur général de la Gendarmerie nationale, le général Denis Favier : « Si [les forces] sont trop équipées, elles donneront une impression guerrière contradictoire avec l’objectif poursuivi ». A l’inverse, si le dispositif apparaît trop faible, cela incite aux actes répréhensibles car la répression semblera potentiellement peu efficace. Il faut donc prendre garde au « processus de remilitarisation du maintien de l’ordre » qui semble se développer avec le recours aux armes non létales telles que les flash-balls et les grenades de désencerclement.

Puisque les Black blocs utilisent des techniques différentes, et plus virulentes, de celles des manifestants classiques, peut-être faudrait-il adapter la gradation et les modes d’action des forces de l’ordre en fonction du public concerné. Pour exemple, en Allemagne, en matière de sport « le principe est une division du travail, les acteurs sociaux et les clubs ayant à gérer les [supporters classiques], et la police gérant la catégorie des hooligans.».

Rapporté à la gestion des manifestations, ce système laisse aux services d’ordre des organisateurs des manifestations la gestion du simple cortège, et aux forces de l’ordre celle des membres plus actifs tels que les Black blocs. Cela permet une prise en compte du phénomène Black bloc plus ciblée et plus minutieuse. La législation française permet par ailleurs une action préventive pour les personnes masquées20.

Un autre point important à développer est la communication entre, d’un côté, le cortège et le Black bloc, et, de l’autre, les forces de l’ordre. Ces dernières tendent effectivement plutôt à développer « le raffinement des techniques d’intervention – sans considérer le volet complémentaire indispensable – la communication ». A ce niveau encore, nos voisins allemands ont mis en place un nouveau modèle de maintien de l’ordre, dont la France pourrait s’inspirer, avec une doctrine dite de « désescalade » (Deeskalation).

Cette doctrine contient quatre axes directifs principaux. Parmi eux se trouve le développement de la communication à tous les stades du maintien de l’ordre.

 

Il s’agit de déterminer précisément quoi communiquer, à qui et comment. Pour atteindre cet objectif, les policiers allemands emploient les grands moyens, à savoir des « véhicules dotés de hauts-parleurs » et des « écrans LED géants pour informer la foule ». Hormis les sommations (dont les modalités ne donnent pas satisfaction), il n’y a à l’heure actuelle, en France, aucune communication directe entre la foule et les forces de l’ordre.

De nombreux pays (Suède, Danemark, Pays Bas, Angleterre, Suisse) ont également mis en place des officiers de liaison qui servent de relais entre les forces de l’ordre (sans en être) et les membres d’un Black bloc. Cela permet une meilleure diffusion des informations et une meilleure connaissance du phénomène puisque les renseignements sont pris directement à la source.

En France, le recrutement d’intermédiaires se met en place peu à peu. Il faut donc continuer dans cette voie pour pouvoir développer un dialogue, essentiel pour le maintien de l’ordre, encore plus avec les Black blocs qui n’ont pas de délégués ou de représentants à contacter, contrairement aux cortèges syndicaux notamment.

La différenciation et le ciblage des interventions au maintien de l’ordre constituent un autre axe prôné par la doctrine de désescalade. Alors qu’en France les interventions dans le cortège ont principalement pour but d’interpeller une personne, en Allemagne elles servent d’abord à extraire les individus trop virulents qui nuisent au bon déroulement de la manifestation, même s’ils n’ont pas forcément commis d’infraction.

Ces extractions sont diffusées sur les écrans et expliquées aux autres manifestants pour justifier l’intervention des forces de l’ordre. Cette prise en charge en amont permet d’apaiser les tensions qui peuvent naître entre manifestants.

Enfin, en cas d’infraction, le contexte même de manifestation est un facteur contraignant pour ce qui concerne la recherche de preuves et la validité de la procédure qui en découle. Les interpellations se font dans des conditions qui ne permettent pas toujours de recueillir tous les éléments nécessaires. Toute interpellation (hors flagrant délit évident) devrait se faire sur la base d’éléments probants suffisants (photographies, images vidéo, témoignages de plusieurs membres des forces de l’ordre) afin de permettre des poursuites judiciaires.

On peut constater aujourd’hui une modification de la physionomie des manifestations, ce qui constitue une gageure pour les forces de l’ordre françaises. Faire face de manière effective au nouveau phénomène que représentent les Black blocs passera sans doute par une intensification de la coopération et des échanges de bonnes pratiques entre pays concernés.

 

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