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Gilets jaunes, lives et vidéos : « On assiste à l’émergence d’un contre-pouvoir médiatique important »

André Gunthert, maître de conférence en histoire visuelle à l’Ehess, analyse pour Marianne l’influence qu’ont eu les lives et les vidéos dans le mouvement des gilets jaunes, creusant l’écart entre internautes, médias traditionnels et alternatifs.

C’est devenu une tradition : chaque semaine, après chaque « acte » de manifestation le samedi, une flopée de vidéos virales, souvent filmées en direct, sont décortiquées par les groupes de gilets jaunessur Internet. Pour André Gunthert, maître de conférence en histoire visuelle à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), ce phénomène démontre une volonté du grand public de construire sa propre vision des événements, à travers une activité collective. Analyse.

Il a été beaucoup reproché aux journalistes de ne pas assez couvrir les violences policières dans les premières manifestations de gilets jaunes, avant que le sujet ne soit très relayé par les médias traditionnels. Qu’en pensez-vous ?

Il y a clairement une évolution. La question des violences policières, absente dans un premier temps du spectre médiatique, apparaît d’abord à travers un entretien du journaliste David Dufresne, qui les recense, dans Le Média. Il est ensuite interviewé par L’Obs, puis Le Monde… La machine médiatique a fini par se mettre en branle, corrigeant une désinformation qui existait jusqu’alors sur les violences policières.

Il ne faut pas s’y tromper : ce retournement médiatique s’est fait sous la pression des réseaux sociaux. Ce sont eux qui ont forcé les médias à intégrer la question des violences policières et, dans un second temps, à modifier leur perception des gilets jaunes. Cela est bien la preuve, selon moi, qu’il n’y a pas un « fossé » entre gilets jaunes et journalistes. Il ne s’agit pas de deux mondes coupés en deux. Ils s’influencent mutuellement, en débattant dans notre agora moderne : les réseaux sociaux. Les médias n’ont pas ressenti que la critique des gilets jaunes mais celle de l’ensemble du public, à travers Internet. Pendant un mois et demi, tout le monde s’est parlé, même si le dialogue a été souvent violent et conflictuel. Le grand débat lancé par le gouvernement en janvier avait en quelque sorte déjà commencé, mais très loin de nos institutions classiques. Les Français ont discuté sur Internet.

Est-ce la première fois que l’on observe un tel phénomène dans les rédactions françaises ?

A cette échelle, c’est bien la première fois. Des cas semblables ont existé, par exemple lors de la casse de l’hôpital Necker, pendant les manifestations contre la Loi Travail, le 15 juin 2016. Une vidéo d’un journaliste du Monde a fini par démontrer que si le « vandalisme » exercé contre l’hôpital pour enfants existait bel et bien, il était le fait d’un individu isolé, et ne correspondait donc pas du tout aux déclarations hyperboliques des ministres de François Hollande, selon lesquelles une horde de manifestants se serait déversée contre le bâtiment. La vidéo a gagné, et le gouvernement en place et les médias ont dû corriger la manière dont ils présentaient les choses en place.

Aujourd’hui, la grande différence est que le phénomène est beaucoup plus massif. Après chaque manifestation du samedi, une poignée de vidéos virales ont émergé. Elles devenaient le sujet de la conversation. Il s’agissait alors d’argumenter de façon contradictoire, dans des débats mêlant aussi bien des gilets jaunes convaincus que le grand public. A chaque fois, pendant 48 heures, un vrai travail de critique conversationnelle établissait la signification des vidéos, confrontant les points de vue et les informations, avant que n’émerge une interprétation correcte des faits. Le premier cas est celui de la Mantes-La-Jolie, avec une vidéo montrant des adolescents interpellés par des policiers, agenouillés en silence. Facebook et Twitter ont permis l’émergence d’un débat, où l’on s’est vite aperçu que tout le monde ne voyait pas la même chose.

« Les gens n’ont pas seulement consommé de la vidéo : ils ont produit de l’information et de l’analyse en débattant tous ensemble »

Pourquoi les lives Facebook sont-ils devenus si importants dans la couverture du mouvement des gilets jaunes ?

D’abord, car la vidéo est une illusion très forte de la réalité. Elle donne l’impression de « vivre » les événements que l’on regarde. Mais attention : le spectateur n’est pas passif ou crédule. Un internaute ne regarde pas juste une vidéo, mais aussi tout ce qui se passe à côté : le descriptif, les commentaires… Chacun construit sa vision de l’information à travers ces éléments composites. Ce sont des dynamiques évolutives qui se font dans la durée – en l’occurrence, pour les gilets jaunes, dans le cadre d’un week-end. Il s’agit d’une démarche participative, qui devient de plus en plus fine à mesure qu’un nombre important de personnes participent au débat. Or, dans le cadre des gilets jaunes, celui-ci dépasse les classes, les âges, les engagements politiques. Les gens qui y participent n’ont pas seulement consommé de la vidéo : ils ont produit de l’information et de l’analyse en débattant tous ensemble. D’une certaine manière, on assiste à l’émergence d’un contre-pouvoir médiatique important, qui permet de réguler le traitement médiatique, au moins dans le cas des violences policières.

Comment expliquez-vous justement que certains vidéos – celles de Russia Today, de Line Press – aient été plus virales que d’autres, davantage que celles de médias télévisuels traditionnels ?

Les gens ne se sont pas intéressés au média ni à son histoire en elle-même, mais à son message ! Une grande partie du public a ressenti le besoin de bricoler ses sources d’information, et voyait sur Internet des images en direct – donc supposées sans trucage -, des témoignages qu’il n’a pas vus tout de suite sur les chaînes d’information. De plus, ces vidéos avaient l’avantage d’être courtes – une à deux minutes, comme celle de Mantes-La-Jolie ou encore du boxeur Christophe Dettinger. Elles donnent l’impression de se suffire à elles-mêmes. Chacun peut se faire son opinion, quelque soit son émetteur.

On a aussi pu les voir tourner en boucle sur les chaînes d’information. Ne pensez-vous pas que la répétition de ces images, en boucle, a pu aussi contribuer à la colère et à la tension ?

Les médias étaient à la remorque de chacune de ces vidéos, les diffusant après qu’elles eurent émergées sur les réseaux sociaux. Dans ce cadre, difficile de les accuser alors que les vidéos étaient déjà devenues virales… De plus, je doute que l’ensemble de la population regarde BFMTV 24h/24. La seule chose qui a pu contribuer à cette alimentation de la colère est moins la diffusion des images que leur interprétation, très monocolore, sur toutes les chaînes. Les explications de BFM étaient très différentes que celles qu’on trouvait sur des médias alternatifs. Comme de plus en plus de gens se sont rendu sur Internet pour débattre de sujets d’actualité, l’écart constaté par le public entre ce qu’il voyait en ligne et dans sa télévision n’en a été que plus important.

« Les gens qui ont confiance en leur gouvernement et leurs médias ne construisent pas de théorie du complot »

Comment expliquez-vous ce besoin qu’a désormais chacun de formuler sa propre conclusion, sa propre interprétation des faits ? De ne pas s’en tenir seulement à ce qui est écrit et filmé par les journalistes, voire à le contester ?

Le phénomène est loin d’être nouveau. L’un des plus grands modèles historiques de complotisme date d’il y a plus de cinquante ans : il s’agit des soucoupes volantes. L’exemple peut paraître amusant mais il prend naissance dans la défiance qu’éprouvaient les Américains de l’époque à l’égard de leur gouvernement. Ils étaient convaincus qu’on leur cachait quelque chose. L’ingrédient essentiel du conspirationnisme se trouve dans la perte de confiance.

Les gens qui ont confiance en leur gouvernement et leurs médias ne construisent pas de théorie du complot car celle-ci nécessite un effort, une recherche d’information, une critique. Il est beaucoup plus facile de regarder les dix minutes de synthèse des chaînes d’information, faites par des pros, consommables et prête à l’emploi. Quand les gens prennent un chemin plus difficile, c’est qu’ils ont de bonnes raisons.

Ce complotisme et cette défiance ont toujours existé. Nous y prêtons aujourd’hui attention car l’écart se creuse entre les médias et le public. Les journalistes sont les premiers à le ressentir car le premier effet de la défiance est le désintérêt du public. Toute la question des fake news et de la dénonciation des complotismes est une tentative pour reprendre le contrôle de l’information, et s’assurer qu’ils en sont les médiateurs légitimes. D’où cette position de surplomb adoptée par certains services de fact-checking : faites-nous confiance. Mais il faut mériter la confiance que l’on réclame. Et le traitement par les grands médias des violences policières, pendant un mois, n’a pas vraiment joué en leur faveur.

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