Pourquoi les «gilets jaunes» haïssent à ce point Emmanuel Macron

Emmanuel Macron semble susciter de la part de nombreux «gilets jaunes» une haine toute personnelle. Cette détestation est d’abord celle d’une société individualiste où les «premiers de cordée» ont fait sécession, et dont Emmanuel Macron serait le symbole.

 

Alain Finkielkraut et Dominique Schnapper (fille de Raymond Aron) ont récemment fait le constat de la détestation qui vise le président de la République. «La haine personnelle qui s’attache aujourd’hui à la personne du président de la République est inédite» constate Dominique Schapper dans la revue Telos. «La haine d’Emmanuel Macron chez certains gilets jaunes… cette haine dont il fait l’objet est complètement délirante» a regretté l’académicien le 19 décembre 2018 au micro des Grandes Geules sur RMC.

Les deux philosophes attribuent la haine du président à son omniprésence. Il «a voulu occuper tout l’espace et a commis des erreurs graves» regrette Finkielkraut. «La concentration du pouvoir» sur la personne d’un «monarque républicain élu par le peuple» a pour effet de «concentrer aussi les critiques et les indignations» constate Dominique Schnapper. Pour Dominique Schnapper, la démocratie est en crise parce qu’elle serait devenue «extrême».

Ces deux penseurs républicains regrettent bien sûr l’affaissement des «corps intermédiaires», Assemblée, Sénat, élus locaux, syndicats… toutes ces instances qui ont pour fonction d’intermédier les conflits avant qu’ils ne dégénèrent en révolution. «Toutes les institutions sont contestées» écrit Dominique Schnapper «et le mouvement des gilets jaunes qui se veut sans chefs et sans organisation, purement «transversal», qui refuse de se plier aux règles qui organisent les manifestations et remet en cause la légitimité du président est à l’image d’une société qui, en profondeur, refuse les hiérarchies, l’autorité, les distinctions et les compétences».

Pour Dominique Schnapper, la démocratie est en crise parce qu’elle serait devenue «extrême», c’est-à-dire malade d’un égalitarisme extrême. Ainsi, le «gilet jaune» qui rêve de prendre l’Élysée d’assaut serait mû par la frustration qui alimente les médiocres, frustration qui vire en haine face à un «aussi jeune et talentueux» président qui a accédé au pouvoir sans avoir «traversé les épreuves initiatiques», c’est-à-dire l’échec qui émaille tout parcours d’accession aux fonctions suprêmes.

Pour Dominique Schnapper, Emmanuel Macron serait «la victime de ce qu’on peut appeler une haine démocratique. La société démocratique, où toutes les fonctions sont formellement ouvertes à tous, suscite les espoirs et les ambitions. Elle multiplie en conséquence à tous les niveaux le nombre des déçus et des humiliés… elle déçoit inévitablement ceux qui ne réussissent pas, en nourrissant leur sentiment de l’injustice sociale et leurs ressentiments.»

On enrage volontiers contre un système qui prive d’avenir vos enfants en raison de votre origine sociale.

 

Dominique Schnapper et Alain Finkielkraut ont raison de noter que la haine envahit le débat politique. Mais le sentiment d’injustice sociale ou la méconnaissance des contraintes du pouvoir qu’ils avancent comme explication rendent mal compte d’un sentiment aussi fort. La haine s’expliquerait-elle alors par le cumulé des petites phrases méprisantes qu’Emmanuel Macron a distillées à l’encontre des classes populaires depuis ses toutes premières fonctions à Bercy?

Depuis les ouvrières «illettrées» de l’usine de volailles Gad jusqu’aux «je ne céderai rien aux fainéants» en passant par «la meilleure façon de se payer un costard est de travailler» ou par «les gares sont traversées de gens qui ont réussi et d’autres qui ne sont rien», le président a multiplié les phrases malhabiles, suggérant ainsi le déplaisir qu’une population de «Gaulois réfractaires» qui «aime se plaindre» (selon la formule de Marlène Schiappa) lui inspirait.

Mais on ne hait pas forcément qui vous méprise. On enrage volontiers, en revanche, contre un système qui prive d’avenir vos enfants en raison de votre origine sociale. Les sociétés démocratiques – fussent-elles «extrêmes» – ne sont pas des sociétés de l’envie, mais des sociétés d’espérance… à condition toutefois que l’ascenseur social fonctionne. Au moins un peu.

Or la mondialisation a cassé l’homogénéité des sociétés occidentales. Et les classes populaires des petites villes et des campagnes ont été reléguées – sans presque aucun espoir d’en sortir – à la «périphérie» des grands ensembles urbains mondialisés. Là où se crée la richesse, et sans grand espoir de pouvoir s’y tailler une petite part. «Nous avons sous les yeux un peuple qui veut faire société et des élites qui ne veulent plus faire société» soulignait Christophe Guilluy, théoricien de la France périphérique, dans une interview récente au magazine en ligne Atlantico.

Le risque révolutionnaire surgit quand les échelles qui relient le haut et le bas de la société ont été retirées.

 

Les sociétés démocratiques ont toujours connu des conflits sociaux, mais ces conflits dégénèrent rarement en révolution tant qu’un compromis entre l’intérêt général et l’intérêt catégoriel demeure possible. En revanche, le risque révolutionnaire surgit quand les échelles qui relient le haut et le bas de la société ont été retirées et que les classes dirigeantes donnent le sentiment qu’elles défendent leur intérêt catégoriel. «C’est un moment de rupture historique entre un monde d’en haut, intellectuels, politiques, showbiz… qui a peur de son propre peuple. Ils ne veulent plus faire société avec un peuple qu’ils méprisent» explique encore Christophe Guilluy.

Alors bien sûr, la haine anti-Macron ne pousse pas à la recherche d’un compromis. Mais elle ne doit pas servir de prétexte. Les «gilets jaunes» n’ont pas déclenché la guerre. Ils la subissent en silence depuis très longtemps.

 

Yves Mamou

A woman passes by a mural by street artist PBOY depicting Yellow Vest (gilets jaunes) protestors inspired by a painting by Eugene Delacroix, « La Liberte guidant le Peuple » (Liberty Leading the People), in Paris, Thursday, Jan. 10, 2019. French President Emmanuel Macron is facing a mountain of challenges in the new year starting with yellow vest protesters who are back in the streets to show their anger against high taxes and his pro-business policies that they see as favoring the wealthy rather than the working class. (AP Photo/Christophe Ena)

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