Emmanuel Macron prépare une lettre aux Français. Je n’ai pas envie de la lire. Ses deux dernières allocutions télévisées l’ont prouvé: il n’a absolument pas changé.


Monsieur le président de la République,

Lors de vos vœux télévisés, vous avez annoncé que chaque Français recevrait bientôt une lettre de vous. C’est aimable mais, en vérité, je ne suis pas très impatient de vous lire. Je viens vous dire pourquoi.

Lorsque vous êtes monté sur la scène, en 2014, une amie – qui ne manquait ni de finesse psychologique ni d’imagination – m’assurait que vous étiez un vampire. Bon… Pour moi, vous n’étiez qu’un des mille visages de l’Internationale libérale, un social-démocrate de plus, qui avait pour lui sa jeunesse, une grande énergie et une baraka fabuleuse. Car n’oubliez pas, Monsieur le président, les conditions dans lesquelles vous avez été élu. Vous avez un truc avec les François. Il y a d’abord eu le renoncement de François Hollande ; puis la victoire, qui bouleversait les centristes de son camp, de François Fillon à la primaire de la droite ; le ralliement de François Bayrou faisait de vous l’unique candidat des gens assis. L’affaire Pénélope, scandale survenu pour vous au meilleur moment, éliminait de la course l’ancien Premier ministre, favori des sondages. Ainsi vous êtes-vous retrouvé face à Marine Le Pen, c’est-à-dire face au fascisme selon la presse qui, fascinée par votre personne, vous peignait en Kennedy philosophe. Après Chirac en 2002, c’était à votre tour de « faire barrage » à « la peste brune ». Avec 66% des voix au second tour, la mission était accomplie. Les législatives vous donnaient logiquement une très nette majorité à l’Assemblée nationale.

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Le hic, Monsieur le président, c’est que vous avez été élu par 17% du corps électoral. Moins d’un Français sur cinq inscrits sur les listes a glissé un bulletin « Macron » dans l’urne au premier tour. Quant à votre majorité, seuls 48% des inscrits ont élu leurs députés et, parmi eux, 11% ont voté nul ou blanc. C’est le jeu, soit, mais c’est fort peu et cela obère considérablement votre légitimité et celle de votre parti. La perpétuation du scrutin uninominal à deux tours n’a qu’un but évident : empêcher l’élection de représentants souverainistes et, dans une moindre mesure, d’extrême gauche. La stabilité de nos institutions est l’alibi de cette entourloupe. Entre 20 et 50% des électeurs votent pour rien. Ne vous en déplaise, ce n’est pas démocratique. Et c’est la raison pour laquelle, élection après élection, l’abstention progresse.

Durant la campagne, vous aviez moqué à juste titre la normalité revendiquée de votre prédécesseur. Cela dit, vous, vous étiez le candidat de la normalisation. Celle de la France vis-à-vis de la marche du monde tel que les progressistes le rêvent et le façonnent chez eux et, plus encore, dans les instances supranationales. Votre rôle, assumé d’ailleurs, est de soumettre définitivement notre pays à la mondialisation. Cette ambition fait de vous le champion des élites économique et culturelle. Ce n’est pas moi qui le dis mais toutes les études dédiées à votre électorat, où les CSP+ sont surreprésentés. Oui, tous les nomades, les connectés, les contempteurs des frontières, ceux qui, les yeux fermés, tendent la main à celle, invisible, du marché, « les premiers de cordée » vous adorent. En un an à peine, vous les avez bien servis. Le cœur de votre politique vise à libérer leur créativité et leur portefeuille.

Soutenu par les grands médias, vous avez persisté dans l’erreur européenne, n’obtenant rien dans le dossier des travailleurs détachés, rien d’Angela Merkel qui, plus protestante que conservatrice, aura ouvert encore davantage le continent à toute la misère d’ailleurs. Du reste, comme elle, vous trouvez cela formidable, l’immigration : le patronat est content et les intellectuels organiques cognent Dupont Lajoie par migrant interposé. Taquin, vous évoquez Jeanne d’Arc quand vous rendez hommage à Arnaud Beltrame : vous êtes alors à peu près aussi crédible que moi lorsque je chante du Vianney. Comédien, va ! Vos faiblesses pour un vigile bombardé, à vingt-cinq ans à peine, adjoint au chef de votre cabinet, auront retourné l’opinion. Le mouvement des gilets jaunes révèle, lui, votre cynisme.

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Depuis bientôt deux mois, en effet, vous faites face à une opposition massive. C’est le peuple, i.e. les mal classés, les déclassés et ceux qui ont peur de chuter, qui se mobilise sur les ronds-points et, chaque samedi, dans les rues de nos villes. Vous avez d’abord joué la montre. Puis vous avez nazifié. Enfin, puisque la décrue tardait, la larme à l’œil, « en responsabilité » comme disent les énarques dans leur affreux sabir, vous avez lâché des miettes à la « foule haineuse ». Même les journaux qui vous brossent à longueur de journée ont dit que c’était du pipeau, votre hausse du SMIC et votre baisse de la CSG. Personne n’est dupe : vous cherchez encore à gagner du temps. Vous avez promis un « grand débat national » en commençant par en exfiltrer la question migratoire, pourtant capitale. Monsieur Griveaux, votre ministre du Cap, a bien précisé que ce dernier ne changerait pas à l’issue de cette consultation dont la France entière rit, à part peut-être les militants de la REM, nombreux à manifester ces dernières semaines un racisme social digne des heures les plus sombres de juin 1848.

Nonobstant la danse du ventre de la France insoumise, les gilets jaunes penchent très à droite sur le plan des valeurs. Vous le savez et c’est pourquoi vous n’hésitez pas à faire preuve envers eux d’une violence inédite. Dix morts, des centaines de blessés, des milliers d’interpellés dont certains « préventivement » : voilà le bilan d’une répression que vous ne vous permettriez jamais avec les racailles et les gauchistes. Vous n’avez pas eu un mot pour ces victimes-là. En revanche, vous avez acheté les forces de l’ordre avec une augmentation et une prime. Pour ma part, je sais désormais à quoi m’en tenir avec ces prétoriens. Je sais aussi que vous ne voulez pas céder, que vous êtes prêt à faire matraquer encore et encore pour sauver le système qui vous a hissé là où vous êtes. Vous l’avez dit l’autre soir à la télé. Dont acte.

Partout en Europe les peuples relèvent la tête. Le printemps sera chaud. Il vous faudra tenir compte de votre déroute aux élections. Sinon, croyez-moi, nous viendrons vous chercher.