Certains comparent le mouvement social qui secoue la France aux printemps arabes. Un parallèle inepte car la nature ainsi que les revendications des deux mouvements ne sont pas les mêmes. En France, les manifestations actuelles sont surtout économiques. Elles ne cherchent pas la fin d’un régime mais expriment un ras-le-bol fiscal. On est loin des insurrections arabes récupérées par les islamistes.


Quand on tape les mots Printemps Parisien en arabe sur Google, on trouve des pages et des pages pour désigner, le plus souvent, la mode et le printemps de Paris. Seul le plus grand de ces médiats, al-Jazeera, appelle le mouvement des Gilets Jaunes Printemps parisien.

L’arme Al-Jazeera

Al-Jazeera a couvert les révolutions du printemps arabe. Sa rédaction sait donc à quel point elles diffèrent du mouvement des Gilets Jaunes. Mais Al-Jazeera est un instrument de propagande aux mains de son financier, l’émir du Qatar. Celui-ci a soutenu les Frères Musulmans durant les dernières années, et le favoritisme d’Al-Jazeera les a énormément aidés à prendre le pouvoir en Tunisie, en Égypte, et occuper une partie de la Syrie. Dans ce dernier pays, l’émir Hamad, puis son fils, a soutenu par tous les moyens — finances, diplomatie, propagande — les mouvements islamistes, notamment ceux issus d’Al-Qaïda : Daesh et Al-Nosra. Auparavant, c’est lui qui, par le biais d’al-Jazeera, avait été le principal propagandiste d’Oussama Ben Laden.

Al-Jazeera a été, durant des années, un média très orienté, mais informatif. Les choses ont curieusement changé après le début de la révolution tunisienne, où elle s’est transformé en instrument de propagande ouverte, ne craignant pas de pratiquer un pilonnage médiatique des plus subversifs. Je me souviens d’une scène d’horreur d’une ou deux minutes au maximum : une automobile roulant à tombeau ouvert dans les rues du Caire, renversant plusieurs passants et en écrasant certains. Le film était affreux à voir, et la chaîne de télévision avait averti le spectateur lors de sa première diffusion, qu’il s’agissait d’une automobile appartenant à une ambassade occidentale. Mais elle le repassa en boucle durant deux heures, les journalistes postant des questions, recevant des commentaires qui attaquaient le président égyptien, Hosni Moubarak. Ce qui donnait à penser à ceux qui venaient d’allumer leur poste de télévision, qu’il s’agissait d’une automobile lancée par Moubarak pour tuer le peuple égyptien. C’était totalement illogique, mais ceux qui regardent la télévision ne sont pas toujours logiques. Et le principe de la propagande est de diriger le cerveau de l’auditeur en faisant des parallèles par images ou avec des mots, afin de le pousser à penser ce que l’on veut qu’il pense. « Quand j’ai dit une chose trois fois, elle est vraie » dit un personnage de Lewis Carroll.

Des révolutions arabes autrement plus tragiques

La rédaction d’Al-Jazeera sait que les manifestations qui ont actuellement lieu en France sont totalement différentes de celles qu’elle a couvertes dans les pays arabes. Au Caire, par exemple, les manifestants étaient massés place Tahrir, qui est le principal rond-point de la ville. Ils occupaient le centre du rond-point, la route qui tournait autour, et débordaient sur les routes autour du rond-point. Ils bloquaient ainsi totalement la circulation, provoquant la panique des automobilistes occidentaux qui étaient obligés de s’engouffrer dans les petites rues pour se dégager.

Les revendications politiques des deux mouvements ne sont pas non plus les mêmes. En France, les manifestations actuelles sont surtout économiques. Elles ne cherchent pas la fin d’un régime, même si le ras-le-bol fiscal est une conséquence d’une certaine manière de gérer les affaires par le pouvoir et par quelques scandales, dont certains, financiers, comme le prix payé au coiffeur de M. Hollande. M. Macron a choqué bien davantage avec le salaire de sa maquilleuse, le prix de la piscine et les frais d’entretien du fort de Brégançon ; le retapage de l’Élysée pour plusieurs centaines de millions d’euros ; la vaisselle d’un demi-million d’euros aux dires du Canard Enchaîné. Les révolutions du printemps arabe étaient autrement plus tragiques : en Tunisie, la foule manifestait parce qu’un marchand des quatre-saisons s’était incendié et que les jeunes diplômés n’avaient pas de débouchés. Au Caire, c’était une affaire de tricheries aux élections, la corruption, à la pauvreté, les emprisonnements, l’État d’urgence qui ne se terminait pas. En Syrie, un enfant avait été torturé par la police, et le responsable n’avait pas été limogé, en tout cas, pas immédiatement.

Pas de prières de rue à Paris

À cela s’ajoutait l’immuabilité des dictateurs qui pouvait faire désirer un changement de régime. Les manifestants français cherchent un changement de politique, et parfois, un changement de chef d’État. Ils ont eu Hollande cinq ans, et Macron, un an et demi. Les Égyptiens, eux, ont eu Moubarak 29 ans, 3 mois et 28 jours.

Mais l’élément essentiel qui fait la différence entre les manifestations françaises et celles du printemps arabe est religieux. Les plus importantes de ces révolutions, celle d’Égypte, se faisait sous la supervision et l’encadrement religieux des Frères Musulmans, qui dirigeaient les prières de rues d’un million de personnes et leur servaient un sermon politique le vendredi. En un mois, ils leur lisaient tout le Coran par petits morceaux répartis durant les cinq prières quotidiennes.

À Paris, on ne penserait pas voir des prières de rues et des sermons du vendredi imposés à la masse des manifestants et aux riverains avec haut-parleurs et policiers des mœurs dont la seule présence contraignait tous les musulmans à faire la prière. On peut pourtant signaler, sans que cela soit pris pour un discrédit jeté sur les Gilets Jaunes, que si les causes profondes des manifestations sont différentes, le danger est le même : que les islamistes arrivent à exploiter le mouvement parisien comme ils ont exploité le mouvement tunisien, le mouvement égyptien, le mouvement syrien — qui, tous, étaient laïques à l’origine.

 AJ+ s’adresse à nos banlieues

Le slogan de « Printemps parisien » lancé par Al-Jazeera est une première tentative de diriger le mouvement français dans le même sens. La chaîne de télévision qatarie a déjà réussi à créer, chez les utilisateurs arabophones de Facebook, un hashtag, Printemps parisien en arabe. Or toutes les révolutions du Printemps arabe ont commencé sur Facebook : par la création de pages, de groupes qui permettaient des partages d’informations, d’images, de vidéos, y compris de vidéos incitant au viol. Leurs adversaires parlaient moqueusement de « révolution Facebook ».

AJ+, filiale d’Al-Jazeera, pratique évidemment la même politique que sa chaîne mère. Exemple : un clip Facebook qui tente d’imposer artificiellement l’idée d’une « convergence des luttes » entre les Gilets Jaunes, classes populaires de la France périphérique — et les banlieusards, alors que tout, y compris leurs conditions de vie et les aspirations politiques, les oppose.

En lançant ce clip (vu 121 000 fois), AJ+ semble vouloir pousser les banlieusards de la base de l’UOIF et des autres mouvements islamistes, à parasiter le mouvement des Gilets jaunes. Ainsi Taha Bouhafs, militant de la France Insoumise, parle de mettre fin au « système ». C’est une idée dans laquelle tout partisan de la subversion se retrouve. Mais c’est aussi le slogan du Printemps arabe dont les manifestants scandaient : « Le peuple veut la chute du système » (ou du régime), et qu’on a pu voir peint en arabe sur le mur de la Cour des Comptes à Paris (Photo). Le slogan a été rapidement lessivé au karcher, laissant une trace blanche sur le mur.

Que feront les islamistes français ?

Le nombre des arabophones de Facebook qui identifient le mouvement des Gilets Jaunes avec les révolutions arabes a peu de chances de diminuer, vu la position prise par le plus grand média du monde arabe, et par sa succursale européenne, AJ+. C’est là un réel danger, car l’usage de la langue arabe peut réveiller le facteur identitaire ou religieux, lequel peut être utilisé par les islamistes pour recruter, à coups de fatwas, une partie pacifique de la population musulmane. En Tunisie, en Egypte et en Syrie, après tout, les manifestations avaient commencé laïques, et avaient ensuite été récupérées par les islamistes.

Les responsables islamistes ne se manifestent pas avec les Gilets Jaunes. Ils n’ont aucune raison de lâcher le président Macron et un gouvernement qui leur cèdent absolument tout, et qui vont modifier la loi de 1905 pour eux. A la télévision, Yassine Belattar traite même les Gilets Jaunes de racistes. Quant à Marwan Muhammad, il préfère, le 1er décembre, défiler derrière des banderoles indigénistes du collectif Rosa Parks, plutôt que de se salir avec le blantriarcat en jaune.

Restent les djihadistes, qui peuvent être en relation avec eux. Parlant des Français impliqués dans les filières de Daech, Al-Nosra et Al-Qaïda en Irak et en Syrie, Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, a déclaré, le 12 novembre 2015, qu’ils étaient « environ 2 000 individus, dont le nombre va croissant », et qu’ils représentaient « un risque sécuritaire majeur ».

À ceux-là, il faut ajouter les dizaines de milliers d’islamistes radicaux dont un grand pourcentage sont capables de devenir djihadistes si on le leur ordonne, ou de transformer des jeunes normaux, en djihadistes.

Le rôle des casseurs

Parfois, le djihad se manifeste par le meurtre, ou simplement, par le vol, par la casse ou en brûlant les voitures des « mécréants », car la littérature d’al-Qaïda les appelle à faire tout cela. Mais parfois, cela peut aller beaucoup plus loin. Quelle sécurité peut-il y avoir pour des manifestants, quand des casseurs agissent parmi eux et occupent la police, la soumettent à un harcèlement pour l’épuiser ?

Ces casseurs forment une petite minorité parmi les manifestants, mais c’est d’eux qu’on parle le plus. Or ils travaillent maintenant en équipes agissant d’une manière jusque-là inconnue. Ils frappent avec précision ; puis leurs membres s’esquivent, comme si tout avait été convenu et préparé d’avance. Ils ont réussi jusqu’à présent à semer la police, qui n’a pas pu les arrêter ou même, les identifier. Quelques jours après le début des manifestations, elle se voit contrainte à changer ses méthodes.

Mais ces casseurs si bien organisés qu’ils ne se font pas attraper, qui leur a procuré l’entraînement, l’organisation, les ordres ? Mais d’abord, qui sont-ils ? Il sera peut-être possible de répondre à cette question une fois que la police aura pu analyser des échantillons d’ADN qu’elle a recueillis sur certains pavés, et qu’elle aura connu les noms de leurs propriétaires.