LE CAMP DES SAINTS par Jean Raspail- Merci Jipé pour le rappel

Roman ROBERT LAFFONT

Jipé me signale cette œuvre de Jean Raspail. Œuvre prophétique qui parle de la venue de la crise des migrants.  Magnifiquement écrit, magnifiquement clairvoyant et prophétique.

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Le temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée. Apocalypse, XXe chant.

 

NOTE DE L’ÉDITEUR

 

Une longue histoire lie Jean Raspail aux Éditions Robert Laffont. Une histoire qui remonte à 1966, année où parut le récit de voyage Secouons le cocotier. Publié six ans plus tard, Le Camp des Saints, son troisième livre aux Éditions Robert Laffont, fut de tous celui qui connut le destin le plus étonnant. Diabolisé par les uns, considéré comme visionnaire par les autres, c’est aujourd’hui un classique, mais dans le genre controversé. Jean Raspail raconte le destin de cet ouvrage dans la préface qu’il a écrite pour cette nouvelle édition. Je ne reviendrai pas ici sur les épisodes qu’il y décrit ; je voudrais simplement signaler, comme il le fait lui-même, la foi avec laquelle Robert Laffont se battit pour faire connaître ce roman, parfaite illustration de l’engagement qui peut être celui d’un éditeur convaincu du talent de son auteur. D’autres livres ont suivi parmi lesquels je citerai, tout particulièrement, La Hache des steppes, Le Jeu du Roi, Septentrion, Qui se souvient des hommes…, ou Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardée. Car ces livres-là témoignent bien, chacun à leur manière, de la fascination de Raspail pour les causes perdues et les peuples disparus, et révèlent une vision du monde que je me hasarderai à qualifier de pessimiste. « Y a-t-il un avenir pour l’Occident ? » se demandait en 1973 Jean Raspail dans Le Camp des Saints avec ce même pessimisme. Certains ont été profondément choqués par la façon dont la question était posée, d’autres, en France comme à l’étranger, ont parlé d’oeuvre prophétique. Lui, comme en témoigne sa préface, n’a cessé depuis de se poser la question. Jean Raspail a-t-il raison ou tort ? Sera-t-on d’accord ou non avec ses idées ? Là n’est pas, à mes yeux d’éditeur, l’essentiel. « On épousera ou on n’épousera pas le point de vue de Jean Raspail, pouvait-on déjà lire sur la quatrième de couverture de la première édition. Au moins le discutera-t-on, et passionnément. » Voilà ce qui importait et continue d’importer selon moi. Jean Raspail connaît mon opinion, qui n’est pas la même que la sienne. Il connaît surtout la volonté que j’ai de permettre aux auteurs de s’exprimer en toute liberté. La même volonté animait Robert Laffont en 1973 quand il voulait faire découvrir Le Camp des Saints. Peut-être ai-je ainsi le plaisir de perpétuer une longue histoire, une de ces histoires, toute de fidélité et d’obstination, qu’affectionne je crois Jean Raspail.

 

Le Camp des Saints a été écrit en 1971 et 1972 à Boulouris, dans une monumentale villa de style anglo-balnéaire fin XIXe siècle, hautement baptisée Le Castelet, qui m’avait été prêtée, au bord de la Méditerranée, avec plage étroite et bancs de rochers. De la bibliothèque où je travaillais, on ne voyait, à cent quatre-vingts degrés, que la mer et le grand large, si bien qu’un matin, le regard perdu au loin, je me dis : « Et s’ils arrivaient ? »Je ne savais pas qui étaient ces ils, mais il m’avait paru inéluctable que les innombrables déshérités du Sud, à la façon d’un raz de marée, allaient un jour se mettre en route vers ce rivage opulent, frontière ouverte de nos pays heureux. C’est ainsi que tout a commencé.

Je n’avais aucun plan et pas la moindre idée de la façon dont les choses se passeraient, ni des personnages qui allaient peupler mon récit. Je m’interrompais le soir sans savoir ce qu’il adviendrait le lendemain, et le lendemain, à ma grande surprise, mon crayon courait sans entraves sur le papier. Il en serait de même jusqu’au terme. Si un livre me fut un jour inspiré, c’est celui-là.

Un signe, des années plus tard, vint corroborer cette impression.

Dans la nuit du 20 février 2001, un cargo non identifié, chargé d’un millier d’émigrants kurdes, s’échoua volontairement, de toute la vitesse de ses vieilles machines, sur un amas de rochers émergés reliés à la terre ferme, et précisément à… Boulouris, à une cinquantaine de mètres du Castelet ! Cette pointe rocheuse, j’allais y nager par beau temps. Elle faisait partie de mon paysage. Certes, ils n’étaient pas un million, ainsi que je les avais imaginés, à bord d’une armada hors d’âge, mais ils n’en avaient pas moins débarqué chez moi, en plein décor du Camp des Saints, pour y jouer l’acte I ! Le rapport radio de l’hélicoptère de la gendarmerie à l’aube du 21 février diffusé par l’AFP semble extrait, mot pour mot, des trois premiers paragraphes du livre. La presse souligna la coïncidence, laquelle apparut, à certains, et à moi, comme ne relevant pas du seul hasard…

Ce livre est paru en janvier 1973.

À quarante-huit ans, je n’avais publié que des récits de voyage ou d’exploration, des nouvelles, une série de chroniques et de reportages dans Le Figaro, et deux romans de jeunesse vite oubliés se déroulant au Pérou et au Japon : pas de quoi prétendre à une notoriété dans le sanctuaire ger-mano-pratin, que par ailleurs je fréquentais peu. Ce fut l’éditeur qui s’en chargea, et avec lui toute la puissance de sa maison. Robert Laffont prit contact, personnellement, avec tous les libraires importants de France. C’était son livre. Il le connaissait aussi bien que s’il l’avait écrit lui- même. Tenant à son habitude table ouverte dans un bistrot italien de la rue des Canettes, cet homme réservé, qui parlait peu, d’une voix neutre, en laissant tomber la conversation, sortait soudain de sa coquille et, avec une verve de néophyte, racontait Le Camp des Saints à ses invités. Il s’employa même courageusement à convaincre, d’ailleurs sans succès, la redoutée papesse des pages littéraires du journal Le Monde. À sa façon, c’était un grand naïf, Robert Laffont…

On pariait sur un best-seller. Au printemps, on déchanta. Dans la presse de droite, un maigre concert, avec fausses notes. L’Aurore et le Quotidien du médecin s’en tirèrent par une interview, ce qui dispensait leurs chroniqueurs de s’engager. Valeurs actuelles (Paul Vandromme) et Minute (Jean Bourdier), qui était alors un hebdo très lu, ne manquèrent pas de courage, sans oublier les petits, les sans-grades, comme Aspect de la France ou Rivarol.

Quant à l’omniprésent Figaro, où j’écrivais régulièrement et où j’écris encore de temps à autre, il m’éreinta, par la plume préhumanitaire et archéoconsensuelle de Claudine Jardin. Un renfort détonnant, cependant, et tout à fait inattendu en plein virement de bord postconciliaire : celui de deux jésuites de poids, le père Lucien Guissard dans La Croix et le père Pirard dans La Libre Belgique… Du côté des grands quotidiens de province, drapés dans leur neutralité orientée, pas une ligne, pas un écho, à l’exception notable du Progrès de Lyon, qui salua dans une même charrette Le Camp des Saints et Les Écuries de l’Occident, de Jean Cau. Je me sens bien seul depuis que Jean Cau est mort…

Et pour fermer le ban, la presse de gauche, majoritaire, Le Monde et L’Observateur en tête, elle demeura muette. Trente-sept ans et vingt-cinq livres plus tard, elle l’est toujours – liste noire –, sans pour autant s’être privée de faire savoir durant toutes ces années combien l’auteur du Camp des Saints était odieux et infréquentable. Je considère cela comme un honneur, et mieux, à la longue, je n’en suis pas sorti perdant !

Au total, en 1973 : un tirage de 20 000 exemplaires, dont 15 000 trouvèrent preneurs. Robert Laffont écrivit sobrement : « Un grand roman, sur un grand sujet, qui n’a pas trouvé l’adhésion de tout le monde… » Fin de partie ? Pas du tout. Un début.

C’est aux États-Unis que, deux ans plus tard, retentit le clairon de la reprise : l’éditeur Charles Scribner, une sorte de Gallimard américain, publia The Camp of the Saints en 1975. Il m’envoya un billet d’avion pour venir rencontrer à New York le traducteur, professeur Norman Shapiro, à propos de mots et tournures de phrases qui pouvaient prêter à confusion. Je n’ai nullement senti, chez l’un ou chez l’autre, la moindre réticence à l’égard du thème de ce livre, et notamment chez Shapiro, qui n’était pas un homme de droite.

Ce fut un succès de presse et de vente, suivi de diverses réimpressions et du T. S. Eliot Award qui me fut décerné à Chicago en 1997. Ronald Reagan et Samuel Huntington{1} furent parmi ses notables lecteurs. Jeffrey Hart, professeur à Princeton, chroniqueur et célèbre columnist américain, écrivit : « Raspail is not writing about race, he is writing about civilization… »

Nombreuses sont les universités où The Camp of the Saints, devenu un classique, fait toujours l’objet de travaux et de débats. Suivirent, dans la foulée, les éditions anglaises, espagnoles, portugaises, brésiliennes, allemandes, néerlandaises, puis russes, tchèques, polonaises… Je salue avec une certaine émotion perplexe la traduction en afrikaans, publiée à Pretoria en 1990.

Cette même année 1975, à Paris, alors que Le Camp des Saints avait disparu depuis dix-huit mois des rayons des librairies – à l’exception d’une seule, celle de Jean-Pierre Rudin, à Nice –, le service commercial des Éditions Robert Laffont releva, sans que rien ne pût l’expliquer, un léger frémissement des ventes qui, de semaine en semaine, prenait du corps et s’affirmait jusqu’à devenir un courant constant qui, de réimpression en réédition, jamais ne cessa, au moins jusqu’à aujourd’hui. Les lecteurs « historiques » du livre venaient de faire irruption dans la partie.

À en juger par le résultat, ils étaient nombreux, de tous milieux, persuasifs, souvent influents, parfois haut placés. Beaucoup m’ont écrit, parmi lesquels Pierre Gaxotte, Thierry Maulnier, Jean Anouilh, Maurice Druon, Jean-Louis Curtis, Michel Déon, Jacques Laurent, Jean Dutourd, de droite, certes, mais aussi Alfred Sauvy, professeur au Collège de France et directeur, jusqu’en 1962, de l’Institut national démographique (le discutable INED, aujourd’hui), qui bien avant moi avait détecté dans les chiffres l’irruption de l’inéluctable. J’ai conservé tous ces témoignages, et celui de Sauvy m’est précieux…

D’autres venaient me rendre visite à l’occasion de Salons du livre ou de séances de dédicaces, et c’est ainsi que j’ai compris comment Le Camp des Saints circulait. Je me souviens de ce député-maire d’une de nos très grandes villes qui en avait en permanence une pile sur son bureau, bien en vue, et l’offrait à chacun de ses visiteurs en disant : « Lisez ça, vous ne pourrez jamais l’oublier… » Ou de ce chauffeur de taxi, à Paris : comme Robert Laffont rue des Canettes, il racontait Le Camp des Saints à ses clients, tout en conduisant, « pour faire passer le temps ». La course terminée, il trouvait le moyen de leur en vendre un, « à peu près une fois sur deux ». En compte à demi avec un « copain libraire », il en écoulait une dizaine par jour… Ou encore de cet hôtelier-restaurateur, en Bourgogne, qui le joignait à l’addition, en paquet-cadeau enrubanné, « avec les compliments de la maison ».

Et enfin, l’Adorable Julia, à Genève. Je l’avais applaudie maintes fois au théâtre. Des salles combles. Une souveraine séduction. L’inoubliable Madeleine Robinson. Ce ne fut pas une dédicace facile. Je ne trouvais pas mes mots. Quand enfin je lui tendis son livre, elle me dit : « Vous savez, depuis qu’il est sorti, c’est au moins le centième que j’achète. Je le prête, on ne me le rend pas, je le rachète et ainsi de suite. J’en ai donné à tous mes amis – elle me citait des noms connus. Vous m’avez brouillée avec quelques-uns. La lecture du Camp des Saints, c’est un test. »

Le thème du Camp des Saints est d’une extrême simplicité. Il peut se résumer en une vingtaine de lignes :

Dans la nuit, sur nos côtes, au Midi de notre pays, cent navires à bout de souffle se sont échoués, chargés d’un million d’émigrants. Des pauvres gens traqués par la misère, des familles entières avec femmes et enfants, nuées venues du sud de notre monde, attirées par la Terre promise. Ils espèrent. Ils inspirent une immense pitié. Ils sont faibles. Ils sont désarmés. Ils ont la puissance du nombre. Ils sont l’objet de notre remords et de l’angélisme mou de nos consciences. Ils sont l’Autre, c’est-à-dire multitude, l’avant-garde de la multitude. Et maintenant qu’ils sont là, va-t-on les recevoir chez nous, en France, « terre d’asile et d’accueil », au risque d’encourager le départ d’autres flottes de malheureux qui, là-bas, se préparent ? C’est l’Occident, en son entier, qui se découvre menacé. Menacé de submersion. Alors que faire ? Les renvoyer chez eux, mais comment ? Les enfermer dans des camps, derrière des barbelés ? Pas très joli, et ensuite ? User de la force contre la faiblesse ? Envoyer contre eux nos marins, nos soldats ? Tirer ? Tirer dans le tas ? Qui obéirait à de tels ordres ? À tous les niveaux, conscience universelle, gouvernements, équilibre des civilisations, et surtout chacun en soi-même, on se pose ces questions, mais trop tard…

Le récit respecte les trois unités, de temps, de lieu et d’action. C’est un texte allégorique.

Tout se dénoue en vingt-quatre heures, alors que dans la réalité il s’agit d’une submersion{2} continue, sur des années, dont nous ne mesurerons la catastrophique plénitude qu’au tournant 2045-2050, lorsque sera amorcé le basculement démographique final : en France, et chez nos proches voisins, dans les zones urbanisées où vivent les deux tiers de la population, 50 % des habitants de moins de 55 ans seront d’origine extra- européenne. Après quoi, ce pourcentage ne cessera plus de s’élever en contrecoup du poids des deux ou trois milliards d’individus, principalement d’Afrique et d’Asie, qui seront venus s’ajouter aux six milliards d’êtres humains que la terre compte aujourd’hui, et auxquels notre Europe d’origine ne pourra opposer que sa natalité croupion et son glorieux vieillissement.

Cela, chacun peut le lire dans la presse, traité à la façon d’une banale information, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Il se publie chaque année sur ce sujet quelques livres techniquement documentés, mais dont les auteurs, à de rares exceptions près, se gardent bien de crier qu’il y a le feu à la maison.

À défaut de l’INED, qui rebat les cartes sur ordres et à son gré, démographes et sociologues sont à peu près d’accord sur l’essentiel, à savoir les chiffres et le délai, mais hormis quelques dissidents de choc, ils l’assortissent de réserves prudentes et de précautions lénifiantes, ou bien affectent de traiter la question sous le seul angle professionnel, comme un entomologiste consciencieux dissertant sur une migration massive de fourmis. Le journaliste Éric Zemmour, prenant le parti de s’en amuser, les compare à « un serrurier qui aurait forgé une clef magique pour ouvrir des portes soigneusement closes, mais qui, effrayé par les monstres qu’il découvre, claque la porte derrière lui, jette la clef, et affirme d’un air dégagé qu’il n’y a rien à voir{3}… »

En fait, chacun le sait, d’instinct, que les « minorités visibles » vont devenir majorité et qu’il n’existera plus aucun moyen, hormis l’inconcevable{4}, d’inverser la tendance. C’est vrai aussi qu’on ne peut pas se lever chaque matin et s’empoisonner la journée et la vie entière en se pénétrant, dès le petit déjeuner, de l’idée que tout est foutu, mais tout de même, cette étrange indolence à tous les niveaux de la connaissance, des pouvoirs, de l’information, de l’opinion, cette rétention fin de race de la pensée et de l’action, cette politique de l’autruche… C’est un point sur lequel nous reviendrons.

À relire Le Camp des Saints, je me réjouis de l’avoir écrit dans la force de l’âge et des convictions. Je n’en renie rien. Pas un iota. La présente édition est rigoureusement conforme à celles de 1973 et de 1985. C’est un livre impétueux, furieux, tonique, presque joyeux dans sa détresse, mais sauvage, parfois brutal et révulsif au regard des belles consciences qui se multiplient comme une épidémie. Bien que ce soit en tous points un roman où, par le principe de la fiction, l’auteur est tacitement libre de laisser galoper son inspiration sans autre sanction que celle du public, il s’y tient des propos consensuellement inadmissibles. Parmi certaines scènes majeures, et tout autant inacceptables dès lors qu’on les sépare de leur contexte, je ne citerais que la dernière, qui devrait satisfaire les « bons », puisque ce sont « les méchants » qui y perdent la partie, et la vie:

Le pays est envahi. Les autorités ont baissé les bras. La population s’enfuit en masse vers le nord, abandonnant sa terre bénie des dieux et ses hypermarchés dévastés. Le désordre et la confusion règnent. L’anarchie est partout. L’ancienne France n’est plus défendue que par vingt irréductibles, moitié civils, moitié soldats, retranchés dans un vieux village sur les hauteurs qui dominent la mer. Sans états d’âme, ils font des cartons sur tout ce qui bouge. Parmi eux, un jeune ministre, qui a rompu avec le gouvernement pour rallier le dernier carré :

« Procédons légalement, dit soudain le ministre. Nous avons abattu deux cent quarante-trois immigrants, alors qu’aucun texte de loi ne nous y autorise, au contraire ! Je vous propose donc le décret suivant, avec effet rétroactif de trois jours et affichage immédiat. Je viens de le rédiger. Voici !

Il tire un papier de sa poche et lit :

— Vu l’état d’urgence proclamé dans les départements du Midi, sont suspendues jusqu’à nouvel avis les dispositions de la loi du 9 juin 1973 ainsi précisées en ces termes :

« Ceux qui auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race, une religion déterminées, seront punis d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de deux mille à trois cent mille francs. D’autre part, seront punis comme complices d’une action qualifiée de crime ou délit ceux qui, soit par les discours écrits ou menaces proférées dans les lieux ou réunions publics, soit par des écrits, imprimés, dessins, gravures, emblèmes, images ou tout autre support de l’écrit, de la parole ou de l’image, vendu ou distribué, mis en vente ou exposé au regard du public, auront directement provoqué l’auteur ou les auteurs à commettre lesdites actions si la provocation a été suivie d’effets.

Fait au Village, le…, signé… etc. »

— C’est un peu tard, je vous le concède, a repris le ministre. Mais jusqu’à présent, qui aurait osé ? Cette loi, j’ai vérifié, avait été votée à l’unanimité. Je suppose qu’à l’époque, mes collègues députés n’en soupçonnaient pas les conséquences. Ou tout au moins, s’ils eurent quelque doute, personne ne se risqua à les manifester. R est des sortes d’unanimité dont il ne fait pas bon de se retrancher{5}… »

Le lendemain, tous les vingt, ils étaient écrabouillés sous les décombres du village par un bombardement à basse altitude de six vagues de trois avions. On avait trouvé dix-huit pilotes pour accomplir ce travail et un général pour l’organiser. Les avions

portaient la cocarde de nos armées…

Cela, c’est le roman, mais la loi citée, elle, ne relève nullement de la fiction. À la seule réserve d’un décalage de date – de ma part, une fanfaronnade –, il s’agit d’une loi première du genre, d’initiative privée et parlementaire, la loi Pleven, votée le 1er juillet 1972, effectivement à l’unanimité, Georges Pompidou était président de la République et Pierre Messmer Premier ministre. L’un comme l’autre, sur ce sujet-là, ils n’avaient pas le couteau entre les dents. Une loi politique. Du grain à moudre…

La question de l’immigration, encore à ses balbutiements, ne requérant aucune urgence apparente, et les magistrats de l’époque se révélant plutôt réticents, il lui fallut un certain temps pour devenir opérationnelle. À cela s’ajoutait la prescription pénale qui n’était alors que de trois mois{6}. C’est ainsi que Le Camp des Saints, paru en 1973, et qui aurait dû tomber sous le coup de cette loi, en réchappa. Il ne fut jamais rattrapé, les lois restrictives qui suivirent n’étant pas rétroactives. Elles sont au nombre de trois : la loi Gayssot (1990), la loi Lellouche (2001) et la loi Perben (2004), et ont reçu, à l’initiative personnelle de Jacques Chirac en cadeau de fin de mandat présidentiel, le renfort musclé de la HALDE (Haute autorité de lutte contre la discrimination et pour l’égalité).

J’ai eu la curiosité de consulter séparément deux avocats spécialistes de ces questions.

Il en ressort que Le Camp des Saints, s’il voyait le jour pour la première fois, serait impubliable aujourd’hui, à moins d’être gravement amputé. On peut mesurer, après trente-deux ans, avec une accélération brutale à partir de la loi Gayssot de 1990, combien a été restreinte et encadrée, dans ce pays, la liberté d’expression, précisément sur ce sujet-là.

Et pourtant, depuis sa parution, il a été abondamment lu, ce livre, et pas par n’importe qui ! À l’occasion de rééditions, celle de 1985, entre autres, j’ai adressé des services de presse, dédicacés, à différentes personnalités, en majorité politiques, de gauche comme de droite. Beaucoup m’ont répondu, quelques lignes, parfois plus. Je cite en vrac : François Mitterrand, Jean-Louis Debré, Lionel Jospin, Louis Mermaz, Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Denis Olivennes, François Pinault, Jacques Toubon, Max Gallo… et, remontant le temps qui fauche, Raymond Barre, Maurice Schumann, Alain Poher, Louise Weiss, André Malraux… Lettres ou cartes, manuscrites ou dictées, je les ai conservées. Mon parachute… Certaines ne sont que des remerciements, d’autres s’engagent peu ou prou sur le fond, avec fortes réserves ou approbations mesurées, mais toutes reflètent un ton général qui ne correspond en rien aux vitupérations des quatre lois que, non- parlementaires exceptés, ils avaient votées des deux mains.

C’est à gauche que cette contradiction se révèle la plus surprenante. À lire leurs journaux emblématiques – Le Monde diplomatique s’était tout de même résolu à un long étripage du Camp des Saints, avec mise de l’auteur au pilori –, voilà des gens qui auraient dû me honnir et m’écraser sous leur silence et leur mépris ! Pas du tout ! Ils répondent courtoisement, à commencer par François Mitterrand. Ils ont fait cet effort-là. Ils ne s’estiment nullement offensés que j’aie songé à leur envoyer un tel livre, dédicacé par-dessus le marché ! S’ils sont en désaccord, ils me le disent clairement, mais terminent par « cordialement » (Lionel Jospin) ou « avec mon fidèle souvenir » (Jean-Pierre Chevènement)… Certaines lettres sont chaleureuses et s’engagent dans une méditation de fond bien au-delà de l’habitude consensuelle et des réflexes automatiques de la pensée dominante qui bloquent toute velléité de vrais débats (on l’a vu encore au début de l’année dernière avec l’enterrement précipité de la mirifique consultation sur l’identité nationale)

J’en mentionnerai deux, celle de Robert Badinter, alors garde des Sceaux, et celle de Denis Olivennes, ex-président de la FNAC et aujourd’hui PDG d’Europe 1. Ce n’est pas transgresser le caractère confidentiel d’une correspondance privée que de dire qu’elles honorent la probité intellectuelle de leurs signataires… et respectent celle de leur destinataire.

Je n’oublie pas non plus Max Gallo, écrivain et romancier alors publié, lui aussi, chez Robert Laffont, puis député socialiste, ministre porte-parole du gouvernement Mauroy, rédacteur en chef du Matin de Paris, qui m’avait, en diverses circonstances, contré implacablement, et cela dès la sortie du livre, lors d’une émission de télé où, ayant le choix d’un invité, je l’avais naïvement convié ! Et c’est ce même Max Gallo, futur académicien, qui, en 2006, m’adressant son dernier roman{7}, l’avait assorti de cette dédicace : « Pour Jean Raspail, qui a eu le don de prophétie. En amitié… » Et bien sûr que j’avais de l’amitié pour Max, et autant pour Bertrand Poirot-Delpech, autre académicien. Chroniqueur littéraire attitré du journal Le Monde pendant plus de vingt ans, il rompit soudain l’obligation tacite du silence et exhuma bille en tête Le Camp des Saints en y consacrant l’un de ses derniers articles : « Relisez ce livre, paru il y a vingt ans… En nos temps de « flux migratoires » mal maîtrisés, l’anticipation impressionne par sa vraisemblance, par l’embarras qu’elle cerne, où elle nous laisse, en plan… L’inconscience des envahis et leur acquiescement à ce qui va les dissoudre{8}… »

Des témoignages que je viens d’évoquer, parmi d’autres, il ressort que tous ces gens – de droite comme de gauche, j’insiste là- dessus – qui participent ou participaient au gouvernement du pays ou au modelage de l’opinion, pratiquent un double langage : l’un public et proclamé, l’autre personnel et dissimulé, comme s’ils avaient une double conscience, celle qu’on arbore comme un drapeau et celle qui s’est réfugiée dans le maquis des pensées inavouables, qu’on n’exprime qu’en petit comité, entre amis sûrs, et encore… Je ne fréquente pas les allées du pouvoir, mais il m’est arrivé de converser en privé, sur ce thème, avec tel ou tel ministre ou ancien ministre, tel ou tel directeur de cabinet de Matignon, tel ou tel conseiller de l’un ou l’autre président, et dont les propos nets et clairs, sans illusions, se situaient aux antipodes de leur comportement officiel et des mesures et décisions qu’ils étaient chargés d’élaborer. Au service de l’État, ils sont… Il me semble juste de reconnaître, en guise de circonstances atténuantes, que s’ils s’engageaient à rebrousse-poil face à la meute médiatique, showbiztique, artistique, droit de l’hommiste, universitaire, enseignante, sociologue, littéraire, publicitaire, judiciaire, gaucho- chrétienne, épiscopale, scientifique, psy, militante humanitaire, politique, associative, mutualiste et j’en passe, ils signeraient, dans la minute, leur condamnation à la mort civile.

Car en face, dans l’autre camp, s’agite une redoutable phalange issue du sein de notre propre nation, et néanmoins tout entière engagée au service volontaire de l’Autre : BIG OTHER…

Big Other vous voit. Big Other vous surveille. Big Other a mille voix, des yeux et des oreilles partout. Il est le Fils Unique de la Pensée dominante, comme le Christ est le Fils de Dieu et procède du Saint-Esprit. Il s’insinue dans les consciences. Il circonvient les âmes charitables. Il sème le doute chez les plus lucides. Rien ne lui échappe. Il ne laisse rien passer. Comme Lénine en autres occurrences, il dispose d’une foule « d’idiots utiles ». Sa parole est souveraine. Et le bon peuple suit, hypnotisé, anesthésié, gavé comme une oie de certitudes angéliques…

Le premier soin de Big Other a été de tordre le cou au « Français de souche », pour déblayer définitivement le terrain. Il lui a fallu un certain temps, mais la besogne est en voie d’achèvement. Une dernière salve a été tirée au début de 2010 par le ministre Éric Besson (« La France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble.

 

Il n’y a pas de Français de souche, il n’y a qu’une France du métissage »), suivie de près, pour le coup de grâce, par Claude Allègre, que tout le monde connaît, et Denis Jeambar, l’ex-conscience de l’hebdomadaire L’Express. Car ils s’y étaient mis à deux, dans Le Figaro{9}, pour planter ce poignard dans le dos d’une très vieille nation : « Il n’y a pas de Français de souche. » Tel est l’incipit de leur texte, repris en gros titre sur cinq colonnes. D’entrée, « excluant toute référence ethnique », ils élargissent à plaisir la plaie : « le vocable « Français de souche » n’a aucun sens… Nous étions tous métis… »

 

À ces propos péremptoires, il n’y a pas eu de réponse. Ni dans le journal qui les avait publiés, ni ailleurs. Rien. Pour ma part (j’écris lentement, surtout en terrain miné), je suis arrivé trop tard. Dès le lendemain, Le Figaro avait clos le débat. J’y reviens.

Métissage, métis, France métissée… Cette innovante escroquerie historico-sémantique a fait des ravages. Elle impose un impudent amalgame, puisqu’il est avéré que l’immigration de masse extra-européenne, dans notre pays, ne date au mieux – si j’ose dire – que d’une cinquantaine d’années.

C’est vrai que la France est le produit d’un superbe et bénéfique brassage, sur fond de sauce gallo-romaine, de Francs, de Burgondes, de Vikings, de Wisigoths, de Germains, puis d’Alsaciens, de Basques, de Catalans, de Juifs d’Alsace et de Lorraine et du Comtat-Venaissin, de Corses, de Flamands, de Bretons, de Provençaux, d’Écossais, de Savoyards, d’Occitans, enfin d’Italiens, d’Espagnols, de Polonais, de Portugais, mais c’était l’Europe qui s’était invitée chez elle. Rien que l’Europe. Les voilà, les Français de souche ! Depuis le temps que ça dure, cela fait énormément de monde, mais rien qui permette, dans tous les cas, sous le prétexte qu’ils sont « divers », de les qualifier de métis et de justifier ainsi le vrai métissage, celui qui se définit en ces termes : croisement, mélange de races différentes{10}.

Me référant au magistère de MM. Allègre et jeambar, j’en suis venu tout de même à me poser la question, honnêtement : et si, au bout du compte, il existait une chance que je sois un métis ?

J’ai interrogé nos archives de famille. En dépit de leur modestie (artisans, paysans, petits propriétaires, bas officiers, fonctionnaires subalternes), elles remontent, pour une bonne part, jusqu’au règne de Louis XIV, parfois au-delà. Du côté Raspail, c’est le Comtat-Venaissin, les Causses, le Languedoc rhodanien. Du côté Chaix (ma mère), le Dauphiné, le Dévoluy, et, selon l’expression coutumière d’Alexandre Vialatte, « depuis la plus Haute Antiquité ». Déployés sur l’arbre généalogique, on trouve des Dutey, Ventavon, Lherminier, Johaud, Verdet, Brottes, Vernissac, Pouchoulin, Pit, Dautel, Barbé, Théoule, David, du Terrail et autres Lamotte en rangs serrés, parmi lesquels – j’ai cherché en vain – jamais ne se glissa un nom qui pût laisser soupçonner une quelconque ascendance exotique. Il y a bien l’ancêtre wisigoth chevelu qui tenait garnison à Vaison-la-Romaine pour le roi Théodoric II… Mon arrière-grand-père Joseph, capitaine de gendarmerie et membre de plusieurs sociétés savantes, assurait, prêt à le jurer, que tous les Raspail de Vaucluse en descendaient. Les Wisigoths, chacun le sait, sont originaires de Scandinavie.

 Raté ! Je ne suis pas un métis.

En ayant garde d’oublier le renfort des vieilles lignées terriennes et nobiliaires, lesquelles sont douées d’une très longue mémoire, et des dynasties grand-bourgeoises, sans doute nous comptons-nous encore, à vue de nez et pour l’instant, une petite quarantaine de millions dans le même cas : Français de souche, et contents de l’être…

Et s’ils se réveillaient en sursaut ? On ne sait. Big Other veille…

Ce que je ne parviens pas à admettre, et qui me plonge dans un abîme de perplexité furieuse et désolée, c’est pourquoi tant de Français avertis (voir plus haut…) concourent aveuglément, méthodiquement, voire cyniquement, à l’immolation d’une certaine France – évitons le qualificatif d’étemelle, qui les révulse – sur l’autel de l’humanisme exacerbé.

Je me pose la même question à propos de toutes ces associations de droit à ceci, à cela, de toutes ces ligues, ces sociétés de pensée, ces officines subventionnées, ces réseaux de manipulateurs infiltrés dans tous les rouages de l’État, ces pétitionnaires machinaux, ces médias si correctement consensuels et tous ces « intelligents » qui, jour après jour, inoculent leur discours corrosif dans le subconscient de la nation française. Big Other…

S’il se peut, à la limite, qu’on les crédite d’une certaine part de sincérité – pour ma part, je ne vais pas jusque-là : dans Le Camp des Saints, ce sont les premiers à s’enfuir –, il n’empêche que j’éprouve un profond malaise à l’idée qu’ils sont mes compatriotes.

Pourquoi s’obstinent-ils à détruire le socle de ce pays ? En vérité, sont-ils encore français ? Pourquoi déclinent-ils à l’infini, jusqu’à satiété, en les dissociant de la France, leurs « valeurs républicaines », à l’image de Laurent Fabius, l’un de nos ex- Premiers ministres, déclarant, en 2003 au congrès du Parti socialiste : « Quand la Marianne de nos mairies prendra le beau visage d’une jeune Française issue de l’immigration, ce jour-là nous aurons franchi un pas en faisant vivre pleinement les valeurs de la République{11}… ? »

Pourquoi s’acharnent-ils tous ainsi à nier le caractère intangible – et sacré, mais cela, ils sont hors d’état de le concevoir – de la patrie charnelle ? C’est le chemin de la trahison. Big Other a sonné. On s’empresse : « Ils sont chez eux chez moi » (Mitterrand), au sein d’une « Europe dont les racines sont autant musulmanes que chrétiennes » (Chirac). À regarder l’avenir en face, tel qu’il se présente, tel qu’il sera, Sarkozy hésite encore, un petit pas en avant, un grand à reculons…

Dans Le Camp des Saints aussi, à l’instant suprême d’un choix et d’une décision qui engageront l’avenir irrévocablement, le président de la République va hésiter. De cent navires échoués sur nos rivages, par milliers de milliers formant une vague humaine qui semble ne pas avoir de fin, les Autres débarquent et se répandent sur les plages et le bord de mer et submergent peu à peu les rues, les promenades, les maisons, les jardins. La nuit est tombée. À la radio, à la télévision, le Président va parler et la terre entière l’écoute. Il s’adresse à la nation : « Français, Françaises, mes chers compatriotes… » Il a pesé chaque mot. Il n’improvise pas. Il ne s’écarte pas du texte qu’il a lui-même rédigé. Il s’exprime d’une voix calme, grave et énergique à la fois. Il s’explique. Il explique. Parlant de ceux qui arrivent et qui envahissent le pays, il dit : « Leur destin est tragique, mais par voie de conséquence, le nôtre ne l’est pas moins… » Il prend ses responsabilités : « J’ai donné l’ordre à notre armée nationale de s’opposer, par les armes, à leur débarquement, car je le déclare tout net, la lâcheté devant les faibles est une des formes les plus actives, les plus subtiles et les plus mortelles de la lâcheté… »

Et là, brusquement, il s’interrompt. Sa voix se brise. Un silence de trente secondes pendant lesquelles on n’entend plus que sa respiration oppressée. Quand enfin il reprend, ce n’est plus le même homme. Il est terrassé par l’émotion. Il improvise. On l’entend à peine, mais ce qu’il dit va changer la face du monde : « Tuer est difficile. Savoir pourquoi l’est plus encore. Moi, je le sais, mais je n‘ai pas le doigt sur la gâchette et la chair d’un malheureux à quelques mètres de mon arme… » Et il délie « chaque soldat, chaque policier, chaque gendarme, chaque officier », de leur devoir d’obéissance{12}.

Big Other l’a rattrapé.

Encore une fois, c’est le roman. Il réduit à une quinzaine de minutes (la durée du discours du Président) le processus en usage dans nos démocraties libérales – consultations, débats parlementaires, dosages politiques, vote de la question de confiance, etc. – et dont le résultat final, avec les droits de l’homme en filigrane, aurait été sans nul doute identique : fermeté verbale, puis abandon.

Dans la réalité que nous vivons en France depuis les années

1970, l’urgence d’un tel discours ne s’est pas encore imposée. Le temps viendra, n’en doutons pas, mais on était, et on est en droit d’attendre, au moins de la part du chef de l’État, des perspectives claires et une attitude ferme, ce qui n’est pas le cas. Par légèreté (Giscard d’Estaing), complicité militante (Chirac) ou affectée (Mitterrand), et peut-être par estimation de l’impossible (Sarkozy), nos présidents de la République se sont toujours soigneusement gardés d’affronter publiquement la vérité, de peur de se trouver acculés à devoir prendre de vraies décisions. Ils passent le mistigri au suivant : puisque rien n’a été fait, c’est donc qu’il n’y a rien à faire, alors ne faisons rien. L’éditorialiste Ivan Rioufol, qui suit de très près ces questions, a fort bien analysé cela :

« Les glorieux qui nous dirigent, bousculés il est vrai par le fait accompli d’une immigration incontrôlée et définitivement établie, ont décidé un beau jour que la République française serait désormais, et à titre officiel, métissée et multiethnique. Personne n’aura jamais été prévenu, et encore moins consulté, sur ce soudain changement identitaire, ce qui n’est tout de même pas anodin{13}… » Et l’historien Jean Monneret fait écho : « Mais ces gens-là réfléchissent-ils ?

« Oui, ils réfléchissent. Comme on réfléchit dans les conseils d’administration, selon les critères exclusifs du profit économique{14}… »

Nous aurons tout de même une pensée reconnaissante pour le Grand Charles qui, en des temps ô combien lointains (1959), s’en était approché au plus près, de cette vérité. Pas officiellement, pas publiquement, mais de façon privée, très privée :

« Il ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns.

Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même et avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne{15}… »

On a au moins ça. Il nous reste au moins ça, sur quoi l’on peut s’appuyer, qu’on peut citer – on en profite ! – sans danger d’être traîné en justice, et grâce à quoi l’on peut enfin écrire et publier ce que l’on pense par général de Gaulle interposé. Pas un mot à retrancher. Le chef d’État français déterminé, cette fois publiquement, à tenir de tels propos, n’est sans doute pas encore né.

Pour le moment, on nous joue du pipeau. On édifie pour la forme et pour la galerie quelques paravents que balaye aussitôt un gigantesque appel d’air : octroi automatique de la nationalité française par droit du sol{16} ou par mariage, inflation des naturalisations, porosité des frontières, répugnance de milliers de milliers de jeunes Français à exercer des métiers de labeur où autant de milliers de milliers d’immigrés les remplacent, spirale imparable des sans-papiers (régularisation, regroupement familial, scolarisation obligatoire des enfants), allocations, prestations sociales, attributions préférentielles de logements, subventions aux associations de soutien, etc. Et Big Other patrouille sur tous les fronts. Il a siphonné

 

la charité chrétienne, celle qu’on doit à son prochain, il l’a détournée à son crédit et s’en est attribué les mérites. Grâce à la vigilance de ses affidés, il n’est pas une expulsion ou un placement en centre de rétention, en dépit de leur nombre infime, qui ne soient présentés à l’opinion publique comme une injustifiable opération rappelant « les heures les plus sombres de notre histoire », et souvent interprétées comme telles.

La gouvernance a laissé tomber.

Quand il y a une naissance dans ma famille ou chez des amis, je ne puis regarder ce bébé de chez nous sans songer à ce qui se prépare pour lui dans l’européenne et française incurie et qu’il lui faudra affronter dans son âge d’homme…

Le présent contient l’avenir. Il l’annonce. Où en sommes- nous ?

Le peuple français est « un peuple européen de race blanche et de culture grecque et latine », établissait en prémisse le Général. Aujourd’hui, il faudrait nuancer. La race blanche n’y est plus que prédominante, encore que cela n’a plus de sens : la science a aboli depuis peu les races ! Il n’est plus licite d’y faire référence, et Big Other en interdit la mention. Quant à l’empreinte « grecque et latine », il devient difficile d’en discerner le souvenir dans les « tendances culturelles » des générations montantes.

Idem pour la « petite minorité » au-delà de laquelle, selon le Général, « la France ne serait plus la France ». Ce seuil a été allègrement franchi, puis enfoncé, débordé. La petite minorité s’est multipliée, diversifiée, au point qu’on lui applique à présent le pluriel et qu’on l’accompagne d’un qualificatif : les minorités visibles. Tellement visibles qu’il n’est même plus nécessaire de faire appel aux statistiques, vraies ou bidouillées, pour en mesurer l’ampleur, les appréhender physiquement, prendre conscience de leur poids, de leur irrévocabilité. Il suffit d’aller où elles se trouvent, dans bien des villes en France, et même des villages, sans parler des « cités » et des « quartiers », où le seuil des 50 % à l’horizon 2040-2050 est d’ores et déjà dépassé.

Il est difficile d’arriver à s’enfoncer dans la tête, même en faisant preuve de bonne volonté, que tous ces gens sont français, ou destinés à le devenir, et je ne vois pas comment la rigueur des lois pourrait effacer cette impression pesante enfouie au coeur de millions de Français, ni même l’expression de cette impression, sauf à espérer…

À cela, Big Other nous oppose l’argument massue : « Nous sommes le jouet de nos peurs ancestrales. »

Ancestrales ? Après tout, pourquoi pas ?

Aux derniers chapitres du Camp des Saints, la « peur ancestrale » fait des ravages. Ce n’est plus l’exode de juin 40, c’est pire, car on ne s’est pas amélioré depuis, tout au moins dans le roman. Or que voit-on aujourd’hui ? La peur se définit autrement. On peut l’appeler rejet, ou refus, du « vivre ensemble ». Ce n’est pas un exode de masse, ce n’est pas encore une fuite, c’est seulement une retraite en bon ordre, un repli à la fois délibéré et instinctif, mais le résultat est identique : le Français de souche s’en va voir ailleurs, là où l’Autre n’est pas. D’un coup d’oeil très sûr, il a évalué le degré d’imprégnation au-delà duquel il ne pourra plus ou

 

ne voudra plus le supporter. Il prépare son départ autant qu’il le peut, et quand il sent le moment venu, avant qu’il soit trop tard, il déménage avec toute sa famille. C’est ainsi que l’on assiste, en de nombreux points du territoire urbain, à de véritables transferts, ou transvasements, de populations.

Et le phénomène s’amplifie. Quand l’une ou l’autre municipalité annonce que dans tel ou tel quartier encore exempt de « diversité » va être construit un ensemble de logements où la « mixité plurielle » sera de rigueur, les riverains commencent aussitôt à se poser des questions et à tirer des plans pour filer. Si l’on se place sur le plan de l’« accueil à l’Autre », ce n’est certes pas un réflexe sympathique, mais il s’agit là de tests sans trucage, bruts de coffrage, sur le tas, qu’on aurait tort de négliger. Le Français de souche vote avec ses pieds : il s’en va…

S’en vont également de là, suivant le même élan, un certain nombre de Français hors souche, ceux que les sociologues ont baptisés d’un nom qui me semble aussi mal venu que péjoratif : les beurgeois, qui, tout en étant nés français, y ont ajouté l’adhésion du coeur.

Reste enfin la religion chrétienne, le « peuple de religion chrétienne », qui clôt en fanfare le péan du Grand Charles.

Aujourd’hui, les gros bataillons catholiques ont fondu. La relève des prêtres se tarit. L’épiscopat, à quelques évêques près, n’a pas recouvré sa vigueur, loin s’en faut. Parmi les huit à dix millions de pratiquants résiduels, nombreux sont ceux qui ont pris leurs distances avec le dogme et l’observance, et considèrent qu’il

 

n’est désormais nullement nécessaire de se différencier du commun et de ne pas profiter de la licence et de la facilité que le reste de la population s’est attribuées sous le paravent incitatif des lois et valeurs « républicaines ».

Et pourtant, sur ce point, depuis peu, j’ai cessé d’être pessimiste. La minorité catholique se bat, le dos au mur. Le nombre de ses fidèles ne diminuera plus. La tendance s’inverse. Les jeunes prêtres sont peu nombreux, mais intensément « motivés ».

Là aussi, le retournement s’amorce. Comme aux temps barbares du haut Moyen Âge, dans leurs abbayes, leurs prieurés, les moines et les moniales veillent et prient – et, chez eux, les vocations affluent. Si l’on croit à la grâce de Dieu, à la réciprocité des mérites et à la communion des saints, la chrétienté, en France, voit se lever l’aube de sa renaissance. Les églises, à Pâques dernier, étaient bondées. Le ban et l’arrière-ban, pour soutenir leur pape, et célébrer la résurrection, s’étaient spontanément mobilisés.

Enfin, trois fois par jour, dans ce pays acharné à proclamer sa « laïcité », le matin, à midi, et le soir, à ses milliers de clochers, l’Angélus sonne. La prière mariale qui l’accompagnait autrefois n’est plus sue, ni récitée, ni connue, mais ce sont nos cloches immuables qui sonnent, et au moins on les entend ! Quand on sait que ce sont les municipalités, quelle que soit leur orientation politique, qui en ont financé l’automatisme et en assurent l’entretien, on s’aperçoit que les racines chrétiennes, celles que refusa Jacques Chirac au préambule de la constitution européenne, ne sont pas encore extirpées. Il n’existe probablement pas un seul maire, en France, qui accepterait ou imposerait de les réduire au silence, ces

 

cloches, à l’heure du triple Angélus ! Ultime réflexe inconscient face au désert mortifère de la foi ? Peut-être aussi face aux mosquées ?

Il est encore incertain d’aller jusque-là, mais qui sait…

On en vient ainsi à l’islam (la religion), ou à l’Islam, avec une majuscule (l’ensemble des peuples qui professent cette religion, et la civilisation qui les caractérise{17}). Il convient d’y ajouter l’islamisme (mouvement politique et religieux prônant l’expansion de l’islam{18}). C’est une sorte de trinité qui a réveillé de leur torpeur, de leur sujétion coloniale et de leur inassouvissement, un milliard et demi de fidèles, dont l’avant-garde est en train de prendre pied en Europe, non pour s’y fondre, mais pour s’y implanter.

Il n’en est pas explicitement question dans Le Camp des Saints. En 1973, c’est vrai, je ne l’avais pas vu venir, je n’avais pas anticipé sa puissance. L’islam y figure cependant, en diverses circonstances, sous la seule référence d’Allah. C’est au nom de Bouddha, d’Allah, et de tout le panthéon hindouiste, acclamés en litanies, que débarque sur nos côtes l’avant-garde des millions de millions. C’est vers La Mecque que se prosternent en apprenant cette bonne nouvelle les travailleurs musulmans de Paris. La dimension religieuse de l’invasion y est constante. Constante, mais non principale. Sa force première est le nombre. Ses motifs sont d’abord d’ordre matériel, concrètement existentiel : la misère, la désespérance, la vision d’une terre promise, l’aspiration à une vie meilleure. La foi religieuse ne fait qu’y ajouter la certitude du sacré : c’est par la volonté d’Allah, de Bouddha, etc., qu’ils débarquent. Un fameux « plus », pourrait-on dire, et qui manque à ceux d’en

 

face.

Si l’on se reporte au présent que nous vivons, c’est

exactement cela que l’on distingue : l’affirmation justificative du sacré. D’où les mosquées, les minarets qu’on finira bien par concéder en réciprocité à nos clochers, le voile des femmes, le ramadan, la formation des imans et les jours saints musulmans en voie de « francisation », le sacrifice des moutons, le marketing hallal, l’enseignement officiel du Coran, les radios et TV confessionnelles, le choix délibéré de prénoms ethniques, etc., toutes les armes de la visibilité, tout l’appareil d’un « communautarisme » militant, avec le seul risque d’en faire trop : ça passe ou ça casse…

Si j’étais à leur place, quitte à quelques concessions à la modernité et à l’égalité des sexes, c’est probablement ainsi que j’agirais. Mais je n’y suis pas.

C’est sur l’autre rivage que je me tiens.

L’islam, en définitive, n’est qu’une composante de la submersion, la plus organisée, la plus déterminée, mais il n’est pas à lui seul le nombre. Les ethnies, les tribus, les nationalités les plus exotiques se bousculent à nos portes, et dès qu’elles les ont forcées, elles y assurent leur descendance. La démographe Michèle Tribalat a inventé un plaisant et prudent euphémisme pour définir ce processus : auto-engendrement des flux familiaux{19}. Quant à nos propres descendants, formatés à l’école de Big Other et conditionnés dès la plus petite enfance au « métissage » comportemental et culturel et aux impératifs de la France « plurielle », ils n’auront plus d’autres ressources que de se fondre

 

sans moufter dans le nouveau moule « citoyen » du Français de 2050.

Tout de même, ne désespérons pas.

Assurément, il subsistera ce que l’on appelle en ethnologie des isolats, de puissantes minorités, peut-être une vingtaine de millions de Français – et pas nécessairement de race blanche{20} – qui parleront encore notre langue dans son intégrité à peu près sauvée et s’obstineront à rester conscients de notre culture et de notre histoire telles qu’elles nous ont été transmises de génération en génération.

Cela ne leur sera pas facile.

Face aux différentes « communautés » qu’on voit se former dès aujourd’hui sur les ruines de l’intégration et qui, en 2050, seront définitivement et institutionnellement installées, il s’agira en quelque sorte – je cherche un terme approprié – d’une communauté de la pérennité française. Celle-ci s’appuiera sur ses familles, sa natalité, son endogamie de survie, ses écoles, ses réseaux parallèles de solidarité et de sécurité, peut-être même ses zones géographiques, ses portions de territoires, ses places de sûreté et, pourquoi pas, sa foi chrétienne, et catholique avec un peu de chance, si ce ciment-là a tenu.

Cela ne plaira pas.

Le clash surviendra à un moment ou à un autre, la mise au pas de ces récalcitrants par des moyens démocratiquement légaux, coercitifs, appropriés et musclés. C’est d’ailleurs ainsi que se termine Le Camp des Saints. Et ensuite ?

Ensuite la France ne sera plus peuplée, toutes origines

 

confondues, que par des bernard-l’ermite qui vivront dans des coquilles abandonnées par les représentants d’une espèce à jamais disparue qui s’appelait l’espèce française et n’annonçait en rien, par on ne sait quelle métamorphose génétique, celle qui dans la seconde moitié de ce siècle se sera affublée de ce nom.

Il existe une seconde hypothèse, c’est que les derniers isolats résistent jusqu’à s’engager dans une sorte de reconquista sans doute différente de l’espagnole mais s’inspirant des mêmes motifs, avec quelques chances qu’au Danemark, aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse, en Italie du Nord, en Autriche, et pourquoi pas ailleurs, en Europe, d’autres isolats semblables rejoignent le mouvement.

À défaut d’y croire, il y aurait un roman périlleux à écrire là- dessus. Son auteur n’est peut-être pas encore de ce monde, mais sous une forme ou sous une autre, ce livre verra le jour en temps opportun, j’en suis sûr.

Mes compliments à Big Other.

J.R.

Le vieux professeur eut une pensée ordinaire. Il avait trop lu, trop réfléchi, trop écrit aussi, pour oser proférer, même seul avec lui-même, en des circonstances aussi parfaitement anormales, autre chose qu’une banalité digne d’une copie d’élève de troisième. Il faisait beau. Il faisait chaud, mais pas trop, car un vent frais de printemps courait doucement et sans bruit à travers la terrasse couverte de la maison, l’une des dernières vers le haut de la colline, accrochée à flanc de rocher comme la sentinelle avancée du vieux village brun qui dominait toute la région jusqu’à la ville des touristes, en bas, jusqu’à la luxueuse avenue, au bord de l’eau, dont on devinait le faîte des palmiers verts et des résidences blanches, jusqu’à la mer elle-même, calme et bleue, mer de riches soudainement épluchée en surface de tout le vernis d’opulence qui la recouvrait habituellement – yachts chromés, skieurs musclés, filles dorées, ventres lourds étalés sur le pont de grands voiliers prudents – et sur cette mer vide, enfin, l’incroyable flotte rouillée venue de l’autre face de la terre, échouée à cinquante mètres du rivage et que le vieux professeur observait depuis le matin. L’épouvantable odeur de latrines, qui avait précédé l’apparition de cette flotte comme le tonnerre précède l’orage, s’était maintenant complètement dissipée.

Éloignant l’oeil d’une longue-vue à trépied où l’incroyable invasion grouillait de façon si proche qu’elle semblait avoir franchi, déjà, les pentes de la colline et envahi la maison, le vieil homme

 

frotta sa paupière fatiguée puis dirigea tout naturellement son regard vers la porte de sa maison. C’était une porte de chêne massif, une sorte de masse immortelle articulée sur des gonds de forteresse, où apparaissaient, gravés dans le bois sombre, le nom patronymique du vieux monsieur et l’année qui vit l’achèvement de la maison par un aïeul en ligne directe : 1673. Elle faisait communiquer, de plain- pied, la terrasse et la pièce principale, à la fois salon, bibliothèque et bureau. Elle était la seule porte de la maison, car la terrasse donnait directement sur la ruelle par un petit escalier à cinq marches, libre de toute clôture et que chaque passant pouvait escalader à sa guise, à la mode du village, s’il lui prenait envie d’aller saluer le propriétaire. Chaque jour, de l’aube à la nuit, cette porte restait ouverte et ce soir-là, elle l’était également. C’est justement ce que remarqua le vieil homme pour la première fois. Il eut alors ces quelques mots dont l’énorme banalité fit naître sur ses lèvres une sorte de sourire ravi : « Je me demande, se dit-il, si, en cette occurrence, il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ?… »

Puis il reprit sa veille, l’oeil à la longue-vue, profitant de ce que le soleil rasant éclairait une dernière fois, avant la nuit, l’invraisemblable spectacle. Combien étaient-ils, là-bas, à bord de toutes ces épaves échouées ? À en croire le nombre effarant annoncé dans les bulletins d’information laconiques qui se succédaient à la radio depuis le matin, peut-être étaient-ils entassés par couches humaines dans les cales et sur les ponts, avec des grappes s’élançant jusqu’aux passerelles et aux cheminées, les couches inférieures mortes supportant celles qui vivaient encore, à la façon de ces colonnes de fourmis en marche dont la partie apparente est un grouillement de vie et la base une sorte de chemin formique pavé de millions de cadavres ?

 

Le vieux professeur – il s’appelait Calguès – braqua sa longue-vue sur l’un des navires les mieux éclairés par le soleil, puis il régla posément la mise au point jusqu’à la netteté la plus parfaite, comme un chercheur à son microscope lorsqu’il découvre, dans un bouillon de culture, la colonie de microbes dont il pressentait l’existence. Ce navire était un paquebot plus que sexagénaire, dont les cinq cheminées verticales, en forme de tuyaux, disaient le très grand âge. Quatre d’entre elles avaient été tranchées à différentes hauteurs par le temps, la rouille, l’absence d’entretien, les coups du sort, en un mot par la misère. Échoué devant la plage, le bateau gîtait de quelque dix degrés. Comme sur tous les autres navires de cette flotte fantôme, alors que le jour tombait, on ne distinguait pas une lumière, pas la moindre lueur. Les feux, les chaudières, les génératrices, tout avait dû s’éteindre d’un coup lors du naufrage volontaire, ou bien faute d’un combustible calculé au plus juste pour un seul et unique voyage, ou encore parce que personne, à bord, ne jugeait plus nécessaire de se préoccuper de quoi que ce soit, l’exode ayant pris fin aux portes du nouveau paradis. Le vieux M. Calguès notait tout cela soigneusement, détail par détail, sans remarquer en lui la plus légère manifestation d’émotion. Simplement, devant l’avant-garde d’un antimonde qui se résolvait enfin à venir frapper en personne aux portes de l’abondance, il se sentait prodigieusement intéressé.

L’oeil rivé à la longue-vue, il vit d’abord des bras. Il calcula que le cercle qu’il découpait sur le pont du navire devait avoir une

 

dizaine de mètres de diamètre. Puis il compta, tranquillement, mais ce fut aussi difficile que de compter les arbres dans la forêt. Car tous ces bras étaient levés. Ils s’agitaient avec ensemble, s’inclinaient vers le rivage proche, maigres branches noires et brunes animées par le vent de l’espoir. Ces bras étaient nus. Ils émergeaient de linges blancs qui devaient être des tuniques, des toges, des saris de pèlerins : c’étaient les bras décharnés de Gandhi. Parvenu au chiffre de deux cents, le professeur s’arrêta de compter, car il avait atteint les limites du cercle. Puis il se livra à un rapide calcul. En tenant compte de la longueur et de la largeur du pont du bateau, on pouvait établir que la même circonférence s’y juxtaposait plus de trente fois et qu’entre chacun de ces trente cercles tangents se logeaient deux espaces en forme de triangles opposés par le sommet et dont la surface égalait environ un tiers de circonférence, soit : 30 + 10 = 40 circonférences x 200 bras = 8000 bras. Quatre mille personnes ! Sur le seul pont du navire ! Si l’on admettait l’existence de couches superposées, ou tout au moins, vraisemblablement, une densité identique sur chacun des ponts, entreponts et ponts de cale, c’est au moins par huit qu’il fallait multiplier un chiffre déjà surprenant. Au total : trente mille personnes, sur un seul navire ! Sans compter les morts qui flottaient autour de la coque, leurs haillons blancs traînant à la surface de l’eau et que les vivants, dès le matin, avaient précipités par-dessus bord. À ce geste étrange, qui ne semblait pas inspiré par l’hygiène – sinon, pourquoi avoir attendu le terme du voyage ? – le professeur croyait avoir trouvé la seule explication possible. Calguès croyait en Dieu. Il croyait en tout, à la vie éternelle, la rédemption, la

 

miséricorde divine, la foi, l’espérance. Il croyait aussi, et très fortement, que les cadavres jetés sur les côtes de France touchaient enfin, eux aussi, au paradis, qu’ils y voguaient même, sans contrainte, et pour toujours, en cela plus favorisés que les vivants, qui, en jetant leurs morts à l’eau, leur avaient offert d’un coup la délivrance, le bonheur et l’éternité. Ce geste s’appelait : amour et le professeur le comprenait ainsi.

Et la nuit s’installa, non sans que le jour, une dernière fois, n’ait éclairé, de lueurs rouges, la flotte échouée. Il y avait là plus de cent navires, tous rouillés, hors d’usage et tous témoignant du miracle qui les avait guidés et protégés depuis l’autre face du monde, à l’exception d’un seul perdu dans un naufrage au large de Ceylan. L’un après l’autre, presque sagement alignés au fur et à mesure de leur arrivée, ils s’étaient piqués dans les rochers ou dans le sable, la proue tournée vers le rivage et soulevée dans un ultime élan. Tout autour, flottaient des milliers de morts en blanc que les dernières vagues du jour commençaient à conduire à terre, doucement, les déposant sur la rive et puis se retirant pour aller en chercher d’autres. Cent navires ! Le vieux professeur sentit naître en lui l’espèce de frisson d’humilité et d’exaltation mêlées, que l’on ressent parfois lorsqu’on applique très fortement sa pensée sur les notions d’infini ou d’éternité. Au soir de ce dimanche de Pâques, huit cent mille vivants et des milliers de morts assiégeaient pacifiquement la frontière de l’Occident. Le lendemain, tout serait joué. Montaient du rivage jusqu’aux collines, jusqu’au village, jusqu’à la terrasse de la maison, des chants très doux, mais d’une puissance extrême en dépit de leur suavité, comme une mélopée

 

fredonnée par un choeur de huit cent mille voix. Les croisés, jadis, à la veille de l’assaut final, avaient fait le tour de Jérusalem en chantant. À la septième sonnerie de trompettes, les défenses de Jéricho s’étaient écroulées sans combat. Et quand la mélopée ferait place au silence, peut-être les peuples élus allaient-ils subir à leur tour l’effet de la défaveur divine ? On entendait également le grondement de centaines de camions : depuis le matin, aussi, l’armée prenait position sur le rivage de la Méditerranée. Dans la nuit venue, la terrasse ne s’ouvrait plus que sur le ciel et les étoiles.

Il faisait frais dans la maison, mais, en entrant, le professeur décida de laisser sa porte ouverte. Est-ce qu’une porte, fut-elle une merveille d’artisanat tricentenaire en chêne occidental éminemment respectable, peut protéger un monde qui a déjà trop vécu ? L’électricité ne fonctionnait pas. Sans doute les techniciens des centrales de la côte avaient-ils fui vers le nord, eux aussi, à la suite de tout un peuple épouvanté qui tournait le dos et filait en silence pour ne pas voir, ne rien voir et par là même, ne rien comprendre ou, plus exactement, ne rien vouloir comprendre. Le professeur alluma les lampes à pétrole qu’il tenait toujours prêtes en cas de panne et jeta une allumette dans la cheminée où le feu, soigneusement préparé, prit aussitôt, ronfla, craqua, diffusant chaleur et lumière. Puis il ouvrit son transistor. Pop music, rock, chanteuses, vains bavards, saxophonistes nègres, gurus, vedettes satisfaites, animateurs, conseillers de santé, du coeur et du sexe, tout ce monde-là avait quitté les ondes, jugé soudain indécent, comme si l’Occident menacé soignait tout particulièrement sa dernière image sonore. C’était Mozart qu’on entendait, même

 

programme sur tous les postes : « La petite musique de nuit », tout bêtement. Le vieux professeur eut une pensée amicale pour le programmateur dans son studio de Paris. Sans savoir, sans voir, cet homme avait compris. À la mélopée des huit cent mille voix qu’il ne pouvait cependant pas entendre, il avait instinctivement trouvé la meilleure réponse. Qu’y avait-il au monde de plus occidental, de plus civilisé, de plus achevé que Mozart ? Impossible de fredonner Mozart à huit cent mille voix. Mozart n’a jamais composé pour soulever les foules, mais pour émouvoir le coeur de chacun, en son particulier. L’Occident en sa seule vérité… La voix d’un journaliste tira le professeur de ses réflexions :

« Le gouvernement, réuni autour du président de la République, a siégé toute la journée au palais de l’Élysée. En raison de la gravité des circonstances, étaient également présents à cette réunion les chefs d’état-major des trois armes, les responsables de la police et de la gendarmerie, les préfets du Var et des Alpes- Maritimes et, à titre exceptionnel et consultatif, le cardinal- archevêque de Paris, le nonce apostolique et la plupart des ambassadeurs occidentaux en poste dans la capitale. À l’heure où nous vous parlons, le conseil n’est pas encore terminé, mais le porte-parole du gouvernement vient d’annoncer que le président de la République adresserait lui-même, vers minuit, une déclaration solennelle au pays. Selon les informations qui nous parviennent du Midi, rien ne semble encore bouger à bord de la flotte émigrante. Un communiqué de l’état-major de l’armée confirme que deux divisions sont déployées sur le rivage face aux… face à… (le journaliste hésita et comme on le comprenait ! Comment nommer

 

cette foule innombrable et désolante ? L’ennemi ? La horde ? L’invasion ? Le tiers monde en marche ?) face à cette invasion d’une nature exceptionnelle (allons ! Il ne s’en était pas trop mal tiré !) et que trois divisions font route en renfort vers le sud, en dépit de certaines difficultés d’acheminement. Enfin, dans un dernier communiqué rendu public il y a seulement cinq minutes, le colonel Dragasès, chef d’état-major général, annonce que l’armée vient d’allumer sur la côte une vingtaine de bûchers géants où… (le journaliste hésita encore. On l’entendit soupirer. Le vieux monsieur crut même qu’il avait dit : Mon Dieu !)… où elle brûle des milliers de cadavres jetés à l’eau depuis tous les navires. »

Ce fut tout et Mozart, sans heurt, prit à nouveau la place de ces trois divisions qui fonçaient vers le sud et de ces vingt bûchers qui devaient crépiter maintenant dans l’air sec, en bas, sur le rivage. L’Occident ne brûle pas ses morts. Les colombariums se cachent honteusement dans les banlieues de ses cimetières. La Seine, le Rhin, la Loire, le Rhône, la Tamise, même le Tibre et le Guadalquivir ne sont pas le Gange ou l’Indus. Leurs rives n’ont jamais pué l’odeur des cadavres grillés. Certes, le sang y a coulé, l’eau y est souvent devenue rouge, les paysans ont repoussé de leurs fourches, en se signant, des charognes humaines qui flottaient au fil de l’eau. Mais sur les ponts, sur les quais, aux temps occidentaux, on dansait, on buvait le vin et la bière, on chatouillait des filles fraîches qui riaient et l’on riait aussi au nez du supplicié roué, à la langue du pendu, au cou du décapité car l’Occident sérieux savait rire aussi bien que pleurer, puis l’on s’en allait prier et manger le dieu charnel à l’appel de ses clochers, assuré que l’on

 

était de l’appui formidable de tous les morts alignés dans les cimetières au flanc des coteaux sous des croix et des dalles indestructibles, les sataniques étant seuls brûlés, sorciers et pestiférés. Le professeur sortit sur la terrasse. En bas, le rivage s’était éclairé de vingt lueurs rouges couronnées de fumée. Otant le capuchon de l’oeil de sa lorgnette, il la braqua sur le plus haut des bûchers qui flambait proprement comme une tour de bois aux étages chargés de cadavres. Les soldats l’avaient élevé avec soin, une couche de bois, une couche de chair et ainsi de suite. Dans l’ordonnance de son architecture, on sentait encore le respect de la mort. Puis la tour s’écroula et tout en continuant de brûler, elle ne fut plus qu’une masse ignoble qui fumait comme une décharge publique. Personne ne reconstruisit la belle tour bien propre. Des bulldozers s’approchèrent, conduits par des hommes en scaphandre, ainsi que d’autres engins munis de pattes articulées et de bennes mobiles, toute cette machinerie poussant des cadavres en tas mous et fluides comme de la boue, les soulevant et les versant sur le bûcher tandis que retombaient comme un trop-plein, autour des bennes en mouvement, des bras, des jambes, des têtes, quelquefois même des cadavres entiers.

C’est alors que le professeur vit s’enfuir le premier soldat et que lui vint un autre lieu commun, car le soldat filait comme un pantin au bout de ses ficelles, la démarche cassée mimant à merveille une panique incontrôlable. Le jeune homme avait lâché le cadavre qu’il traînait, puis jeté fébrilement son casque, son masque et ses gants de protection, enfin il avait serré ses deux mains sur ses tempes et détalé en zigzag comme un vulgaire lapin terrifié, jusqu’au

 

cercle de nuit qui entourait le bûcher. Dans les cinq minutes qui suivirent, dix autres soldats l’imitèrent et le professeur obstrua sa lorgnette. Il en avait assez. Dans leur cas, on ne pouvait même pas parler de coeur, mais d’un excès maladif et contagieux de la sensibilité, fort intéressant à constater enfin pour de bon, à l’usage. Seuls, les hommes de coeur lutteraient réellement cette nuit-là.

Tout à l’heure, tandis que s’enfuyait le gentil petit jeune homme victime d’une dégénérescence de la pitié, le vieux Calguès avait détourné quelques instants sa lorgnette sur une espèce de colosse en uniforme qui, debout, les jambes écartées, au pied du bûcher, y précipitait d’un élan puissant et régulier de ses bras tous les corps qu’on lui passait, comme un soutier de naguère enfournant des pelles de charbon dans une chaudière de navire. Peut-être souffrait-il aussi devant un pareil spectacle, mais, à le voir, il souffrait certainement sans pitié. Sans doute, également, ne réfléchissait-il pas, dans sa certitude qu’enfin le genre humain ne formait plus un tout solidaire ainsi que l’avaient trop longtemps affirmé les philosophes, intellectuels, prêtres et hommes politiques d’Occident. À moins que le vieux professeur, devant le calme déterminé de celui qu’il appelait le soutier et qui était en réalité le colonel Dragasès, chef d’état-major prêchant l’exemple en première ligne, ne fût tout bonnement en train de lui prêter ses propres pensées. L’amour, ce soir-là aussi, se divisait. L’homme n’a jamais aimé le genre humain en bloc, races, religions et cultures, mais seulement ceux qu’il reconnaît pour siens, ceux de son clan, si vaste soit-il. Pour le reste, il se force et on l’y a forcé et quand le mal est achevé, il ne lui reste plus qu’à se désagréger. Dans cette

 

guerre étrange qui s’annonçait, ceux qui s’aimaient le plus triompheraient.

Combien seraient-ils, au matin, à tenir encore le rivage, à faire face, joyeusement, lorsque l’épouvantable armée se glisserait à l’eau par milliers pour l’assaut des vivants succédant à celui des morts ? Joyeusement ! C’était là l’essentiel. Examinant le visage du soutier, le professeur, un moment, avait cru le voir remuer largement les lèvres, comme s’il chantait. Mon Dieu ! S’ils étaient seulement deux à chanter, au moins deux ! Peut-être parviendraient-ils à réveiller les autres de leur sommeil mortel… Mais ne montait du rivage que la mélopée douce et menaçante issue de huit cent mille gorges.

— C’est chouette, hein ! dit une voix dans l’ombre.

 

II

Depuis le petit escalier donnant sur la ruelle, le jeune homme était arrivé sans bruit sur la terrasse. En jeans et baskets délavés, les cheveux longs, blonds et sales, l’aspect général négligé, le regard trahissant l’avachissement de l’âme, il représentait assez bien ces marginaux parasites que l’Europe a sécrétés par centaines de milliers et qui forment déjà en son sein, comme un cancer, une sorte de tiers monde volontaire.

— Je viens d’en bas, dit le jeune homme. Fabuleux ! Enfin ! J’attendais cela !

— Vous êtes seul ?

— Pour le moment. Sauf des copains qui se trouvaient déjà sur la côte. Mais d’autres descendent. À pied. Tous les cochons filent vers le nord ! Pas une auto dans l’autre sens ! Vont être crevés, mais ne voudraient pas manquer ça.

— En bas, vous êtes-vous approché ?

— Tout près, oui, mais pas longtemps. J’ai reçu des coups de crosse. Un officier m’a traité de vermine. Mais j’ai vu des soldats qui pleuraient. C’est bon ! Demain, on ne reconnaîtra plus ce pays. Il va naître.

— Avez-vous vu ceux qui arrivent, ceux des bateaux ?

— Oui.

— Et vous croyez que vous leur ressemblez ? Vous avez la

peau blanche. Vous êtes sans doute baptisé. Vous parlez français,

 

avec l’accent d’ici. Vous avez peut-être des parents dans la région ?

— Et alors ? Ma famille, c’est celle qui débarque. Me voilà avec un million de frères, de soeurs, de pères, de mères et de fiancées. Je ferai un enfant à la première qui s’offrira, un enfant sombre, après quoi je ne me reconnaîtrai plus dans personne.

— Vous n’existerez même plus. Vous serez perdu dans cette multitude. Ils ne feront même pas attention à vous.

— Je ne demande que ça. Mes parents sont partis ce matin, avec mes deux soeurs qui ont subitement eu peur d’être violées. Défigurées par la trouille. Ils les rattraperont. Tout le monde sera rattrapé. Ils ont beau foutre le camp, ces gens-là sont finis. Si vous aviez vu le tableau ! Mon père entassant les godasses de son magasin dans sa jolie camionnette, ma mère faisant le tri en chialant, les moins chères qu’ils abandonnaient, les plus chères qu’ils emportaient, mes soeurs déjà installées sur la banquette avant, collées l’une contre l’autre et me regardant avec horreur, comme si c’était moi qui allais les violer en premier ; et moi, enfin, me marrant comme un fou, surtout lorsque mon père a baissé le rideau de fer et empoché sa clef. Je lui ai dit : « Si tu crois que ça servira à quelque chose ! Ta porte, moi je l’ouvre sans clef et ce sera fait demain. Et tes godasses, je crois qu’ils pisseront dedans ou bien qu’ils les boufferont, car ils marchent pieds nus ! » Alors il m’a regardé et il m’a craché dessus. Je lui ai renvoyé un gros crachat qu’il a reçu en plein dans l’oeil. C’est comme cela qu’on s’est quitté.

— Et vous ? Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ? Dans ce village ? Chez moi ?

 

— Je pille. À part l’armée, vous, et des copains, je crois qu’il n’y a plus personne à cent kilomètres à la ronde. Alors je pille. Mais je n’ai plus faim, j’ai déjà trop mangé. À dire vrai, je n’ai pas besoin de grand-chose et d’ailleurs, tout est à moi. Demain, c’est moi qui leur offrirai tout cela. Je suis une sorte de roi et je ferai don de mon royaume. Il paraît que c’est Pâques, aujourd’hui.

— Je ne comprends pas.

— Il y a un million de Christs à bord de ces bateaux, qui ressusciteront demain matin. Alors, le vôtre, tout seul… fini, lui aussi.

— Vous êtes croyant ?

— Pas du tout.

— Et ce million de Christ, une idée à vous ?

— Non. Mais dans le genre curé, je la trouve assez jolie. Elle

me vient d’ailleurs d’un curé. Je l’ai rencontré il y a une heure. Je montais par ici, lui descendait comme un fou. Pas si paumé, plutôt bizarre. De temps en temps il s’arrêtait, il levait les bras au ciel, comme les autres, en bas, et puis il criait : « Merci, mon Dieu ! » et se remettait à cavaler vers la plage. Il paraît qu’il en descend d’autres.

— D’autres quoi ?

— D’autres curés du même genre. D’abord, vous m’ennuyez. Je n’étais pas venu pour parler. Et puis vous n’êtes plus qu’un fantôme, qu’est-ce que vous faites encore ici ?

— Je vous écoute.

— Cela vous intéresse, toutes mes conneries ?

— Prodigieusement.

— Vous n’êtes qu’un pourri. Vous réfléchissez encore. Il n’y

 

a plus à réfléchir, cela aussi, c’est fini. Allez-vous-en ! —Oh!maisnon!

— Tenez ! vous et votre maison, vous vous ressemblez ! On dirait que vous êtes là depuis mille ans, tous les deux.

— 1673, exactement, dit le vieux monsieur en souriant pour la première fois.

— Trois siècles de certitude héréditaire. Écoeurant. Je vous regarde et je vous trouve parfait. C’est pourquoi je vous hais. Et c’est chez vous, ici, que je conduirai les plus misérables, demain. Ils ne savent rien de ce que vous êtes, de ce que vous représentez. Votre univers n’a aucune signification pour eux. Ils ne chercheront pas à comprendre. Ils seront fatigués, ils auront froid, ils feront du feu avec votre belle porte de chêne. Ils couvriront de caca votre terrasse et s’essuieront les mains aux livres de votre bibliothèque. Ils cracheront votre vin. Ils mangeront avec leurs doigts dans les jolis étains que je vois à votre mur. Assis sur leurs talons, ils regarderont flamber vos fauteuils. Ils se feront des parures avec les broderies de vos draps. Chaque objet perdra le sens que vous lui attachiez, le beau ne sera plus beau, l’utile deviendra dérisoire et l’inutile, absurde. Plus rien n’aura de valeur profonde, sauf peut-être le bout de ficelle oublié dans un coin et qu’ils se disputeront, qui sait ? en cassant tout autour d’eux. Cela va être formidable ! Foutez le camp!

— Encore un mot : eux vont détruire sans savoir, sans comprendre. Mais vous ?

— Moi, parce que j’ai appris à haïr tout cela. Parce que la conscience globale du monde exige que l’on haïsse tout cela.

 

Foutez le camp ! Vous m’emmerdez !

— Comme vous voudrez.

Le vieux monsieur entra dans la maison, puis en ressortit

aussitôt, un fusil de chasse à la main.

— Que faites-vous ? demanda le jeune homme.

— Je vais vous tuer, bien sûr ! Le monde qui est le mien ne

vivra peut-être pas au-delà de demain matin et j’ai l’intention de profiter intensément de ses derniers instants. Je vais vivre une seconde vie, cette nuit, sans bouger d’ici et je crois qu’elle sera plus belle encore que la première. Comme mes semblables sont partis, j’ai l’intention de la vivre seul.

—Etmoi?

— Vous, vous n’êtes pas mon semblable. Vous êtes mon contraire. Je ne veux pas gâcher cette nuit essentielle en compagnie de mon contraire. Je vais donc vous tuer.

— Vous ne saurez pas. Je suis certain que vous n’avez jamais tué personne.

— C’est exact. J’ai toujours mené une vie paisible d’un professeur de lettres qui aimait son métier. Aucune guerre n’a eu besoin de mes services et les tueries d’apparence inutile m’affligent physiquement. J’aurais probablement fait un bien mauvais soldat. Toutefois, avec Actius, je crois que j’aurais joyeusement tué du Hun. Et avec Charles Martel, lardant de la chair arabe, cela m’aurait rendu fort enthousiaste, tout autant qu’avec Godefroi de Bouillon et Baudoin le lépreux. Sous les murs de Byzance, mort aux côtés de Constantin Dragasès, par Dieu ! que de Turcs j’aurais massacrés avant d’y passer à mon tour ! Heureusement que les

 

hommes qui ignorent le doute ne meurent pas si facilement ! Aussitôt ressuscité, me voilà taillant du Slavon en compagnie des Teutoniques. Je porte la croix sur mon manteau blanc et je quitte Rhodes l’épée sanglante au poing, avec la petite troupe exemplaire de Villiers de L’Isle-Adam. Marin de don Juan d’Autriche, je me venge à Lépante. Belle boucherie ! Puis l’on cesse de m’employer. Seulement quelques broutilles qui commencent à être mal jugées, de l’histoire contemporaine, une triste plaisanterie, je ne m’en souviens déjà plus très bien. Tout cela devient si laid : plus de fanfares, plus d’étendards, plus de Te Deum. Pardonnez la pédanterie d’un vieil universitaire radoteur. Évidemment je n’ai tué personne, mais toutes ces batailles dont je me sens solidaire jusqu’au plus profond de mon âme, je les revis toutes en même temps, j’en suis l’unique acteur, avec un seul coup de feu. Voilà !

Le jeune homme s’écroula gracieusement, glissant le long de la balustrade où il se tenait adossé, et se retrouva assis sur ses talons, les bras pendant le long du corps, dans une position qui lui semblait familière. La tache rouge sur le sein gauche s’élargit quelque peu, puis cessa très vite de saigner. Il mourut proprement. Les yeux que ferma le professeur, d’un geste doux du pouce et du majeur, n’avaient même pas l’air étonné. Pas d’étendards, pas de fanfares, une victoire à l’occidentale, aussi définitive qu’inutile et dérisoire. C’est en paix avec lui-même, une paix tellement suave qu’il ne se souvenait pas en avoir jamais éprouvé d’aussi achevée, que le vieux M. Calguès tourna le dos à ce mort et rentra dans la maison.

 

III

Avec la paix de l’âme, le professeur sentit une faim bien franche lui mordre l’estomac. Lui vinrent aussi quelques souvenirs d’honnête fringale, en particulier de ces faims magnifiques qui saisissent l’homme après l’amour, pour peu qu’il eût été donné et partagé. De ces nuits très anciennes, il ne restait au professeur que de vagues sensations sans regrets. Mais des repas qui les suivirent, repas de fortune, engloutis à deux, ici même, il avait conservé une mémoire très exacte : pain gris en larges tranches fines, jambon noir de la montagne voisine, fromage sec des chèvres du village, olives des vergers en terrasses, abricots du jardin, confits par le soleil et vin un peu âpre des coteaux rocailleux. Tout existait encore dans la maison, à portée de la main : le pain dans la huche au couvercle gravé d’une croix, les olives dans un grand pot de grès, le jambon pendu aux solives de la cuisine, le vin et le fromage au frais sous l’escalier extérieur, rangés comme des livres sur des rayonnages obscurs. Et tout cela fut rassemblé très vite et disposé sur la grande table épaisse. Le bouchon de la bouteille résista un instant, mais le bruit familier qu’il fit en cédant brusquement emplit toute la pièce d’une joie charnelle. Alors le professeur se prit à penser qu’une fois encore, ce soir, il célébrait l’amour.

Il se servit un large verre pour la soif et un autre pour le goût, conscient du superflu et s’en pourléchant avec un rien d’ostentation. Il coupa le jambon en tranches minces qu’il aligna joliment sur un

 

plat d’étain, arrangea quelques olives, posa le fromage sur une feuille de vigne, les fruits dans un grand panier plat, puis il s’assit devant son souper et sourit, heureux. Il aimait. Comme tout amant comblé, il se retrouvait seul avec celle qu’il aimait. Ce soir-là, ce n’était pas une femme, ni même un être vivant, mais une sorte de projection de lui-même faite d’images innombrables auxquelles il s’identifiait. La fourchette d’argent, par exemple, aux dents usées, avec les initiales presque effacées d’une aïeule maternelle, un objet tout à fait étrange si l’on songe que l’Occident l’inventa par souci de dignité alors que le tiers des hommes plongent encore leurs mains dans ce qu’ils mangent. Le verre, cristal inutile, on en aligne qua tre pour quoi faire ? Fallait-il vulgairement ne plus aligner de verres parce que le Sertâo mourait de soif ou que l’Inde avalait le typhus avec la boue de ses puits taris ? Les cocus peuvent frapper à la porte, menacer, se venger, en amour on ne partage pas et l’on se moque du reste du monde : en fait, il n’existe pas. Les cocus du bonheur s’avançaient par milliers ? Parfait !

Le professeur aligna quatre verres et déplaça la lampe pour mieux les éclairer : il en jaillit des étoiles. Plus loin, un bahut paysan, énorme, massif, intransportable, quatre siècles de certitude héréditaire comme disait le jeune homme et dans ce bahut, tant de linge accumulé, nappes, serviettes, draps, taies, torchons, lin inusable, fil d’autre temps, en piles si épaisses, serrées, extérieures, cachant d’autres trésors domestiques parfumés de lavande, que le professeur ne se souvenait pas avoir jamais eu recours aux piles intérieures que sa mère ou sa grand-mère avaient rangées là, il y avait si longtemps, ne distrayant au profit de leurs pauvres – les

 

chères femmes au bon coeur si prudent ! Charité débridée n’est-elle pas d’abord péché contre soi-même ? – que le linge usagé, honnêtement rapiécé, mais pouvant encore servir. Puis les pauvres étaient devenus trop nombreux. C’est-à-dire que l’on ne les connaissait pas. Ils n’étaient pas d’ici. Ils n’avaient plus de noms. Ils envahissaient tout, ils devenaient trop malins. Ils pénétraient dans les familles, les maisons, les villes. Par milliers ils se frayaient passage de mille façons infaillibles. Par les boîtes aux lettres, ils appelaient au secours, leurs photos épouvantables jaillissaient chaque matin d’une enveloppe et revendiquaient au nom de collectivités. Ils se glissaient partout, par les journaux, la radio, les églises, les factions, on ne voyait plus qu’eux, des nations entières qui n’avaient même plus besoin de linge, mais de comptes chèques postaux, hérissées d’appels déchirants, presque comminatoires. Il y eut pire. À la télévision, voilà qu’ils s’étaient mis à bouger, on les voyait mourir par milliers, l’hécatombe anonyme devenait spectacle permanent, avec ses chantres professionnels et ses meneurs de jeu. La terre était envahie par les pauvres. Le remords s’installait partout, le bonheur devenait une tare et que dire du plaisir ? Même au village de Calguès, donner un peu de linge propre, de la main à la main, était pris comme une insulte. Bref, on ne se sentait même plus meilleur en donnant, mais au contraire diminué, honteux.

Alors le professeur avait fermé définitivement au monde ses armoires, bahuts, cave et garde-manger, le jour même, il s’en souvenait fort bien, où le précédent pape avait bradé le Vatican. Trésors, bibliothèque, tableaux, fresques, tiare, mobilier, statues, le pape avait tout vendu, aux acclamations des chrétiens dont les plus

 

émotifs, saisis par l’épidémie, s’étaient même demandé s’ils ne devaient pas l’imiter et devenir pauvres à leur tour. Geste dérisoire au regard de l’éternité, il avait tout jeté dans un gouffre sans fond : cela n’avait même pas payé le budget rural du Pakistan pendant un an ! Moralement, il n’avait su faire que la preuve de sa richesse, comme un maharadjah dépossédé par décret. Le tiers monde le lui reprocha vite et il y perdit tout crédit. Et depuis lors, Sa Sainteté avait erré dans un palais déserté et sordide à force de dénuement voulu. Elle était morte sur un lit de fer, dans ses appartements vides, entre une table de cuisine et trois chaises de paille, comme un prêtre de banlieue : n’est pas crucifié qui veut, devant tout un peuple assemblé. On avait élu le nouveau pape à peu près à l’époque où Calguès prenait sa retraite. L’un s’était installé tristement sur le trône de paille du Vatican, pendant que l’autre gagnait son village, décidé à ne plus le quitter et à jouir pleinement de tous les biens qui lui appartenaient et du cadre qui lui convenait… Dieu soit remercié pour le jambon moelleux, le pain odorant, le vin frais ! À la santé du vieux monde et de ceux qui s’y trouvent encore bien !

Tout en mangeant, buvant, posément, savourant chaque bouchée, chaque gorgée, le vieux monsieur faisait des yeux le tour complet de la grande pièce. Cela lui demanda beaucoup de temps, car son regard s’arrêtait sur chacun des objets et à chaque confrontation, c’était un nouvel acte d’amour. Des larmes lui venaient parfois, larmes de joie. Tout racontait, dans cette maison, la dignité de ceux qui l’avaient habitée, leur mesure, leur savoir discret, leur modestie, leur goût des traditions sûres que les hommes savent se transmettre s’ils n’ont pas cessé de s’estimer. L’âme du

 

vieux monsieur habitait aussi les vieux livres reliés, les bancs paysans, la vierge de bois, les grands fauteuils cannés, les tommettes du sol, les poutres du plafond, le Christ d’ivoire barré d’un buis séché et cent autres objets… Les objets façonnent l’homme mieux que jeu des idées, c’est pourquoi l’Occident en était venu à se mépriser et se jetait en troupeau sur les routes, fuyant vers le nord, sans doute vaguement conscient qu’il s’était déjà perdu en sécrétant trop de laideurs qui ne valaient même plus la peine d’être défendues. Peut-être était-ce aussi une explication ?

À onze heures du soir, un journaliste de l’ORTF donna lecture d’un nouveau communiqué :

« Le gouvernement a noté avec un certain étonnement l’exode généralisé des populations du Midi. Tout en le déplorant, il ne se sent pas autorisé, devant une situation aussi nouvelle, à le déconseiller. Des ordres très stricts ont été donnés à la gendarmerie et à l’armée pour que cette migration s’effectue dans l’ordre et qu’elle ne gêne pas, en priorité, l’acheminement des convois militaires qui descendent du nord du pays. L’état d’urgence est décrété dans les quatre départements côtiers, sous l’autorité de M. Jean Perret, secrétaire d’État et délégué personnel du président de la République. L’armée assurera la sécurité des biens abandonnés, dans la mesure du possible et dans la limite de ses autres missions. Le gouvernement confirme que le président de la République adressera un appel solennel à la nation, ce soir, à minuit. »

Encore une fois, ce fut tout. Dans une société habituellement en proie au délire verbal, ce laconisme impressionnait. « Les

 

bavards meurent-ils en silence ? » se demanda le professeur. Puis il prit un livre, se servit un verre, alluma sa pipe et attendit minuit…

 

IV

C’était une nuit étrange, tellement paisible que New York ne se souvenait pas en avoir vécu de semblable depuis plus d’une trentaine d’années. Central Park désert, vidé de milliers de Caïn. On aurait pu y envoyer jouer de blondes fillettes en jupe courte, duveteuses, toutes fraîches, roses de plaisir de pouvoir enfin courir derrière un cerceau. Ghettos noirs et portoricains calmes comme des églises. Le docteur Norman Haller avait ouvert ses fenêtres. Il écoutait la ville et n’entendait rien. D’ordinaire, montaient vers lui à cette heure de la nuit les effroyables notes de ce qu’il appelait « l’infernale symphonie » : cris de détresse, galopades de talons en fuite, hurlements de terreur, coups de feu isolés ou en rafales, sirènes de police, aboiements humains, rires sauvages, pluie de vitres brisées, appels angoissés de klaxons lorsque la belle Cadillac climatisée, stoppée à un feu rouge, est brusquement submergée par de noires silhouettes brandissant des pics, et tous ces non ! non ! non ! NON ! hurlés sans espoir dans la nuit et vite étouffés par le couteau, le rasoir, la chaîne, la massue à clous, les mains, les doigts, le sexe…

Trente ans que cela durait : une statistique sonore au volume s’amplifiant d’année en année jusqu’à ces derniers jours où la courbe avait subitement décliné jusqu’à revenir à l’impossible point zéro, cette nuit-là. Trente années d’impuissance, mais sans reproches à se faire, docteur Norman Haller ! Sociologue-conseil

 

de la ville, il avait tout prévu et fort exactement, ses rapports en faisaient foi, lumineux et inefficaces. Aucun remède : on ne change pas l’homme blanc, on ne change pas l’homme noir tant que l’un est blanc et l’autre noir et que tout, absolument tout ne s’est pas fondu dans du café au lait. L’un détestait. L’autre méprisait. Égaux, ils se haïssent. Le sociologue-conseil constate et s’enrichit. La ville de New York avait payé fort cher son oeuvre monumentale consacrée à l’examen des ravages et à l’annonce de l’inévitable. Rien à faire ? docteur Haller – Rien à faire, monsieur le maire, à moins que vous ne les tuiez tous, les uns ou les autres, faute de pouvoir les changer, le pouvez-vous ? – Damnation ! non. Attendons la fin en essayant de vivre… Qu’il était beau et confortable, l’appartement de Norman Haller au vingt-cinquième étage de la plus distinguée des résidences de Central Park ! À l’abri de la jungle et coupé du monde extérieur : douze gardes armés en bas dans le grand hall, des détecteurs partout, rayons invisibles, chiens féroces, sonneries d’alarme et le garage comme un sas, un pont-levis entre la vie et la mort, entre la haine et l’amour, tour d’ivoire, station lunaire, blockhaus de luxe. Terriblement coûteux, des milliers de dollars pour des centaines de pages destinées à la ville de New York et signées par le plus célèbre sociologue-conseil d’Amérique : le docteur Norman Haller s’était construit un monde parfait dans l’oeil du cyclone et, de cet oeil, observait la tempête qui allait l’emporter. Whisky, glace pilée, musique douce, va mettre cette petite chose si jolie et si chère et que tu appelles une robe, ma chérie. Téléphone : le maire de New York.

— Êtes-vous en smoking, Jack ! Betty en robe du soir, plus

 

séduisante que jamais, si bien que vous en êtes vous-même étonné ? Troisième whisky ? Cristal partout ? Envie de voir personne ? Fête intime sans raison ? Une idée subite ?

— Vrai ! Mais comment le savez-vous ?

— La jungle familière s’est tue. L’homme blanc a peur. Riche et solitaire, que voulez-vous qu’il fasse dans sa blanche dignité ? Célébrer encore une fois sa richesse inutile et sa précieuse solitude. À votre santé ! Entendez-vous tinter la glace dans mon verre ? Baccarat, Jack, et scotch à cent dollars ! Les yeux verts de ma femme : jamais vu aussi verts ! Je vais m’y noyer.

— Norman ! Tout dépend des Français, n’est-ce pas ? Croyez-vous que ces gens-là seront encore capables de tuer un million de pauvres types désarmés ? Je ne l’espère même pas. Et les ghettos de New York ne le croient pas non plus. Ni ceux de Chicago ni ceux de Los Angeles… Ils sont devenus moutons, dans leurs cages à fauves. Ils ne savent plus qu’écouter les nouvelles à la radio, ou bien chanter dans leurs églises folles et prier pour cette flotte de malheur. Avez-vous déjà été emporté par un troupeau de moutons au galop, Norman ?

— Et le loup ne veut plus être loup, c’est bien ça ? Alors, faites comme moi, Jack, buvez un autre verre, caressez longuement la peau blanche de votre épouse, comme quelque chose de très précieux, et attendez.

 

V

Si l’on peut découvrir quelque logique dans la formation d’un mythe populaire, c’est au consulat général de Belgique à Calcutta qu’il faut chercher l’origine de celui que nous appellerons pour le moment : le mythe du nouveau paradis. Un petit consulat de rien du tout, installé dans une vieille villa coloniale en lisière du quartier diplomatique et qui se réveilla un matin avec une sorte d’émeute silencieuse à sa porte. Depuis l’aube, le garde sikh avait bouclé la grille du portail. De temps en temps, il passait le canon de son vieux fusil à travers les barreaux pour faire reculer les premiers rangs de la foule et comme c’était un brave homme et que personne, en réalité, ne le menaçait, ni lui ni la porte qu’il gardait, il disait avec bonhomie :

— Peut-être, tout à l’heure, vous aurez à manger. Mais après le riz, il faudra s’en aller. Cela ne sert à rien d’attendre. C’est écrit sur la pancarte et signé par M. le consul en personne.

— Qu’est-ce qui est écrit sur la pancarte ? demandait la foule qui ne savait pas lire. Lis pour nous, s’il te plaît.

En fait, on ne distinguait plus grand-chose sur la pancarte accrochée à l’extérieur de la grille, maculée par mille mains qui venaient la toucher, la palper, sans parvenir à croire au malheur qu’elle annonçait. Mais le garde en connaissait le texte par coeur. Voilà huit jours qu’il le récitait à longueur de journée si bien que, sans en changer un mot, il en avait fait une sorte de psalmodie :

 

— Par décret royal du tant au tant, le gouvernement belge a décidé de mettre fin à toutes les procédures d’adoption actuellement en cours, et cela pour une période non déterminée. Aucune nouvelle demande d’adoption ne sera plus désormais acceptée. De même, aucun visa d’entrée en Belgique ne sera délivré aux enfants en instance de départ, même s’ils ont été légalement adoptés antérieurement à la date du présent décret.

Une longue plainte parcourut la foule. À l’ampleur de ce gémissement, à sa durée, au fait qu’il renaissait du silence chaque fois qu’il semblait s’apaiser, le garde sikh, expert en détresse populaire, jugea que cette foule avait au moins doublé depuis la veille.

— Allons ! allons ! dit-il en agitant son fusil. Reculez ! Calmez-vous ! Avant de repartir dans vos villages, on vous distribuera du riz. Mais il ne faudra plus revenir. C’est écrit.

Au premier rang, une femme sortit de la foule et se mit à parler. Chacun l’écouta comme si elle parlait au nom de tous. Dans ses bras tendus, elle tenait un petit garçon d’environ deux ans et le petit garçon ouvrait des yeux énormes, le visage si près de la grille qu’il en louchait.

— Regarde mon fils, dit-elle. Est-ce qu’il n’est pas beau ? Est-ce qu’il n’est pas musclé pour son âge ? Ses cuisses et ses bras sont ronds, ses jambes droites. Regarde sa bouche. Est-ce que tu n’y vois pas des dents blanches et bien rangées ? Regarde sa figure. Tu n’y trouveras pas de croûtes ni de mouches. Ses paupières sont bien ouvertes, jamais collées, dans ses yeux tu ne verras pas de pus. Tu peux lui tirer les cheveux, pas un ne te restera dans la main.

 

Regarde aussi son sexe, et son derrière. C’est déjà un enfant propre. Vois son ventre, comme il est plat pour un enfant de son âge, et pas gros et ballonné. Je peux te montrer les choses qui sortent de lui, tu n’y verras pas de sang ni de vers. Car il est en bonne santé, mon fils, comme c’était demandé sur les papiers. Nous l’avons nourri pour cela. Quand il est né, on l’a trouvé si beau qu’on a décidé qu’il serait heureux et riche, là-bas. Alors on l’a nourri, de la façon que le dispensaire le disait. Et ses deux soeurs sont mortes. Elles étaient plus âgées, mais toutes malingres et lui avait si faim et devenait si beau : il mangeait pour trois, le petit homme ! Et maintenant tu me dis qu’on l’a nourri pour rien, et que son père est mort lui aussi à la tâche, pour rien, dans la rizière et que moi, sa mère, je dois encore le porter et le nourrir alors que j’ai faim et que c’est à mon tour de manger parce que ce petit homme vigoureux, mon fils, n’est plus mon fils, aujourd’hui. Il a déjà une famille, qui l’attend de l’autre côté de la terre. C’est écrit sur la médaille qu’on lui a envoyée et qu’il porte autour du cou. Tu la vois ! Je dis la vérité ! Il est à eux. Prends-le et va leur apporter. Moi, je n’en peux plus. Ils ont promis. Moi, j’ai fait tout ce qu’ils ont demandé et maintenant je suis si fatiguée…

Cent femmes s’avancèrent, tendant des bébés à bout de bras. De beaux bébés, pour la plupart, qui semblaient s’être repus de la chair de leurs mères. Hâves, les mères, décharnées, comme si le cordon ombilical n’avait pas été coupé. Derrière le premier rang des femmes se pressaient des centaines d’autres mères portant des centaines de bébés ou poussant devant elles des centaines d’enfants candidats à l’adoption, au grand saut vers le paradis. Loin d’en

 

avoir tari la venue, l’annonce du décret belge l’avait au contraire décuplée. L’homme démuni de tout se méfie des certitudes : l’expérience lui a appris qu’il en est toujours exclu. Quand la chance s’évanouit, alors surgit le mythe et s’enfle l’espérance justement quand la certitude disparaît. Espéraient donc des milliers de malheureux, entassés devant les grilles du consulat comme des fruits périssables à l’étalage d’un marchand véreux : les plus beaux devant, lustrés, appétissants ; tout de suite après, encore visible, le second choix, présentable pour qui n’y regarde pas de trop près ; et sous la mince couche apparente, les fruits tapés, gâtés, moisis dans leur face cachée ou rongés de l’intérieur par les vers.

Au dernier rang de la foule, s’agitaient les porteuses de monstres invendables. Elles gémissaient plus fort que les autres parce que leur espérance n’avait pas de limite. Chassées, refoulées, éconduites jour après jour, il leur semblait évident qu’un paradis si bien protégé valait qu’on en fasse le siège une vie entière s’il le fallait. Du temps que la grille restait ouverte, dans la file des beaux bébés parfois l’une de ces mères parvenait à glisser son monstre. Un progrès, un pas vers le salut, même si le sikh croisait immanquablement son fusil devant la porte du consul. On s’était rapproché, cela nourrissait l’espérance, il en jaillissait des affabulations grandioses où des fontaines de lait et de miel ruisselaient, inutiles, vers des fleuves poissonneux baignant des champs gorgés jusqu’à l’horizon de récoltes spontanées où se roulaient en jouant des monstres heureux. Ce sont les gens les plus simples qui assurent le succès des mythes. On écouta ces bavardes inspirées, on se mit à les croire, puis chacun reprit à son compte la

 

folle évocation de l’Occident. Or, dans Calcutta cernée par la famine, chacun signifiait : multitude. Peut-être est-ce une explication ?

À l’arrière des dernières femmes du dernier rang de la foule, un homme de haute taille, paria demi-nu, brandissait quelque chose au-dessus de sa tête comme un drapeau. Rouleur de bouse de son métier, pétrisseur d’excréments, façonneur de briquettes de fiente, coprophage aux heures de famine, il tenait en ses mains puantes une espèce de chose vivante : à la base, deux moignons ; un tronc énorme affaissé, le dos dans les reins ; pas de cou, mais la tête comme un moignon supplémentaire, un troisième moignon surmonté d’un crâne chauve percé de deux trous oculaires et d’un trou pour la bouche sans dents ni gorge, sorte de clapet de l’oesophage. Les yeux de la chose vivaient et regardaient droit devant elle, très haut par-dessus la foule, tout droit sans diverger car ils étaient doués de vie, mais pas de mouvement, hormis celui de bas en haut qu’imprimait le paria à son monstre d’enfant. C’est ce regard sans paupières qui vint s’emparer, à travers les barreaux de la grille, de celui du consul, hypnotisé par l’horreur. Le consul était venu jusqu’au portail pour évaluer la foule, juger la situation. Il ne vit plus la foule, il ferma aussitôt les yeux. Il se prit à hurler :

— Plus de riz ! Plus de visas ! Plus rien ! Rien pour vous ! Allez-vous-en ! Tous !

Au moment où il s’enfuyait, un petit caillou coupant l’atteignit en plein front, traçant une estafilade de sang. Les yeux du monstre s’animèrent, tandis que par un frémissement du tronc il remerciait son père à sa façon. Ce fut le seul acte d’hostilité. Mais le gardien

 

du lait et du miel, trébuchant vers son consulat en se tenant le front à deux mains, apparut soudain à la foule comme un bien faible défenseur des portes sacrées d’Occident. Pour qui savait attendre, n’allait-il pas, dans sa faiblesse, laisser échapper les clefs ? Peut- être est-ce une explication ?

Le sikh épaula son fusil. L’ébauche du geste suffit. Chacun s’assit sur ses talons, jusant calmé annonçant le flot.

 

VI

— La pitié ! dit le consul. La déplorable, l’exécrable, la haïssable pitié ! Vous l’appelez : charité, solidarité, conscience universelle, mais lorsque je vous regarde, je ne distingue en chacun de vous que mépris de vous-même et de ce que vous représentez. Et d’ailleurs, qu’est-ce que cela veut dire et où cela nous mène-t- il ? Il faut être fou, ou désespéré, il faut être dévoyé pour admettre, comme vous le faites, toutes les conséquences en chaîne de votre complaisante pitié !

Assis à son bureau, le front bandé, le consul faisait face à une dizaine de personnages plantés sur des chaises de bois comme des statues d’apôtre au fronton d’une église. Ces statues avaient en commun la blancheur de la peau, la maigreur du visage, la simplicité des vêtements – short ou pantalon de toile, chemisette kaki, sandales à lanières – et surtout la profondeur troublante du regard, celle qui annonce les prophètes, les illuminés, les bienfaiteurs, les fanatiques, les martyrs, les criminels inspirés, les chimériques et, plus simplement, tous ceux qui se dédoublent parce qu’ils se sentent mal dans leur peau. Il y avait un évêque parmi eux, mais impossible, sans le connaître, de le distinguer du médecin missionnaire ou de l’idéaliste laïc qui l’accompagnaient. Impossible également d’identifier le philosophe athée et l’écrivain catholique renégat converti au bouddhisme, leaders moraux de la petite troupe. Tous demeuraient silencieux.

 

— Vous êtes allés trop loin, reprit le consul, et vous l’avez fait volontairement car vous pensez profondément tout ce que vous faites. Savez-vous combien d’enfants vous avez envoyés en Belgique ? Je ne parle même pas de l’Europe dont certains pays plus lucides ont fermé leurs frontières avant nous. Quarante mille, en cinq ans ! Tout cela en pariant sur la sensibilité que vous avez dévoyée des braves gens de chez nous, en leur inculquant je ne sais quel remords pour plier la charité chrétienne à vos étranges volontés, en accablant nos classes moyennes prospères de complexes dégradants. Quarante mille ! Les Canadiens français n’étaient pas plus nombreux au milieu du XVIIIe siècle. Vous avez créé de toutes pièces au coeur de notre monde blanc un problème racial qui le détruira et c’est là votre but. Aucun de vous n’a la fierté de sa peau blanche et de ce qu’elle signifie.

— Ni la fierté ni la conscience, précisa l’une des statues. L’égalité entre les hommes est à ce prix. Nous le paierons.

— D’ailleurs, tout cela est déjà si dépassé, dit le consul. Il ne s’agit même plus d’adoptions, interdites ou non. Je viens de téléphoner à mes collègues occidentaux. Ils sont tous assiégés, comme moi, par une foule silencieuse qui a l’air d’attendre quelque chose. Et cependant, eux n’ont pas affiché de décrets à leur porte. Les Anglais, par exemple, ne donnaient de visas qu’au compte- gouttes. Cela n’empêche pas que dix mille personnes campent dans les jardins de leur consulat. Partout, dans la ville, où flotte un drapeau d’Occident, il y a une foule qui attend sans motif apparent. Mieux encore : on vient de m’apprendre que dans l’arrière-pays, des villages entiers se sont jetés sur les routes qui mènent à

 

Calcutta.

— C’est exact, dit une autre statue, le visage orné d’une

grande barbe blonde. Beaucoup sont des villages dont nous nous occupons.

— Puisque vous le savez, que veulent-ils ? Que cherchent-ils ? Qu’attendent-ils ?

— Franchement, nous ne le savons pas.

— Vous en doutez-vous ?

— Peut-être.

Il y eut un curieux sourire sur les lèvres de la statue barbue.

Était-ce l’évêque, ou l’écrivain renégat ?

— Auriez-vous osé ?… demanda le consul sans achever sa

question ni préciser sa pensée. Non ! Ce n’est pas possible. Vous n’iriez pas jusque-là !

— En effet, dit une troisième statue – et cette fois, c’était bien l’évêque –, je ne serais pas allé jusque-là.

— Dépassés, alors ?

— Sans doute. Il se passe en ce moment, c’est vrai, quelque chose d’une importance prodigieuse. Toutes ces foules le pressentent, sans rien savoir comprendre. Je peux cependant émettre une hypothèse : à l’adoption au détail dont l’espérance faisait vivre tant de ces pauvres gens, je crois qu’il s’est substitué une espérance plus invraisemblable, tout à fait folle, celle encore assez vague d’une adoption en bloc. Il n’en faut pas plus, par ici, pour créer des mouvements irréversibles.

— Joli résultat, monseigneur, remarqua simplement le consul. Vous faites un bel évêque catholique romain ! Vous voilà

 

condottiere de païens, à présent. Vous avez bien choisi votre moment. Les pauvres gens ne manquent pas. Des millions ! L’année n’a pas encore trois mois et la famine s’étend déjà sur la moitié de cette province. Les gouvernements de ces régions sont complètement débordés. Quoi qu’il advienne, ils s’en laveront les mains. Le Corps consulaire de cette ville en a été prévenu officieusement ce matin. Et pendant ce temps-là, vous témoignez : c’est bien là l’expression que vous employez, n’est-ce pas ? Vous témoignez quoi ? Votre foi ? Votre religion ? Votre civilisation chrétienne ? Rien de tout cela. Vous témoignez contre vous-mêmes, comme des désabusés de l’Occident que vous êtes. Croyez-vous que les miséreux qui vous entourent ne s’en doutent pas ? Votre absence de conviction correspondant pour eux à votre couleur de peau, ils l’ont parfaitement décelée, comme une faiblesse, un abandon et d’ailleurs, vous les y avez aidés. Ils ne retiennent plus de votre prosélytisme que la richesse occidentale dont vous êtes parmi eux les symboles. Pour eux, vous représentez l’abondance et, par votre seule présence, ils apprennent qu’elle existe quelque part sur la terre et que vous avez mauvaise conscience de ne pas la partager. Vous avez beau vous déguiser en pseudo-pauvres, manger le carry à la main, couvrir la campagne de conseillers à votre image qui vivent la vie des paysans, vous n’êtes pour ce pays qu’une tentation permanente et sans doute le savez-vous. Après les semences, les soins, les médicaments, les conseils techniques, on a trouvé plus simple de vous demander : « Prends mon fils, prends ma fille, prends-moi et emmène-nous là-bas, dans ton pays. » L’idée a fait son chemin et la voici qui vous échappe. C’est maintenant un

 

torrent, un ruissellement de torrents incontrôlés. Dieu merci ! il y a encore la mer entre ce pays et les nôtres.

—Ilyalamer,eneffet.Oui!ilyalamer,ditunequatrième statue que cette évidence semblait figer dans la réflexion.

— Il existe un vieux mot, dit encore le consul, qui s’applique très bien au genre d’homme que vous êtes : félons. Le cas n’est pas nouveau. On a connu des évêques-félons, des généraux-félons, des ministres-félons, des intellectuels-félons et des félons tout court. C’est une espèce d’homme dont l’Occident se fait de plus en plus prodigue au fur et à mesure qu’il se rétrécit. Il me semble que ç’aurait dû être le contraire, mais l’esprit se pourrit et le coeur se dévoie. On n’y peut rien, sans doute. Je n’y peux rien non plus. Même en me trompant sur sa finalité, je désapprouve votre action. Vos passeports ne seront pas renouvelés. C’est le seul moyen dont je dispose encore pour vous signifier ma désapprobation officielle. Mes collègues occidentaux en font autant, en ce moment, pour tous leurs ressortissants félons.

La statue qui avait parlé de la mer se leva. Il s’agissait cette fois du philosophe athée, connu dans nos pays sous le nom de Ballan.

— Passeports, nations, religions, idéaux, races, frontières et océans, foutaises ! dit Ballan.

Il n’ajouta rien et sortit.

— Tout ce dont je vous remercie, dit le consul, c’est de m’avoir écouté. Sans doute ne vous reverrai-je plus ? Je ne représente plus rien pour vous. C’est pourquoi vous avez été si patients. Comme avec un mourant.

 

— Erreur, dit alors l’évêque. Nous serons deux mourants pas d’accord entre nous, voilà tout. Je ne quitterai jamais l’Inde.

Passé les grilles du consulat, Ballan s’était frayé un chemin à travers la foule. S’agrippèrent à ses jambes, bavant sur son pantalon, les plus monstrueux enfants. Ballan fascinait les monstres et les monstres fascinaient Ballan. Il enfourna dans des bouches informes des bonbons poisseux dont ses poches étaient toujours pleines. Avisant le grand coprophage toujours surmonté de son épouvantable totem, Ballan l’interpella :

— Et toi, pétrisseur de merde, que viens-tu chercher ici ? — Emmène-nous avec toi, je t’en prie.

— Aujourd’hui, je te le dis, tu seras avec moi au paradis. — Aujourd’hui ? fit le pauvre homme, bouleversé.

Et Ballan lui sourit, tendrement. Peut-être est-ce une explication ?

 

VII

« … dans les quatre départements côtiers. L’armée assurera la sécurité des biens abandonnés, dans la mesure du possible et la limite de ses autres missions. Le gouvernement confirme que le président de la République adressera un appel solennel à la nation, ce soir, à minuit. »

Ceux qui comprenaient le français baissèrent le son des transistors et traduisirent le communiqué pour leurs compatriotes entassés. Jamais la cave n’avait paru aussi peuplée que ce soir-là. Y logeaient les travailleurs noirs des services de nettoiement de la circonscription nord de Paris. À huit par châlit, sur deux niveaux, assis les jambes pendantes, au coude à coude, cela donnait une densité, une force dont ils prenaient conscience pour la première fois. Phénomène étrange chez ces volubiles, personne ne risqua de commentaires, même pas les quelques Blancs joints à cette masse noire, parmi lesquels un prêtre-éboueur et un militant dur en rupture de société. Chacun forçait douloureusement sa pensée. Ce n’est pas facile, lorsqu’on vit au fond d’une cave perdue dans une ville inconnue et qu’on n’en sort qu’au petit matin désert pour vider des poubelles dans des rues anonymes, d’imaginer les vertigineuses dimensions d’un événement incroyable.

— Et s’ils débarquent sans casse, dit l’un d’eux, qu’ils appelaient « le doyen » parce qu’il vivait en France depuis longtemps, et s’ils débarquent, est-ce que vous sortirez aussi de vos

 

trous à rat ?

Il y eut un long murmure qui n’était pas une réponse. Aucune

de ces cervelles ne fonctionnait assez vite pour concevoir un enchaînement possible des faits. Simplement, il se passait en eux quelque chose de puissant et d’informe qui atteignait au sacré. Du fond obscur d’un châlit, une voix profonde demanda :

— Est-ce que le peuple des rats est nombreux ?

— Le peuple des rats, dit alors le prêtre-éboueur, se comptera à la lumière du ciel, comme une immense forêt poussée d’un seul coup dans la nuit.

Cela, ils comprenaient mieux et le murmure devint approbatif. Puis ils se préparèrent à attendre.

Attendirent également cette nuit-là les éboueurs, balayeurs et nettoyeurs d’égouts de tous les dépôts du grand Paris ; les garçons de salle et manipulatrices de bassins hygiéniques de tous les hôpitaux ; les laveurs de vaisselle des cantines prolétaires ; les manoeuvres de Billancourt, de Javel, de Saint-Denis et d’ailleurs ; les terrassiers déhanchés du gaz et de l’électricité ; les condamnés des industries toxiques ; les pourvoyeurs de machines ; les troglodytes du métro ; les ouvriers puants des besognes malsaines et tant d’autres, représentant cent métiers essentiels échappés des mains molles des Français, au total quelques centaines de milliers de Noirs, d’Arabes et de basanés, inexplicablement transparents aux yeux des autruches parisiennes et dont personne ne soupçonnait plus le véritable nombre depuis que les autorités truquaient les statistiques, de peur de rompre l’équilibre de la capitale somnambule en la réveillant brutalement. Paris n’était pas New

 

York. Ils attendaient comme ils vivaient, enfouis par tribus d’infortune au plus profond des caves ou entassés sous les toits, reclus volontaires dans des rues insalubres et des ghettos de banlieue.

Chez les Arabes, seulement, l’appréciation de l’invraisemblable confrontation qui se préparait sur les côtes méridionales de la France prenait des formes parfois revendicatives. Rien de précis encore, sinon d’obscurs désirs, des élans refoulés comme celui d’obtenir le sourire d’une femme française au lieu de rêver de la violer, de pouvoir s’offrir une belle putain au lieu de s’entendre répondre : « Je ne couche pas avec les bicots », ou simplement de marcher, heureux, dans un jardin public en regardant jouer les enfants, sans qu’aussitôt les mères effrayées se groupent en un cercle menaçant de femelles protégeant leurs petits. Seuls, les plus fanatiques songeaient à une nouvelle forme de guerre sainte. Un certain Mohammed, dit « le cadi borgne », semblait exercer sur eux une dictature incontestée. Dès onze heures du soir, par messagers discrets, il diffusa ses premiers commandements aux responsables de quartier :

— Le temps des armes est révolu. Que chacun abandonne son rasoir et brise la lame de son couteau. Le premier qui versera le sang sera aussitôt émasculé sur mon ordre.

C’était un Arabe qui savait parler aux Arabes. Il fut obéi de tous, sauf de sa propre épouse, institutrice française. Le rasoir du cadi disparut aussitôt, caché le long de la cuisse droite, à l’intérieur du bas. Élise connaissait le mépris. Depuis dix ans qu’elle était mariée, pas une des subtilités du mépris ne lui avait échappé. Elle

 

rêva de sang purificateur et ne fut pas seule à rêver. Parmi le millier de femmes françaises mariées à des Arabes de ghetto, beaucoup se prirent à évaluer la rançon du mépris.

D’autres, enfin, mesuraient très clairement la partie décisive qui allait se jouer le lendemain. Ceux-là avaient clos leurs volets, barricadé leurs portes, tiré les rideaux des chambres et des bureaux où ils se tenaient groupés, silencieux, autour des transistors, guettant les nouvelles et attendant eux aussi le discours annoncé du président de la République : c’étaient les diplomates du tiers monde et les étudiants africains, arabes et asiatiques, désemparés, au bord de l’épouvante, tant l’événement les écrasait soudain, eux, les riches, les leaders, les élites, les militants privilégiés. Leur conduite paraissait d’autant plus étrange que pendant les cinquante jours qu’avait duré le cheminement dramatique de la flotte à travers deux océans, ils avaient été saisis d’une sorte de délire, multipliant communiqués, conférences de presse, interviews, débats, réunions, tandis que la flotte avançait, à la fois réelle et irréelle, phénomène tellement hors du commun qu’on attendait de le voir pour y croire. À Gibraltar, enfin, on avait vu !… Et tous ces bavards s’étaient tus d’un coup, leur enthousiasme transformé en panique, avec, chez les plus secrets, la haine retenue au bord du gouffre.

Clos étaient les bars antillais, restaurants chinois, dancings africains, cafés arabes. Ajoutées aux rapports des policiers et des indicateurs étudiants et ouvriers, toutes ces constatations convergentes firent tomber les derniers doutes au cabinet du préfet de police : la situation à Paris, à huit cents kilomètres de la flotte immigrante, semblait aussi préoccupante que sur la côte de la

 

Méditerranée, au contact de l’invasion. Ici comme là-bas, l’état d’urgence s’imposait, avec tout l’arsenal des mesures préventives pendant qu’il en était encore temps. Demandant à entrer en communication avec le ministre de l’Intérieur, à l’Élysée, le préfet s’entendit répondre que le conseil délibérait toujours. Ainsi, à trois quarts d’heure du discours annoncé, le gouvernement n’avait pas encore cessé d’hésiter. Le préfet, lui aussi, jugea qu’il n’avait plus qu’à attendre.

Peut-être est-ce une explication ?

 

VIII

Le sourire de Ballan avait accompli un miracle. Il n’en faut souvent pas plus pour révéler un homme à lui-même, Dieu soit loué ! Et Ballan louait Dieu en se moquant, ce qui était sa façon à lui d’être athée. « Seigneur, disait-il en lui-même, si tu entends comme je l’entends ce que bonimente depuis trois jours le pétrisseur de merde, tu dois te mordre les doigts de lui avoir donné, par un seul de mes sourires, un usage aussi immodéré de la parole. Écoute le façonneur de bouse ! Mille ans de misère et d’abrutissement ! Et pour quel résultat ? Le plus redoutable manieur de foule qui se soit jamais levé du peuple, dans ce pays. Je ne sais pas si tu es content de ton miracle, Seigneur, mais il fallait s’y attendre. À collecter de la merde toute sa vie à toutes les tinettes du Gange, à pétrir de ses mains cette merde jour après jour, pouvait-il ignorer quoi que ce fut de l’homme et de sa vraie nature ? Il savait tout, mais ne savait pas ce qu’il savait. Maintenant, il sait. Et toi et moi savons où il va nous mener. Est-ce que, vraiment, tu y serais pour quelque chose ? Si oui, j’attends le résultat pour y croire, mais ce serait bien la première preuve intelligible et intelligente que tu nous donnerais de ton existence… »

Sous les pilotis de bois du quai, flottaient des cadavres dont les saris dénoués formaient un tapis de lumière sur l’eau noire. Quelques-uns se débattaient encore, mais la plupart étaient noyés, bien morts, les uns depuis le matin, les autres depuis la nuit, la veille

 

ou la veille au matin, chus d’en haut comme les fruits en surnombre d’un arbre prolifique. Une jeune fille tomba, très belle, déesse à peau sombre. Elle tomba sans un cri, debout, les bras nus cerclés d’or allongés le long du corps et l’eau visqueuse du Gange s’ouvrit sans bruit sur son passage. Tombèrent peu après un vieillard squelettique et nu, qui ne réapparut même pas à la surface, et un bébé gigotant comme un petit animal convulsif qui sait qu’il va mourir, puis un couple d’enfants enlacés. D’en haut, personne ne se penchait, personne ne tendait la main. À quoi bon ? Ceux qui avaient atteint le bord de l’eau savaient qu’ils allaient y tomber à leur tour, poussés par l’énorme foule qui avait envahi tous les quais du port et leur chute dans le règne liquide ne signifiait pas la mort, mais la vie, par la perception si longtemps attendue d’une force irrésistible que plus rien ne pourrait arrêter. En haut, sur le quai, juché sur le plateau d’une charrette, le coprophage déclamait, avec, sur ses épaules, le monstre-totem toujours raide comme un piquet. Chose incroyable, les yeux du monstre s’étaient illuminés ! Ils s’animaient de façon si intense aux paroles du nouveau christophore que la foule ne regardait plus que ces yeux, les buvait. Par ce regard, la force du récit sacralisait la foule et pénétrait dans chacune des âmes. Voici ce que disait le coprophage : – Bouddha et Allah – la foule grondait – , Shiva, Vishnou, Garuda, Ganesh, Krishna, Parvati, Indra, Deruga, Souriya, Bhairav, Ravana, Kali – suivit tout le panthéon hindou dont chaque nom chanté provoquait des gémissements d’extase – ont tenu conseil et sont allés rendre visite au petit dieu des chrétiens. Ils l’ont décloué de sa croix, ils lui ont essuyé le visage, ils l’ont soigné par leurs baumes sacrés, ils l’ont

 

guéri puis ils l’ont assis parmi eux, ils l’ont salué et lui ont dit : « Maintenant, tu nous dois la vie, que vas-tu nous donner en échange ? »

« Plus oecuménique que le pape », pensa Ballan, qui écoutait passionnément. « Le ramasseur de merde va battre les chrétiens sur leur propre terrain : il a l’oecuménisme planétaire ! »

— Alors, disait le coprophage, le petit dieu sans croix frotta ses membres engourdis, remua bras et jambes, tourna sa tête plusieurs fois sur son cou et dit : « C’est vrai, je vous dois la vie et je vais vous donner mon royaume en échange. Le temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des saints et la ville bien-aimée… »

Il y eut un temps d’arrêt dans le discours. Les yeux du monstre s’éteignirent, tandis que le coprophage s’agitait sur place d’une façon désordonnée faite de tics et de soubresauts. « Nous y voilà ! pensa Ballan, et c’est tout à fait incroyable : Apocalypse, vingtième chant, huitième et neuvième verset, un peu trafiqués mais parfaitement reconnaissables. Et il se secoue, le bougre ! Il y a quelque chose qui ne passe pas. Ou bien il n’en veut pas et se défend. Bravo ! » Le regard du monstre s’alluma comme un phare, marquant la reprise du récit : « Ainsi parla le petit dieu des chrétiens… »

« Ouf ! fit Ballan. Nous l’avons échappé belle ! Tu connais la suite, Seigneur ? Je te la rappelle : « Mais Dieu fit tomber un feu du ciel qui les dévora. Et le diable qui les séduisait fut jeté dans l’étang

 

de feu et de soufre, où étaient déjà la bête et le faux prophète… » Tu la connais, mais tu l’as gardée pour toi, pas vrai ? Tu me dégoûtes, tu ne crois plus à rien. »

Sur les quais du Gange, dans un silence incroyable si l’on songe que cinq cent mille personnes s’entassaient déjà au bord de l’eau et que toutes les rues qui menaient au port subissaient les assauts d’un torrent humain, le coprophage poursuivait son discours inspiré :

— Ainsi parla le petit dieu des chrétiens. Alors Allah et Bouddha, Shiva, Kali, Vishnou, Krishna… l’entraînèrent dans une ronde autour de la croix vide. Puis ils se mirent ensemble au travail. Avec les morceaux de la croix, ils construisirent un grand bateau, capable de traverser les mers et les océans, un bateau aussi grand que l’India Star. Puis ils rassemblèrent leurs colliers, leurs diadèmes, leurs bracelets et leurs bagues et dirent au capitaine : « Il est juste qu’on te paye, prends tout cela et, toi qui connais les routes du monde, emmène-nous aujourd’hui au paradis. » Quand le bateau prit la mer, suivi de milliers d’autres, le petit dieu des chrétiens courut sur ses jambes blanches et malhabiles, le long du rivage. Il criait : « Et moi ! et moi ! Pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Bouddha et Allah répondirent avec un porte-voix, et le vent lui apporta leurs paroles : « Tu nous as donné ton royaume. Le temps est fini où tu prenais d’une main ce que tu donnais de l’autre. Mais si tu es le fils de Dieu, marche sur l’eau et viens nous rejoindre. » Le petit dieu entra dans l’eau courageusement. Quand les vagues atteignirent sa bouche et ses yeux, il mourut, noyé. Le voyage fut long et périlleux. Beaucoup moururent en route et

 

d’autres naquirent pour les remplacer. Puis le soleil cessa de brûler, l’air se fit doux et caressant quand apparut le paradis d’Occident. On apercevait des fontaines de lait et de miel, des fleuves poissonneux, des champs gorgés jusqu’à l’horizon de récoltes spontanées. Mais on n’y voyait plus personne, ce qui n’était pas étonnant puisque le petit dieu des chrétiens était mort. Alors les monstres dansèrent et le peuple se mit à chanter, toute la nuit, sur le pont de l’India Star. Nous étions arrivés.

On entendit un hurlement qui ressemblait à un cri de triomphe. Levant les yeux, Ballan eut juste le temps de voir, sur la face absolument lisse du totem, s’ouvrir et se fermer une sorte de clapet de chair qui lui servait de bouche. À ce signe providentiel, la foule se mit en mouvement. Peut-être est-ce une explication ? Et c’est ainsi que fut occupé le premier des bateaux, l’India Star.

 

IX

L’India Star, à quai depuis un an, était un paquebot sexagénaire, vétéran de la malle des Indes, au temps des Anglais, voué depuis aux voyages de misère, migrations humaines ou transport de pèlerins pauvres vers La Mecque. De ses cinq cheminées verticales, en forme de tuyaux, il en avait perdu quatre, tranchées à différentes hauteurs par le temps, la rouille, l’absence d’entretien, les coups du sort. Tel qu’il était, il ne semblait plus capable de rien d’autre que d’un acte d’héroïsme désespéré, pour faire une fin. Peut-être en décida ainsi le capitaine, lequel fit rétablir par son équipage de loqueteux, entre le quai et le navire, les coupées de planches pourries levées trois jours plus tôt, quand la foule commençait à s’enfler dangereusement.

Le geste du capitaine de l’India Star serait, en réalité, parfaitement inexplicable, si l’on ne pouvait raisonnablement supposer qu’il lui fut soufflé par quelqu’un. Ballan était monté à bord la nuit précédente, secrètement, mais sans but précis, simplement pour vérifier l’extraordinaire concours de circonstances et l’inexorable enchaînement des faits. Mais il n’y était pas seul. D’autres avaient eu la même idée, des Indiens, des Blancs et aussi un Chinois. Ceux-là étaient des meneurs occultes, rompus à la psychologie des foules. On n’a jamais su leurs noms. Tout en agissant par inspiration, ils savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. L’un s’installa sur la passerelle, les autres avaient questionné le

 

capitaine : en charbon, en vivres chiches, en eau, en matériel indispensable, combien coûterait un voyage jusqu’en Europe ?

— Et le retour ? avait demandé le capitaine. Si le navire en est encore capable…

— Il n’y aura pas de retour, avait répondu quelqu’un.

C’est alors qu’était arrivé Ballan. Ils se reconnurent sans se connaître, ils se comprirent sans se concerter, comme des initiés. Initiés à quoi ? de quelle façon ?

Il est rare que les mouvements de foule spontanés ne soient pas, en fait, plus ou moins manipulés. Et l’on imagine aussitôt une sorte de chef d’orchestre tout-puissant, grand manipulateur en chef tirant sur des milliers de ficelles dans tous les pays du monde et secondé par des solistes de génie. Il semblerait que rien n’est plus faux. Dans ce monde en proie au désordre de l’esprit, certains parmi les plus intelligents, généreux ou pernicieux, s’agitent spontanément. C’est leur façon à eux de combattre le doute et de s’échapper d’une condition humaine dont ils refusent l’équilibre séculaire. Ignorant ce que réserve l’avenir, ils s’y engagent néanmoins dans une course folle qui est une fuite en avant et, sur leur chemin, font sauter toutes les voies de repli, celles de la pensée, évidemment. Ils tirent chacun les propres ficelles liées aux lobes de leurs cerveaux et c’est précisément là que réside le mystère contemporain : toutes ces ficelles se rejoignent et procèdent, sans concertation, du même courant de pensée. Le monde semble soumis, non pas à un chef d’orchestre identifié, mais à une nouvelle bête apocalyptique, une sorte de monstre anonyme doué d’ubiquité et qui se serait juré, dans un premier temps, la destruction de

 

l’Occident. La bête n’a pas de plan précis. Elle saisit les occasions qui s’offrent, la foule massée au bord du Gange n’étant que la dernière occasion en date et sans doute la plus riche de conséquences. Peut-être est-elle d’origine divine, plus certainement démoniaque ? Ce phénomène peu vraisemblable, né il y a plus de deux siècles, a été analysé par Dostoïevski. Il l’a été aussi par Péguy, sous d’autres formes. Et encore par l’un de nos précédents papes, Paul VI, ouvrant enfin les yeux au déclin de son pontificat. Rien n’arrête la bête. Chacun le sait. Ce qui engendre, chez les initiés, le triomphalisme de la pensée, tandis que ceux qui luttent encore en eux-mêmes sont saisis par l’inutilité du combat. Archange déchu, Ballan reconnut aussitôt les serviteurs de la bête et leur offrit ses services. C’est aussi une explication.

Ballan offrit le pétrisseur de merde et son abominable fils. Leur puissance sur la foule avait, en trois jours, atteint de tels sommets que de ce couple vertical, elle avait fait le leader incontesté de la croisade. Ballan se contentait de suivre et d’écouter le coprophage, tout en lui soufflant, entre deux envolées, quelques idées pratiques aussitôt intégrées dans le récit de l’épopée avec un savoir-faire stupéfiant.

— Ils envahiront l’India Star dès demain, avait dit le Chinois. Ils y sont prêts, mais ne le savent pas encore. Reste à trouver l’idée d’où jaillit l’évidence.

— Il faudra payer pour le charbon et les vivres, avaient dit les meneurs indiens. Nos femmes les plus pauvres possèdent toujours quelques bijoux. Nos frères les plus misérables gardent une roupie pour les dieux. Peu de chose en vérité. Mais peu de chose multiplié

 

par mille fois mille, cela donne du charbon, du riz et de l’eau jusqu’en Europe. Ils y sont prêts, mais reste à trouver l’idée.

— L’idée, je m’en charge, avait répondu Ballan.

Par la suite, il ne devait plus se souvenir s’il avait réellement soufflé l’idée, ou si le coprophage l’avait saisie par transmission de pensée. Un paria hindou illettré qui cite l’Apocalypse, transpose l’évangile et crée l’événement par la légende peut aussi bien lire dans les pensées d’un Ballan… Le coprophage avait dit : « … puis ils rassemblèrent leurs colliers, leurs diadèmes, leurs bracelets et leurs bagues et dirent au capitaine : « Il est juste qu’on te paye, prends tout cela et, toi qui connais les routes du monde, emmène- nous aujourd’hui au paradis. » Les premières quêtes commencèrent dès la fin du récit. Se faufilèrent dans la foule, calebasse tendue, tous les petits monstres serviteurs du totem. Malheureux plus habitués aux injures et aux coups qu’à la compassion et à la charité, mendiants aux calebasses toujours vides, aux mains ouvertes sur le néant, les voilà qui versaient aux pieds du prophète des sébilles pleines à ras bord puis repartaient, trottant sur leurs jambes torses, vers la foule qui appelait : « Par ici ! Par ici ! » L’élan donné, les changeurs prirent l’affaire en main. Ils improvisèrent des réseaux, organisèrent l’armée des quêteurs et, chose absolument incroyable, la foule fit confiance aux changeurs ! À la vue de l’or et des roupies qui s’amoncelaient comme le sable d’un gigantesque sablier, chacun se reconnut acteur de la légende. Et quand le coprophage évoqua la flotte des dieux aux portes de l’Occident et décrivit le peuple, chantant, sur le pont de l’India Star, chacun regarda l’India Star et tendit les bras vers le paradis.

 

X

Le coprophage embarqua seul, le premier. Quand la tête roide du monstre totémique commença de tracer son sillage dans la foule, à la façon d’un périscope émergé, la foule se tut. Partant du quai, le silence s’étendit comme une onde sur le quartier du port, jusqu’aux rues éloignées où ceux qui arrivaient sans cesse s’agglutinaient au gigantesque essaim. La tête du monstre s’éleva le long du flanc du navire, puis celle du coprophage et chacun put contempler bientôt le couple symbolique montant lentement l’échelle de coupée. Pour ceux des rangs éloignés et ceux qui, plus loin encore, ne voyaient rien, mais étaient renseignés par les premiers, de bouche-à-bouche jusqu’à l’extrême bord de l’essaim, l’ascension du prophète se transformait en lévitation d’un dieu. Le caractère divin de l’entreprise ne fut plus mis en doute par personne, et Ballan se prit à douter de la valeur de son athéisme lorsqu’il entendit la soudaine clameur de la foule. Là-haut, sur la passerelle de commandement de l’India Star, le coprophage éleva les deux mains vers le ciel. Puis, saisissant son fils par les deux moignons qui lui servaient de jambes, il le brandit très haut, comme un signal, et chacun, dans la foule immense, crut s’entendre appeler par son nom.

Il n’y eut pas de bataille, mais la ruée fit des morts, bavures sans importance à la frange du flot. Les enfants-monstres embarquèrent sans dommage, transmis de main en main par-dessus la foule. Mais les goulets étroits que formaient les coupées de

 

l’India Star débordèrent dans l’eau noire, entre navire et quai, comme des gouttières trop pleines. Beaucoup s’en allèrent rejoindre, sous les pilotis de bois, les premiers conquérants du nouveau paradis. Ainsi mourut Ballan. Lorsque les petits monstres qui l’entouraient, la bouche encore poisseuse de bonbons dont il les gavait, furent adoptés par la foule en mouvement, Ballan entreprit de les suivre. Leur éloignement brisa une sorte de lien charnel et Ballan se retrouva blanc, rejeté par tous, ceux qui le connaissaient comme ceux qui l’ignoraient. Dans le flot des corps entassés qui montait par l’une des coupées, Ballan tenta de s’enfoncer. Le flot devint un mur hérissé de tessons. Des bras sortirent du mur, des poings tendus, des griffes, des mâchoires ouvertes sur des dents. Ballan s’accrocha aux saris, il enlaça des jambes qui se secouaient aussitôt pour le faire lâcher prise. L’un de ses yeux se ferma sous un poing. Le sang de son visage labouré de balafres lui coula dans la bouche. C’est alors qu’il s’entendit très nettement prononcer cette phrase :

— Seigneur ! Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font.

L’ayant dit, il ouvrit les doigts qu’il tenait crispés autour d’un mollet lisse, à mi-coupée, et se sentit tomber, emportant dans sa main la conscience d’une chair étrangère. Ballan mourut très vite. Lui vinrent, tandis qu’il s’enfonçait dans l’eau sombre, l’amour et le regret de l’Occident. Cette conviction dernière, où il se reniait tout entier, lui fut tellement pénible qu’il ouvrit volontairement la bouche et aspira goulûment la mort.

 

XI

Ce jour-là et les jours qui suivirent, dans tous les ports du Gange, cent navires furent envahis de la même façon, avec la complicité des équipages et des capitaines. Il suffisait que le coprophage se montre et parle à la foule. Les rapports de la police locale le signalèrent à plusieurs reprises sur la passerelle de deux bateaux à la fois, exactement au même instant, ce qui tendrait plutôt à prouver que la police était emportée par le même délire que la foule. Au vrai, dans cette ville saisie par la folie, le torrent humain avait détruit sur son passage toute forme d’autorité. Ayant reçu l’ordre d’interdire l’accès du port, un régiment d’élite jeta ses armes dans le Gange et se perdit dans les profondeurs de la foule. Ce fut la seule réaction du gouvernement concerné, encore ne l’osa-t-il que sous la pression conjuguée de tous les consuls occidentaux. Par la suite, les ministres se cachèrent au fond de leurs villas lointaines, les chefs de service devinrent invisibles, tous, sauf un, chargé de l’Information, que le consul de Belgique, doyen du Corps consulaire, réussit à saisir encore une fois au téléphone avant qu’il disparaisse à son tour. Ce haut fonctionnaire, homme cultivé, semblait étrangement maître de lui, comme si rien n’était plus normal que cette ruée sur l’Occident :

— Pourquoi s’obstiner, cher ami, à espérer que le gouvernement conserve encore quelque pouvoir sur l’événement ? Ce qu’il se passe sur les quais n’est que la frange visible du

 

phénomène, la lave qui jaillit du volcan, la vague qui s’écrase sur une plage, poussée par une autre vague, projetée elle-même par une autre et ainsi de suite depuis la tempête originelle. D’abord éclate la foule misérable, celle que vous avez vue attaquant les navires, que vous connaissez, dont le malheur familier ne vous effrayait même plus, mais derrière elle, savez-vous quelle est la deuxième vague ? La moitié du pays s’est mise en route et vous ne serez pas surpris d’apprendre que des milliers de gens jeunes et beaux, pas encore affamés, se sont joints au mouvement. La deuxième vague, cher ami, est celle de la beauté. Ce que Dieu a créé de plus parfait au monde, n’est-ce pas l’homme et la femme de ces pays ? Les statues nues de nos temples se sont jetées sur les routes et descendent vers le port. Car il est temps que les hommes laids soient humiliés par la beauté. Derrière, s’avance la troisième vague : la peur. Et derrière la peur, la famine. Cinq millions de morts, cher ami, depuis deux mois ! Une autre vague s’appelle l’inondation et sous l’inondation, un pays ravagé où toutes les récoltes sont perdues et la terre saccagée pour cinq ans. Et sur cette terre, en vague plus lointaine, la guerre et, avant cette guerre, d’autres famines et d’autres millions de morts précédant une autre vague plus proche de la tempête, celle de la honte du temps que l’Occident occupait ces pays… Mais toujours, porté par toutes ces vagues, ce peuple qui copule dans la joie des corps et des âmes pour engendrer d’autres millions de morts et là se trouve le centre caché de la tempête. Car ce n’est pas une tempête, c’est la vie triomphante. Il n’y a plus de tiers monde, voilà un mot que vous aviez inventé pour garder vos distances. Il y a le monde tout court,

 

et ce monde-là sera submergé par la vie. Mon pays n’est plus qu’un fleuve de sperme qui vient brusquement de changer de lit et roule vers l’Occident.

La main tenant le téléphone se trouvant proche de son nez, le consul renifla machinalement. Il se souvenait des poignées de main de son interlocuteur – tous deux se rencontraient souvent, à des cocktails ou des conférences de presse – qui imprégnaient sa paume et ses doigts d’un parfum si lourd et tenace qu’il fallait vingt lavages au savon de lessive et trois jours pour en effacer l’odeur. « Ça pue l’Orient ! » se disait alors le consul, frottant ses mains sous le robinet de son lavabo. Est-ce que l’autre ne se faisait pas la même remarque, au même moment, en se lavant également les mains pour la vingtième fois : « Mais ça pue l’Occident ! »

— Une question, cher ami ! dit soudain le consul. À quoi vous parfumez-vous ?

L’autre émit une sorte de hoquet d’étonnement. Puis il eut un petit rire, comme s’il comprenait le sens caché de la question. Et il le comprenait, car c’était un homme fin :

— Jugez-vous, mon cher consul, que dans les circonstances que nous traversons, cette question ait beaucoup d’importance ?

— Franchement, dit le consul en riant à son tour, rien ne peut avoir autant d’importance en ce moment.

— Alors, je vais vous répondre : je ne me parfume pas. Je ne me parfume jamais. Question pour question : et vous ?

— Moi non plus, dit le consul. Je ne me parfume jamais. — Je m’en doutais.

— Je m’en doutais aussi, dit le consul.

 

Il y eut un silence, où l’un comme l’autre cessèrent de rire.

— Hormis cette constatation essentielle, dit alors le consul, notre conversation ne sert plus à rien. Je m’y attendais. Vous vous êtes trouvé, comme toujours, de bonnes raisons philosophiques à votre incurie congénitale. Vous êtes un homme intelligent. Ce pays regorge d’hommes intelligents. Vous saviez tout cela, pourtant ! Votre topo est parfait ! Famines, guerres, inondations, épidémies, démographie galopante, superstition, puissance des mythes, poids du nombre, tout y est. Pas besoin d’ordinateur pour prévoir l’avenir, bien que des ordinateurs, vous en ayez aussi… Toutes ces vagues si bien décrites, vous les avez vues arriver ! Et qu’avez-vous fait ? Rien.

— Et vous ? Dieu sait que nous avons crié au secours, mais cela ne suffisait pas ! Vous attendiez que nous nous roulions par terre, à vos pieds. D’ailleurs, cela n’aurait rien changé. L’opinion mondiale, la seule qui comptait, c’est-à-dire la vôtre, était parfaitement prévenue. Combien de fois, en poste à Londres ou à Paris, n’ai-je pas bu le whisky entre amis en regardant mon peuple mourir sur vos écrans de télévision ! J’ouvrais vos excellents journaux et je lisais des choses de ce genre, écrites par des gens qui voyaient juste, mais que cela n’empêchait sans doute pas de dormir ni de manger de bon appétit : « La conscience humanitaire des pays riches ne paraît pas s’émouvoir outre mesure des souffrances endurées par tant de peuples du tiers monde, etc… L’aide de l’Occident et des organismes de l’O.N.U. est dérisoire par rapport aux besoins, etc… Le problème fondamental, celui de l’avenir du tiers monde, etc… » Vous savez lire, chez vous, vous n’êtes pas

 

sourds. Voilà vingt ans qu’on vous répète cela sur tous les tons, mais ce sont des spécialistes en remords qui vous le disent. Ils sont innombrables, dans vos pays, et tout ce que vous faites, c’est de vous offrir des remords en priant je ne sais qui que cela tienne comme ça le plus longtemps possible. Vous auriez dû, en Occident, conserver votre mépris de fer. Peut-être vous aurait-il maintenus plus efficaces ? Et maintenant vous crevez de peur. Quelque chose d’irrémédiable est en cours et si l’on en voit le terme, vous ne l’aurez pas volé et personne ne s’y opposera. Pas même chez vous, ce qui est bien la preuve de votre décadence.

— Je n’ai pas de remords, dit le consul. Je n’ai pas de mépris non plus. Et si j’éprouve de la peur, en ce moment, ce qui est vrai, c’est bien le seul sentiment humain que votre pays m’inspire. C’est pourquoi je vais mettre un terme à cette peur en faisant tout bêtement mon devoir. Vous verrai-je sur le port ?

— Vous voulez rire, mon cher consul…

Il y eut un rire, en effet, et la conversation fut coupée. À partir de ce moment-là et jusqu’à l’appareillage de la flotte, tous ceux qui portaient une responsabilité quelconque au gouvernement du Gange se diluèrent dans le silence et l’absence.

 

XII

Plus tard, quand la flotte fut partie et que l’opinion mondiale connut à la fois son départ et les circonstances de la mort du consul, il n’y eut pas une voix pour l’approuver ou le comprendre. Sans égard pour le petit homme dont il ne restait qu’une flaque de sang au bord du Gange, après le piétinement de la foule sur son corps, on parlait de « la ridicule équipée du consul Himmans ». Le mot de tragique, qui aurait mieux convenu, ne passait pas la gorge de ceux qui menaient alors le ban. Tragique était la flotte, tragiques ses passagers, mais ridicule était le consul. Le seul éditorialiste à approcher de la vérité le fit sur le ton de l’humour triste. Il intitula son article : « La dernière des canonnières ou la fin d’une politique ». Citant les principales interventions armées de l’Occident chez les peuples jadis inférieurs, il en mesurait l’affaiblissement progressif jusqu’à cet unique coup de fusil symbolique que tira le petit consul au nom d’une supériorité perdue.

Tout au moins dans ses formes extérieures, « l’équipée » du petit consul fut une sorte d’épure a posteriori, une somme dépouillée, synthèse et conclusion, quelque chose d’aussi pur et parfait que le dernier tableau d’un peintre trop célèbre, qui trace une simple ligne, ou un point, sur la toile en déclarant que c’est là son oeuvre maîtresse. Le petit consul n’appréciait pas la pose. Il ne se cherchait pas de références ni de modèles, il ne se sentait pas l’âme épique ni le goût du théâtre et cependant, sa mort fut du très

 

beau théâtre. Son armée, par exemple, réduite à un seul homme, le sikh fidèle, n’était qu’une armée symbolique de théâtre, figurant miteux et famélique traversant la scène d’un pas malhabile en tenant bêtement une pancarte où le public pouvait lire : « Armée de M. le consul d’Occident. » Encore faut-il remarquer que l’armée du consul respectait les vieilles traditions qui cimentèrent la grandeur et la puissance de l’Occident hors de ses murs : c’était une armée indigène, conditionnée à marcher contre l’indigène comme le chien de l’homme blanc aboie aux talons de l’homme noir. Que cette armée d’âme mercenaire, qui tint de vastes empires, à travers le monde, au service des dominateurs d’Occident, fût réduite à un seul homme, voilà qui la rendait plus significative encore. Le petit consul se présenta donc seul et maigrichon dans son short à l’anglaise et sa chemisette flottant sur une poitrine grise et creuse, suivi d’un seul soldat, face à un million de sauvages gesticulant. Non qu’il y eût, dans cette foule déjà décrite, un seul être qui fût sauvage et gesticulât de façon primitive, mais simplement parce que, dans toutes les belles histoires de conquérants occidentaux, depuis Cortés et Pizarre jusqu’à l’homme à la vareuse rouge, l’homme blanc s’avance seul, ou presque, et fait fuir, par sa seule présence, la horde déchaînée qui le menace. Il y a beau temps que le charme ne jouait plus. Le petit consul ressembla tout à fait à un prestidigitateur vieux et fatigué qui sait qu’il va rater son tour et le rate, mais l’a quand même tenté, publiquement, non pas pour l’honneur ou quoi que ce soit de ce genre, mais parce qu’un prestidigitateur raté se doit à lui-même une fin logique, même ridicule, et qu’un Occidental raté se doit aussi une fin grotesque,

 

face au public qui l’applaudissait naguère. Car le grotesque est la seule issue raisonnable lorsque la grandeur n’est plus reconnue de tous. Et qu’importe ! Les bouffons étaient plus intelligents que les rois. Dans ce monde de nouveaux rois sombres, le Blanc sera le bouffon, voilà tout.

Fit son entrée sur les quais du port, en plein midi, le petit consul d’Occident à la tête de son armée. Dire que l’armée faisait preuve d’un moral désastreux serait au-dessous de la vérité. L’armée se décomposait. Son vieux fusil tremblait au rythme de sa peur. Mais s’abstenant de réfléchir et plaçant ses pas d’automate dans les pas de son général aux genoux de cadavre, elle produisit encore un effet de surprise suffisant – tête haute selon les règlements du drill belge à l’anglaise, oeil vide : surtout ne pas regarder ! – pour que la foule lui ouvrît le passage. La foule rissolait au soleil et le consul renifla. Puis il tira de sa poche un large mouchoir blanc et se le noua autour de la bouche et du nez, à la façon des légionnaires de Bugeaud. Sans doute ce geste de répulsion instinctive, c’est-à-dire ni raisonnée ni voulue, fut-il considéré comme hostile par ceux des premiers rangs de la foule qui le virent, le comprirent ainsi et le racontèrent aussitôt aux seconds rangs, qui le traduisirent aux suivants, jusqu’au plus profond de la mêlée d’où s’éleva bientôt une clameur de mort. L’armée serra les rangs, c’est-à-dire que le sikh serra les fesses et sentit une sueur froide couler le long de ses cuisses, tandis que le canon de son fusil s’agitait de façon désordonnée vers un ciel obscurci par les poings levés. Ce fut à l’intérieur d’une sente humaine qui s’écartait à peine sur son passage que le consul atteignit enfin le quai. Un gros navire s’y

 

trouvait, presque aussi élevé que l’India Star, relié à la terre par trois passerelles où des marabuntas humaines s’engouffraient. Au pied de l’une des passerelles, dos à la foule, visage tourné vers le large, un homme blanc, d’allure triste, élevait ses bras.

— Que faites-vous là ? demanda le consul à l’évêque. Croyez-vous le moment venu d’être deux mourants pas d’accord ?

L’évêque sourit et acheva son geste.

— Vous ressemblez à un Christ mort, dit encore le consul. J’ai perdu mon emploi, mais moi, je m’en rends compte. C’est ce qui fait la différence entre nous, car vous entretenez vos illusions, au nom d’un Dieu insensé qui n’existe que dans votre tête. Mais regardez donc, pour une fois et sérieusement ce grouillement qui nous cerne et concluez franchement. Vous n’êtes qu’un apôtre aveugle, sourd et inutile. Vous ne représentez rien pour cette foule, tandis que moi, dans quelques instants et pour un instant, je vais au moins exister par rapport à eux. Vous êtes bel et bien seul, monseigneur. Tous ces gens vous regardent sans comprendre et cependant, vous venez de les bénir. Car c’est bien ce que vous avez fait, n’est-ce pas ? C’est ce que vous avez osé faire ?

— En effet, dit l’évêque. Je suis préfet apostolique du Gange et voilà mon diocèse qui s’en va. Je lui souhaite bon voyage et je prie pour que Dieu lui vienne en aide.

— Lamentable phraséologie ! dit le consul. Vous êtes bien un curé, tout évêque que vous êtes ! Jadis, on faisait des évêques avec des évêques-nés et les curés restaient curés. Aujourd’hui on mélange les genres et plus personne n’est à sa place. Comme si le Gange avait jamais eu besoin d’évêque ! Et vous croyez que Dieu

 

va aider cette racaille ? Le vôtre, peut-être, mais certainement pas le mien.

Viré au vert trouille, le sikh s’agitait de façon tout à fait désordonnée. Il se tournait vers les deux hommes qui causaient tranquillement, seuls dans ce salon découpé dans la foule, puis pivotait à toute allure comme une tourelle de char dans un film loufoque, le canon de son fusil frôlant le mur circulaire des visages entassés. Après quoi il achevait sa rotation face au consul, derviche inquiet cerné par la panique, espérant qu’au prochain tour son maître finirait par l’entendre :

— Consul Sahib ! il faut partir ! Je ne fais plus peur à personne ! Ils sont trop près, maintenant. Dans quelques secondes, vous ne ferez plus peur non plus et nous ne sortirons pas vivants d’ici. Consul Sahib ! Je suis un vieux serviteur de la Belgique, mais pour l’amour du ciel, sauvez-moi !

— As-tu une balle dans ton canon ?

— Non, consul Sahib. À quoi cela servirait-il ?

— Eh bien ! Mets-en une, imbécile !

Honte sur les troupes sikh, vieilles gloires des empires ! À la

cinquième tentative, l’ordre fut enfin exécuté par un guerrier déchu tremblant de la barbe et du turban. C’est alors que l’évêque répondit au consul :

— L’aide de Dieu ?… Écoutez ! Dieu les aide, car voici que l’impossible s’accomplit : ils partent !

La sirène de l’India Star produisit un hurlement si tragique qu’il aurait fait frémir n’importe quel capitaine vaguement superstitieux. On aurait dit un géant sourd-muet martyrisant sans

 

s’entendre, au plus fort de l’orgasme, ses cordes vocales déréglées. Il y eut d’abord de courtes tentatives, sonorités très aiguës et très graves, hachées, désordonnées. Puis tout cela se fondit en un souffle immense où chaque note de la gamme déchirait sa voisine sans parvenir à l’étrangler. Percé de trous inégaux par la rouille, le tuyau d’orgue de l’India Star chanta son dernier office, après quoi il éclata, à l’instant même où, sur la passerelle, le monstre-totem refermait sa bouche sans dents. Sur le navire à quai, Calcutta Star, étoile pourrie d’une ville en pourriture, le capitaine faisait de grands gestes aux matelots de coupée. Il s’était habillé d’une tunique de pèlerin, mais avait conservé sa casquette galonnée, ce qui lui donnait l’aspect d’une marionnette à manche. Deux coupées furent relevées. Au sommet de la troisième, au pied de laquelle avaient pris position le petit consul d’Occident et son armée, un coin de pont encore vide semblait, à la foule qui attendait sur le quai, pouvoir la contenir tout entière. Alors la foule se mit en mouvement, lentement, collectivement, comme un énorme animal à un million de pattes et cent têtes alignées dont la plus proche, belle tête de jeune homme inspiré dont les yeux luisants mangeaient tout le visage, vint heurter du front le canon dérisoire de l’artillerie occidentale.

— Feu ! commanda le consul.

Voilà un mot dont il ne s’était jamais servi dans son contexte. Il le prononçait sans doute pour la première fois et cela l’étonna beaucoup. À l’instant de sa mort, le petit consul découvrait avec ravissement le folklore militaire. Feu ! Et voilà, Sire, une colonie de plus à vos pieds ! Feu ! Les Canaques se rendent, hissez les trois couleurs ! Feu ! Le sultan de Patacaouèt implore la protection de la

 

République ! Feu et feu ! Aux poteaux d’exécution, dans la cour fortifiée des bordjs, s’écroulent les salopards rebelles car nous sommes grands et généreux, mais… Feu ! Le consul émergea de son rêve, car pas un coup ne partit et l’armée recula.

— Qu’est-ce que tu attends pour tirer, imbécile !

L’armée déserta de la plus lâche façon, dans la défaite, comme d’habitude. Dieu nous donne, un jour, des armées victorieuses désertant soudain devant l’ennemi vaincu ! Et il nous les donnera, c’est certain, s’il écoute tous les minables qui se sont approprié son nom. Le sikh abandonna son fusil aux mains du consul et plongea dans le Gange.

— Vous n’allez quand même pas tirer ! dit l’évêque.

— Je vais tirer et je vais tuer, dit le consul, dont le canon de fusil, fermement relevé, se retrouva à la hauteur des yeux de biche de l’animal-foule.

— Au nom de quoi ? dit l’évêque.

Depuis quelques instants, le consul ne quittait plus des yeux les yeux du beau jeune homme sombre, au bout de son fusil. La poussée de la foule marquait une légère pause, la dernière.

— Que croyez-vous que je vais vous répondre ? Pour la gloire ? Pour l’honneur ? Pour le principe ? Pour la civilisation chrétienne ? Pour je ne sais quoi encore ? Rien de tout cela. Je vais éteindre ce regard parce que cela me plaît ainsi. Je ne reconnais pour frère aucun de ces milliers de Martiens. Je ne suis pas solidaire et pour une fois, je vais me le prouver !

Et il tira. Ainsi disparut, un trou sanglant entre les deux yeux, l’une des cent têtes de l’animal, laquelle repoussa aussitôt sous la

 

forme d’un visage noir carré, aux mâchoires puissantes, dont le regard portait la haine. Le consul fut jeté à terre, presque assommé, roué de coups. L’évêque se pencha sur le maigre corps étendu.

— Au nom de Dieu, je vous pardonne, dit l’évêque.

— Au nom de Dieu, je vous emmerde, dit le consul.

Alors s’avancèrent les cent têtes, tandis que l’animal en

mouvement s’amincissait aux dimensions de l’échelle de coupée et grimpait, par ses milliers de pattes, jusqu’au pont du Calcutta Star. Emporté par le flot, absorbé, digéré, l’évêque se trouva soulevé jusqu’au pont du navire où la marée humaine le déposa, vivant, mais flasque comme un naufragé miraculeusement échoué sur le sable d’une île inconnue, ayant perdu, dans cette opacité charnelle, dans cette foule en état de sudation mystique, presque toute conscience de son identité. Quand le Calcutta Star quitta le port à son tour, l’évêque crut voir sur le quai désert, au bord du Gange, briller une flaque de sang que léchaient vingt chiens abandonnés, tandis que cent autres chiens accouraient par les rues vides pour se joindre au festin. « Vraiment ! Est-ce bien là tout ce qu’il reste du consul ? » fut la seule pensée formée qui parvint à se frayer un chemin dans sa tête. Il lui sembla qu’avec sa langue, l’un des chiens traçait des mots dans le sang. Du navire qui s’éloignait, il ne pouvait les lire ni même se rendre compte si c’étaient vraiment des mots bien qu’il eût cru, un instant, distinguer des syllabes latines. Sur le pont, jour après jour, tétanisé sur place dans l’accroupissement puant du yogi, il tortura sa cervelle au rythme de l’eau glissant le long de la coque, pour tenter de découvrir ce qui n’avait pas marqué sa rétine, et sa raison s’y abîma.

 

XIII

Au sortir du Gange, les eaux rouges du delta se diluèrent d’un coup dans le vaste golfe du Bengale et les cent navires de la flotte immigrante mirent cap au sud-ouest vers le détroit de Ceylan, à très faible allure. Les capitaines étaient convenus de régler leur marche de malade sur celle d’un navire mourant, le plus misérable de tous, cul-de-jatte de cette cour des miracles flottante, un grand remorqueur de rivière habitué des eaux lisses. Sa proue basse, blanchie de pèlerins entassés sur tout le pont plat du navire, s’enfonçait sous chaque vague, payant à la mer un tribut de noyés surnuméraires emportés par les embruns. Ainsi, Petit-Poucet souffreteux peinant en queue du convoi, il marquait de cailloux humains un chemin sans retour. Sur l’India Star, en tête, la casquette du capitaine avait changé de chef et couvrait un moignon chauve. Le front ceint de quatre galons d’or, les yeux fixes et sans paupières abrités du soleil marin par la visière vernie, le monstre commandait le navire et la flotte. Il les commandait à la façon d’un oracle consulté avant chaque décision grave. Restait à interpréter les éclats de son regard.

Plus tard, on se rendit compte, chose étrange, que le destin de la flotte, en plusieurs circonstances, s’en trouva heureusement modifié.

Des comparses furent du voyage. Comparses, ils le devinrent, dès le coup de sirène de l’India Star, très surpris d’être réduits à

 

cet état. Rejetés par ostrascisme, haine raciale ou indifférence essentielle, indifférence surtout, ils se retrouvèrent, prisonniers libres, enfermés par des murailles humaines au plus profond des labyrinthiques ponts inférieurs, ou dans les cagibis obscurs et surchauffés proches des salles des machines. II y avait là quelques Chinois prostrés, mais aussi des Blancs. Assis sur leurs talons, groupés en tribus primitives, seuls, affamés, ils parlaient. Ils parlèrent huit jours. Le phénomène auquel ils avaient pris part et dont ils se retrouvaient témoins inutiles les plongeait dans des transes intellectuelles, exacerbées par l’épuisement, où chacun reconstruisait un monde nouveau comme sur les pages glacées de n’importe quel hebdomadaire de la gauche bien-pensante occidentale. Tout juste si, entre eux, en dépit de leur misère présente, ils ne signaient pas leurs tirades comme des pétitions sans danger, en se congratulant, et ne se renvoyaient pas, comme une balle complice, leurs noms, leur foi et leurs principes, toutes choses de si faible importance lorsque l’on croupit dans l’obscurité des soutes. N’ayant rien à se mettre sous la dent, ils déchiraient l’Occident de la voix. La faim les rendait méchants. Ils se voyaient déjà, reconnus bons apôtres, en train de guider les premiers pas de la foule en terre occidentale. L’un chassait les malades de nos hôpitaux pour coucher, dans des draps blancs, lépreux et cholériques. Un autre peuplait d’enfants-monstres nos écoles maternelles les plus gaies. Un autre prêchait la copulation générale au nom de la future race unique, « ce qui serait facile, ajoutait-il, car les peaux contraires s’attirent » et lui savait au moins ce qu’il disait. Un autre encore livrait les supermarchés à l’armée des va-nu-pieds

 

sombres : « Tu imagines ce que cela donnerait ! Des centaines de milliers de femmes et d’enfants lâchés dans ces crémeries géantes, gavés, heureux et cassant tout… »

De temps en temps, l’une de ces langues de vipère interrompait son mouvement et léchait la paroi de fer, où l’humidité condensée suintait en gouttelettes d’eau douce. « Rien à boire, dit l’écrivain renégat, les malheureux ! Monde pourri ! Prépare-toi à partager tes sources. Le porteur d’eau au cou tordu nagera dans tes baignoires emplies à ras bord, il y deviendra peut-être fou en évaluant cette masse liquide divisée en baquets pesant aux deux extrémités du joug, et toi, tu frapperas à ta propre porte pour implorer un verre d’eau… » Sur quoi, il s’écroula et ne dit plus mot. Au neuvième jour, se turent l’un après l’autre militants engagés, missionnaires laïcs, prêtres ennemis de l’Église, cuistres idéalistes, penseurs activistes, tous les durs de l’anti-monde embarqués sur la flotte. Parfois, l’un d’eux se levait et s’abreuvait à la muraille de fer, mais toute volonté de dialogue avait sombré dans l’anéantissement. Ils survécurent. Un enfant leur portait du riz, guidé sans doute par le souvenir des bonbons poisseux de Ballan…

Quand la flotte s’engagea dans le détroit de Ceylan, pour contourner la pointe de l’Inde et remonter vers le nord-ouest, vers la mer Rouge et Suez, le monde entier en découvrit soudain l’importance et la réalité. Coulèrent alors, de toutes les bouches pensantes, des flots de mots radiodiffusés, des fleuves de phrases télévisées, des océans typographiés.

 

XIV

Dire que la nouvelle du départ de la flotte, quand elle fut connue et publiée, inquiéta sérieusement le monde occidental, serait, à l’origine, contraire à la vérité. C’est pourquoi tant de gens, aussitôt, tartinèrent-ils avec complaisance et talent la crème onctueuse éjaculée de leur cervelle. Les vaches à lait de la pensée occidentale contemporaine se prêtèrent en frétillant de la queue à la traite quotidienne, d’autant plus joyeusement que rien ne prouvait pour le moment que l’on fut en présence d’un problème majeur.

Si l’on veut comprendre quelque chose à l’opinion occidentale, face à la flotte immigrante ou face à n’importe quoi d’autre d’une nature étrangère, il faut se pénétrer d’une notion essentielle, à savoir qu’elle se fiche éperdument de tout. C’est une chose étrange à constater, mais son ignorance insondable, la veulerie de ses réactions, la vanité crasse et le mauvais goût de ses élans toujours plus rares, ne font que croître au rythme de son information. Oh ! bien sûr ! elle s’offre des états d’âme, comme elle va au cinéma et se mobilise au feuilleton de la télé, spontanément ou par professionnels interposés. Le spectacle du monde, servi à domicile par la putain nommée Mass Media, vient simplement animer le néant où elle s’est abîmée depuis longtemps. Qui croit penser ne fait que saliver devant l’événement. À notre tour, ne crachons pas sur cette salive. Bavée à l’heure des informations ou de la lecture des journaux, elle prouve qu’il y a jeu apparent de la

 

pensée, comme la salive du chien de Pavlov établissait le mécanisme de l’instinct. L’opinion anime son inertie, voilà ce qu’elle fait. Croit-on sérieusement qu’un quelconque Occidental moyen, confronté avec les grands mouvements du monde, au sortir de l’usine ou du bureau, réussit autre chose qu’une interruption provisoire de l’ennui monumental où il se meut ?

Quand le premier hélicoptère de presse, du côté de Ceylan, prit à basse altitude la première série de photos de la flotte immigrante, photos proprement bouleversantes qui furent publiées en scoop dans les journaux du monde entier, que croyez-vous que pensa le petit mec occidental ? Qu’il était menacé ? Que l’horloge du temps venait d’entamer le compte à rebours de sa mort ? Pas du tout. Il pensa tout bonnement qu’au rythme désespérant où s’avançait la flotte, semant ses morts sur l’océan, il tenait cette fois un bon feuilleton.

Mais imaginons un réveil brutal, un plongeon dans le réel, avec tout le monde au bain, comme il ne s’en est plus produit depuis la Seconde Guerre mondiale. Le feuilleton crève soudain l’écran qui s’émiette avec fracas dans le bifteck-frites. Et voilà que les personnages jaillissent en foule et dévalent dans le living, exactement semblables à ce qu’ils étaient dans l’aquarium où ils s’amusaient tant quelques instants plus tôt, mais ne jouant plus, ayant cassé la vitre protectrice, armés de misère, de plaies, de plaintes, de haine et de mitrailleuses. Ils traversent l’appartement saccagé, détruisent l’harmonie somnolente, pétrifient les familles digérantes et se répandent dans toute la ville, sur tout le pays, sur le monde entier, photos douées de vie, problèmes soudainement ambulants,

 

comédiens de grand reportage disant brusquement « merde ! » au réalisateur, dès lors frénétiques et incontrôlables. Alors le petit mec s’aperçoit qu’il a mal écouté ou mal lu : que l’événement, cette fois, n’était pas publié et diffusé pour sa jubilation quiète. Ce que le petit mec entendra pour de bon, c’est : « Un million de réfugiés du Gange prêts à envahir la France demain matin. Cinq autres flottes ont pris la mer, depuis l’Afrique, l’Inde et l’Asie. » Alors le petit mec courra acheter du sucre et de l’huile, des nouilles et du saucisson. H enfouira les napoléons en chaussettes sous une lame de parquet. Il léchera les savates graisseuses du seigneur pompiste pour les deux jerrycans d’un exode cyclique. Enfin, les yeux humides de mâle tendresse, il contemplera sa femme, sa fille et sa vieille mère déjà nimbées de l’auréole outrageante. Après quoi, ayant roté une dernière fois les vapeurs du dernier banquet des anciens combattants de la gastronomie, il se déclarera fin prêt à « affronter l’événement ». Pour cela, son regard s’est déjà modifié, rusé et soumis à la fois. Le petit mec s’apprête à biaiser, c’est sûr. Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment, en compagnie de millions d’autres, le petit mec est endormi dans la salive où il se noiera. Il écoute paisiblement les clochettes qu’agitent ses maîtres à penser.

Et quel concert ! Que de talent ! Rien que du classique, nourri aux plus solides traditions de la grande musique humanitaire. Comment citer tous les maestros ? Les premiers jours, ce fut un déluge, une avalanche de notes séraphiques à vous tirer des larmes. Essayons. Nous nous lasserons de les lire ici avant qu’ils se soient lassés de parler et d’écrire, mais n’oublions pas qu’ils portent tous

 

une lourde responsabilité. Ils embobinèrent le petit mec. Peu s’y employèrent volontairement, mais ceux-là, serviteurs du monstre, savaient ce qu’ils faisaient. Ils le firent bien. Les autres éjaculèrent encre et parole pour des motifs navrants dont le plus commun était le refus de la férocité, comme si l’animal menacé à la lisière de sa forêt odorante et grasse refusait soudain de rugir et de montrer les dents, alors qu’une simple démonstration de férocité suffisait à le protéger : cela n’a pas de sens ! Il entrait aussi, dans la veulerie épidémique de leurs commentaires, des craintes morales – ce sont les plus lâches – comme celle de ne pas ricaner juste dans le concert des hyènes, de ne pas pleurer en mesure dans le choeur des tartufes, de ne pas bêler avec les imbéciles, de faire preuve par inattention d’une imagination distinctive, et surtout de se faire montrer du doigt par la conscience universelle comme un empêcheur de trahir en rond. Ah ! les beaux plumitifs, les jolis phraseurs que nous eûmes en ces jours de sursis !

Il faut noter, en tête du florilège, l’ineffable M. Jean Orelle. Porte-parole du gouvernement français, il jacassa en premier, car c’était son office d’ouvrir le feu des enchères. Chacun espérait bien qu’il fixerait la mise assez haut. Il n’y manqua pas. La France éternelle se devait, respectant la coutume mondialement admise, de pousser en solo de sublimes cris d’amour, sans réfléchir aux moyens de s’en dépêtrer, une fois les carottes cuites.

 

XV

— Sans surestimer pour autant la portée de l’événement, commença le ministre en posant devant les micros un petit dossier bien léger…

En fait, les ministres étaient restés secs. « Et s’ils arrivent jusqu’en Europe et choisissent de débarquer en France ? » fit l’un d’eux. « Ils n’y arriveront jamais », répondit un amiral, « j’ai examiné les photos : une bonne tempête là-dessus et on n’en parle plus ! » Se noient, silencieusement, un million de miséreux au rez- de-chaussée de l’Élysée, tandis que le vent agite doucement les arbres du parc habillés de tendre et fraîche verdure. « En somme », remarqua le Président, souriant à son habitude comme entre poire et fromage, « il suffit de s’en remettre à Éole et Neptune. » Quelqu’un toussa, cherchant une idée simple : « Ne peut-on demander aux gouvernements du sous-continent indien de les intercepter alors qu’il en est encore temps ? « Ricanement en bout de table. « Est-ce que ça existe vraiment, un gouvernement dans le sous-continent indien ? » demanda un petit secrétaire d’État, d’ordinaire silencieux. Soupirs aux places d’honneur. « Je suis déjà en mesure de vous communiquer leur réponse », dit le ministre des Affaires étrangères, « voici : les gouvernements du sous-continent indien, fortement préoccupés par la situation intérieure et par la détérioration brutale de l’économie alimentaire… » Nouveau ricanement. « Un bordel ! » dit le petit secrétaire. Le Président

 

apprécie les anecdotes de dessert, mais juge que c’est un peu tôt : « Monsieur le secrétaire d’État ! » dit-il sévèrement, « veuillez observer la décence qui convient. Poursuivez, monsieur le ministre des Affaires étrangères. » Nouveau soupir. « Les gouvernements du sous-continent indien, en ce qui les concerne, déclarent impossible toute action, de quelque nature que ce soit, et déclinent à l’avance toute responsabilité. Ils expriment leurs regrets… » On retourne à zéro. « Voilà qui est clair », dit le Président, « et quelle agréable façon de gouverner ! Je me demande s’il existe quelque part au monde un gouvernement responsable de quelque chose ? Et si l’amiral se trompait, ne pourrait-on quand même pas tenter une action quelconque ? Une démarche officielle ? Prudente, évidemment. Du côté de l’ONU, par exemple ? » Jaillit comme un diable sur sa chaise le petit secrétaire d’État. Il jubile : « Saisissons l’ONU de la proposition suivante : internationalisation de la flotte nomade sous pavillon bleu de l’ONU, avec débarquement à bord de marins-observateurs suédois, éthiopiens et paraguayens. L’UNRWA prend en charge le ravitaillement par hélicoptères de la population embarquée, ainsi que l’entretien des navires. Et la flotte tourne en rond sur tous les océans du globe pendant vingt ans, à la satisfaction générale. L’idée n’est pas neuve, d’ailleurs. Elle a même beaucoup servi. Évidemment, dans vingt ans, la population embarquée aura plus que certainement doublé. L’inaction, la chaleur… Il faudra construire des navires-camps pour renforcer la flotte. Croyez-moi, messieurs, on pourra durer longtemps ! Les petits-fils des émigrants ne sauront même plus pourquoi ils ont la mer pour horizon et le pont d’un navire pour territoire national. Car

 

il faut y penser : leur viendra aussi la conscience politique. L’inaction, la chaleur… Ils revendiqueront. Ils exigeront l’indépendance. Et pourquoi pas ? Sur les bancs de l’ONU siègent les représentants de cent nations inviables. On en inventera une cent unième, voilà tout ! La République ambulante des mers océanes. Bien entendu, selon l’usage, il y aura partition. On séparera la flotte en deux, en prenant soin que les morceaux tournent en sens contraire et ne se rencontrent jamais. Évidemment, il faudra payer. Les nations occidentales se verront réclamer, au prorata de leurs richesses convoitées, une participation aux frais d’entretien des deux républiques océanes. Nous en avons l’habitude. Que faisons- nous de plus quand un problème se présente au tiers monde et que nous voulons avoir la paix ? Nous payons. Nous renâclons, mais nous payons. Au prix des rations de l’UNRWA et du cachet d’aspirine de l’OMS, c’est d’ailleurs pour rien, avouez-le. Une paix au meilleur prix, un petit bonheur bien tranquille et qui dure, sans trop s’inquiéter des voisins, n’est-ce pas ce que vous désirez ? Monsieur le président, je vous fais don de mon idée. » Le Président examina sous cape le petit secrétaire d’État : « D’où sortez-vous, monsieur Perret ? – De la majorité marginale. – Je veux dire : avant ? – De Normale-Sup Lettres. – Je m’en doutais. Vous plaisantez, n’est-ce pas ? » La désapprobation fronça tous les visages, en un masque douloureux qui convenait à l’appel désespéré des idées. « Messieurs », dit le Président, « on se croirait à l’oral du bac. Vous séchez lamentablement ! Quant à vous, monsieur le secrétaire d’État… » Il passa un sourire entre eux deux. « Je plaisante, en effet, monsieur le président. Mais il semble que je sois

 

le seul à trouver tout à fait bouffonne et parfaitement extravagante cette prétendue menace d’un envahissement pacifique du monde occidental. A-t-on jamais vu le mouton se jeter sur le loup et le manger ? » Agitations des maroquins : « Odieux ! Odieux ! Honteux ! Sans entrailles ! » Quand on n’a pas de tête, il faut avoir une âme, c’est bien le moins. « Monsieur le président », dit le secrétaire d’État, « lorsque mes collègues voudront enfin converser raisonnablement, je me permettrai de leur suggérer vingt solutions sérieuses à ce problème bouffon. » Le Président : « Par exemple ? » Se dressa le secrétaire d’État, balayant la table du conseil de ses deux mains pointées de façon enfantine comme une arme imaginaire : « Tac tac tac tac etac, etac etac tac tac. Vous êtes tous morts », dit-il. L’effarement fut à son comble lorsqu’on entendit l’amiral, dissimulé sur un tabouret derrière le fauteuil de son ministre : « Poum ! Poum Poum ! » fit-il. « Qu’est-ce que c’est ? » demanda le ministre, l’oeil affolé, en se retournant. « Monsieur le ministre, c’est le canon », répondit l’amiral. Trois ministres se cachaient le visage entre les mains jointes. Un autre se tapotait la tempe. Deux étouffaient de colère tandis que trois autres s’efforçaient de la chauffer. L’un, enfin, pleurait dignement. Ce fut lui qui rompit le silence obsidional, levant lentement vers le conseil, à travers ses mèches, le masque tragique du conseiller du roi. « Est- ce que nous sommes le gouvernement de la France », dit-il, « réuni en conseil extraordinaire autour de M. le président de la République pour délibérer humainement d’un drame sans précédent depuis le profond Moyen Âge, à l’échelle de la sublimation que l’homme se doit enfin à lui-même au terme de la grande mutation matérialiste, ou

 

bien est-ce que nous sommes un conseil municipal de village assemblé par son maire pour aggraver de façon paysanne et bornée l’arrêté réglementant le stationnement des gitans sur le territoire de la commune ? »

C’était M.Jean Orelle.

Le Président éprouva le besoin malin d’alléger l’attaque. « Tiens ! tiens ! » dit-il, « c’est exactement le souci dont je faisais part au conseil lors de la grève générale de l’an passé, ou encore à l’occasion de la dernière dévaluation du franc : est-ce que nous sommes le gouvernement de la France ? » Satisfait, il ajouta : « Poursuivez, monsieur le ministre. » Souffla le vent de l’Histoire, qui emporte les flottes aveugles, les nations prophétiques, les armées militantes, les peuples saoulés de fanfares et les royaumes de Dieu vers les calmes abyssaux où s’épuisent à la fin les plus fières tempêtes. Ce vent-là redressa les bustes et releva les mentons, autour de la table élyséenne, il ouvrit les regards sur l’infini humain. Encore une fois, quand on a peu de tête et le coeur mal placé, il faut aussi s’inventer une âme pour assumer toutes les lâchetés. Seul, le petit secrétaire d’État souriait dans son coin, l’air narquois. Mais plus personne ne songeait à lui, sauf peut-être, bizarrement, le Président.

« Le génie propre à la France », poursuivit le ministre Jean Orelle, « l’a toujours conduite à travers les grands mouvements de la pensée contemporaine comme le vaisseau amiral qui trouve instinctivement la voie et s’y engage, pavillon déployé en toute netteté d’intention, à la tête de la flotte des nations éclairées, indiquant les virements de bord qui conviennent pour affronter les

 

tempêtes que soulève l’humanité en proie aux vents violents du progrès… »

Et ronronna la machine à bien penser, garantie Orelle, dernier cri de la technique moderne, l’intelligence nickelée, la cervelle plastifiée contre la rouille du doute, le coeur de série tapant ses soixante conneries-minute, à crédit, modèle perfectionné pour cadres supérieurs, modèle renforcé de luxe pour millionnaires sociaux et directeurs de journaux. « Et si l’on en venait au fait », murmura le Président, avec un clin d’oeil discret au sténotypiste pour qu’il ne soit pas tenu compte de sa marque On y arriva un quart d’heure plus tard, après un cheminement de haut vol par la nuit du 4 août, la Déclaration des droits de l’homme, l’abolition de l’esclavage, le suffrage universel, l’école républicaine, les conquêtes de 36, la libération de Paris, celle de l’Algérie, l’aide au tiers monde et le socialisme à la française. « Messieurs », dit le ministre, « qu’importe que cette flotte qui s’avance vers les rivages occidentaux, comme un reproche moribond qui se fraie avec ses ultimes forces un chemin à travers nos consciences, aborde les rivages de la France, de l’Angleterre ou de l’Allemagne Car c’est toutes ensemble, rassemblées, que les nations favorisées devront écouter, gravement, l’éternelle question, posée une dernière fois et de quelle tragique façon : Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? Ne croyez-vous pas, messieurs, que la France se doit d’y répondre clairement, fraternellement, en proposant dès maintenant un plan d’accueil qui soit à la mesure de nos richesses matérielles et morales ? Il faut savoir, le moment venu, reconnaître les symboles et vaincre nos égoïsmes ! » Ah ! la belle chanson ! Comme se

 

rengorge ce peuple lorsqu’il ne s’agit que de chanter ! De refrains en formules, comme il sait bien, aujourd’hui, s’agiter sans se donner ni se refuser, marquer le pas sous les fanfares, descendre dans la rue et y scander la révolution sans qu’aucun mort, pour une cause quelconque ne sanctifie jamais le pavé, se donner des illusions de grandeur à peu de frais ! Approuvèrent aussitôt les ministres en conseil. Un plan ? Mais comment donc ! N’allait-on pas étonner l’univers à l’écoute ?

« N’est-ce pas précipiter inutilement les choses ? » remarqua simplement le Président. « C’est dans la spontanéité », répondit le ministre, « que se reconnaît la vraie générosité.

La France se doit… » Le Président dit d’une voix forte : « La France se doit, en effet… » Il y eut un silence. « La France ne se doit rien du tout de ce genre, si ce n’est la vérité. Est-ce qu’elle ne devrait pas, enfin, cesser de composer avec l’inéluctable et choisir le refus, qui tonifie… ? » Ainsi pensa le Président, haussant aussitôt les épaules, imperceptiblement, pour lui-même. Après tout, n’était-il pas le premier des Français, englué jusqu’au cou dans la gueule du monstre, persuadé à la longue du contraire de tout, raciste antiraciste, patriote objecteur, jouisseur marxiste, fasciste démocrate, propriétaire communiste, catholique oecuménique, individualiste syndiqué, assuré, retraité, irresponsable, égoïste humanitaire ? « La France se doit, en effet », répéta le Président, « de présenter au monde une vision concertée de l’événement. M. le ministre porte-parole du gouvernement est autorisé à développer pour la presse, dans les limites de la prudence et surtout avec le recul qu’offrent encore, ne l’oublions pas, la position lointaine et la

 

destinée incertaine de la flotte immigrante, la première ébauche d’un plan très général d’accueil dans le cadre d’une coopération internationale qui nous permettrait, le cas échéant, de ne pas supporter seuls les conséquences d’une générosité que, pour ma part, je redoute. Mais si vous voulez le fond de ma pensée… » Il se surprit à lever les deux mains à hauteur de sa hanche, dans une ébauche de geste aussitôt abandonnée et transformée habilement en battements pendulaires de dénégation, signifiant que ce jour-là, tout compte fait, il s’abstiendrait de livrer le fond de sa pensée. Au bout de la table, le secrétaire d’État ne fut pas dupe. Fixant les yeux du Président, avec ses lèvres il forma silencieusement quatre mots brefs : tac tac tac tac. « C’en est fini pour aujourd’hui, messieurs », dit le Président en se levant. Puis il gagna son bureau, donna l’ordre qu’on ne le dérangeât point, se servit un whisky bien ambré, dégrafa sa cravate, déboutonna le col de sa chemise, alluma le récepteur géant de la télévision, soupira d’aise et se laissa aller, dos ordinaire et rond enfoncé au plus profond d’un fauteuil. En couleurs, M.Jean Orelle :

— Sans surestimer pour autant la portée de l’événement, commença le ministre en posant devant les micros un petit dossier bien léger, le gouvernement français a le sentiment qu’il s’agit là d’un symbole annonciateur d’une sorte de socialisme à l’échelle mondiale. L’aile du symbole effleure soudain le vieux monde qui frissonne à son contact, de peur ou de fierté. C’est afin de préciser ce choix historique que je suis là, messieurs, pour répondre à vos questions.

 

XVI

— Monsieur le ministre, sans préjuger de la destination finale de cette flotte tragique, le gouvernement français prendra-t-il des mesures pour venir en aide aux passagers et atténuer des souffrances qui se révèlent, selon les dernières informations, à la limite du tolérable ?

Celui qui venait de parler, Ben Souad, dit Clément Dio, était un vrai serviteur du monstre, sorte de touilleur en chef de soupes empoisonnées, versées toutes fumantes chaque lundi dans les cervelles droguées, en état de manque, des six cent mille lecteurs de son hebdomadaire si joliment nappé. Français d’origine nord- africaine, cheveux élégamment crépus et peau bistrée hérités sans doute d’une esclave noire de harem, dont il retrouva parmi des papiers de famille l’acte de revente à un bordel pour officiers français de Rabat, marié à une Eurasiate déclarée chinoise et auteur de romans à succès, son intelligence combative se nourrissait aux sources vives d’un racisme à fleur de peau dont peu de gens soupçonnaient la force. Araignée plantée au centre de la pensée française, il l’avait si bien étoilée de fils transparents et subtils que c’est tout juste si elle respirait encore. Au demeurant l’âme généreuse, capable d’élans communicatifs, mais toujours à sens unique, suffisamment sincère pour prêter le flanc à la critique et se voir débusqué de temps en temps par des confrères intelligents, mais hélas de plus en plus rares. Politiquement, Dio mélangeait les

 

genres et brassait d’utopies ses éditoriaux. Mais là où il se montrait imbattable et particulièrement dangereux, c’est dans le mouillage de mines à fleur d’eau sur toute la surface de la société nationale française contemporaine. Il en semait partout, avec un génie tout particulier pour repérer les zones encore saines et les truffer d’engins meurtriers, sortis en grande série de sa pensée. M. Jean Orelle, d’ailleurs, le lisait religieusement chaque semaine, s’y reposant comme au relais de son imagination vieillissante, et avait coutume de confier à ses proches que « le petit Dio, hé ! hé ! lui rappelait souvent l’écrivain de combat qu’il avait été : du nerf ! du culot ! des idées neuves ! un souci torturant de l’homme universel ! » Et quel sombre, rebutant animal, cet homme universel du petit Dio ! Sous sa plume, il prenait toutes les formes, avec, pour seule constante, celle de s’opposer à l’homme traditionnel occidental et à l’homme national français, mais toujours une sorte d’anti-Jeanne d’Arc, investie par le roi Dio d’une mission à mille rebonds, celle d’écraser dans sa honte et son remords le petit fantassin d’Occident, seigneur des antiques batailles abandonné par ses généraux, mais encore si puissant par le nombre. L’anti-Jeanne d’Arc devenait tour à tour, au fil des éditoriaux, ouvrier arabe méprisé, éditeur pornographe poursuivi, maçon nègre exploité, metteur en scène censuré, sainte vierge rouge de bidonville, casseur de rue rossé, tyran de bistrot assassiné, terroriste d’université, écolière avortée, directeur de maison de culture remercié, prophète de la marijuana, procureur de tribunal populaire, curé marié, baiseur de quinze ans, écrivain incestueux, mage pop, professeur pédophile, conchieur de soldat inconnu, névrosé gréviste de la faim, déserteur,

 

voyou leader de banlieue, pédale médicalement sanctifiée, lycéen tortionnaire moral, violeur malade de la porno étalée, séquestreur pour la bonne cause, délinquant tertiaire par hérédité ou pression sociale, bourreau d’enfant clamant à la dignité humaine, Brésilienne du Sertâo vendue aux salons de São Paulo, Indien qui meurt de la rougeole du touriste, assassin revendiquant des prisons modèles, évêque publiant des mandements marxistes, voleur de voiture épris de vitesse, voleur de banque épris de luxe publicitairement provoqué, voleur de pucelle épris de libération sexuelle, Bengali mort de faim et tant d’autres, tous héros de croisade et parfois fort bien choisis : beaucoup plaisaient, convainquaient et pourquoi pas ? Le coeur relâché n’est plus qu’un caravansérail et la liberté ne se divise pas. En engageant comme porteurs de bélier toute cette piétaille génératrice de fausse pitié et d’affection dévoyée, Dio savait fort bien que, tôt ou tard, il enfoncerait les portes. La liberté généralisée au niveau des instincts et des licences antisociales est une liberté morte. Sur son cadavre, tous les Dio chenilles gluantes se métamorphosent en noirs papillons, archanges de l’anti-monde. Taïaut ! Taïaut ! Écoutez le fracas du bélier à la porte sud !

Ainsi, pénétra dans la salle de presse de l’Élysée, au milieu de cinq cents journalistes épris de verbe plus que de vérité, la dernière recrue du bélier : le passager famélique de la flotte tragique. La question était fort bien posée. Une question secondaire, qui n’abordait rien de front et n’effarouchait pas les craintifs, laissait les grands débats au vestiaire pour attaquer sans en avoir l’air, au point caché le plus vulnérable :

« Le gouvernement français prendra-t-il des mesures pour

 

venir en aide aux passagers et atténuer des souffrances qui se révèlent à la limite du tolérable ? » Car rien n’est plus tolérable pour l’Occident, il faut qu’il s’enfonce cela dans la tête, à coups de névroses provoquées. Que crèvent de misère, parmi des milliards d’humains, un seul Indien des Andes, un nègre du Tchad ou un Pakistanais, citoyens de nations libres, responsables et fières de l’être, et voilà que l’Occident se doit d’entrer en transes repentantes. Ceux qui l’agitent le connaissent bien. Ils ne lui demandent même pas de se frapper au porte-monnaie une bonne fois et d’adopter les quatre cinquièmes du globe qui flottent vaguement à sa remorque. Ils visent à la tête, c’est tout, dans les lobes reculés d’où le remords, l’auto-accusation et le dégoût de soi-même, énervés par mille piqûres, finissent par s’échapper et se répandre à travers un corps sain soudainement atteint de leucémie. Il n’est pas tolérable ! Évidemment ! Ce n’est pas tolérable ! Quelle question ! Le ministre s’en étranglait presque :

— Il faut raisonner, messieurs, en termes de solidarité mondiale. Et comme il s’agit là de coeur plus que de raison, vous l’admettrez, c’est plutôt « vibrer » que je devrais dire. Par le départ de cette flotte, un million d’êtres humains se sont volontairement séparés de leur pays d’origine. Nous nous garderons bien de les juger. Errant sans patrie, à la recherche d’une terre promise, ne peut-on les considérer plutôt comme des citoyens du monde ? Le gouvernement français a d’abord jugé nécessaire d’entreprendre auprès des gouvernements indiens toutes démarches propres à les persuader de retenir cette flotte avant son grand saut vers le large. Je n’étonnerai personne en vous disant que, dans l’état lamentable

 

où se trouve plongée cette malheureuse part de notre monde, ces démarches n’ont abouti à rien. Peut-on s’opposer à la force des présages ? Ayant accompli son devoir, le gouvernement français n’en est que plus à l’aise pour assumer les tâches humanitaires qu’imposent aux hommes de coeur des circonstances exceptionnelles. On trouvera, n’en doutez pas, la France au premier rang. Elle demande simplement, et son passé lui donne même le droit d’exiger, de ne pas s’y trouver seule. Le gouvernement français vient de proposer à ses partenaires occidentaux la création d’une commission internationale, chargée de l’acheminement vers cette flotte des secours et vivres de première urgence. Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur la conclusion d’une aventure aussi extraordinaire que désespérée, le devoir est de la taire et de dire : ces hommes-là sont aussi mes frères !

« Incorrigible ! » pensa le Président. « Il fournit même, en prime, les manchettes de journaux ! Vieille putain ! »

Écoutaient aussi la conférence de presse, devant les récepteurs en couleur de leurs bureaux présidentiels, la plupart des patrons des compagnies de navigation françaises. S’intéressant à la mer et à tout ce qui peut retarder la marche rapide et rentable des navires, ils ne faisaient que leur métier. Leurs réactions à contre- courant sont dignes d’être notées. Par téléphone, ils se consultèrent et, de toutes les hautes antennes orgueilleuses plantées au sommet des sièges des compagnies, fusèrent des messages codés à tous les navires croisant dans l’océan Indien : « Ordre de détourner votre route, à votre convenance, de telle sorte qu’elle ne se rapproche jamais, quelles que soient les circonstances, de la route de la flotte

 

immigrante, dont voici la position supposée… » Et il n’y eut pas un capitaine qui ne comprît, recevant ces ordres, que cette fuite imposée était une fuite des consciences. On mettait la leur à l’abri, ils obéirent avec empressement. Gens de mer, ils savaient juger l’impossible et mesurer l’insoluble. Que se lève un typhon sur cette flotte de vaisseaux pourris et que s’étendent sur la mer, en attendant la mort, un million d’affamés noués dans leurs tuniques, tous les navires d’Occident, rassemblés par miracle, ne suffiraient même pas à en sauver le centième et à quel prix ! L’interruption de tout trafic commercial utile, la démoralisation des équipages face à l’océan des cadavres, la transformation de beaux bateaux marchands en navires-samaritains condamnés pour un temps à l’errance hospitalière. Au nom de la vie ? Même pas. Au nom de la mort. Au nom de la mort pénétrant dans la moelle occidentale. Les compagnies anglaises, allemandes, italiennes et les autres envoyèrent des ordres identiques. À partir de ce jour-là, la flotte immigrante navigua sur une mer déserte. À l’horizon, pas une fumée ne signalait un homme, pas un coeur ne battait. Aux exhortations du ministre, ce fut une première réponse. Gardée secrète au nom de la dignité humaine, elle n’eut que peu d’influence sur le cours de l’événement…

— Monsieur le ministre, dit un autre journaliste, faut-il comprendre que vous allez rétablir la censure ?

— Tiens ! monsieur Mâchefer ! N’auriez-vous plus peur du ridicule ? Qui vous permet d’avancer de semblables extravagances ?

On était habitué à ces passes d’armes entre le journaliste et le

 

ministre. Cela mettait du mouvement et parfois, ils s’y amusaient. Mais ce jour-là, l’un comme l’autre avaient visiblement décidé de se haïr. Il arrive toujours un moment où l’on mesure enfin son semblable.

— Mais vous-même, monsieur le ministre ! Le devoir, venez- vous de dire, est de taire l’opinion que l’on peut avoir sur la conclusion de cette aventure. N’envisagez-vous pas une sorte d’autocensure morale ? D’un côté les bonnes consciences, et de l’autre…

— Et de l’autre, la vôtre ! Nous le savons, monsieur Mâchefer. Rassurez-vous ! Vous pourrez, à votre habitude, écrire tout ce que vous voudrez.

— Je m’y emploierai, dit le journaliste. Dès demain matin.

— Et je vous lirai, monsieur Mâchefer, répondit le ministre. Je suis un de vos fidèles lecteurs. Par métier, il est vrai, mais cela devrait vous faire plaisir. Après tout, nous ne sommes pas si nombreux à vous lire.

Un rire servile parcourut la salle de presse. Chacun connaissait et la plupart se réjouissaient des difficultés presque insurmontables où se débattait vaillamment le journal de Mâchefer. Pauvre feuille quotidienne de huit pages, sans publicité ni photos, mal imprimée, encore plus mal vendue, elle survivait grâce à la conjugaison de quelques mécènes anonymes, modestes, mais dont l’appoint assurait in extremis les fins de mois, un peu comme le first cavalry sauve les assiégés à la dernière minute d’un western bien fait. Chaque mois, contre toute attente, sonnait le clairon du salut. Personne ne sut jamais que le président de la République se

 

comptait au nombre des cavaliers inconnus. Le journal de Mâchefer ne se classait ni à gauche ni à droite, ni même au centre mou. Il frappait de façon inattendue, pourfendant comme des moulins les idées reçues, systématiquement il est vrai, mais ceux qui lui demeuraient fidèles pensaient qu’il visait juste. Il visait probablement juste, tant la haine qu’il soulevait semblait hors de proportion avec son importance réelle. Comme la presse se vante de ne pas avoir de haine, mais uniquement des opinions, on affectait de considérer le journal de Mâchefer comme un journal bouffon, une sorte de Guignol de la corporation. Quand chacun eut bien ri, ouvertement tourné vers Mâchefer – rien d’un guignol : grand vieillard aux yeux très bleus, tiré à quatre épingles, cheveux blancs taillés en brosse, moustache blanche à la gauloise – le ministre reprit la classe en main, signifiant que la récréation avait assez duré :

— Ne perdons pas notre temps ! Monsieur Mâchefer, dit-il, je suppose que vous n’avez pas demandé la parole pour nous entretenir de vétilles. Veuillez poser votre question, je vous prie.

— Monsieur le ministre, dit Mâchefer, admettons que les nations occidentales se rallient à la proposition du gouvernement français et nourrissent la flotte immigrante pendant tout le temps qu’elle naviguera… Dans ces conditions, monsieur le ministre, ne croyez-vous pas que vous aurez ravitaillé l’ennemi, que vous aurez nourri un million d’envahisseurs ? Et si cette flotte – volontairement professionnel au début, le ton montait au réquisitoire, imposant silence à quelques imbéciles attardés à rire – atteignait les côtes de France et jetait au rivage un million d’envahisseurs, le gouvernement français aurait-il encore le courage de s’opposer à tant de gens qu’il

 

aurait auparavant secourus ?

« Et voilà la vraie question ! » pensa Dio, qui n’avait posé la

sienne que pour provoquer la suivante et il savait que Mâchefer n’y aurait pas manqué. Mais il savait aussi, ayant ouvert le débat sur un plan hautement humanitaire, que toute autre perspective serait accueillie comme odieuse, ou, pour le moins, aussitôt écartée, car l’homme qui se croit généreux n’ose même plus devenir méchant et en crève, comme l’âne de Buridan.

— Monsieur Mâchefer, votre question est odieuse ! répondit le ministre. Est-ce qu’on demande à un noyé où il allait et pourquoi, avant de le tirer de l’eau ? Est-ce qu’on le rejette à la mer s’il avoue, au pire, qu’il nageait vers votre plage privée pour cambrioler votre villa ?

— On le sort de l’eau et on le livre aux gendarmes, dit Mâchefer. Pour un million de voleurs sortis de l’eau de combien de gendarmes pourrez-vous disposer ?

  1. Jean Orelle se replia en bon ordre. L’écrivain redevenait ministre :

— Rien ne permet de supposer, dit-il, que cette flotte abordera les côtes de France, ni même qu’elle ait l’intention de faire route vers l’Europe. Mais dans cette hypothèse, puisque rien ne nous autorise humainement à nous opposer à la marche de cette flotte – et de quelle façon, d’ailleurs ? – le gouvernement français a décidé, je vous lis le communiqué, d’étudier avec ses partenaires occidentaux un plan très général d’accueil dans le cadre d’une coopération internationale qui nous permettrait dans tous les cas, de ne pas supporter seuls les conséquences de notre générosité.

 

— À cinq noeuds, dit Mâchefer, même en faisant le tour de l’Afrique, la flotte pourra se présenter au large des côtes de Provence d’ici un mois et demi environ. C’est à peu près le temps qu’il faut pour commencer à étudier sur le fond les modalités de réunion et de travail d’une commission internationale. Personne ne montrera de zèle, attendant que la flotte décide de sa destination finale pour quitter la commission sur la pointe des pieds, laissant l’heureux gagnant se débrouiller tout seul. Et si la France tire le bon numéro, monsieur le ministre, croyez bien que nos amis seront trop heureux de nous laisser tout ce monde-là chez nous ! Je répète ma question…

— Vous ne répéterez rien du tout, monsieur Mâchefer. Vous n’avez plus la parole !

— Il s’agit d’un million d’imigrants ! hurla Mâchefer, alors que le tumulte s’emparait de la salle.

Sagement assis sur sa chaise, au vingtième rang, Dio tapait des pieds, mais pas un autre muscle de son corps ne bougeait. Cinq cents journalistes tapèrent des pieds, en mesure. Soyons juste ! Sept au moins s’abstinrent, représentant qua-rante-deux mille lecteurs.

— Je vous ai retiré la parole ! monsieur Mâchefer. Ne m’obligez pas à appeler les huissiers, ce serait sans précédent à une conférence de presse. Votre attitude est contraire à la mission humanitaire de la France, que j’avais le devoir de vous exposer clairement, aujourd’hui, au nom du gouvernement français. – « Fermez le ban ! » pensa le Président. – Messieurs les journalistes étrangers représentant la presse du tiers monde voudront bien nous

 

faire l’amitié de ne tenir aucun compte de réflexions tout à fait éloignées de l’opinion unanime du peuple français que vous exposerez demain, j’en suis sûr, de la façon la plus nette.

« On va assister à un très joli match », confia Dio à son adjoint. « Préparez vos plumes, messieurs, et que celui qui se frappe le plus vigoureusement le coeur gagne ! »

Le ton du ministre baissa soudain de plusieurs crans, comme s’il se vidait de sa foi comme un blessé de son sang. Il se vidait, en effet. Il se vidait au son d’un mot charmant, tout à l’heure prononcé, que son subconscient répétait, goutte d’eau qui tombe et supplicie : Provence, Provence, Provence… En Provence, au flanc d’une colline odorante, un vieux mas transformé en paradis par les millions du prix Nobel de la Paix accueillait le ministre chaque été, à Pâques, à Noël et à la Trinité. Lorsqu’on s’appelle Jean Orelle, prophète de son temps, chantre des libertés, héros de toutes les grandes causes, phare de tous les droits de l’Homme, ami des leaders morts, conseiller des grands de ce monde, et que la vieillesse est là, prête à tout gommer, au nom d’un repos bien gagné, parce que le temps n’est plus de manier des idées, mais de prendre le frais à l’ombre d’un pin centenaire, ne se doit-on pas de relever la tête une dernière fois, par fidélité à l’image de soi-même, si floue et si naïve que l’on sourit presque en l’évoquant, sourire mêlé de larmes, appréciation du néant. Le ministre releva la tête :

— Autres questions ? demanda-t-il d’un ton las.

Il y eut, en effet, d’autres questions, d’importance mineure car tout, au fond, avait été dit. On nota cependant celle d’un journaliste du Gabon, soucieux de se renseigner « sur ce qu’on allait donner à

 

manger à nos frères de la flotte immigrante, car, monsieur le ministre, le tout n’est pas de donner, mais de donner à bon escient ». En voilà un, au moins, qui avait compris. Dio se réserva le motdelafin:

— Monsieur le Ministre, en faisant abstraction de tout, croyez-vous qu’ils aient une chance ?

— Une chance ! Une chance ! répondit le ministre. Est-ce que l’on sait si l’homme a jamais une chance ?

Il s’en tirait bien. Dio enchaîna. Un trait de génie !

— C’est l’armada de la dernière chance, dit-il.

Prononcé à mi-voix, comme il convenait pour être entendu, le

mot frappa fort. Repris des milliers de fois par la suite, peut-être son impact paralysa-t-il l’Occident ? La dernière chance, est-ce que cela se refuse ? Il se pourrait que ce soit une explication…

 

XVII

Contrairement à ce qu’il avait déclaré au ministre, Mâchefer n’écrivit rien du tout dans son journal, ni le lendemain matin ni aucun des autres matins qui suivirent pendant tout le temps que dura l’interminable cheminement de l’armada jusqu’à son entrée en Méditerranée. Ce matin-là seulement, devant l’imminence et la réalité du péril, Mâchefer s’éveillera de son sommeil volontaire, mais il nous faudra patienter jusque-là pour entendre enfin les premières fausses notes du grand festival humanitaire… Ce parti pris de mutisme, il s’y décida le soir même de la conférence de presse, en écoutant à la radio les premiers éditoriaux du soir, par deux journalistes de grand talent, titulaires chacun d’un billet quotidien à l’heure d’écoute de pointe des deux principaux postes périphériques. Dans la guerre des ondes, le commentaire masque toujours l’événement, selon le principe qu’un auditeur qui croit réfléchir à l’écoute du maître à penser devient plus malléable, à la longue, que celui qu’on laisse réfléchir à sa guise, et la publicité s’engouffre dans la brèche ainsi ouverte à travers les faibles cervelles : se vendaient extrêmement cher aux annonceurs les secondes qui suivaient et précédaient immédiatement les deux éditoriaux des serviteurs du monstre, Albert Durfort, à 19 h 30, Boris Vilsberg à 19 h 45. Mâchefer eut le temps de sauter de l’un à l’autre.

Albert Durfort faisait dans l’humain. Mâchefer employait à ce

 

propos un verbe beaucoup plus grossier. Il disait aussi que le faisaient vomir les professionnels du sauvetage. Un peu trop sévère, sans doute. Durfort n’était pas mauvais homme. Croisé perpétuel, il galopait à travers les ondes au secours de toutes les causes prétendument désespérées. C’est tout juste s’il prenait le temps de changer de monture entre deux campagnes. Il donnait toujours l’impression d’arriver tout essoufflé, mais exactement à temps pour sauver l’opprimé, pourfendre l’injustice et dénoncer le scandale. Un Zorro du micro. Le public adorait cela, à tel point que chez les plus obtus on prenait l’éditorial de Durfort pour un épisode de feuilleton : Durfort chez les voyous perdus, Durfort chez les Arabes, Durfort et le bidonville, Durfort contre les racistes, Durfort et la police, Durfort et la violence, Durfort contre les prisons, Durfort et la peine de mort, etc… Mais personne, à commencer par Durfort lui-même, ne s apercevait que Zorro-du-micro enfonçait des portes ouvertes et volait au secours de la victoire. Or, il faut considérer, chose étrange, que Durfort représentait, pour le temps, un modèle de liberté d’esprit. On l’eût très sincèrement navré en lui révélant qu’il était prisonnier des modes, lié par les nouveaux tabous, conditionné par trente ans de terrorisme intellectuel et que, si le président- propriétaire du poste périphérique qui l’employait lui confiait chaque soir dix millions de bons Français, ce n’était pas pour leur dire avec talent justement le contraire de ce qu’ils s’imaginaient penser. En ce qui concerne le voisinage de Durfort et de la publicité de luxe qui flanquait ses petits chefs-d’oeuvre d’indignation, cela donnait des résultats étonnants, mais qui n’étonnaient plus personne, tant les consciences baignaient à l’aise et depuis longtemps dans ce système

 

illogique, comme un étron pourrissant au fond de la tinette d’un cabinet. Toute la presse, ou peu s’en faut, jouait à ce poker et gagnait à tout coup, le journal de Dio en premier, sur pages glacées et en couleur. Cela plaisait. Cela se vendait. Rien d’autre ne se vendait. Pourquoi se gêner ? Soyez un homme de votre temps, achetez votre mauvaise conscience ! Évidemment, dans notre monde, les gens qui ne fabriquent que des idées, Durfort, Dio, Orelle, Vilsberg et Cie, sont bien obligés d’en vivre. Mais s’ils ont l’air de scier la branche sur laquelle ils sont assis, aux encouragements insensés du propriétaire de l’arbre, rassurez-vous ! Ils guettent déjà de l’oeil une autre branche toute proche pour se raccrocher au dernier instant, car le nouveau monde ne se fera pas sans eux, ce serait trop beau ! Ils ne sont pas hommes à travailler pour rien, dans la chienlit qu’ils fabriquent à notre barbe, eux surnageront, habillés de daim et dorés sur Côte d’Azur… Ainsi, à califourchon sur sa branche déjà plus qu’à moitié sciée, Durfort retrouva-t-il, en parlant de l’armada, ses accents les plus convaincants, mots qui font mouche, avec, dans chaque coeur touché, un bruit mou de vase que l’on touille. Compte tenu des variantes, il rejouait les deux coups de maître qui l’avaient rendu célèbre : celui des déportés chiliens et, plus récemment, celui du manoeuvre algérien accusé du viol et du meurtre d’une fillette et peut-être victime d’une erreur judiciaire. Avec délices et talent, Durfort enrôla ses déportés et rappela l’erreur judiciaire au service actif. Il ne s’en cacha même pas :

« Ceux qui me font l’honneur de m’écouter et de m’encourager chaque jour savent que je ne mâche pas mes mots.

 

On ne transige pas avec la misère. On ne transige pas avec l’injustice. Cela excuse toutes les brutalités de langage. Souvenez- vous. Si j’ai pu, avec votre aide, changer quelque peu le sort des déportés chiliens et si j’ai pu nous éviter à tous le plus abominable des crimes collectifs, l’exécution d’un innocent injustement condamné à mort, c’est parce que j’ai parlé brutalement. Or, voilà qu’aujourd’hui l’actualité me conduit à introduire dans vos foyers, par ma voix, un million de déportés volontaires victimes de la plus scandaleuse erreur judiciaire de tous les temps. Je m’exprimerai donc avec la même imprudence et la même intempérance. Et que ceux qui veulent souper tranquillement éteignent leur transistor pendant cinq minutes… ! »

« Marcel ! Écoute ! Durfort a encore trouvé quelque chose ! Josiane, fais taire un peu le môme ! » Dans les chaumières à loyer modéré, on se versa un coup de rouge vite fait, car le plaisir humide du coeur glisse mieux quand on l’arrose. On l’arrosa au scotch dans le coin-salon des living-loggias, mais de façon plus subtile, c’est-à- dire qu’au lieu de boire avidement pour mieux faire descendre les nourritures de l’esprit, on posera son verre d’un geste prémédité, le temps d’écouter, on retiendra la soif dans l’excitation délicieuse des papilles pour la libérer d’un coup dans l’orgasme couronnant le coït avec l’événement. Trois mille deux cent soixante-sept curés griffonnèrent fébrilement en vue du prochain dimanche, sermon livré à domicile, rien à voir avec l’évangile du jour, mais qu’importe, voilà longtemps qu’on ne s’arrêtait plus à ces détails. Parmi les comparses, notons la présence d’un curé catholique marié et cocu à la fois, portant chrétiennement ses cornes et le sachant, situation

 

entièrement nouvelle et confuse qui jetait un tel désordre dans ses pensées que le malheureux, depuis plus d’un mois, séchait chaque dimanche sur ses sermons. Avec son remède de cheval, Albert Durfort le sauva de l’aridité. L’exutoire agit de façon si puissante que l’encorné aux mains ointes oublia ses bois bénis et récupéra aussitôt cette force de tonner et de condamner qui en faisait le meilleur rassembleur de fidèles masochistes de son diocèse. Peut- être le retrouverons-nous… Trente-deux mille sept cent quarante- deux instituteurs découvrirent, à la même seconde, le sujet de la rédaction du lendemain : « Décrivez la vie, à bord des navires, des malheureux passagers de l’armada, développez vos sentiments à leur égard en imaginant, par exemple, que l’une de ces familles désespérées vient vous demander l’hospitalité. » Imparable ! Le cher petit ange a l’âme naïve et le coeur sensible des enfants, il va tartiner sur quatre pages un pathos infantile à faire pleurer les concierges, il sera premier, on lira sa copie en classe et tous les copains enrageront d’avoir compté trop chichement leurs larmes. C’est ainsi qu’on fabrique les hommes, aujourd’hui. Car l’affreux lardon sans entrailles, celui qui ajustement tout pour réussir dans la vie, est bien obligé de s’y mettre aussi puisque les enfants ont horreur de se singulariser. II lui faut bien suivre le train et suer hypocritement sur la même rédaction vachement humanitaire. Il y brillera aussi, car il est doué, et finira même par y croire à la longue car ces gosses-là ne sont jamais mauvais, mais simplement originaux, force perdue. L’un comme l’autre rentreront chez eux, tout fiers de la belle rédaction. Le père connaît la vie. Ayant lu le chef-d’oeuvre à 20 sur 20, tout effrayé qu’il soit, s’il a de

 

l’imagination, à l’idée de cette famille étrangère de huit personnes dans son trois pièces-cuisine, il la bouclera, tout bonnement. On ne doit pas décevoir les petits anges, on ne doit pas les scandaliser, on ne doit pas souiller la pureté de leurs sentiments, quitte à en faire plus tard d’incurables couillons. Englué dans une lâche tendresse, le père tapotera la joue rougissante de plaisir du petit ange, en se disant que c’est un bon petit et qu’après tout, qui sait si la vérité ne sort pas justement de la bouche des innocents. La mère reniflera dans son mouchoir, l’oeil humide d’amour maternel comblé. Qu’arrivent, un matin, les affamés à leur porte, en admettant que ce fût possible, et voilà une famille foutue ! Peut-être fuira-t-elle plutôt que d’ouvrir les bras, en dépit de la prose prophétique du petit ange téléguidé, car le coeur occidental n’est au fond qu’illusion, mais elle aura, dans tous les cas, perdu la force et la volonté de dire : non ! Multipliez par un million de rédactions bêtifiantes approuvées par un million de pères avachis, cela peut donner, au total, un climat général tout à fait pourri. Peut-être est-ce une explication… Sept mille deux cent douze professeurs de lycée se promirent en même temps d’ouvrir leur cours du lendemain par un débat sur le racisme. Qu’ils fussent professeurs de mathématiques, d’anglais, de chimie ou de géographie, voire de latin, ne changeait rien à l’affaire. Dans n’importe quelle discipline, le rôle d’un professeur n’est-il pas de stimuler les cervelles et d’encourager le jeu des idées ? On allait donc s’exprimer, sur des bases excellentes, idéales, vraiment du gâteau, cette flotte purificatrice en marche vers l’Occident capitaliste ! Un bon thème bien savonné, où chacun pourrait dire n’importe quoi, un scénario inépuisable de ce cinéma collectif

 

perpétuel et spontané où se sont perdus, dans la veulerie des idées toutes faites maintes fois rabâchées, le sens du réel et celui des responsabilités. Là aussi, il ne faudra retenir que le côté négatif de tous ces faux débats vaseux. Qu’arrive enfin sur la Côte d’Azur l’envahisseur venu du Gange et de tous les pays de famine et, hormis les purs dévoyés que nous verrons filer vers le Midi comme des incendiaires courent au feu, les petits braillards machinaux se contenteront de se déculotter comme papa tout en gueulant, selon leur stupide logique, que les coups de pied au cul, cela fait longtemps qu’on les cherche et qu’on ne les a pas volés ! En d’autres temps et d’une autre façon, la France n’avait rien fait d’autre sous Pétain. Cet excellent résultat, les serviteurs de la bête y comptaient… Inutile de recenser plus longuement les millions d’auditeurs de Durfort. La France entière avalait goulûment la drogue anesthésiante : le moment venu de lui couper les deux jambes, elle serait fin prête pour l’opération.

« Évidemment », fit la voix de Durfort dans le poste, coupante et nette, voix qui ne doute jamais, « évidemment cette déportation en marche est volontaire, cette erreur judiciaire n’est le fait d’aucun tribunal constitué. Cette déportation est fille de la misère et de l’abandon. Quant à l’erreur judiciaire, pardonnez-moi de vous dire que nous en sommes tous responsables. Le monde riche a condamné le tiers monde. Il a édifié des barrières en tous genres, morales, économiques, politiques, derrière lesquelles il a emprisonné, non pas à vie, mais pour de nombreuses vies successives, les trois quarts de la population du globe. Mais voilà que cette gigantesque prison se révolte pacifiquement. Des

 

condamnés se sont échappés. Au nombre d’un million, sans armes et sans haine, je crois qu’ils viennent, simplement, demander justice. On ne m’enlèvera pas de l’idée que lorsque sur une même terre, la nôtre, infiniment rétrécie par cent ans de progrès fulgurant, on trouve, simplement séparés par cinq heures d’avion, un type d’homme dont le revenu moyen annuel ne dépasse pas cinquante dollars et un autre dont ce même revenu atteint deux mille cinq cents dollars, il y a, ne vous en déplaise, un exploiteur et un exploité… »

— Exploiteur ! dit Marcel à Josiane. Il y va un peu fort ! Qu’est-ce qu’on bouffe, ce soir ? (Il loucha vers la toile cirée, sur la table, trône prolétaire planté au centre du « séjour »). Nouilles, fromage de tête, omelette quatre oeufs. Pas de quoi pavoiser. Et la traite de la télé ? Et la traite de la bagnole ? Et mes godasses ? T’as vu mes godasses ? Foutues. – Y parle pas pour toi, dit Josiane. Y parle pour ceux qui ont de quoi. – Et alors ? Feraient mieux de me le donner, leur fric. Je marche pas pieds nus, moi. Je travaille, moi…

Notons au passage l’apparition d’une fausse note. Primitive et injuste, c’est-à-dire saine, la sagesse populaire se rebiffe, drapée dans sa dignité. Pour un peu, elle pourrait tout sauver. Marcel n’est pas un échappé du Gange, il travaille et porte des chaussures. C’est un homme à part entière, faudrait pas confondre ! En le poussant un peu, on lui ferait avouer qu’il appartient à un pays civilisé et même qu’il en est fier, pourquoi pas ? Coucou, revoilà le petit Blanc ! Le fantassin occidental, héros et victime des batailles, celui qui irrigue de sa sueur et de sa chair un certain bonheur de vivre en Occident. Mais ce n’est plus le même homme. Il n’agit plus, il esquisse. La ruade ne portera pas. Il n’y en aura pas d’autre. Le moment venu, il

 

laissera faire, comme si rien ne le concernait plus. Et quand il se retrouvera brusquement concerné, ce sera trop tard. On lui aura fait croire qu’il n’y perdrait rien et que ce sont les autres, ceux qui ont de quoi, qui devront se pousser et payer, au nom de l’égalité, de la justice, de la fraternité universelle, des droits de l’Homme, au nom de n’importe quoi de ce genre dont personne n’ose même plus douter, au nom de la bête également, mais cela, on n’en parlera pas à Marcel et d’ailleurs, que comprendrait-il ?… Au nom de la bête, Durfort veillait aux créneaux de la radio. Il devinait tout. Le voilà qui rectifie son tir :

« Je crois aux pressentiments », poursuivit la voix de l’oracle. « Il semble que je ne sois pas le seul. J’ai entendu comme vous, tout à l’heure, le ministre porte-parole du gouvernement, M. Jean Orelle. Or, j’ai la conviction que cet homme de coeur, en dépit de la prudence officielle, partage mon pressentiment. L’armada immigrante se dirige vers l’Europe, vers la France notre jardin, et j’ose même avouer que j’espère ne pas me tromper. Je voudrais vous relire le communiqué officiel, le meilleur texte que la France ait proposé au monde depuis la Déclaration des droits de l’homme. Je cite : Puisque rien ne nous autorise humainement à nous opposer à la marche de cette flotte, le gouvernement français a décidé d’étudier avec ses partenaires occidentaux un plan d’accueil dans le cadre d’une coopération internationale de structure socialiste… Fin de citation. La voilà, l’espérance, mes amis ! La voilà, la justice universelle tant souhaitée ! Il a fallu que les plus déshérités de la terre se mettent en marche pour que la puissante société occidentale reconnaisse de bon gré le visage de la misère. Ah ! mes amis ! quel

 

beau jour que celui-ci ! Car croyez-vous sérieusement que dans ce plan d’accueil et de coopération, le moment n’est pas venu, enfin, d’intégrer aussi les plus malheureux d’entre nous, tous ceux, encore si nombreux, qui ont peine à vivre au sein de notre société d’abondance ? Certes, il va falloir prévoir, repenser les rapports entre individus, partager des profits, investir des bénéfices, concevoir notre économie en termes d’amour et non de rentabilité pour que chacun, à commencer par le réfugié du Gange, bénéficie désormais de son droit au bonheur. Nous aurons l’occasion d’en reparler. Mais je vous l’affirme, mes amis, nous sommes tous des hommes du Gange ! À demain. »

« C’était l’éditorial quotidien d’Albert Durfort… Un bon conseil ! Pendant vos week-ends de campagne, à la chasse, durant vos longues promenades amoureuses en forêt, ou même le soir, au coin du feu qui craque et danse dans la vieille et belle cheminée, habillez-vous de daim. Le daim, c’est plus qu’un vêtement qui repose, c’est un style qui ennoblit… »

Cela rassurait Marcel. Tourneur-fraiseur chez Citroën, il ne s’habillait pas de daim, n’allait pas à la chasse, en forêt avec ses copains il ne se promenait jamais et casse-croûtait sur le talus de la nationale pour regarder passer les bagnoles et guetter les accidents, au coin du feu il s’emmerdait et plaçait toutes ses émotions esthétiques dans la cuisinière quatre feux, mais, pas bêcheur, il appréciait les belles formules. Ce daim qui repose et ennoblit, il n’en avait rien à fiche, mais de bonne humeur il s’en amusait franchement et de savoir que cela existait, il s’en trouvait réconforté. Honnête révolutionnaire, orateur de bistrot à l’occasion, en paroles il faisait

 

tout sauter. Mais que viennent des crises vraiment sérieuses, et le voilà secrètement inquiet, se demandant si les miettes qui tombaient des mains de tous les patrons et profiteurs habillés de daim ne valaient pas mieux que pas de miettes du tout. Sans l’avouer, sans se l’avouer même, il avait compris que tant que les patrons ont du fric et se démènent pour le faire rentrer, entre deux parties de chasse, bien sûr, et deux soirées élégantes au coin de la vieille cheminée, le peuple y trouve toujours sa part, quitte à la réclamer de temps en temps. La civilisation du daim, au fond, il adorait ça, Marcel. D’autant plus que rien n’empêchait d’en penser ce que l’on voulait. Mais la faire sauter pour de bon, si l’occasion s’en présentait, ça, jamais ! Ou plutôt, sans lui ! Et la défendre ? Non plus ! On ne défend pas l’injustice sociale, même si l’on y vit mieux que d’autres dans la justice. Tout est là, peut-être est-ce une explication ? Marcel, c’est le peuple, et le peuple pense comme Marcel, moitié Durfort, moitié daim, ces deux-là faisant bon ménage, comme le pot de fer et le pot de terre, à la longue. Le peuple ne bougera pas le petit doigt, ni dans un sens ni dans l’autre. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, où les serfs exploités couraient se réfugier à l’abri des murailles seigneuriales, quand sonnait le tocsin du donjon annonçant les bandes pillardes. Si les hommes d’armes du patron – pardon, du seigneur – étaient trop peu nombreux, les prolétaires – pardon les serfs – garnissaient les créneaux, leurs femmes s’activaient autour des chaudrons où bouillait l’huile de poix. Au service du château, on vivait mal, mais on vivait, tandis qu’après le passage des pillards on mourait tout bonnement de faim. Marcel n’est pas plus bête que le serf, son

 

aïeul. Mais le monstre lui a mangé la cervelle sans qu’il s’en aperçoive. Contre les immigrants, nouveaux pillards de la forteresse Occident, Marcel ne courra pas aux créneaux. Aux hommes d’armes de se débrouiller, c’est leur métier ! Et s’ils reculent ou s’enfuient, ce n’est quand même pas à Marcel de jouer les renforts ! Les châteaux de ce temps, murailles d’acier et de béton, caves gorgées de victuailles, entrepôts débordant de marchandises, ateliers efficaces, chemins de ronde et pont-levis au trafic fracassant, terres prospères, donjons d’or et d’argent, Marcel les abandonnera au pillage. Il ne sait plus réfléchir. On l’a émasculé de son instinct de conservation… Ce soir-là, Durfort entendu, Marcel s’endormit tranquille. « Tu vois bien », dit Josiane, « pour ces types qui arrivent en bateau, ce sont les patrons qui paieront. Et puis, même si cela fait un peu peur, ce million de bonshommes, ce n’est pas pour aujourd’hui, alors ? Moi, cette armada, je te parie qu’elle n’arrivera pas jusqu’ici. Mais quand même, s’ils sont si malheureux qu’on le dit… Et patati ! et patata ! » Poisson noyé, merci Durfort !

Il y aurait eu, cependant, une toute petite chance pour que Durfort fût privé de son micro. Une chance manquée. évidemment. Nous la noterons scrupuleusement, comme les autres, à la rubrique consternante des occasions perdues. Après le « nous sommes tous des hommes du Gange ! », le directeur à d’Est-Radio appela le studio du journal parlé et convoqua Durfort :

— Ne croyez-vous pas, cher ami, que vous êtes allé un peu trop loin ? J’apprécie votre éloquence. J’ai de l’estime pour votre générosité (à cinq briques par mois pour cinq minutes par jour, pensait le directeur, c’était une générosité généreusement estimée).

 

Mais il ne s’agit plus, cette fois, d’une cause mineure ou lointaine. Quand vous aurez installé un million de basanés chez nous, en admettant que la flotte arrive jusqu’ici et que je ne vous interdise pas mon antenne, on ne reconnaîtra plus ce pays.

— Je l’espère bien. Pensez-vous que je parle pour ne rien dire et pour gagner ma vie ?

— Bien sûr que non, cher ami ! (Ah ! le pourri ! pensait le directeur. Et il y croit, par-dessus le marché !) Mais avez-vous mesuré les conséquences ? Le mélange des races, des cultures, des rythmes de vie. L’inégalité des compétences. La fin de notre identité nationale, ethnique, si vous préférez.

— L’homme nouveau.

— Ne dites pas de bêtises ! Vous y croyez, vous, à l’homme nouveau ? Voilà presque deux ans que je vous ai confié l’éditorial de 19 h 30 : croyez-vous sérieusement que pendant cette période, vos sentiments élevés ont eu quelque influence sur la nature de l’homme ? Rien du tout !

— Alors, pourquoi m’employez-vous ?

— Tant pis pour vous, je vais être franc. Je vous emploie pour amuser le tapis. Après les voyantes, les guérisseurs, les confesseurs, les psychiatres, les conseillers du coeur, ce sont les redresseurs de torts qui plaisent, c’est-à-dire vous. Redressez tous les torts que vous voudrez, ce n’est pas cela qui manque. Nous en avons pour dix ans, si vous savez doser et que les auditeurs ne s’entichent pas brusquement d’un autre genre d’amuseur. Mais ne touchez pas à la nation. Ne touchez pas au système économique qui l’anime, plutôt bien que mal. Malgré les heurts, tous deux sont faits pour

 

s’entendre. Et permettez-moi de vous rappeler que vous y vivez fort bien, beaucoup mieux que tous les opprimés dont vous faites votre menu quotidien. Contentez-vous de dénoncer les bavures, cela suffira et, qui sait, cela finira peut-être, à la longue, par servir à quelque chose.

— Je vous savais dur, méprisant, insensible…

— Merci ! Moi je traduis : lucide.

— Mais pas ignoble à ce point, je l’avoue. Quand on pense

qu’à tous les leviers de commande sont installés des hommes comme vous, peu nombreux, mais tout-puissants, je me dis qu’en effet, il faut changer la société.

— Eh bien ! vous irez la changer avec d’autres micros que les miens, si vous n’acceptez pas, désormais, de cesser votre campagne en faveur de vos rescapés du Gange.

— Je refuse.

— Très bien. Voyons votre contrat. Un dédit énorme, comme d’habitude. Vous savez compter ! Nous paierons.

— Vous ne paierez rien du tout. Je reste. Vous avez oublié le principal. Veuillez lire le contrat jusqu’au bout. La promotion du daim, les SICAV, le club « Horizons », l’essence Pertal, les montres Tip, l’immobilière « Joie de vivre », la Banque Française et le reste, je connais mon dossier, tous ces annonceurs qui n’ont signé avec votre station que pour occuper l’antenne juste avant et après mon éditorial – rappelez-vous, c’est moi qui vous les ai amenés – vous allez les perdre en me sacquant. Des dizaines de millions de francs ! En avez-vous les moyens ? Ça ne va pas tellement fort, en ce moment…

 

— Je vous remplacerai. Vous n’êtes pas unique.

— Certes non. Mais c’est mon nom qui figure sur le contrat. De toutes les façons, en ce qui concerne la flotte du Gange, tous mes confrères un peu cotés vous chanteront la même chanson.

— J’engagerai Pierre Senconac.

— Senconac ! Mon cher ami, apprenez votre métier ! Vous savez bien qu’en matière de publicité, rien ne se vend par la droite, encore moins par l’extrême droite. Les annonceurs ne sont pas fous, ils le savent. Et que dira Senconac, à ma place ? Je l’entends déjà ! Sauver la race, la patrie, même au prix de la cruauté, couler l’armada, la rejeter dans ses déserts, ou enfermer ses passagers dans des camps de concentration…Jolie collection de mots, définitivement inaudibles par les temps qui courent ! Vous allez faire un succès ! Avec de pareils repoussoirs, les ventes tomberont à zéro. Voyez-vous, il y a quand même une morale : seule, la générosité est payante. Si vous en doutez, prenez votre téléphone. Appelez la Banque Française, par exemple, ou encore le club « Horizons », vous verrez bien ce qu’ils vous répondront…

Il n’y eut pas de coups de téléphone. C’était inutile et le directeur le savait. Il céda.

— En somme, dit-il, songeur, vous êtes quelque chose comme un cheval de Troie. C’est d’ailleurs toute une cavalerie que nous avons dans nos murs. Au gouvernement, on trouve même quelques bourrins de première classe. Avant de vous voir, j’ai téléphoné à la Présidence. On m’a confirmé que le communiqué lu par Jean Orelle correspondait bien à la position officielle du gouvernement. Il me reste quand même un espoir, général et particulier. Général, en ce

 

qui concerne l’avenir de mon pays, particulier, car je vous ai enfin reconnu pour ce que vous êtes et je ne perds pas de vue l’idée de vous virer. Le conseiller de presse de la Présidence avait l’air, sans y toucher, de souligner le côté officiel de la position du gouvernement. J’en déduis qu’il y a un point de vue officieux, celui du Président, sans doute, mais sur lequel les bourrins ne sont pas d’accord. Qui sait ? Peut-être les gens de bon sens, s’il en reste, finiront-ils par triompher au dernier acte ? Hélas ! ils sont si peu nombreux… Quant à vous, Durfort, je vous préviens ! Je ne veux plus vous voir, mais je vous écouterai chaque jour. Dépassez d’un iota la position officielle du gouvernement et je vous fiche dehors, avec ou sans vos annonceurs. Pour le moment, je ne peux rien contre vous, c’est vrai. Vous êtes en sursis. Mon conseil d’administration est peuplé de salauds, mais la trouille les fera peut- être réfléchir. Et si le gouvernement change d’avis et fait appel à nous pour le faire savoir et comprendre, je vous remplace aussitôt par Senconac. Souhaitons que ce soit le plus vite possible !

Ce fut possible, en effet, mais trop tard. Le peuple du Gange dégorgeait déjà de ses bateaux quand la France entendit un autre langage. Mais dans les cerveaux drogués, le courant contraire n’éveilla aucune réaction. À trop subventionner cette drogue, source de tant de profits, les capitalistes s’y perdirent aussi. Peut- être est-ce une explication…

Ayant écouté Durfort, Mâchefer soupira :

— Et dire que dans dix minutes, il va falloir s’envoyer Vilsberg sur RTZ ! Va chercher le Juliénas, je ne vois pas d’autre remède… Vous êtes trop jeunes pour vous en souvenir, mais il fut un temps où

 

on réglait leur compte à ces types-là…

Il parlait pour trois jeunes gens tassés dans son minuscule

bureau. Au total, toute la rédaction du journal. Trois étudiants en lettres, talentueux, convaincus, mal payés. Le plus souvent, pas payés du tout. Le loyer des bureaux – trois mansardes rue du Sentier –, le papier, la typo, l’imprimerie, le routage, le téléphone absorbaient, et bien au-delà, le chiffre d’affaires des ventes de La Pensée nationale. Dix mille exemplaires tirés, quatre mille vendus, et encore. Pour un quotidien, la misère. La publicité payait le juliénas et le vieux Mâchefer mangeait des nouilles, ou se faisait inviter à la cantine de la Faculté. Les quatre étages de l’immeuble étaient occupés par l’imprimerie et les bureaux de La Grenouille, hebdomadaire satirique humanitaire, propriétaire des lieux. Tard le soir, lorsqu’il trouvait l’escalier désert et que le juliénas l’appelait à l’héroïsme, Mâchefer ne manquait jamais de libérer le contenu de sa vessie sur le paillasson de la Rédaction de La Grenouille. Un rite. Cela se savait. Le directeur soupirait, faisait nettoyer le palier, envoyait le planton protester pour la forme dans les mansardes du cinquième, mais bornait là ses réactions. Au surplus, d’une tolérance inexplicable, il ne se contentait pas de renifler son paillasson et d’abriter Mâchefer et son journal, mais encore il imprimait La Pensée nationale, en dépit de son titre, de ses opinions et des factures capricieusement payées ! De la part d’un sectaire, même doué d’humour, voilà qui pouvait surprendre le gogo mais n’étonnait pas Mâchefer. Un jour qu’il avait forcé sur le juliénas et par trop imbibé le paillasson, cette fois en plein après- midi, Mâchefer s’était vu coincé sur le palier par le directeur de La

 

Grenouille: « Vous avez dépassé les bornes, monsieur Mâchefer ! » lui avait dit celui-ci. « Eh bien, quoi ! » avait répondu le vieux Mâchefer, la langue quelque peu pâteuse, « je ne vois pas de quoi vous vous plaignez ! C’est bien l’odeur familière de votre torchon, non ? Ça pue dehors comme dedans, et alors ? Où est la différence ? » L’autre avait fait la grosse voix : « Vous savez que vous n’avez pas de bail, pas d’imprimerie et que je peux vous flanquer à la porte dès ce soir, si l’envie m’en prenait !… Je me demande même pourquoi je ne l’ai pas fait plus tôt ? » Et Mâchefer, goguenard, l’esprit plus assuré que les jambes : « Je vais vous le dire, mon cher confrère ! Parce que je suis votre alibi. Sans moi et quelques autres survivants à peu près aussi mal en point, pfuit ! il n’y a plus de liberté de la presse puisqu’il n’y a plus de divergence d’opinions. Le moment venu, cela ne vous gênera pas, mais il vous faut attendre encore un peu. Plaignez-vous ! Pour un agent provocateur compétent et plausible, je ne vous coûte pas grand- chose et je vous évite de faire la besogne vous-même. C’est largement payer mon innocente manie. Alors, laissez-moi pisser tranquillement sur votre paillasson et ne m’importunez plus ! Vous savez bien que, le moment venu, vous n’aurez aucune peine à assassiner mon journal, sinon celle de monter trois étages pour me le dire, et encore… Vous m’enverrez le planton. Je vous salue, monsieur le directeur. »

Notons simplement l’air pensif et surpris du directeur de La Grenouille, regagnant son bureau. Notons également qu’au jour J, lorsque les hommes du Gange se glisseront par centaines de milliers hors de leurs bateaux échoués sur la côte, le planton de La

 

Grenouille grimpera effectivement trois étages pour signifier que La Pensée nationale ne serait désormais plus imprimée et que son directeur disposait de dix minutes pour aller se faire pendre ailleurs. Car tout au long de ce récit aux ressorts quelque peu secrets, au déroulement souterrain, c’est justement au passage qu’il faut signaler l’enchaînement des faits lorsque l’on en tient un. Dès qu’une taupe se trahit dans son cheminement à fleur de terre, ne manquons pas de la repérer soigneusement. Cela ne servira à rien. Sinon à comprendre…

— Hélas ! continua Mâchefer, ce n’est pas Vilsberg ou Durfort qui trouveront des tueurs dans leur chambre à coucher. Nous avons perdu nos derniers tueurs en défendant nos dernières colonies. Quelle misère ! D’ailleurs, les traîtres sont devenus intouchables. Ils sont tellement nombreux à se bousculer dans la trahison que personne n’éprouve plus la moindre sensation que ces gens-là sont en train de nous trahir en bloc. Je crains que tout ne soit foutu… Il est temps d’écouter Vilsberg, histoire de mesurer le désastre.

Boris Vilsberg n’était pas Zorro. Considérant le monde, Durfort ne doutait de rien, Vilsberg doutait de tout. Ce qui les rendait tous deux très représentatifs de leur temps, le doute systématique ayant, aujourd’hui, égale valeur d’affirmation. Depuis qu’il faisait profession de réfléchir, servi par une vaste culture, une curiosité sans égale et une intelligence extrêmement subtile, Vilsberg portait ses doutes comme une croix rédemptrice. Il émouvait d’autant plus que l’on sentait une souffrance sincère dans l’abandon successif des valeurs de base auxquelles il semblait tenir. Bien trop

 

fin pour se laisser aller à des stéréotypes du genre : « Que voulez- vous, il faut vivre avec son temps, même au prix d’amers regrets, il faut chercher de nouveaux modes de pensée plus en accord, etc. », c’est pourtant ce qu’au bout du compte la plupart de ses auditeurs comprenaient. Beaucoup se reconnaissaient en lui, tous ceux qui se croyaient ou se voulaient intelligents, ce qui, de nos jours, fait quand même pas mal de monde. En privé, Vilsberg se plaignait qu’on le comprît de travers, puisqu’il se bornait à douter. Étrange nature, cet homme que personne ne comprenait et qui ne s’en obstinait pas moins dans le rôle du maître à penser ! Subtil serviteur du monstre, prisonnier du péché contre l’esprit, intoxiqué par sa drogue, le doute, et comme tel, probablement irresponsable. Jour après jour, mois après mois, au fil de ses doutes, l’ordre devenait donc une forme de fascisme, l’enseignement une contrainte, le travail une aliénation, la révolution un sport gratuit, le loisir un privilège de classe, la marijuana un vulgaire tabac, la famille un étouffoir, la consommation une oppression, la réussite une maladie honteuse, le sexe un loisir sans conséquence, la jeunesse un tribunal permanent, la maturité une forme nouvelle de sénilité, la discipline une atteinte à la personnalité humaine, la religion chrétienne… et l’Occident… et la peau blanche… Boris Vilsberg cherchait, Boris Vilsberg doutait. Des années que cela durait. Autour de lui s’accumulaient les décombres d’un vieux pays. Peut-être est-ce une explication ?

— RTZ a choisi Alpha pour vous communiquer l’heure exacte. Alpha, la montre qui donne le top de l’actualité. II est 19 heures et 45 minutes. Voici le commentaire quotidien de Boris Vilsberg.

 

— Juliénas, dit simplement Mâchefer en tendant son verre. S’éleva du transistor la voix lente et posée de Vilsberg :

— En prenant connaissance des premiers commentaires

diffusés et publiés à propos de l’extraordinaire départ vers l’Europe de l’armada du Gange, je remarque qu’ils sont tous empreints d’une profonde humanité, qu’ils appellent sans réticence à la générosité et d’ailleurs, nous reste-t-il le temps d’un autre choix ?… Mais il est une chose qui me surprend prodigieusement, c’est que personne n’a souligné le risque essentiel, à savoir celui qui découle de l’extrême vulnérabilité de la race blanche et son caractère tragiquement minoritaire. Je suis blanc. Blanc et Occidental. Nous sommes blancs. Que représentons-nous, au total ? Sept cents millions d’individus, principalement concentrés en Europe, et cela face à plusieurs milliards de non-Blancs, on n’arrive même plus à en tenir le compte à jour. Jusqu’à maintenant, l’équilibre s’était prolongé, chaque jour de plus en plus instable, mais cette flotte qui s’avance vers nous signifie, qu’on le veuille ou non, que le temps de l’aveuglement, face au tiers monde, est révolu. Comment réagir ? Que faire ? Est-ce que ce sont des questions que vous vous posez ? Je le souhaite. Il n’est que temps !…

— Et voilà le travail ! dit rapidement Mâchefer, en surimpression. À bras-le-corps, comme d’habitude ! C’est bien vu, clair, à la portée de tous. Ça fiche la trouille. Il recommanderait maintenant de tirer dans le tas que cela coulerait de source, non ! Seulement, c’est Vilsberg qui parle : un tordu !

— Je sais, continuait Vilsberg, que vous n’êtes pas réellement convaincus de la gravité de la situation. Nous vivions avec le tiers

 

monde, persuadés que cette coexistence sans osmose, ségrégation à l’échelle mondiale, durerait éternellement. Funeste illusion ! Car le tiers monde est une multitude incontrôlable qui n’obéit qu’à des impulsions, lesquelles se forment quand se conjuguent, sous le poids de la misère, des millions de volontés désespérées. De Bandoeng au dialogue Nord-Sud, toutes les tentatives pour l’organiser ont échoué. Nous sommes en présence, depuis ce matin, de la première impulsion suivie d’effet et rien, vous le savez, ne pourra l’arrêter. Il va falloir composer. Encore une fois, je devine que vous ne me croyez pas. Vous refusez de penser. La route est longue depuis le Gange jusqu’à l’Europe, notre pays ne sera peut-être pas concerné, les gouvernements occidentaux trouveront peut-être à temps une solution miracle… Libre à vous de l’espérer et de fermer les yeux. Mais si, les rouvrant enfin, vous découvrez sur nos rivages un million d’émigrants à peau sombre, alors je vous le demande, que ferez- vous ? Je vous accorde que ce n’est qu’une supposition. Eh bien ! supposons, justement !…

— Mes enfants, attention ! dit Mâchefer, voici la pirouette !

— … Et puisque nous entrons dans le jeu des suppositions, reconnaissons déjà que nous accueillerons les hommes du Gange. Réticents ou généreux, nous les accueillerons. À moins de les tuer ou de les parquer dans des camps, nous ne pouvons agir autrement. Peut-être nous reste-t-il quarante jours, ou deux mois au plus, avant leur débarquement pacifique. C’est pourquoi je vous propose, durant le temps des suppositions, d’essayer honnêtement de nous faire à cette idée, de nous accoutumer à vivre aux côtés d’êtres humains apparemment si différents de nous. À partir de demain,

 

chaque jour, sur RTZ, à cette même heure et durant trois quarts d’heure, je vous invite à prendre part à notre nouvelle émission : « Spécial Armada ». Toutes les questions que vous pourrez vous poser, et nous poser, sur les conditions d’une coexistence humaine et tolérable d’un million de nouveaux venus du Gange et de cinquante millions de Français de souche, nous y répondrons franchement. Rosemonde Réal a accepté de venir m’aider dans cette tâche écrasante. Vous appréciez sa lucidité, son amour de la vie, sa confiance dans l’homme, sa profonde connaissance des ressorts les plus secrets de l’âme…

— Mon Dieu ! dit Mâchefer, revoilà cette bonne femme ! Pour un micro, elle est capable de tout !

— … Bien entendu, nous ne serons pas seuls. Rosemonde et moi, nous nous sommes assurés de la présence à nos côtés, pour répondre à vos questions, de spécialistes de toutes les disciplines : médecins, sociologues, enseignants, économistes, ethnologues, prêtres, historiens, journalistes, industriels, hauts fonctionnaires, etc. Je ne prétends pas que nous aurons réponse à tout. Certains problèmes particulièrement délicats, d’ordre sexuel, par exemple, ou psychologique, et qui touchent au fond même du racisme présent dans chacun d’entre nous, exigeront une période de réflexion et l’appel à de nouveaux spécialistes. Nous ferons de notre mieux, en hommes conscients et lucides, pour approcher la vérité, certains qu’elle se révélera digne de vous, et de nous. Et si, au terme de la dramatique aventure commencée ce matin sur les bords du Gange, il ne se présente, finalement, aucun de ces malheureux chez nous, alors nous mettrons fin au plus grand jeu public de l’histoire

 

radiophonique : le jeu de l’antiracisme. Croyez-moi, nous n’aurons pas joué pour rien ! Pour l’honneur de l’homme, en tous les cas. Et quisait?

Un jour lointain, peut-être jouerons-nous pour de bon ? À demain.

— Peuple ! dit Mâchefer, tu as la radio que tu mérites. Un jeu ! Voilà ce qu’ils ont trouvé ! Panem et Circenses, mais qui se souvient du mépris de Juvénal ? L’antiracisme, bien qu’à la mode, ce n’est pas tellement marrant, ni payant, à entendre, ils le savent, alors ils en font un jeu ! Depuis le temps que l’on joue, le peuple est rodé. Le cancer ? Un jeu. Le Sahel ? Un jeu. La Pologne ? Un jeu. J’en passe, et des meilleurs. Vous êtes tous formidables ! On envoie les histrions quêter ; on jette dans les rues, pour acheter des tickets de solidarité, le populo qui s’emmerde ; on lui fait éteindre ses lumières en cadence pour manifester sa volonté ; on transforme les quartiers et les villes en équipes de championnat qui se démènent à qui chargera le plus de camions de vivres ; la grande kermesse, avec résultats télévisés en permanence et animés par chansons et vanité… À minuit, terminé. On s’est bien amusé. Et qu’est-ce qu’on a fait, en réalité ? On a noyé le poisson sous les flonflons. On l’a escamoté. Fini. Au suivant. Et rien n’a changé. Mais personne ne s’en est aperçu. Cette fois, c’est de nous qu’il s’agit, de nous seuls. Vous verrez que personne n’en prendra conscience. On va encore jouer, mais plus longtemps, parce que le poisson est beaucoup plus gros et qu’il faudra bien quelques semaines pour le noyer et quand il ne sera plus temps de jouer, on découvrira stupidement que l’instant du salut est passé. Trop tard ! Il fallait penser au lieu de jouer. Mes

 

enfants ! ne manquez pas « Spécial Armada », nous allons nous régaler ! L’armée des cons va envahir les ondes et le pays se noiera dans le torrent des inepties. Ah ! ils savent ce qu’ils font !

— Monsieur Mâchefer, dit l’un des étudiants-rédacteurs, il faut dénoncer cela ! Il faut agir, démonter le mécanisme de la conspiration, puis le démontrer, alerter tous ceux qui vivent encore debout, lutter de toutes nos forces…

— Avec quatre mille exemplaires vendus ? Vous voulez rire !

Le téléphone sonna. « La Pensée nationale ? Ici le bureau d’information du secrétariat d’État aux Affaires étrangères », dit une voix que Mâchefer ne reconnut pas, bien que ce fût celle de Jean Perret lui-même, le petit secrétaire d’État, qui la déguisait pour rester anonyme.

— Ici Mâchefer, rédacteur en chef, je vous écoute.

— Sans vouloir influencer quiconque, évidemment, reprit la voix, nous effectuons une enquête dans la presse, à la demande du ministre, pour essayer de prévoir les mouvements d’opinions qui se manifesteront à propos du départ de la flotte du Gange…

— Je vois, dit Mâchefer, vous avez la trouille.

Le secrétaire d’État se retint de rire. La trouille ? Peut-être bien. Mais Mâchefer ne voyait rien du tout. En fait, il ne s’agissait pas d’enquête, mais d’un unique coup de téléphone à l’unique Mâchefer.

— Simple sondage, dit la voix, que Jean Perret voulait impersonnelle. Monsieur Mâchefer, acceptez-vous de nous répondre brièvement ? Comment va réagir La Pensée nationale ?

À l’Élysée, le président de la République attendait la réponse.

 

Ayant successivement, dans la même journée, subi le Conseil des ministres qu’il jugeait lamentable, puis la conférence de presse de M. Jean Orelle, puis, dans le secret de ses appartements privés où il s’était laissé aller à la colère, l’éditorial d’Albert Durfort et celui de Boris Vilsberg, le Président avait pris la mesure, atterré, de l’effroyable disproportion des forces d’opinions en présence. Il s’y attendait, mais pas à ce point. D’un côté, tout, de l’autre, rien. C’est alors qu’il avait appelé Jean Perret, composant lui-même le numéro personnel du secrétaire d’État : « Monsieur Perret », avait-il dit, « ne vous étonnez pas de mon appel et gardez-le secret, je vous prie. Dans cette affaire du Gange, je n’ai confiance qu’en vous, inutile de vous expliquer pourquoi. Appelez Mâchefer discrètement, sous un prétexte quelconque, je vous laisse le choix des moyens, et tâchez de savoir si son journal va prendre parti. Il n’est pas possible que certaines choses ne soient pas dites et je ne vois que lui, dans l’état actuel de l’opinion, pour avoir le courage de les dire… »

— C’est bien de l’honneur ! remarqua Mâchefer, comme s’il se doutait brusquement de quelque chose. Dois-je en déduire que votre question est sérieuse ?

— Vous le pouvez, fit la voix. Alors ?

— Alors, je ne bougerai pas, dit Mâchefer. Pas un mot. Je suis seul et faible. Ils sont innombrables et puissants. Je n’ai qu’une salve à tirer, et pas à longue portée, hélas ! Si je veux qu’elle atteigne son but, il faudra que je la tire le dernier, à la minute de vérité.

— Et vraiment rien auparavant ? demanda la voix, qui semblait déçue.

 

— Rien. Si, quand même ! Une carte géographique en première page : l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Chaque jour. Avec, en pointillé, l’itinéraire supposé de la flotte jusqu’en France, et, en trait continu, l’itinéraire déjà parcouru. Pas de commentaire, mais un titre : « Plus que x kilomètres avant la vérité. » C’est tout.

— Je vous remercie, dit simplement la voix…

Le lendemain, en fin de matinée, un garçon de courses pressé entra dans les mansardes de La Pensée nationale et demanda Jules Mâchefer, personnellement. « C’est moi », dit Mâchefer, surpris. « Un instant », fit le garçon de courses. Puis, tirant une photographie de sa poche, il compara les deux visages, celui de la photo et celui de Mâchefer. « C’est bien », dit-il. Après quoi il posa un paquet sur le bureau et s’en fut sans explication. Dans le paquet, Mâchefer découvrit deux cent mille francs, en billets usagés de cinq cents francs, avec, sur une feuille de papier blanc, sans signature, ces simples mots dactylographiés « Ne tardez pas trop. »

 

XVIII

Du temps des grandes guerres nationales, chez les peuples concernés, chacun affichait, dans sa cuisine ou son salon, la carte du théâtre des opérations, avec des petits drapeaux plantés sur la ligne de front, qu’on déplaçait ou non chaque soir à l’heure du communiqué. En France, tout au moins, cette coutume se perdit dès 1940, le vent de la débâcle, puis le vent de l’indifférence, ayant balayé les petits drapeaux de papier. En pleine guerre, personne, ou peu s’en faut, ne s’intéressa plus à la guerre et, de père en fils, l’habitude en fut pieusement conservée. La carte quotidienne de La Pensée nationale, qui suggérait pourtant fort bien un vaste théâtre d’opérations et l’avance d’une armée en campagne, frappa si peu l’imagination des foules que la vente du journal n’augmenta pas d’un exemplaire. Au bout de quelques jours, l’étudiant-rédacteur en chef adjoint proposa de modifier le titre quotidien en y ajoutant : « C’est la guerre ! Voici la carte du front. » « Évidemment, c’est la guerre », dit Mâchefer, « mais qui nous croira ? Une guerre où l’ennemi désarmé perd des morts tous les jours à plusieurs milliers de kilomètres d’ici ! On a bien trop endormi la population pour qu’elle possède encore la force d’imaginer d’autres formes de guerre que celles que l’on commémore bêtement chaque année. La guerre ? Le Français peut bien lire ce mot noir sur blanc et sur huit colonnes sans que cela lui fasse ni chaud ni froid, à moins d’avoir vu l’ennemi, entendu le canon ou touché sa carte d’alimentation ! Tout ce que

 

nous obtiendrions, c’est un rush des bonnes femmes sur le sucre, l’huile et le café, et un rush des morveux dans les rues du Quartier Latin. Laissons cela. Quand tous ces faméliques seront en vue de nos côtes, alors nous emploierons le mot « guerre », en espérant qu’il retrouve quelque force. D’ici là, ne changeons pas notre titre. C’est le mot « vérité » qui compte. Nous vivons une époque où seule la vérité fait peur. C’est un mot mystérieux. On ne sait pas ce qu’il cache. On ne veut pas savoir. On l’évite. Mais il fait peur. Et le moment venu, chez les peuples sains, il se trouve parfois un nombre suffisant de types qui ont tellement la trouille qu’ils se retournent au lieu de s’enfuir et font face à leur peur et lui courent dessus pour en détruire la cause. C’est ce que j’espère. Sans trop y croire. Pensez- vous que ce pays soit encore un pays sain ? »

Si Mâchefer jugeait bien, il n’était pas le seul. Dans l’autre camp, les plus intelligents adoptèrent une position identique, mais pour des raisons opposées. Affrontement, envahissement, lutte de races, expiation de l’Occident, fin de l’impérialisme, et autres notions avancées un peu hâtivement le premier jour et qui pouvaient faire peur, disparurent du vocabulaire des meilleurs serviteurs du monstre. On se mit aussi à parler de vérité. Et qu’elle était douce à entendre ! On ne se gênait pas pour l’expliciter, on mettait les points sur les i, en contradiction avec vingt années de tir à boulets rouges sur l’ignoble paradis occidental. Le Paradis ? Mais comment donc ! Ce fut même le titre d’un brillant éditorial de Clément Dio. Un paradis pas ignoble du tout et qui nous faisait subitement honneur, à nous autres Occidentaux, un paradis immense, élastique, prospère et inépuisable, où nous allions pouvoir inviter enfin, dans l’ordre et

 

la fraternité, ces pauvres errants si émouvants dans leur quête désespérée du bonheur. Il faut également noter, pour la petite histoire, l’interruption soudaine, sur tout le territoire national, de toutes les grèves et revendications sociales. Voilà l’ouvrier occidental brusquement transporté au paradis. Est-ce qu’on fait grève, au paradis ? Non, décidèrent les têtes pensantes des syndicats de pointe, parmi lesquelles deux ou trois savaient très bien ce qu’elles faisaient. En porte-à-faux, comme d’habitude, les autres syndicats, colosses aux pieds d’argile, emboîtèrent bêtement le pas. Peut-être est-ce une explication ?…

Dès le deuxième jour, notamment, Durfort rectifia le tir, à croire que tous s’étaient passé le mot alors que la bête, tout simplement, tire des ficelles dont les pantins n’ont même plus conscience. Il ne parla plus de « gigantesque prison qui se révolte pacifiquement », ou de « repenser les rapports entre individus ». Il raconta des histoires simples et souvent vraies – c’était un homme à fiches – d’enfants du tiers monde naguère adoptés et faisant vivre aujourd’hui leurs vieux parents français, ou d’immigrants de couleur devenus citoyens modèles et siégeant dans les conseils municipaux. Josiane et Marcel en pleuraient. Employant d’autres recettes, Vilsberg et Rosemonde Réal plantaient des seringues hypodermiques dans les vastes fesses molles de l’opinion. Peu de grincements. Tout le monde semblait d’accord, à « Spécial Armada », questionneurs et questionnés. À en croire le bon peuple français sélectionné par le central téléphonique de RTZ, les couleurs de peau ne sont qu’apparences sous lesquelles l’homme se révèle identique.

 

On n’entendit qu’une seule fausse note, au cours des premières émissions, lorsque intervint, sur les ondes, un auditeur qui tint absolument à se présenter : « Hamadura, Indien français, ou Français des Indes, comme vous voudrez, né à Pondichéry. » « Vous êtes le bienvenu, monsieur Hamadura », dit la merveilleuse Rosemonde, « en somme, vous représentez l’avant-garde, la preuve vivante de ce qui est possible »… « Vous me faites rire, à défaut de pleurer », coupa Hamadura le bienvenu, « je préférerais être l’arrière-garde, et même le dernier des derniers immigrants indiens. Vous ne connaissez pas mon peuple, sa crasse, son fatalisme, ses superstitions idiotes et son immobilisme atavique. Vous n’imaginez pas ce qui vous attend si cette flotte de primitifs vous tombe sur le dos. Tout changera, dans votre pays qui est devenu le mien, en eux et avec eux vous vous perdrez, vous… » L’instant de stupeur passé, Rosemonde appuya sur le bouton rouge, devant elle, dispositif d’urgence qui permettait de larguer, en direct, l’interlocuteur devenu importun. Vilsberg enchaîna en douceur. « Bavure naturelle », fit-il. « Je crois, Rosemonde, que ce monsieur avait vraiment dit tout ce qu’il avait à nous dire. L’étrange, c’est qu’il soit indien. Sans doute trouverons-nous une explication. Qu’en pensez-vous, mon cher sociologue ? » Le sociologue pensa. Brillante démonstration : « Exaspération des complexes allant jusqu’au reniement de sa propre race… Racisme de classe fréquent chez les peuples de l’Inde : cela ne me surprendrait pas que la peau de ce monsieur soit très claire et qu’il appartienne à la grande bourgeoisie brahmane… » Erreur tactique au central téléphonique. On entendit soudain M. Hamadura qui riait : « Maisje suis aussi noir qu’un nègre… »,

 

disait-il. « Alors, c’est pire ! » fit le sociologue, tandis que Rosemonde se débarrassait définitivement du monsieur, « nous assistons là à un phénomène classique, typiquement colonial, d’assimilation à la classe dirigeante métropolitaine entraînant le mépris du peuple dont on est issu. Le chien du Blanc hait le Noir, c’est bien connu. » Et l’on n’en parla plus. Mais nous reverrons M. Hamadura…

Comme toujours, ce fut Clément Dio, dans La Pensée nouvelle, qui marqua le plus de points. Son admirable numéro spécial sur « la civilisation du Gange » fit réfléchir tous ceux qui croyaient réfléchir. Arts, lettres, philosophie, histoire, médecine, morale, coutumes sociales et familiales, tout y passa, sous les meilleures signatures. Compte tenu de tout ce que les hommes du Gange nous avaient déjà apporté – musique sacrée, théâtre, chorégraphie, yoga, mysticisme, renouveau vestimentaire, bijoux, artisanat – on se demandait sincèrement, la dernière page tournée, comment il était possible que l’on pût plus longtemps se priver de ces gens-là ! Quant à nous, fils spirituels des Grecs, des Latins, des moines judéo-chrétiens et des Barbares de l’Est, peut-être, pour achever l’oeuvre d’art, fallait-il entrouvrir notre porte au Gange si profondément humain, ne serait-ce que pour équilibrer le matérialisme contemporain ? Certes, ce fut écrit prudemment, mais Clément Dio l’écrivit et personne n’y trouva rien d’anormal… Le paradis occidental, l’armada de la dernière chance, l’apport de la civilisation du Gange à l’accomplissement de l’homme, sur ces trois thèmes habilement combinés, la presse trouva son régime de croisière et l’opinion embarqua sans méfiance, d’autant plus que

 

depuis trois jours, on était sans nouvelles de la flotte, repérée pour la dernière fois par des pêcheurs de Madras, quelque part sur le douzième parallèle nord. En somme, un fait divers à la une de l’information, du gâteau à tartiner, mais un fait divers quand même. Rien à voir – si l’on peut employer ce verbe, considérant une opinion aveugle – avec quelque chose susceptible de changer la face du monde. La bête s’en frottait les griffes d’aise. Le pape publia un petit communiqué larmoyant. Quelques évêques sociaux s’agitèrent, l’archevêque de Paris en tête, qui ne manquait jamais ces trains-là, ainsi que des ligues et comités mondiaux humanitaires, animés par le contingent habituel des inconditionnels de la bête. Juste de quoi nourrir le prologue. Sortie tout armée de la cervelle du ministre Jean Orelle, la Commission de coopération internationale pour l’aide à la flotte du Gange tint sa première réunion à Paris. Les fonctionnaires internationaux qui la composaient, rats chevronnés des fromages de l’ONU, vieux routiers de la FAO, de l’UNESCO, de l’UNICEF, de l’UNRWA et de l’OMS, connaissaient parfaitement leur métier et les impératifs de leur existence dorée : ils convinrent d’attendre.

D’Australie vient la seule réaction lointaine digne d’être notée. Isolés dans cette partie du monde, les Australiens ont la particularité d’appartenir à la race blanche. Ils vivent comme des nababs dans leur immense pays vide, assurés de l’inépuisable pactole de leurs mines et de leur bétail, mais, surtout, ils savent lire une carte géographique. À son départ du Gange, l’armada semblait faire route au sud. Au sud s’étend l’Indonésie, qu’il suffit de longer jusqu’au détroit de Timor pour apercevoir l’Australie : l’exact

 

itinéraire des Japonais lors de la guerre du Pacifique, arrêtés juste à temps au détroit de Timor. Réuni comme chaque mardi à Canberra en « conseil de routine » – les peuples heureux et vulnérables savent cacher leurs inquiétudes – le gouvernement publia un communiqué, qui, bien que perdu parmi d’autres textes divers, ne passa pas inaperçu. « Le gouvernement australien », était-il écrit, « juge nécessaire de rappeler que l’entrée des étrangers dans le pays est soumise aux lois de l’Immigration Act et que, quelles que soient les circonstances, ces lois ne sauraient être transgressées ni abolies. » Rien de plus, mais rien de moins. Quand on connaît la sévérité exemplaire de l’Immigration Act australien, qui refoule impitoyablement tout ce qui est jaune, noir ou brun, y compris ses propres aborigènes, on comprend que, pour les Australiens, champions de l’Occident aux antipodes asiatiques, ce rappel prenait la forme d’une sorte de mobilisation des esprits. En termes déguisés, on invitait les Australiens à se cuirasser contre la pitié… et la flotte du Gange à passer au large.

L’Australie est un pays libre, les dépêches de presse n’y sont pas censurées. La nouvelle fit le tour du monde et, dans les pays occidentaux les plus malades, assortie de commentaires fielleux, elle claqua comme une profession de foi raciste. La bête comprit immédiatement que les hostilités, enfin, s’engageaient. Les ambassades australiennes à Londres, Paris, Washington, Rome et La Haye furent assiégées pacifiquement par des foules de jeunes gens hirsutes, mais disciplinés, au cri de : « Ra-cisme-Fas-cisme- Nous som’tous-des-hommes-du-Gange ! » Sauf à Washington, où les « pigs » conservaient quelques déplorables habitudes de

 

violence héritées des « étés chauds », la police se contenta de ceinturer les ambassades de cordons massifs, mais immobiles. Aucun gouvernement démocrate n’osait plus, depuis longtemps, faire lever les matraques au nom du racisme. Au surplus, cela n’aurait pas été nécessaire. Les manifestants se contentaient de manifester en se gardant de rien casser ni de menacer qui que ce fût. On vit même des cortèges attendre sagement les feux rouges pour franchir un passage clouté. Voilà quelque temps déjà que la bête avait compris que la violence travaillait contre elle et qu’elle effrayait l’opinion, au risque de la réveiller en sursaut. La seule violence qu’elle s’était permise, au cours des dernières années et de plus en plus souvent, avait été exercée au nom de causes aussi inattaquables et pures que généreuses : oeuvres d’art volées puis échangées contre rançon au bénéfice de tel ou tel peuple misérable ; avions détournés par des pirates de l’air et passagers monnayés contre médicaments, vivres, vêtements ; banques dévalisées en faveur de populations accablées par un cataclysme ou une guerre civile, etc. Violence humanitaire. Façon comme une autre d’organiser quêtes et souscriptions charitables à l’échelle mondiale. Les gens de bon sens se prenaient la tête entre les mains, impuissants à raisonner sur des données morales bouleversées et, s’ils concluaient que la générosité n’excuse jamais la violence délibérée, ils se gardaient bien de le faire savoir. L’auraient-ils pu, d’ailleurs ? Même lorsque la violence de la bête choisissait de s’attaquer à des inégalités sociales de moindre importance : épiciers roués de coups dans un quartier pauvre, appartements inoccupés pendant l’été envahis par des squatters africains, marchandises

 

volées et distribuées au peuple des bidonvilles, passage à tabac de financiers véreux condamnés par des tribunaux populaires illégaux, séquestration prolongée de patrons abusifs et trop bien choisis… Non ! Personne ne protestait et la justice elle-même, ébranlée dans sa sérénité et ne sachant plus si les lois brimaient ou protégeaient la société, accordait régulièrement les circonstances atténuantes aux prévenus qui sortaient de l’audience, libres et auréolés. De quoi démoraliser ceux qui se croyaient sincèrement honnêtes, hommes et femmes, c’est-à-dire, la quasi-totalité de la nation. Bref, par sa mesure diabolique, la bête avait mis polices et justices occidentales dans sa poche. Bien à l’abri, elle pouvait tranquillement se livrer à ce qu’elle appelait « des prises de conscience de l’opinion ». L’opinion prit donc conscience, une fois de plus, que l’autodéfense « raciste » est une plaie de l’humanité.

En ce qui concerne la véritable prise de conscience du monde occidental, c’est-à-dire la révélation de la menace mortelle et le souci de sa survie, le geste du gouvernement australien ne servit à rien. Pipé, falsifié, tronqué de son contexte – on peut se référer notamment à la photocopie de l’Immigration Act publiée par La Pensée nouvelle en page de couverture – il se retourna contre ce qu’il prétendait défendre : le monde blanc. Souvenons-nous de la réaction d’autodéfense, cruelle, mais sans doute saine, des compagnies de navigation occidentales déroutant leurs navires à plus de quarante-huit heures de route de la flotte immigrante, et cela dès la conférence de presse du ministre Jean Orelle. Sans doute était-il écrit au livre du destin, chapitre des hommes blancs, que les éclairs de bon sens, les sursauts de courage ou, plus simplement, les

 

réflexes de conservation, demeurassent isolés, secrets ou déformés, sans qu’un total s’en dégageât qui pût peser de quelque poids. Peut-être est-ce une explication…

Puis on oublia l’Immigration Act du gouvernement australien, devenu sans objet, car la flotte modifia sa route et mit le cap au sud-ouest. Le monde apprit la nouvelle quand l’armada embouqua le détroit de Ceylan, entre la pointe de l’Inde et la grande île et fut repérée à mi-chemin des deux côtes, au large du Tuticorin, à la sortie ouest du détroit. Un hélicoptère de l’Associated Press la survola à vingt reprises à différentes altitudes, hérissé de téléobjectifs et de grands angulaires. Parmi les photos qui furent publiées dans la presse du monde entier, certaines étaient proprement bouleversantes, exactement aptes à émouvoir les âmes sensibles sans trop les effrayer. Détail étrange, cependant : la photographie en gros plan de l’enfant-monstre à casquette de capitaine, hissé sur les épaules d’un gigantesque Hindou, à l’avant de la passerelle de l’India Star et mesurant la mer de ses yeux fixes, cette photo-là, d’un réalisme insoutenable et propre à engendrer la terreur, ne fut publiée que six fois. Encore le fut-elle par des journaux de faible audience et marqués politiquement d’infamie, comme La Pensée nationale. Faut-il supposer que quelques dévots de la bête, placés à des postes clefs, prirent conscience du caractère épouvantable de cette photo et en court- circuitèrent la diffusion dans les réseaux de distributions des agences ? Ou bien qu’une sorte d’autocensure fut exercée au niveau des rédactions en chef des plus grands journaux occidentaux ? Toujours est-il que l’opinion, dans sa majorité,

 

l’ignora. Peut-être est-ce une explication…

Notons encore, pour la petite histoire, qu’à Paris,

Mohammed, dit « le cadi borgne », tomba par hasard, à un kiosque de la gare du Nord, sur l’enfant-monstre en première page de La Pensée nationale. Il acheta le journal, découpa la photographie, la fixa par quatre punaises au mur de sa cuisine et dit à sa femme Élise, triomphant : « N’est-il pas terrible, le frère qui nous arrive ? S’il débarque par ici, cela va ch… ! » Pensaient également de la sorte les diplomates et étudiants du tiers monde que tout éloignait, cependant – Mercedes, résidences universitaires, costumes croisés, ambassades, draps blancs et succès mondains – de l’épouvantail affamé de l’India Star. Ceux-là se précipitèrent sur les cartes géographiques et plantèrent fébrilement des petits drapeaux de papier, comme s’ils jalonnaient l’itinéraire de la revanche. Réflexe étrange, qui aurait plongé dans la perplexité toute l’équipe sociologique de Boris Vilsberg. Voilà des gens qui passaient leurs vacances à Vichy, qui ne connaissaient plus rien de leurs pays que les cacahuètes servies dans les cocktails, qui refusaient de rendre visite à la vieille mère, au village, parce qu’elle s’obstinait à s’asseoir sur ses talons, et qui appelaient de tous leurs voeux, au plus profond d’eux-mêmes, l’écroulement d’un monde où ils s’étaient enfin frayé un chemin ! Qu’il est tenace, le poids secret de la haine et de l’envie ! Les chiens des Blancs changeaient de camp, tout simplement. Ils aboyèrent beaucoup, suffisamment pour contribuer à assourdir l’opinion, mais à la minute de vérité, nous les verrons se réfugier dans leurs niches, sans doute pour y cacher la haine qu’ils finirent par se porter à eux-mêmes…

 

L’armada de la dernière chance débouqua du détroit de Ceylan et le monde, à nouveau, perdit sa trace.

 

XIX

Dans la longue dépêche qui accompagnait ses photographies prises d’hélicoptère, le journaliste d’Associated Press parlait d’une épouvantable odeur flottant sur la mer, comme une atmosphère dense au-dessus de l’armada. « Irrespirable ! » écrivait-il. « Le pilote et moi, nous avions imbibé de gin nos mouchoirs pour nous en faire un masque. Cela sentait très exactement la m… ! » Cette phrase, non plus, ne fut jamais publiée. La flotte naviguait dans l’océan Indien, vers les îles Laquedives et le canal des 10 degrés, depuis quarante-huit heures déjà, lorsqu’une brise d’ouest répandit l’épouvantable odeur, apportée du large, sur toute la côte des Malabars jusqu’au Cap Comorin, sorte de testament olfactif, jalon putréfié rappelant le souvenir de son passage. Les foules qui peuplaient cette région, surprises, presque terrifiées, levèrent le nez vers le ciel, humant religieusement la nuée. Des relents tenaces traînaient sur la campagne et les villes, si puissants qu’ils réduisaient à néant l’épaisse et familière senteur des bouses de vache séchées, brûlées par des millions de femmes dans des millions de bivouacs et de fours de terre, comme partout en Inde, à l’heure de la maigre cuisine quotidienne. Le Gange émigrant puait, comme jamais l’Inde charnelle n’avait pué.

Sur la flotte, en effet, un souci dominait tous les autres : le combustible. Le riz ne manquait pas, l’eau non plus, mesurés selon les critères de la frugalité endémique. Mais, chaque jour, il fallait

 

cuire le riz, pour un million de passagers embarqués sur cent bateaux. Dès le premier jour, le désordre s’empara de la foule des passagers. Sur chaque bateau, les cuisines d’équipage se révélèrent dérisoires, impuissantes à nourrir les milliers d’individus qui se battaient à leurs portes, sur le pont, et refusaient toute discipline. Des clans se groupèrent, familles d’occasion, tribus géographiques formées pour la durée du voyage, ceux du pont avant, du pont arrière, de la deuxième cale, de l’atelier, etc. Chacune de ces tribus de rencontre organisa sa propre cuisine. Sur les plus grands bateaux, comme l’India Star et le Calcutta Star, on comptait déjà, au large de Ceylan, de l’avant à l’arrière et du pont au fond de la cale, plus de cent popotes où le riz cuisait quotidiennement dans des casseroles, chaudrons, bidons, boîtes de conserve, récipients de toutes sortes sous lesquels on brûlait tout ce qu’on pouvait trouver à bord. Sur ces navires rudimentaires, dès le départ, le bois était rare. Tout y passa : les derniers canots de sauvetage, les cadres des couchettes, les madriers de cale, les cloisons des chambres de veille et des cabines d’officiers, jusqu’aux rares livres des bibliothèques de bord et il fallut toute l’autorité du coprophage pour que soient épargnées les cartes marines, les instructions nautiques et les boîtes à sextant. Se dévorant elle-même les entrailles en milliers de flammes fumantes, peut-être la flotte aurait- elle pu entretenir ses foyers jusqu’au terme du voyage, s’il n’avait fallu alimenter aussi les bûchers.

L’Inde brûle ses morts. L’armada brûla les siens dès son départ. Tout au moins ceux qui mouraient à bord, et non ceux qui tombaient à l’eau, puces infimes chues des flancs de l’armada

 

secouée par le flot. Il en mourait beaucoup, surtout des vieillards et des enfants, déjà épuisés avant de monter à bord, faméliques à bout de résistance que l’espoir insensé acheva. Sur le pont de chaque navire, le Gange émigrant ressuscita les épouvantables crémations de Bénarès. Crémations de pauvres, à l’économique, bûchers maigres et difformes faits d’avirons, de vieux emballages, de planches rouillées et de capots d’écoutille, où les cadavres n’en finissaient pas de se consumer, les entrailles humides surtout, répandant sur la mer une effroyable puanteur. À chaque instant, des membres s’échappaient des bûchers trop étroits, des têtes aux cheveux cramés roulaient jusqu’aux pieds de la foule accroupie. Armés d’une gaffe de marin, les incinérateurs crochetaient dans toute cette viande pour la ramener au centre du foyer dégoulinant de graisse humaine. D’autres attisaient le feu, cherchant avec des pelles, dans la cendre, des trognons de bois pas encore calcinés pour raviver la flamme mourante. Jusqu’au jour où, passé le détroit de Ceylan, la flamme des bûchers s’éteignit, faute de combustible, dans le même temps que moururent, sous des centaines de chaudrons de riz, les dernières braises des foyers de popote. L’Inde est soeur de la mort et mère de ses morts. Le silence se fit sur toute la flotte, tandis que le coprophage consultait l’oracle muet, l’enfant-monstre. Du trou béant de sa bouche, un filet de bave bleuâtre coula. « Qu’on jette les morts à la mer ! » ordonna le coprophage. Mais pour le riz ?

Pour cuire le riz, aucun ordre ne fut nécessaire. Il ne restait qu’une solution, familière à tout Indien. À défaut de bouses de vache, la multitude embarquée brûla ses propres excréments,

 

préparés suivant une technique paysanne éprouvée depuis trois mille ans. Les ponts des navires devinrent des ateliers où d’étranges charbonniers, surtout des enfants, assis sur leurs talons, pétrissaient ferme avec leurs doigts les étrons qu’on leur apportait. Ils les tassaient longuement pour en évacuer le liquide et leur donner la forme ronde d’un boulet, semblable à ceux dont on chargeait les poêles, naguère, chez nous. Le soleil du tropique faisait le reste, qui chauffait les tôles des ponts dont de larges surfaces, évacuées par la foule, furent transformées en séchoirs où des milliers de boulets puants se métamorphosaient en combustible bien sec. D’autres enfants servaient de pourvoyeurs, rapides, malins. L’oeil aux aguets, ils repéraient l’homme ou la femme en train de s’accroupir dans la position de l’animal humain déféquant, et hop ! ils leur plongeaient entre les jambes, s’emparant de la précieuse matière encore chaude pour l’apporter aux pétrisseurs de merde. Ainsi l’armada put-elle cuire son riz tout au long du voyage, répandant sur la mer cette épouvantable odeur dont parlait le journaliste et qui intrigua tant certains navires étrangers, loin sous le vent de la flotte.

À bord, la vie n’était que végétative : manger, dormir, économiser ses forces, méditer sur l’espérance et sur le paradis où ruisselaient le miel et le lait, où des fleuves sages et poissonneux baignaient des champs gorgés de récoltes spontanées. Seuls, les enfants chasseurs d’étrons, courant de-ci de-là, les mains jointes en forme de coupe, animaient cette foule frappée d’immobilité, couchée sur le pont des navires comme des morts alignés au soir d’une bataille. La chaleur aidant, l’inaction, le soleil sur la peau et dans les cervelles comme une drogue, l’espèce de climat mystique

 

où baignait cette multitude et, surtout, l’inclination naturelle d’un peuple pour qui le sexe n’a jamais été synonyme de péché, la chair se mit à bouillonner sourdement. Il naquit, parmi les formes allongées, des mouvements en tout genre. À certaines heures, les ponts des navires ressemblaient à ces bas-reliefs de temple si appréciés par les touristes égrillards ou rougissants, mais rarement sensibles à la beauté de la sculpture et des gestes. Des mains se levaient, des bouches, des croupes, des sexes masculins. Sous les tuniques blanches, coururent des ondes de caresses. Des adolescents passaient de main en main. Des filles à peine nubiles somnolaient, tête-bêche, dans un mol enchevêtrement de bras, de jambes et de cheveux dénoués et lorsqu’elles se réveillaient, se léchaient en silence. On embouchait des verges jusqu’à la garde, des langues pointées trouvaient un fourreau de chair, des femmes masturbaient leurs voisins. Sur les corps, entre les seins, les fesses, les cuisses, les lèvres, les doigts, coulaient des ruisseaux de sperme. Les couples n’étaient plus couples, mais trios, quatuors, familles de chair doucement frénétiques et imperceptiblement extasiées, hommes et femmes, hommes et hommes, femmes et femmes, hommes et enfants, et enfants entre eux jouant, de leurs mains fines, l’éternel jeu du bonheur charnel. Des vieillards décharnés sentaient revivre une force perdue. Sur tous les visages, au-dessous des yeux clos, errait le même sourire calme et serein. On entendait que le vent de la mer, le halètement des poitrines et parfois, un cri, un gémissement, un appel qui réveillait d’autres formes étendues et les faisait se rejoindre dans la communion des corps.

Ainsi, dans la merde et la luxure, et aussi l’espérance,

 

s’avançait vers l’Occident l’armada de la dernière chance.

 

XX

L’océan roulait des eaux clémentes pour la saison, une houle large, sans crête d’attaque, quasi fraternelle, qui portait et poussait la misérable flotte. Parmi les nombreuses explications que nous n’avons cessé de proposer depuis le début de ce récit, il en est une qui vaut peut-être à elle seule toutes les autres : l’inexplicable paix des mers et des océans pendant les presque soixante jours que dura le long cheminement. Il faut croire que la main de Dieu s’empara des cent bateaux, n’en abandonna qu’un de façon que croyants et initiés reconnussent sa puissance et son intervention souveraine, et déposa les quatre-vingt-dix-neuf autres sur le rivage occidental, signifiant au peuple des Blancs qu’il avait assez triomphé ou bien – qui sait ? Peut-être l’apprendrons-nous dans l’autre monde ? – qu’il devait se reforger en une nuit une âme impitoyable s’il voulait encore mériter la faveur et la protection dues au peuple élu.

Au milieu de l’océan Indien, entre l’archipel des Laquedives et l’île de Socotra, le grand remorqueur de rivière qui fermait la marche s’enfonça d’un coup dans l’eau calme et bleue. Surchargé, inadapté à la houle océane, il peinait en queue du convoi depuis le départ du Gange, obligeant le reste de la flotte à ralentir sans cesse pour l’attendre. À défaut de parole et de mobilité visuelle, l’enfant- monstre avait l’ouïe fine. Lorsque les machines de l’India Star stoppaient et que cessaient les trépidations des turbines hors d’âge, ce qui arrivait chaque fois que l’on perdait le remorqueur de vue, le

 

monstre manifestait des signes d’énervement, le visage parcouru de tics et le corps de tremblements. Le coprophage s’en inquiétait, ainsi que l’état-major de l’armada, rassemblé en permanence sur la passerelle de l’India Star. Pauvre remorqueur ! Chargé des plus misérables, des sans-caste, des parias, il avait déjà payé un lourd tribut à la mer. Sa longueur et son poids excessif en faisaient une sorte de bois flotté émergeant à peine de la surface de l’eau. Quand venait une maîtresse vague, elle parcourait le pont sur toute son étendue, sans furie, mais avec une force tranquille, et choisissait au passage ceux qu’elle entraînait avec elle dans le sillage de la flotte. Certains de ces cadavres furent repérés par des navires étrangers qui tournaient autour lentement, dessinant de larges cercles prudents, et puis s’enfuyaient de toute la puissance de leurs machines, ainsi que l’avaient ordonné les compagnies maritimes. Chaque jour, la lisse du remorqueur s’enfonçait un peu plus, en dépit de l’allégement que lui procurait le sacrifice quotidien de plusieurs dizaines de parias. Jusqu’à la minute où, pénétrant à travers une vague à peine plus haute que les autres, il ne reparut pas, laissant à la surface de la mer, comme trace de son existence, trois mille naufragés dont les bras et les mains, agités frénétiquement, formaient une forêt brune au-dessus de l’eau. L’un après l’autre, relayant leurs signaux optiques jusqu’à l’India Star, en tête, les navires de la flotte s’immobilisèrent. L’hésitation dura peu. Sur la passerelle, lorsque le coprophage voulut se retourner vers l’arrière pour tenter d’apercevoir, au loin, quelques scènes du désastre, l’enfant-monstre, toujours enfourché autour du cou de son père, fut saisi de tremblements convulsifs. Des larmes coulaient de

 

ses yeux. Ses moignons, habituellement sans vie, battaient l’air comme les ailes d’un oiseau agonisant. Pivotant sur lui-même, le coprophage fit à nouveau face à l’ouest, à la proue de son navire et au-delà, à la mer libre de cadavres. Cessèrent aussitôt les tremblements du monstre. Renouvelée deux fois, l’expérience suffit et l’on y reconnut l’ordre de marche. L’armada reprit sa route. Dès qu’il fut clair pour tous les naufragés que la flotte les abandonnait, encore vivants, au milieu de l’océan, la forêt de bras et de mains se coucha d’un coup en signe de renoncement volontaire. Dès lors, délivrée du petit poucet souffreteux qui se pendait à ses basques en implorant qu’on l’attende, la flotte augmenta sa vitesse. Cette accélération relative la sauva. Au matin du lundi de Pâques, alors que la flotte n’était échouée que depuis la veille sur nos rivages méridionaux et que le dernier émigrant, dans l’eau jusqu’à la taille, quittait le dernier navire et parvenait jusqu’à la plage, une épouvantable tempête se leva sur la Méditerranée. À quelques heures près, toute l’armada y aurait sombré, corps et biens. Peut- être est-ce une explication ?

Le monde connut ce naufrage une dizaine de jours plus tard. En fait, il aurait dû l’ignorer, puisque la flotte, sans émetteurs de radio, restait muette et qu’au surplus, elle ne demandait rien à personne et ne réclamait aucun secours. Il suffit d’un marin grec ivre, discourant tout seul à une table dans un bistrot du port de Marseille, et d’un vieux journaliste raté qui passait là par hasard, au retour des chiens écrasés. Le journaliste parlait le grec, tout simplement parce qu’il était grec, exilé volontaire du temps des colonels en compagnie de musiciens, comédiens et écrivains

 

aujourd’hui oubliés. Il avait connu son heure de gloire, et puis la Grèce avait passé de mode en se libérant. D’autres opprimés l’avaient remplacée à la une des journaux, car c’est l’idée d’oppression qu’il importe de varier pour la maintenir pantelante, mais vivante, à la face de l’opinion. Il avait donc une revanche à prendre et ce jour-là, il la prit, puisque ses conséquences sont également à classer au chapitre des explications. « Ils étaient des milliers sur la mer », hoquetait le marin grec, l’oeil vrillé au fond de son verre, « tous noirs habillés de blanc, beaucoup vivaient encore, ça je l’assure ! et nous sommes passés à travers, en avant toute, à vingt-cinq noeuds, comme ça ! » Il fit un long geste vif, son bras traversa la table, renversant le verre qui s’écrasa sur le sol. Le journaliste avait saisi cette phrase au vol dans le brouhaha du bistrot. Il s’approcha, demanda quelques précisions et, frappé par l’énormité de la révélation, emmena le marin chez lui, le dessaoula, lui servit à souper et le fit parler. Manifestement, l’homme avait reçu de ses officiers de sévères consignes de silence, mais il est vraisemblable qu’il céda à une importante offre d’argent et, surtout, à un déchirement de sa conscience bouleversée par un spectacle atroce dont il avait été, à la fois, témoin et acteur.

Il ressortait de son récit – timonier breveté, le marin venait de prendre son quart à la barre – que le cargo grec Ile de Naxos, capitaine Notaras, naviguant de Colombo à Marseille par le canal de Suez avec un chargement de bois précieux, et ayant franchi le dixième parallèle à mi-chemin entre Ceylan et Socotra, rencontra sur sa route un premier naufragé qui sembla retrouver la vie à l’approche du navire,

 

levant faiblement le bras au-dessus de l’eau en signe d’appel. La mer était plate, le vent nul. Le capitaine fit stopper le navire et donna l’ordre de mettre un canot à la mer. C’est alors que l’officier de quart, examinant le malheureux à la jumelle, repéra soudain tout autour du survivant de très nombreux cadavres flottant juste au- dessous de la surface de l’eau. Le capitaine saisit à son tour ses jumelles et découvrit droit devant lui, presqu’à perte de vue sur la mer, un océan de corps flottants ou à peine immergés selon qu’ils vivaient ou non. « Les hommes du Gange ! » dit-il. Il rappela le canot qu’on débordait déjà des portemanteaux et fit remettre en route, arrière lente, tandis que l’homme, voyant le navire s’éloigner, fermait les yeux sans un cri et se laissait couler. « Capitaine ! » dit l’officier de quart, « allez-vous les abandonner ? » C’était un tout jeune homme, pâle d’émotion, au bord des larmes. « Vous connaissez les ordres », répondit le capitaine Notaras, « ils sont formels. Et si j’embarque tous ces gens-là, qu’est-ce que nous en ferons, je vous le demande ? Moi, je transporte du bois, c’est tout. Je ne suis pas chargé de favoriser l’envahissement de l’Europe. » Cette fois, le petit officier pleurait franchement : « Vous les condamnez à mort, capitaine ! Vous n’en avez pas le droit ! » « Ah ! vous croyez ! » dit le capitaine, « eh bien ! vous vous trompez ! » Et plaçant le levier du chadburn sur « en avant toute » il ajouta, dans le téléphone-machine : « Donnez-moi le maximum de tours, s’il vous plaît ! » Au timonier, il jeta un ordre : « Comme ça, la barre, et si tu modifies ta route d’un seul demi-degré, je te flanque aux fers pour mutinerie en haute mer ! »

« Comme ça la barre », cela voulait dire : droit devant. Et droit

 

devant, sous la proue du navire lancé à pleine vitesse, commençait le champ marin de fleurs noires aux pétales blancs, morts et vivants balancés par la houle comme une cressonnière humaine. À vingt- cinq noeuds, le cargo grec île de Naxos, par la volonté de son capitaine et la passivité coupable de son équipage, perpétra en cinq minutes un millier d’assassinats. Hormis les actes de guerre, ce fut probablement le plus grand crime de l’histoire du monde jamais commis par un seul homme. Un crime que le capitaine Notaras considérait justement, à tort ou à raison, comme un acte de guerre, probablement commandé par le nom qu’il portait et le souvenir qui s’y rattachait :

En Grèce, les Notaras se vantaient d’appartenir à une très noble et très ancienne maison, sans que l’on sût réellement si ce n’était pas là simple homonymie. Un portrait, dans la cabine du capitaine, montrait un homme de haute taille, aux yeux sombres, au regard énergique, vêtu d’une armure ciselée, le cimier d’or de son casque orné de plumes blanches : Luc Notaras, mégaduc et grand amiral de Byzance, commandant les dernières galères chrétiennes lors de la prise de Constantinople par Mohamet, le Grand Turc. Échappé au massacre et prisonnier des janissaires, il fut conduit devant Mohamet avec deux de ses fils, deux adolescents d’une grande beauté, « cette beauté grecque », écrit l’historien Doukas, « qui, durant des siècles, avait inspiré les artistes et les poètes ». Le Grand Turc avait du goût pour les jeunes gens en général et pour les deux fils de Notaras en particulier, mais, chose étrange en plein sac de la ville, il les voulut consentants et offerts sur le grand lit de soie par leur père. Caprice d’esthète ? Souci de préserver la vraie

 

volupté ? Très droits au milieu de leurs gardiens, les trois Notaras refusèrent en peu de mots. Les deux garçons furent décapités sur- le-champ devant leur père, puis le grand amiral tendit lui-même sa tête au bourreau… Depuis, tous ceux, très nombreux, qui, en Grèce, portent le nom de Notaras, conservent farouchement à l’esprit cette triple mort tragique. Curieusement, c’est hors des frontières de Grèce que se rencontrait le plus fréquemment le nom de Notaras, dans les colonies helléniques de Smyrne, Damas, Alexandrie, Istanbul, de la mer Noire, de Chypre, comme s’il restait aux Notaras, d’une filiation discutable, ce goût dangereux de vivre aux avant-postes de la chrétienté. On trouve un colonel Notaras dans les armées grecques d’Asie Mineure, pendant la guerre contre les Turcs de 1922, un autre chef de guérilla urbaine à Chypre, tous deux responsables d’atrocités. Le capitaine Luc Notaras, commandant le cargo grec Ile de Naxos, ajouta simplement son nom à la liste.

Penché sur la mer, à ses pieds, les mains nouées à la rambarde de la passerelle, le jeune officier contemplait, horrifié, les corps disloqués que les remous de la vitesse précipitaient comme des balles sur la coque du navire. « J’étais comme hypnotisé », raconta le timonier, « j’avais l’impression de piloter un gigantesque char d’assaut et d’écraser sous mes chenilles toute une foule couchée. J’espère que ces gens trouvaient la mort très vite, avant d’être happés par les hélices, à l’arrière. Je ne voyais pas l’arrière, mais des camarades m’ont dit que dans le sillage, il remontait des lambeaux de viande sanglants. Pendant les cinq minutes que tout cela dura, la route du bateau ne varia pas d’un pouce. Je ne sais

 

comment l’expliquer. Au contraire, je m’appliquais de toutes mes forces à tenir ma route bien droite. C’était effrayant. De temps en temps, je regardais le capitaine, me demandant s’il n’allait pas crier : « Assez ! » Eh bien, non ! Il était immobile, les yeux grands ouverts, et il souriait… »

Évidemment, l’affaire causa grand bruit. Naufrage et massacre en même temps, c’était trop pour le fragile Occident ! Publié par un quotidien de Marseille, repris dès le lendemain par l’ensemble de la presse française et des principaux journaux occidentaux, le récit du marin fit le tour du monde et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il exerça des ravages dans l’opinion. Se croyant coupable en bloc, depuis le temps qu’on le lui affirmait, l’opinion occidentale s’imagina, cette fois, être coupable pour de bon, avec un motif précis à la clef. La bête tenait un nouveau symbole, inespéré, le capitaine Notaras, et elle le fit savoir à son de trompe. Luc Notaras entra dans l’histoire atroce du monde contemporain au chapitre des bouchers blancs, chapitre soigneusement tenu à jour par les serviteurs de la bête, qui ne manquaient jamais une occasion de clamer très haut les noms les plus funestes, en vrac et sans nuance, comme une menace, un rappel et un épouvantail. Il n’y eut pas d’affaire Dreyfus. Arrêté à Marseille et jeté en prison, le capitaine Notaras fit l’unanimité contre lui. Alors qu’à n’importe quel assassin, fût-il coupable de crimes horribles, viol et dépeçage de petites filles ou massacre de vieillards à coups de marteau pour cent francs, la justice moderne apporte toujours l’aide de la psychiatrie et l’excuse d’une société mal faite, au geste effroyable du capitaine Notaras on ne chercha pas d’explications profondes. Le capitaine

 

Notaras représentait la race blanche, il était convaincu de haine raciale aveugle, point à la ligne. Et pourquoi cette haine ? auraient pu demander les psychiatres, s’il y avait eu enquête et procès. – En fait, l’enquête fut bâclée sous la pression de l’opinion et le procès, prévu pour le mardi de Pâques, au tribunal d’Aix-en-Provence, n’eut évidemment pas lieu. D’ailleurs, le capitaine s’était échappé dès le soir du dimanche de Pâques, après que les gardiens de la prison d’Aix se furent enfuis eux-mêmes. – Quels souvenirs, quelle prémonition pouvaient éclairer pareil crime, tellement inexplicable qu’il aurait fallu, au contraire, le considérer sous des lumières nouvelles ? À défaut de quoi, on parla de rétablir la peine de mort « en faveur » de Luc Notaras ! L’écrivirent, dans leurs journaux, les plus farouches adversaires de la peine capitale, Clément Dio en tête, lui qui avait pris la défense, notamment, de tant de crimes aussi inexcusables commis au nom du tiers monde par d’innombrables « commandos de libération » en tout genre. À l’évidence, personne ne jugea que le capitaine Nota-ras, en proie à une sorte de délire sanguinaire, s’était peut-être, lui aussi, libéré de quelque chose. Mâchefer, même Mâchefer ! garda le silence. Un instant, l’envie le prit de titrer sur la célèbre phrase de Talleyrand après l’assassinat du duc d’Enghien : « Plus qu’un crime, une faute ! » Mais il y renonça. Qui l’aurait compris ? C’était trop subtil et l’opinion ne savait plus que hurler avec les loups.

Une faute, en effet. Deux notions essentielles à un esprit de résistance de l’Occident, tout au moins à sa mise en garde, furent détruites ce jour-là, ou fortement ébranlées. La notion d’attaque, d’envahissement, qui commençait à se frayer un chemin dans

 

quelques cervelles en dépit de la non-violence évidente de la flotte du Gange et du matraquage par la presse, fit naufrage en même temps que le remorqueur : une faiblesse aussi pitoyable ne pouvait pas, ne devait pas constituer une menace. Quant à la notion de défense, encore moins admise par l’opinion occidentale ligotée dans ses complexes, elle étouffa dans l’oeuf, n’ayant trouvé qu’un anti- champion en la personne de Luc Notaras, l’homme aux mains rouges d’un sang innocent. À son micro, Albert Durfort tira la conclusion : « Nous ne sommes pas des Notaras ! Nous ne serons jamais des Notaras ! » Marcel et Josiane en furent persuadés. Sans doute est-ce une explication…

L’affaire Notaras eut au moins deux résultats pratiques. On put localiser la flotte, dont la dernière position connue datait de son passage au détroit de Ceylan. Sur des centaines de cartes géographiques, des centaines de petits drapeaux se piquèrent plus à l’ouest, après un bond de deux mille kilomètres. Dans toutes les chancelleries du tiers monde, on se frottait les mains, sauf dans les chancelleries arabes, où la jubilation se figea dès qu’il fut clair que l’armada naviguait vers la mer Rouge et Suez. D’autre part, la Commission de coopération internationale, qui s’était transportée à Rome entre-temps, car il y faisait plus chaud en hiver, jugea prudent de s’agiter. Du stade des palabres ronronnantes et des voeux platoniques, on passa à celui de l’enquête sur le terrain, ce qui permet parfois, en plus d’une apparence d’action, d’agréables voyages aux frais de l’internation et ne porte jamais à conséquence : entre l’enquête et la publication du rapport, il se passe généralement tellement de temps que le problème a changé plusieurs fois de

 

forme. Mais cette fois, pas d’agréable voyage des commissaires. L’armada de la faim, sans palaces, sans piscines et sans plages, n’attirait évidemment aucun de ces messieurs. L’enquête fut donc confiée à l’aviation militaire française basée à Djibouti, baptisée pompeusement pour l’occasion « escadrille de solidarité de la Commission de coopération internationale », avec cocardes onusiennes et tout et tout : il faut bien nourrir les communiqués de presse. Les pilotes de « l’escadrille de solidarité » rentrèrent songeurs à leur base. Ils n’avaient jamais rien vu de pareil. Après plusieurs passages à faible altitude au-dessus de la flotte, balancements d’ailes en signe d’amitié et loopings, à la fin, en désespoir de cause, ils durent se rendre à l’évidence : pas une tête ne se leva, pas un bras ne s’agita, pas une main brandissant mouchoir ou linge n’esquissa la moindre manifestation d’intérêt. « Et pourtant », transmit le commandant d’escadrille, « ils sont vivants, ça, j’en suis sûr ! Je les vois d’ici. Il y en a qui mangent, qui bougent, qui font la cuisine, qui marchent sur le pont, qui… parfaitement ! Quant à s’occuper de nous et faire bonjour aux avions, rien ! Ces gens-là se fichent complètement que nous existions ou non ! » Sans doute l’enfant-monstre avait-il donné l’exemple de la dignité. L’armada de la dernière chance entendait jouer seule sa partie. Pour certains, elle n’en devint que plus menaçante. Pour la plupart, cette fierté jusque dans la misère brilla comme une épopée. « Ce ne sont pas des mendiants qui arrivent », commenta Boris Vilsberg au micro de Spécial Armada, « mais des hommes. À cette dignité suprême, que répondrons-nous ? »

D’une prudence exemplaire fut le communiqué de la

 

Commission internationale :

« En ce qui concerne le moment présent, l’opinion peut être

rassurée sur le sort de la flotte immigrante. Repérée par mer calme – suivait la position en longitude et latitude – et en bon ordre de marche, tout semblait normal à bord des navires dont la vitesse atteignait dix noeuds. Aucune demande de secours ou d’assistance n’a été reçue par nos avions, qui ont survolé la flotte toute la journée. Les conditions météorologiques générales dans cette partie du monde prévoient une longue période de beau temps. D’autres missions de reconnaissance seront effectuées à intervalles réguliers pour répondre immédiatement à tout appel de détresse. Aucune précision ne peut être fournie sur la destination finale de la flotte, car aucun débarquement de plénipotentiaires, médiateurs ou envoyés gouvernementaux n’a eu lieu et n’aura lieu à bord de l’armada, sauf s’il devenait clair qu’elle en exprimait le désir. Les gouvernements coopérant à la Commission internationale sont convenus de respecter la libre décision des immigrants, selon le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, inscrit à la charte des Nations Unies. »

Les bons apôtres ! Quel gouvernement sensé aurait voulu toucher à un cadeau aussi empoisonné, sinon pour tenter de l’offrir au voisin ? Et dans ce cas, quelle bataille diplomatique ! Quelles sordides manoeuvres ! Quel chantage à la misère ! Sous les yeux de la sainte opinion écoeurée ! L’Occident n’était plus qu’un jeu de roulette au milieu duquel tournait une boule noire qui n’avait pas encore fait son choix. Et tous ceux qui savaient contemplaient la boule avec effroi.

 

XXI

Alors qu’on la croyait prête à s’engager dans le golfe d’Aden, vers Suez, l’armada fut repérée sept jours plus tard au large des Comores, à l’entrée du canal de Mozambique, faisant route au sud vers le cap de Bonne-Espérance. Pour les avions français qui la découvrirent un soir au retour d’une patrouille de routine, aucun doute n’était permis. C’était bien l’armada de la dernière chance, quatre-vingt-dix-neuf navires alignés sur deux files conduites par deux grands paquebots rouillés, aux cheminées tronquées, dont la silhouette avait été communiquée à toutes les marines et aviations du monde occidental : l’India Star et le Calcutta Star. Le beau temps persistait. Sur l’océan étrangement calme, rien ne semblait menacer la progression inexorable de la flotte du Gange. Mais sans trouver d’explication, on s’étonna de ce changement de route qui avait dû se produire, selon les calculs, en tenant compte d’une vitesse moyenne de dix noeuds, quelque part à l’est de l’île de Socotra, sentinelle avancée au large du golfe d’Aden.

Bien qu’il en tînt la nouvelle secrète et que rien n’en transpirât jamais dans la presse ou les chancelleries, le gouvernement égyptien était intervenu. Il le fit seul, sans consulter ses partenaires arabes, sans informer les organismes internationaux ni les gouvernements étrangers, dans une atmosphère de conspiration et de crainte proche de la panique. La seule idée d’un million d’émigrants au dernier degré de la misère, bloqués dans le canal de Suez à la suite

 

d’un incident de navigation, ou même d’une intervention éventuelle des puissances occidentales, terrorisa les ministres. On les comprend. L’indigence égyptienne a prouvé depuis longtemps ses qualités d’élasticité, mais de là à accepter l’impossible… Diplomatiquement, politiquement et économiquement impensable ! Dans le plus grand secret et la plus grande confusion, ordre fut donné au dernier torpilleur égyptien valide, rescapé des guerres d’Israël, de se porter à la rencontre de l’armada et de la persuader de changer de route. « Par quels moyens ? » demanda l’amiral égyptien. « Dois-je faire usage de mes canons si cela se révèle nécessaire et dans ce cas, quelles seraient les limites à une intervention armée ? » La réponse fut aussi nette qu’ambiguë : « Vous avez carte blanche et qu’Allah vous guide ! Bon voyage ! Fin de transmission. » Les ministres ne souhaitaient pas, visiblement, entrer dans les détails et d’ailleurs, comment l’auraient-ils pu ? Il ne faudrait pas en conclure, cependant, que les ministres égyptiens parlaient à la légère. Dans cette affaire hors du commun où se devinait à chaque instant la volonté divine, ils s’en remettaient de bonne foi à Allah, en fervents musulmans qu’ils étaient. Et Allah les écouta. Qui sait ce que la méthode aurait donné si les peuples d’Occident, en la même circonstance, s’en étaient remis à Dieu nommément, assiégeant les églises comme aux siècles bénis où la peste et les invasions raffermissaient la foi ?

La rencontre eut lieu à six cents kilomètres environ à l’est de Socotra. Elle fut brève. Adossé à un coin de la passerelle, l’amiral égrenait calmement son chapelet d’ambre quand les premières fumées de la flotte apparurent au-dessus de l’horizon, précédant de

 

peu l’épouvantable odeur qui s’épaissit de minute en minute. De toute la vitesse que pouvaient encore donner ses machines après vingt-cinq ans de services et trois guerres perdues, le torpilleur égyptien fonça vers la flotte, puis, parvenu à la hauteur de l’India Star, décrivit un large cercle pour revenir bord à bord avec le paquebot, réduisant l’allure de façon à naviguer parallèlement, juste le temps de transmettre un message. De ce que pensèrent les acteurs de cette rencontre, sur chacun des deux bateaux, il n’y a pas grand-chose à dire. Il était midi et, dans un ciel sans nuages, le soleil flambait comme au sein d’une fournaise. À bord de l’India Star, la foule somnolait. Rien n’aurait pu la tirer de sa torpeur méridienne, sinon l’annonce du paradis promis. Or, l’aspect des marins égyptiens, peau foncée, cheveux noirs, oeil noir, n’annonçait pas le paradis blanc. Quelques passagers levèrent la tête, pour la laisser bien vite retomber dans l’anéantissement du sommeil. Deux ou trois enfants firent des signes d’amitié, vite lassés car les Égyptiens, comme hypnotisés, n’avaient d’yeux que pour la passerelle de l’India Star où un nabot d’aspect repoussant, juché sur les épaules d’un géant, le front ceint d’une casquette à galons d’or, agitait ses bras tordus et sans mains. Eux, pour qui la misère était aussi une compatriote et la difformité physique un spectacle fréquent dans les campagnes et les villes d’Égypte, soudain ils ne la reconnaissaient plus. Cette misère-là, tout entière ramassée dans le visage effrayant du monstre, ils ne l’avaient jamais rencontrée aux pires heures de l’Égypte souffrante et bafouée, misère inspirée, habitée par des puissances obscures, souveraines et invincibles. L’amiral frissonna malgré lui, car il avait reconnu l’incarnation du

 

châtiment. « Qu’Allah protège ceux qui sont menacés ! » dit-il, « et qu’il soit béni pour notre pauvreté ! Envoyez le message ! Il se trouvera bien chez eux quelqu’un qui comprenne l’arabe »… Un officier emboucha le mégaphone. « Dirigez le mégaphone sur la passerelle de l’India Star », ajouta l’amiral, « là se trouvent l’âme et le cerveau de la flotte. Allez ! »

— L’amiral commandant en chef la marine égyptienne salue ses frères et leur souhaite bonne route. Le gouvernement égyptien déconseille fortement le passage de la flotte par le canal de Suez. Le canal n’est pas sûr. Vos plus grands navires risquent de s’y échouer. L’Égypte, pays pauvre, ne peut vous être d’aucun secours. L’amiral a reçu l’ordre de vous transmettre ce message et de s’assurer que vous en tiendrez compte. Bonne chance et que Dieu vous aide ! »

Jumelles braquées sur la passerelle de l’India Star, l’amiral attendit. Comme si d’un bateau qui ne ressemblait à rien de connu ayant jamais flotté sur la mer, pouvait surgir, et par quel miracle, une réponse dans les règles, par mégaphone, pavillons, sémaphore ou porte-voix ! Est-ce que ces gens-là avaient encore la moindre idée de tout cela ? Une sorte d’angoisse l’envahit qu’il n’avait jamais éprouvée, même au plus fort des batailles, quelque chose comme la révélation de l’impuissance humaine devant des phénomènes d’ordre surnaturel. Et ce message ? Dérisoire ! Un texte pour initiés d’état-major, qui ne signifiait pas grand-chose, ne proposait rien et qu’aucune force convaincante n’appuyait. En face, sur l’India Star, la foule, soudain réveillée, se dressa d’un seul mouvement. Le nabot gesticulait toujours, dominant la passerelle, point de mire de milliers

 

de regards.

— Répétez le message, dit l’amiral. Ajoutez que je leur

accorde cinq minutes pour changer de route. Après quoi…

— Après quoi ? demanda l’officier.

— Après quoi, rien… Si ! Dites simplement : Dieu vous guide

sur la bonne route. Et puis, non ! Annulez ! À quoi jouons-nous ! Tout cela ne concerne ni eux ni nous. Alors transmettez ceci : Vous avez cinq minutes pour faire demi-tour, sinon j’ouvre le feu. Dieu vous indique la bonne route ! »

Sur la passerelle de l’India Star, un homme fit un geste, comme s’il avait compris. Il portait une vareuse bleue aux manches barrées de quatre galons, mais pas de casquette. Probablement le capitaine. L’homme montra le nabot, sur les épaules du géant, puis disparut dans la timonerie.

— Armez les canons de DCA, dit l’amiral. Obus traçants. Une seule salve. Pointez-les au-dessus de la passerelle entre le mât et la cheminée, la hausse à quarante-cinq degrés. Attendez mon ordre.

Dégageant son poignet, l’amiral contempla sa montre. Tandis que l’aiguille courait sur le cadran, l’India Star et le torpilleur marchaient toujours bord à bord, droit vers l’ouest, vers Socotra et Suez. L’immense flotte suivait, troupeau docile, aveugle, muet, ignorant. La quatrième minute s’acheva.

— Ouvrez le feu ! dit l’amiral.

Il avait souvent entendu le canon, mais jamais ceux-là ne lui avaient paru produire autant de bruit. Un vacarme effrayant ! Probablement ses nerfs tendus à l’excès en avaient-ils amplifié

 

l’effet ? À moins que… A moins que ces coups de canon n’aient retenti sous un ciel différent, dans d’autres dimensions, se heurtant quelque part à un réflecteur inconnu ? L’amiral reprit confiance. Traçant des lignes de feu au-dessus de la passerelle de l’India Star, la salve se perdit dans la mer. C’est alors qu’éclatant au milieu d’un silence irréel, on entendit quelque chose comme un hurlement qui n’avait rien d’humain, ni d’animal. Une sorte de halètement saccadé, un peu comme le vent soufflant par rafales à travers une caverne vide et sonore. C’était le nabot qui hurlait. Il se produisit en même temps un phénomène incroyable : l’enfant-monstre tourna la tête ! Une seule fois, mais il la tourna ! Quand on sait qu’il n’avait pas de cou, qu’il était incapable d’aucun mouvement, excepté les battements de ses bras mutilés et les tics hystériques de sa face aplatie et qu’au surplus, le clapet de chair qui lui servait de bouche ne s’était ouvert qu’une seule fois auparavant sur un hurlement semblable, au bord du Gange, lors de l’envahissement de l’India Star sous la poussée des émigrants, autant croire au miracle. Ainsi pensa la foule, sur le pont de l’India Star. Ainsi en décida l’état- major de la flotte, groupé sur la passerelle autour du géant christophore. Sans doute existe-t-il une autre explication, plus rationnelle. La terreur de l’enfant-monstre, quand passèrent au- dessus de sa tête des traits de feu dans un bruit de tonnerre, libéra dans sa cervelle malade, l’espace d’un instant, des centres nerveux déconnectés depuis sa naissance. D’où le cri. D’où le mouvement. De nos jours, on explique ainsi, tout naturellement, les miracles de Lourdes, par exemple. Le soleil de Fatima ? Hypnose collective, etc. Dans cette différence essentielle d’interprétation des prodiges,

 

peut-être faut-il voir un signe ? Deux camps se font face. L’un croit aux miracles. L’autre n’y croit plus. Celui qui soulèvera les montagnes est celui qui a conservé la foi. Il vaincra. Chez l’autre, le doute mortel a détruit tout ressort. Il sera vaincu.

L’enfant-monstre avait tourné la tête vers le sud. Sortant de la timonerie où il venait sans doute de consulter ses cartes et de calculer sa route, l’homme en bleu fit un autre signe de la main et son regard croisa celui de l’amiral égyptien. Malgré la distance qui les séparait, ils furent surpris, tous deux, de découvrir dans les yeux de l’autre quelque chose comme du soulagement. La tension tomba d’un coup et la foule se coucha, comme herbe sous le vent. Entre les deux bateaux s’agrandit le fossé liquide, devenant fleuve, puis mer libre. l’India Star s’éloignait, suivi par toute la flotte dont les quatre-vingt-dix-neuf sillages décrivaient un vaste arc de cercle d’un quart de circonférence, vers le sud. Une heure plus tard, elle avait disparu sous l’horizon. Alors s’enfuit le torpilleur. Son retour fut une fuite, semblable à celle des navires d’Occident s’écartant au plus vite de la route de l’armada pour ne pas s’y laisser prendre aux pièges de la pitié. À son bord, un amiral pensif. Un peu dans la peau d’un homme qui a vu un fantôme, se demande s’il l’a vraiment vu et sait qu’on ne le croira pas.

À ce tournant de notre récit, sans doute le destin de l’Occident vient-il d’être scellé. Arrêtons-nous un instant. Le passage par Suez aurait peut-être sauvé l’Occident. Sur les rives de l’étroit canal, aux portes du monde blanc, n’auraient pas manqué certains témoins objectifs pour décrire la vérité, la ressentir comme une menace et dénoncer avec preuves ce monstrueux mariage

 

contre nature : diplomates en poste en Égypte, touristes, hommes d’affaires en voyage, résidents étrangers, journalistes, photographes, tous présents pour regarder passer l’anti-monde, le dévisager, presque à le toucher. Imaginons le tête-à-tête, la confrontation, la révélation de la promiscuité. Cette foule qui souffre et qui pue, vue d’avion, sur des photographies habilement commentées, cette foule-là émeut. Vue de près, défilant lentement sur ses navires de cauchemar à quelques mètres des rives du canal, elle eût inspiré la peur. C’est cette peur salutaire que certains témoins, au-delà d’un aveuglement partisan, au-delà des conventions morales, auraient pu inoculer, juste à temps, à nos pays d’Occident. Il eût été difficile d’étouffer leurs récits, d’effacer leur effroi avant qu’il devînt communicatif. On se fût souvenu du consul Himmans, mort seul sur les bords du Gange parce qu’il avait été le premier à comprendre. On eût mieux expliqué le crime du capitaine Notaras, ou prêté attention aux avertissements d’un homme comme Hamadura, interdit de parole pour crime de lèse-tabou. Si l’armada de la dernière chance avait franchi le canal de Suez…

Or, l’armada faisait route vers Le Cap. La dernière chance, ce fut l’Occident qui la perdit. Et s’il devait en survivre la moindre flamme vacillante, l’affaire des « menaces sud-africaines » l’éteindra définitivement.

 

XXII

L’affaire Notaras s’apaisait, trop vite au gré des maîtres à penser, lorsque éclata l’affaire sud-africaine. Dans la première, le sang coula. Dans la seconde, on ne trouve que des menaces, explicites, mais non suivies d’effet. « Quel dommage », conclut Clément Dio lors d’un comité de rédaction, « que ces salauds d’Afrique du Sud n’aient pas eu l’occasion d’un massacre ! Ne pouvaient-ils jouer leur rôle providentiel jusqu’au bout, non ? » Mais les deux affaires se ressemblent, par le parti qu’on en tira et les séquelles incurables qu’elles laissèrent dans l’opinion. Notons encore que si la flotte était passée par Suez, la conscience universelle eût manqué de temps et de stimulant pour achever la mise en condition de l’Occident. Peut-être est-ce une explication…

La flotte franchissait le tropique du Capricorne pour s’engager sous les latitudes de la République sud-africaine, quand certains journaux modérés d’Occident, probablement inspirés par leurs gouvernements – en France, un grand quotidien du soir – s’avisèrent d’une évidence géographique et économique à laquelle nul n’avait pensé. La flotte du Gange cherchait un paradis. Bon ! On se tenait prêt à l’aider, à l’accueillir, on n’était pas des brutes ! Mais pourquoi prendre tant de risques et poursuivre plus longtemps ce calvaire marin, pourquoi supporter d’autres souffrances alors que le paradis, justement, à bien regarder la carte, se présentait à portée de main : l’Afrique du Sud ! Suivaient des considérations

 

laudatives et doucereuses sur la surface de l’Afrique du Sud, presque le triple de la France, sa faible population, le tiers de celle de la France, son climat prédestiné, son haut niveau technique et économique, ses fabuleuses richesses inexploitées… Dans ces conditions, pour quoi demander à la vieille Europe si lointaine ce qu’elle n’était même pas certaine d’offrir aux émigrants du Gange, malgré sa bonne volonté, en raison de difficultés surmontables, mais néanmoins réelles d’ordre climatique et démographique ? (Pour la petite histoire, notons que ces « difficultés d’ordre climatique et démographique », subtil euphémisme, s’inspiraient d’une intervention secrète et personnelle du président de la République. Timide essai de contre-feu moral qui ne fut pas suivi d’effet.) Venaient aussi des chiffres, bilans, statistiques, plans en tout genre : les ordinateurs répondent à n’importe quoi. Le financement ? Pas de problème. L’Europe se cotiserait. On enverrait argent, machines, techniciens, animateurs, médecins, instituteurs, tout ce que les Sud- Africains jugeraient nécessaire ! (Saluons les premiers symptômes de la panique : d’accord sur tout ! mais pas chez nous ! surtout pas chez nous ! Mais la panique n’est pas la peur salutaire. La panique liquéfie, annihile : nous le verrons.) Dans sa conclusion, l’éditorialiste écartait l’utopie d’un revers de plume. Hypothèse viable, raisonnable, humaine et porteuse d’espérance. Naturellement, il fallait consulter sans tarder le gouvernement sud-africain, prendre langue avec les leaders de la flotte. Peut-être la Commission de coopération internationale…

Ce fut un tollé.

Chez les serviteurs du monstre, on explosa. Apartheid !

 

Nègres en carte ! Dictature de race ! Honte de l’humanité ! La panoplie verbale y passa tout entière. Avec l’Afrique du Sud, bouc émissaire inusable, providence des belles consciences, il y a longtemps que plus personne ne prenait de gants. Confier un million de malheureux à peau noire à de pareils tuteurs, c’était les condamner à l’esclavage ! Arrière ! les modérés, les hommes du compromis ! Les hommes du Gange sont partis librement, et librement choisiront leur destin !… À trop crier qu’on les voulait chez nous, il y avait un risque. Celui d’effrayer l’opinion en exigeant d’elle une décision prématurée, au lieu de l’accoutumer doucement, ainsi que l’on s’y employait jusque-là, au renoncement mortel. Les grands ténors avaient senti le danger. À l’exemple de Clément Dio, ils gardèrent le silence et calmèrent leurs troupes imprudemment engagées – là aussi, faible chance manquée pour l’Occident ! – , pariant sur une réaction violente de l’Afrique du Sud, autrement payante pour eux. C’est exactement ce qui se produisit. L’incident de l’Immigration Act australien, mais amplifié au centuple et offert sur un plateau par des Blancs qui, cette fois, ne mâchaient pas leurs mots !

Assiégés dans leur patrie légitime, ayant rejeté Commonwealth et métropole, tous les ponts coupés derrière eux, l’État-tampon de Rhodésie ayant disparu dans le sang, le poids de l’Afrique pesant à leurs frontières et le poids du mépris du monde aux frontières de leurs consciences, minés de l’intérieur par des armées de pasteurs, de prêtres, de chanteurs et d’écrivains, les Afrikanders ne prenaient plus de gants non plus. Alors que le XXe siècle s’achevait dans la haine inexpiable de l’hégémonie blanche, ils s’obstinaient à proférer

 

des horreurs. Ils le faisaient exprès. Ils y prenaient plaisir. Puisqu’on les abreuvait d’insultes, autant que cela vaille la peine ! Une autre planète, décidément ! Il n’y eut pas de communiqué officiel, mais une brève conférence de presse tenue par le président d’Afrique du Sud en personne. Nous n’en donnerons ici que des extraits essentiels. D’entrée, le Président attaqua, s’adressant au groupe compact des correspondants étrangers de la presse occidentale :

— Comme à l’habitude, je sais que vous êtes venus en ennemis. Tout à l’heure, nos télex et nos téléphones seront à votre disposition pour transmettre au monde entier vos sempiternelles indignations. La république d’Afrique du Sud est une nation blanche où vivent quatre-vingts pour cent de Noirs et non, ainsi qu’on nous le souhaiterait au nom d’une égalité illusoire, une nation noire où vivent vingt pour cent de Blancs. C’est la nuance essentielle. Nous y tenons. C’est une question d’ambiance, de climat mental, vous n’y comprendrez jamais rien. Venons-en au fait. En ce moment, à cent milles au large des côtes de notre pays, très exactement, selon les derniers rapports, à la latitude de Durban, s’avance vers Le Cap une flotte d’envahisseurs en provenance du tiers monde. Ses armes sont la faiblesse, la misère, la pitié qu’elle inspire et la valeur de symbole qu’elle a prise dans l’opinion universelle. Ce symbole est celui de la revanche. Et nous autres, Afrikanders, nous nous demandons sans comprendre par quel masochisme le monde blanc en est venu à souhaiter cette revanche contre lui-même. Ou plutôt, nous comprenons trop bien. C’est pourquoi, ce symbole, nous le rejetons, avec d’autant plus de force qu’il s’agit justement d’un symbole. Pas un immigrant du Gange, pour quelque motif que ce

 

soit, n’entrera vivant sur le territoire de la république d’Afrique du Sud. Vous pouvez poser vos questions.

  1. – Faut-il comprendre, monsieur le Président, que vous n’hésiterez pas à ouvrir le feu sur des femmes et des enfants désarmés ?

— Je m’attendais à cette question. Évidemment, nous tirerons, sans hésiter. Dans cette guerre raciale qui fait rage, la non-violence est l’arme des multitudes. La violence celle des minorités attaquées. Nous nous défendrons. Nous serons violents.

  1. – Supposons que la flotte du Gange ait choisi de débarquer en masse sur les côtes d’Afrique du Sud. Donnerez-vous l’ordre de la détruire tout entière ?

— Je crois que la menace suffira pour décourager l’invasion, car je vais vous donner mon sentiment : cette flotte navigue vers l’Europe et ce genre de question, c’est vous-mêmes qui vous la poserez d’ici à quelques semaines. Mais je veux bien vous répondre sur le principe car c’est ce que vous souhaitez, n’est-ce pas ? Oui, s’il le fallait, nous détruirions cette flotte à la bombe. Hiroshima, Nagasaki, Dresde, Hambourg et autres villes rasées en d’autres temps : qui s’est soucié, à l’époque, du prix payé pour arracher la victoire, de ces millions de victimes civiles et désarmées, en majorité femmes et enfants, brûlées, déchiquetées, ensevelies ! C’était la guerre ! J’étais enfant, mais je m’en souviens très bien : on applaudissait ! Aujourd’hui, la guerre a changé de forme, voilà tout ! Tout ce que je peux ajouter, c’est que si nous devions la faire, nous la ferions tristement…

Ce fut sans doute le seul mot non préparé que laissa échapper

 

le Président, toute agressivité apaisée. Un mot sincère. L’expression navrée d’un homme sensible contraint de tuer son chien devenu enragé. Le mot fit le tour du monde. Le Clunch, hebdomadaire satirique anglais particulièrement féroce, publia son meilleur dessin depuis longtemps. On y voyait le Président sud-africain, au centre d’un cachot, couteau de boucher à la main, penché sur un Hindou squelettique et nu, bras et jambes écartés, lié à un chevalet de torture. Aux murs du cachot, des tenailles, fouets à crocs, carcans à pointes intérieures, bracelets à vis, un gros compteur électrique et un chalumeau à souder. Sur le sol, une baignoire, une roue, une cage de fer emplie de rats. Le prisonnier dégouline de sang et de son oeil valide fixe le Blanc au couteau d’un regard terrorisé. Le visage du Président ruisselle de larmes. Légende : « Hélas ! mon pauvre ami ! c’est la guerre ! Et maintenant je vais être obligé de vous tuer tristement… » Ravivé en couleur, le dessin de Clunch trôna durant une semaine à la devanture de tous les kiosques de France, sur la page de couverture de La Pensée nouvelle. La Grenouille fit mieux encore, sur toute la largeur de sa première page. Cette fois, le Président sud-africain figurait en général boer, débonnaire paysan barbu au gros ventre bardé de cartouchières et de revolvers, pipe aux lèvres et bord du chapeau de feutre relevé sur le côté. Assis au bord de l’eau, il contemple la mer. Autour de lui, la campagne est jonchée de cadavres, de potences garnies de pendus. On aperçoit des barbelés derrière lesquels s’entassent des silhouettes noires. L’énorme Président est assis sur un amas de corps vivants qu’il étouffe de son poids. Au loin, sur la mer, passe la flotte du Gange, bateaux stylisés d’où émergent simplement des

 

bras qui s’agitent. Légende : « Désolé de ne pouvoir vous accueillir chez nous ! Mais nous avons déjà nos nègres heureux… »

Photographiquement agrandis et collés sur des pancartes, ces deux dessins firent le tour des ambassades d’Afrique du Sud dans toutes les capitales occidentales, voilés de crêpe et tendus par des manifestants qui, à la non-violence, ajoutaient cette fois le silence. Nul slogan, nul cri. Les cortèges défilaient lentement, sans un mot. Certains s’étaient entravés bras et jambes avec des cordes, à la façon des chiourmes d’autrefois. À Paris, lors d’une réception officielle, le ministre Jean Orelle refusa la main que lui tendait l’ambassadeur d’Afrique du Sud et lui tourna le dos ostensiblement. « Quel dommage », murmura l’ambassadeur, qui parlait notre langue comme un Parisien, « qu’un ministre fût aussi bouché ! » Ramassé par un échotier, le mot courut Paris. Amplifié par la presse écrite et parlée, il créa un début d’incident diplomatique lorsque Albert Durfort se chargea d’y répondre : « Et quel dommage, monsieur l’ambassadeur, qu’un Africain du Sud fût aussi un boucher ! » Boris Vilsberg fit un autre mot : « Nous voilà désormais blancs de honte ! » « Rouges ! Pas blancs ! » dit Marcel, « sait plus causer français ? » Après quelques instants, Josiane lui répondit : « Blancs de honte, parce que, après des histoires pareilles, on devrait tous avoir honte d’être blancs ! » Et voilà. Trois salons célèbres du XVIe arrondissement condamnèrent leurs portes aux diplomates sud-africains. L’une des hôtesses conclut de façon charmante : « Bah ! On les remplacera par des Nègres, voilà tout ! Croyez-vous qu’il s’en rencontre à Paris de suffisamment pauvres ? Je trouve les diplomates noirs beaucoup trop bien habillés. Ils

 

devraient se surveiller. En ce moment, ils commencent à me choquer. » La vieille Esther Bacouba surgit tout armée des oubliettes de la mode. Elle ne chantait plus, elle fredonnait, sa voix d’or cassée par l’âge, mais sous les cheveux blancs et crépus, le visage noble et beau réussit des miracles. Au Palais des Sports, on s’entassait pour l’entendre. Pour elle, Clément Dio revint à la chanson engagée. Jadis parolier célèbre, on se souvient de certains desestitres:«Paris,jetehais!»ou:«Jesuisunbouctristeetje m’appelle Ahmed », et la si amusante samba : « Mes seins blancs sur tes cuisses café… » Pour Esther retrouvée, il écrivit « La ballade de la dernière chance », sur trois notes arrangées par un cithariste indien. Vingt-cinq couplets. Un bon quart d’heure. Un Palais des Sports saisi par le silence, pétrifié d’émotion, plongé dans l’obscurité et, seule, comme portée sur le podium par un mince pinceau lumineux, la vieille chanteuse noire qui fredonnait, les yeux clos, les mains jointes :

Bouddha et Allah

Sont allés saluer le petit Dieu chrétien

L’ont décloué de sa croix Essuyé son visage déçu L’ont assis parmi eux

Tu nous dois la vie, petit Dieu

En échange, que nous donneras-tu ?

Je vous donnerai mon royaume

Car le temps des mille ans s’achève

Et s’achève le temps des mille ans…

… Entraînèrent petit Dieu dans la ronde

 

Ronde autour de la croix vide

Puis se mirent au travail Charpentiers tous trois ensemble Avec les morceaux de la croix Construisirent un grand bateau Car le temps des mille ans s’achève Et s’achève le temps des mille ans…

S’acheva le temps des mille ans et vogua l’armada de la faim, portée sur trois notes voilées, une cithare et le souffle d’une grande voix brisée, vogua la flotte sur cent mille jukebox, oscar de la chanson, best-seller mondial du disque, tube génial et mortel, glissant sous les néons des drugstores et les électrophones des bourgeois fatigués, repris sous les voûtes des cathédrales par des choeurs de païens à guitare tandis que le vieux prêtre lève un regard soumis vers les anges noirs, dansé dans les soirées d’amour triste, fumé au hasch et à la marijuana, courant les rues et les couloirs du métro par la bouche de jeunes mendiants, et au vent dominant des ondes, dix fois dans la journée et la nuit poursuivant sa route tandis que fredonnent les chauffeurs de poids lourds, les enfants qui s’endorment et les couples qui se déshabillent sans plus se regarder : « Et s’achève le temps des mille ans… » Ah ! La puissance d’une belle chanson ! Paroles du Grand Inconnu, inspirées à Clément Dio. Peut-être est-ce une explication…

Après cela, dans quel recoin de soi-même, au fond de quel labyrinthe d’idées reçues et de sentiments imposés faudra-t-il fouiller pour y trouver un reste d’odieux courage à opposer à la

 

pitié ? Inutile de refaire le compte des mandements d’évêques, éditoriaux de presse, pétitions de ligues, rédactions d’enfants, sermons de professeurs, prises de conscience en tout genre, colloques d’irresponsables, propos de living, mots de salon, larmes vulgaires : bien plus que pour l’affaire australienne, ou celle du capitaine Notaras, le volume s’en est enflé. Sans heurts, car la bête veille à ce que l’opinion se satisfasse dans la passivité. Active, qui sait si elle ne se serait pas brusquement affolée ? L’affaire sud- africaine a rempli son office, pipée comme les précédentes, dénaturée, tronquée de son contexte. Les serviteurs du monstre se réjouissent en secret. Tout est prêt pour le dernier acte.

Dans la machine bien huilée, il y eut cependant un raté, suivi d’une parade sans bavure qui éclaire l’extrême habileté de la bête quand survient un fait qui l’irrite, en travers de ses plans. Après les déclarations violentes de leur Président, on se demande pourquoi les Afrikanders tentèrent quelques jours plus tard de se transformer, de façon inattendue, en soeurs de charité ? La flotte franchissait le cap de Bonne-Espérance et entrait dans les eaux de l’océan Atlantique, route au nord-nord-ouest, s’éloignant déjà des côtes d’Afrique, lorsqu’elle fut abordée pacifiquement par une flottille de chalands de la marine de guerre sud-africaine. Journalistes et photographes, invités par le gouvernement, suivaient l’opération. Elle ne dura pas plus d’un quart d’heure. Personne ne prit pied à bord des navires de l’armada, aucune parole ne fut échangée, suivant les ordres très stricts de l’amiral sud-africain. L’indifférence et le silence dont les immigrants ne se départirent pas un instant auraient d’ailleurs voué à l’échec toute tentative de contact.

 

L’Afrique du Sud se contenta de ravitailler le Gange ! Tout avait été minutieusement préparé. Sacs de riz liés en palanquées, containers d’eau douce, caisses de médicaments furent transbordés en un temps record. Après quoi chacun repartit de son côté, l’armada vers le large et vers le Sénégal, les chalands vers le port du Cap. C’est alors que se produisit l’invraisemblable. Il ne fallut pas moins de toutes les jumelles des officiers et des journalistes, braquées ensemble sur la flotte du Gange, pour que soit admise l’impossible évidence : la flotte rejetait à l’eau tout ce qu’on venait de lui offrir ! Soudain réveillée, la fourmilière s’était animée, comme prise de folie. Sur les ponts des navires, la foule faisait la chaîne. Les sacs de riz passaient de main en main jusqu’au plongeon final dans l’océan où ils coulaient en chapelet. Par groupes d’une cinquantaine, des hommes s’acharnaient sur les containers d’eau, avec leurs épaules, avec des leviers, parvenant à les basculer l’un après l’autre dans la mer. Surnagèrent seules les caisses de médicaments, plus légères, marquant le sillage de la flotte d’un pointillé dansant. Cessa d’un coup le pointillé. Il n’y avait plus rien à jeter. À bord des chalands sud-africains, la stupeur avait ouvert des bouches qui mirent quelque temps à se refermer. A-t-on jamais vu des affamés se conduire de si étrange façon ? De toutes les explications qui furent données sur le moment, celle de l’amiral sud-africain paraît la plus sensée. Débarquant au Cap, entouré par une meute de journalistes qui l’accablaient de questions, l’amiral, mains dans les poches, se contenta de hausser les épaules d’un air profondément dégoûté.

Admirons l’intelligence de la bête ! Applaudissons sa dextérité ! La voilà entravée dans son élan, flairant quelque chose

 

qui la gêne et qui n’est rien d’autre qu’un acte de charité. Tardif, libératoire, entaché de remords, voire enlaidi par d’obscurs calculs, tout ce que l’on voudra, mais très humain quand même. Car il y a eu contact, ou presque. Une main secourable s’est tendue, charnellement. Dans l’opinion molle, voilà qui risque de rendre les Afrikanders tout bonnement sympathiques ! Des racistes sympathiques ? Danger ! Halte-là ! Après cinquante années de bourrage de crâne, l’Occident se retrouve et s’abrite du péril derrière des murailles neuves : catastrophe pour la bête qui voit s’échapper sa proie ! Ah non ! Ce serait trop commode ! Mais ce n’est pas un phénix qui s’est envolé des cendres occidentales, à peine une faible mouche égarée. D’un revers de griffe, la bête l’attrape et l’écrase. Sympathiques, les Africains du Sud ? La bête n’en fera qu’une bouchée !

La presse occidentale nous renseigne avec éloquence. Inutile de lire en détail, les gros titres suffisent : « Cinq questions et leurs réponses sur la pseudo-générosité sud-africaine » (Londres, modéré). « Pretoria : Bon voyage et au plaisir de ne jamais vous revoir ! » (Paris, modéré.) « Chantage à la misère » (La Haye, gauche). « Et s’ils avaient voulu les empoisonner ? » (Paris, gauche à sensation.) « Faire l’aumône ne résout rien » (Turin, modéré). « Afrique du Sud : charité insultante » (Paris, extrême gauche). « Tenez, mon brave, allez voir plus loin si j’y suis ! » (Francfort, gauche.) « Armada : tentative d’empoisonnement déjouée » (Rome, extrême gauche). « Les casse-croûte de Ponce Pilate » (Bruxelles, modéré). « Riz sud-africain au fond de l’eau : l’armada choisit la dignité » (New York, modéré). « Les hommes du Gange refusent le

 

compromis » (Paris, gauche).

Le dernier titre cité coiffait l’éditorial de Clément Dio. Pas une

ligne, dans son journal, sur l’absurde hypothèse de l’empoisonnement. Il ne mangeait pas de ce pain-là. Mais que les chaumières en fussent horrifiées, voilà qui l’arrangeait bien, en toute innocence. Lui se contentait, à son habitude, d’approcher la vérité au plus près. Pas trop, car elle n’était pas bonne à publier sans fard, mais suffisamment pour que sa conscience de bon journaliste en sorte intacte à ses yeux. Un jeu de balance auquel il excellait et qui le rendait redoutable lorsqu’il lâchait la bride à sa sincérité. La vérité, il l’avait devinée, seul ou presque seul. Il l’avait débusquée d’autant plus facilement qu’elle était de même nature que sa haine. L’armada de la dernière chance, sur la route de l’Occident, se nourrissait de haine. Haine quasi philosophique, si pure et profonde qu’elle ne se traduit plus en termes de revanche, de mort ou de sang, mais rejette simplement dans le néant ceux qui en sont l’objet. En la circonstance, les Blancs. Pour les croisés de la faim en route vers l’Europe, les Blancs n’existent plus. On les nie. Le paradis a déjà changé de mains et la haine fortifie la foi. C’est ce que Clément Dio tentait d’exprimer sans se trahir, ni les trahir : « Les hommes du Gange refusent le compromis. »

Ce même jour, Jules Mâchefer reçut un deuxième envoi anonyme, de deux cent mille francs. Sur la première liasse du paquet était épinglée une feuille blanche, avec quatre mots dactylographiés, sans signature : « Ne tardez pas trop ! » Mais cette fois, une main avait ajouté hâtivement, au stylo : « Je vous en prie ! » D’autres tentatives de même nature coururent en secret le

 

nouvel underground. Le directeur d’Est-Radio,où s’illustrait Albert Durfort, reçut à son domicile un million de francs qui ne l’étonnèrent pas trop, accompagnés de cette interrogation : « Faudra-t-il payer les requins aveugles pour entendre un autre son de cloche ? » Lui non plus ne pouvait rien, pas encore. Il le fit savoir à demi-mot.

S’accrochant à son plan de bataille, Mâchefer joua le mort dans sa tranchée. En première page de La Pensée nationale, comme d’habitude, parut la carte géographique où s’inscrivait chaque jour l’itinéraire de la flotte, trait continu pour le chemin parcouru, pointillé pour la route à venir. Au-dessus, un titre en gras, sur huit colonnes ;

PLUS QUE 10 000 KILOMÈTRES AVANT LA VÉRITÉ !

Dix mille kilomètres…

Est-ce loin ? Ou tout près ? Demain ? Ou jamais ? Qu’est-ce qu’on joue de drôle, ce soir, à la télé ?

 

XXIII

Quinze jours plus tard, seul le titre avait changé, marquant la nouvelle position de la flotte : « Plus que 5000 kilomètres avant la vérité ! » Entre-temps, il ne s’était rien passé. Le grand silence. La météo au beau fixe. Familière et lointaine, l’armada invisible sur une route maritime désertée. L’opinion au régime de croisière, acquise au mythe de la fraternité, chantant « La ballade de la dernière chance », écoutant Rosemonde Réal proclamer les résultats de son grand concours de dessins d’enfants. Thème du concours : le Gange chez nous. Sous le haut patronage de M. Jean Orelle, Prix Nobel de la paix, ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement, les meilleurs dessins furent exposés au Petit Palais. Éclairés, encadrés, programmés sur velin, légendés en lettres d’or, classés par sections : à la maison, à l’école, à l’hôpital, à l’usine, aux champs, dans la rue… On avait dépensé beaucoup d’argent. Une publicité monstre, où tout ce qui comptait à Paris voulut placer son écho. Le jour du vernissage vit une telle bousculade de célébrités que l’on reconnut aussitôt l’événement mondain de l’année. Cinq peintres célèbres, belles consciences et milliardaires, solitaires fuyant à l’ordinaire les honneurs dont on les accablait, quittèrent pour un soir leurs châteaux au soleil. Les voûtes du Petit Palais, truffées de journalistes à micro, retentirent de leurs exclamations éblouies. Les jeunes artistes s’étaient particulièrement distingués. Jamais l’enfance irresponsable n’avait prodigué tant de talent. Et

 

personne pour faire remarquer que les chefs-d’oeuvre d’enfants, ces nains à demi fous, relèvent de la psychiatrie. Devant une gouache éclatante où gesticulait sur fond rouge une sorte d’arlequin qui avait un pied noir, l’autre blanc, un mollet noir, l’autre blanc, une cuisse noire, l’autre blanche et ainsi de suite jusqu’au visage divisé en quatre quartiers, le ministre marqua le pas. « Voilà », dit-il, « de la bonne peinture. Il n’y a pas de talent qui ne vienne du coeur, pas de génie sans âme. Méditons la leçon de ces enfants. » Médita M. Jean Orelle, Prix Nobel et ministre, conseiller des grands de ce monde, tandis qu’un léger pincement à l’estomac, une angoisse douloureuse, lui rappelait l’existence de son mas en Provence, douze pièces meublées à son image, un jardin frais, une chaise longue sous les tamaris et un million de squelettes gesticulant au portail… Il n’ajouta pas un mot. On était habitué à ses bizarreries. La presse le décrivit : « bouleversé par l’émotion et fidèle à lui- même ». Fidèle, certes, mais au prix de quels tourments, le renoncement au bord des lèvres et son passé comme une sentinelle armée, montant la garde au ras des paroles, dans cet étroit couloir où la pensée devient phrase. Quant au dessin, il fut vendu cent mille francs au profit de l’accueil aux immigrants du Gange et l’on trouva vingt collectionneurs pour se le disputer. Dieu sait où il est, maintenant, et de quel oeil le regarde son heureux propriétaire…

Peu de chose, en vérité. Jusqu’au pont aérien de São Tomé. Pont aérien : spécialité de l’Occident lorsqu’il lui prend fantaisie de s’intéresser à son prochain. Possède l’énorme avantage de relier très provisoirement deux rives extrêmement éloignées, l’une où se tient le prochain aux abois, éperdu de reconnaissance, l’autre d’où

 

l’Occident, se jugeant à l’abri, adresse des signes amicaux en célébrant le départ des avions. Très commode dans les cas graves, parce qu’il donne bonne conscience. Peut accessoirement servir à quelque chose, bien que ce ne soit pas du tout le motif profond de ses inventeurs. Celui de São Tomé ne servit à rien du tout, sinon à plonger l’opinion dans un début de perplexité. Il fut l’oeuvre de la Commission de Rome, laquelle, tournant en rond au fil de ses séances stériles, jugea le moment venu de risquer une mise sur le tapis. Il était temps. L’ONU parlait déjà de se saisir du problème et qui sait ce que ces gens-là sont capables d’inventer lorsqu’on les laisse jouer entre eux, tiers monde majoritaire, avec l’impérialisme, le racisme et autres joujoux du même genre ? Siégeant seuls à la Commission de Rome, les gouvernements occidentaux tenaient le ballon. Si brûlant qu’il fût, ce n’était pas le moment de faire des passes au tiers monde. Le pont aérien de São Tomé mérite de passer à la postérité. Un monument d’inutilité, quelque chose comme la tour Eiffel.

On s’était avisé qu’en franchissant l’équateur, la flotte du Gange allait se rapprocher des côtes d’Afrique, plus exactement de l’île de São Tomé, république indépendante ex-portugaise qui servit de porte-avions naguère, à l’armée américaine, et dont l’aérodrome offrait encore de beaux restes. Depuis la base de São Tomé, décida la Commission de Rome, on ravitaillerait l’armada. Ce que les Africains du Sud avaient manqué, on le tenterait à nouveau, mais entre gens de bien, pour la bonne cause. On montrerait à ces malheureux, et au monde entier, le vrai visage de la race blanche ! Sur l’aérodrome de São Tomé, ce fut aussitôt la ruée. Le carrousel

 

de la charité, cent avions attendant leur tour d’atterrir sous le ciel plombé de l’équateur. La curée ! Un morceau de choix de bons sentiments. Une pièce montée d’altruisme. Un chef-d’oeuvre de pâtisserie humanitaire, fourré d’antiracisme à la crème, nappé d’égalitarisme sucré, lardé de remords à la vanille, avec cette inscription gracieuse festonnée en guirlandes de caramel : mea culpa ! Un gâteau particulièrement écoeurant. Chacun voulut être le premier à y mordre. Poussez pas ! Il y en aura pour tout le monde ! Jolie fête. L’essentiel était d’en être, l’important de se montrer, le principal restant évidemment de le faire savoir.

L’avion blanc du Vatican se posa seul, nettement détaché, avec plusieurs longueurs d’avance. Toujours et partout, l’avion du Vatican arrivait le premier. À croire qu’on le tenait prêt à partir jour et nuit, chargé de médicaments, de dominicains en jeans et de pieuses missives. Probablement volait-il à la vitesse supersonique des symboles. Pour l’équiper, le pape Benoît XVI{21} se dépouillait de tous ses biens et des dernières apparences du luxe pontifical. Mais comme il survivait encore à travers le monde, surtout dans les paroisses les plus humbles et les plus arriérées, trop de catholiques bornés et superstitieux, incapables d’imaginer un pape pauvre sans apparat, les dons affluaient aussitôt. Avec une régularité navrante, on le refaisait riche. Il voulait rester pauvre. Heureusement que l’avion blanc était là pour le tirer d’embarras ! Un pape sympathique aux médias, qui avait épousé son époque. Bonne page de couverture ! On le décrivait se nourrissant d’une boîte de sardines, avec une fourchette de fer, dans sa petite cuisine-salle à manger sous les combles du Vatican. Quand on songe qu’il habitait

 

Rome, ville éclatante de santé, pétante d’une richesse bien gagnée au fil des siècles, on se dit qu’il y mettait vraiment du sien, cet unique Romain mal nourri. Il restait aussi quelques Romains indécrottables pour l’en mépriser vaguement. Son avion arriva le premier à São Tomé.

Éternel second, mais à peu de distance, atterrit l’avion gris du Conseil oecuménique des Églises. À la différence de l’avion papiste, le choix de ses voyages procédait d’une intention plus sélective et chaque voyage était un combat. En débarquaient des pasteurs de choc, animés d’une haine sacrée pour tout ce qui représentait la société occidentale moderne et d’un amour immodéré de tout ce qui pouvait lui nuire. Dans un communiqué récent qui avait fait quelque bruit, le Conseil oecuménique avait exprimé « sa certitude que la société occidentale moderne n’est pas réformable et qu’il fallait donc la détruire pour élever sur ses ruines, avec l’aide de Dieu, un monde nouveau qui fut équitable pour tous ». La charité est une arme de combat bien commode, dès lors qu’on l’emploie à sens unique. On ne voyait jamais l’avion des pasteurs voler au secours de la détresse non engagée, tremblement de terre en Turquie ou inondation en Tunisie. En revanche, il ravitaillait sans relâche les camps palestiniens, maquis salvadoriens, armées de libération bantoues, partout où la haine l’appelait d’une voix aussi puissante que celle de la misère. Et si la plupart des pasteurs ne joignaient plus, depuis longtemps, d’évangiles à leurs colis de vivres, peu leur importait puisqu’ils le vivaient, leur évangile. « Christ a toujours lutté, tout au long de sa vie, contre les pouvoirs et les religions établies », avait précisé le Conseil oecuménique. Contre le

 

pouvoir blanc et la religion chrétienne, les pasteurs marchaient au combat par misère interposée. Au large de São Tomé naviguait une armée en campagne. L’avion des pasteurs se posa lourdement, bourré de calories jusqu’à l’empennage.

Atterrirent ensuite les avions neutres, volant au nom de la conscience universelle, celui de la Croix-Rouge, notamment, puis les jumeaux suédois et suisse (charité tous azimuts : rempart de la neutralité dorée), les gros cargos aériens des principaux gouvernements d’Europe, dont tous les convoyeurs étaient agents secrets chargés d’une mission identique (savoir où va la flotte ? chez le voisin si possible ?). Enfin, fermant la ronde, ceux que l’on peut appeler les avions cocasses. Le plus beau : un Boeing de l’Ordre souverain de Malte, étincelant comme un chevalier en armure, croix aux quatre triangles frappée sur la queue et les ailes, armes polychromes du Grand Maître déployées comme des moustaches de chaque côté du nez. Tandis que les douaniers noirs de la république de São Tomé, pour qui c’était enfin jour de gloire, inventoriaient d’un air soupçonneux le chargement de l’avion, en sautèrent plus ou moins lestement un lieutenant général échappé du Jockey-Club, un connétable perdu pour le golf du week-end, trois baillis dont un vieux duc, tous titrés comme des Grands d’Espagne, et une noble princesse en voile d’infirmière, dame d’honneur et de dévotion, un sourire radieux aux lèvres, dont les premiers mots, sitôt le pied mignon posé sur le sol africain, exprimèrent une sympathique impatience : « Qu’on me conduise à ces pauvres petits, que j’aille vite les embrasser ! » On dut lui expliquer que les pauvres petits naviguaient quelque part au large, sur le vaste océan. « J’espère

 

qu’ils ne sont pas malades ! » dit-elle, et se tournant vers le vieux duc : « Georges, on ne pense jamais à tout ! Tant de médicaments et pas une caisse de nautamine ! » Femme au grand coeur, néanmoins, célèbre sur tous les hauts lieux de la souffrance où elle accourait, toujours suprêmement à l’aise, se précipitant vers « les chers petits » comme un maniaque de safari sur le gibier. Au moins les attendrissants chevaliers savaient-ils pourquoi ils combattaient : plus de charité, plus d’Ordre de Malte ! Huit siècles de tradition et une caste à sauver : un motif qui en valait bien un autre, cher Georges ! Naïfs et bouffons sont le sel de l’humanité. S’il en reste.

Voici justement l’avion bouffon, décoré de fleurs peintes et de maximes hindoues comme la 2 CV d’un hippy de banlieue : le bimoteur d’un groupe vocal anglais. Les milliardaires chanteurs déchargèrent eux-mêmes leurs caisses. Un chargement invraisemblable ! « Les autres apportent la vie, nous apportons la joie ! » avaient-ils déclaré au moment de quitter Londres. En vrac sur le bord de la piste de São Tomé : deux caisses de farces et attrapes, une d’harmonicas, cinquante cithares indiennes, des électrophones à piles, du parfum pour les femmes, de l’encens, trente kilos de marijuana, du chocolat enrubanné par London Candies and Co, une caisse d’albums érotiques, une autre de bandes dessinées et un feu d’artifice complet, avec le mode d’emploi en indi, « à tirer sur le pont en vue des côtes d’Europe ». Courant d’une caisse à l’autre, les idoles rayonnaient de bonheur. Cabotinage d’histrion malade de la pub ou acte réfléchi, on ne sut jamais ce qui les avait amenés là. Il est vrai que, très vite, le monde occidental eut d’autres chats à fouetter. Noté pour la petite histoire,

 

ainsi que le clou du meeting aérien de São Tomé : bon dernier, mais triomphant, le quadriréacteur d’Air France pavoisé aux sigles et couleurs de la Télévision Française !

Ah ! En avait-on parlé, de cet avion ! Voyage et chargement payés en une soirée ! Soirée folle ! Délire collectif ! Deux cent vedettes, chanteurs, orchestres, écrivains, comédiens, champions de ski, couturiers, play-boys, danseuses, tous courant les avenues de Paris et de la province dans un fracas de parade de cirque, escortés de bataillons de jolies filles quêtant à la mode patriotique, un drapeau tricolore tendu à l’horizontale servant de tronc à ciel ouvert, jamais on ne s’était autant amusé, dans les rues de Paris, notamment, depuis le 14 juillet 1789 ! Au programme unique de toutes les chaînes de télévision et de radio, le beau Léo Béon, idole des livings, cabot de génie, réussit ce soir-là sa meilleure performance. Pour la petite histoire, nous avons noté son coup d’envoi : « Le gouvernement de notre pays expédie à São Tomé ses propres avions. C’est normal. Ce n’est que justice. Mais à la justice un peu sèche, il faut joindre la solidarité et l’amour de l’homme. Nous, peuple de France, nous enverrons à São Tomé l’avion du peuple ! Nous avons deux heures pour le payer. Et deux heures pour nous exprimer. À votre obole, si modeste soit-elle, joignez un petit billet où en dix lignes, pas plus, vous exprimez vos sentiments. L’auteur du meilleur billet gagnera un voyage à São Tomé (entraîné par son vocabulaire, l’admirable Léo Béon !). Il remettra lui-même aux immigrants un recueil de vos meilleurs textes que nous ferons traduire. Donner, c’est bien. Mais dire pourquoi, c’est mieux, etc. » Fermez le ban ! Ce fut un triomphe. Un million

 

de gens dans les rues ! Vingt centres de ville embouteillés ! Tandis que le beau Léo, quand ses dix téléphones blancs lui laissaient quelque répit (« Oui ! la Bastille ? C’est formidable ! On se bouscule ? On s’écrase ? Magnifique ! Le coeur de Paris bat toujours à la Bastille ! Allô ! Marseille ? La Canebière déborde ? Magnifique ! Le coeur de Marseille sait battre à l’unisson ! »), lisait au micro quelques-uns des meilleurs textes. Il en pleurait. Il pleurait de vraies larmes, le monstre ! Et Mâchefer pleurait aussi dans sa mansarde. Mais de rire ! À dix heures, tout était terminé. La France sera toujours la France ! Maigri de cinq kilos, la voix cassée, Léo Béon renvoya le peuple à la niche et de tout coeur merci vous ne m’avez pas déçu, voilà qu’il se prenait pour la conscience des Français et c’était vrai, hélas ! Apparut aussi sur l’écran M. Poupas Stéphane-Patrice, coiffeur d’art à Saint-Tropez, l’heureux gagnant : « Il n’y a plus d’Hindous, il n’y a plus de Français, il n’y a plus que l’Homme et c’est ce qui compte ! » Bravo ! ça, c’est pensé ! Pauvre con. Au matin du lundi de Pâques, M. Poupas Stéphane- Patrice, tremblant de trouille au point de ne plus pouvoir enfiler la clef de sa voiture dans la serrure du contact, s’enfuira de Saint- Tropez à pied, s’écroulera sur la route du nord après vingt kilomètres à la course et sur son corps passeront sans s’arrêter des milliers de voitures conduites par des milliers de Français en débâcle pour lesquels, quinze jours plus tôt, il n’y avait vraiment que l’Homme avec un grand H qui comptait… Marcel et Josiane se couchèrent fourbus. Ils avaient tout vu, couru tout Paris, serré la main de cent vedettes, pour leurs cinquante balles dans le drapeau c’était vraiment donné ! Retrouvant le silence, télé muette, lumière

 

éteinte, draps sous le menton, immobiles et songeurs, les voilà vaguement étonnés de ne se sentir point satisfaits. Trop de bruit ! Trop de battage ! Trop de discours ! Trop d’amour débordant comme un sirop de trop de bouches célèbres ! Et si l’on était allé trop loin ? Trahi jour après jour, perdu dans la forêt des mensonges et des illusions, le bon sens populaire retrouve-t-il les sentiers effacés ? Pas tout à fait. Josiane et Marcel se serrent l’un contre l’autre pour attendre le sommeil. Ils ne le savent pas encore, mais ce qui vient de naître en eux, c’est la panique.

À São Tomé, M. Poupas Stéphane-Patrice pérore pour la presse en compagnie des chanteurs milliardaires. Pour la vingtième fois, il répète : « Il n’y a plus d’Hindous, il n’y a plus de Français, il n’y a plus que l’Homme et c’est ce qui compte ! » On applaudit. Il en remet : « Il n’y a plus d’Anglais, plus de Suisses, etc. » Il est ravi. Léo Béon baise la main de la princesse. Devant les tentes qui se montent un peu partout au bord de la piste, il fera même un mot : « C’est le camp du coeur d’or ! » La formule est reprise par vingt envoyés spéciaux. Les convoyeurs de la charité se congratulent. On s’entend sur un insigne commun, un badge de tissu jaune en forme de coeur. Cinq cents coeurs jaunes cousus sur cinq cents poitrines, y compris celles des agents secrets qui, sur le rivage tout proche, fouillent l’horizon à la jumelle ou se disputent à prix d’or les quelques barques de pêche encore libres. La Commission de Rome a réquisitionné tout ce qui flotte à São Tomé et que propulse un moteur. On est prêt. L’ambiance chauffe. Dominicains et pasteurs conviennent d’un office commun. Les Noirs de São Tomé font de l’oecuménisme sans le savoir : leurs derrières se trémoussent quand

 

le groupe pop’anglais improvise des cantiques. M. Poupas Stéphane-Patrice donne lecture de l’évangile, puis invité à le commenter il en tire la leçon : « Il n’y a plus d’Hindous… Il n’y a plus que l’Homme et c’est ce qui compte. » La foule chante : « Avec les morceaux de la croix, construisirent un grand bateau, car le temps des mille ans s’achève, et s’achève le temps des mille ans… » tandis que le vieux duc, la princesse et la plupart des catholiques présents reçoivent la communion des mains d’un pasteur méthodiste. Mais tous les coeurs s’élèvent d’un même élan vers Dieu, on voit des larmes et des sourires sur les visages, l’émotion s’enfle sous la chaleur de l’équateur comme un fruit obèse, si bien qu’au cri lancé par un guetteur posté sur le rivage : « Voici la flotte ! Voici l’armada ! » c’est d’une seule voix que tous répondent : « Deo gratias ! »

Ce qui suivit tenait du cauchemar ou, au mieux, du mauvais rêve. La rencontre tant attendue eut lieu à deux milles au large de São Tomé. Il fut tout de suite évident que la flotte du Gange ne manifestait aucunement l’intention de stopper. On vit même l’India Star modifier sa route comme s’il se proposait d’éperonner l’un des chalands ! Les chevaliers de Malte, notamment, ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit de leur pilote, lequel fit marche arrière en catastrophe presque sous l’étrave du paquebot et le vieux duc, un instant, crut revenu le temps des galères de l’Ordre au combat contre le Turc. En fait de « chers petits », la princesse, en croyant mourir, n’aperçut qu’un nain difforme, hideux, convulsionnaire, coiffé d’une casquette de marin et qui semblait, de ses moignons tendus, ouvrir les portes de l’enfer. Elle murmura « mea culpa » et

 

s’évanouit gracieusement. Comme personne, parmi les convoyeurs de la charité, n’osait encore imaginer l’impossible, c’est-à-dire un acte d’hostilité volontaire de la part de la flotte du Gange, on crut à un accident heureusement évité, et les chalands de São Tomé tentèrent quand même d’accoster en marche les navires de la flotte. Tentative abandonnée presque aussitôt. Trois colis de riz poussés tant bien que mal sur le pont bas d’un vieux torpilleur rouillé n’y restèrent pas dix secondes. Des centaines de bras s’étaient levés pour les rejeter à l’eau et l’on ne pouvait se méprendre sur le caractère délibéré de ce refus. Sur un autre navire, ce fut une forêt de poings levés, certains brandissant des couteaux, qui accueillit l’un des agents secrets français. Il s’était hissé sur le pont, à la force des bras, par un filin qui traînait le long de la coque et ne dut la vie sauve qu’à son entraînement de commando, saut de carpe en arrière et plongeon sur le dos. Le feu d’artifice anglais retomba lourdement sur ses donateurs du groupe pop, dont il assomma le batteur et blessa le chanteur à l’épaule. Le chaland pontifical s’obstina plus longtemps que les autres, comme un chien têtu s’acharne sur un troupeau. Bord à bord avec le Calcutta Star, il amorçait sa troisième tentative d’accostage quand un cadavre nu, lancé depuis le pont du navire, vint s’écraser avec un horrible bruit mat juste au pied des dominicains. Le corps était encore chaud et souple. Peau blanche, yeux bleus, barbe et cheveux blonds. L’homme avait été étranglé. Lorsque fut dénouée la corde enfoncée dans les chairs de son cou, il fut identifié. On reconnut avec stupeur celui qui avait été, pendant plus de dix ans, jusqu’au dernier concile où il siégeait à titre laïc sur l’invitation personnelle du pape, l’un des plus grands

 

écrivains catholiques, l’un des plus réformistes aussi, célèbre dans tous les milieux intellectuels religieux. Converti subitement au bouddhisme, il avait disparu du monde occidental sans expliquer son geste et n’avait plus écrit une ligne. Certains l’appelaient : l’écrivain renégat. Le dernier des Blancs à l’avoir rencontré vivant était le consul Himmans, au consulat général de Belgique à Calcutta, peu de jours avant le départ de la flotte. Ajoutons simplement qu’il fut enterré secrètement, à la nuit tombée, sur une plage déserte de l’île, en présence des seuls dominicains et que la nouvelle de sa mort ne fut jamais divulguée, ni à São Tomé ni ailleurs. Ainsi en avaient décidé les rares témoins de son assassinat et le Vatican, consulté en code, approuva sans réserve ce choix du silence. Sans doute le pape avait-il jugé qu’un crime aussi odieux et gratuit, perpétré contre l’un des hommes les plus intelligents du siècle, dont le monde entier avait suivi avec passion les efforts prodigieux pour approcher la Vérité, risquait de retourner l’opinion occidentale et de transformer cette mort navrante en crime collectif ? On peut supposer, en effet, qu’une vague d’émotion spontanée, soulevant le monde occidental, l’aurait entraîné à condamner en bloc la misère irresponsable, à la haïr au lieu de l’aimer chrétiennement, l’abandonner à son sort au lieu de la secourir, la rejeter au lieu de l’accueillir. Et le pape avait tant prié Dieu de l’éclairer qu’il ne pouvait certes pas se tromper. Peut-être est-ce une explication…

Quand le dernier navire de l’armada disparut à l’horizon, laissant São Tomé au sud-ouest de sa route, s’étendit sur tout le camp le silence consterné qui suit les défaites inexpliquées. Douloureusement, chacun cherchait à comprendre. Il faut se

 

remettre en mémoire la profonde corrosion des intelligences de ce temps-là pour saisir à quel point il leur était difficile de découvrir, même de concevoir une vérité qui leur crevait les yeux. Aussi ne vint-il à l’esprit de personne que la flotte du Gange avait livré le premier combat d’une guerre raciale inexpiable et que rien n’arrêterait plus la force triomphante de la faiblesse. Désormais, elle ne transigerait plus. Des conversations qui se nouèrent ensuite sous les tentes de São Tomé, se dégageait surtout une immense perplexité. Et puis cette interprétation soudaine, probablement inspirée par les pasteurs, à moins que ce fût par les prêtres catholiques, accueillie comme une délivrance, la fin d’un tourment où les idées reçues tournent stérilement en rond : « Mais oui ! Évidemment ! Ils n’ont pas eu confiance ! C’est clair ! Ils ont cru que nous voulions les empoisonner ! Pauvres gens ! Quelle pitié ! » On n’ajoutait pas que c’était la faute des Africains du Sud mais certains le pensaient et quelques-uns le suggérèrent à demi-mot. Et si, au fond d’eux-mêmes, beaucoup avaient entrevu l’abîme où risquaient de sombrer leurs belles consciences, revenus en Occident, dans leurs pays respectifs, ils n’en présentèrent pas moins une version commune de l’événement. Certes, ils avouèrent leur perplexité. Mais se déclarèrent assurés que seul un malentendu lamentable avait retardé la fraternisation. À l’aéroport de Roissy, devant la presse assemblée, Léo Béon fit encore un mot. Retrouvant son célèbre sourire, juste teinté de la tristesse qui convenait, il dit :

— Il faut apprendre à apprivoiser la misère.

De cet imbécile qui cherchait surtout à conserver la vedette, la

 

bête reçut un renfort inestimable. Nous la verrons bientôt à l’oeuvre. Pour la petite histoire, encore, relevons la réaction spontanée de Clément Dio :

— Ah le con ! dit-il.

Puis il décida son titre de la semaine, en page de couverture : « Il faut apprivoiser la misère ! »

 

XXIV

Deux jours durant, Mâchefer sortit de son mutisme. Le premier jour, deux pages d’un style volontairement dépouillé, mais bourrées de détails et de faits précis, sous le titre : « Français, on vous trompe ! La vérité sur São Tomé. Récit d’un témoin oculaire. Le duc d’Uras nous déclare… » Abonné depuis toujours à La Pensée nationale, le vieux duc s’était présenté chez Mâchefer vingt-quatre heures après son retour. Il tenait à la main un paquet de journaux, toute la presse du matin et celle de la veille au soir. Il semblait très agité. « C’est une infamie ! » dit-il en tremblant. « Où veut-on nous mener ? Je n’ai jamais lu de ma vie quelque chose d’aussi tendancieux ! Et d’aussi habile ! Cela a l’air vrai, mais tout est truqué. J’ai dû m’y reprendre à deux fois pour m’en rendre compte. Tenez ! J’étais sur le bateau de Malte. C’est même moi qui le commandais, capitaine de vaisseau en retraite d’Uras ! Et qu’est- ce que je lis ? Qu’à la suite d’une fausse manoeuvre de mon pilote, j’ai failli me faire aborder par le navire de tête, lequel m’aurait évité en modifiant sa route juste à temps ! Alors que c’est le contraire qui s’est produit ! Je ne rêvais pas, quand même ! l’India Star fonçait sur nous, avec ce foutu nabot sur la passerelle qui gesticulait et tous ces types, à bord, qui nous fixaient du regard comme s’ils voulaient déjà nous tuer ! Et les couteaux, les poings levés ? Qui parle des couteaux ? Apprivoiser la misère ? La bonne blague ! Je l’ai vue, cette misère-là. Je n’en croyais pas mes yeux ! Ils nous haïssent.

 

Peur de l’empoisonnement ? De qui se moque-t-on ? Personne n’a réussi à engager le début du commencement d’un dialogue. Tous ceux d’entre nous qui mirent un pied chez eux se sont retrouvés à la mer, balancés comme des paquets avant même d’avoir pu s’expliquer. J’ai dit tout cela au camp de São Tomé, mais personne n’a voulu m’écouter. « Vous êtes fatigué, monsieur le duc, allez donc vous reposer », voilà ce qu’on m’a répondu ! Je connaissais l’un des dominicains de l’équipage pontifical. Quand j’étais attaché naval à Rome, c’était le confesseur de ma femme. Un moinillon malin comme un singe, avec un nom de mouton : Agnellu. Il a fait son chemin, depuis ! Savez-vous ce qu’il m’a dit ? « Dieu nous a envoyé cette épreuve pour fortifier notre charité. Les intentions divines sont claires ! Si nous ne donnons pas tout, nous n’aurons rien donné. Notre devoir de chrétien est tout tracé, mais d’autres comprendraient mal. Il faut taire certaines vérités parce qu’elles ne sont en réalité que des apparences voulues par Dieu pour que nous méritions notre salut… » N’était-ce pas bien entortillé ? J’en suis resté pantois. Il a fait une petite homélie là-dessus, le lendemain matin, avant de nous quitter et je crois bien que tout le monde l’a avalée comme du bon pain ! Les intentions divines ! On se demande qui les lui avait inspirées, sur terre ou dans l’au-delà ? Remarquez bien que j’ai compris tout cela peu à peu. Il me manquait une pièce au puzzle. À Roissy, hier matin, j’ai pris à part le petit Agnellu. Je lui ai dit : « Mon père ! Et le joli cadeau que vous avez failli recevoir sur la tête ? Ce cadavre tout blanc et tout nu avec sa grande barbe blonde ? » Ça lui a flanqué un choc. Je savais de quoi je parlais, j’ai gardé ma vue de midship et

 

d’excellentes jumelles. Mais il s’est vite repris : « Vous avez des visions, monsieur le duc ! Il ne s’est rien produit de semblable, je puis vous l’assurer. » Tel quel ! Avec un visage bien franc, du genre à mériter le Bon Dieu sans confession. Je lui ai demandé : « Vous me le jurez ? » Je croyais le tenir. Eh bien, non ! ‘Je veux bien vous pardonner vos caprices, monsieur le duc, c’est le privilège de votre âge. Je vous le jure très volontiers. » Et voilà ! Le cadavre, monsieur Mâchefer, je l’ai revu une seconde fois. La nuit, au bout de la plage. Ils l’enterraient. Agnellu a marmonné quelque chose, il a béni la tombe et tous ont filé en courant. Je suis allé sur la tombe. Us l’avaient bien camouflée. Je ne suis pas un charognard, j’ai récité une petite prière et je suis parti moi aussi. Ce que je faisais par là à cette heure ? Je pissais tranquillement, tout simplement. Car je me relève souvent la nuit, à mon âge. Cela m’a valu la dernière pièce du puzzle : ce curé-là mentait sciemment, tout dominicain qu’il est ! Depuis, je n’arrête pas de faire des rapprochements étranges. Parmi tant de prêtres qui s’égarent et nous égarent, combien mentent volontairement ? Monsieur Mâchefer, j’ai peur… ! »

— Mes enfants ! dit Mâchefer à sa jeune équipe, prenez par écrit le récit de M. d’Uras. Questionnez-le à votre guise, puisqu’il est venu pour cela. Je veux un texte net et sans fioritures. Nous tirerons à cent mille exemplaires…

— Cent mille ! s’exclama, un peu plus tard, le chef d’imprimerie de La Grenouille. Vous avez de quoi payer ? J’ai reçu des ordres stricts.

— D’avance ! dit Mâchefer.

Et il sortit une liasse de sa poche. Par crieurs, comme au

 

temps jadis, les cent mille exemplaires furent vendus. C’était peu de chose, mais quand même un début. Mâchefer reprit confiance. Le lendemain parut le second volet du récit, avec un titre-choc, cette fois : « Blanc étranglé, jeté à l’eau par le Calcutta Star ! Mobile ? Haine raciale. »

Les rotatives de La Grenouille stoppèrent après un quart d’heure. Prévenu, Mâchefer descendit :

— Et alors ? Que se passe-t-il ? Vous ne travaillez plus ?

— Grève surprise, monsieur Mâchefer, je regrette, dit le chef d’atelier.

— Grève ? Vraiment ? dit Mâchefer.

Il allait d’un ouvrier à l’autre, plantant son regard dans chaque regard. Silencieux, immobiles, pas un ne répondit.

— Mais vous travaillez contre vous, bougres d’abrutis ! Vous n’avez pas lu mon article ? Vous ne comprenez donc rien !

— C’est la grève, dit encore le chef d’atelier. Excusez-nous. Vous connaissez le droit syndical.

— Où est-il, votre syndicat ? Au deuxième étage ? Dans les bureaux de la direction ?

— C’est la grève, un point c’est tout, répéta le chef d’atelier. Ne vous plaignez pas, vous avez vos dix mille exemplaires, comme chaque jour ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ?

— Et demain ?

— Demain, même chose. Le syndicat du livre, section de

l’imprimerie de La Grenouille, a décidé de se mettre en grève après chaque dix mille et unième exemplaire de votre journal.

— Vous n’avez pas le droit ! C’est une grève politique !

 

— Politique ? Pas du tout. Votre canard tirait à dix mille, c’était très bien pour tout le monde, ici. Nous refusons de faire des heures supplémentaires, voilà tout. L’heure supplémentaire, c’est le prolétaire en esclavage.

— Je me demande, dit Mâchefer, si vous êtes des cons, ou des salauds ?

Il haussa les épaules, puis ajouta en sortant :

— Je crois que vous êtes malheureusement des cons !

— Et voilà, mes enfants ! dit Mâchefer à son équipe quelques

instants plus tard. C’était trop beau. On s’est fait piéger en rase campagne, comme des enfants de choeur ! Il fallait attendre le dernier moment, c’est ce que je dis depuis le début. Je n’aurais jamais dû me laisser aller. Nous voilà presque muets, maintenant. Il faudra chercher une autre imprimerie, si on en trouve une qui ne soit pas syndiquée. En attendant Gibraltar, régime habituel. Titre pour demain : Plus que 4000 kilomètres avant la vérité !

Peut-être est-ce une explication…

Cette fois-ci, la bête rugit. Elle sortit de sa tanière sans se gêner et tout le pays retentit de ses hurlements : « Témoignage d’un vieillard sénile… Les bouffons de Malte… L’aristocratie au secours des privilèges de race… Un entretien exclusif avec le père Agnellu… L’archevêque de Paris désavoue le duc d’Uras… Manifestation silencieuse devant la légation de l’Ordre de Malte, etc. » Commença ce même jour la longue liste de pétitions « pour l’accueil à la flotte du Gange », des milliers de signatures collectées par des centaines de comités, depuis « les Mères chrétiennes » et le « Front de libération des homosexuels » jusqu’aux « Anciens Réfractaires »,

 

en passant par toutes les chapelles intellectuelles, politiques et religieuses avec, en tête des listes, les noms familiers de tous ceux qui, depuis des années, sapaient les consciences du monde occidental à coups de pétition. La belle affaire ! pensait-on, cela ne servait à rien ! Voire ? Goutte après goutte, le poison agit sans douleur, mais au bout du compte, il tue.

Au matin, du samedi de Pâques, alors que la flotte du Gange approchait des côtes de France où elle allait s’échouer dans la nuit, la presse publiait encore de ces listes. Le plus drôle, si l’on y songe, c’est que la plupart de ces signataires de la dernière heure, enfermés chez eux à double tour ou fuyant déjà dans leurs autos, sur les routes de l’exode, s’ils habitaient le Midi, découvraient avec terreur, tous à l’écoute de la radio, cette simple petite phrase qui sonnait dans leurs cervelles, comme un glas : « Ah ! Si j’avais su ! »

Signataires posthumes, en quelque sorte. Moribonds achevés par leurs testaments.

 

XXV

La tentative de secours de São Tomé ne fut jamais renouvelée. Instruits par les rapports des agents secrets, plus véri- diques que les reportages de presse et dépouillés de toute sentimentalité, les Messieurs de la Commission de Rome y renoncèrent. Le temps était passé, qu’ils avaient volontairement perdu, approuvés par leurs gouvernements respectifs, espérant… espérant quoi, au juste ? Les plus lucides d’entre eux se seraient fait hacher plutôt que de l’avouer. Dans les organismes internationaux chargés de problèmes du tiers monde, on ne construit pas une carrière en s’appuyant sur la vérité.

Le samedi des Rameaux, ils se réunirent à huis clos. Aperçue au large du Sénégal, la flotte faisait route au nord, glissant sur une mer d’huile, par un vent nul. Une seule alternative possible : les côtes du Portugal, d’Espagne et de France par l’Atlantique et le golfe de Gascogne, puis l’Angleterre, peut-être, par la Manche ; ou, plus probablement, le virage à angle droit par le détroit de Gibraltar vers la Méditerranée. Dans les deux cas, l’Europe occidentale. A moins que… Le délégué britannique se leva de son siège. Il commença par toussoter discrètement et quand un Anglais tousse de cette façon, personne ne peut douter du sérieux de ses propos :

— Messieurs, dit-il, je sais que notre Commission porte le titre très explicite de « Commission de coopération internationale pour l’aide et l’accueil aux réfugiés du Gange ». Nous en sommes

 

tous conscients. De l’aide, heu… je ne dirai trop rien. De l’accueil, eh bien !… (petite toux, bégaiement) il me semble que… Peut-être avant d’accueillir cette grande famille chez nous, dans un appartement beaucoup trop petit, conviendrait-il de lui faire comprendre que le temps des vacances au pair n’est pas encore tout à fait venu et qu’il lui faut regagner son pays, pour nous permettre de nous organiser afin de mieux la recevoir, d’une façon conforme à ce que l’opinion attend de nos populations prospères. Une réception d’une telle ampleur se prépare. Nous n’en avons pas eu le temps, d’autant plus que… heu… nous n’avons invité personne. Je propose que nous formulions une invitation solennelle, dans un délai convenable à fixer d’un commun accord pour tous les gouvernements intéressés, ceux d’ici et ceux de là-bas. (Ayant siégé pour la Grande-Bretagne à la conférence permanente du désarmement atomique, l’Anglais savait ce que délai veut dire.) Mais qu’en attendant ces circonstances nouvelles que nous appelons de tous nos voeux, la flotte du Gange soit priée de regagner sa base. Par Suez et la route des Indes, le chemin n’est pas très long. Bien entendu, nous l’aiderions de toutes nos forces. Ravitaillement, escorte, assistance sanitaire et technique, remplacement des navires hors d’usage par des transports à nous, simple question d’efficacité…

On approuva. Certains gouvernements, les plus menacés, comme ceux d’Espagne ou de France, s’affolaient en secret. Jusqu’au Sénégal, on pouvait encore espérer un naufrage, un verdict du hasard que l’opinion n’aurait rien pu faire d’autre qu’admettre en pleurant, cérémonies solennelles à la mémoire de,

 

pont aérien pour rapatrier les survivants, promesse d’aide accrue, remords, remords toujours et la vie continue… Mais cette mer incroyablement calme jour après jour, ces conditions météorologiques uniques dans les annales maritimes : inutile de s’illusionner plus longtemps ! La flotte du Gange et le fleuve des mots allaient bientôt se rejoindre. Une rencontre qu’il faudrait payer d’un prix exorbitant, à moins que…

— Le tout, continua le délégué anglais, est de convaincre nos invités. Permettez-moi une comparaison. Chez nous, dans les collèges anglais de la bonne société, lorsqu’un enfant turbulent refuse d’obéir gentiment, on emploie la manière forte. Combien de fois, lorsque j’étais enfant, ne m’a-t-on pas ramené dans le droit chemin en me tirant les oreilles ! À défaut d’autre chose, si la nécessité le commande, je propose ce genre de manière forte.

On y venait enfin ! Mais par quels détours hypocrites ! Maudite sera la race blanche le jour où elle renoncera à exprimer les vérités essentielles, même à voix basse et pour elle-même, faute de mieux ! Nous étions au crépuscule de ce jour.

— Dans le cas précis qui nous occupe, dit un délégué, qu’appelez-vous « tirer les oreilles » ?

L’Anglais ne toussait plus :

— Arraisonner les navires du Gange, par la menace du canon

s’il le faut. Débarquer des équipages armés qui relèveront, de gré ou de force, les équipages du Gange.

— Et si les enfants ne veulent pas se laisser tirer les oreilles ? dit le délégué de la France. S’ils se précipitent tous ensemble sur le maître et que, pris de fureur, ils cherchent à l’assommer ? Le maître

 

devra-t-il se servir d’un revolver ?

— C’est probable, dit l’Anglais.

— Et si le maître ne se sent pas le courage de blesser des

enfants ?

Il y eut un long silence.

— Je ne dis pas que c’est possible, dit l’Anglais. Je dis qu’il

faut essayer. Si nous ne tentons pas l’expérience dès maintenant, nous ne saurons pas, dans huit jours, de quoi nous sommes capables.

— Qui tentera l’expérience ?

— Pour sa part, la Grande-Bretagne ne le souhaite pas. J’ai été autorisé à vous soumettre notre proposition, mais les relations privilégiées que nous entretenons traditionnellement avec les gouvernements du Gange, de l’Inde, du Bengale, du Pakistan…

— L’Italie, dit un autre délégué, doit tenir compte de l’opinion de Sa Sainteté le pape…

Inutile d’entrer dans le détail des télégrammes chiffrés échangés fébrilement entre la Commission de Rome et les gouvernements occidentaux. En France, le président de la République prit une décision aussi rapide que secrète. Seuls furent consultés le chef d’état-major de la marine et le secrétaire d’État Jean Perret. Pour comprendre clairement les raisons de cette conspiration, on se reportera au conseil des ministres qui suivit immédiatement l’appareillage de la flotte dans le delta du Gange…

— Nous tenterons l’expérience, annonça le délégué français. Évidemment, le secret en sera gardé et le résultat communiqué à vos seuls chefs de gouvernement. L’escorteur 322, de la marine

 

française, en patrouille au large des îles Canaries, a reçu l’ordre de faire route au sud pour une mission ultra-secrète. Des instructions détaillées lui sont transmises en ce moment même.

— Et si l’expérience échoue ? demanda quelqu’un.

— Eh bien ! dit l’Anglais, flegmatique, nous nous réunirons à nouveau. Il faudra bien s’entendre sur quelque chose…

Le samedi saint, lorsque la Commission de Rome se fut réunie pour la dernière fois, il n’était déjà plus question de s’entendre. Et pour qui ? Et sur quoi ? Tout craquait. Sauve qui peut ! Chacun poursoi!

 

XXVI

Le dimanche des Rameaux, vers quatre heures de l’après- midi, revenant d’une mission qui fut qualifiée « de routine » sur les documents remis aux autorités sénégalaises, l’escorteur 322 entra dans le port de Dakar. Il n’y resta que cinq minutes, le temps de débarquer son commandant, capitaine de frégate de Poudis, par la vedette du pilote, et virant dans le grand bassin, regagna aussitôt le large. Précisons, pour la petite histoire, que quatre jours plus tard, l’escorteur 322 était de retour à Toulon, en quarantaine sur la rade, équipage consigné à bord, visites interdites et silence radio imposé. À Dakar, une voiture anonyme, conduite par l’attaché naval, en civil, emporta le commandant de Poudis vers l’aéroport, jusqu’à la piste d’envol où l’attendait un mystère 30 de l’armée de l’air française. Villacoublay, dix-huit heures. Le commandant de Poulis, vêtu cette fois d’un costume civil, descendit de l’avion et s’engouffra dix mètres plus loin dans une autre voiture anonyme. À son bord, le secrétaire d’État Perret. L’autoroute, le bois, l’avenue Foch, l’Élysée, le bureau du Président par le couloir intérieur et non par l’enfilade habituelle des bureaux du cabinet, et l’accueillant debout, et seul, le président de la République :

— Commandant, je vous espérais avec impatience ! Si j’avais bien précisé que je ne désirais recevoir aucun rapport télégraphique codé, si complet soit-il, et si j’ai préféré vous faire enlever à Dakar pour vous entendre moi-même, c’est qu’en l’occurrence ce ne sont

 

pas les faits qui comptent le plus, mais… comment dirai-je… l’ambiance.

— C’est ce que j’avais compris, monsieur le président.

— Aussi vais-je modérer mon anxiété. Je tiens à ce que vous vous exprimiez franchement, sans vous presser, en oubliant le style, le vocabulaire, la prudence et la flagornerie en usage dans ce palais. Asseyez-vous. Là, dans ce grand fauteuil. Mettez-vous à l’aise. Voulez-vous un scotch ?

— Volontiers. Cela m’aidera.

— Vous avez raison. Boire un whisky, lorsqu’on débat des problèmes du tiers monde, c’est encore le seul acte gouvernemental raisonnable qui me soit jamais venu à l’esprit. Ces gens-là pérorent à l’ONU, s’offrent des avions à réaction, des coups d’État, des guerres, des épidémies, mais ils se reproduisent comme des fourmis, et des famines les plus meurtrières trouvent encore le moyen de faire proliférer la vie de façon effrayante ! Alors je bois à leur santé ! Évidemment, c’est une image. Mais je crains que nous n’ayons besoin tous les trois d’un autre verre après vous avoir entendu.

— Je le crains aussi.

— M. Perret prendra quelques notes durant notre entretien. Dans cette affaire de la flotte du Gange, il est mon seul conseiller. Les autres… (le Président fit un vague geste de la main.) Bref, nous sommes bien seuls.

— Plus seuls encore que vous ne l’imaginez, monsieur le président, dit simplement le commandant.

— Avant que vous ne commenciez, commandant, je voudrais

 

que vous précisiez un point qui me semble d’une importance primordiale : la composition de votre équipage. Lorsque j’ai décidé cette mission, nous n’avions que vous, sous la main, dans les parages. L’amiral assure que nous ne pouvions pas mieux tomber : équipage de carrière, officiers d’élite. Est-ce vrai ?

— Disons que c’est presque exact. Sur 165 quartiers-maîtres et matelots, 32 appelés seulement, 48 volontaires pour cinq ans et le reste spécialistes de carrière. Bretons en majorité. Un excellent équipage, animé d’un esprit militaire très au-dessus de la moyenne. Évidemment, à l’époque où je servais comme midship, c’était tout autre chose. Mais enfin, par les temps qui courent, de quoi satisfaire le commandant d’un navire de guerre.

— Si je vous pose cette question, commandant, c’est que je me souviens parfaitement que nous avons perdu la guerre d’Algérie – et ce n’est pas hier ! – pour vingt-six raisons dont la plus importante était que nous avions envoyé le contingent. Parachutistes et légion mis à part, une armée d’ombres en proie au doute, travaillée par des forces occultes, une apparence d’armée. Je me souviens aussi qu’un de mes prédécesseurs dans ce bureau m’avait dit une fois – j’étais tout jeune ministre – : « L’armée ? Pfut… ! Y a- t-il encore une guerre qu’elle accepte de faire ? Guerre idéologique ? Perdue d’avance. Guerre populaire ou civile ? Sûrement pas. Guerre coloniale ou raciale ? Encore moins. Guerre atomique ? Plus besoin d’armée, plus besoin de personne. Guerre nationale classique ? Peut-être, mais cela me surprendrait beaucoup ! D’ailleurs, il n’y aura plus de guerre nationale. Alors, à quoi sert l’armée de conscription, je vous le demande ? Elle stimule

 

l’antimilitarisme. Elle engraisse l’objection de conscience et alimente en prétextes et stimulants toutes les subversions morales ! Si vous êtes un jour à ma place, je vous souhaite de ne rien avoir à demander à l’armée, sinon de défiler le 14 Juillet. Et là, vous verrez ! Elle défile de plus en plus mal ! » Malheureusement, ajouta le Président, je crains d’avoir besoin de l’armée…

— Je vois très bien ce que vous voulez dire, monsieur le président. Mon équipage était une armée de carrière, pas une armée de conscription. Les jeunes appelés suivaient le train. Pas plus de lecteurs de La Grenouille ou de La Pensée nouvelle que dans les autres corps de troupe. Pas d’objecteurs de conscience glissés parmi les infirmiers. Pas de militants antinationaux. Du moins, pas à ma connaissance et en tout cas, pas plus qu’ailleurs. Et surtout, pas d’aumônier à bord. Eh bien ! monsieur le président, malgré tout, cela n’a pas été fameux. Pas fameux du tout !

— Racontez.

— J’ai trouvé la flotte facilement, au radar, ce matin à huit heures cinq minutes, par vingt degrés de latitude, à cent quarante- deux milles des côtes de Mauritanie. J’aurais pu aussi bien la dénicher au nez. On aurait dit que la mer pourrissait ! Je me suis dirigé tout de suite en queue de cette espèce d’escadre. Les instructions qui m’avaient été transmises prévoyaient comme premier exercice : « Confrontation de la flotte du Gange avec votre équipage. » Je n’ai pas tout de suite compris ce qu’on attendait exactement de moi. Alors j’ai consulté le dictionnaire. Très utile dans la marine lorsqu’on veut s’exprimer en peu de mots, une vieille recette. J’ai lu : « Confronter. Mettre en présence pour comparer.

 

Comparer d’une manière suivie. » Aucune ambiguïté possible. Dans mes jumelles, je commençais à distinguer pas mal de détails et je vous assure qu’il y avait de quoi surprendre même un homme comme moi, qui s’est déjà frotté à toutes les races et toutes les détresses de la terre. L’esprit dans lequel je devais remplir ma mission m’est alors apparu clairement. J’ai fait sortir tout l’équipage sur le pont, côté tribord. Il ne restait à l’intérieur que les gradés et matelots indispensables à la surveillance des machines, des services électriques et de la sécurité, pas plus de vingt-deux hommes. M’approchant du convoi jusqu’à une distance de cinquante mètres sur ma droite, je l’ai remonté entièrement, depuis le dernier bateau jusqu’à celui de tête, un vieux paquebot qui s’appelait l’India Star. Vitesse du convoi : dix noeuds. Ma vitesse réduite : seize noeuds. Nous avons mis plus d’une heure, comme si nous les passions en revue ! Toute la flotte du Gange a défilé, exactement comme un diorama. C’est ainsi que j’ai traduit : « Comparer d’une manière suivie. »

— Vous avez bien interprété. Moi aussi, je suis un fanatique du dictionnaire. Poursuivez, je vous prie.

— Ce que nous avons vu ? Indescriptible ! En bloc ou en détail, par où commencer ? Compter, d’abord. Mon officier en second, par exemple, n’a pas cessé de compter des têtes. À chaque millier, il traçait un bâton sur un bout de papier. Au bout d’une heure, il était comme fou : neuf cents bâtons. Et puis les détails. Comme dans les vieux films de Pasolini. Des visages d’affamés, la peau sur les os, regards en transe, ou lymphatiques. De temps en temps, un grand type à l’air noble qui émerge de la

 

foule couchée, se campe sur ses jambes et nous regarde calmement, en se grattant jusqu’au sang. Des athlètes ascétiques. À côté de moi, j’entendais le midship de quart murmurer : « Des Spartacus déshabillés… » Déshabillés, ils l’étaient presque tous, mais pas comme on peut l’imaginer. Pas de corps entièrement nus. Ni morgue ni plage au soleil. La peau qui profite d’un mouvement de tunique pour prendre le fiais. Pas de pudeur, pas d’impudeur, pas d’exhibitionnisme, quelque chose comme le résultat de mille ans de promiscuité misérable. Un sein noir décharné qui balaye le pont, quand la vieille se penche. Un pansement purulent qui glisse et découvre un genou rongé. Des épaules sans âge, vieillard ou garçonnet ? Deux râteliers de côtes saillantes. Garçons ou filles ? Les voilà qui pissent : un garçon et une fille. Leurs visages sont très beaux. Ils se sourient puis se recouchent. Une femme qui se traîne dans la foule, ses gros seins émergeant à peine de la surface des corps : une femme naine. Deux cuisses nouées comme des racines. C’est un type qui est assis. Je me souviens de m’être demandé s’il était assis là, sans bouger, depuis le delta du Gange. Un autre visage de femme couchée qui regarde le ciel sans ciller. Elle était morte. Je le sais parce que deux hommes, juste au moment où nous remontions ce bateau, vinrent la saisir par les mains et les pieds et, sans plus de cérémonie, la balancèrent d’un coup par-dessus bord. Elle ne devait pas peser lourd. Sur la passerelle, j’ai vu mes Bretons se signer. Et puis des sexes et des derrières, beaucoup de sexes. Je me rappelle cette jeune femme qui cherchait je ne sais quoi dans son épaisse toison noire. Je suppose qu’elle s’épouillait. Ne parlons pas de tous ceux qui étaient accroupis sur leurs talons, tunique

 

relevée, le derrière à l’air. Pour eux, nous n’existions pas. Je crois, d’ailleurs, que nous n’existions pour personne. Et aussi des corps parfaits, en grand nombre, rapidement entrevus, par morceaux. Je ne voudrais pas donner une impression d’horreur. Ce n’était pas vraiment cela. Peut-être la beauté, surgissant de tant de laideur, devenait-elle plus émouvante parce que auréolée de misère ? Je ne sais comment vous l’expliquer. Sur le Calcutta Star, presque en tête du convoi, il y avait, à l’avant, bien détaché au-dessus de la foule étendue, un dos nu, superbe, d’un noir éblouissant, à moitié recouvert par de longs cheveux en éventail avec, au ras des hanches, une tunique blanche nouée. La tunique est tombée et la fille s’est retournée pour la ramasser. Je pense que c’était une sorte de jeu car il y avait, près d’elle, un affreux petit monstre qui riait. La fille s’est relevée et cinq secondes après, elle s’était complètement drapée dans ce linge blanc. Mais pendant cinq secondes, je n’ai pas détaché mes yeux de la plus belle femme qu’il m’ait jamais été donné d’admirer. C’est aussi la seule qui m’ait regardé, parmi ces milliers de gens. Évidemment, cela n’a duré qu’un instant. Mais si j’en juge par son expression, j’aurais préféré mille fois qu’elle ne se soit pas retournée… En bloc, l’impression était plus forte encore, plus profonde, plus obscure aussi, je ne sais comment l’exprimer. On ne peut que tomber dans les stéréotypes. La masse, la crasse. La masse et la crasse vraies. Le peuple innombrable, l’abîme des misères, l’hallucination de l’horrible, la foire des sexes, le grouillement de la détresse. Le pullulement de la beauté. Dire que c’était un autre monde qui défilait devant nous n’est rien. Je crois que nous n’étions même plus capables d’en juger… Voilà !

 

Équipage de carrière ou non, à écouter son commandant, monsieur le président, vous pouvez imaginer aisément les dégâts ! Voici quelques photos. Elles ont été développées à bord. Désirez-vous les regarder ?

Il y en avait une vingtaine, que le Président examina rapidement, en silence.

— Si le temps des canulars, dit-il enfin, n’était pas révolu, hélas ! je confierais tout cela à un motocycliste de la Garde pour le porter de ma part à notre ami Jean Orelle, avec un petit mot : « Voici vos invités… » Tiens ! Vous avez photographié aussi cet affreux personnage ? Le monstre à casquette de l’India Star ! On m’a communiqué une photo semblable il y a six semaines, prise par l’Associated Press à la sortie du détroit de Ceylan. Malheureusement, peu de journaux l’ont publiée.

Il emporta la photographie et la glissa dans le montant sculpté de la grande glace Louis XVI, entre la glace et le bois, au-dessus de la cheminée. L’enfant monstre prit une dimension nouvelle, comme s’il venait d’entrer et qu’eux-mêmes se retrouvaient à quatre, désormais, dans le bureau.

— Ainsi, dit le Président, voici mon collègue du Gange ! Il paraît qu’en Cyrénaïque, le maréchal Montgomery ne se séparait jamais de la photo de son adversaire Rommel. Il la contemplait longuement avant chaque décision grave. La méthode lui avait fort bien réussi. Avouez que me voilà bien avancé ! Que voulez-vous que je devine, sur un pareil faciès ! Je sais bien qu’il y a la casquette et que j’en ai emmené bien d’autres, dans ma voiture, de l’Élysée à l’Étoile, qui arboraient sur des gueules impossibles des casquettes

 

encore plus impressionnantes, mais tout de même, cette fois, cela ne suffit plus !

Puis, changeant de ton :

— Mon Dieu ! dit-il, c’est épouvantable ! Continuez, commandant. Votre équipage ? Comment a réagi votre équipage ?

— Mal ! monsieur le président. Au moins dans le sens où nous l’entendons tous deux. J’avais disposé tous mes officiers et maîtres d’équipage disponibles sur le pont, mêlés aux matelots. J’ai donc pu me faire une idée très précise. D’abord le silence, très vite, dès le premier bateau que nous avons doublé. Un homme a dit, comme s’il blaguait : « Eh ben, mon vieux ! Ils se gênent pas là-dessus ! » Puis le même, quelques instants plus tard, avec une voix toute changée : « Les malheureux ! » Il semble que pendant une heure, on n’ait plus rien dit d’autre, à bord, que des remarques de ce genre : « Ce n’est pas possible ! » ou « Mon Dieu, les pauvres gens ! » ou bien : « Lieutenant, qu’est-ce qu’on attend pour leur passer des vivres frais ! » ou encore : « Et tous ces enfants, que vont-ils devenir ? » La seule réaction qui sortait de l’ordinaire fut celle d’un vieux matelot sans spécialité. J’ai fait vérifier sa fiche : le quotient intellectuel le plus faible du bord. Il a dit : « Lieutenant ! C’est vrai que tous ces gars-là viennent se refaire une santé chez nous ? » Il avait, paraît-il, de la peine à y croire. Lorsque nous avons remonté l’India Star, le plus peuplé de tous ces bateaux, on n’entendit cette fois plus un mot. L’équipage était comme tétanisé sur le pont. Fin de la confrontation. Ainsi qu’il m’avait été commandé pour seconde phase de ma mission, j’ai donc fait appeler aux postes de combat. Vous savez comme cela se passe, monsieur le président : des petits

 

coups de sirène saccadés diffusés par tous les haut-parleurs du bord. Cela produit un effet très dramatique et très impératif. Mais je n’ai jamais vu un équipage aussi désemparé. Certains se sont mis à jurer. D’autres ont posé des questions auxquelles mes officiers avaient ordre de ne pas répondre. Enfin, l’automatisme a joué. Je commandais un navire de combat unique en son genre, dont l’équipage, j’en suis presque certain, haïssait son commandant, l’uniforme, la marine, eux-mêmes et tout le reste !

— Continuez, commandant, dit le secrétaire d’État Perret. Cette idée vient de moi. Je me souviens exactement de ce qui vous était ordonné : « Simuler la préparation au combat jusqu’à serrer la réalité au plus près, jusqu’à la minute qui précède l’ordre d’engager le feu. »

— Là aussi, monsieur le président, poursuivit le commandant, je pense avoir compris ce qu’on attendait de moi. J’ai servi le grand jeu à mon équipage ! Quand on a un casque sur la tête, une ceinture de sauvetage sur le dos, qu’on est en train d’engager fébrilement des torpilles dans les tubes, qu’on a les mains rivées aux leviers des lance-roquettes ou les yeux collés aux écrans de la salle de tir, et tout cela pendant que le navire vibre de toutes ses tôles et fonce à plus de trente-cinq noeuds, on devient en général un autre homme ! C’est ce que vous vouliez savoir, n’est-ce pas ?

— C’est vrai, dit le Président. Savoir… ! Mais savoir ne signifie pas : espérer. Qu’est-ce que nous espérions ? Rien, probablement. Qu’est-ce que nous pourrions espérer ?

— Rien, en effet, dit le commandant. La machine a parfaitement fonctionné, comme à l’exercice. Escorteur d’élite, cela

 

s’appelle ! Mais sur un navire au combat, la dernière opération qui précède immédiatement le feu est l’inclinaison aux différentes hausses des rampes, canons, lance-roquettes, etc. Que l’opération soit automatique ou non, à distance rapprochée les servants savent très bien sur quoi ils vont tirer. Monsieur le président, à cet instant précis, je ne commandais plus qu’un navire de mutins. Des mutins en pleurs, respectueux, effondrés, tout ce que l’on voudra, mais mutins quand même. J’avais si bien simulé le combat que l’équipage y avait cru ! Sur la passerelle, on n’arrêtait pas de me téléphoner de tous les postes de tir du bateau. Des phrases tout à fait claires, que jamais commandant de navire de guerre n’avait entendues avant moi ! « Ici la tourelle. Commandant ! Commandant ! Nous ne tirerons pas ! Nous ne pouvons pas !… Ici la mitrailleuse avant. Ce n’est pas possible, commandant ! Ne donnez pas cet ordre ! Nous refusons d’obéir ! » Avec une mitrailleuse, c’est vrai, on voit très bien qui on tue… Une seule consolation : le ton angoissé des voix. Des enfants perdus ! Alors j’ai pris le micro, j’ai appuyé sur le bouton qui me met en communication avec tout le navire et j’ai dit : « L’exercice est terminé, mes enfants, l’exercice est terminé. » Ce n’est pas réglementaire du tout. Mais j’étais certainement aussi bouleversé qu’eux…

— Commandant, il y a autre chose, je crois. La troisième phase de votre mission.

— J’y viens, monsieur le président. Malheureusement !

Un quart d’heure plus tard, j’ai repris la parole, dans le sens indiqué par vos directives. Là, j’avais plus de latitude. J’ai fait de

mon mieux. Voici à peu près ce que j’ai dit : « Ici le commandant.

 

Vous venez de participer à un exercice de caractère psychologique sans précédent dans la marine nationale. C’est pourquoi aucune des paroles d’insubordination prononcées tout à l’heure ne sera retenue contre quiconque. Elles sont oubliées. Elles doivent être oubliées. Elles faisaient, si je puis dire, partie de l’exercice. Comprenez-moi bien. Face à un phénomène lui aussi sans précédent, c’est-à-dire l’arrivée pacifique, mais non autorisée et non souhaitée, dans nos pays d’Europe, de cette flotte chargée d’émigrants du Gange que vous avez eu le loisir d’examiner de près et peut-être aussi de juger, eh bien, vous, nous, l’escorteur 322, nous sommes un navire de guerre cobaye. Probablement s’agit-il d’une nouvelle forme de guerre moderne, où l’ennemi attaque désarmé, protégé par sa misère. À cette forme de guerre, nous essayons de nous adapter. Telle est la mission de l’escorteur 322. Imaginez que cette flotte ait choisi de débarquer chez nous, en France. Pour des raisons qui vous seront peut-être apparues tout à l’heure et que le gouvernement a le devoir d’apprécier, il se peut que la marine nationale reçoive l’ordre de s’emparer de ces navires pour les dérouter vers Suez et vers l’Inde qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Évidemment, ce retour forcé s’accompagnerait de toutes les mesures humanitaires que, certainement, vous souhaitez. Dans le cas probable où le gouvernement, pour la sauvegarde de notre pays, estimerait que doit être donné cet ordre d’intercepter la flotte du Gange, nous sommes chargés d’un autre exercice préparatoire particulièrement délicat et qui prendra la valeur d’un test. Dans un quart d’heure, les fusiliers marins et le commando embarqué tenteront l’interception pacifique de l’un de ces navires. Si

 

l’opération réussit, le navire occupé sera aussitôt évacué. Il ne s’agit que d’une répétition générale… » Voilà, poursuivit le capitaine de frégate de Poudis, j’ai terminé en disant quelque chose comme : « Je compte sur vous. » C’était un peu plat, je sais ! Mais qu’aurais-je pu dire d’autre ? Imaginez-vous le vocabulaire militaire classique s’appliquant au genre d’ennemi que nous avions en face de nous ? D’ailleurs, monsieur le président, le vocabulaire militaire ne s’applique plus à rien du tout. De nos jours, il fait rire tout le monde, même les militaires…

— Je sais, dit le Président, et s’il ne s’agissait pas de vocabulaire militaire ! Tout ce qui est simple, net, humain, s’est transformé en lieu commun grotesque… Passons ! Comment s’est terminée l’opération, commandant ?

— Mal ! monsieur le président. Très mal ! J’avais choisi comme objectif un navire pas trop grand, ni trop petit, un vieux torpilleur anonyme, à l’échelle de nos effectifs. Je pensais qu’un navire de guerre, même désaffecté, se prêterait mieux à l’expérience et dépayserait moins nos matelots. Il y avait, environ, deux mille personnes à bord. Mon équipage de prise : deux chaloupes à moteur, trois officiers de quarante hommes armés pour le combat rapproché. Interdiction absolue de tuer ou de blesser, sauf pour défendre sa vie. Je suis d’ailleurs certain que les hommes, là aussi, auraient refusé d’obéir. Pendant une minute, j’ai cru la partie gagnée. Ils sont entrés comme dans du beurre et ont tout de suite occupé, au pied de la passerelle, une tête de pont de quelques mètres carrés. La foule avait reculé et se contentait de les regarder. Mais lorsqu’ils ont fait mine d’avancer vers les portes et les

 

écoutilles conduisant à la passerelle et aux machines, la foule s’est alors brusquement resserrée, « tassée », m’a dit un officier, « comme une muraille de chair ». Ils en ont saisi quelques-uns dans le tas pour se frayer un chemin. Peine perdue. Il aurait fallu trois mille bras pour venir à bout de cette multitude. Le commandant du détachement a fait mettre en joue. Puis les sommations d’usage, lentement. Dans n’importe quelle langue, c’est quelque chose que l’on comprend. La foule n’a pas bougé d’un pouce. À la hauteur des canons de mitraillettes, de très nombreux visages d’enfants, avec de grands yeux ouverts qui n’avaient même pas peur. L’équipage semblait avoir réalisé pleinement le sens de sa mission, car nous sommes allés au-delà du possible, jusqu’à l’ordre de tirer, jusqu’au feu de salve. Au-dessus des têtes, bien entendu, mais il y avait un risque. Monsieur le président ! (le commandant eut un petit rire triste) vous pouvez être fier de votre marine de guerre ! Remarquablement entraînée, disciplinée ! Pour tirer sur ordre à côté de l’objectif, elle n’a pas son pareil ! Une jolie marine de dissuasion. Mais la dissuasion se joue à deux, entre initiés qui se comprennent. Les hommes du Gange ne savent pas jouer. Pas même le début d’une panique, pas un geste de recul ! Au contraire, le mur de chair s’est avancé, il s’est même refermé sur mon détachement. Mes hommes se sont battus, à coups de pied, de poing, de crosse, contre des gens qui, eux, ne se battaient pas, mais se contentaient de pousser ! Ils étaient deux milles à pousser ! Contre quarante-trois. Ceux qui tombaient, assommés par les nôtres, étaient aussitôt happés dans la foule et remplacés par d’autres. Pour se maintenir, il aurait fallu faire feu pour de bon et les

 

tuer. Le détachement a rembarqué par miracle. Il manquait deux hommes, deux matelots. Leurs corps nous ont été rendus, jetés par- dessus bord. Aucune trace de blessure volontaire, par couteau ou poignard. Pas de strangulation. Piétinés, tout simplement. Victimes de personne. Ou exécutés par une multitude, ce qui revient au même. Noyés par un raz de marée de chair et d’os. Noyés, c’est le mot. Je n’ai rien à ajouter, monsieur le président, sinon que vous ne devez plus compter sur l’escorteur 322. Désormais, ce n’est qu’un bateau malade, un corps sans âme.

— Et son commandant ?

— Ne vaut guère mieux, monsieur le président. Je deviens fou

à force de réfléchir. Il ne reste qu’une alternative. Accepter ces gens-là chez nous, ou torpiller tous leurs bateaux, la nuit, sans distinguer les visages de ceux que l’on assassine, puis fuir aussitôt en les laissant mourir sans avoir la tentation de sauver les survivants, et enfin se tirer une balle dans la tête, vite et proprement, mission accomplie.

— Le pilote d’Hiroshima est mort paisiblement dans son lit, à quatre-vingt-trois ans.

— Autres temps, monsieur le ministre. Depuis, les armées d’Occident ont fait l’apprentissage du remords.

— Commandant, demanda le Président, si je donnais cet ordre, l’accepteriez-vous ?

— J’y ai pensé longuement, monsieur le président. Ma réponse est : non. Je suppose qu’elle était incluse dans « l’exercice de caractère psychologique » ?

— Elle l’était, en effet. Je vous remercie. Prenez quelques

 

jours de repos et rejoignez votre navire, à Toulon. Bien entendu, pas un mot à quiconque.

— Croyez bien qu’avoir vécu cela me suffit. Je ne me sens nul désir d’en parler. L’un des deux matelots s’appelait Marc de Poudis. C’était mon fils.

Il sortit.

— Qu’en pensez-vous, monsieur Perret ?

— Qu’avant d’engager le combat, vous n’avez plus de

marine. Et comme il y a déjà longtemps que l’arrière vous a lâché, il ne vous reste plus que l’armée. En rameutant les régiments de carrière, peut-être subsiste-t-il un espoir ?

— De carrière ! de carrière ! Vous avez vu le résultat ?

— On peut encore trouver dix mille hommes pas forcément enclins à se laisser attendrir. Il doit bien survivre quelques bataillons de brutes, dans l’armée de terre ou dans la police ? Et surtout, la confrontation se posera en termes nettement différents : si vous interdisez l’entrée des immigrants du Gange d’une façon solennelle et publique, leur débarquement chez nous, désarmés ou non, se changera par le fait en acte d’hostilité. Tout au moins pour l’armée. L’ennemi putatif deviendra l’ennemi sur le terrain. Il aura risqué un pas de trop alors qu’en mer il était encore intouchable, chez lui.

— Vous y croyez ?

— Faiblement, mais on peut essayer.

— Je vous donne carte blanche, monsieur Perret. Voyez

l’état-major immédiatement. Établissez des plans. Sondez les principaux chefs de corps, mais que rien ne transpire de tout cela dans la presse ou dans l’opinion. D’après les estimations de

 

l’amiral, il semble qu’il nous reste à peine huit jours. Tenez-moi au courant. Ma porte vous est ouverte jour et nuit.

 

XXVII

À trois heures de l’après-midi, le vendredi saint, l’armada de la dernière chance franchit le détroit de Gibraltar et pénétra dans les eaux de la Méditerranée. Dès qu’apparurent les côtes d’Europe, nettement découpées sous le soleil, il se produisit sur tous les bateaux de la flotte un intense mouvement. Des milliers de bras s’agitèrent, comme forêt sous le vent, tandis que montait vers le ciel une mélopée lente et puissante, action de grâces ou incantation. Chants et balancements des bras ne devaient pas cesser avant le matin du lundi de Pâques. C’est également à trois heures précises, ce même vendredi, que l’enfant-monstre, hissé sur les épaules du coprophage, fut saisi d’un spasme qui lui tordit le tronc et les moignons de bras, spasme terrible qui le laissa sans vie et sa tête, soudée à son corps sans cou, s’inclina imperceptiblement. De façon incroyable, ce mouvement fut perçu de la flotte entière, si bien qu’au même instant se libéra sur tous les ponts la mélopée triomphale. Phénomène de catalepsie. À la première minute du dimanche de Pâques, dans le fracas de quatre-vingt-dix-neuf étraves s’enfonçant sur les plages et les rochers de la côte française, le nabot se réveillera et poussera un grand cri que le vieux M. Calguès, dans sa maison sur les collines, entendra parfaitement, se signant et murmurant : « Vade rétro, Satanas… »

 

XXVIII

L’annonce du franchissement de Gibraltar fut aussitôt connue dans toute l’Europe, mais l’Espagne en reçut brutalement le premier choc. Des célèbres processions qui parcouraient ce jour-là les rues de toutes les villes d’Espagne, ne survivait plus, et depuis longtemps, que le spectacle traditionnel, folklorique et toujours aussi coloré, pénitents en cagoule, musiques militaires, curés déguisés en curés d’an-tan, pour la plus grande gloire et le plus grand profit des syndicats d’initiative. On y conduisait les enfants, on prenait des photos, mais quelques vieilles femmes, seulement, priaient et s’agenouillaient au passage de la croix. Ce vendredi saint là, tandis que les transistors diffusaient la nouvelle à tous les bulletins d’information, les processions, curieusement, retrouvèrent une âme. La métamorphose fut de courte durée mais la foule, à genoux, chanta les vieux cantiques, et ceux qui avaient oublié les paroles latines n’eurent pas honte de fredonner. Dans les mains jointes des pénitents noirs, on vit des chapelets perdre leur immobilité d’accessoire et glisser, grain par grain, entre des doigts tremblants. Puis les rues se vidèrent, très vite, chacun rentrant chez soi, volets clos, familles groupées autour des transistors et des télévisions. On entendit des évêques appeler à la charité, les partis de la gauche au pouvoir tonner au nom de la solidarité humaine et de la fraternité universelle. Étrangement, le gouvernement espagnol parlait surtout de calme et de sérénité. Dans toutes les villes de la côte

 

méditerranéenne, Málaga, Almería, Carthagène, Alicante, Valence, jusqu’à Barcelone, les autoroutes de sortie se peuplèrent d’automobiles surchargées de bagages et d’enfants. Deux fleuves parcouraient l’Espagne, à contresens l’un de l’autre. L’un roulant vers la mer et vers la flotte du Gange, mais ce n’était qu’un fleuve de mots. L’autre, charriant la vie, refluait vers le centre du pays. Au soir du vendredi, le second de ces fleuves se tarit, car la flotte était passée au large. Alors s’enfla démesurément le fleuve des mots, dans les proportions d’un déluge qui ne prit fin que le lundi de Pâques, lorsqu’il fut certain que la France allait être envahie…

Le soir de ce même jour, des pêcheurs andalous du petit village de Gata, près d’Almeria, recueillirent sur le sable de la plage une vingtaine de cadavres nus. Tous portaient dans la chair de leur cou la cordelette nouée qui les avait étranglés. Peut-être les pêcheurs prirent-ils peur et s’enfuirent-ils, craignant une épidémie ? Ou bien la police, surveillant le rivage avec tous ses effectifs, ne jugea-t-elle pas possible d’intervenir tout de suite à Gata ? Toujours est-il que l’enquête fut longue. Il y eut des retards inexplicables. Avant de se prononcer, les autorités espagnoles convoquèrent à Gata de très nombreux médecins légistes, certains venants même de Madrid et tout cela prit du temps. Ce n’est qu’au matin du dimanche de Pâques que l’on connut la vérité. Les cadavres n’étaient pas des cadavres hindous. Selon les conclusions des médecins légistes, la plupart étaient de race blanche, mais l’on comptait aussi trois Chinois et un mulâtre afro-américain. L’un des Blancs fut identifié par une chaînette qu’il portait au poignet et que ses assassins avaient sans doute oublié de lui enlever. Il s’agissait

 

d’un Français, un jeune homme, missionnaire laïc, conseiller agricole dans un village du Gange et qui avait embarqué sur la flotte en entraînant toute la population de son village. Le dernier Blanc à l’avoir vu vivant était le consul Himmans, dans les bureaux du consulat général de Belgique à Calcutta, quelques jours avant le départ de la flotte, mais cela, personne ne le sut. Comme pour le philosophe Ballan, assassiné par la foule sur les quais du Gange. Comme pour l’écrivain renégat, étranglé puis jeté à la mer au large de São Tomé. Aux portes de l’Occident, l’armada s’était débarrassée des traîtres et des manipulateurs qui l’avaient trop bien servie. Elle les avait utilisés, à la façon de ces armées occupantes qui emploient et dévoient des auxiliaires autochtones, puis jugés et condamnés. Procédé classique, où l’élémentaire justice humaine trouve toujours son compte. L’armada se présentait seule, pure de toute paille dans le diamant de la race, délivrée à l’avance de tous les compromis, cuirassée contre les illusions. Racisme.

Le mot fut prononcé, écrit, publié, car les adversaires de la bête avaient enfin haussé la voix jusqu’à se faire écouter. Au micro d’Est-Radio, le dimanche de Pâques à midi, au lieu d’Albert Durfort, ce fut Pierre Senconac qui parla. Le remplacement de l’un par l’autre s’était accompli sans heurts, sans intervention de personnages haut placés. Simplement, Albert Durfort, dès la veille au soir, ne s’était pas présenté au studio. Son téléphone ne répondait pas. Ses amis ignoraient ce qu’il était devenu. Notons, pour la petite histoire, la façon dont le Zorro du micro, naguère adoré du public, quitta la scène et les ondes : par la route de Suisse, tout bonnement, avec, dans ses bagages, plusieurs dizaines de

 

milliers de francs en or et une jeune maîtresse antillaise à laquelle il tenait beaucoup et qui lui collait à la peau, enlevée au passage à l’ambassade de Martinique alors qu’elle venait de planter sur la carte le dernier petit drapeau de la victoire. Comme la Suisse mobilisait, discrètement à son habitude, Durfort fonçait sur l’autoroute du Sud, espérant arriver à Genève avant la fermeture probable des frontières helvétiques. Ajoutons qu’il n’était pas seul à se hâter ce jour-là, dans la même direction… Pierre Senconac parla. Une voix sèche, coupante, ironique, presque désagréable :

« Il est temps de faire l’appel des morts », disait-il. « J’en veux saluer un, mort pour nous tous il y a deux mois : le consul Himmans, consul général de Belgique à Calcutta. Il était fou, paraît-il ? L’a-t- on assez crié sur les toits ! Rafraîchissez vos mémoires. Sur les quais de Calcutta, le consul Himmans avait tenté, seul, de s’opposer à l’embarquement de la foule et la foule l’a tué. Fou ! le consul Himmans ? Voici le moment venu de nous conduire aussi comme des fous. Mais il y a d’autres morts, ceux de Gata, en Espagne. Tout à l’heure, sur d’autres ondes, par la voix de Boris Vilsberg, j’ai entendu parler de « martyrs de la fraternité » ! Voilà qui donne la mesure de notre aveuglement, Les collaborateurs de l’ennemi se sont emparés de vos cervelles d’oiseau. Ne les écoutez plus. Apprenez à les reconnaître et à les chasser de vous-mêmes, si vous en possédez encore la force. Le monstre est là, échoué sur nos côtes, mais bien vivant. On vous adjure, et tout à l’heure encore le pape d’une chrétienté malade, d’ouvrir largement vos portes. Moi, je vous dis, je vous supplie, fermez-les, fermez-les vite, s’il en est encore temps ! Soyez durs, insensibles, faites taire votre coeur mou

 

et souvenez-vous du consul Himmans et de Luc Notaras… »

Le dimanche de Pâques à midi ! Après tant de mots et de phrases accumulés depuis tant d’années… Autant vouloir saisir un fleuve à son estuaire pour le faire reculer à sa source. Trop tard ! Trop tard ! C’est également une explication. Et qui comprit Senconac ? Admirons le bon peuple dans son effort. Il soulève un poids écrasant, comme un mort soudain réveillé, mais que la pierre tombale, un instant écartée sur un trait de lumière, repousse à jamais dans la nuit. Josiane dit à Marcel : « Tu as vu la famille arabe du cinquième ? Ceux qui vivent à huit dans deux pièces, même que je

me demandais comment les gosses pouvaient sortir de là aussi propres. Eh bien ! Je t’assure que depuis ce matin, ils rôdent sur le palier. Dès que j’ouvre la porte, il y en a un qui est là, à regarder de tous ses yeux, nous qu’on est deux dans trois pièces. Tu crois que c’est cela qu’il a voulu dire, Senconac, en criant de fermer les portes ? Marcel ! Si on n’arrive pas à fermer la porte, on ne sera plus jamais seuls chez nous. À moins d’aller habiter au cinquième, dans les deux pièces des Arabes. Mais où on mettrait tous nos meubles ? Ça ne tiendrait jamais, là-dedans… ! » Le trait de lumière quand s’écarte la pierre tombale avant de retomber de tout son poids. Trop lourd, Marcel ! Beaucoup trop lourd !

 

XXIX

Sur les navires de la flotte immigrante, on mourait beaucoup, mais pas tellement plus, si l’on y songe, que dans les villages du Gange décimés par les guerres, les épidémies, les famines et les inondations. L’armada de la dernière chance avait emporté avec elle, de façon toute naturelle, le taux de mortalité du sous-continent indien. Comme le combustible avait très tôt manqué pour incinérer les corps, on se souvient que la flotte, Petit Poucet tragique, semait des cadavres sur sa route depuis le détroit de Ceylan. À la pointe de Gata, vingt corps seulement, tous étrangers, car passé Gibraltar la flotte conserva ses morts. Et cependant, ils furent très nombreux. Durant les trois derniers jours de l’invraisemblable épopée, on mourut énormément à bord des navires, surtout les plus grands, les plus peuplés, commel’India Star ou le Calcutta Star. La malnutrition, l’épuisement physique et moral au terme d’une si longue traversée… On peut estimer que tous les malades qui ne s’étaient maintenus en vie que soutenus par l’espérance rendirent l’âme durant ces trois jours parce qu’ils avaient enfin vu les côtes d’Europe et que leur espoir s’en trouva comblé. D’autres moururent tout simplement de faim et de soif, les plus faibles, des vieillards surtout, des infirmes, des enfants anormaux, monstres et nains exceptés en raison de la protection spéciale dont ils jouissaient à bord. On peut supposer, en effet, qu’à la fin du voyage, le riz et l’eau douce manquèrent de telle façon qu’il y eut un choix délibéré

 

dans leur répartition. Soit que certains aient été volontaires pour mourir, soit qu’on les eût condamnés dans l’intérêt général. Pour cruel qu’il était, ce fut un bon calcul. On dit que les races les plus vivaces sont celles où fauche toujours librement, comme jadis, la sélection naturelle. Le moment venu, tout proche, débarqueront sur le sol de France des individus à la fois maigres, affamés et bien- portants, toutes forces intactes pour bondir. Les autres, les morts des derniers jours, jetés par milliers sur la côte française après que la flotte se fut échouée, des vagues les conduiront doucement jusqu’à la terre, jusqu’au paradis. Aux yeux de leurs compagnons vivants ceux-là n’auront rien perdu d’essentiel. Puisque l’idée fait vivre l’homme, peu importe de mourir dès lors que tout est accompli.

À bord de la flotte, il ne restait plus qu’un Blanc, un seul, probablement épargné en raison de sa folie et aussi de son passé, toute une vie de charité au service d’une population qui avait appris à lui faire confiance, sinon à l’aimer. Sur le pont du Calcutta Star, où il passait le plus clair de son temps étendu à l’ombre d’une cheminée, tout le monde le connaissait. Folie et déchéance, parce qu’elles furent progressives, n’avaient pu effacer son identité aux yeux de ceux qui embarquèrent avec lui. Mais qui d’autre eût pu reconnaître dans cette espèce de sadhou égaré, à demi nu sous des haillons maculés, celui qui était encore, deux mois plus tôt, monseigneur l’évêque catholique, préfet apostolique du Gange. Lui- même avait peine à s’en souvenir, mais à de rares moments il se dressait de son grabat et bénissait la foule autour de lui. La foule riait. Quelques-uns de ses anciens fidèles riaient aussi, mais

 

répondaient par un signe de croix, pour lui faire plaisir. Alors il se recouchait, poursuivant parmi les lambeaux de sa raison ces syllabes latines étranges qu’il avait cru lire sur le quai du Gange, dans une flaque de sang. Il ne manquait de rien. On lui portait à manger et à boire. Des enfants aimables assistaient à son repas, l’encourageaient à se nourrir de peur qu’il se laissât glisser dans la mort, ou bien lui offraient quelques restes lorsqu’on l’avait oublié. Au fil des jours, fou tranquille, il devint heureux, comme si un accord mystérieux s’établissait en lui et l’apaisait. Parfois, le matin, il bredouillait longuement. Bribes de bréviaire ou versets des Veda, car c’était un saint homme tolérant qui avait toujours professé que la Vérité ne peut pas être une dans ses révélations. Et la nuit, alors que tout dormait sur le pont écrasé d’une chaleur moite, des vieilles femmes rampaient jusqu’à lui. Par un pli ouvert du haillon, une main s’emparait doucement de son sexe et le caressait lentement, gonflé jusqu’à l’éjaculation entre les doigts d’une ombre, bonheur donné, bonheur reçu, l’Inde est prodigue de ces bonheurs-là et les vieilles femmes jugeaient sans doute qu’il était bien naturel que le pauvre homme en eût enfin sa part. Une vieille s’en allait. Une autre venait plus tard, dans le silence et l’obscurité. Si bien qu’au fil des crépuscules, dès que la nuit tombait, l’évêque fou entrait en érection comme d’autres en religion. Le lingam de l’évêque devint à bord sujet de conversation, puis de curiosité, à la fin presque d’adoration. On s’approchait en cortège pour l’examiner de près, sous les étoiles, comme dans ces temples secrets où les lingams de pierre s’offrent depuis des siècles à la vénération des foules. Lorsque la flotte franchit le détroit de Gibraltar, l’évêque du Gange

 

était devenu saint homme. Deux fois au cours d’une seule vie. Que la volonté de Dieu s’accomplisse… !

 

XXX

Le Vendredi saint, en fin d’après-midi, M. Jean Perret, secrétaire d’État aux Affaires étrangères et conseiller privé du président de la République, se présenta au palais de l’Élysée et fut immédiatement introduit auprès du Président. Le Président était seul dans son bureau. Apparemment, il ne faisait rien, que fumer le cigare en buvant un whisky léger à petites gorgées gourmandes. Près de lui, sur une table basse, s’entassaient les dépêches qu’un aide de camp lui apportait de quart d’heure en quart d’heure, certains passages soulignés de traits rouges. Posé sur la même table, un transistor diffusait en sourdine le Requiem de Mozart.

— Asseyez-vous, monsieur Perret, dit le Président. On pourrait imaginer que le temps presse et que les minutes nous sont comptées pour prendre des milliers de décisions. Si j’écoutais les affolés de mon cabinet et tous ces grands nerveux qui composent mon gouvernement, c’est exactement à cela que j’occuperais mon temps, sans même m’apercevoir qu’il s’enfuit irrémédiablement. Or, il n’en est rien. Une seule décision suffira et de nombreuses heures nous en séparent encore. Je suppose que dans l’histoire du monde, nombreux furent les chefs d’État qui vécurent des expériences semblables et ne se sentirent jamais aussi calmes et peu surmenés qu’avant de prononcer le mot fatidique de « guerre ». Cela englobe tant de choses et engage tant de destins que la portée en est au bout du compte plus philosophique que morale et matérielle. Il n’y a pas

 

plus dépouillé que ce mot-là, si l’on a bien saisi l’essentiel. Vous voyez que nous avons le temps. Je vous propose d’écouter les informations ensemble. Elles ne nous apprendront rien, évidemment, à vous comme à moi. (D’une main négligente, il montrait le paquet de dépêches, près de lui.) Mais je voudrais me mettre dans la peau d’un compatriote moyen qui se rend compte brusquement, après six semaines de délire humanitaire, que son week-end de Pâques est complètement saboté, et qui commence même à soupçonner que ses autres week-ends sont menacés et que la vie ne ressemblera plus jamais à ce qu’elle était auparavant. Je veux recevoir le choc, moi aussi, comme le plus obscur de mes électeurs. Et comme il va devenir nécessaire que je m’adresse au peuple, probablement dimanche, au moins, après cela, peut-être trouverai-je le ton juste ? Vous remarquerez qu’on nage en plein Mozart, depuis ce matin.

Cela signifie que Jean Orelle vient de comprendre. Une magnifique propriété dans le Midi, au bord de la mer, en plein dans la zone menacée, ce sont des choses qui donnent à réfléchir. Ne soyons pas injustes. Je l’ai reçu tout à l’heure. C’est un homme bouleversé.

— Je l’ai croisé dans le salon gris, monsieur le président. Nous avons parlé quelque temps. Je ne le reconnaissais plus. Des idées folles ! saugrenues ! La mobilisation générale sans armes, avec femmes et enfants ! Des bataillons pacifiques à diriger vers le Midi ! La guerre non violente ! Il délirait.

— Pauvre guérillero distingué ! dit le Président. Mettez-vous à sa place, combattant et esthète à la fois ! Dès qu’éclatait quelque part une guerre de libération, il s’y précipitait. Pendant cinquante

 

ans, il s’est battu, souvent courageusement, bien qu’on lui évitât de plus en plus les postes trop exposés. Un Prix Nobel est plus utile à la liberté vivant que mort. Et puis il nous revenait, toujours plus célèbre. Il écrivait des livres magnifiques et se remettait à courir les salons, collectionner les oeuvres d’art et recevoir les privilégiés dans les châteaux de ses amies. Un équilibre rêvé où il s’épanouissait ! Mais voilà qu’il s’aperçoit que le monde a changé et que le jeu n’est plus possible. Le guérillero ne veut pas tordre le cou à l’esthète. À la fin de sa vie, il a jugé ce qui était essentiel. Contrairement à la plupart des gens, je crois que c’est dans la vieillesse, finalement, que l’homme s’accomplit, lorsqu’il découvre enfin, et tristement, la vérité. Pour Jean Orelle, c’est ce qui vient de se produire. J’ai quitté tout à l’heure un homme profondément triste et sincère, qui avait fait le tour de tout. D’où ce Requiem, sans doute. Maintenant qu’il s’est retrouvé pur Occidental après avoir empoisonné les ondes, on peut lui faire confiance : il soignera l’image de marque. Berlin s’était écroulé aux accents de Wagner. Avec Orelle, ce sera plus distingué…

Dans le silence qui suivit, on entendit une voix faible :

« Dix-neuf heures, cinquante-neuf minutes, trente secondes… » Le Président se pencha et tourna l’un des boutons du

transistor :

— Vingt heures, zéro minute. Voici nos informations. D’après

les renseignements assez confus qui nous parviennent de différents pays du tiers monde, il semble que l’on assiste à la formation d’autres flottes d’émigrants. Les gouvernements de ces pays se déclarent impuissants à contrôler des mouvements d’apparence

 

spontanée. À Djakarta, notamment, capitale de l’Indonésie, une foule immense a pris possession du port et de nombreux navires étrangers ont été occupés pacifiquement. Le gouvernement de l’Australie, nation occidentale la plus proche d’Indonésie, a publié une déclaration où la situation, je cite, est jugée dans son contexte comme excessivement grave. À Manille, aux Philippines, la police n’a pu empêcher l’envahissement par la foule de trois paquebots de croisière, dont le paquebot géant français Normandie, dont les passagers ont été recueillis dans les hôtels de la ville. À Alger, à Tunis et à Casablanca, des foules immenses se dirigent vers le port. À Conakry, en Afrique, Karachi, au Pakistan, et de nouveau à Calcutta, les quais sont monopolisés par des groupes de population évalués à plusieurs dizaines de milliers de personnes qui campent sur place sans but apparent. À Londres enfin, où les travailleurs en provenance du Commonwealth sont au nombre de huit cent mille, on apprenait à dix-huit heures qu’un comité dit « Non European Commonwealth Committee » appelle à manifester pacifiquement lundi matin pour réclamer, je cite, la citoyenneté britannique, le droit de vote et le droit à l’estime, l’égalité des salaires, de l’emploi, du logement, des loisirs et des avantages sociaux. Le gouvernement britannique n’a encore publié, à cette heure, aucun commentaire…

— J’espère qu’on trouve aussi des Papous, à Londres, dit le Président, mezza voce. J’aimerais bien voir ça, un Papou citoyen britannique !

— … Ainsi que nous l’avions annoncé dans notre flash de quinze heures, l’armada de la dernière chance a franchi le détroit de Gibraltar et fait route vers le nord-est. Des avions de

 

reconnaissance anglais, espagnols et français ont aussitôt survolé la flotte. Le temps était beau, parfaitement calme et clair, et voici ce que nous a téléphoné, dès son retour à Gibraltar, notre envoyé spécial à bord de l’un de ces avions :

— Ici Gibraltar. Je vous téléphone depuis l’aéroport militaire où un avion Vautour de la Royal Navy m’a déposé il y a dix minutes. Ce que je viens de voir en survolant l’armada dépasse l’imagination. Près de cent bateaux couvrent la mer. Alors que le vent est nul et la houle inexistante en ce moment, les ponts des navires émergent à peine de l’eau. Je n’ai pas vu un seul navire intact. Toutes les coques sont mangées par la rouille, certaines même percées au-dessus de la flottaison. Tout cela tient du miracle et a tenu par miracle. Nous avons effectué plusieurs passages à basse altitude, au milieu d’une puanteur difficilement supportable. Les ponts des navires sont littéralement couverts de formes noires et blanches. Noires sont les peaux de ces milliers de pauvres gens, blanches sont les tuniques qui les habillent. L’encombrement des ponts est inimaginable. On croirait survoler une sorte de charnier dont les cadavres seraient encore vivants, car je vois des milliers de bras s’agiter. Selon les estimations, il semblerait que huit cent mille survivants se trouvent à bord des navires. La flotte se dirige droit au nord-est, c’est-à-dire dans l’exacte direction de la Côte d’Azur, Il est vraisemblable que les bateaux s’y échoueront, car aucun ne possède une ancre. Les écubiers sont vides. De toute façon, à en juger par ce que j’ai vu, cette flotte serait tout à fait incapable de retourner à son point de départ, ni même de tenir la mer une semaine de plus. Je me suis livré à un rapide calcul. D’après la

 

vitesse actuelle de la flotte et si le beau temps se maintient, cet échouage devrait se situer dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques, c’est-à-dire demain soir. Sur toute la côte espagnole, c’est un sentiment de soulagement qui domine et l’on reparle de pitié et de solidarité. Ici Gibraltar, Radio France.

La voix du journaliste parisien enchaîna :

— Voilà ce que nous téléphonait, à seize heures, notre envoyé spécial. Depuis ce moment-là, nous avons reçu de multiples confirmations de la route suivie par la flotte immigrante et c’est bien vers la France, vers la Côte d’Azur, que cette route la conduit. Par ailleurs, les radios arabes du Maghreb multiplient les appels en langue indie, exhortant leurs frères de la flotte immigrante à gagner le nord de la Méditerranée, car c’est là seulement, je cite, que le lait coule à flots et que commence l’Occident, fin de citation. Dans toutes les villes du Midi, en dépit des appels au calme et à la solidarité diffusés durant ces derniers jours par la presse et les autorités locales, il semble que s’amorçait le début d’un exode vers le nord. Les trains et les avions partent complets depuis ce matin et sur l’autoroute A 7 le point de saturation était atteint dès seize heures. On remarque aussi de nombreux magasins et villas fermés. Les entreprises de déménagement font savoir d’ores et déjà qu’elles n’ont plus de camions disponibles. À dix-sept heures, M. Jean Orelle, ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement, a lu à la presse le communiqué suivant, que nous vous faisons entendre pour la seconde fois :

— Devant la nouvelle dûment confirmée que c’est bien vers le midi de la France que se dirige la flotte du Gange (la voix du vieux

 

ministre semblait ferme, mais sourde, comme s’il dominait avec peine une grande fatigue), le gouvernement a arrêté un certain nombre de mesures propres à organiser l’accueil provisoire des immigrants. Les quatre départements côtiers sont placés sous l’autorité de M. Jean Perret, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, nommé délégué personnel du président de la République pour toute la région du Midi. Si les circonstances l’imposent, le gouvernement n’hésitera pas à proclamer l’état d’urgence. Des éléments de l’armée et de la gendarmerie ont reçu l’ordre d’établir un cordon sanitaire le long du rivage et de s’opposer à tout débarquement incontrôlé qui pourrait nuire à l’équilibre de l’une de nos provinces les plus prospères. Le gouvernement assure de la façon la plus solennelle qu’à ce problème tout à fait nouveau seront assorties des solutions humaines, imposées s’il le faut. Le président de la République a tenu à réaffirmer l’estime qu’il porte à tous ceux, très nombreux dans l’opinion, qui ont exprimé leur solidarité envers les immigrants, mais il les met en garde contre certains excès peu conformes au maintien de l’ordre sans lequel rien n’est possible. Les initiatives privées ne seront pas tolérées. En outre, il est demandé aux populations du Midi de conserver le plus grand calme, de poursuivre le cours de leurs occupations quotidiennes et de faire confiance au gouvernement…

— Quand il m’a quitté tout à l’heure, remarqua le Président, il n’y croyait déjà plus. Nous avions mis ce communiqué au point, ensemble, vers seize heures. Il est vrai que tout va si vite ! Tout se passe exactement comme dans l’écroulement de cette maison

 

qu’avait imaginé jadis un écrivain italien, Buzzati, je crois. Quelqu’un arrachait un volet, sans y prendre garde, et toute la maison s’effondrait pan par pan, écrasant ses habitants. On dirait que les faméliques ont déjà arraché le volet. Buzzati, quant à lui, ne donnait aucune explication. Il se bornait à constater. Je crains que nous ne puissions faire mieux…

— C’était à dix-sept heures, donc, la déclaration du ministre de l’Information, reprit la voix du journaliste. Mais, depuis, l’exode s est accentué. Il prend les proportions d’une migration en masse. On note cependant un léger mouvement inverse, vers le sud, de caractère hétéroclite. Des bandes organisées de la banlieue parisienne, des groupes de jeunes travailleurs de la métallurgie, des sections d’étudiants de diverses obédiences, ainsi que de nombreux ecclésiastiques et militants chrétiens ont pris la route du Sud. On signalait à dix-neuf heures un affrontement brutal au poste de péage n° 3 de l’autoroute A 6 entre l’un de ces groupes et la police qui s’opposait à son passage. M. Clément Dio, rédacteur en chef du journal La Pensée nouvelle, a fait savoir qu’il élevait une protestation solennelle contre cette entrave à la liberté de déplacement et qu’il partait lui aussi pour le Midi, en donnant à son geste une valeur exemplaire. Voici ce qu’il a déclaré à notre reporter, devant les bureaux de La Pensée nouvelle, avant de monter dans sa voiture :

(On entendit la voix de Dio, au milieu d’une ambiance de rue mêlée de nombreuses acclamations.)

— Le Sud de notre pays se vide de sa population et, au fond, cela ne m’étonne pas. L’opinion occidentale a des remords. Elle ne

 

peut supporter le spectacle de la misère qui s’avance, alors elle préfère s’enfuir en silence plutôt que de faire face généreusement, en ouvrant ses bras. Qu’importe ! Puisque nos départements du Midi se transforment subitement en déserts, nous n’y serons que plus au large pour accueillir et installer ces malheureux et leur offrir leur dernière chance. Je le dis tout net : c’est dans cet unique but que je quitte la capitale et que je pars pour le Midi. J’invite tous ceux qui pensent, comme moi, que l’idéal humain se place au- dessus des nations, des systèmes économiques, des religions et des races, à me rejoindre là-bas. Je nous voudrais nombreux, car que signifient ces mouvements de troupes ? Ce gauleiter Perret qui vient d’être nommé ? J’ai entendu, comme tout le monde, le ministre de l’Information parler d’accueil… provisoire, de solution… imposée, de cordon… sanitaire ! Ce cordon sanitaire n’est qu’un front militaire. Va-t-on donner à nos soldats l’ordre de tirer sur des affamés ? Va-t-on ouvrir des camps de concentration ? Va-t-on…

— Il me fatigue, dit le Président, en baissant la puissance du son. Mais, au moins, ajouta-t-il, pensif, celui-là sait ce qu’il veut !

— Qui a eu l’idée de ce cordon baptisé « sanitaire » ? demanda le secrétaire d’État.

— Moi, soupira le Président. J’ai beaucoup hésité, mais quand j’ai vu le mouvement d’exode s’amplifier, je me suis dit qu’on ne l’arrêterait plus. C’est une vieille habitude nationale qui s’est toujours fortifiée dans le bien-être et la richesse. Autant l’accélérer et en profiter comme on pouvait. J’ai pensé qu’en la débarrassant des lâchetés morales de l’arrière, il restait une chance à l’armée de faire son métier. Le reste, l’appel au calme et la

 

poursuite des occupations quotidiennes, c’est pour la galerie.

— Mais les épidémies du Moyen Âge n’existent plus,

monsieur le président. Tout le monde le sait.

— Eh bien ! dit le Président, ceux qui se cherchent une excuse

à détaler au lieu de défendre leurs biens n’auront qu’à supposer qu’elles existent. Je devais bien ça à mes électeurs, non ?

Et il se pencha vers le cadran du transistor.

— Après ces déclarations, reprit la voix du journaliste, M. Clément Dio a quitté aussitôt la capitale en compagnie de sa femme, l’écrivain Iris Nan-Chan et de quelques amis, donnant rendez-vous sur la Côte à tous ceux qui l’acclamaient…

 

XXXI

… Sur l’autoroute du Sud, Clément Dio fonce de toute la vitesse de sa puissante voiture. Il double des convois militaires d’infanterie, camions bâchés ouverts de l’arrière sur de jeunes soldats alignés sur les banquettes. L’armée a bien changé. Elle sue la tristesse. Les soldats ne se penchent même pas pour admirer le magnifique obus rouge au capot démesuré. Iris Nan-Chan est très belle, mais les jeunes soldats n’envoient plus de baisers, pas plus qu’ils ne rient pour se faire remarquer, ne se tapent sur les cuisses, n’échangent de remarques grivoises. Même pas le geste obscène du trouffion désoeuvré qui regarde passer la chair d’ivoire inaccessible à côté de son camion. « Elle a bonne mine, l’armée ! » fait Dio. « On ne peut pas dire qu’elle parte pour la guerre en chantant ! » Il s’en réjouit. C’est un peu son oeuvre. Ah ! le beau combat que ce fut de traîner l’armée en justice, lorsqu’elle s’opposait encore à la diffusion de certaine presse dans les chambrées et foyers du soldat ! Gagné haut la main, le procès ! Depuis dix ans, on lisait La Pensée nouvelle, La Grenouille, et le reste dans tous les régiments de France et de Navarre. Dans les prisons aussi : elles avaient profité de la fournée. Vengé, le petit Ben Souad, dit Dio, qui retrouvait naguère, dans ses papiers de famille, l’acte de revente de sa grand- mère, esclave noire de harem, à un bordel pour officiers français de Rabat. Pourquoi son père, docile fonctionnaire marocain sous le protectorat, avait-il conservé cet odieux témoin du passé ? Pour la

 

haine, mon petit, pour la haine !

Aux postes de péage, des escadrons de mobiles, massifs,

noirs, casqués, pas gais non plus : « La route du sud est déconseillée. » « Déconseillée ! Qu’est-ce à dire, lieutenant ? » « Eh bien ! c’est à nous de juger », grommelle le lieutenant décoré, un regard sur le capot rouge, la belle Eurasiate, la peau bistrée et les cheveux élégamment crépus du conducteur, « demi-tour et au trot ! » « Seriez-vous raciste, lieutenant ? » « Raciste ! Moi ? Vous plaisantez ! » Plus personne n’est raciste, aujourd’hui, et heureusement, on en convient bien gentiment. La police encore moins que les autres, elle est payée pour le savoir. La plaque de presse joue les sésames : « Passez, monsieur, avec nos excuses ! » La plaque de presse permet tout depuis quelques années, quand elle est entre bonnes mains, a-t-on assez lutté pour cela !… Sur la voie opposée, le trafic s’anime. Dio regarde sa montre : bientôt samedi. Samedi de Pâques ! Et voilà l’autoroute engorgée dans le sens sud-nord, dos tourné au soleil ! Le week-end à l’envers. Clément Dio méprise cette foule moutonnière, comme il la méprisait dans l’autre sens, d’ailleurs, courant vers le soleil comme bagnards à la soupe. Il sourit. Sa femme sourit. Leurs mains se trouvent un instant. Ils ont inversé le cours du fleuve. Le vase puant du Midi jouisseur se vide, tandis qu’un autre vase, bientôt, y déversera la vie. Était-ce bien évident ? Apocalypse ou naissance ? Nouveau type d’homme, de rapports, de société ? Ou bien l’anéantissement de toute vie supportable ? Dio se rend compte qu’il s’en fout complètement. Un idéal humain qui se place au-dessus des nations, des systèmes économiques, des religions et des races… Il a dit cela,

 

il s’en souvient. Et qu’est-ce que cela signifie ? Rien du tout. Au- dessus de tout cela, il n’y a rien. Et ce rien absolu, c’est quelque chose comme la fission de l’atome, ou bien un vide immense libéré d’un seul coup. On ne manque pas un spectacle pareil qui va reléguer le hideux champignon géant au magasin des accessoires. Le Morvan… La Bourgogne… Dio fredonne au volant : « Car le temps des mille ans s’achève et s’achève le temps des mille ans. » Maître du monde un instant, cela suffît à justifier une vie. L’assassin de Sarajevo, par exemple, mais soudainement doué de la connaissance de l’avenir et achevant passionnément son geste au lieu de le retenir fasciné par la vision du cataclysme qu’il déchaîne.

Passé Mâcon, les lampadaires d’une aire de repos éclairent une colonne de chars arrêtés, comme de gros jouets alignés. Dio ralentit, sort de l’autoroute et range sa voiture le long du char de tête. « Foutez le camp ! » dit une voix. Un colonel pas content du tout. Deuxième Hussard, régiment de Chamborant, trois siècles de tradition militaire. Autour de lui, un petit groupe silencieux : des officiers consternés. Au pied des chars, d’autres groupes plus animés : les soldats discutent. « On passe au vote », dit un hussard. Chamborant ! Trois siècles de gloire ! Et pour finir, la crosse en l’air ! « Presse », dit Dio. « Salaud » répond le colonel. Menaçant, il s’avance, colosse kaki, les poings serrés. Un officier s’interpose, respectueusement. « Allez au diable ! » dit le colonel. Puis il remonte dans son char et l’on n’aperçoit plus, hors de la tourelle, que sa poitrine colorée de rubans et son visage furieux sous le casque. Très joli tableau militaire, baigné par la lumière un peu irréelle des lampadaires. Le char s’appelle Bir Hakeim : vieille lune !

 

On entend rugir le moteur du char. Un officier hurle : « Mais ils sont toujours là, mon colonel ! Vous n’allez quand même pas faire ça ! » « M’en fous ! » crie le colonel, d’une voix de champ de bataille, « s’ils ne se lèvent pas tout de suite, je les écrase ! » Dio s’approche de l’avant du char. « Ils » sont là, une bonne vingtaine, couchés en travers du chemin de sortie vers l’autoroute. La plupart portent l’uniforme. Fourragère rouge, Chamborant, trois siècles, etc. Cinq d’entre eux sont des civils. L’un est étendu presque sous les chenilles du char. Longue barbe, cheveux bouclés, visage de christ italien. « Qui êtes-vous ? » demande Dio. « FLH », répond le gisant.

Front de libération des homosexuels. « Et vous ? » « Prolétaires anonymes », dit un autre. Dio reconnaît les purs entre les purs. « Il va vous passer sur le corps ! » dit-il. « Il n’osera pas », répond le pédéraste, « encore moi, cela se comprendrait, mais il n’écrasera pas ses propres soldats. » « Mais ôtez-vous de là, bon Dieu ! » supplie un officier, « vous voyez bien qu’il avance ! » La masse d’acier s’est mise en marche. Le mouvement est à peine perceptible, mais les chenilles grignotent des centimètres. « Mon colonel ! » hurle l’officier. « Merde ! » répond le colonel. Iris Nan- Chan ferme les yeux. Sa moitié occidentale ne peut en supporter plus. Lorsqu’elle les ouvre quelques instants plus tard pour satisfaire sa moitié orientale, le christ italien a disparu et les chenilles du char traînent les lambeaux de chair sanglante. Cela n’a fait aucun bruit. L’un après l’autre, les gisants se lèvent, mais au dernier moment. L’esquive sublime du torero devant le fauve de métal. Vifs et souples, les soldats ont roulé sur le côté, comme à l’entraînement,

 

parcours du combattant. Régiment d’élite ! Le char Bir Hakeim a pris de la vitesse et roule vers l’autoroute. Le colonel ne s’est même pas retourné. Trois chars le suivent, dans un bruit de tonnerre. Puis un autre. C’est tout. Revenant de la campagne de Russie, en 1813, les hussards de Chamborant comptaient le double de survivants. Dio ne peut détacher son regard de la boue sanglante, sur la chaussée. Près de lui, un officier ravale silencieusement ses larmes. « Et comment s’appelle ce héros ? » demande Dio. L’officier se méprend sur le ton : « Lui ? » dit-il bouleversé parce qu’il s’aperçoit qu’il montre du doigt la flaque de sang, « je ne sais pas. Il a dit qu’il s’appelait Paul. » « Non », fait Dio, « pas Paul. L’autre là-bas, qui s’en va, l’assassin galonné ! » « Ah ! » dit l’officier, « le colonel ? Colonel Constantin Dragasès. » « Quel nom étrange ! » pense Dio, « Constantinople, 29 mai 1453, Constantin XI Paléologue, surnommé Dragasès, dernier empereur de Byzance. » À l’épithète d’assassin, l’officier n’a même pas protesté. Assassin, assassin, pourquoi pas ? L’idée fait son chemin, tandis que l’officier franchit le grillage de protection de l’autoroute, lui aussi comme à l’entraînement, et s’enfonce dans la campagne, à pied, sous la lune, droit devant lui…

Dio a repris le volant. Il fonce, la voiture vole. Ce n’est pas une nuit à mourir dans une ferraille tordue, bêtement ! Mais non ! Il se sent immortel. Trois kilomètres plus loin, il double les cinq chars du colonel Dragasès. Il rit. Il est heureux. Surgit le péage de Villefranche, oasis violemment éclairée. Nombreuses motos rangées sur le parking. Silhouettes casquées, bottées. Drôles de casques, pour des gendarmes ! Blancs, rouges, bleu vif, barrés de lignes

 

verticales aux couleurs phosphorescentes. « Qui êtes-vous, les gars ? » « Nous, on est les Résistants prolétaires de la Rodhiachimie. » Purs entre les purs, tous dehors par cette nuit exaltante ! Grèves sur le tas, grèves de la faim, séquestrations, sabotages, destruction de laboratoires, pogroms antiracistes, ratonades d’antiratons, pillage de magasins, lutte contre toutes les formes d’oppression, disponibles pour toutes sortes d’actions, ne consomment que des motos, des filles, du tabac, des slogans, cassent tout quand ils sont en colère, souvent licenciés mais toujours réintégrés parce qu’ils ont fini par faire peur à tout le monde, délinquants politiques car on a trouvé pour eux l’expression qui convenait : elle excuse tout. « Et qu’est-ce que vous faites là ? Où sont passés les flics ? » « Disparus depuis une heure ! » dit un magnifique grand jeune homme en jean et blouson galonné de surplus américain (badge sur l’épaule : Panama Rangers). « N’étaient pas assez nombreux, et nous », il fait un geste à la ronde, « plus de deux cents ! Eux ? Des foireux. Troisième légion de mobiles, celle de Mâcon, on la connaît ! L’an dernier, ils nous ont tiré dessus. Une manif pacifique, mais faut avouer qu’ils étaient mal embarqués, un peu étouffés sous le nombre, les cons ! On a eu deux morts. Mais quel bel enterrement ! Cent mille personnes, toutes les usines fermées et les travailleurs défilant derrière les cercueils. Depuis, les gens crachent en passant devant leurs casernes. Les commerçants les servent comme on ne servirait pas un Noir dans une épicerie blanche en Afrique du Sud. Leurs mômes n’ont plus de copains. À l’école, personne leur cause. Leurs bonnes femmes rasent les murs et il y a même un curé qui a dit que,

 

désormais, on leur ferait la messe chez eux, pour ne pas mélanger torchons et serviettes à l’église. Leur commandant a été sacqué. Les pauvres ! Ils ne sont plus bons à rien. Ils attendent la retraite. C’est tout juste s’ils sifflent encore aux carrefours. Alors, quand ils nous ont vus arriver, ils se sont barrés. Ils ont simplement dit qu’ils reviendraient avec des renforts. Nous, pendant ce temps, on se marre ! » Panamá Ranger, quand il rit, dégage une puissance de séduction irrésistible. Beau comme un jeune dieu échappé, triomphant, de la sombre forêt des machines. De la race des conquérants. Conquête pour conquête ! Mouvement pour mouvement ! À quoi cela sert-il ? On s’en fout ! Dio s’est nommé. Il répète : « Que faites-vous exactement ? » « Un peu de tout », répond Panamá Ranger. « Aujourd’hui, c’est gala ! Récupération, d’abord. On tient un poste de péage, alors on fait payer. Pour tous ceux qui viennent du sud et s’en vont vers le nord, dix fois le tarif, cinq cents francs, c’est donné ! Ils payent sans moufeter. Bien trop pressés de filer. Vers le sud, des actions retardatrices, à moins qu’il s’agisse de copains. On a trouvé chez les flics un barrage pliant, avec d’énormes pointes. Le premier convoi militaire nous est passé sous le nez, il allait trop vite, on n’a pas eu le temps de s’installer. Mais le second, on ne l’a pas loupé ! La jeep de l’officier et les trois premiers camions sont venus gentiment s’empaler des quatre pneus. J’ai dit : « Arrêt-buffet, tout le monde descend ! » Les soldats rigolaient. Mais l’officier était un dur. Il a fait aligner tout son monde en formation de combat et il a crié : « Déblayez-moi tout ça ! » Alors j’ai dit : « Regardez-nous bien, les gars ! On a à peu près le même âge. Que tous ceux qui sont ouvriers, paysans,

 

étudiants, travailleurs prolétaires sortent du rang ! » Cela a donné du mouvement ! L’officier s’est retrouvé avec cinq pauvres types qui se sont empressés de le plaquer. Ils doivent courir encore… » « Et l’officier ? » demande Dio. « Il cherche à se placer en stop à un kilomètre d’ici. Je ne sais s’il aura du succès : on l’a foutu complètement à poil ! » Dio rit de bon coeur. Au milieu de l’aire de stationnement, devant les bâtiments de police, une foule de gens, uniformes et blousons mêlés, toutes variétés de casques fraternellement confondues, se chauffent autour de grands feux de bois. On entend des cris de joie, des chants, des plaisanteries où le « cul nu du capitaine » prend des dimensions rabelaisiennes. Tout cela n’est pas bien méchant. Ridelles et banquettes des camions hors d’usage crépitent joyeusement dans les flammes. « Je crois qu’on va filer vers le sud, par des routes secondaires », dit Panamá Ranger. « Il paraît que plus bas, les flics sont assez mauvais. Mais on laisse notre testament. » Il lève le bras, montrant le fronton du péage où s’étale un large calicot brillamment éclairé :

PROLÉTAIRES, SOLDATS, PEUPLE DU GANGE TOUS SOLIDAIRES CONTRE L’OPPRESSION

« C’est parfait », approuve Dio, « mais ne tardez pas à partir. Tout à l’heure vont passer cinq chars, avec un colonel en furie et celui-là n’hésitera pas à tirer, croyez-moi ! » « C’est bon », dit le garçon, « chao ! on se reverra sur la Côte. » « Quand ? » demande Dio. L’autre sourit : « On n’est pas trop pressé. Avec tous ses cochons qui s’enfuient vers le nord, pour s’offrir des vacances au

 

soleil, le coin ne manquera pas de villas ! J’espère qu’ils n’ont pas vidé leurs piscines. La révolution, pour une fois qu’on la tient, c’est d’abord du bon temps ! » Exactement ce que pensait Dio au même instant. Suit un aimable désordre, deux ou trois tôles froissées par des conducteurs hilares qui font mine de s’injurier à la façon des bons Français au volant, puis tout disparaît dans la nuit, camions et garçons, tandis que parvient encore jusqu’à Clément Dio ce refrain qu’il avait écrit : « Car le temps des mille ans s’achève et s’achève le temps des mille ans… » Un silence de courte durée s’établit, à nouveau troublé par le fracas menaçant des chars de Dragasès surgissant de l’ombre sous les lampadaires du péage. Le canon du char de tête s’élève légèrement et tire quatre coups en rafales. S’écroulent dans un nuage de poussière le fronton du péage et le joli calicot, testament de Panamá Ranger. Le colonel n’aimait pas les slogans. Escaladant l’amas de gravats, sans ralentir l’allure, les cinq chars disparaissent à leur tour, vers le sud, vers le sud…

À l’entrée de Lyon, Dio s’engage sur le boulevard périphérique, désert à cette heure tardive de la nuit tandis que les convois militaires ébranlent les quais de la ville, et prend à gauche la route de Grenoble marquée d’une pancarte de signalisation : Itinéraire touristique. Nice par la route Napoléon. Iris Nan Chan émet un long rire contenu, expression de sa jubilation intérieure : « Mon petit aigle chéri », dit-elle, « toi aussi tu voles de clocher en clocher, mais jusqu’aux tours du Négresco ! Napoléon Dio ! » À Grenoble, de hautes flammes éclairent un faubourg, au bord de l’Isère. « Presse ! Que se passe-t-il ? » demande l’aigle chéri à un capitaine de mobiles, debout au milieu de la route devant un barrage

 

de camions en chicane. « C’est la prison centrale qui brûle. » « Et les détenus ? » « Tous envolés. Plus de deux mille. Si vous allez plus loin, méfiez-vous. Passé Grenoble, nous ne répondons plus de rien. » « Comment est-ce arrivé ? »

« Oh ! très simplement », répond le capitaine. La cinquantaine d’années, des moustaches grises et tristes et l’air profondément écoeuré du fonctionnaire discipliné qui sent la trappe de l’anarchie s’ouvrir brusquement sous ses grands pieds bottés. « J’étais sûr que cela finirait comme cela », dit-il. « Moi aussi, j’en étais sûr ! » répond très sérieusement Dio. « Eh bien ! vous voyez ! cela n’a pas manqué ! La prison a été prise de l’extérieur, les portes défoncées à coups de plastic par une centaine de gars qui criaient : « Prolétaires, prisonniers, immigrés, peuples du Gange, solidaires ! » Puis le feu a pris tout de suite dans le bloc des politiques. Alors les gardiens ont ouvert toutes les portes et ont filé. Faut les comprendre. Voilà vingt ans que l’opinion les accuse. Tout comme nous autres, d’ailleurs. Alors pourquoi risquer sa peau ? Si vous voulez mon opinion, c’est un coup monté. Le Gange, ils ne parlaient que de cela ! Un bruit qui courait chez eux, que l’arrivée des bateaux ferait tomber les murs des centrales. L’année dernière, c’était le pape ! Ils s’étaient persuadés que Benoît XVI viendrait en personne à Noël ouvrir les portes des prisons. Et pourquoi pas, au point où on en est ? La société marche sur la tête. » « C’est bien mon avis, capitaine, aussi faut-il regarder où vous mettez les pieds », répond Dio, imperturbable. « Dites donc ! Vous ! » fait le capitaine de mobiles, « comment s’appelle votre journal ? » Mais Dio a déjà filé… Gap, Sisteron, Digne. Les garnisons de montagne, descendues sans hâte

 

de leurs vieux forts Vauban, ratissent le fond des vallées. Dans la nuit qui s’achève, quand le filet, parfois, se referme sur une prise, s’échangent à voix basse d’étranges dialogues : « Qui êtes-vous ? – Camarades prisonniers ! Soyez chics, les gars !

— Allez ! Barre-toi ! Tu en as assez bavé. Vive la quille !

— Vive la quille et merci ! » Au matin, quatre détenus seulement sont repris, conduits à la gendarmerie du canton. Parmi eux, un condamné célèbre : vingt ans de réclusion pour le rapt de la petite fille d’un riche planteur de lavande de la région. Les tôt levés l’acclament : « T’en fais pas, Bébert ! Tu ressortiras bientôt ! Militaires, salauds ! Vous faites un boulot de flics ! » Blême, un officier jette son képi à terre et s’en va, fendant la foule devenue silencieuse comme sur le passage d’un enterrement…

À Berrême, Dio fait le plein d’essence. « Vous êtes mon dernier client », dit le pompiste. « Après vous, je boucle et je me taille. Trop dangereux. Entre ici et Grasse, déjà cinq collègues dévalisés et les gendarmeries ne répondent plus. Moi, j’avais un chien. Mais depuis cette nuit, il est comme fou. On dirait qu’il a déjà reniflé les huit cent mille types qui arrivent. Tiens ! Vous payez ? Eh bien ! je vous remercie. Parce que la voiture qui vous précédait dans ce sens-là ne s’est pas gênée pour me laisser l’ardoise ! Il y avait huit loqueteux, à bord, tassés comme des anchois, du genre de ceux qu’on voit descendre sur la Côte, en été. Celui qui conduisait m’a dit : « Et pour le fric, peau de balle ! Désormais, tout appartient au peuple ! » Vous comprenez cela, vous ? Moi, je file. Je reviendrai quand tout sera réglé… » Dans le jour qui se lève, en embrayant ses vitesses, Dio aperçoit un grand berger allemand,

 

posté comme une sentinelle oubliée dans la débâcle. Le chien tremble de toute sa peau. Il gémit. Puis se dressant sur son arrière- train, la gueule ouverte, face au sud, il émet un long hurlement. « Voilà un chien qui n’est pas gai ! » constate Iris Nan-Chan en frissonnant. « Continuons, mon chéri, sinon cette sale bête va me gâter ma journée… »

Au col de la Faye, nouvel arrêt. Encore des camions en chicane. L’armée, cette fois. Dio reconnaît l’écusson des commandos de marine. Une unité qu’on ne voit jamais en France et que les reporters de La Pensée nouvelle suivent pas à pas à travers le monde comme un bousier s’attache au taureau qui le nourrit : répression au Tchad, répression en Guyane, répression à Djibouti, répression à Madagascar, le fer de lance prêté aux présidents d’outre-mer cernés par la colère populaire. Un officier se présente, courtois, élégant, découpé directement dans l’affiche si souvent lacérée : « Jeunes hommes épris d’idéal, engagez-vous, rengagez-vous… » Dio ignorait sincèrement qu’un tel type d’homme pût encore exister. « Votre carte de presse », demande l’officier. « Tiens ! » ajoute-t-il, « M. Clément Dio ! Après tant d’années passées à vous mépriser, vous voilà ! » Des paras se sont approchés. Ils entourent la voiture rouge et contemplent silencieusement Dio. Aucun n’ignorait qu’un tel type d’homme pût exister, mais dans leurs lointaines campagnes, n’en avaient jamais vu de près. « Regardez bien ! » dit l’officier à ses hommes, « si vous n’avez jamais eu l’occasion d’examiner comment c’est fait, une ordure, voilà le moment d’en profiter ! S’il n’y a plus que des enculés partout, au moins vous saurez pourquoi ! » Le ton est si

 

calme que Dio, connaisseur en sang-froid, se prend à penser que son voyage se termine. « Ce n’est pas possible ! » songe-t-il en réprimant une forte envie de rire, « c’est trop bête, vraiment trop bête ! » tandis que sa femme, d’une voix suave, tournée vers l’officier : « Monsieur le diplodocus », dit-elle, « vous qu’on croyait disparu depuis l’ère quaternaire, voilà que vous parlez, maintenant ! » La confrontation dure peu, et, détail étrange, ce sont les soldats qui se lassent, comme un organisme vivant rejette un corps étranger. « Vous voyez ! » dit l’officier, « vous ne les intéressez même pas. Bon ! Vous pouvez passer. Je n’ai reçu aucun ordre vous concernant. Je n’ai d’ailleurs aucun ordre d’aucune sorte et cela me fait bien plaisir. Mon commando est seul au monde. Il ne demande que cela. Un conseil, cependant. Devant vous le pays est mort. Ceux qui auraient dû rester sont partis et ceux qui sont restés, ou qui arrivent, n’auraient jamais dû se trouver là. À Saint-Vallier, en bas du col, vous allez rejoindre vos amis. Je ne sais s’ils vous plairont. À Mme Nan-Chan surtout. Il y a un peu de tout. La prison de Draguignan au complet, criminels sexuels et bourreaux d’enfants compris, des prolétaires grévistes de je ne sais quelle usine dégueulasse de Nice, des Arabes de la cité Boumediene, quelques Noirs bon teint qui ne parlent que oualof et une cellule syndicale étudiante pour faire le poids, mais je ne saurais vous en préciser la tendance. Vous ne pouvez pas les manquer. Ils occupent l’hôtel « Préjoly », quarante chambres, salles de bains et waters, bar, ascenseur, rôtisserie, téléphone dans toutes les chambres, piscine chauffée et tennis. Tout au moins, c’est ce qu’indiquait le guide Michelin. Maintenant… (Il eut un geste de doute.) En tous les

 

cas, je puis vous assurer que vos amis sont propres. À la jumelle, on distingue très bien l’eau devenue trouble dans la piscine où ils se sont lavés. En principe, je devrais les déloger de là pour passer, car j’ai oublié de vous dire qu’ils sont armés de fusils de chasse à canons sciés. Il n’y a plus une vitrine d’armurier intacte à trente kilomètres à la ronde. Mais je préfère attendre qu’ils soient tous ivres morts. Question de quelques heures : on les entend d’ici. Monsieur, madame, la visite est terminée, nous vous souhaitons bonne route ! »

Et comment conclure, quand on s’appelle Clément Dio ?

Embrayer et partir pour Saint-Vallier. Ce qu’il fit courageusement…

 

XXXII

Le Président venait à nouveau de hausser le son de son transistor :

— … Après ces déclarations, disait la voix du journaliste, M. Clément Dio a quitté aussitôt la capitale en compagnie de sa femme, l’écrivain Iris Nan-Chan, et de quelques amis, donnant rendez-vous sur la Côte à tous ceux qui l’acclamaient. Il faut noter d’autre part un décalage très net entre les éditoriaux de la presse du soir, dans ses éditions de l’après-midi, et le mouvement spontané d’opinion concrétisé par l’exode des populations du Midi. Tandis que les routes en provenance du Sud deviennent le théâtre d’encombrements d’heure en heure plus spectaculaires, en ce qui concerne la presse, de la gauche à la droite, avec quelques nuances, ce sont principalement des appels à une solution humaine de ce problème sans précédent. Notre confrère Le Monde, sous la signature de…

— C’est bien là le plus étrange, ce décalage soudain, remarqua le Président. Et cependant qui d’entre nous, au gouvernement, ne s’en était pas douté, même et surtout ceux qui refusaient de se l’avouer.

— La force des idées reçues, monsieur le président, dit Jean Perret. Les consciences bouclées sous des camisoles de force. Rappelez-vous ce sondage de la SOFRES, il y a quinze jours : « Dans le monde actuel, pour en respecter l’équilibre, le racisme

 

vous paraît-il : Très souhaitable ? 4 %. Peut-être nécessaire ? 17 %. Plutôt déconseillé ? 32 %. Haïssable et antinaturel ? 43 %. Sans opinion : 4 %. Seriez-vous prêt, s’il le fallait, à supporter les conséquences de l’opinion que vous venez d’exprimer ? Oui : 67 %. Non : 18 %. Sans opinion : 15 %. Et pourtant, aucune pression ne s’exerce sur les personnes interrogées, dans toutes les classes sociales, qui forment l’éventail habituel de la SOFRES. Sinon celle des préjugés imposés. Au fond, cela n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est cette sorte de consécration que le sondage d’opinion apporte à la veulerie de la pensée.

— Je le sais bien, dit le Président. Peut-être ai-je été veule, moi aussi ? Jusqu’à présent, nous gouvernions à coups de sondage. C’était bien commode. Probablement gouvernions-nous le néant… Il est bien tard pour s’en apercevoir.

— … Il est vrai, continuait la voix du journaliste, qu’aucun de ces éditorialistes ne dépasse le stade des mots pour proposer des mesures concrètes. Seul M. Jules Mâchefer, rédacteur en chef du journal La Pensée nationale, écrit, je cite : « Si le gouvernement ne donne pas l’ordre à l’armée de s’opposer par tous les moyens à ce débarquement, c’est le devoir de tout citoyen conscient de sa culture, de sa race, de sa religion traditionnelle et de son passé, de prendre spontanément les armes. Paris, même notre cher Paris est déjà investi par les complices de l’envahisseur. Mes bureaux ont été saccagés et occupés par des commandos irresponsables auxquels s’étaient joints les pires éléments étrangers vomis par les bas-fonds de la capitale. Les équipes de vente de mon journal ont été toute la journée pourchassées dans les rues par des groupes d’extrémistes

 

ouvertement tolérés par la police et, je dois le dire, sous l’oeil indifférent de la population. Dans ces conditions, je me vois obligé d’interrompre jusqu’à des jours meilleurs la parution de La Pensée nationale pour entreprendre un autre combat. Je déclare, moi, vieil homme pacifique, que c’est le fusil de chasse à la main que j’attendrai, dans le Midi, l’armée en haillons de l’Antéchrist. J’espère que nous serons nombreux ! » Fin de citation…

— Ils ont fini par l’avoir, murmura le Président. Et d’ail leurs, qu’importe… L’oeil indifférent de la population… Le néant. Toujours le néant…

— … Enfin, il y a dix minutes à peine, le Vatican vient de rendre publique une déclaration de Sa Sainteté le pape Benoît XVI, reprise par toutes les agences de presse, dont voici le texte officiel. « En ce Vendredi saint, jour d’espérance de tous les chrétiens, nous adjurons nos frères en Jésus-Christ d’ouvrir leurs âmes, leurs coeurs et leurs biens matériels à tous les malheureux que Dieu envoie frapper à nos portes. Il n’existe pas d’autre voie, pour un chrétien, que celle de la charité. La charité n’est pas un vain mot, elle ne se divise pas, ne se mesure pas, elle est totale ou elle n’est pas. Voici venir l’heure, pour nous tous, de rejeter les compromis où notre foi s’est dévoyée et de répondre enfin à l’universel amour, pour lequel Dieu est mort sur la croix et pour lequel il est ressuscité. » Fin de citation. On apprenait également que Sa Sainteté le pape Benoît XVI avait donné l’ordre de mettre en vente tous les objets de valeur encore contenus dans les palais et musées du Vatican, au profit exclusif de l’accueil et de l’installation des immigrants du Gange. Ainsi se termine notre journal de vingt heures.

 

Prochain flash dans un quart d’heure.

— Et voilà ! dit le Président, en interrompant le concerto qui

suivit. J’entends déjà Dieu crier, là-haut : « Tu quoque, Filii ! » On ne pouvait rien attendre d’autre d’un pape brésilien ! Les cardinaux voulaient un pape novateur, au nom de l’Église universelle, ils l’ont eu ! Je l’ai bien connu, du temps qu’il était évêque et agitait l’Europe au récit des misères du tiers monde. Je me souviens de lui avoir dit un jour qu’en voulant affaiblir la mère indigne, il n’en frustrerait que mieux les enfants. Et savez-vous ce qu’il m’a répondu ? Que seule la pauvreté est digne d’être partagée ! Il tient ses promesses. Êtes-vous chrétien, monsieur Perret ?

— Je ne suis pas chrétien, je suis catholique. Je tiens à cette nuance essentielle.

— Moi, je ne crois pas à grand-chose. La messe, comme Henri IV, une fois de temps en temps. C’est pourquoi j’ai besoin de vous. À l’heure du choix, il me faut des motifs, il me faut enfin croire à quelque chose. Mon choix sera mauvais, c’est certain… Au fait, puisque vous voilà gauleiter du Midi, vous verrez que ce pape-là vous excommuniera !

— Cela m’est égal, monsieur le président ! Au Moyen Âge, on aurait botté les fesses de quelques cardinaux, élu un nouveau pape et déclaré celui-là antipape. C’est ce que je fais moralement. D’ailleurs, ce sont des mots. Depuis six semaines, nous nous noyons dans un océan de mots. Votre secrétariat en est submergé, monsieur le président. Rien que pour l’heure qui vient de s’écouler, voici ! (Il brandissait une liasse de dépêches.) Trente Prix Nobel militent en faveur de l’armada. Jean Orelle n’a pas signé, mais qui

 

s’en soucie, maintenant ? On a rameuté tous les autres Prix Nobel de la paix, le père Agnellu en tête !… Boris Vilsberg et dix mille intellectuels pétitionnent au nom de la justice égalitaire… Le Comité français de soutien à l’immigration du Gange fait connaître qu’il a recueilli plus de deux millions de signatures… Le cardinal- archevêque d’Aix offre des écoles qu’il fera vider et ses séminaires déjà vides… À l’unanimité, l’ONU vote l’abolition des races, sous- entendu de la nôtre, et nous avons voté cela, sans rire ! Dans ce guignol bigarré, nous en avons voté bien d’autres !… À Genève, grève de la faim du fondateur de Fraternité humaine : Edgar Wentzwiller, leader humanitaire calviniste (le secrétaire d’État lit une dépêche) poursuivant une grève de la faim commencée depuis l’échec de São Tomé, entend se priver de toute nourriture tant que tous les immigrants du Gange ne seront pas installés en Europe occidentale pour y être soignés, nourris sauvés. Il en est à sa troisième campagne diététique, monsieur le président. À quel âge très avancé et après combien d’interminables grèves de la faim Gandhi est-il mort tranquillement assassiné !… Dix mille personnes (Perret lit une autre dépêche) ont jeûné et prié toute la journée du Vendredi saint dans l’abbatiale du Bec-Hellouin en présence de l’abbé Dom Vincent Laréole, revenu spécialement pour cette occasion d’un congrès bouddhique à Kyoto. Dom Vincent Laréole a rappelé ce mot de Gandhi (décidément immortel, monsieur le président !) : « Comment pourrait-on se chauffer au soleil divin lorsque tant d’hommes meurent de faim ? » À l’issue de la journée, une motion a été votée par applaudissements qui demande au gouvernement français de prendre nettement position en faveur de

 

l’accueil sur notre territoire des immigrants du Gange. La dépêche ne précise pas, monsieur le président, si, après tant de macérations, les pèlerins du Bec-Hellouin sont retournés chez eux pour souper… Je vous passe le reste, monsieur le président (les dépêches volent sur le tapis). On frétille dans les cathédrales, les syndicats, les ligues, jusque dans l’école maternelle de Sarcelles où les mioches ont fait la grève des billes « par solidarité avec les petits enfants du Gange qui n’ont plus le coeur à jouer ». Encore une, cependant, qui vaut son pesant d’âme : Le cardinal-archevêque de Paris, le président du Conseil consistorial de l’Église réformée, le grand rabbin de Paris et le mufti de la grande mosquée Si Hadj El Kebir déclarent se constituer en comité permanent…

— Ceux-là, dit le Président, j’ai dû les recevoir ce matin. Le musulman était le seul qui parvenait encore à se contrôler. J’ai éprouvé l’impression qu’il se sentait tout à fait gêné d’être là, comme s’il en savait plus que les autres, mais il n’a pas ouvert la bouche. Le cardinal n’a pas cessé de me corner aux oreilles. II m’a parlé de justice dans la capitale – comme si le Midi menacé ne me suffisait pas ! Il a évoqué les centaines de milliers de travailleurs étrangers attendant l’accession à la dignité d’homme et brusquement conscients des limites de leur patience. Il m’a remis en mémoire – oui ! lui ! cardinal romain ! prélat catholique ! – cette phrase de Sartre qui avait fait tant de bruit autrefois et d’où furent tirés un nombre considérable de spectacles d’avant-garde subventionnés : « Le monde compte deux milliards et demi d’individus dont cinq cents millions d’hommes et deux milliards d’indigènes. » Et pendant ce temps-là, je regardais le visage

 

hermétique du grand mufti. Le cardinal m’a fourré dans les mains le texte d’une déclaration de leur comité permanent.

— La voici, monsieur le président. (Perret a fouillé dans les dépêches.) Elle a été publiée à midi : « … Leur seul crime est de ne pas être de la même race que nous. C’est donc non seulement une question de charité élémentaire, mais de justice que de les respecter. Toute vexation, toute brutalité, tout manque de respect à leur égard constituent des actes d’autant plus odieux que leur condition de migrants les met, à des titres divers, dans une situation plus difficile et plus douloureuse. »

— C’est cela ! Oui, c’est cela ! J’avais envie de lui crier : « Et notre situation à nous, Éminence ! » (Le Président, qui d’ordinaire n’élevait jamais la voix, semblait cette fois emporté de colère.) Tout cela devenait grotesque ! Je regardais toujours le mufti impénétrable et je me disais que s’il avait eu l’hypocrite courage de signer cette déclaration qui constate de façon solennelle l’inégalité des races, c’est qu’il avait probablement quelque chose d’autre dans la tête. Je suppose qu’il devait penser que les races sont inégales, certes, mais pas toujours les mêmes au sommet de la balance, c’est une question de rotation. À la fin, je n’y tenais plus. J’ai demandé au cardinal : « Qui est la patronne de Paris ? » Il a bredouillé je ne sais quoi. « Sainte Geneviève », lui ai-je Précisé. « Quand les Huns sont arrivés aux portes de Paris, elle est sortie des murs en grande pompe et votre prédécesseur l’archevêque l’accompagnait, trop heureux de ce renfort inespéré de caractère divin. » Imaginez-vous ce qu’il m’a répondu ? Que sainte Geneviève n’avait jamais existé. Que tout cela était faribole d’enfants et que la sainte ne figurait plus

 

depuis longtemps au calendrier romain officiel. Déboulonnée pour cause de mythe, paraît-il. Je l’avais oublié. Il est vrai qu’à l’époque, personne n’avait protesté, sauf un doux rêveur du Conseil municipal de Paris dont le nom n’a même pas survécu. Du coup, j’ai donné congé à ces quatre saints hommes. J’étais hors de moi. Une seule consolation, cependant. Celle de savoir que leur comité permanent siégeait à l’archevêché. Depuis que le cardinal a vendu tous ses meubles au profit de je ne sais plus qui et qu’il vit dans un gourbi dont ne voudrait même pas l’évêque rouge de Bahia, c’est bien l’endroit le plus inconfortable de Paris. Siégeant en permanence sur des tabourets de bois, j’espère qu’ils finiront par avoir mal aux fesses. Maigre consolation, n’est-ce pas ? On s’accroche à ce qu’on peut. Quoi d’autre, monsieur Perret ?

— Tout et rien, monsieur le président. Sans fin et déjà fini. Pendant six semaines, tous ceux qui s’imaginent penser, en ce monde, ont pris position, et toujours dans le même sens. Les gouvernements se sont concertés fébrilement. Et pour aboutir à quoi ? À rien ! Nous vivons au siècle du verbe dissolvant. Les mots nous dispensaient d’agir en attendant l’inéluctable, car nous savions que cet inéluctable était au-delà des mots. Et voici maintenant les seuls actes qui comptent, ceux qui expriment la vérité profonde : chrétien ou pas, tout le monde fiche le camp. Et à moins de nous contenter nous aussi de mots, nous sommes seuls, monsieur le président, vous et moi.

— Seuls, pas tout à fait. Il y a ce vieux fou de Mâchefer. Et Pierre Senconac, je viens d’en recevoir la nouvelle par le directeur d’Est-Radio. Jean Orelle sauve in extremis ce qui restait en lui de

 

raison. Et puis, dans l’autre camp, cet activiste de la pensée, Clément Dio. Et tous ces idéalistes de bistrot, de campus et de sacristie qui descendent vers le sud et accordent enfin leurs actes à leurs discours. Pour un peu, d’ailleurs, ceux-là, je les envierais. Enfin, il y a l’armée. Et l’armée de métier, des régiments choisis. Depuis ce matin, sur mon ordre, elle prend position.

— L’armée ! Évidemment, cela fait des milliers de soldats, d’officiers, de généraux ! Des mots, tout cela ! Rien que des mots vêtus d’uniformes et qui s’effaceront au contact de l’action. Il y a bien longtemps que l’armée ne fait plus que jouer à être l’armée et que plus personne ne sait ce qu’elle vaut réellement, car on se garde bien de l’employer de peur que son néant ne soit aussitôt démontré. Monsieur le président, vous verrez que l’armée vous claquera aussi dans les mains !

— Vous ne raisonniez pas comme cela dimanche dernier, monsieur Perret ?

— Monsieur le président, durant toute cette semaine, j’ai rencontré secrètement les rares généraux encore capables de réfléchir et j’ai ouvert les yeux sur un gouffre. Les nations d’Occident croient posséder des armées fortes. En réalité, elles n’ont plus d’armées. Depuis des années, par tous les moyens, on inspire à nos peuples la honte de leurs armées. On a fabriqué des films, par exemple, vus par des millions de spectateurs, sur des massacres d’Indiens, de Noirs ou d’Arabes oubliés depuis cent ans et exhumés pour les besoins de la conspiration. On a travesti des guerres de survie, bien qu’elles eussent été toutes perdues par l’Occident, en tentatives barbares d’établir l’hégémonie blanche.

 

Parce qu’il ne restait pas assez de militaires vivants à haïr, on s’est rabattu sur les fantômes guerriers du passé, lesquels sont innombrables, multipliables à l’infini et incapables de protester, morts muets et abandonnés, livrés sans risques à la vindicte populaire. Ne parlons pas de littérature, de pièces de théâtre ou d’oratorios, destinés à un public restreint. Parlons plutôt des mass media, de l’utilisation scandaleusement faussée d’un instrument de communication de masse par ceux qui, sous le masque de la liberté, pratiquent le terrorisme intellectuel. En dépit des avertissements des survivants de la lucidité, nous avons laissé une frénésie masochiste, hors de toute mesure, nous emporter vers d’hallucinantes aventures, et à force de vouloir tout admettre, nous avons pris le risque insensé de devoir tout affronter en même temps, et seuls. Souvenez-vous, monsieur le président ! Par des opérations de démoralisation nationale et de dissolution civique savamment conçues et diaboliquement orchestrées, on a fait en sorte que la fin des guerres coloniales, Vietnam compris, ne soit en réalité qu’un commencement. C’est irréversible. Désormais, le bon peuple a horreur de son armée accusée de trop de génocides. Quant à la police, depuis Guignol, son destin est marqué et l’on se demande comment elle a pu tenir aussi longtemps sans se vomir dessus. Maintenant, c’est fait. Et l’armée a suivi. Volontaire ou non, de métier ou pas, elle se fait horreur à elle-même. Pour un nouveau génocide, ne comptez pas sur l’armée, monsieur le président.

— Sur qui, alors ?

— Sur personne, monsieur le président. La partie est perdue. — Il y aura cependant génocide, et c’est nous qui

 

disparaîtrons.

— Je le sais, monsieur le président. Mais c’est une conviction

que vous ne pourrez communiquer à personne, car personne n’est plus en état de la recevoir. Nous mourrons lentement, rongés de l’intérieur par des millions de microbes introduits dans notre corps. Cela durera longtemps.

Sans souffrances apparentes. Il n’y aura pas de sang versé, là réside toute la différence. Mais il paraît qu’aux yeux des homuncules occidentaux, c’est devenu une question de morale et de dignité. Allez donc expliquer au peuple, à l’armée, sans compter l’opinion mondiale et la conscience universelle, qu’il faut le jour de Pâques, ou tout au moins le lundi, massacrer un million d’immigrants à peau noire si nous ne voulons pas mourir à notre tour, mais plus tard, beaucoup plus tard…

— C’est pourtant ce que je leur dirai, monsieur Perret, et dans le sud, vous m’y aiderez. Quand partez-vous ?

— Cette nuit, monsieur le président. J’ai quand même trouvé un chasseur à réaction dont le chef de bord ne soit pas en séminaire, en prière, ou je ne sais quel autre exercice mental s’appliquant douloureusement au problème moral de l’aviation de combat face à la flotte du Gange. Mon pilote à moi n’est pas encore trop inhibé. Il a accepté de me conduire d’une traite jusqu’à la préfecture régionale du Midi. Le préfet m’a téléphoné tout à l’heure, complètement affolé. Il s’est retrouvé presque seul car la plupart de ses fonctionnaires l’ont abandonné dans l’après-midi. J’emmène avec moi, comme aide de camp, le capitaine de frégate de Poudis. Il semble qu’il ait réfléchi. Je crois que la mort de son fils

 

est devenue pour lui un compte à régler. Si nous disposions de quelques hommes de sa trempe, mus par une douleur productrice, peut-être serions-nous sauvés ? Hélas, chez nous, la douleur ne produit plus que des revendications syndicales…

— Moi aussi, monsieur Perret, coupa le Président, j’ai beaucoup réfléchi. Il m’est impossible, à long terme, d’autoriser le débarquement des faméliques sur notre territoire. Qu’on les interne dans des camps ou que l’on essaye de les assimiler, le résultat sera le même : ils resteront. Et comme nous aurons ouvert notre porte et démontré notre faiblesse, d’autres viendront, puis d’autres encore, le processus est déjà commencé…

— En effet, monsieur le président, ils viendront de toute façon.

— Je le sais aussi. Mais je vais vous dire quelque chose, une petite phrase éculée que même un homme politique de trente- sixième ordre n’ose plus employer tant elle a déjà servi : j’aurai ma conscience avec moi et pour une fois, ce sera la vérité. Adieu, monsieur Perret, je ne sais si nous nous reverrons…

 

XXXIII

Dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques, à la première minute du jour de la Résurrection, il se fit un grand bruit sur la Côte, quelque part entre Nice et Saint-Tropez. Quatre-vingt-dix-neuf étraves de navires s’enfoncèrent sur les plages et dans les rochers tandis que l’enfant-monstre, s’éveillant, délivra son cri de victoire. Pendant toute la journée et toute la première partie de la nuit qui suivit, rien ne bougea à bord des bateaux, hormis des milliers de bras levés qui se balançaient comme une forêt de noirs serpents, les morts jetés à l’eau que les vagues menaient jusqu’à terre, et toutes ces bouches qui psalmodiaient presqu’en silence une mélopée sans fin que le vent portait au rivage…

Vers dix heures et demie du soir, la radio publia son énième bulletin spécial de la journée et l’on pouvait noter qu’au fil des informations le ton du journaliste s’altérait, comme s’il lisait ses propres bulletins de santé s’aggravant jusqu’à la nouvelle de sa propre mort :

— Le gouvernement, réuni autour du président de la République, a siégé toute la journée au palais de l’Élysée. En raison de la gravité des circonstances, étaient également présents à cette réunion les chefs d’état-major des trois armes, les responsables de la police et de la gendarmerie, les préfets du Var et des Alpes- Maritimes, et à titre exceptionnel et consultatif, le nonce apostolique et la plupart des ambassadeurs occidentaux en poste dans la

 

capitale. À l’heure où nous vous parlons, le conseil n’est pas encore terminé, mais le ministre porte-parole du gouvernement vient d’annoncer que le président de la République adresserait lui-même, vers minuit, une déclaration solennelle au pays…

À la même heure, le Président levait justement le conseil en lui tenant à peu près ce propos :

« Voilà près de dix heures que je vous écoute. Vous ! messieurs les préfets, qui me saoulez de projets d’accueil, de locaux vides répertoriés par vos soins, de chantiers nationaux à ouvrir dès demain pour endiguer le raz de marée, alors que vous ne croyez pas un mot de tout cela, que personne ne vous a convoqués ici et que vous avez abandonné vos préfectures pour venir vous mettre à l’abri, vous-mêmes, vos familles et vos précieuses consciences car rien, n’est-ce pas, ne pourra vous être reproché ! Vous êtes relevés de vos fonctions et, disant cela, je crois que je ne fais qu’anticiper de vingt-quatre heures sur la grande relève par l’anarchie où sombreront peut-être tous les corps constitués de l’État… Vous ! messieurs les généraux ! qui osez me présenter sur la carte cette espèce de kriegspiel où vous jouez avec des divisions fantômes et des régiments évanouis ! Me prenez-vous pour un Hitler fou dans son bunker de Berlin ? Ignorez-vous que sur deux cent mille hommes envoyés depuis soixante heures en direction du Midi, vingt mille seulement sont arrivés jusqu’à leurs positions ? Et dans quel état moral ! Le reste ? Dissous dans une débâcle anonyme. Elle sortait du peuple, votre armée ? Eh bien ! elle y est retournée ! À Mâcon, on danse dans les casernes. À Montélimar, je ne sais quel régiment mutiné est passé avec armes et bagages dans les

 

bidonvilles de la zone industrielle pour y établir, paraît-il, la première communauté prolétaire multiraciale. À Romans, c’est un soviet d’étudiants, d’ouvriers et de soldats qui occupe la sous-préfecture. Tout cela pacifiquement, vous entendez, pacifiquement ! Mais pour la plupart, le retour chez soi, la « quille » anticipée, le plus souvent solitairement, mollement. Alors, ne me parlez plus de régiments en marche comme si, au crépuscule de la nation, vous accordiez encore quelque créance à votre propre importance et, qui sait, à votre tableau d’avancement. Vous êtes relevés de vos fonctions. Sur la proposition de M. Jean Perret, j’ai nommé le colonel Dragasès commandant en chef des forces de l’ordre dans toute la région du Midi et chef d’état-major général de ce qu’il nous reste d’armée. Libres à vous d’aller le rejoindre, si vous en avez le courage, et de vous placer sous ses ordres, avec une mitraillette à la main, car c’est de cela que nous avons besoin, de soldats et rien d’autre… ! Vous ! messieurs les ministres ! qui me désapprouvez pour des raisons qui me sont devenues claires, et qui noyez votre ambition ou votre peur sous des flots de paroles stériles. Je sais que certains d’entre vous ont déjà préparé leurs valises, mettant leurs consciences en accord avec leurs comptes en banque suisses. Ceux-là font preuve d’une bien courte vue. Mais j’en connais parmi vous qui conspirent déjà, qui pactisent avec l’événement, qui ont pris de multiples contacts. Je sais que circule déjà la composition d’un gouvernement provisoire car vous estimez, et vous n’avez pas tort, qu’une fois l’inéluctable accompli, il faudra bien qu’un ordre quelconque s’établisse et là, pensez-vous, techniciens sauveurs, on vous accueillera les bras ouverts pour assurer la transition, à vous

 

ensuite de vous maintenir en place. Peu importe le contenu du pouvoir, pourvu que vous en conserviez l’exercice. Peut-être réussirez-vous ? D’autres y sont parvenus avant vous et parfois même pour le profit de tous, sauvant ce qui pouvait être sauvé d’un incendie qu’ils avaient contribué à allumer. Mais là, nous nous séparons. Cette conception de la France survivante, mais défigurée n’est pas la mienne, car différant de vous, je n’ai plus d’ambition. Par le colonel Dragasès, par M. Jean Perret et les débris de notre armée, je conserve pour le moment la réalité du pouvoir légitime, puisque c’est dans le Midi que tout va se jouer. Vos démissions sont acceptées, tout au moins jusqu’à demain… Enfin vous ! messieurs les ambassadeurs des nations occidentales, je prends simplement note de votre tristesse inutile. Vos chefs de gouvernement respectifs auront de quoi méditer, cette nuit, si j’en juge par les nouvelles peu rassurantes en provenance de vos capitales. Je sais que tous ont les yeux fixés sur la France, espérant qu’un massacre perpétré par la nation qui a proclamé les droits de l’homme absoudra d’avance toutes les actions répressives qui s’imposent. Eh bien ! messieurs ! il vous faudra attendre demain matin, comme nous tous, pour résoudre enfin l’unique problème du monde contemporain : Est-ce que les droits de l’homme auxquels nous tenons tant peuvent être préservés au détriment des droits d’autres hommes ? Je vous laisse réfléchir là-dessus… Quant à vous, monsieur le nonce apostolique ! je constate que Staline avait tort, naguère, lorsqu’il s’enquérait avec un mépris ironique du nombre de divisions que le pape mettait en ligne. Les divisions de votre maître sont innombrables. Il est vrai que Sa Sainteté a engagé

 

des supplétifs… »

À onze heures du soir, après l’audition de la Deuxième

symphonie, le même journaliste reprit la parole sur l’antenne de la radio française :

— Rien ne semble encore bouger à bord de la flotte immigrante. Un communiqué de l’état-major de l’armée confirme que deux divisions sont déployées sur le rivage et que trois autres divisions font route en renfort vers le sud, en dépit de certaines difficultés d’acheminement. Il y a cinq minutes, le colonel Dragasès, chef d’état-major général, faisait connaître que l’armée vient d’allumer sur la côte une vingtaine de bûchers géants où elle brûle des milliers de cadavres jetés à l’eau depuis tous les navires. Enfin, le gouvernement a noté avec un certain étonnement l’exode généralisé des populations du Midi. Tout en déplorant ses conséquences, il ne se sent pas autorisé, devant une situation aussi nouvelle, à le déconseiller. Des ordres très stricts ont été donnés à la gendarmerie et à l’armée pour que cette migration s’effectue dans l’ordre et qu’elle ne gêne pas, en priorité, l’acheminement des convois militaires qui descendent du nord du pays. L’état d’urgence est décrété sous l’autorité de M. Jean Perret, secrétaire d’État, délégué personnel du président de la République, dans les quatre départements côtiers. L’armée assurera la sécurité des biens abandonnés, dans la mesure du possible et dans la limite de ses autres missions. Le gouvernement confirme que le président de la République adressera un appel solennel à la nation, ce soir, à minuit.

Et ce fut tout. On se souvient que le vieux M. Calguès, assis en solitaire sur la terrasse de sa maison, sentinelle de son vieux

 

village perché à flanc de colline au-dessus de la mer, s’était demandé si d’aventure les bavards mouraient en silence, car dans une société habituellement en proie au délire verbal, ce laconisme impressionnait. Puis il avait ouvert un livre, allumé sa pipe et s’était généreusement versé un autre verre de vin rosé pour attendre minuit…

 

XXXIV

Trois autres gouvernements occidentaux, sans compter ceux des États-Unis et de l’Union soviétique, siégèrent aussi cette nuit-là, à Canberra, Londres et Pretoria. Quels que fussent leur désarroi, comme à Londres, leur détermination, à Pretoria, leur sentiment de tragique isolement, à Canberra, tous en étaient arrivés, après des heures de consultations fébriles, à cette conclusion identique : Depuis le départ de l’armada du Gange, l’Occident avait pris la forme dangereusement éphémère d’un château de cartes perdu au milieu des remous du tiers monde et si la carte « France », à la base de l’édifice menacé, venait soudainement à manquer, toutes les autres cartes s’abattraient en chapelet. À onze heures et demie, ce même soir du dimanche de Pâques, des télégrammes pathétiques, implorant la fermeté même au prix du sang innocent, furent adressés par ces trois capitales au président de la République française. Pour la petite histoire, notons que ces télégrammes figurent tous trois aujourd’hui à la place d’honneur du musée de l’Antiracisme, dans les nouveaux bâtiments de l’ONU, à Hanoi, comme les derniers témoignages d’une haine désormais punie. Dans le monde entier, les enfants des écoles en connaissent le texte par coeur et doivent être capables de le réciter et de le commenter à tout moment, dans n’importe quelle classe et à n importe quel âge, de peur que leur vigilance ne s’endorme et que naissent à nouveau des sentiments aussi odieux et contraires à la nature de l’homme…

 

À Londres, durant ces trois derniers jours, la situation avait pris ce qu’on appelle, en langage spécialisé, un caractère insaisissable. Rien de tragique, pas d’émeutes, aucune bagarre, pas le moindre incident racial, aucune menace physique ou verbale d’aucun genre, simplement la ruée sur Londres, silencieuse et ordonnée, de centaines de milliers de travailleurs du tiers monde, accourus de tous les coins de l’Angleterre à l’appel du « Non European Commonwealth Committee ». On citera, en exemple de l’étrange torpeur où s’enfonçait l’Angleterre, l’incident de la gare de Manches ter. Peut-on appeler cela un incident, puisque témoins et acteurs ne se départirent jamais du calme le plus serein ? Tout au moins ne put-on lire sur les visages aucune colère, entendre aucun mot malsonnant, distinguer aucun geste hostile de part et d’autre. Le soir de Pâques, désirant se joindre à la manifestation prévue pour lundi matin, à Londres, par le « Non European Commonwealth Committee », environ trente milles Pakistanais, Bengalis, Indiens, renforcés de Jamaïcains, Guyanais, Nigériens, etc., envahirent la gare de Manchester. Cette marée noire submergea les trottoirs, le hall et les guichets de files d’attente interminables car personne, détail étrange, n’entendait voyager sans billet. Ce détail, et quelques autres du même genre qui n’étaient pas dus au hasard, scellèrent le sort de l’Angleterre car qui peut s’opposer, au pays de l’habeas corpus et des bobbies désarmés, au déplacement de voyageurs qui payent sagement leurs tickets. On vit les Blancs quitter la gare l’un après l’autre, sans mot dire, désespérant sans doute de pouvoir trouver place dans les trains. Ceux qui s’obstinèrent dans les files d’attente, canards blancs d’une couvée noire, furent l’objet de la

 

plus grande courtoisie. On respectait leur rang dans la file, personne ne songeait à profiter du nombre pour les écarter des guichets, mais la plupart ressentirent très vite une impression d’étouffement, bien qu’ils reconnussent volontiers la parfaite correction de leurs sombres voisins entassés. Peut-être l’odeur un peu âcre et nouvelle en incommoda-t-elle certains, mais on doit simplement penser que transformés soudain en minorité raciale, ils préférèrent céder le pas de bonne grâce pour éviter les complications. Manque d’expérience… L’occupation des trains procéda du même repli volontaire. Se retrouvant à douze par compartiment, deux Blancs et dix Noirs, les premiers renoncèrent vite à voyager ce jour-là. Beaucoup descendirent à contre-voie, s’excusant le plus souvent de leur départ comme s’ils craignaient de vexer, ou de passer pour racistes ne supportant pas la compagnie des Noirs. Un gentleman, arrivé en avance, conserva paisiblement la place qu’il occupait tandis que sur les sept autres sièges de son compartiment, quatorze Noirs s’entassaient sur les genoux les uns des autres, prenant garde de ne pas le déranger dans sa lecture du Times. Deux minutes avant le départ du train, le gentleman se leva, salua, bredouilla quelque chose et disparut sur le quai. Mais personne ne l’avait chassé, il s’en était allé tout seul… À Liverpool, Birmingham, Cardiff, Sheffield, gares et trains furent submergés de la même façon si bien qu’à minuit, le soir de ce dimanche de Pâques, alors qu’on attendait le discours du président de la République française, deux millions d’étrangers campaient déjà dans les rues de Londres, leur masse ne produisant pas plus de bruit qu’un parti de chasseurs ban tous dans la brousse. Au plus fort de la marée, le gouvernement britannique

 

avait tenté quelques contre-feux discrets : coupures de courant sur les lignes électrifiées, retrait des conducteurs de machine par appels personnels. Peine perdue. Les « Paks » formaient plus de cinquante pour cent de la main-d’oeuvre technique des chemins de fer britanniques, et parmi les syndicats anglais alertés, beaucoup, justement, entendirent travailler ce jour-là. On ne sut jamais réellement pourquoi.

L’Afrique, pendant ce même temps, s’était jetée sur les pistes de brousse et les routes de forêt, obéissant à un unique mot d’ordre : Rendez-vous sur le Limpopo ! Au sud du fleuve Limpopo, la République sud-africaine tant haïe, poignard dans le dos de l’Afrique, blessure béante dans son coeur fier, eczéma blanc sur sa douce peau noire. Un vieux compte à régler que politiciens, gangs capitalistes et marchands de canons avaient toujours su étouffer. Pleure pour la dernière fois, ô mon pays bien-aimé ! Voici tes frères et tes soeurs et les enfants de tes frères, surgis des profondeurs de la vieille et noble Afrique et qui t’apportent ta liberté, de leurs mains nues et désarmées ! On évaluait à plus de quatre millions les populations massées par tribus et nations sur la rive nord du Limpopo, au Zimbabwe, ex-Rhodésie, avant-dernier tombeau de la race blanche en Afrique. Certaines délégations, venues de régions plus lointaines, n’offraient guère qu’un renfort symbolique, mais tous étaient là, Algériens, Libyens, Éthiopiens, Soudanais, Congolais, Tanzaniens, Namibiens, Ghanéens, Somaliens, attendant que la nuit de Pâques efface un monde révolu et qu’enfin le soleil se lève, sur une Afrique délivrée de sa honte. Aux tam-tams du Limpopo répondaient par-dessus le fleuve, par-dessus les vignes, les champs,

 

les mines et les gratte-ciel des Blancs, d’autres tam-tams captifs dans les villes-prisons où, cette nuit-là, personne ne dormit, tous sagement assis sur leurs talons à la frontière imposée des ghettos, face à l’armée blanche qui, pour la première fois, commençait à baisser les yeux…

L’armée australienne ne faisait face à personne, qu’à la mer désertique protégeant de toutes parts cette île-continent. Mais chacun connaissait déjà la menace : une flotte pacifique formée à Djakarta et qui attendait l’aube pour lever l’ancre vers le paradis blanc.

Marcel et Josiane ne furent pas seuls, ce soir-là, à découvrir la vérité aux grands yeux chargés d’envie, éclairés d’espérance, guettant sur le palier, à l’affût de ces portes qui vont enfin s’ouvrir sur un appartement beaucoup trop grand pour deux, tandis que s’écrouleront, au son de la justice, les murailles vermoulues de Jéricho.

 

XXXV

Clément Dio regarda sa montre pour la centième fois. Elle marquait minuit moins dix. Voilà cinq heures déjà que s’étaient tus les derniers chants d’ivrognes, souvent accompagnés du choc sourd d’un corps fauché par le sommeil et l’alcool. L’une de ces brutes semblait avoir tenu le coup plus longtemps que les autres, car vers dix heures du soir, Iris Nan-Chan avait encore gémi faiblement. Tout d’abord, elle avait crié, très vite, alors qu’on venait à peine d’enfermer Dio dans ces toilettes du troisième étage où il gisait depuis quarante heures, réduit à un état de prostration voisin de l’hébétude. Puis elle avait hurlé, souvent, mais ses hurlements ne parvenaient pas à couvrir les rires de ceux qui l’entouraient, en bas, dans le bar de l’hôtel. Ensuite elle avait supplié, et des bribes de ses implorations montaient jusqu’à Clément Dio quand s’interrompait un instant l’épouvantable choeur des voix ivres. Enfin, elle avait ri, car on avait dû la faire boire, et son rire méconnaissable avait frappé Dio en plein coeur, le clouant presque inanimé sur le sol froid des toilettes, les yeux secs d’avoir trop pleuré. Durant les dernières heures du cauchemar, le rire d’Iris Nan-Chan s’était éteint peu à peu pour faire place à ces gémissements que Dio percevait nettement, car le vacarme s’était apaisé, à la façon d’une tempête comblée par l’excès de ses ravages. Ce silence de tombeau n’avait plus été troublé que par le passage sur la route, vers onze heures, d’une colonne de camions descendant à toute allure vers la mer,

 

sans doute le commando de marine du col de la Faye qui rejoignait ses positions. Minuit moins dix. Dio entendit des pas dans l’escalier, puis dans le corridor qui conduisait à sa prison…

Tout avait bien commencé, cependant, en dépit des avertissements sarcastiques du capitaine des commandos de marine. Devant l’hôtel Préjoly, à Saint-Vallier, on avait arrêté sa voiture, sans doute parce qu’elle était rouge, étincelante, chromée, hérissée de phares, d’antennes, et tapissée de cuir, objet de luxe que les malheureux prisonniers pouvaient enfin palper de leurs doigts trop longtemps privés de tout contact raffiné. Dio s’était présenté. Certains le connaissaient. Ses campagnes, menées avec succès en faveur de l’humanisation radicale des prisons, l’avaient rendu célèbre dans l’univers carcéral. On se souvenait de l’éditorial qui avait fait basculer le régime pénitentiaire : « Les détenus de droit commun sont à nos yeux des politiques, victimes d’un système social qui, après les avoir produits, se refuse à les rééduquer et se contente de les avilir et de les rejeter. Nul d’entre nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui moins que jamais car sur notre vie de tous les jours, le quadrillage policier se resserre. On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était emprisonnée ? » On l’avait acclamé, puis emmené boire un verre à la santé de la liberté. Lui et sa femme s’étaient laissé faire de bonne grâce, l’expérience les amusait. Certains avaient déjà trop bu, les Arabes et les Noirs en particulier, le bar était maculé, jonché de bouteilles et de verres brisés, mais tout cela dans une ambiance bon enfant, un peu comme un 14 Juillet célébrant une vraie prise de la Bastille. « Et justement », avait demandé Dio, verre de rhum en

 

main, « comment l’avez-vous prise de l’intérieur, votre Bastille ? » On lui avait raconté. Motif et moteur : la flotte du Gange. Les détenus en parlaient beaucoup entre eux, au foyer de la prison, ne manquaient pas une information, ne sautaient pas une ligne de journal. Sur une carte du monde, ils plantaient chaque soir un nouveau petit drapeau. L’aumônier se joignait souvent à eux, élevant le débat ainsi que son rôle l’exigeait. Il y voyait une sorte de symbole, un seul messie à un million de têtes. C’était une image simple, propre à émouvoir des reclus hypersensibles qui l’avaient aussitôt adoptée. L’ambiance devenait presque religieuse, d’une façon tellement inhabituelle que les matons, saisis d’une sorte de crainte superstitieuse, se terraient, assurant comme des ombres le service minimum quotidien de la prison. Tout s’était passé très simplement. À l’issue de la veillée du vendredi saint, alors que les gardiens dormaient dans leurs quartiers pour respecter la dignité du sommeil des détenus, l’aumônier avait ouvert lui-même les portes de la prison, disant que le Christ était mort pour tous et d’abord pour les larrons… « Il avait promis qu’il le ferait, mais quand même, on n’en revenait pas ! Dieu sait où il est, maintenant ? Je vais vous dire, si le Gange débarque et qu’on le laisse entrer, il n’y aura pas une porte de prison qui restera fermée ce jour-là… » Puis on avait causé. De tout. De la société qui est dégueulasse, des bourgeois qui sont pourris de fric, des ouvriers abrutis derrière leurs machines. L’alcool aidant, le ton montait, mais chez des hommes rendus à la vie, cette excitation semblait bien pardonnable. « Moi », expliquait un jeune gars, « j’avais mis mon avenir en équation : quarante ans à trimer comme un con sur une machine, ou trois minutes à risquer sur

 

un gros coup pour emporter le paquet. J’ai risqué, j’ai perdu et on m’a fourré en cabane : elle est pas dégueulasse, la société ? » Et ce même gars, une heure plus tard, ivre, le visage mauvais : « Bon ! C’est pas tout ça ! On s’emmerde, ici. Le blablabla, c’est terminé ! Si on se marrait un peu ? Si on se marrait vraiment, les copains ? D’abord, on va danser. Hein ! ma jolie ! » Il n’était plus temps de faire retraite. Les détenus se battaient pour danser, s’arrachant Iris Nan-Chan des bras l’un de l’autre, si brutalement que sa robe tombait en lambeaux. Dio tenta de se frayer un chemin jusqu’à sa femme à travers la meute en folie. « Toi, d’abord », dit quelqu’un, « tu n’es qu’un bourgeois pourri de fric. Vous avez vu sa voiture, à cette ordure ! Vous croyez qu’il nous défendait ? Pas du tout. Il faisait monter son tirage et gagnait des montagnes de fric sur notre dos. Aujourd’hui, on se rembourse. Allez ! madame ! on passe à la suite »… Quelques détenus s’interposèrent. Il s’ensuivit une courte bataille où les « récupérables » eurent rapidement le dessous. Sans doute étaient-ils trop peu nombreux ? Et l’on conduisit à coups de pied Clément Dio aux toilettes du troisième étage…

Les pas s’arrêtèrent devant la porte. Dio entendit que l’on tournait la clef. L’homme semblait encore ivre, mais avait repris ses esprits. « Vous pouvez sortir de là », dit-il d’un ton morne et hésitant, « la fête est finie. » Il réfléchit et ajouta : « Je crois qu’on s’excuse… On n’aurait pas dû vous enfermer, nous, des ex- prisonniers. Mais faut comprendre : quand la roue tourne, faut qu’elle tourne… Heu… Votre femme est en bas. Je crois qu’on a été un peu fort au début. Mais rassurez-vous, elle n’est pas abîmée. Elle dort. On lui a fait boire un bon coup et après cela, tout a été

 

beaucoup mieux. Heu… Moi, je ne l’ai pas touchée… Salut ! » L’hôtel empestait le vin, le tabac et les vomissures froides. La plupart des vitres étaient cassées, on avait dû lancer des bouteilles au travers. Dans les chambres aux portes ouvertes, des détenus ronflaient, affalés sur les lits non défaits. Dio enjamba des dormeurs foudroyés sur le palier des étages. On entendait une radio qui jouait un concerto et que le dernier ivrogne valide n’avait pas songé à éteindre avant de s’écrouler. Dio retrouva sa femme là où il l’avait laissée, au bar. Elle dormait nue sur une banquette. Quelqu’un avait

vomi sur sa poitrine, mais un autre avait recouvert le bas de son corps d’une nappe blanche de la salle à manger. Elle dormait profondément, comme si elle avait avalé le contenu d’un tube de barbituriques. C’est exactement ce qu’elle avait fait. Le tube gisait à ses pieds, vide. Le concerto cessa d’un coup. On n’en était plus, dans les studios, aux transitions soignées. Une voix dit :

— Vous allez entendre une allocution de M. le président de la République…

Minuit. C’est ainsi qu’au soir de Pâques, Clément Dio entendit le discours que le monde entier attendait.

 

XXXVI

Minuit. Le Président va parler. Il faudrait stopper le cours de la vie l’espace d’un instant, transformer le mouvement en images arrêtées pour embrasser le panorama du monde et saisir d’un coup tous les acteurs du drame de la minute de vérité. Tâche impossible. La terre entière est à l’écoute, tous relais et satellites bloqués sur les ondes françaises. Tout au plus peut-on, par quelques projecteurs perçant çà et là les nuages, les toits et la nuit, débusquer l’un ou l’autre de nos compagnons d’épopée. Nous avions cherché un autre mot que celui-là, sans le trouver. Existe-t-il des épopées à rebours, à l’envers, des épopées à qui-perd-gagne, des anti- épopées ? C’est le mot.

Albert Durfort, par exemple. Il a arrêté sa voiture sur le bas- côté, quelque part aux environs de Gex, car l’émotion qui l’étreint l’empêche de conduire, tout en écoutant, sur les virages verglacés du col de la Faucille. Il a choisi cet itinéraire difficile, jugeant que sur la route de l’or mieux valait emprunter les détours peu fréquentés. À la jeune Martiniquaise alanguie par le voyage qui lui demande pour la énième fois si c’est bientôt la Suisse, parce qu’elle a envie de prendre une douche et de se fourrer au lit gentiment en compagnie de son petit Albert, Durfort répond : « Fous-moi la paix, veux-tu ! » Cet arrêt le perdra. Durfort sera dévalisé par l’une de ces grandes compagnies qui ont pris possession de la nuit et ne font pas de quartier. Son corps poignardé sera jeté dans le fossé et la jolie

 

négresse aux cheveux si soigneusement lissés rendue à la sauvagerie sexuelle des hommes enfin débarrassés de la société.

Comme le lecteur, sans doute, l’historien de ce drame a été frappé par le manichéisme sommaire dont fit preuve le destin pour distribuer la mort. Sommaire ? Pas tant que cela. Si l’on réfléchit en profondeur, on s’aperçoit que ce manichéisme s’exerce à double effet. Les Bons sont opposés aux Mauvais, lesquels deviennent « les Bons » à leur tour pour s’opposer aux Bons devenus « les Mauvais ». À l’appui de ce raisonnement, dirigeons le projecteur sur deux autres personnages : Élise, Française arabisée, et Pierre Senconac. Senconac se recueille dans les studios d’Est-Radio. Tout à l’heure, dès que le Président aura terminé de parler, il lui faudra improviser son commentaire. Il sait qu’il prêchera la violence, mais ignore encore les bases sur lesquelles il pourra s’appuyer et qu’il attend du Président. Dérisoire veillée d’armes, si l’on avance de vingt minutes l’horloge du temps. Car Élise, écoutant la voix sèche de Senconac dans la cuisine du cadi borgne, sait que le temps du mépris s’achève et qu’un sang purificateur doit en effacer les dernières traces. Elle prend aussitôt sa voiture et court aux studios d’Est-Radio pratiquement désertés, le rasoir du cadi le long de sa cuisse droite, à l’intérieur du bas. Senconac ne parlera plus, voix et gorge coupées au milieu d’une phrase, tandis que s’enfuient les rares techniciens du son qui étaient restés à leur poste. Manichéisme à double effet. Mais comme ces sortes de règlements de comptes ne concernèrent, au total, qu’un très petit nombre d’individus au regard de l’importance du conflit, il faut encore une fois en conclure qu’au-delà du manichéisme d’élite, dans quelque sens qu’on le

 

prenne, l’histoire du monde blanc n’était plus qu’affaire de millions de moutons. C’est sans doute l’explication.

Sur le rivage, face à l’armada échouée, le colonel Dragasès a cessé d’enfourner des cadavres noirs dans le ventre des bûchers. Le temps est venu de s’opposer aux vivants. Assis dans le parc d’une villa abandonnée, sur la balustrade à colonnes qui domine la mer de quelques mètres, il contemple les navires échoués dans la nuit, silhouettes découpées d’un théâtre d’ombres. « Vous allez entendre une allocution de M. le président de la République… » Depuis que la nuit est tombée, le colonel, heure par heure, compte ses troupes le long de ce front étrange qui s’étend sur une vingtaine de kilomètres. De temps en temps, au central radio de la villa, ses officiers appellent en vain l’un ou l’autre bataillon dont le poste ne répond plus. Vivant au crépuscule, après une journée de confrontation en plein soleil avec ce million de malheureux chantant leur douce mélopée, le bataillon est mort sous les étoiles, fantômes déjà condamnés pour un crime non commis, fuyant à travers les jardins et les pins comme s’ils craignaient d’être surpris par le jour sur le théâtre de leurs forfaits manqués. Peu de temps avant minuit, le secrétaire d’État Perret, abandonnant préfecture et déchet de préfet, a rejoint le colonel. Le capitaine de frégate de Poudis est là, lui aussi. Il leur reste environ dix mille hommes. Derrière les lignes rôde la bande de Panamá Ranger, grossie d’éléments disparates ramassés sur la route. Des combats obscurs et silencieux s’engagent en différents points de l’impalpable champ de bataille, aux lisières du pays abandonné, combats de mots étouffés, appels à voix basse qui manquent rarement leur but, appels à la désertion. Dans les

 

villas pillées de l’intérieur, Panamá Ranger accueille les déserteurs. On entend de la musique et de juvéniles cris de joie. Les sirènes ont une voix d’électrophone et l’haleine parfumée au meilleur scotch des bourgeois. Contre cela, le colonel ne peut rien. Panamá Ranger déplore cependant cinq morts, abattus sans sommation dès qu’ils eurent ouvert la bouche, car certaines unités refusent sombrement tout dialogue. En particulier un commando de marine très tard arrivé et qui s’est forcé un passage à travers les troupes de Panama Ranger. Son capitaine considère que toute régénération doit commencer par une bonne guerre civile et que même si l’affaire est manquée d’avance, raison de plus pour ne pas se gêner. Dans une guerre civile, on sait au moins qui on tue et pourquoi. Cela satisfait pleinement le capitaine de commando.

Remontant l’autoroute du Sud, le mascaret s’est arrêté pour souffler au centre douillet de la France. De Valence à Mâcon, tous les hôtels sont pleins et avec eux les écoles, hangars de ferme, gymnases, salles de restaurant, cinémas, mairies et maisons de la culture. Débordé par l’exode, chaque préfet a lancé un appel à la solidarité de ses administrés. Accueillir en paroles les immigrants du Gange, c’était très bien, mais accueillir en fait ceux qui les fuient, voilà qui n’était pas prévu ! La population autochtone se multiplie. C’est-à-dire qu’elle multiplie les prix. Tout ce qui se mange décuple de valeur. Un bain se paye deux cents francs, un biberon pour bébé sevré cent francs. Le litre d’essence rejoint le litre de beaujolais- village, lequel ne s’obtient plus dans les bistrots qu’après les supplications du nouvel usage, auprès desquelles la reptation du drogué en état de manque n’est plus qu’une plaisanterie de mauvais

 

goût. Les cloportes du marché noir, qui dormaient sur leurs fumiers perdus, se sont aussitôt remis à grouiller et s’enflent à la vitesse d’une grenouille vorace. C’est enfin l’exploitation de l’homme par l’homme, la vraie, la pure, entre égaux, tous de race blanche et l’on se rend compte qu’en ce domaine, tout ce qui avait précédé n’était que faibles mots, dans ce beau pays d’Occident où l’on clamait si souvent sur tous les tons ce qu’exploitation veut dire. Cette fois, on a compris. L’exploité ne dit rien. Il paye. Le préfet réquisitionne les boulangeries. C’est égal, voici le bon temps revenu ! Rien par- devant, mais tout ce que vous voulez en passant discrètement par- derrière. La France s’est retrouvée. Elle a même retrouvé sa police. Plus exactement le besoin urgent de sa police. Sainte colique, dans la jolie tradition des trouilles les plus abjectes ! Sur la route, beaucoup se sont fait rançonner. On a perdu sa fille, enlevée monsieur le brigadier dont je lèche les bottes, sa jeune femme qu’on n’avait même pas fini de payer, soulevée monsieur le brigadier-chef dont je lèche le cul, soulevée comme dans un film sado-porno en vente libre dans les sex-shops, par des bandes de mâles terrifiants et beaux comme les anges noirs de l’écran, et son portefeuille avec tous ses papiers, volé à main armée, monsieur l’adjudant dont je baise les deux mains poilues, repentant ! On se rue vers les casernes de mobiles, les gendarmeries et les commissariats. Le pays n’est pas sûr, monsieur l’agent dont je salue bien bas l’intelligence, la force et le dévouement, on implore le droit d’asile et si vous voulez un cigare, j’en ai là d’excellents ! Les ci-devant clapiers à flics apparaissent aux pauvres hommes tondus comme les monastères inviolables du lointain Moyen Âge. L’anti-épopée,

 

Messieurs-dames ! Jadis, on cherchait refuge dans les églises tandis que les hommes d’armes du vilain seigneur battaient les hauts murs comme une marée à bout de course.

Aujourd’hui, ce sont les hommes d’armes qui veillent aux créneaux des asiles tandis qu’à l’extérieur les curés et tous les saints christiques du dernier jour hurlent à la mort comme une bande de loups. Mais les hommes d’armes ont bien changé. Le ressort est cassé. Même en ces heures troublées, on ne reconstruit pas une police d’un coup de baguette magique à partir de marionnettes brisées. Guignol a gagné. Les petits enfants applaudissent très fort, mais s’ils se font chiper leurs sucettes après la représentation, ma foi ils ne l’auront pas volé ! On ne peut applaudir et se plaindre tour à tour. On ne peut implorer après avoir méprisé. Les hommes d’armes se vengent bassement : « On ne peut vous empêcher d’entrer », disent-ils aux portes de leurs lugubres églises désaffectées, « mais faut pas trop compter sur nous. L’aurait fallu y penser avant ! » La vengeance se mange froide et la police déguste, un vil contentement agitant ses babines. Certains crachent aux pieds des pauvres persécutés. Joli dialogue ! « Je vous lèche les bottes, monsieur le brigadier-chef – Et moi je vous crache à la gueule ! » Pouah ! À minuit, la pause. Flics et moutons, tondeurs et tondus, tout le monde écoute.

À RTZ, en revanche, dans le grand studio, c’est la fête. Boris Vilsberg attend devant son micro, très entouré. Trop entouré, même, du moins semble-t-il le penser, à en juger par sa mine vaguement inquiète. Rosemonde Réal l’a lâché. À son arrivée un quart d’heure plus tôt, découvrant la sordide pagaille qui règne au

 

studio (« Pourriez-vous me laisser passer ? » demande-t-elle à trois hirsutes affalés sur des chaises en travers du couloir. « Enjambe ! Enjambe ! » disent les charmants qui ajoutent sans bouger : « Alors quoi ! T’as peur d’attraper des morpions ? » Parler progressiste à li bon peuple est une chose, mais en supporter d’aussi près les conséquences, voilà autre chose à laquelle elle n’avait jamais pensé…) « À l’ambassade des États-Unis », jette-t-elle à son chauffeur. L’ambassadeur est de ses amis et là, au moins, les gardes ne laissent pas entrer n’importe qui. Chez tout salonnard dévoyé, il existe toujours un seuil à partir duquel l’esprit de caste reprend le dessus, n’est-ce pas, M. de La Fayette ? D’autres plus courageux se sont frayé un chemin, sente malodorante, à travers la foule du studio. Le père Agnellu, en particulier, encore tout frétillant d’avoir bu les paroles du pape et brûlant d’envie de les commenter. Très élégant, comme à son habitude, d’une maigreur aristocratique, cheveux argentés légèrement bouclés sur les tempes, costume d’alpaga noir pour première à l’Olympia et chemise à jabot. Lui sait se faufiler. Il passe comme une anguille, s’épongeant discrètement le front avec une pochette de dentelle. Car il fait une chaleur d’enfer. Le grand studio, prévu pour deux cents personnes, en comprend pour le moins cinq cents, mais comme beaucoup sont couchés par terre en attendant minuit, on voit plus de corps que de visages. Du buffet dressé dans le fond de la salle, tradition des grandes nuits de RTZ, il ne reste plus rien. Tout bu tout mangé. Un grand Noir fort bien habillé secoue le malheureux serveur comme s’il espérait en faire tomber des bouteilles cachées. « Qu’en pensez-vous ? » demande le père Agnellu, enfin parvenu jusqu’à Boris Vilsberg.

 

« Pas grand-chose de bon », répond l’autre à voix basse. « Après le discours du Président, ils s’empareront du micro et ne nous laisseront plus placer un mot. Le directeur a prévu de couper l’antenne, mais je l’ai supplié de n’en rien faire, sans quoi nous ne sortirons pas entiers d’ici ! » Dans l’empire des mass media, le rôle de Kerenski ne nourrit plus son homme. Quelques répliques et pfuit… c’est déjà fini !

Chez les travailleurs africains de Paris, au fond des caves immondes où les hommes de la lumière les ont parqués par milliers, le même dialogue s’engage pour la dixième fois, psalmodié, presque chanté, refrain machinal ou programme, nul ne le sait encore :

— Et s’ils débarquent sans casse, demande « le Doyen », est- ce que vous sortirez de vos trous à rats ?

— Est-ce que le peuple des rats est nombreux ? chante un autre.

— Le peuple des rats, dit le prêtre-éboueur, se comptera à la lumière du ciel, comme une immense forêt poussée d’un seul coup dans la nuit. Zimbawe !

— Zimbawe ! chantent mille voix aveugles…

Rideau de fer baissé, lumières occultées, au téléphone d’un bistrot arabe de la Goutte-d’Or le cadi borgne répète inlassablement ses ordres : « Contentez-vous du nécessaire. Sachez partager avec ceux qui vous ont tout refusé. Soyez fraternels et souvenez-vous : le temps des armes est révolu. Par Allah ! vous n’en aurez pas besoin, si le discours du Président ne réveille pas ce pays mort. Encore un peu de patience, mes frères… »

Le président de la République française préside cent

 

gouvernements à la fois, réunis à toutes les heures des vingt-quatre fuseaux autour d’un poste de radio. À Rome, le pape est tombé à genoux devant un christ brésilien négroïde, tandis qu’à Paris, se tortille l’archevêque des pauvres sur son tabouret de bois. « Comme tu as les yeux verts, ma chérie ! » murmure Norman Haller à travers les brumes de l’alcool. Un vieux revolver qu’il tripote fascine le ministre Jean Orelle, un modèle 1937, fabrication soviétique artisanale, Dieu sait qu’il s’était enrayé souvent au temps des maquis merveilleux de sa jeunesse ! Josiane hoche la tête et répète en comptant ses meubles : « Mais ça ne tiendra jamais dans les deux pièces des Arabes du cinquième… » Aux lisières maritimes du massif de l’Esterel, Luc Notaras, fugitif, erre à la recherche de l’armée française. Mais de tous les coups de projecteur perçant la nuit historique du dimanche de Pâques au lundi, le plus étrange demeure sans conteste ce pinceau lumineux éclairant M. Hamadura, juste au moment où il charge sa voiture avant de prendre la route du Midi. De l’acier brille sous la lune car dans le coffre capitonné de couvertures, M. Hamadura dépose précautionneusement quatre merveilles de fusils à lunette, témoins du temps où il chassait le tigre et l’éléphant indiens. Du discours tant attendu, M. Hamadura se fiche bien. Il ne l’écoutera pas. Plus blanches encore dans son visage noir, ses dents s’écartent sur un sourire. On dirait M. Hamadura heureux. Il part pour sa dernière chasse…

Le vieux M. Calguès contempla son verre vide, puis, à la réflexion, le remplit à nouveau, posément. Le concerto de Mozart avait cessé d’un coup. Il y eut un court silence, l’instant de grâce où la perfection brille comme une étoile filante : la terrasse sous le vent

 

frais et doux qui commençait à se lever, l’admirable campagne qu’on devinait sous la lune, le jardin chargé d’effluves de pins, le clocher qu’on apercevait de la terrasse, scellant très haut avec le ciel une sorte d’accord éternel et enfin Dieu, tout proche, une main protectrice affectueusement posée sur l’épaule du vieux monsieur. L’étoile filante s’éteignit tandis qu’une voix disait :

— Vous allez entendre une allocution de M. le président de la République.

 

XXXVII

— Français, Françaises, mes chers compatriotes… La voix était calme, bien timbrée, grave et énergique à la fois. On sentait que le Président n’improvisait pas, qu’après de longues et douloureuses réflexions il avait pesé ses mots avant de les écrire, n’ayant laissé à personne le soin de la rédaction. Parmi les vieillards qui l’écoutaient, beaucoup pensèrent aux lointaines années sombres de 1939 à 1945, quand les chefs d’État s’adressant à leurs peuples avaient vraiment quelque chose à dire et les peuples de quoi méditer. Les autres, moins âgés, n’avaient jamais rien entendu de semblable, si bien que beaucoup découvrirent le vide qui les habitait et qu’ils croyaient être le mouvement de la vie sous l’habillage du sens de l’histoire. Inutile contrition parfaite ! Mais si Dieu dispensateur de la résurrection des morts et de la vie éternelle ressuscite aussi les Blancs à leur place, le jour du jugement dernier, tout n’aura peut-être pas été perdu…

— … Dans cinq heures, à l’aube de ce lundi de Pâques, notre pays aura perdu ou conservé son intégrité préservée depuis plus de mille ans. En cette circonstance, nous avons le redoutable honneur de servir de test, d’exemple et de symbole, car d’autres nations occidentales, menacées au même moment par des phénomènes de même nature, hésitent, tout comme nous, à s’y opposer. Dans cinq heures, un million d’immigrants de race, de langue, de religion, de culture et de traditions différentes des nôtres, mettront le pied

 

pacifiquement sur le sol de notre pays. Ce sont principalement des femmes, des enfants, des paysans sans travail et sans ressources, chassés par la famine, la misère et le malheur, surplus dramatique et toujours croissant de cette surpopulation qui est le fléau de notre fin de siècle. Leur destin est tragique, mais, par voie de conséquence, le nôtre ne l’est pas moins. Si la nature de l’homme avait été différente, si elle avait pu être modifiée par le jeu des idées nouvelles auquel nous nous soumettions depuis si longtemps en paroles, peut-être aurions-nous pu, en effet, accueillir le tiers monde chez nous en recevant généreusement son avant-garde, et fonder tous ensemble cette société originale adaptée à l’avenir d’un monde surpeuplé. Or, il nous faut reconnaître franchement que c’est avec répulsion qu’au dernier moment notre pays a réagi, délivrant cette sorte de terreur qui est toujours née, dans le passé, de l’affrontement des races. Hormis quelques groupes d’idéalistes et d’asociaux irresponsables ou fanatiques, le sud de notre pays s’est vidé de ses habitants. L’une de nos plus riches provinces est devenue un désert par la volonté de ceux qui l’habitaient et qui ont préféré tout abandonner plutôt que de partager, plutôt que de cohabiter. Ce n’est pas nouveau et nous avons connu d’autres exemples, dans le passé, que nos consciences, peut-être à leur honneur, n’avaient pas voulu retenir. Mais là est l’essentiel et moi, votre président, élu de la nation, je dois en tenir compte. Je sais aussi que la plupart d’entre vous ont jugé humainement impossible de s’opposer par la force à des affamés désarmés et épuisés. Je les comprends et cependant, je le déclare tout net : la lâcheté devant les faibles est une des formes les plus actives, les plus subtiles et les

 

plus mortelles de la lâcheté. Chacun s’est alors réfugié dans l’espoir que l’armée n’aurait pas de ces scrupules, sans trop y croire, d’ailleurs, puisque tout le monde a fui. J’ai, en effet, dès les premières manifestations de l’exode, donné l’ordre à l’armée de prendre position sur le rivage, si bien que nous sommes en état, dans la mesure où nous le voulons, de repousser l’envahissement et d’anéantir l’envahisseur. À la seule condition, évidemment, de tuer avec ou sans remords un million de malheureux. Les guerres précédentes ont été prodigues de ce genre de crime, mais les consciences, à l’époque, n’avaient point encore appris à hésiter. La survie absolvait le massacre. Au demeurant, c’étaient des guerres entre riches. Aujourd’hui, alors que nous sommes attaqués par des pauvresquiemploientl’armeabsoluedupauvre,sinous devons commettre le même crime, sachez que personne ne nous absoudra et que, dans notre intégrité préservée, nous en resterons marqués à jamais. Les forces occultes qui s’acharnent à détruire notre société occidentale le savent bien, prêtes à s’engouffrer dans le sillage de l’envahisseur, sous le bouclier commode que leur offrent nos consciences troublées. Français, Françaises, mes chers compatriotes, j’ai donné l’ordre à notre armée nationale de s’opposer par les armes au débarquement de la flotte immigrante à qui je refuse solennellement la dernière chance, justement pour vous conserver les vôtres. Il s’agit là d’une mission…

Brusquement, la voix se brisa. Pendant plus de trente secondes, la phrase interrompue demeura suspendue sur les ondes, tandis que l’on n’entendait plus à travers cette éternité de silence que la respiration oppressée du Président. Lorsqu’il reprit la parole,

 

ce fut d’une voix beaucoup plus faible et lente, comme s’il avait peine à parler, bouleversée, hésitante, terrassée par l’émotion. Il fut tout de suite évident que le Président, cette fois, improvisait. Plus tard, des historiens retrouvèrent le texte dactylographié du discours dans les archives de la radio. Le comparant avec les paroles qui furent effectivement prononcées, tous s’accordent à penser qu’au dernier moment la volonté du Président craqua d’un coup, comme une falaise minée qui s’effondre. Épouvanté par les mots qu’il avait écrits, épuisé de chagrin à la seule évocation des conséquences immédiates possibles, le Président y avait renoncé après trente secondes d’ultime réflexion pour laisser parler son coeur et sa conscience. Et pendant trente secondes, le monde, lui aussi, ne s’était plus entendu que respirer. Après quoi, chaque mot compta, poignées de terre tombant au fond de la fosse, sur un cercueil, comme un adieu :

— … Il s’agit là d’une mission atroce qu’en mon âme et conscience je demande à chaque soldat, chaque policier, chaque officier, de mesurer très exactement, chacun demeurant libre ensuite d’accepter ou de refuser. Tuer est difficile. Savoir pourquoi l’est plus encore. Moi, je le sais, mais je n’ai pas le doigt sur la gâchette et la chair d’un malheureux à quelques mètres de mon arme. Mes chers compatriotes, quoi qu’il arrive, Dieu nous garde… ou nous pardonne.

 

XXXVIII

Ce lundi de Pâques, le soleil se levait à 5 h 27 du matin. Entre le dernier mot du président de la République (minuit dix) et l’apparition sur la mer des premières lueurs roses de l’aube, il ne restait plus en suspens au-dessus de la réalité occidentale que cinq heures dix-sept minutes très exactement.

Nulle « Marseillaise » n’avait suivi le discours, contrairement à la coutume jusque-là bizarrement préservée en dépit de l’anachronisme comique d’un texte rabâché par les enfants débiles de la patrie. Écoutant Mozart prendre si naturellement la place due à Rouget de Lisle, le colonel Dragasès conclut que la France tremblante témoignait enfin d’un peu de tact et que dans sa lâcheté, elle se mépriserait peut-être un peu moins. Quand l’homme a enfin triomphé de l’idée qu’il se faisait de lui-même, ne fût-ce qu’un pâle reflet historique d’une ombre presque effacée traînant encore au fond de sa mémoire, on n’a plus qu’à lui balancer la sonnerie aux morts. Ils furent deux, cette nuit-là, à tirer cette même conclusion.

D’abord le ministre Jean Orelle, à Paris, déclenchant d’un coup de téléphone le Requiem sur les ondes. Puisque le Président, au dernier acte de son discours, semblait avoir perdu l’usage de sa volonté, mieux valait saluer l’inévitable comme il convenait. Durant sa très longue carrière, le ministre avait vécu trop de reniements, il avait été le témoin de trop de défaites annoncées aux peuples comme autant de victoires, de renoncements sublimes ou de

 

résurrections, et toutes suivies d’hymnes grandioses où le flot des paroles suffisait à laver la honte. Autant mourir dignement lorsqu’on a trop vécu et tourné tant de pages, fort intelligemment, certes, mais sans s’apercevoir que c’étaient les dernières d’une trop longue histoire, butant brusquement sur le mot « fin » alors qu’on l’imaginait très lointain et magnifiquement enluminé de justice, d’amour universel et de perfection. Ce mot « fin », si tôt venu qu’on le prend en plein coeur comme un choc mortel, n’est paré que de haine. Sans doute l’humanité s’est-elle trompée de route quelque part au milieu du labyrinthe ? Et si l’on avait fermé trop de portes que l’on aurait dû maintenir ouvertes coûte que coûte, au lieu de semer des pièges et de creuser des chausse-trapes sous les pieds des aveugles ? Moi, Jean Orelle, combien d’issues étroites, mais vitales ai-je contribué à obstruer ? Le monde entier m’a lu, entendu, commenté avec passion, consulté comme un oracle, couvert d’honneurs et de respect, il a bu mes paroles et pris mes actes en exemple, transformant ma vie en une voie royale, droite comme une conscience d’apôtre et belle comme une vision de prophète, tandis que la Vérité aux pieds sanglants cheminait et se perdait, méprisée, sur les ronces d’un sentier tortueux. Combien de portails sur l’illusion ai-je contribué à ouvrir, à deux battants ? Et voilà ! J’aurais dû me méfier. Et cependant, je le savais : la Vérité marche toujours seule. Si la multitude lui emboîte le pas, c’est parce que la vérité s’est déjà trahie. Moi, Jean Orelle, je me suis trompé… Requiem ! Et que tous l’entendent et comprenne qui pourra ! Le ministre examina soigneusement le revolver soviétique modèle 1937. Il retrouva les gestes oubliés et le vieux revolver, cette fois, ne

 

s’enraya pas. On retrouva le ministre assis à son bureau, le torse couché sur la table, la tête posée dans une flaque de sang que la bouche ouverte semblait boire après l’avoir craché. Sur une feuille de papier, il avait écrit juste avant de mourir, bizarrement : « Autant s’y abreuver soi-même… » Comme il était coutumier de ces formules obscures, que sur la fin de sa vie il compliquait à l’excès, y puisant une sorte de jouissance sénile, on chercha midi à quatorze heures. Ses nombreux biographes se sont cassé la tête sur ce rébus posthume. L’un n’est pas passé loin, identifiant la mort et la vérité à laquelle on s’abreuve enfin seul. Mais personne, à notre connaissance, ne fit le rapprochement avec l’hymne national français de l’époque. Il est vrai que, depuis, on en avait inventé un autre. Il n’était que temps…

Dragasès, quant à lui, appréciait peu Mozart. D’accord sur le principe ! Mais il est façon plus militaire de saluer le néant ! Le colonel harcela son état-major : « Qu’on me trouve tambours et clairons, s’il en reste, nom de Dieu ! » On téléphona sur tout le front. Ce fut l’occasion de vérifier que durant les cinq minutes qui suivirent immédiatement le discours du Président, cinq nouveaux bataillons, désormais silencieux, avaient rejoint le camp des ombres ou les bandes de Panama Ranger. Le commando de marine sauva la situation. Rampant à travers plages et rochers, répondant « merde ! » aux offensives verbales des pacifistes de Panamá Ranger invisibles dans la nuit, mais que l’on sentait infiltrés partout sur le front comme vers et pourriture sous la chair encore vivante, quatre brutes athlétiques, croix au cou battant la poitrine velue par l’échancrure du tissu léopard, tambour ou clairon en bandoulière,

 

parvinrent jusqu’au Q.G. de la villa.

— Sonnerie aux morts, vous connaissez ? grogna le colonel — Spécialité du commando, mon colonel ! On monte à

l’assaut avec ça. Encore mieux que le boudin, Tchad ! Guyane ! Djibouti ! Madagascar ! Pa-paaaam pa-paa pa-paa-pa-paaam… Rythme impérial. Objectif : l’ossuaire ! Le capitaine vous présente ses respects.

— Parfait. Envoyez-moi ça et tâchez de ne pas faire de couacs !

Ils s’installèrent au pied des cinq chars du 2e Chamborant, alignés sous les pins dans le parc de la villa. Deux tambours, deux clairons, maigre clique, mais dans le silence de la nuit firent du bruit comme toute une armée. Une sonnerie aux morts à minuit passé, sous la lune, entre initiés : du théâtre ! « Déchirant ! » dit simplement le secrétaire d’État Perret et l’on put se rendre compte qu’il plaisantait à moitié. Le colonel sourit lui aussi, de toutes ses dents. Jubilation. Les vrais amateurs de traditions sont ceux qui ne les prennent pas au sérieux et se marrent en marchant au casse-pipe, parce qu’ils savent qu’ils vont mourir pour quelque chose d’impalpable jailli de leurs fantasmes, à mi-chemin entre l’humour et le radotage. Peut-être est-ce un peu plus subtil : le fantasme cache une pudeur d’homme bien né qui ne veut pas se donner le ridicule de se battre pour une idée, alors il l’habille de sonneries déchirantes, de mots creux, de dorures inutiles, et se permet la joie suprême d’un sacrifice pour carnaval. C’est ce que la Gauche n’a jamais compris et c’est pourquoi elle n’est que dérision haineuse. Quand elle crache sur le drapeau, pisse sur la flamme du souvenir,

 

ricane au passage des vieux schnoques à béret, pour ne citer que des actions élémentaires, elle le fait d’une façon épouvantablement sérieuse, « conne » dirait-elle si elle pouvait se juger. La vraie Droite n’est pas sérieuse. C’est pourquoi la Gauche la hait, un peu comme un bourreau haïrait un supplicié qui rit et se moque avant de mourir. La Gauche est un incendie qui dévore et consume sombrement. En dépit des apparences, ses fêtes sont aussi sinistres qu’un défilé de pantins à Nuremberg ou Pékin. La Droite est une flamme instable qui danse gaiement, feu follet dans la ténébreuse forêt calcinée.

— Ça va comme ça ! dit le colonel. Rejoignez votre commando et merci à votre capitaine ! En route, vérifiez donc les barbelés et rendez-moi compte en arrivant.

Il avait à peine terminé sa phrase que Panamá Ranger envoyait sa réponse à la sonnerie aux morts. Cacophonie soignée, vaguement snob et sophistiquée où l’on trouvait un peu de tout : pop music à l’électrophone, « La ballade des mille ans » à la guitare, à la voix des slogans martelés, ou « Vive la quille ! » ou bien « Nini peau de chien », ou encore « Le morpion motocycliste », appuyé de nombreuses pétarades de motos et d’appels scandés de klaxons, des cris de filles qu’on chatouille et qui en redemandent, même un cantique néo-liturgique, spiritual démarqué… Cela dépendait des villas d’alentour d’où parvenaient les différents éléments composant le vacarme.

— C’est pas joli, tout ça ? dit le colonel Dragasès. Cela me rappelle les nuits du Premier de l’an, à Tarbes, lorsque j’y tenais garnison. Mes hussards bouffaient leurs képis de rage. Je me suis

 

toujours emmerdé, ces soirs-là, et puis je ne m’aimais pas de détester le bon peuple en liesse. On appuie sur un bouton et toc, voilà le résultat !

Le résultat, justement, frappa tout l’état-major de la villa par l’ampleur du volume sonore. On n’était qu’au milieu de la nuit et, déjà, le rapport des forces avait basculé. Vingt mille, vingt-cinq mille types peut-être, chez Panamá Ranger ? Et dans l’armée française… ? On refit l’appel, bataillon par bataillon : pas plus de six mille, en évaluant au mieux. Sans compter, bien sûr, dans le tiers camp du tiers monde, près d’un million d’immigrants veillant sur le pont des bateaux échoués, en attendant le jour, et qu’un projecteur de DCA installé sur le toit de la villa balayait à intervalles réguliers, un peu comme un biologiste donne un coup de microscope sur un bouillon de culture pour s’assurer que les microbes sont toujours là à grouiller. Et comptaient pour du beurre cinquante millions de Français de souche surpris par les gaz délétères de la pensée contemporaine, figés sur place dans des postures grotesques comme par un metteur en scène qui gèle une partie du plateau et pétrifie les figurants pour ne plus souligner que l’action qui s’engage. Là se trouve, nous semble-t-il, l’unique dénominateur commun de ces trois forces. Quelque chose comme du mépris. Peut-être est-ce une explication ?

— On perd mille hommes par heure ! dit le capitaine de frégate de Poudis. Et sans tirer un coup de fusil !

— La belle affaire ! dit le colonel. Moi, je vois les choses autrement. Si je calcule bien, en tenant compte du rythme actuel de l’hémorragie, à 5 h 27 du matin, il me restera quatre cent cinquante

 

hommes. Plus que je ne l’espérais. Si vous m’y autorisez, monsieur le ministre (il se tournait vers le secrétaire d’État Perret et tous deux semblaient se divertir beaucoup de jouer encore, en cet instant, au ministre et au colonel), je vais balancer aux ordures toutes ces joyeusetés que vous m’avez fait livrer, balles de caoutchouc, autopompes, grenades lacrymogènes, filets plombés et autres accessoires pour jeunes gens du Quartier Latin. On chargera à balles et obus, voilà tout.

— À ce moment-là, dit le secrétaire d’État, ce n’est plus quatre cent cinquante hommes que vous commanderez, mais cinquante, en admettant que ceux-là ne vous tirent pas dans le dos pour en finir plus vite.

— Eh bien ! je mourrai comme un adjudant de joyeux, ce n’est déjà pas si mal ! Une balle dans le dos et jamais vengé… Toutes les morts se valent. On commence maintenant ? Je trouve qu’ils ont assez gueulé comme ça ! Si on les faisait taire ?

— Bonne idée, mon colonel ! approuva le capitaine de frégate. Ils commencent à m’échauffer les oreilles ! Je suis volontaire.

— Mais enfin, colonel, dit le secrétaire d’État Perret, l’ennemi désigné, c’est celui qui est devant vous, sur les bateaux, et pas cette bande de braillards derrière vous !

— Ah ! vous croyez ? On voit que vous n’avez jamais fait la guerre, monsieur le ministre ! L’ennemi, le vrai, se trouve toujours derrière les lignes, dans votre dos, jamais devant, ni dedans. Tous les militaires savent cela et combien, dans toutes les armées de tous les temps, n’ont pas été tentés de laisser tomber l’ennemi désigné

 

pour se retourner sur l’arrière et lui régler son compte une bonne fois ! Certains l’ont fait. On a même vu, jadis, deux armées en présence cesser brusquement de s’empoigner bêtement pour s’établir à leur compte, chacune de son côté. Je n’étais pas encore né, dommage ! L’ennemi, l’ennemi du soldat en guerre je veux dire, est rarement celui que l’on croit.

—Ets’iln’yaplusdesoldat?

— Eh bien ! il n’y a plus de guerre digne de ce nom ! C’est d’ailleurs exactement ce qu’il va se produire et pas plus tard que ce matin. Quand mon dernier hussard m’aura abandonné, la paix régnera sur tout le pays. Quelle sorte de paix ? Je n’en sais rien et ne tiens pas à la vivre. Qu’ils se dépatouillent avec leur paix ! L’ont- ils assez réclamée, sans même imaginer ce qu’elle pouvait représenter ? À mon avis, ils seront bien servis… Vous êtes toujours volontaire, commandant ?

— Oui, dit le marin. On les fait taire ?

— Cela me plairait, dit le colonel, car ce n’est pas ainsi que j’entendais l’avenir. Prenez mes chars et allez-y ! Toute l’armée blindée entre les mains d’un marin, cela ne vous semble pas comique ?

Mais si ! cela leur semblait drôle. Le capitaine de frégate riait franchement. Le colonel jubilait du regard. Tous deux s’étaient compris. Un militaire aime la guerre. Ceux d’entre eux qui prétendent le contraire vous mentent, ou bien ils sont à foutre à la retraite sans solde, ce ne sont que civils déguisés, tout comme les fonctionnaires des postes. Jugeant que la flotte du Gange ne figurait pas l’ennemi rêvé pour jouer une dernière fois à la guerre, les deux

 

hommes s’en étaient trouvé un autre à leur mesure, pour le bon motif, et avec de la défense. Que souhaiter de plus ?

De la défense, il y en eut… Car cinq chars presque aveugles, sans soutien d’infanterie, sont une aubaine pour dix mille héros avinés et drogués qui ont fabriqué des cocktails molotov toute la nuit avec les bouteilles de scotch et de pinard qu’ils sifflaient, dans une ambiance délirante à côté de laquelle la folie logomachique des clubs de la Commune de Paris n’était que de la petite bière. Les filles, en particulier, douées d’une vaste culture culturelle, s’entendaient à reconstituer le théâtre de masse dans les villas occupées. Elles ne baisaient plus que pour le bon motif : la patrie des sans-patrie. Pour un cocktail molotov fabriqué : une pipe. Pour deux cocktails : toute la gamme. Pour un fossé antichar creusé : la partouze avec toute l’équipe des terrassiers. Comme cela durait depuis trois jours, de gîte en gîte après les « combats » de l’autoroute, les bandes de Panamá Ranger comptaient dans leurs rangs ce fort contingent de chaude-pisseux sans lesquels il n’existe pas d’armée révolutionnaire digne de ce nom. Si l’on songe, d’autre part, que chez les immigrants condamnés depuis deux mois sur leurs bateaux à un gigantesque enculage en couronne, ce même contingent se retrouvait dans des proportions bien plus élevées avec tout le cortège des chancreux et verolés, on se dit que l’alliance sexuelle des deux races – sans compter les autres – donnera quelque chose de tout à fait intéressant à suivre. Crèvera enfin le fameux doute de base : « Est-ce que vous donneriez votre fille à un… ? » et pour le reste, on verra ce qu’on verra ! Après des siècles de résistance biologique, l’hérédité blanche avait enfin

 

triomphé des grandes véroles du temps passé et de leurs séquelles transmises pieusement, mais affaiblies de génération en génération. On s’y remettra, voilà tout. Ce n’est pas le temps qui manquera…

Mais revenons à nos combattants et soyons juste : Panamá Ranger n’avait pas froid aux yeux. Quand quatre chars sur cinq, submergés par la marée humaine comme Gulliver à Lilliput, explosèrent sous l’action conjuguée de centaines de cocktails molotov, il gueula dans la nuit rouge : « Qu’on me laisse le dernier ! » Derrière lui, sa villa s’écroula, ensevelissant quelques jeunes guerriers au repos. Le capitaine de frégate de Poudis avait engagé le combat. Panamá Ranger joua la scène en western. Éclairé par l’incendie, une bouteille d’essence dans chaque main, il s’avança seul, d’un pas lent, à la rencontre de son adversaire. D’un seul regard, on eût dit qu’il domptait le fauve d’acier car le char s’arrêta. On ne comprend pas très bien ce qui poussa le commandant de Poudis à ouvrir le capot et à sortir de sa cuirasse jusqu’à mi-corps. Probablement voulut-il savoir contre qui il se battait. Voir, plutôt. Contempler. Besoin physique du vrai soldat égaré dans l’armée presse-bouton et qui retrouve enfin le sens éternel du combat. Ce qu’il vit l’étonna : un garçon long et mince, au visage souriant, au regard bleu qui ne cillait pas, debout et calme au milieu du chemin, jambes écartées, gracieux et puissant à la fois en dépit de sa solitude volontaire. « Cela vous amuse ? » hurla le commandant. « Follement ! » répondit le jeune homme. « Ma parole’ » pensèrent-ils tous deux, « mais voilà que nous rions ensemble ! » « Je compte jusqu’à trois ! » reprit le capitaine de frégate. « Moi aussi ! » fit le garçon. « Étrange époque ! » songea le

 

marin, « avec ces archanges de vingt ans, jadis on bâtissait des empires et l’on étonnait le monde, mais aujourd’hui, avec les mêmes, on ne fait plus que détruire et se détruire pour s’étonner soi-même. » Puis il pensa à son fils, Marc de Poudis, mort sans sourire et sans combat au large de côtes de Mauritanie. Au regard des mille ans qui s’avancent, le pauvre garçon ne s’était-il pas trompé de camp ? « Trois ! » hurla Panamá Ranger. Des deux bouteilles d’essence lancées avec précision, l’une enflamma le marin comme une torche de résine et l’autre, éclatant juste au bord du capot ouvert, propagea l’incendie à l’intérieur du char qui, presque aussitôt, explosa. Panamá Ranger fit un geste de la main, quelque chose qui ressemblait à un salut amical. Si nous avons relaté un peu longuement ce singulier combat, c’est que parmi la masse navrante des documents d’époque offerts à la réflexion des historiens, de celui-là seulement se dégage une tout autre impression. Il y a mort d’homme, mais cela sonne comme une fanfare. C’est net et propre. Enfin ! parmi les innombrables acteurs et témoins de la tragédie, on peut être fier de quelqu’un. L’un est mort, l’autre vivant, la belle affaire ! À eux deux, ils valaient tout le reste et privé de son jumeau le survivant ne signifie plus rien. C’est du choc de ces deux-là qu’avait enfin jailli un peu de noblesse dans cette crasse universelle. L’historien tourne la page et passe à la suite. Il n’éprouvera plus que du regret. Un regret diffus, car il ne comprend plus très bien ces sentiments-là. Au demeurant, ce fut le dernier combat de la nuit et le dernier de ce front qui continuait à fondre…

— Voilà ! J’ai perdu l’arme blindée, constata simplement le colonel en entendant la cinquième explosion.

 

— Et c’est tout l’effet que cela vous fait ! dit le secrétaire d’État.

— Quoi ! Ils sont morts en beauté ! Qu’est-ce que vous voulez de plus ? C’est une bénédiction, au contraire ! Est-ce que vous vous imaginez que je les avais envoyés là-bas pour autre chose ?

— Mais ces cinq chars, si peu nombreux étaient-ils, vous auriez pu les utiliser à l’aube, pour arrêter l’invasion !

— Parce que vous croyez encore que mes hussards tireront sur ces pitoyables bougnoules ? Je ne sais même pas moi-même si je pourrai m’en convaincre.

— Dragasès, je ne vous comprends pas ! Alors pourquoi tant d’efforts ? Pourquoi cette marche forcée sur l’autoroute jusqu’ici ? Pourquoi avoir rameuté tout ce qu’il nous restait d’armée ? Pourquoi avoir accepté ce commandement ?

— Vous comprendrez bientôt, monsieur le ministre. Si toutefois j’arrive à conduire cette affaire jusqu’au dénouement qui me convienne et que j’entrevois.

— Qui vous convienne ?

— À moi, parfaitement. À vous, sans doute. Et à quelques autres. N’est-ce pas le principal ? Le reste… (Il eut un geste de la main par-dessus l’épaule.) Ce qui compte, c’est de ne pas rater sa sortie, surtout lorsqu’elle est définitive. J’ai bonne confiance.

C’est alors que par le central radio, lui parvint un message du commando de marine : « Barbelés coupés sur tout le front. Nombreux points de franchissement possibles. »

— Eh bien ! Qu’on les ferme et qu’on répare, qu’est-ce qu’on

 

attend ?

Il lui fut répondu que les effectifs encore à leurs postes

suffisaient tout juste à maintenir liaisons et patrouilles, mais certainement pas à reconstruire un réseau de barbelés.

— Parfait ! C’est parfait ! fit le colonel, qui donnait tout à fait l’impression de penser fortement ce qu’il disait.

Il était à peu près trois heures du matin…

 

XXXIX

À la même heure, dans différentes zones industrielles du pays, le mythe du Gange libératoire déferla sur certains ateliers avec cent quarante-sept minutes d’avance sur le débarquement réel des immigrants de l’armada. Encore une fois, il faut noter que l’on ne peut absolument pas expliquer ce phénomène par un quelconque plan général conçu par les intéressés, ou une action concertée préparée hiérarchiquement par des états-majors d’étrangers. Si le tiers monde des usines françaises se révolta spontanément cette nuit-là en des points aussi éloignés que Paris, Lille, Lyon et Mulhouse, c’est parce que la tension nerveuse des trois derniers jours avait été si forte et si contenue en même temps que le couvercle sauta, délivrant un bouillonnement de folles espérances. En temps ordinaire, personne n’aurait osé prendre de semblables risques. Chacun tenait à son métier, à sa paye durement gagnée. Les syndicats encadraient solidement cette piétaille basanée qu’ils lançaient de temps en temps dans la lutte, selon les règles du kriegspiel social et pour le plus grand profit des ouvriers français perchés en haut de l’échelle des salaires. La meilleure preuve en est qu’à la Rodiachimie, par exemple, et dans quelques autres usines très politisées où la fête libertaire s’était installée dès le samedi de Pâques, les travailleurs originaires du tiers monde avaient repoussé la tentation, s’obstinant sombrement à leurs machines comme un chien perdu sur un os déjà blanc. Mais ils n’en pensaient pas moins.

 

Peut-être ce mythe de la liberté, ce signal de délivrance symbolisé par l’arrivée en masse des immigrants en France, ne tenaient-ils pas à le partager ? Seuls ils avaient vécu, exilés, en dépit de rares mains tendues sincèrement au-dessus du flot des fausses promesses et seuls, ils ressusciteraient. Les syndicats perdirent tout contrôle, sitôt que les haut-parleurs des ateliers eurent achevé de diffuser le discours du président de la République. Les cellules politiques éclatèrent. Et même le cadi borgne, à Paris, comprit qu’il ne retiendrait plus les siens, pas plus qu’il ne pourra retenir sa femme Élise courant vers les studios d’Est-Radio, un rasoir dissimulé dans son bas. Il faut enfin honnêtement constater que dans la plupart des cas, les crimes commis cette nuit-là le furent sans méchanceté, raffinement ni cruauté inutiles, tout à fait comme un acte simple allant de soi. On pouvait craindre la première vague d’une formidable tempête en formation. Ce fut au contraire la dernière vague visible d’un séisme souterrain, car elle cessa bien vite dans ce pays déjà noyé. Au demeurant, s’il avait encore existé par la suite des tribunaux à l’occidentale, délibérant gravement de cette sorte de justice que nous avons connue, on peut être assuré que chacun de ces crimes, socialement explicable, aurait été sanctionné pour la forme, sursis ou prison légère.

Le premier, exemplaire, eut pour théâtre la chambre de mort des charcuteries Olo, à Bicêtre. Trois Africains, l’un anesthésiste, l’autre crocheteur et le troisième tueur, abattaient en moyenne cent quatre-vingts porcs à l’heure, en deux ou trois gestes précis chacun cent quatre-vingts fois répétés. Un boulot effroyable, où l’on pataugeait dans le sang et que la main-d’oeuvre habituelle fuyait. De

 

ces trois hommes dépendaient plusieurs centaines de travailleurs, pousseurs, ficeleurs et ramasseurs de la chaîne des saucissons, pourvoyeurs et sertisseurs de la chaîne des boîtes de pâté, sans compter le personnel administratif, les grossistes, détaillants, cadres et actionnaires. Qu’un seul de ces trois tueurs irremplaçables eût besoin de faire pipi et toute la production s’en trouvait ralentie. C’est pourquoi ce genre de pause leur fut vite interdit, moyennant une indemnité de quelques francs quotidiens qu’on appelait dans les bureaux, en se marrant, l’indemnité de vessie. Or justement, cette nuit-là, voyant venir une longue période de troubles générateurs de pénurie où l’industrie alimentaire pourrait jouer un rôle de reine et gagner des masses d’argent à condition de posséder de gros stocks, la direction donna l’ordre d’intensifier la cadence. Cet ordre fut répété dans la chambre de mort par le sous-directeur de la fabrication en personne, dès la fin du discours du président de la République, assorti d’une promesse de prime de vessie doublée. « Mais bien sûr, Missié le directeur ! » assura l’un des nègres rouges, « on peut en faire au moins un di plus ! » L’homme blanc ne souffrit pas plus que les autres porcs de la chaîne. Anesthésié, crocheté, tué, il fut pendu à sa place entre deux cochons sanglants et son passage aux différents stades de la fabrication, bien qu’il devînt peu à peu méconnaissable au point de s’identifier à de la viande de porc, souleva de l’intérêt, mais aucune répulsion. On en avait vu d’autres, sur les marchés du Congo. Quelques ouvrières blanches s’évanouirent ou s’enfuirent. Les contremaîtres détalèrent, ayant très suffisamment mesuré les regards inexpressifs de leurs esclaves. Et le tiers monde au travail acheva la besogne avec

 

conscience jusqu’à l’étiquetage des boîtes où l’homme blanc finit en pâté. Peut-être en avons-nous mangé, car par la suite, on ne fut pas si regardant sur la qualité : les temps avaient bien changé… Notons enfin la présence d’un prêtre-ouvrier, ficeleur de son état à la chaîne des saucissons, qui fit une petite prière, après quoi il murmura : « Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » Puis la chaîne s’arrêta. Comme toutes les gendarmeries, cette nuit-là, recevaient cent appels du même genre qu’elles avaient parfois quelque peine à croire et que le préfet de police, laissé sans ordres, commandant une troupe démoralisée, avait décidé d’attendre le lendemain pour y voir plus clair, la direction d’Olo accepta sans discuter la thèse de l’accident. On doit même supposer que ce fut elle qui la proposa. « Et maintenant », conclut le directeur, après une minute de silence, « et maintenant il faut reprendre le travail. » « D’accord ! » fit le trio des tueurs, bombardés leaders syndicaux, « mais quatre-vingt-dix porcs l’heure, ça ti va ? La France, y en a qu’à moins bouffer ! » Et ils ajoutèrent, calmés, gentils, souriants : « Li bien entendu, la moitié bénef pour nous… » Cinq minutes plus tard, ayant raflé le contenu du coffre et distribué quelques enveloppes à ses matons fidèles, le directeur, happant sa famille au passage, s’engouffra pour la Suisse sur l’autoroute du Sud où il fut avalé à son tour par les encombrements et la pénurie d’essence. Si l’on tente de poursuivre un peu plus la petite histoire, précisons que ce même directeur fut rencontré pour la dernière fois, à pied, du côté de Saint-Claude où les Nord-Africains, ayant occupé les beaux quartiers de la ville, siégeaient en masse au conseil municipal après s’y être tout bonnement cooptés au nom de la minorité

 

dominante. Après quoi l’on perd sa trace… Et c’est ainsi que les charcuteries Olo, à Bicêtre, entrèrent enfin en autogestion.

Dans les enfers tonnants de Billancourt et de Poissy où le tiers monde servant les chaînes formait plus de 80 % de la main- d’oeuvre, la révolte prit une forme liturgique, quelque chose comme une messe ou un sacrifice rituel. Lorsqu’on sait que la rentabilité de l’industrie automobile repose sur le chronométrage des cadences, comment s’étonner que des gens simples, illettrés, déracinés, soumis à tous les fantasmes concentrationnaires d’une espèce de retribalisation hétéroclite, aient attribué au chronométrage et à ses prêtres, les chronométreurs, le caractère à la fois coercitif et sacré d’une religion des maîtres imposée par la force. Leur résistance à cette religion relevait de la complicité secrète, assortie de rites de catacombes. S’ils voulaient souffler un peu, sur la chaîne, se calmer les nerfs ou simplement évoquer un instant la palmeraie perdue ou le grand fleuve brun roulant à travers sables et savanes, ils effectuaient les mouvements commandés en moins de temps qu’il n’était prévu, puis en prolongeaient l’achèvement bien qu’ils fussent déjà terminés, pensifs sans en avoir l’air, la main au repos sur l’outil mimant l’effort pour donner le change. Et pendant ces instants précieux, ils se jetaient l’un à l’autre de rapides coups d’oeil fraternels, solidaires dans ce reniement des cadences qui était un refus de la foi nouvelle autant qu’un besoin de repos. Mais les chronométreurs veillaient, car il n’y avait pas de place pour deux rites à la fois. Quand on construit des autos, il n’est pas bon de rêver aux palmeraies lointaines et aux prosternations du soir, le corps plié en direction de La Mecque. Si bien que lorsque apparut le mythe libératoire du

 

Gange, c’est vers ce million de messies que se tournèrent en secret toutes les espérances. On s’en rendit compte à peu près à l’époque du camp de São Tomé, quand l’armada atteignit le sommet de la mode et que le fameux slogan « Nous sommes tous des hommes du Gange » servait à toutes les sauces politiques et humanitaires. Manifestation de grande ampleur et de courte durée. Quatre-vingt mille ouvriers dressés autour des chaînes immobiles et hurlant deux slogans en apparence étrangers l’un à l’autre : « Chassez-les chronométreurs, nous-sommes-tous des hommes-du-Gange ! » Puis tout rentra dans l’ordre bien que les syndicats, surpris de cette spontanéité, aient tenté de prolonger le mouvement pour en reprendre le contrôle. N’y parvenant pas, ils se contentèrent d’annexer l’étrange mot d’ordre manichéiste où chronométreurs et hommes du Gange représentaient l’éternelle confrontation du bien et du mal, que l’on cria un peu partout dans les usines afin de montrer que l’on était toujours là, en dépit de la paix sociale exigée par la bête pour endormir l’opinion. Au moins, furent augmentes les chronométreurs d’une sorte de prime de risque, et le temps passa. Jusqu’à cette nuit-là où l’un des bouffeurs de secondes, choisi parmi les plus vicieux, fut lié comme un saucisson et déposé sur une tôle plate en marche de la chaîne des carrosseries, avec une pancarte en arabe autour du cou : « Car le temps des mille ans s’achève. » Quand l’énorme marteau-pilon retomba, moulant portes, ailes et fenêtres dans la tôle, on ne retrouva du chronométreur qu’une flaque de sang bien vite séchée par la chaleur du four. Il se fit une grande clameur et la chaîne s’arrêta tandis que des milliers d’Arabes et de Noirs musulmans prosternés vers La

 

Mecque au pied de leurs machines, remerciaient Allah. Ainsi les « mal-aimés » sacrifièrent-ils le bouc émissaire, car il n’y eut pas d’autres crimes sur les chaînes d’automobiles cette nuit-là. Un seul suffisait, qui fut compris de tous.

À Sochaux, Vénissieux, Le Mans, etc., sombra de la même façon le rythme occidental. Qu’il ne reposât que sur la sueur du tiers monde ne change rien à l’affaire. On peut même affirmer, au risque d’encourir la prison ou la mort sociale, que lorsque l’Occident régnait, au moins le tiers monde travaillait-il efficacement. Le mieux eût été de s’en faire une gloire et d’imposer de justes rapports de maître à subordonné au lieu de gémir de honte au sommet de notre • prospérité. Mais pourquoi le regretter ? Nous aurions tenu Isa peu plus longtemps, c’est tout, millions face aux milliards. Maintenant que le tiers monde a déferlé sur nous, on peut bien constater que sa dynamique inconsciente a eu raison de tout. Le langage, les rapports humains, le rythme, les rythmes, l’émotivité, le rendement, la conception de tout, même la façon de ne rien foutre, tout a changé. Et comme les attirances sexuelles libérées ont joué à plein, on peut dire que le Blanc est devenu tiers monde alors que le tiers monde n’est pas devenu blanc pour autant : il a gagné. Pour un vieil Ahmed qui gémit en secret que « c’était mieux du temps des Français », ne sachant même plus s’il parle de son Algérie natale ou de la France qu’il habite, combien de millions d’autres émargent chichement à nos monstrueux budgets sociaux en se disant que la roue a tourné et que l’égalité n’est enfin plus un vain mot ? C’est à peu près ce qu’avait prophétisé sans le vouloir, toujours au cours de cette nuit, une jeune ouvrière antillaise de la Radio technique de

 

Croissy. Plantant son tournevis dans le sein de la contremaîtresse, elle s’exclama tout bonnement : « Les plantations, c’est fini ! » Un mot qui venait de loin…

Fut occupé cette même nuit, et cette fois définitivement, l’asphalte symbolique et sacré du boulevard Saint-Germain. Le président de la République avait à peine achevé de parler que le quartier, déserté toute la soirée dans l’attente de ce discours, s’anima d’un coup. Vingt mille étudiants noirs où se mêlaient quelques jeunes diplomates investirent ce haut lieu de tous les métissages culturels. Il en venait de partout. Tapis dans les bars antillais, les dancings africains, les chambres de la cité universitaire où ils avaient attendu l’impossible et souhaité l’inévitable, ils refaisaient surface tous en même temps. À l’« Odéon-Music », l’un d’eux prit place derrière le comptoir et décida : « Tournée générale du patron ! » L’exemple fut imité partout. Il n’y eut qu’un seul incident, dans un café voisin, dont le patron, un coriace, saisit un pistolet toujours à poste au fond du tiroir-caisse. Tandis qu’il menaçait la foule submergeant son café comme marée d’équinoxe, un grand diable de Guadeloupéen, secrétaire de section d’étudiants semble-t-il, s’avança crânement, les mains basses, la poitrine à quelques centimètres du pistolet tendu. C’était un homme qui avait de la mémoire et un don d’imitation. Car très simplement, les yeux dans les yeux du cafetier, il se contenta de réciter et l’on crut entendre à nouveau le président de la République :

— Il s’agit là d’une mission atroce qu’en mon âme et conscience je demande à chaque soldat, chaque policier, chaque officier, de mesurer très exactement, chacun demeurant libre ensuite

 

d’accepter ou de refuser. Tuer est difficile. Savoir pourquoi l’est plus encore. Moi je le sais, mais je n’ai pas le doigt sur la gâchette et la chair d’un malheureux à quelques centimètres de mon arme. Mes chers compatriotes, quoiqu’il arrive, Dieu nous garde, ou nous pardonne.

Ayant dit, il éclata de rire aux applaudissements des copains. Ce fut un curieux moment, où la haine céda la place à un sentiment plus subtil, quelque chose comme le regret d’un antagonisme salubre à ce niveau social plus élevé. Dominant le tumulte, une voix cria:

— Allez ! Patron ! On t’invite ! Et demain, si tu es sage, peut- être bien qu’on paiera ce qu’on boit ! Faut que tout le monde vive, pasvrai?

— Pas à ce prix-là, dit simplement le patron en haussant les épaules.

Jetant son arme, il empocha le contenu du tiroir-caisse et s’en fut dans la nuit, sans se retourner, droit devant lui, et tous s’écartèrent sur son passage. Un peu plus loin sur le boulevard, il dut se réfugier sous une porte cochère pour laisser passer des troupes compactes qui ne cédaient pas un pouce de trottoir : les travailleurs de l’ombre investissaient Paris.

Là se place un épisode peu connu que bien des historiens jugent plus prudent de taire, car dans les sphères gouvernementales se tiennent des gens haut placés qu’un tel rappel pourrait vexer. Il s’agit de la fuite éperdue de tous les Noirs a cravate devant l’armée des balayeurs, éboueurs, manoeuvres, troglodytes africains, conduits par leurs sorciers, notamment le « Doyen » des sombres

 

caves et le Père blanc éboueur, Lavigerie de bidonville. Depuis le temps que certains d’entre eux balayaient les caniveaux du boulevard aux petites heures où ces messieurs s’enfournaient dans leurs voitures, garées depuis la veille sur l’asphalte sacré, s’était répandue dans les caves et sous les toits de tôle la légende d’un paradis noir. Les fils de chef s’y donnaient spectacle. Qu’y avait-il de commun entre eux et le pauv’nègre à balai ? La couleur de peau ? Voire ! Ces Noirs de luxe enrageaient de buter à chaque instant, au coeur de cette capitale témoin de leur succès – sur les trottoirs, au sortir des égouts ou derrière le bennes des services d’hygiène – sur leurs doubles loqueteux, affamés, transis, dont la peau noire, bradée à bas prix, injuriait cette négritude qu’ils plaçaient si haut. Plaignons-les. Cette nuit-là, ils forment le centre d’un réseau de haine proprement insoutenable : aversion qu’ils portent aux Blancs ; répulsion envers leurs frères de l’ombre ; et surtout, cette haine du prolétaire noir les traquant jusqu’en France, eux qui avaient échappé au destin de la race dans le sillage des Blancs. Le mythe libératoire du Gange déclencha des clivages subtils. Rien n’était clair pour personne, dans ces eaux troubles de fin du monde que la bête obscurcissait à dessein à la façon d’une pieuvre lorsqu’elle crache son encre. Peut-être est-ce une explication ? Toujours est-il qu’à l’arrivée des sombres armées haillonneuses sur l’asphalte de 1’» Odéon-Music » et autres pôles du paradis noir, détalèrent comme des lapins les bataillons de mannequins. Mais admirons leur présence d’esprit et l’extraordinaire rétablissement qu’ils réussirent avant l’aube ! Sonnant aux portes de tous les appartements du quartier, fort bien

 

habité comme l’on sait, ils tinrent à peu près ce langage aux bourgeois apeurés : – Monsieur, madame, nous venons vous protéger. Les privilèges, vous le savez depuis minuit, ont vécu ou tout au moins faut-il les partager. Avec les travailleurs du tiers monde et, plus tard, avec tous ceux qui s’apprêtent à les rejoindre. Déjà, les rues sont occupées. Dans quelques minutes, peut-être, débarqueront chez vous des familles entières pour lesquelles vous devrez vous serrer, bon gré mal gré. Votre salon deviendra campement. Pour nos frères malheureux qui se crèvent à votre service et sans lesquels vous ne pourriez vivre, ce ne sera que justice. Cependant, nous autres (étudiants, princes, fils de chef, professeurs, diplomates, intellectuels, artistes, stagiaires de tout et de rien, au choix…) nous sommes hommes de goût, pénétrés de votre culture. Nous apprécions votre art de vivre. Nous tenons à la conservation d’une certaine ambiance raffinée à laquelle nous devons tant. (Très bien trouvé, cet argument-là l’emporta le plus souvent.) Le mieux serait que nous nous installions chez vous. À deux ou trois, pas plus. Mieux vaut partager avec nous dans une certaine communion d’esprit que céder à de pauvres hères ignorants, pas méchants, mais qui ne respecteront rien. Madame, monsieur, le temps passe. Quand d’autres sonneront à votre porte, il sera plus prudent, croyez-le, qu’ils découvrent des visages noirs. Laissez-nous faire et cachez-vous…

Leur bonne mine décida, diction choisie, chemise immaculée, cravate sobre, lunettes d’écaillé. Entre deux maux, se dit le bourgeois acculé, autant choisir celui qui se présente le mieux. Au moins ceux-là sont-ils propres et parfumés. Canaille snob vaut

 

mieux qu’honnête nègre grossier. Gentleman il respectera ma fille. On minaude : « Venez donc visiter les lieux. Vous pourriez vous installer là. Le canapé… Un lit, peut-être ? Mais si, mais si, la moindre des choses ! Nous avons deux salles de bains, c’est facile ! Et puis, ce n’est peut-être pas pour longtemps ? » Tomba le couperet :

— Si, madame, pour toujours.

Eh oui ! pour toujours. Les rats ne lâcheront le fromage « Occident » qu’après l’avoir dévoré tout entier et comme il était de grasse et belle taille, ce n’est pas pour demain. Ils y sont encore. Mais les plus habiles des rats se sont réservé la meilleure part, bavure inévitable de toute révolution. On ferme les yeux sur certains privilèges acquis durant cette nuit « torique et salués comme des victoires d’avant-garde, mais, sur le principe, le nouveau régime ne cédera jamais. Certains ont, en effet, imaginé récemment de s’échanger discrètement des moitiés d’appartement, moitié occupée par des Noirs contre moitié occupée par des Blancs ; ce qui ne modifie pas l’utilisation égalitaire des lieux, mais la différencie racialement. Des Blancs qui ont sauvé quelque argent versent sous le manteau de grosses reprises à leurs cohabitants basanés. Il semble même que de nombreux échanges de ce genre se soient effectués depuis peu à la satisfaction des deux parties. Mais une loi extrêmement sévère, imposant la diversification raciale, vient de mettre terme à ces pratiques d’un autre âge. Logique ! On n’abolit pas les races à l’échelle de la société pour les reconstituer ensuite dans le secret de la vie privée. Cela ne ressemblerait plus à rien. Il nous vient à l’esprit, à la minute où nous écrivons ces lignes, une

 

vieille loi américaine de 1970, mère de toutes les lois antiracistes, dite « loi sur le ramassage scolaire ». À l’époque, aux États-Unis, comme Blancs et Noirs vivaient le plus souvent dans des quartiers uniraciaux éloignés les uns des autres, on imagina, au nom de l’intégration, de transporter chaque jour des enfants blancs dans des écoles noires et une égale proportion d’enfants noirs dans les écoles blanches. Cela s’appelait « busing », de bus : autobus. Nombreux étaient les écoliers qui parcouraient chaque jour cent kilomètres tandis que d’autres accomplissaient le chemin exactement inverse. On protesta. Au nom d’une fatigue inutile, d’une absurdité coûteuse, de la liberté du choix, de tout de que l’on voulut, mais au nom du racisme, jamais. C’était déjà trop tard et le mot répugnait. Après des hauts et des bas le « busing » à la longue triompha et de nos jours, on fête le « busing-day » dans les écoles du monde entier…

Saluons enfin, au cours de cette même nuit, l’inévitable apparition des imbéciles et des fous, des naïfs et des obsédés. Quand rien ne fonctionne plus raisonnablement, se libèrent du même coup toutes les anomalies, rancoeurs, utopies, complexes, dérèglements. Les chiens dingos sont lâchés. C’est la ronde des faibles cervelles libérées des entraves de la société. Devant la masse des documents se rapportant à cette nuit-là, dont certains révèlent des détails incroyables, les historiens conclurent que la société passée devait peser de façon singulièrement oppressive pour que son écroulement ait délivré tant de psychismes malades et les aliénistes triomphèrent, qui accusaient cette même société de toutes les gangrènes mentales au point de libérer les fous pour ne pas

 

ajouter une oppression à une autre. C’est oublier un peu vite l’effet déterminant du mythe libératoire, voulu et sublimé comme la drogue en d’autres temps, mais passons… L’heure n’est plus aux querelles d’école. Contentons-nous de relever quelques faits parmi des milliers d’autres :

Les attentats à la pudeur furent si nombreux qu’on ne vit jamais autant de sexes pendre cette nuit-là hors des braguettes ouvertes. Tandis que les gens normaux se terraient ou fuyaient, les pissotières de Paris, notamment, et de toutes les grandes villes, connurent une affluence sans précédent depuis la Libération de 1944 et les grandes nuits de Mai 68 et ce n’est certes pas un hasard si trois mythes de nature semblable produisirent les mêmes effets. Des satyres aux sadiques, le pas fut vite franchi. Telle fille qui se sentait suivie et guettée chaque jour – petite maladie urbaine courante – cette fois rencontra la mort sous l’effroyable visage de la folie sexuelle. On découvre encore au fond des chantiers abandonnés plusieurs cadavres de femmes et d’enfants comme on déterre aussi dans nos villes les bombes des guerres passées. Dans le même élan fleurirent les dénonciations en tout genre, que les services spéciaux n’ont Pas fini d’éplucher. Lorsque la poste reprit un service vaguement normal, on fut stupéfait devant la masse des lettres anonymes écrites et glissées dans les boîtes cette nuit-là. Dans les périodes exceptionnelles se mesure l’épaisseur de l’humaine pourriture. Seul phénomène nouveau : de très nombreuses lettres d’enfants, dénonçant gentiment papa maman. Là encore, pas de quoi pleurer. Au temps de la Révolution Culturelle, par exemple, les jeunes Chinois s’en donnèrent à coeur joie et Dieu

 

sait qu’en Occident on ne leur ménageait pas les louanges ! Au chapitre des coutumes retrouvées, notons simplement celle des femmes tondues. Telle secrétaire qui couchait avec son patron, telle ouvrière avec son contremaître, se retrouvèrent au matin rasées comme bonze femelle. Quant aux règlements de comptes entre Français, n’en parlons pas. Minables ! Pneus crevés, façades barbouillées, vitres brisées, chiens empoisonnés, arbres sciés, pâturages labourés, tout cela ne nous apprend pas grand-chose sur la mesquinerie en couronne des petites gens de ce temps-là. Au moins le tiers monde intérieur montra-t-il plus de grandeur en réglant ses comptes…

À la rubrique des naïfs, enfin, cet épisode cocasse : trois cents villageois, voisins de l’aéroport-école de Deauville-Saint-Gatien où s’entraînaient au décollage et atterrissage les jeunes pilotes d’Air France, envahirent le terrain et les installations dès trois heures du matin. Au nom de leurs propres nerfs fatigués ? Non pas ! Maire en tête ceint de l’écharpe tricolore, les bouseux brandirent leurs fourches et leurs fusils de chasse, flanqués de paysannes échevelées toutes griffes noires dehors, et se ruèrent à l’assaut de la tour de contrôle… au nom de la tranquillité du bétail ! On a fait la révolution pour moins que ça, qui sait où l’idéal de l’homme va se nicher ? À regarder passer trop d’avions dans un fracas de réacteurs, les vaches dépérissaient. La vache, en Normandie, c’est sacré ! Depuis le temps qu’ils manifestaient sans succès, les pauvres pécores ! leur sang tournait à l’aigre comme le lait de leurs vaches. Aussi, le président de la République avait à peine baissé sa garde sur l’écran de télévision M. le maire que le brave homme se dressa, lampa un

 

coup de calva et dit : « Cette fois, les gars ! je crois qu’on les aura ! » Traditionaliste, il fit sonner le tocsin et au village, personne ne s’y trompa. La flotte du Gange, c’était bien loin ! Ici, on ne s’occupe pas de politique, on ne se mêle pas des affaires des autres, que chacun balaye d’abord devant sa porte ! Mais l’aéroport, on le tient ! Ah ! Comme il nous plaît ! cet unique tocsin d’une nuit historique sonnant à toute volée pour le sauvetage des bovidés…

 

XL

Les étoiles s’étaient couchées. La lune aussi. Assis sous un grand pin, le colonel Dragasès se chauffait les mains autour d’un quart de café fumant. Le projecteur de la villa perçait la nuit moins nettement, non pas qu’elle fût devenue plus noire, mais ses contours, en pâlissant, se confondaient avec ceux du pinceau blanc qui semblait faire les cent pas sur la plage, comme une sentinelle un peu floue dans la brume du matin. Cinq heures. Rien ne bougeait encore à bord de la flotte immigrante, hormis quelques mouvements à peine perceptibles au ras des corps, probablement des têtes qui se soulevaient légèrement à l’approche du jour, tournées vers le rivage pour tenter d’y débusquer, s’il se pouvait, les prochaines minutes du destin. Chez Panamá Ranger, le vacarme avait faibli ou plutôt, avait changé de nature, gagnant en dignité ce qu’il perdait en intensité. On n’entendait plus que des guitares, accompagnées de voix sombres chantant les tristes ballades à la mode. C’était un temps où la chanson donnait dans la complainte, où l’on plaignait sur quatre notes soi-même, les autres, le monde et tout le reste. Lorsqu’on se lassait des beuglantes, il ne restait plus qu’à se noyer dans le doux sirop de la misère humaine, le plus souvent joliment mise en musique et c’est là que se réfugiaient les âmes insatisfaites, car on ne leur avait rien appris d’autre. Mesurer la notion de misère par rapport à soi ou par rapport au passé ne venait plus à l’idée de personne. Ce monde ne tenait plus debout qu’en s’inoculant de la

 

came-misère à haute dose comme un drogué se soutient à l’héroïne. Que la misère-base fût quelquefois difficile à trouver chez soi importait peu, car rien n’arrête un drogué en état de manque et ces poisons-là s’importent facilement, ce ne sont pas les trafiquants qui font jamais défaut. Au surplus, a toujours vécu dans un recoin de l’esprit cet espoir étrange d’une destruction totale, seul remède à l’ennui qui consume l’homme moderne. C’est cet espoir-là que la bête avait libéré, le magnifiant en chanson. Justement, une voix s’éleva, très pure, bien timbrée, voix de jeune homme et les autres se turent, reprenant simplement l’antienne en choeur comme à vêpres ou à complies du temps qu’on les chantait. Remarquons au passage que l’assassinat du sacré, le massacre de l’antique liturgie ne furent pas perpétrés au hasard. Il ne faut pas croire que les prêtres les étranglèrent de leurs propres mains sans savoir qu’ils renaîtraient ailleurs. Ils le savaient et beaucoup s’étaient réjouis de livrer leurs meilleures armes. Le sacré n’avait plus besoin de Dieu, la liturgie ne célébrait plus que l’être humain sur la terre et les prêtres, enfin délivrés du fardeau divin, pouvaient assumer comme tout le monde leur condition retrouvée d’homme du commun. Ce que chantait la voix commençait vulgairement, mais c’était question de vocabulaire, le ton inspiré corrigeait la crudité des mots. Mais le jeune homme improvisait :

— Pour le coup de pied aux couilles de l’Arabe assommé, sanglant sur le trottoir, nous détruirons ce monde pourri…

— Nous détruirons ce monde pourri, répétait le choeur…

— Pour le môme chialant qu’étouffe son père crevé par le fracas des machines, nous détruirons ce monde pourri…

 

— Pour le nègre affamé qui balaye les chiures des chiens de riches, nous détruirons ce monde pourri…

— Pour les poumons crachés des ratons de la Radiochimie, nous détruirons ce monde pourri…

— Nous détruirons ce monde pourri, répétait le choeur, mais comme l’ambiance montait certains en rajoutaient : « monde dégueulasse, puant, merdeux… » Soulignés par des accords secs de guitare, les mots prolongeaient le refrain où chacun trouvait à exprimer sa haine. « Monde humain », ajouta même quelqu’un, sans doute à court de qualificatif et celui-là ne sut jamais combien Dieu fit effort pour lui pardonner…

— Pour le vieillard rotant le mousseux au Noël des petits vieux, nous détruirons ce monde pourri…

— Pour le chèque du patron au Noël des petits vieux, nous détruirons ce monde pourri…

— Pour la négresse nue qui s’achète aux safaris de millionnaires…

— Pour les vingt-cinq sangliers tirés par M. le Président…

— Pour les millions de poitrines trouées par les marchands de canons…

— Pour le caviar bâfré un soir de famine aux Indes.

— Pour l’Indien mort de faim au petit matin du 1er janvier… — Pour les tueurs d’Occident qui ont toujours tué ceux qui ne

se prosternent pas devant leurs sales idées…

Le colonel acheva son café, alluma une cigarette et dit :

— Bien scandé, cette fois ! Cela commence même à rimer. Et

pour les tueurs d’Occident, ma foi ils ont presque raison ! Bel

 

Occident jadis si sûr de lui, si sûr de la loi du plus fort ! En avons- nous fait, de grandes choses, au nom de cette loi-là et depuis si longtemps ! Et que c’était bon de vivre en l’imposant aux autres !

S’adressant à un officier :

— Capitaine ! Le dernier état d’effectif des tueurs, s’il vous plaît ?

— A cinq heures quinze minutes, mon colonel, deux cent vingt officiers, sous-officiers et soldats, sans compter M. le secrétaire d’État et son chauffeur. Non… (Il eut un coup d’oeil vers un homme qui s’enfuyait dans l’ombre.) Le chauffeur vient de foutre le camp. Ce qui fait deux cent vingt et un. Pas un de plus et deux cents de chute pendant les dix dernières minutes. À ce jeu-là, nous sommes capot. (Ce disant, il claqua des talons et salua, menton pointé, regard réglementaire.)

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda le colonel.

— J’incarne ! répondit l’officier. J’assume !

Puis, d’un ton très « prise d’armes », il récita d’une traite :

— Belle figure d’officier français ! Par son allant et son

abnégation, a su entraîner ses hommes au-delà des limites du courage et au terme d’une retraite exemplaire a pu rejoindre les rivages de la Méditerranée sans abandonner sa mitraillette ! Cité à l’ordre de l’armée.

— Est-ce que par hasard vous vous paieriez ma tête, capitaine ?

— Exactement, mon colonel.

Tous deux rirent de bon coeur et l’officier ajouta :

— Je ne me suis jamais autant amusé. Tous ceux qui ont

 

déserté l’ont fait par manque d’humour. Au total, beaucoup de monde, évidemment. L’humour est devenu difficile par les temps qui courent. Il vous reste la crème, mon colonel, ceux qui se foutent de tout et à plus forte raison de toute cette misère de cuistre.

Il faut croire, dit le ministre, que nous sommes démodés. La gaieté est démodée. Le bonheur coupable. L’ambition tarée. Tout ce qui faisait la joie de vivre. Quand j’étais jeune…

— Comparaison interdite, monsieur le ministre ! dit le colonel. Cela non plus ne se fait plus. D’ailleurs, elle est sans objet. Écoutez ces vieillards de vingt ans et leurs prières atroces. Vous trouvez que c’est une inspiration, pour des jeunes gens ? Tous alignés sur le plus pauvre, le plus crotté, le plus stupide, le plus inutile, le plus malheureux et surtout, ne jamais hausser les yeux sur n’importe quoi d’un peu élevé, d’un peu personnel, c’est moins fatigant ! Quel que soit le monde qu’on veuille construire, ce n’est pas ainsi qu’on y arrive ! Et surtout ne pas se hisser au-dessus de la foule sur les épaules du voisin, plutôt ramper à ras de terre, avec tout le monde…

— Vous devenez épouvantablement sérieux, mon colonel, remarqua l’officier.

— C’est juste, fit le colonel, cela ne se renouvellera plus.

La nuit qui porte les sons et les voix commençait à se retirer et l’on entendait moins les psaumes de Panama Ranger. Le colonel Dragasès emboucha un mégaphone. Planté sur ses deux jambes de colosse pétant de santé, tourné vers le nord, vers les bandes qui l’assiégeaient, il hurla :

— Je vous emmerde !

 

Puis il ajouta pour ceux qui l’entouraient :

— C’est un peu plat, pas très original, mais exactement ce que je pense. Du reste, ce n’est pas tellement à eux que je m’adresse.

— Et à qui ? demanda Jean Perret.

— À l’avenir, probablement…

Des villas d’alentour, parvint aussitôt la réponse : — Charogne ! Ordure ! Con ! Salope ! Pourriture !

— Savent même plus dire « merde » élégamment, remarqua le colonel.

— Putasse ! Dégueulasse ! Assassin ! Fichiste !

— Fasciste, rectifia le colonel. Impérialiste. Capitaliste. Raciste. Parachutiste. En iste, je m’insulte moi-même. Hé ! Là- haut ! Remerciez-les de ma part !

La mitrailleuse installée sur le toit de la villa tira quelques rafales. Elle tirait à vue car le jour se levait. On entendit des cris de colère, suivis de gémissements sourds d’hommes blessés. Puis le chef de pièce lâcha ses jumelles •

— Bon Dieu ! Cessez le feu ! commanda-t-il.

— Qu’est-ce qui vous prend ? lui cria le colonel. Est-ce que vous vous mettez à manquer d’humour, vous aussi ?

— Ce n’est pas cela, mon colonel. Mais j’ai bien failli descendre des curés !

— Et alors ? Cela vous gêne ? Mais dites-moi, comment les reconnaissez-vous ?

— Justement, mon colonel, ceux-là, ils ont l’air de curés, comme je n’en ai pas vu depuis longtemps ! Ils descendent par la petite route, azimut 32, distance huit cents mètres… Ils chantent,

 

mon colonel ! Le premier a une espèce de chapeau pointu blanc sur la tête, il marche sous un parasol avec un truc doré dans les mains !

— Une mitre, imbécile ! Un dais. Un ostensoir.

 

XLI

Ils étaient douze. Douze moines bénédictins de l’abbaye de Fontgembar, dans l’Esterel, onze vieillards secs comme j des sarments, mais au visage aussi doux que celui de l’ange de Reims, et un quinquagénaire robuste aux yeux mobiles et charbonneux, tous vêtus de bure noire. À minuit dix, dans la salle capitulaire où ils s’étaient réunis pour écouter les discours du président de la République, le père-abbé, Dom Melchior de Groix, avait déplié, dans sa stalle abbatiale, sa haute taille bien droite malgré le poids de quatre-vingt-sept années :

— Mes frères, avait-il déclaré en substance, lorsqu’il y a vingt ans nous avons relevé les murs millénaires et sacrés de ce monastère désert, en dépit des flots de haine que notre oeuvre a soulevés, nous ne savions pas encore à quels desseins Dieu nous destinait en nous inspirant cette initiative. Aujourd’hui, en cette minute où l’Occident chrétien affronte les plus grands périls, nous les entrevoyons clairement, s’il est possible. Nous sommes les derniers moines contemplatifs d’un Ordre qui s’est dissous dans le quotidien, l’action, l’engagement et les égarements de ce monde et qui a nié, puis oublié, que l’homme ne faisait que passer sur terre pour gagner son salut éternel. S’il y a de l’orgueil dans cette constatation, que Dieu veuille nous le pardonner…

Dans la pénombre où tremblotaient quelques flammes de chandelles – l’électricité ne fonctionnait plus depuis la veille – on vit

 

une silhouette quitter sa stalle d’un pas décidé, puis venir s’agenouiller aux pieds du père-abbé, c’était le plus jeune des vieux moines, Dom Paul Pinet, prieur de Fontgembar. Disciplinant son regard, les yeux baissés, il dit :

— C’est de l’orgueil, mon père. Au nom du Christ mort pour les hommes, je vous supplie une dernière fois d’y renoncer.

— Contre toute espérance, Dieu m’a maintenu en vie jusqu’à ce jour exceptionnel, répondit l’abbé. Il devait bien avoir quelque raison. Mon frère Paul, je sais que vous allez désapprouver mes décisions, que vous allez juger puéril et vain ce que je vais ordonner. Voulez-vous que je vous relève provisoirement de votre voeu d’obéissance ?

— Je ne désire être relevé d’aucun voeu, répondit le prieur. Les circonstances s’en chargeront, ou la volonté divine, si tel est votre langage.

— Bien. Retournez à votre place, mon frère, poursuivit l’abbé.

Puis il ouvrit le grand livre du Nouveau Testament à une page marquée d’un signet de soie et dit :

— Mes frères, à l’aube de ce jour, je voudrais vous remettre en mémoire le XXe chant de l’Apocalypse : « Heureux et saint qui à part à la résurrection première ! Sur eux la seconde mort n’a pas de prise : ils seront prêtres de Dieu et du Christ, ils régneront avec lui pendant ces mille ans… » Ainsi saint Jean parlait-il de la grâce qui accompagnait le peuple de Dieu sur le dur chemin de la vie pour le conduire à la vie éternelle et au bonheur de la totale connaissance. Mais le temps des mille ans s’achève, mes frères.

Penché sur le grand livre, il lut lentement :

 

« À la fin des mille ans, Satan sera délivré de sa prison. Il en sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, et les rassembler pour le combat, elles qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partirent en expédition sur la surface de la mer, elles investirent le camp des saints et la ville bien- aimée. Mais Dieu fit tomber un feu du ciel qui les dévora. Et le diable qui les séduisait fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, où étaient déjà la bête et le faux prophète, et où leur tourment, de jour et de nuit, durera aux siècles des siècles. Alors celui qui est assis sur le trône dit : « Voici que je renouvelle toute chose. Le vainqueur héritera de tout : je serai son Dieu et il sera mon fils. Mais les lâches, les infidèles, les abominables, les meurtriers, les impudiques, les magiciens, les idolâtres et tous les menteurs, leur part est dans l’étang de feu et de soufre, qui est la seconde mort. »

— Le temps de Magog est venu, mes frères, conclut l’abbé. Les nations, comme le sable de la mer, ont envahi la Ville. Les justes se mettront en marche et porteront le corps du Christ jusqu’au rempart démantelé. Pourrez-vous marcher jusqu’au rivage, mes frères ?

Il y eut un long murmure d’approbation. Dix vieillards à demi morts, gâteux, épuisés par trop de génuflexions, veilles, jeûnes et psalmodies, robots mystiques, entrevirent soudain la possibilité d’une fin qui fût à la fois délivrance et explication d’une longue vie cloîtrée. « Marchons ! Marchons ! » chevrotaient-ils. Les plus diminués avaient oublié en quel siècle ils vivaient. D’autres, la nuit, gelant sur le bat-flanc de leur cellule, rêvaient d’un Dieu de pitié qui leur ouvrait les bras. Marcher, marcher jusqu’au terme, enfin !

 

Consterné, Dom Pinet hochait la tête, s’efforçant à raisonner sainement :

— Démence, orgueil et sénilité, dit-il. On ne provoque pas Dieu. Il n’y a jamais eu de signe. Dieu ne répondra pas. Il n’a jamais répondu de la sorte. C’est une folie qui vous habite d’imaginer de telles billevesées. Au pire, vous ne ferez que trahir l’image que vous vous êtes formée de Dieu. Mais qu’espérez-vous donc ? Arrêter la multitude en brandissant l’hostie ? Comme au temps des illusions où la peste noire fauchait l’évêque dans sa cathédrale, alors même qu’il appelait solennellement la protection deDieu?

Il bredouillait en disant cela. Il s’empêtrait dans ses arguments tant il lui semblait inconcevable de s’abaisser à un tel débat, de raisonner des vieillards obtus qui se conduisaient comme des enfants de trois ans. Pour un peu, il aurait rougi de honte.

— Avez-vous terminé, mon frère ? demanda l’abbé.

Dom Pinet baissa la tête, accablé. Évidemment, il avait terminé ! Que pouvait-il ajouter au pied de ce mur de bêtise ?

— Dans ce cas, poursuivit l’abbé, puisque vous êtes le plus jeune et le plus vigoureux d’entre nous, vous porterez l’ostensoir jusqu’au rivage. Je crains de ne pas en avoir la force et nos frères devront rassembler toutes les leurs pour des cendres le long du chemin. Nous avons de la chance, la lune brille, elle nous éclairera… Exaudi nos, Domine, exaucez-nous, Seigneur saint, Père tout- puissant, Dieu éternel, et daignez envoyer du ciel votre saint Ange : qu’il soit le gardien, l’appui, le protecteur et le défenseur de tous ceux qui sont réunis en ce lieu. Per Christum Dominum nostrum.

 

Amen.

Dehors, un calme mortel les enveloppa. La petite ville voisine,

en bas, dans la vallée, dont les lampadaires brillaient à l’ordinaire toute la nuit, était plongée dans l’ombre. Aucun pinceau lumineux ne serpentait plus par les lacets de la route nationale proche alors que, d’habitude, le trafic automobile n’y cessait jamais. On n’entendait aucun de ces bruits familiers qui, même aux heures du sommeil, signalent que la vie ne fait que marquer la pause. Il n’y avait plus de vie. Ils traversèrent d’abord des villages déserts. Villages de vignerons à flanc de montagne, solides et clos comme des forteresses, qui aux pires époques des raids barbaresques se hérissaient de piques et d’arbalètes tandis que sonnait le tocsin, priaient les femmes et le curé et combattaient les hommes jusqu’à la victoire ou la mort. Les petits-fils des petits-fils avaient fui. Sauf la vigne impérissable héritée, ils ne laissaient de leur passage sur terre qu’une forêt d’antennes de télévision sur les toits et trois baby-foot, deux flippers et l’exposition itinérante de dessins satiriques du journal La Grenouille au Foyer des jeunes et de la culture, seul bâtiment,, au demeurant, dont la population avait oublié de boucler portes et volets, preuve qu’elle n’y tenait pas tant et l’abandonnait d’un coeur léger, ou tout au moins comme part du feu. « Nous sommes tous des Hommes du Gange », pouvait-on lire sur un calicot tendu en travers du fronton. À quoi jouaient les enfants du siècle, au lieu de taper sur un ballon, d’habiller une poupée ou de ramasser des champignons ! Et tout de suite au-dessous, sur un autre calicot : « Libérez Fontgembar ! Assez de moines capitalistes ! » Charmants petits… Les chefs de famille avaient laissé

 

les gosses et leurs manipulateurs jouer avec la haine, ne retrouvant leur autorité que pour enfourner leur progéniture dans l’auto et filer.

Cheminant le long de la route nationale, les vieux moines chantaient, ou plutôt chevrotaient en grégorien, mais cela les aidait à avancer un pied devant l’autre car ils n’en pouvaient plus. Quelque chose d’aussi bête que « dans la troupe y a pas d’jambe de bois », mais plus adapté à leur condition et qu’ils connaissaient par coeur : la litanie des saints. Interminable. Sancte Petre, ora pro nobis. Sancte Paule, ora pro nobis. Et des quantités de saints rayés depuis longtemps du panthéon officiel romain, Saint-Nicolas des petits enfants, saint Georges du dragon, saint Antoine des objets perdus, sainte Pulchérie de la fécondité retrouvée, saint Méloir des tempêtes apaisées… En tête du cortège, les mains crispées sur l’ostensoir et les dents serrées, Dom Pinet soupçonnait le père- abbé d’en rajouter et de s’inventer des saints comme il s’était inventé un Dieu à sa mesure. « Saint Batimen ! » lançait l’abbé. « Ora pro nobis ! » répondaient les gâteux. Et c’est exactement ce que Dom Melchior faisait. Il inventait au fil de ses pas et souriait dans sa barbe comme s’il jouait un bon tour à tous les cuistres de synode. Passait-il devant une fontaine qu’il ressentait le besoin d’un saint protecteur des fontaines et l’imaginait aussitôt : saint Batitien. Son pied le faisait souffrir. Qui guérit les ongles incarnés ? « Pédraton ! Il s’amusait beaucoup. Tant de saints qu’on soupçonnait pas ! C’était bien dans sa manière. N’avait-il recueilli dans une salle du monastère toutes les horreurs sulpiciennes chassées des églises de la région ! Il les chérissait et leur rendait visite chaque soir. De temps en temps, il s’agenouillait devant une

 

statue et la priait en souriant, tandis que Dom Pinet, témoin muet, mesurait les ravages de la sénilité. Suivirent dans la litanie des saints toutes les Notre-Dame rayées des cadres pour déviationnisme mariai et tous les archanges mythiques, porte-glaive et porte- flamme, aux ailes charcutées à plaisir sur le billard de l’oecuménisme. Vrais ou faux, ils furent tous mobilisés. Approchant des faubourgs d’une petite ville, proche de la côte, l’abbé sentit le besoin de souffler. Il donna le signal de la pause, mais aucun des vieillards branlants n’accepta de s’asseoir par terre en présence du saint sacrement. Au reste, ils n’auraient plus été capables de se relever. Ils restèrent plantés là, stupides, toussotant, crachotant, bavotant, l’oeil vague, titubant sur place. On aurait dit une maigre futaie noire aux arbres décharnés battus par le vent.

En se vidant de ses habitants, la petite ville n’avait conservé que sa haine. On la lisait partout. Contrairement aux autres maisons plus modestes, portes et volets soigneusement clos, les villas bourgeoises et patronales offraient l’aspect d’un champ de bataille, fenêtres arrachées, vitres brisées, mobilier fracassé sur les pelouses, matelas éventrés pendant lamentablement au fer forgé des balcons, fleurs piétinées dans les jardins. Les troupes de Panamá Ranger n’y étaient cette fois pour rien. La population, tout simplement. Voyant que les riches s’enfuyaient les premiers, entassant beaucoup plus de bagages dans de beaucoup plus grosses automobiles, tous ceux, beaucoup plus nombreux, qui chargeaient beaucoup moins de valises dans des voitures beaucoup plus petites, avaient été saisis de fureur. Avant de filer à leur tour, ils avaient consacré une heure à se venger. Sombre fête, car ils étaient pressés. Même pas le temps de

 

rire ou de chanter, ni de danser la carmagnole autour de feux de joie embrasant les biens des riches, comme au temps de la mère des révolutions. La frousse aux tripes, la haine au coeur, ils n’avaient pu que bâcler. Même pas la force de saisir à bras-le- corps le mythe libératoire du Gange et de s’en faire un bélier, une épée, une foi. Le coup de pied sournois en partant, sans risque, et puis la fuite vers le nord, chacun pour soi et crèvent les riches, mais qui c’est-y qui va nous donner du boulot… Dieu sait qu’ils avaient palabré, durant ces dernières semaines, à l’intérieur des petites usines qui les faisaient vivre tant bien que mal et plutôt bien que mal ! Les murs bavaient de slogans encore frais : « Prolétaires, Peuple du Gange, tous unis dans la liberté ! Plus de patrons, les usines aux travailleurs… ! » Au bout du compte, débandade, panique et désert.

— Je me demande, dit le père-abbé, considérant sous la lune cette logomachie murale, pourquoi ils n’en ont pas profité une bonne fois. Lorsqu’on prend des attitudes, il faut saisir l’occasion de les servir. Faute de quoi l’on est pas un homme.

Ils avaient repris leur marche, trébuchant le long des trottoirs. Parfois, un vieux moine tombait, paumes sanglantes au contact brutal de l’asphalte, puis se relevait, aidé par l’abbé qui semblait avoir conservé toutes ses forces. Au front d’un autre, une grosse bosse saignait. « Joli calvaire », remarqua Dom Melchior en souriant comme s’il accueillait un don du ciel. Depuis qu’on ne chantait plus les saints du paradis, les vieillards suivaient sans comprendre, demandant, sur un ton plaintif, comme des enfants fatigués : « Mon père, est-ce que c’est encore loin ? Est-ce qu’on

 

est bientôt arrivé ? » Longé le dernier mur d’usine, à la sortie de la petite ville, dans la senteur d’un bois de pins, Dom Paul Pinet, qui marchait en tête, s’arrêta brusquement, se retourna et fit face. S’engagea le plus étrange dialogue qui ait jamais été échangé entre un moine portant le saint sacrement, hostie blanche au coeur du soleil d’or, et un abbé mitré.

Mon père, dit le prieur, il faut cesser cette mascarade.

Elle est indigne de vous comme de moi. Elle déshonore les malheureux que vous traînez après vous comme une troupe de vieilles bêtes. Elle ne procède que d’une vue de l’esprit, et par votre propre volonté. J’ai appris à vous connaître. Quand avez-vous perdu la foi ?

L’abbé souriait. Il répondit d’une voix douce :

— Je n’ai pas perdu la foi. je ne l’ai jamais eue, comme beaucoup de nos meilleurs prêtres et de nos plus grands papes. Soyons assurés que Benoît XVI est torturé par la foi, on peut en mesurer les ravages. Mais j’aurais tant voulu…

Il n’acheva pas sa phrase. Un homme surgit du bois de pins où il se reposait après une longue marche. Un homme encore jeune, vêtu d’un pantalon de velours et d’un blouson de daim. Beaux cheveux bouclés, visage séduisant en dépit de la fatigue qui creusait ses traits réguliers.

— Si vous le voulez bien, mon père, je porterai le Christ jusqu’au rivage, ou jusqu’où il vous plaira de l’y porter vous-même.

— Êtes-vous prêtre ?

— Je suis prêtre.

— Comment vous appelez-vous ?

 

— Pierre Chassai.

— L’abbé Chassai ! s’exclama Dom Pinet, qui n’avait pas cessé d’observer le jeune homme. Pas vous ! Pas cette mascarade !

Quelques années auparavant, l’abbé Chassai s’était rendu célèbre. Jeune prêtre promis à un brillant avenir, il avait épousé une jeune fille élégante et jolie d’une famille parisienne très lancée et la mode s’était emparée d’eux, couple vedette de l’Église progressiste. On les photographiait beaucoup. Lui affichait son bonheur de prêtre marié. On lut sa signature dans de nombreux journaux. Il publiait des livres, accordait des interviews à la radio et à la télévision. Porte-drapeau de l’Église nouvelle, encouragé pai l’archevêque, autour de Lydie il rebâtissait le sacerdoce, puis l’Église et la foi, et beaucoup l’avaient imité avec plus ou moins de talent, épousant des filles vulgaires, moches, mal fagotées, des filles à curé. Puis un beau jour, le silence. On ne vit plus le couple célèbre. On n’entendit plus parler de l’abbé Chassai. Curé cocu et plaqué, il se terrait, végétant dans une obscure communauté paroissiale de banlieue…

— J’en ai joué bien d’autres depuis quelques années, répondit-il. Celle-là rachètera toutes les autres. Autant finir en beauté.

— Que faites-vous là ? demanda Dom Melchior.

— Comme beaucoup de prêtres, je suis descendu sur la Côte, accueillir le signe libératoire, l’aube d’un monde nouveau et juste… Nous étions cinq dans ma voiture. À quelques kilomètres d’ici, plus d’essence. Nous avons marché. Dans la petite ville où nous

 

cherchions quelque chose à manger, nous vous avons vus passer. J’ai dit aux autres : « Continuez sans moi, je vous rejoindrai plus tard. Moi, je les suis. Je veux voir mourir le passé. »Je vous ai suivis et j’ai été ému.

— Avez-vous entendu ce que je disais tout à l’heure de la foi ? demanda l’abbé.

— J’ai entendu.

— Cela ne vous a pas éloigné de nous ?

— Non. Cela m’a éclairé sur moi-même. Jamais, je ne me suis

senti aussi heureux et paisible que ce matin.

— Agenouillez-vous, mon frère, je vais vous donner ma

bénédiction. Après quoi vous prendrez la place de mon frère Paul dont nous allons nous séparer avant de reprendre notre route. Et si, à la dernière minute, aucun signe divin ne vient nous sauver, qu’importe ! Au moins serons-nous restés fidèles à nous-mêmes. Benedictat vos omnipotens Deus…

Lorsque le jeune homme se fut relevé, Dom Pinet lui planta l’ostensoir dans les mains, tourna les talons et s’éloigna à grandes enjambées, sans dire un mot.

— Mon frère Paul, appela l’abbé, ne m’embrassez-vous pas avant de nous quitter ?

L’autre se figea sur place. Il tendait le dos comme sous l’orage.

— Il ne faut pas bâcler, poursuivit l’abbé. Il faut jouer la pièce jusqu’au bout, telle qu’elle a été écrite. Nous sommes l’Église des derniers jours. Pas plus nombreuse qu’à ses débuts. Puisque vous avez résolu de nous livrer, autant tenir votre rôle et venir me donner

 

le baiser de paix.

L’Église des derniers jours geignait sans comprendre. L’un

essuyait ses pieds ensanglantés par la marche, l’air absent. Un autre marmonnait des bribes de prières sans suite échappées du naufrage de sa mémoire. Un troisième souriait aux anges tandis que son voisin pleurait sans plus savoir où il était ni pourquoi, comme un enfant perdu. Ils gémissaient à tour de rôle : « Mon père ! Est-ce que c’est encore loin ? Est-ce qu’on est bientôt arrivé ? »

Les entendant, Dom Pinet haussa les épaules et partit en courant sur la route. Fuite en avant. Fil rompu avec le passé. Tout s’achève et tout commence. Il courait comme un fou, comme s’il était poursuivi par la meute des vingt siècles achevés et qu’il craignait encore d’être rattrapé. La route descendait vers la mer. Aux premières villas de la Côte, il s’arrêta, essoufflé, bientôt entouré par une foule de jeunes gens dépenaillés qui le contemplaient d’un oeil goguenard. Certains faisaient mine de renifler, comme un chien identifiant une odeur nouvelle. Ceux-là appartenaient à un groupe théâtral qui avait renoncé à la parole et ne s’exprimait plus que de façon animale : ils traduisaient leur perplexité. Un grand jeune homme souriant fendit la foule et s’approcha.

— Panamá, dit un garçon, tu as vu ce qui nous arrive ? Un curé !

— Nom de Dieu ! dit Panamá Ranger. Ce n’est pourtant pas ce qui manque par ici. Mais pas en uniforme. Seriez-vous un vrai curé ? Vous ne baisez pas entre deux messes ? Qu’est-ce que vous êtes venu faire par ici ?

 

Comme vous, répondit Dom Pinet. Je suis venu attendre ceux qui vont débarquer. Pas loin d’ici, d’où j’arrive, il y a une grande abbaye vide, avec des champs Immenses tout autour. J’y conduirai les affamés.

On lui fit une ovation, mais il semblait que cette joie l’attristait.

— Qu’y a-t-il, curé ? demanda Panamá Ranger. Tu as l’air bien inquiet ? On est tes copains. On ne se fout pas de toi. Et si tu es vierge, t’en fais pas. Ici ça peut s’arranger. Ou bien c’est ton froc qui te gêne ? Aux orties ! curé, aux orties Dès que le jour se lèvera, ce froc ne signifiera plus rien. Dom Pinet rougit.

— Ce n’est pas cela, dit-il avec peine… Mais dans quelques minutes vont arriver douze moines, très vieux, en procession autour du saint sacrement. Celui qui marche en tête porte une mitre d’évêque.

— Qu’est-ce qu’ils viennent foutre ici ?

— Ils disent que l’hostie empêchera le débarquement. Garçons et filles s’esclaffèrent. Cette idée les amusait

beaucoup.

— Cessez de rire comme des cons, dit Panamá Ranger est

beau, cette histoire-là. Pas de quoi se marrer. Et toi, curé, tu y crois ?

—Non.

— Et eux ? Est-ce qu’ils y croient ?

— Non plus.

— Je ne comprends pas, dit Panamá Ranger, mais puisque

personne n’y croit, alors laisse-les tomber et cherche-une fille. On n’en a rien à branler. Qu’est-ce qui te chiffonne ?

 

— Il faut les arrêter. Il ne faut pas les laisser aller jusqu’à la plage.

— Cette fois, je crois que j’ai compris, dit Panamá Ranger. Tu n’es pas encore vacciné. On va t’aider. Tu veux que je coupe la route à ton remords. Eh bien ! on la coupera ! Tes vieux schnoques ne passeront pas. Et tiens ! Voici Lydie. Elle te changera les idées.

Une grande fille s’était avancée, brune avec de longs cheveux dans le dos et des yeux cernés qui lui mangeaient le visage. Elle souriait complaisamment…

Du rivage proche s’éleva une voix métallique et puissante, amplifiée par un mégaphone :

— Je vous emmerde !

— C’est Dragasès ! dit Panamá Ranger. Qu’il en profite, ce salaud ! Bientôt il sera tout seul et on n’en parlera plus.

De toutes les villas d’alentour, la réponse jaillit sans tarder. Comme des nourrissons qui se font les poumons, garçons et filles hurlaient :

— Charogne ! Ordure ! Con ! Salope ! Pourriture ! Putasse ! Dégueulasse ! Assassin ! Fâchiste !

Sur le toit de la villa de Dragasès, une mitrailleuse se mit à tirer. Quelques rafales courtes.

— La vache ! dit Panamá Ranger. Il n’a pas encore perdu toutes ses dents !

À couvert derrière le mur d’un jardin, il regardait la rue vide où tous se tenaient un instant plus tôt. Dès les premiers coups de feu, la bande avait détalé, laissant sur l’asphalte une dizaine de blessés qui gémissaient en appelant leur mère. Certains rampaient

 

comme des escargots qui se hâtent vers l’ombre, laissant derrière eux une longue traînée de sang. Debout au milieu des gisants, Dom Pinet semblait aussi immobile qu’une statue. Il serrait dans la sienne la main de Lydie, si fort que rien ne pouvait la détacher de lui. La fille tremblait, puis se mit à hurler

— Mais bon Dieu ! cria Panamá Ranger, qu’est-ce que vous foutez, tous les deux ! Tu le fais exprès, curé ! Vous allez vous faire descendre !

La mitrailleuse lâcha une dernière rafale et tous comprirent que ce curé-là s’était enfin libéré de sa conscience. Son corps se cambra sous les balles qui le perçaient, puis devint mou et glissa sur le sol tandis que sa main s’ouvrait, libérant celle de Lydie.

— Lydie ! Planque-toi ! cria encore Panamá Ranger.

C’était inutile. La mitrailleuse avait cessé de tirer. Un peu plus haut, dans la rue, s’avançait la procession des vieux moines. Ils avaient déplié un dais de soie frangé d’or sous lequel marchait le père-abbé, portant fermement l’ostensoir. Ils chantaient. Sancte Paule, Sancte Petre… Mais cette fois rien que des saints authentiques. Pour le chemin qui leur restait à faire, la courte phalange des saints épargnés suffisait. Ils étaient presque arrivés. Pédraton et Batitien ne pouvaient plus les aider, à la minute de vérité. Ils défilèrent entre deux haies de jeunes gens silencieux parmi lesquels certains visages n’exprimaient pas autre chose qu’un respect tout à fait nouveau. Ceux-là doutèrent d’eux-mêmes, les plus généreux, tant le spectacle d’une cause perdue parvient à émouvoir ce qu’il y a de meilleur chez un jeune homme. Cette cause perdue, c’était la leur, mais infiniment peu nombreux furent ceux qui

 

en eurent la révélation. Trop tard, de toute façon, et peut-être cela valait-il mieux, puisque Dom Melchior ne croyait plus à rien et n’était plus qu’une toupie vide, lancée voici deux mille ans et qui allait bientôt cesser de tourner.

Puis le silence fut rompu et avec lui l’espèce de ferveur complice que beaucoup commençaient à juger malsaine. Devant le cadavre de Paul Pinet, l’abbé s’arrêta un instant. Les plus proches l’entendirent murmurer : « Il aurait mieux valu que cet homme ne fût jamais né… »

— Ah non ! dit quelqu’un. Pas ces mots-là !

Les mots du Christ avant la cène, après qu’il eut annoncé aux Apôtres que l’un des douze le trahirait. Pour reconnaître l’Évangile, rien ne vaut un curé dévoyé, car Dieu sait qu’ils y cherchent sans cesse de quoi se justifier. C’en était un, qui ajouta :

— Moines de Fontgembar ! Faux chrétiens ! Sépulcres blanchis ! Valets du capital ! Vieux salauds !

On peut mesurer la pente des injures. Des cris fusèrent de toute part. La haine n’avait marqué qu’une pause.

— Vos gueules ! dit Panamá Ranger. Laissez-les passer !

Tourné vers la villa des militaires, les mains en porte-voix, il ajouta :

— Dragasès ! Mon con ! On t’envoie du renfort !

Ce renfort-là mit la bande en joie. Les douze s’éloignèrent sous les rires, trébuchant comme des automates déréglés. Des guitares ironiques leur firent un brin de conduite et c’était comique de voir la procession tituber, vieillard après vieillard, se prendre les pieds, glisser, manquer de tomber, se rattraper et continuer vaille

 

que vaille en rythme, à la façon des petits personnages grotesques, aux gestes saccadés, de certaines boîtes à musique. L’abbé Chassai marchait en tête, mais lui ne trébuchait pas. Les mains jointes, il priait. De temps en temps, il jetait un coup d’oeil par-dessus son épaule, prêt à relayer le père-abbé, mais celui-là ne faiblissait pas non plus, tenant bien haut l’ostensoir.

— Vous êtes les bienvenus ! dit une voix qui tombait d’un toit. Mais jusqu’où comptez-vous aller ?

Debout, jambes écartées, sur la terrasse de sa villa, poings sur les hanches comme si le monde lui appartenait, le colonel Dragasès contemplait la petite troupe épuisée. Comme les moines ne s’arrêtaient pas, ne levaient pas la tête, ne semblaient même pas se rendre compte de la présence des soldats, il appela :

— Hep ! Mon père ! La plage est à cinquante mètres. S’ils débarquent d’un seul coup, vous serez piétinés et nous ne pourrons rien pour vous. N’allez pas plus loin ! C’est un suicide !

Mais ils marchaient comme des fantômes. Ils ne chantaient plus. Ils ne se plaignaient pas. Ils glissaient. On n’entendait même pas leurs pieds nus racler le gravier de la rue. Le soleil s’était levé et ses rayons horizontaux enflammaient l’or de l’ostensoir si bien que le saint sacrement semblait flotter comme une boule de feu. Sur la mer, la plage, les villas et toute la campagne, pesait un silence total. On vit passer sans un cri des escadrilles de mouettes, tandis qu’au ras du sol mulots, souris, taupes et rats désertaient leurs trous et s’enfuyaient. Tout ce qui restait de faune sur cette portion de côte détalait vers le nord, migration spontanée précédant l’incendie.

— Mon cher colonel, dit le secrétaire d’État Perret, que

 

prévoit le règlement militaire quand une troupe croise le saint sacrement ?

— On présentait les honneurs et on balançait une sonnerie de clairon : « V’là l’général qui passe… » Aujourd’hui, personne n’a plus le sens du théâtre pompier. Chacun est libre de suivre sa conscience et le soldat plus encore que les autres. On peut se mettre les doigts dans le nez, tourner le dos ou s’agenouiller. C’est à la carte.

— Eh bien ! Je crois que je vais m’agenouiller.

— Vous êtes le gouvernement, monsieur le ministre, dit le colonel en souriant des yeux – car tous deux vivaient pour de bon, c’est-à-dire qu’ils s’amusaient. Je ne reconnais que votre autorité. L’armée française vous obéira.

Et il gueula :

— Tout le monde à genoux, là-dedans ! Et que ceux qui se souviennent du signe de croix ne le manquent pas ! Le front, la poitrine, l’épaule gauche et l’épaule droite. Exécution !

Autour de la villa et sous les arbres voisins, vingt hussards et un capitaine mirent le genou a terre. À l’aile gauche, un autre capitaine et six hommes du commando de marine récitèrent la prière des paras : « … et donne-nous, Seigneur, tout ce dont personne ne veut ». À l’aile droite, rien. Il n’y avait plus d’aile droite. Des fusils abandonnés jalonnaient sa désertion finale. Dissimulé derrière un fourré, un lieutenant hésita, se signa et s’enfuit sur les traces d’une bande d’énormes rats. Le fantôme de l’armée avait salué le fantôme de la foi.

Sur le rivage, pieds dans l’eau, les moines s’immobilisèrent.

 

Vingt mètres les séparaient de l’étrave échouée de l’India Star et ces vingt mètres d’eau claire et bleue, peu profonde à cet endroit, translucide sous la lumière matinale, représentaient tout ce qui isolait encore le passé de l’avenir. Entre deux mondes, l’abîme était comblé. Pour défendre l’Occident, il ne restait plus que ce Rubicon salé qu’un enfant de cinq ans pouvait franchir à pied, en prenant soin simplement de hausser le menton au-dessus de la surface de l’eau. Les Rubicon n’ont qu’une valeur morale. Leurs rives s’élargissent ou se rétrécissent selon la détermination ou la lâcheté des riverains. Celui-là ne faisait pas exception. Il n’est plus nécessaire de chercher une autre explication.

Descendu de sa terrasse et accoudé à la balustrade du jardin, en bordure de la plage, le colonel attendait. Près de lui, le secrétaire d’État, l’armée, et, sur le toit, la dernière mitrailleuse pointée vers le large.

— Presque six heures, dit-il. Les Canaques sont en retard. Vous verrez qu’au cours des années qui viennent, le retard ne fera que s’accumuler.

Il se retourna et, de sa main tendue, indiqua un point au flanc de la montagne voisine :

— Vous voyez ce village ? Quand je donnerai l’ordre du repli, ce qui ne tardera pas, à mon avis, rassemblement là-haut. Serez- vous des nôtres, monsieur le ministre ?

— Certainement, mais pourquoi ce village plutôt qu’un autre ?

— Probablement parce qu’il me plaît. De loin, comme ça, je me suis toqué de ce village. Regardez comme il est harmonieux, comme il colle au pays, comme on a envie d’y vivre. Puisqu’il faut

 

un dénouement, autant choisir un décor qui nous rende heureux… Là-haut, l’oeil rivé à sa longue-vue, le vieux M. Calguès sourit. Le geste du colonel lui avait semblé tout à fait explicite. Communiant dans les mêmes pensées, pourquoi s’étonner qu’ils se fussent compris à distance ? L’Occident, c’était cela aussi, une certaine forme de pensée précieuse, une connivence d’esthètes, une conspiration de caste, une indifférence aimable au vulgaire. Peu nombreux à les partager encore, le courant n’en passait que mieux

entre eux.

Sur la passerelle de l’India Star, l’enfant-monstre se mit

brusquement à baver sous sa casquette. Puis le pont du paquebot s’anima en ondes concentriques. La masse humaine prit soudain de l’épaisseur car tous s’étaient levés et le mouvement se communiqua à tous les navires de la flotte.

— Les carottes sont cuites, dit le colonel.

Trop bien élevé pour se laisser aller à un mot historique ! Et cependant, ce mot-là résumait tout et fut accompagné d’un petit salut narquois.

 

XLII

Il y avait eu, naguère, le jour le plus long. Celui-là fut le plus court. En cinq minutes, tout fut réglé. Si le choc laissa sur la plage une vingtaine de morts, équitablement répartis, on ne peut cependant parler de bataille, ni de combat, ni même d’échauffourée. Ce fut sans nul doute la guerre totale la moins meurtrière de toute l’histoire du monde. Ce dont se souvenaient surtout les rares témoins occidentaux qui acceptèrent plus tard de répondre aux questions des historiens, c’est d’abord de l’odeur. Ils n’avaient qu’un mot pour la décrire : « Ça puait ! Ce n’était pas tenable tellement ça puait ! » Quand ce million d’hommes, de femmes et d’enfants qui marinaient depuis Calcutta dans la crasse et la merde, s’étaient dressés d’un coup sur le pont des navires, quand tous ceux qui avaient sué à l’intérieur des coques obscures, macérant dans l’urine et l’haleine des mal nourris, s’étaient rués sur les écoutilles qui vomissaient leur foule au soleil, la puanteur devint si épaisse qu’on aurait pu la croire visible. Comme un fort vent s’était levé du sud, un vent chaud annonciateur de tempête, on avait l’impression qu’un monstre pourri soufflait, bouche béante, de toute la force de ses poumons putrides. Parmi les raisons qui expliquent la débandade rapide des troupes de Panamá Ranger, celle-là n’est pas la moindre. Lorsque plus tard, on récrivit l’histoire officielle du jour J de la fraternité, il ne fut question que de mouvement d’avant- garde vers l’arrière-pays pour préparer les « structures d’accueil ».

 

La bonne blague ! Les mignons se pinçaient le nez, partagés entre l’épouvante et la surprise, et puis foutaient le camp. Une bonne cause qui sent si mauvais, ils n’avaient rien prévu de ce genre. Manque de maturité. Ce sont les mauvaises causes qui embaument, tout le monde sait cela, le progrès, le confort, l’argent, le luxe, le superflu, la haute moralité et tout le tralala, ils auraient dû y penser. Ou peut-être comprirent-ils soudain l’erreur de leur choix ? Blessés moralement, ils ne dirent pas : « Maman ! » Mais la maman bien propre dans la petite cuisine blanche du 5e étage, escalier K, bâtiment C du HLM de banlieue fut une image bourgeoise qui surgit à l’esprit de beaucoup, comme celle d’un bonheur perdu.

— Quelle chambrée ! dit Dragasès. Ils nous pompent l’air, Mais ça pue ! Ce n’est pas croyable !

Il se fit un masque avec un mouchoir et, sous le casque, on ne voyait plus que ses yeux ironiques. Considérant le ministre et les vingt hussards qui achevaient de nouer leur mouchoir derrière la nuque, il ajouta :

— Si le déguisement fait le moine, nous voilà hors-la-loi !

— Cette fois, dit le ministre, la chose est claire. C’est au moins un résultat. Pourquoi se gêner, maintenant ? Au fait de quoi, mon cher colonel, je serais curieux de savoir comment vous allez vous tirer de là ? Regardez ! Ils sont tellement nombreux qu’on ne voit même plus l’eau entre les bateaux et la plage !

On ne voyait plus les bateaux non plus. Leurs flancs grouillaient comme une coupe dans une fourmilière. Par tous les filins qu’on avait pu trouver à bord, par des échelles de corde, des coupées vermoulues, des filets à palanquée tendus le long des

 

coques, la foule glissait jusqu’à l’eau. Une cascade de corps dont le mouvement ininterrompu paraissait liquide. Les bateaux se vidaient de toute part comme une baignoire qui déborde. Le tiers monde dégoulinait et l’Occident lui servait d’égout. À califourchon sur les épaules d’adolescents magnifiques, les mendiants de Calcutta, tous les petits monstres de l’India Star touchèrent terre les premiers. Rampant sur le sable mouillé comme des chiens bassets, ou bien des phoques maladroits explorant un rivage inconnu, poussant de petits grognements joyeux, ils ressemblaient à des homoncules venus d’une autre planète. Derrière eux, la foule marquait le pas car là-haut, sur la passerelle, le nabot à casquette fixait la plage de son regard immobile, comme s’il attendait un rapport de ses affreux compagnons, quelque chose comme un message transmis par télépathie. Les petits monstres reniflaient, mangeaient du sable, frappaient le sol de leurs mains pour en éprouver la réalité et puis, satisfaits, faisaient des cabrioles sur leurs jambes torses. Le pays leur plaisait. Alors ils se dressèrent tous ensemble et le geste fut interprété comme un signe. Il y eut une immense clameur, sur toute la flotte. La cascade des corps sur le flanc des navires se remit en mouvement et, les uns pressant les autres, ce mouvement se porta jusqu’aux petits monstres qui, poussés par la foule, firent un pas en avant.

— Ils sont trop horribles, dit froidement le colonel. Trop malheureux. Trop pitoyables. Trop effrayants de misère. Il faut tuer la misère. Sous de pareils aspects, elle n’est pas supportable. Elle n’est pas admissible… Capitaine !

Il s’adressait à l’officier, sur le toit, accroupi près de sa

 

mitrailleuse pointée.

— Vous n’allez pas tirer là-dessus ! dit le secrétaire d’État. — Si ! justement ! là-dessus ! Je hais cette horreur qui marche

en tête comme un drapeau. Alors j’abats au moins le drapeau !

— Mais cela ne servira à rien !

— Certainement. Mais dans l’inéluctable, il faut quand même

foutre un peu d’ordre. Nous ne sommes plus qu’un symbole et sur ces monstres symboliques je vais tirer une rafale symbolique. S’il en meurt, tant mieux ! Au moins, moi, Constantin Dragasès, je saurai pourquoi ! Allez ! Capitaine ! S’il vous reste encore une conscience, c’est le moment d’en profiter et de vous asseoir dessus. Tirez ! Nom de Dieu !

La mitrailleuse lâcha une longue rafale, comme à l’exercice, sur cible, et s’arrêta. Rien n’est plus horrible que l’agonie d’êtres difformes ou d’attardés mentaux. Ce sont des caricatures de corps qui souffrent. Des regards stupides qui cherchent à comprendre. Le sang s’écoule de blessures dans une chair anormale. Les plaintes des mourants ne sont pas humaines. Ils étaient dix à se tordre sur le sable.

— Jolis martyrs, constata le colonel. J’en fais cadeau au monde nouveau. Il se démerdera avec ça.

Le capitaine, sur le toit de la villa, tira le dernier coup de feu de cette bataille. En ouvrant la bouche, le canon de son revolver dans la gorge. Dix nabots sans défense, assassinés sur la plage et pfut… fini, le bel officier !

— Il n’avait pas le choix, dit le colonel sans manifester la moindre émotion. Et je le savais. Depuis le lever du soleil, il s’était

 

mis subitement à penser. Ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Il se posait des questions. Mais pas sur lui. Sur les autres, et sur lui par rapport aux autres. Encore, s’il avait pensé comme un chef ! Mais non ! Je vous fiche mon billet qu’en pressant sur la gâchette, il s’est senti le frère de tous ces affreux ! Bousillé par le terrorisme verbal. Après une longue résistance, il faut le reconnaître. Bref, la vérole contemporaine galopante. On peut apprécier le résultat. Nous allons foutre le camp, il n’est que temps. Pas tellement le moment de bavarder…

— C’est vous qui l’avez tué, dit le secrétaire d’État. Pourquoi, puisque vous le saviez ?

— Avant d’arriver au Village, répondit le colonel – et la façon un peu solennelle dont il prononça ce mot impose une majuscule que nous emploierons désormais – puisque nous nous obstinerons à y nier l’évidence, autant se débarrasser des traîtres qui s’ignorent et auraient achevé de nous pourrir, même sans le savoir et de bonne foi, et ceux de la dernière heure demeurent les plus dangereux. Eh bien ! c’est fait. Regardez…

Tournant le dos à la mer, Jean Perret ne vit plus, s’enfuyant sous les arbres, que des talons de botte et des dos mouchetés. Les derniers hussards lâchaient pied. Franchissant le portail de la villa d’une longue foulée silencieuse, une foulée de professionnel, l’un d’eux cria : « Bonne chance quand même, mon colonel ! » et au son de sa voix, on sentait qu’il ne plaisantait pas. Un adieu triste. Une brièveté qui disait tout, on ne peut pas vous suivre, mon colonel, on ne peut agir autrement, on garde notre conscience, mais notre coeur reste avec vous…

 

— Rien à regretter, dit le colonel, mais je m’adresse quand même un reproche. J’aurais dû les faire tuer plus tôt avec leur officier, comme le commandant de Poudis, cette nuit. Dans quel monde, maintenant, vont-ils promener leur inutilité ? Monsieur le ministre, en route ! – Il avait retrouvé sa gaieté – On replie la légalité !

Un seul camion suffit. Ce qui restait de légalité pesait peu. Ils se comptèrent. Un maréchal des logis et trois hussards, le capitaine du commando de marine et cinq hommes, le colonel et Jean Perret. Douze.

— Joli nombre, apprécia le colonel.

Installé à côté du chauffeur, il lui avait dit aussi : « Grouille-toi ! En sortant tu tournes à droite, puis la deuxième à gauche jusqu’à la départementale. Si des types se mettent en travers, tu fonces… »

— Et les moines ? demanda soudain le secrétaire d’État.

Haussement d’épaules du colonel. Déjà, le camion roulait et prenait de la vitesse dans l’allée sablée du parc, première, seconde, troisième, virage sec au portail, moteur hurlant. Mitraillette en travers des jambes, Dragasès inspectait la rue, nez à la portière, prêt à tirer. La rue était vide.

— Les moines ? répondit-il enfin. Mon cher ministre, pour la justesse de notre cause, il faudrait au moins se résoudre à équilibrer les martyrs. Leurs nabots d’un côté, nos moines de l’autre. Si nous n’avions quelques martyrs, ce ne serait pas sain. Voulez-vous qu’on leur bricole un joli monument, au Village, sur la place de l’église ? Avec une belle inscription : Aux douze moines de Fontgembar, assassinés sauvagement le lundi de Pâques, victimes de la

 

barbarie… Victimes de la barbarie quoi, au juste ?

Pas plus que la légalité, ils n’avaient pesé lourd, en effet.

Piégés par leur métier, si l’on peut dire. Quand les nabots s’étaient écroulés, barbotant dans leur sang à quelques mètres d’eux, les bons moines s’étaient précipités. Question de réflexe. Professionnellement inattaquable, tout au moins selon leur âge avancé qui imposait d’autres conceptions. Agenouillés près des petits corps étendus, à chaque vieillard son nabot expirant, ils remuaient les lèvres et bénissaient de la main. On imagine mal ce que cette étrange conduite signifiait, car c’est à peine croyable. Ils baptisaient ! Cérémonial réglementaire et expéditif pour enfants mourants, ou déjà morts : la miséricorde de Dieu l’admettait avant que les nouveaux curés s’en mêlent. « Je te baptise, Pierre, Paul, etc., au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit… » Pas plus difficile que cela. Dix secondes suffisent. Et c’est exactement ce qu’ils firent, pauvres vieillards gâteux soudain visités par la grâce, car comment expliquer autrement ce retour à l’essentiel, au commencement de tout alors que tout, justement, finissait. Dix nabots du Gange, abrutis, ignorants, réceptacles de misère, jamais sortis du néant, montèrent au ciel ce matin-là et sans doute s’y déchaîna-t-il un triomphant vacarme de trompettes tandis que des millions d’élus hurlaient suavement leur bienvenue à ces retardataires inespérés. S’il existe un portier du paradis, probablement sourit-il dans sa barbe tout en roulant des yeux faussement courroucés : « Qui est-ce qui m’a fichu des prénoms pareils ? Connais pas. Batitien ! Pédraton ! Hum ! Hum ! Passez quand même… » Dans leur mémoire fatiguée et l’affolement du

 

moment, les vieux moines avaient péché ce qu’ils trouvaient. S’il reste aujourd’hui des catholiques romains en ce monde et des prêtres pour croire encore au triomphalisme du baptême, qu’ils n’hésitent pas ! Pédraton et Batitien ! La bonne adresse ! Protection assurée ! Les deux avortons, devenus beaux comme des dieux, intelligents comme l’Esprit saint, siègent à la gauche du Père éternel qui leur passe toutes leurs saintes lubies. Ora pro nobis… Les dix secondes sont achevées. La mort est passée, emportant moines et nabots. De leurs corps mêlés, confondus, il ne subsistait plus après le passage du troupeau qu’une main émergeant de la plage rougie, un pied nu, la pointe d’un menton ou d’un nez et plus rarement un visage, vaguement présent sous le sable comme une momie sous des bandelettes. Le choc des premiers rangs d’immigrants avait surpris les vieux moines agenouillés près des malheureux monstres, penchés au-dessus de leurs fronts, ce qui les avait tout naturellement couchés sur leurs catéchumènes moribonds, plaqués bouche contre bouche comme s’ils unissaient leur dernier souffle. Puis la foule aveugle les avait piétinés. Car il est certain que cette multitude ne se rendit compte de rien. Elle voyait déjà les maisons, buvait les arbres verts et les fleurs inclinés par le vent, elle palpait de ses mains innombrables les premières balustrades sur la plage, elle grimpait, traversait des salons, ressortait par d’autres portes et se répandait dans les rues, toujours aussi dense, tandis que sur les vingt corps martyrs la foule ne faisait que commencer de passer, car en arrière, au pied des bateaux, les anneaux du boa humain affamé n’en finissaient pas de se lover en attendant leur tour de se déployer et de frapper.

 

La conclusion la plus étrange que l’on puisse tirer des cinq minutes de ce jour le plus court, bien qu’elle coulât de source pour peu que l’on en ait apprécié les signes annonciateurs, c’est que jamais la multitude ne sembla prendre conscience que ce pays où elle débarquait pût appartenir à d’autres. Il est vrai qu’il s’était vidé de sa substance humaine et n’offrait aucune résistance. Mais, cependant, sur la plage, pour des motifs différents, s’étaient tenus les moines, les soldats de Dragasès et les idéalistes, relativement nombreux, qui n’avaient pas suivi la débandade des troupes de Panamá Ranger. À une exception près, un meurtre délibéré, inutile, que nous relaterons un peu plus loin, la foule, nous l’avons dit, ne fit que passer. Et si, dans sa marche, elle piétina quelques corps, ce fut, certainement, sans les identifier. Elle les broya tout bonnement parce qu’ils se trouvaient sous ses pas. Nabots du Gange ou moines occidentaux, elle ne fit ni ne perçut aucune différence. Elle était la race, elle n’en concevait plus d’autre. Les moines de Fontgembar ne périrent pas parce qu’ils étaient blancs, mais simplement parce qu’ils encombraient le passage. Rien à voir avec les morts de Gata, étrangers de race blanche que le peuple errant avait rejetés de son sein. Dès ce moment, la xénophobie de la flotte famélique s’était en quelque sorte sublimée au point de devenir inutile, comme la xénophobie des Africains massés sur le Limpopo, des Chinois sur le fleuve Amour, des foules basanées maîtresses des rues de Londres et de New York, ou des masses arabes et noires prêtes à jaillir de leurs caves, à Paris. Les morts de Gata, pour eux, c’était la race blanche détruite. Elle ne comptait déjà plus. Il aurait fallu qu’elle renaisse miraculeusement de ses cendres pour

 

qu’ils y portassent à nouveau attention et sur la plage française, vraiment, rien de tel ne s’annonçait.

Ce fut encore plus évident lorsque la foule, à son deuxième bond, passé la bouillie de sable et de sang qui recouvrait moines et nabots, trouva sur son chemin deux hommes qui semblaient calmement les attendre. Si nous précisons que l’un d’eux, un vieillard, élevait de ses bras tendus, face à la multitude, un ostensoir d’or et que l’autre, mains jointes, priait intensément, c’est simplement pour rappeler qu’il s’agissait bien de Dom Melchior de Groix et de l’abbé Pierre Chassai. Car la foule ne manifesta aucune curiosité, pas la moindre seconde d’arrêt qui pût indiquer de sa part une quelconque surprise. Elle ne vit rien. Ni l’ostensoir rayonnant au soleil, ni l’accoutrement différent de ces hommes, ni la blancheur de leur peau. Agenouillés, ils eussent été broyés, comme les moines. Mais parce qu’ils étaient debout et ne chancelèrent pas au contact des premiers rangs de loqueteux, ils furent tout naturellement entourés, enveloppés, happés par la masse des corps, soulevés et portés par elle, confondus, en quelque sorte digérés. Ils furent emportés debout, ni plus ni moins écrasés que chacun dans cette foule, quasiment devenus immigrants du Gange à leur tour sans que leurs voisins les plus proches, au sein de cette presse, les eussent reconnus pour ce qu’ils étaient. L’un comme l’autre, ils n’eurent que peu le temps de penser. De la primauté de l’attitude sur la foi ou de la foi sur l’attitude, la conclusion leur échappa, car l’attitude comme la foi furent balayées en même temps, révélant le néant. S’ils purent imaginer quoi que ce soit dans le désordre de leur esprit, entraînés comme ils étaient au fil d’un torrent humain, c’est bien la vanité de

 

leurs illusions. Ils s’étaient vus debout, brandissant l’hostie face à la multitude qui s’immobilisait soudain, ne fût-ce qu’une seconde, une seule seconde avant le martyre, mais qui les aurait payés de tout. La seconde espérée ne dura pas un milliardième de seconde, pas même un milliardième de milliardième de seconde et, de cela seulement, ils furent conscients. Pressé de toute part, privé de la maîtrise de ses mouvements, Dom Melchior laissa échapper l’ostensoir qui fila sous les pieds de la foule comme un ballon dans une mêlée de rugby, et c’est tout juste s’il en fut averti par un vide entre ses mains crispées. Puis, dans le mouvement du torrent qui se divisait à une croisée de chemins, tous deux furent séparés. Ils ne se revirent jamais et nul ne sait ce qu’ils sont devenus. On peut supposer que le vieil abbé mitré mourut très vite, non loin de la plage, de fatigue ou d’émotion, et que Pierre Chassai erra longtemps sans but, comme une âme vide et déracinée. Aujourd’hui, dans le morne, stupide, incapable et paupériste nivellement, errent encore, en petit nombre, ces épaves du passé qui échappent à l’ordre nouveau. Comme dans les prisons politiques après toute révolution, on trouve dans leurs rangs une majorité de notables, industriels, généraux, préfets, écrivains, mais également une minorité de gens du peuple, de ces humbles que l’aristocratie, puis la bourgeoisie, ont toujours traînés dans leur sillage, jusqu’à la catastrophe, parce qu’il leur fallait un cortège et qu’il existait aussi, chez de rares minables, la soif d’être différents. Mais l’ordre nouveau n’a plus besoin de prisons politiques. Les cervelles y sont lavées pour cent ans, pour mille ans. Le pouvoir tolère ces isolés comme des espèces de clochards. Ils ne sont pas

 

dangereux. Ils ne témoignent rien. Tout au plus évoquent-ils pour certains l’idée confuse d’un refus. Ils ne se reproduisent pas, ne vivent pas en bandes. Dès qu’ils se comptent plus de quatre ou cinq sur le parvis d’une église ou à l’ombre d’un platane d’un square, ils se quittent sans mot dire, d’un commun accord silencieux, fuyant toute tentation de vie communautaire. Comme ils sont sales et plus misérables que le reste de la population et qu’on ne rencontre, par surcroît, que des Blancs parmi eux, ils servent de repoussoir au métissage universel et à la sainte solidarité qu’ils refusent. Chacun peut, les considérant, apprécier le résultat…

Il faut juger différemment l’évanouissement dans la masse immigrante des purs de Panamá Ranger. Revenons quelques secondes en arrière. La foule vient d’enjamber les premières balustrades des villas, sur la plage. Dragasès et son camion roulent déjà sur la départementale sinueuse qui monte vers la montagne et le Village. Alors, surmontée la première surprise devant un événement trop rêvé et qui ne se produit pas du coup comme prévu, sortent des maisons et des jardins tous ceux qui ont décidé d’aller au bout de leur voyage. S’ils sont descendus jusqu’à la côte, face à l’armada du Gange, c’est pour accueillir les immigrants, guider leurs premiers pas. Ce geste, ils vont, ils doivent l’accomplir. Ce faisant, ils s’accompliront enfin. La vie est belle et fraternelle. On ne parle pas la même langue, mais les regards se comprendront tout seuls. Les mains vont se joindre, les bras se nouer derrière les nuques, les corps s’étreindre. Peut-être se donnera-t-on de grandes claques dans le dos ? Panamá Ranger jette ses armes. Il gesticule en signe de bienvenue. Ayant repéré à quelques centaines de mètres

 

un supermarché abandonné en parfait état de marche, tous ses rayons approvisionnés, il a balisé l’itinéraire. Sur le trottoir, à chaque coin de rue, ses compagnons attendent. Déjà, ils font joyeusement des signaux avec leurs bras, comme des agents de la circulation subitement épris de leur métier. Dans les maisons, des filles achèvent de ranger. On reçoit enfin l’hôte tant souhaité. Certaines chauffent du café dans d’immenses bassines. Lydie a tendu des draps blancs aux fenêtres, blanc, couleur de la paix. L’air empeste de plus en plus, mais ceux qui sont restés ont fini par l’oublier. Cette fois, ils se sont dépassés. On a repris les guitares. Beaucoup chantent : « Je vous donnerai mon royaume, car le temps des mille ans s’achève et s’achève le temps des mille ans… » Il est achevé. Dans la foule qui s’avance, bientôt jusqu’à le toucher, Panamá Ranger cherche un visage pour lui offrir un sourire, un regard pour saisir l’amitié que le sien cherche à exprimer. Mais il ne croise aucun regard, car personne ne semble l’avoir vu. Désemparé, il tend la main vers ce mur de chair, comme si une autre main allait en sortir, saisir la sienne et la serrer, un geste qui signifierait quelque chose comme « merci » et lui suffirait, quoi qu’il arrive ensuite. Mais rien de tel ne se produit. Quelques secondes plus tard, le voilà emporté à son tour par la foule. Il se débat pour respirer. Autour de lui dans la moiteur des corps entassés, on joue des coudes, on se démène furieusement pour avancer plus vite, chacun pour soi, la ruée vers le miel et le lait, les fleuves poissonneux, les champs gorgés de récoltes spontanées. Pressé de toute part, il se sent glisser vers le sol, au niveau d’un fouillis grouillant de jambes noires. Il n’y est pas seul. Un autre noyé lutte

 

encore, une vieille femme indienne qui donne sporadiquement des coups de coude et des coups de pied. Une sorte de furie s’empare de Panamá Ranger. Ses poings travaillent vite, si bien qu’au-dessus de lui, un trou se creuse dans la masse des corps, une cheminée par laquelle il émerge, à bout de souffle, tirant à lui la vieille femme comme s’il la hissait hors de l’eau. Il l’a sauvée machinalement, après quoi il comprend que c’était sa dernière chance de trouver un ami dans cette multitude démente. Il tient solidement la vieille femme sous les bras. Ce maigre paquet d’os et de chair décharnée, c’est tout ce qui le rattache encore à la vie et à l’idée généreuse qu’il s’en faisait. Car il a saisi l’essentiel : « Je n’ai rien donné, se dit-il. Je ne peux rien donner. Ils n’ont pas besoin de moi. Ils prennent. » Le torrent humain s’est divisé. Il s’engouffre dans plusieurs rues à la fois et se divise encore à chaque nouveau croisement si bien qu’autour de Panamá Ranger, la pression finit par se relâcher. Il peut marcher sur ses jambes et diriger ses pas, toujours dans le même sens que la foule, mais à peu près librement. Alors il repose sa vieille amie sur ses pieds, gentiment, doucement et lui dit : « Ça va comme ça ? Tu vois, on est arrivé. » Il recueille une espèce de sourire et, dès lors, ne la quittera plus. Plus tard, quand la foule envahira les maisons, se battra dans les boutiques saccagées, mettra à sac le supermarché par ignorance de toutes ces richesses étalées, il fera comme les autres. Tant que rien ne s’organisera, il pillera pour son compte. Il amassera des trésors inconnus et, le soir, au hasard des gîtes, grange ou salon, il ouvrira son balluchon devant sa vieille amie, aussi ébloui qu’elle, et comptera sa fortune : paquets de biscuits, boîtes de jambon, couteau nickelé à six lames, chaussures

 

du soir, cigarettes, plaques de chocolat, montres, trousse de chasse, lampe électrique, n’importe quoi. La vieille tripote tout entre ses doigts, elle identifie au toucher, renifle et quand elle a compris l’usage de la chose, elle rit. Il rit. Ensemble, ils découvrent le paradis. « La révolution », disait-il quelques jours plus tôt, lorsqu’il était maître du péage de l’autoroute A 7, « pour une fois qu’on la tient, c’est d’abord du bon temps ! » Mais il ne mesure pas le chemin parcouru, la vertigineuse dégringolade. Ses petits trésors alignés ? Des miettes de prospérité ! On a cassé la belle machine et voilà tout ce qu’il reste. Elle ne sera jamais réparée. Il s’en rend compte peut-être, vaguement, mais qu’importe : la vieille, accroupie, rit de bon coeur et prend au moins du bon temps…

Ses compagnons disparurent, digérés de même façon, mais avec plus ou moins de bonheur. Bien peu furent vraiment adoptés, et, pourtant, beaucoup s’efforcèrent de rendre service. Ceux-là se découragèrent vite. Car on les écoutait souvent, certes, et de plus en plus au fur et à mesure qu’un certain ordre s’établissait, mais une fois leurs bons conseils entendus ils se sentaient rejetés. Les plus intelligents comprirent vite qu’en se rendant utiles, sinon indispensables, ils se faisaient haïr. Alors ils se fondirent dans la masse où la blancheur de leur peau, peu à peu, passa inaperçue. C’est tout ce qu’ils pouvaient souhaiter. Logiques envers eux- mêmes jusqu’au bout, ils se résignèrent. Aujourd’hui, dans cette province de France à forte majorité indienne, ils forment une nouvelle caste de parias, totalement assimilés et isolés tout à la fois. Ils n’ont plus aucune influence. Leur poids politique est nul. Dans les deux ethnies, des leaders nouveaux se sont levés, qui parlent avec

 

beaucoup d’aise d’intégration raciale et de fraternité et assurent ainsi leur pouvoir. Mais les donneurs de leçon du passé d’opulence, personne ne veut s’en souvenir. Ils encombrent.

Lydie mourut misérablement, putain pour Hindous à Nice, dégoûtée de tout et d’elle-même. Chaque quartier d’immigrants possédait alors son cheptel de femmes blanches, dont chacun pouvait user. Violée dès le lundi de Pâques au milieu des draps blancs qu’elle avait étendus en signe de bienvenue, Lydie avait suivi, à moitié consentante dans l’errance du début, une troupe d’Hindous vigoureux qui se l’étaient adjugée en copropriété, car elle était très belle et sa peau très blanche. Plus tard, l’ordre revenu, quand les bandes s’étaient fixées, on l’avait enfermée dans une villa, à Nice, en compagnie d’autres filles qui avaient subi le même sort. Un gardien les nourrissait et ouvrait la porte à qui voulait. Ainsi les femmes blanches perdirent vite l’orgueil de leur peau. C’est aussi une explication…

Clément Dio mourut aussi le matin du débarquement, mais seul. Après le discours du président de la République, entendu à l’hôtel Préjoly, de Saint-Vallier, il était descendu dans la nuit, comme un somnambule. Ses pas le conduisaient machinalement à la Côte, mais ses yeux conservaient dans leur rétine l’image de sa femme Iris Nan-Chan, qu’il avait en vain tenté de réveiller et qui s’était amollie subitement dans ses bras, morte. Assis à l’écart sur la plage, non loin de la villa de Dragasès, il avait assisté, presque inconscient, à toute une succession de scènes, qui, la veille encore, l’auraient transporté de joie, car c’était un homme qui aimait avoir raison et, qui plus est, avait passé sa vie à venger le petit Ben

 

Souad, dit Clément Dio. Aujourd’hui que sa vengeance triomphait, il ne ressentait plus rien. Même la débandade de l’armée française, qu’il avait tant haïe, combattue, salie, le laissa complètement inerte. Il suivit d’un oeil morne l’embarquement des douze et la fuite du camion sans même se souvenir que c’était, pour beaucoup, son oeuvre. Devant la ruée des immigrants du Gange, il hésita, comme s’il se demandait ce qu’il faisait là et pourquoi. Puis il se leva. Quelque chose lui revint, de très important, lambeaux de phrase qu’il avait prononcée : « Monsieur le ministre… S’ils ont une chance… C’est l’armada de la dernière chance. » Il eut un petit sourire. « C’était quand même une sacrée phrase ! » se dit-il, « et les voilà ! par la puissance des mots ! » cette constatation le fouetta. « C’est moi, Dio ! » cria-t-il. « Venez ! Venez ! Effacez-moi tout cela ! » Il faisait de grands gestes, appelait la foule qui débarquait. Mais comme il était de petite taille, la peau bistrée, le cheveu également crépu au-dessus d’un regard trop malin dans des yeux pochés et que sa veste de voyage se parait de couleurs trop voyantes, il ressemblait, très exactement, à un portier louche racolant à la porte d’une boîte de nuit. La mort se présenta sous la forme d’un géant noir, portant un enfant-monstre sur le dos, suivi d’une foule énorme qui chantait. Devant Dio, il s’arrêta, puis l’empoigna, le souleva de terre jusqu’aux yeux du nabot à casquette, qui émit alors son troisième cri. Dio, dit Ben Souad, sut qu’il était condamné, mais le temps lui manqua pour comprendre les motifs du verdict. Les doigts du coprophage se refermèrent sur son cou et son corps, jeté comme un pantin de son sur la plage, prit très vite, entre les pieds de la foule, l’aspect sanguinolent d’une chèvre

 

de boustachi… Si verdict il y eut, on peut, en effet, en chercher les attendus. Voici deux hommes, qui, chacun de leur bord, ont été les instruments du destin. L’un traverse les océans, rejoint l’autre et le tue, subitement inspiré, comme s’il le reconnaissait, si bien que ce fut le seul meurtre délibéré, volontaire, dont la multitude se rendit coupable. Cela n’a pas de sens. Mais si l’on veut nager à hauteur des symboles, quelque chose d’exemplaire se dessine : la volonté du tiers monde de ne rien devoir à personne, de ne pas affaiblir la signification radicale de sa victoire en la partageant avec des transfuges. Les remercier, ou même les admettre, c’était encore perpétuer une forme de sujétion. À cet égard, le coprophage a réglé la question. Cela vaut ce que ça vaut. Pour notre part, voici une explication beaucoup plus naturelle et qui a le mérite de la simplicité : la tête de Clément Dio ne revenait pas au nabot. Mais pas du tout !

 

XLIII

Puis, la tempête éclata. Le vent forcissant depuis le matin l’avait annoncée. Quoique n’excédant pas les caprices de la météorologie méditerranéenne, sa violence fut à la fois extrême et limitée dans le temps et l’espace. Elle dura une petite heure et ne souleva la mer que sur un périmètre restreint, à la façon d’un cyclone. Le dernier immigrant, dans l’eau jusqu’à la taille, quittait le dernier navire et parvenait jusqu’à la plage quand une pluie diluvienne s’abattit sur la flotte, et aussi sur la côte proche, jusqu’à environ un kilomètre de profondeur. La foule, dans les rues, n’avait pas eu le temps de marcher beaucoup plus loin. Ces trombes d’eau jouèrent leur rôle. Jusqu’à cette minute, la foule du Gange ne représentait qu’une impulsion, une masse informe sans objectifs précis. La curiosité restait encore son seul moteur. Entre le pays fabuleux qui s’ouvrait devant elle, avec ses rues ombragées et propres bordant des rangées de villas et d’immeubles inconcevables pour elle, et sa propre misère, il existait un tel écart qu’on peut presque dire qu’elle en était intimidée, ou peut-être même saisie de respect. Durant la longue traversée, les faméliques n’avaient cessé de rêver, imaginant un pays à la mesure du mythe qui les emportait. Et maintenant qu’ils pouvaient le toucher, beaucoup ne parvenaient pas à y croire. Ils palpaient les arbres, les trottoirs cimentés, les portes des immeubles et les murs des jardins, mais précautionneusement, comme si tout allait s’évanouir en mirage. La

 

pluie mit fin au doute et matérialisa le mirage. Ce fut la ruée vers les maisons, les églises, les entrepôts, les immeubles résidentiels, tout ce qui pouvait offrir un abri. Pas une porte ne résista à la poussée de la foule. Dans ces actions de caractère disparate, on peut cependant noter un début d’organisation, et aussi de hiérarchisation. Tels qui eurent l’idée de se servir de barres de fer trouvées dans un chantier, ou de madriers utilisés comme béliers, devinrent aussitôt chefs de bande. Devant les portes fracassées, on leur fit ovation. En moins d’une heure, chacun fut abrité. Entassé, mais abrité. Ce fut un acte décisif, une prise de possession immédiate. Sans la pluie, le processus aurait traîné. Lorsqu’elle cessa et que le vent faiblit, chassant les derniers nuages noirs, tous sortirent sur le pas des portes, aux balcons, aux fenêtres, sur les parvis, les terrasses. Jusqu’aux plus hauts étages, les façades des immeubles aux longues baies vitrées se couvrirent de noirs essaims. On s’interpellait par- dessus les rues et les arbres, d’une loggia-barbecue à l’autre. On se donnait spectacle, sur un seul thème joyeux : « Cette fois, ça y est ! On est arrivés ! »

Il n’entre pas dans notre propos de décrire l’installation des peuples du Gange en France, ni de ceux qui les suivirent. Contée de façon édifiante, comme un modèle d’initiative et d’organisation collectives, cette histoire traîne dans tous les manuels au premier chapitre du monde nouveau. Mais sur la tempête et la pluie, sur leur rôle décisif, pas un mot. Il faut encore ajouter quelque chose. Quand la joie se fut apaisée, il devint évident à tous que même pour des misérables accoutumés à l’entassement, le littoral occupé était loin de suffire. Mais ceux qui avaient grimpé jusqu’au sommet des

 

immeubles découvrirent autour d’eux l’étendue de leur conquête. A perte de vue s’offrait un pays qui leur parut le plus beau, le plus riche, le plus accueillant du monde. La densité des habitations ne nuisait pas à la nature, elle en était même enveloppée et la multiplicité des toits donnait confiance : autre chose qu’un désert ! Plus loin, au pied des collines boisées, les guetteurs émerveillés découvraient d’immenses champs plantés d’arbres fleuris, d’autres qui verdissaient sous d’épaisses moissons. Ils le firent savoir, chantant la bonne nouvelle comme des muezzins ou des crieurs publics. De bouche en bouche, elle parcourut la foule. Dans les rues, les jardins, sur les places publiques, s’établirent des conciliabules, des assemblées populaires. Il faut insister une dernière fois sur la notion d’appropriation triomphante qui découla de la pluie et de la ruée qui s’ensuivit. Cette foule épuisée avait retrouvé tout bonnement le moral. Un moral de fer. De conquérant. Si bien que plus des trois quarts, les plus valides, les plus entreprenants, décidèrent de poursuivre leur route. Plus tard, les historiens firent de cette migration spontanée une épopée qu’ils baptisèrent : « La conquête du nord. » Et là, nous leur donnons raison, mais seulement par comparaison. On n’a pas oublié le premier volet du diptyque : la fuite vers le nord, l’exode lamentable des vrais propriétaires du pays, leur déchéance avouée, leur répugnant renoncement, l’anti- épopée ! À mettre les deux foules en balance, tout devient clair…

 

XLIV

La tempête ne leva sur la plage qu’un petit nombre de vagues, mais d’une puissance exceptionnelle. Le premier choc fut décisif. Les autres ne firent qu’achever la destruction de la flotte. Attaqué par l’arrière, brusquement déséchoué dans un grand frémissement de toute sa coque, l’immense Calcutta Star se remit à flotter. Ce mouvement brutal réveilla un homme seul, en haillons blancs, qui somnolait au pied d’une cheminée, dans la torpeur de son inoffensive folie. Monseigneur l’évêque catholique, préfet apostolique du Gange, ouvrit les yeux. Sur le pont fouetté par la pluie des plaques rouillées lui apparurent, qu’il n’avait jamais vues tant la foule auparavant y était dense, couchée là pendant tout le voyage. Le bateau résonnait comme un tombeau vide. Par les cheminées tronquées, l’ouragan s’engouffrait en soufflant dans ces tuyaux d’orgue une cacophonie d’enfer, entrecoupée de craquements formidables. Sur tout le navire, les portes battaient furieusement. Les trappes d’écoutille se soudaient à la verticale, puis se rabattaient avec fracas, comme si le vent jouait avec le clavier d’un monstrueux basson. La variété des bruits et des chocs était infinie. Tous les espars, les cordes, échelles, filets, coupés par où la foule s’en était allée, saisis par une sorte de danse démente, martelaient en cadence les flancs du navire. Cela ressemblait un peu à une troupe de cavaliers galopant sur un pont métallique, ou à de la grêle sur un toit de tôle, mais cent fois amplifié. Mains à plat sur les

 

tempes, les serrant jusqu’à la douleur, l’évêque se boucha les oreilles. En même temps, il appelait : « Mes petits ! Mes petits ! » Sans doute pensait-il aux enfants qui lui portaient à manger et à boire, à l’ombre de sa cheminée, et qu’il remerciait d’une amicale tape sur la joue, ou d’une croix dessinée du pouce sur le front, selon sa lucidité du moment. Mais le navire était désert, et déserts, aussi, tout autour, tous les autres navires de la flotte. La pluie ruisselait sur son visage étonné et, dans les rafales, le frappait si sauvagement qu’il en suffoquait. Haletant, il appela : « Mes petites ! Mes petites ! » Cette fois, il pensait aux vieilles femmes qui rampaient la nuit jusqu’à lui et dont les mains lui apportaient le paradis sur terre. Alors l’évêque comprit qu’il était seul et qu’on l’avait oublié. Pleurant comme un enfant, il laissa tomber ses bras le long du corps, dégagea ses oreilles et le vacarme, aussitôt, le foudroya comme par un double crochet de boxeur.

Son évanouissement dura peu, quelques secondes. Lorsqu’il en émergea, à quatre pattes sur le pont qui s’était brusquement incliné, sans doute avait-il retrouvé sous le choc une part de sa raison. Cela ne lui servit pas à grand-chose. Disloqué par la tempête, le Calcutta Star s’était couché sur le flanc. Les troncs de cheminée se rompirent et roulèrent jusqu’à l’eau. L’orgue géant devint muet. Sur la coque, le galop des espars cessa d’un coup et l’on n’entendit plus que le ruissellement de la mer qui avait envahi le navire et balayait le pont comme une cataracte. Il s’entendit murmurer : « Nous serons deux mourants pas d’accord, monsieur le consul, voilà tout. » Puis le consul lui répondit : « Au nom de Dieu, monseigneur, je vous emmerde ! » Ou tout au moins crut-il

 

l’entendre, car emporté par le flot qui dévastait le pont en arrachant ce qui restait des superstructures, il ne vit plus dans un brouillard liquide que des ombres de chiens léchant une flaque de sang sur une ombre de quai, à Calcutta. Tandis qu’il se débattait dans le torrent, heurtant violemment au passage un treuil de fer qui résistait encore, une main passa devant ses yeux, rouge de sang. Il comprit alors qu’il mourait et que ce sang, cette fois, était bien le sien. Nulle phrase latine ne s’y inscrivait. L’évêque du Gange n’était plus fou. Il dit seulement : « Seigneur, que ta volonté soit faite. » Puis sa tête s’écrasa sur le bastingage du navire tandis que son corps hésitait un instant, pour basculer finalement par-dessus bord, dans la mer, qui, déjà, s apaisait. « Qui êtes-vous ? » fit une bonne voix bourrue. « Je suis l’évêque du Gange. » « Hum ! Hum ! reprit la voix, pas fameux ! Aviez-vous au moins la contrition parfaite, en mourant ? » « Je le crois. » « Eh bien, entrez, mon ami, entrez donc ! Tout est oublié. Par là ! Par là ! Suivez Batitien et Pédraton, ils vous montreront le chemin… »

Il ne resta rien de la flotte, que des carcasses informes dispersées le long de la plage. Seul, un petit torpilleur présente encore une forme vaguement reconnaissable. Chaque lundi de Pâques, tendu d’oriflammes blanches, le pouvoir l’offre à la vénération populaire. La foule se presse en pèlerinage et défile silencieusement sur la grève, toute la journée. Là aussi, il y a falsification de l’histoire. On a même évoqué Cortés, un Cortés qui aurait fracassé ses vaisseaux, avant de débarquer, au lieu de les brûler. Ainsi matérialisé, le mythe prend l’allure d’une volonté politique, d’un plan mûrement conçu où chaque acteur se serait

 

engagé en toute connaissance de cause. Ce n’est pas une multitude pitoyable qui avait débarqué là, mais une armée conquérante. Les enfants des écoles, admirant le torpilleur, en salivent de fierté. Mais moi, je sais qu’il s’en fallait de quelques misérables minutes pour que la tempête ne détruise à la fois la flotte et ses noirs passagers. Je sais aussi que ces minutes de grâce, Dieu ne nous les a pas données.

Ce léger écart eut une dernière conséquence. La tempête était sur le point de s’apaiser lorsque deux avions se présentèrent pour atterrir à vue sur l’aéroport de Côte d’Azur. À vue, car leurs pilotes s’étaient vite rendu compte de l’abandon total du terrain. Tour de contrôle muette, parking désert, balisage éteint, radiophare évanoui. Ils s’obstinèrent, malgré le mauvais temps. Chargés de vivres et de médicaments, bourrés d’ecclésiastiques de choc inconfortablement coincés entre des montagnes de caisses, les deux avions dessinèrent bravement dans le ciel noir leur virage d’approche. Le premier de ces avions était blanc. L’autre, gris. Nous avons reconnu les mousquetaires de la charité combattante tous azimuts tiers monde, héros de São Tomé. L’avion blanc du Vatican, et d’un ! L’avion gris du Conseil oecuménique des Églises protestantes, et de deux ! Aucun de ces curés volants n’avait pu résister à l’appel tortueux de la justice. Les cargaisons qu’ils apportaient ne servaient, comme toujours, que de prétexte. L’essentiel était d’être là, les premiers, et, par leur présence symbolique, d’offrir les clefs de l’Occident, allègrement sacrifié pour que naisse le monde nouveau. Mais les queues de cyclone sont souvent redoutables. La tempête, en mourant, frappa un dernier coup. Un épais nuage noir, traversé

 

d’éclairs, enveloppa la petite escadrille. Les lumières des carlingues s’éteignirent, tandis que toutes les aiguilles des instruments de bord tombaient en même temps à zéro. En pareil cas, on remet toute la gomme et l’on s’enfuit vers le ciel. Dans la nuit noire qui les isolait, c’est ce que firent aussitôt les pilotes. Mais l’oeil du cyclone veillait, gigantesque trou d’air en forme de cheminée. À basse altitude, cela ne pardonne pas, bien que ce soit un phénomène d’une exceptionnelle rareté. Presque sagement, l’un derrière l’autre, respectant leur classement habituel d’arrivée, les deux avions s’écrasèrent sur la piste. L’avion blanc, et d’un ! L’avion gris, et de deux ! Explosion. Incendie. Il n’y eut aucun témoin, que le souriant M. Calguès, grâce à sa puissante longue-vue, et aucun survivant. Pour quelques misérables minutes refusées à son peuple, Dieu, malgré tout, s’était quand même remboursé.

Certains historiens, peu nombreux il est vrai, ont émis une étrange hypothèse, selon laquelle le pape Benoît XVI se trouvait à bord de l’avion blanc et périt dans la catastrophe. Comme on ne récupéra plus tard que des os calcinés parmi les débris de l’appareil, et aucun objet ni vêtement permettant d’identifier qui que ce soit, rien n’étaye cette affirmation. Sinon qu’on n’entendit plus jamais parler de Benoît XVI, comme s’il s’était volatilisé dans les combles labyrinthiques du Vatican. Depuis son message du vendredi saint, tout empreint d’universelle charité, il n’avait plus donné signe de vie. On le disait en prières, reclus volontaire dans son appartement, sous les toits, d’où il ne réapparut jamais. Mais c’était bien dans sa manière, ces brusques voyages impulsifs. Trois fois, déjà, pour retrouver le crédit perdu par son prédécesseur

 

timoré, il avait commandé son avion blanc et débarqué sur un champ de bataille. En Namibie, notamment, son arrivée spectaculaire avait précipité la chute de Windhoek, la capitale, où s’était illustré également Jean Orelle. S’avançant seul dans le no man’s land, aux abords de la ville, il avait tourné délibérément le dos aux assiégés blancs minoritaires et béni l’immense foule noire des assiégeants. Il est juste de rappeler que sa présence évita un dépeçage complet des vaincus. La dernière fois qu’il s’était déplacé, en Afrique du Sud, lors de la grève générale insurrectionnelle des Bantous, il avait encore failli emporter l’affaire. Animistes bantous et étudiants boers progressistes l’avaient entouré d’un cortège enthousiaste, car ils l’adoraient. Un caporal de police, probablement bête comme ses pieds, avait mis fin à l’équipée, mais il s’en était fallu d’un cheveu. Saisissant le pape aux épaules et s’en faisant un bouclier, il l’avait reconduit brutalement à sa voiture et la voiture à l’aéroport, criant à la foule des manifestants : « Si vous m’empêchez de passer, je le descends ! » Le monde entier en avait frémi d’indignation. Alors, ce même pape s’envolant vers l’armada du Gange et cramant dans son avion, voilà une hypothèse qui ne me surprend pas tellement. Pour tout dire, et à bien des égards, je la trouve extrêmement réjouissante.

 

XLV

— Si on chantait ? dit le colonel.

Il avait enlevé son masque et respirait l’air frais, par la portière, avec les mimiques réjouies d’un gastronome comblé. Le camion grimpait allègrement, dans les vignes, la petite départementale sinueuse. À chaque tournant, le Village brun, là- haut, se rapprochait.

— Mon Dieu ! Que cela sent bon ! reprit-il. On est de nouveau chez nous. Il ne s’est rien passé. Alors ! Qu’est-ce qu’on chante ?

— La Marseillaise, peut-être…, proposa comiquement le secrétaire d’État.

À l’intérieur du camion, l’armée fut prise de toux violente, gloussements et hoquets divers. Entre hussards et commando de marine, un concours à qui rirait le plus fort. Qu’on ne croie pas qu’ils se forçaient, non. Pas d’affectation amère. Une franche rigolade, simplement. Délivrés de tout, ils se marraient.

— Ce que j’en disais, fit le ministre, c’était plutôt pour tâter le moral du peuple…

Ils se regardèrent tous deux et rirent encore une fois de bon coeur.

— Bon ! Marseillaise, aux accessoires ! conclut Dragasès. Capitaine, qu’est-ce que vous nous proposez de mieux ?

— Le boudin, dit l’officier de commando. C’est con comme

 

tout, mais ça parle. Et au moins, tout le monde connaît les paroles. — Le boudin, apprécia le colonel, le boudin… Nous sommes la plus étrangère des légions étrangères, étrangère à tout. Alors, le boudin, en effet… Mais je me demande si ce serait tellement de circonstance ? Le boudin, ça se mérite et quant à faire Camerone, aujourd’hui, on ne peut pas dire que c’était réussi ! Peut-être

demain, là-haut… Je crois que je tiens une meilleure idée. S’assurant d’un oeil malicieux que tout le monde écoutait, il s’éclaircit la voix comme un chanteur de dessert, prit son souffle et

entonna :

Non, rien de rien

Non, je ne regrette rien

Ni le bien qu’on m’a fait

Ni le mal, tout ça m’est bien égal Non, rien de rien

Non, je ne regrette rien

Tralala, tralala,

Aujourd’hui, je me fous du passé !

— Qu’en pensez-vous ? dit-il en terminant. Pas mal, non ? C’est un vieux truc. Je ne me souviens plus très bien des paroles, mais le principal y est. Vous ne connaissiez pas ?

— Non, dit le capitaine, qu’est-ce que c’est ?

— Zéralda ! dit Dragasès. Le 1er REP. Le camp de Zéralda, en Algérie. Le putsch avorté des généraux. Général Challe, on a oublié. Un général qui en avait conclu qu’on ne peut pas se battre

 

avec un édredon. Et qui parlait de l’armée française. Déjà, c’était mou, tout mou. Les grands anciens chantaient ça dans les camions, en quittant le camp, le régiment dissous. Une gueule terrible !

— À douze voix ? dit le secrétaire d’État.

— Combien voulez-vous parier qu’à douze, on fait un raffut d’enfer ?

— Oh ! Je suis prêt. Vous pouvez compter sur la voix du gouvernement, colonel. Elle chante faux, comme d’habitude, mais cette fois, c’est de bon coeur.

À gueuler comme des perdus, les veines du front à éclater, le cou gonflé, le visage écarlate, ils firent en effet plus de bruit qu’une armée catholique victorieuse, chantant le Te Deum sous la nef d’une cathédrale. Dans les tournants, le camion vacillait, puis titubait sur les lignes droites, ses doubles roues mordaient joyeusement les talus. Joignant le geste à la parole, le hussard chauffeur lâchait le volant en cadence et jouait des mains et des bras comme un cabot qui sort ses tripes dans un mauvais tour de chant. L’officier de commando martelait le tableau de bord avec ses poings. Au « rien de rien », tout le plancher du camion vibrait sous les crosses des fusils. Si l’on peut analyser les sentiments profonds de ces braillards, on y trouve d’abord l’ivresse du clan. La tribu, au complet, célèbre son unité. Si peu nombreuse qu’elle se compte, elle emmerde le reste du monde. Mais on y décèle également quelque chose comme de l’angoisse. L’enfant qui beugle à tue-tête, la nuit, sur le chemin, pour oublier qu’il est seul. Ou mieux, le naufragé solitaire sur son canot, qui chante n’importe quoi pour se maintenir en vie. Il y avait un peu de cela aussi. Les jeunes hussards

 

guettaient les arbres, dans les champs, et n’y voyaient aucun oiseau. Même les pies et les corbeaux pillards avaient fui. Cloués de planches traversières, les volets des maisons de vignerons suaient la grande peur des cataclysmes. Il n’y manquait que les croix noires dont on marquait jadis les demeures des pestiférés. Le soleil brillait durement sur tout le paysage désert, comme il brillait sans doute sur la lune quand l’avaient contemplé, quelques années plus tôt, Johnson et White, assis sur leurs talons en attendant la mort, près de leur navette spatiale détruite.

— Merde ! dit le chauffeur. C’est pas vrai ! Un mec ! Et j’ai failli pas le voir !

Du coup, chacun s’était tu. Robinson découvrant les empreintes de Vendredi ! La lune est habitée ! Blocage des six roues, dérapage contrôlé, hurlement de la boîte de vitesses, marche arrière de compétition. Un mec ! Ils se penchèrent tous du même bord, la tête hors du camion. Ami ? Ennemi ? Dragasès arma sa mitraillette.

Il y avait quelqu’un, en effet, paisiblement planté sur le bas- côté de la route, pouce tendu en un geste parfaitement inconcevable en de pareilles circonstances. Nul doute qu’il goûtait l’humour de la situation, car il arborait un large sourire. De race blanche, la mine franche, mais vêtu comme un vagabond. Sa physionomie disait quelque chose à tout le monde.

— Vous m’emmenez, mon colonel ? demanda-t-il simplement comme si la réponse allait de soi.

— Et où allez-vous, mon brave, à cette heure matinale ? fit le colonel, entrant dans le jeu.

 

— Oh ! moi ! Depuis le temps que je vous cherche, maintenant que je vous ai trouvé, je ne suis pas difficile. Je vais où vous allez. Vous êtes bien le colonel Constantin Dragasès, n’est-ce pas, chef d’état-major de l’armée et commandant en chef des forces de l’ordre pour toute la région du Midi ?

Il avait un petit air de se ficher du monde, en disant cela d’un ton solennel, qui plut immédiatement. On le sentait déjà malicieusement complice. D’ailleurs, tous l’avaient reconnu, malgré la barbe qui lui mangeait le visage. Une photo pleine page à la une des journaux, cela ne s’oublie pas facilement, surtout si l’on se remémore la collection d’épithètes vengeresses qui l’accompagnait. Dragasès enchaîna, sur le même registre, style visite officielle, à s’y méprendre :

— Monsieur le ministre, je vous présente le capitaine Luc Notaras, de nationalité grecque, commandant le cargoîle de Naxos. Vous vous souvenez ?

— L’homme aux mains rouges, précisa Notaras avec un petit sourire modeste. Le cargo sanguinaire. Le génocide des îles Laquedives.

— Cela va de soi, approuva le ministre. Joli palmarès. Mes félicitations. Je connais mes classiques : nous ne serons jamais des Notaras ! etc. On dirait que cent ans ont passé. N’étiez-vous pas en prison ?

— À la centrale d’Aix, monsieur le ministre. Et puis, samedi, plus de gardiens ! Envolés, toutes portes ouvertes. J’ai marché au canon. Mais pas de canon. Je m’en doutais. D’en haut, je vous ai vus filer par ici. Alors je me suis dit quelle veine ! ils vont me

 

prendre en stop.

— Eh bien ! montez ! dit le secrétaire d’État, qui s’amusait

beaucoup. Je ne sais si ma condition de gauleiter du Midi comporte l’usage du droit de grâce, mais étant donné les circonstances, vous êtes gracié. Ministre de la Marine, cela vous plairait ?

— Vous avez une marine, monsieur le ministre ?

Il faisait mine de chercher autour de lui, comme quelqu’un qui a perdu quelque chose.

— Non, évidemment. Quelle importance ! Le colonel n’a plus d’armée, ou si peu. Moi, je n’ai plus de territoire. On peut enfin se prendre au sérieux. C’est maintenant que tout commence à signifier vraiment quelque chose.

— Je crois que j’ai compris, dit Notaras. Est-ce que je peux jouer avec vous ?

Adopté à grandes claques amicales dans le dos, serrant toutes ces larges mains qui se tendaient, intronisé sur le champ hussard d’honneur de Chamborant et commando de marine honoris causa, Notaras rejoignit le choeur des douze, dans le camion. Une bande de copains sur un coup fumant ! Apparemment, ce n’était pas plus compliqué que cela…

À l’entrée du Village, ils mirent pied à terre. Dragasès divisa sa petite troupe en deux. Une moitié déployée autour du camion, lequel fut baptisé pour l’occasion « base stratégique » – ce qui contribua à maintenir le moral au niveau de la franche hilarité – sous le commandement du capitaine de commando, avec la mitrailleuse en batterie sur un petit tumulus car le hasard, pris d’une crise de logique, avait voulu que les meilleurs angles de tir rassemblent leurs

 

pointes en faisceau juste au pied d’un calvaire du XVIe. L’autre moitié, bombardée « colonne mobile », avec Notaras, Jean Perret et le colonel, en deux lignes de trois hommes, dites « tenailles », éparpillées en tirailleurs, pour explorer le Village selon les règles de la guérilla urbaine. Progressant par bonds, comme au cinéma, je te couvre tu passes tu me couvres je passe, jusqu’à un petit escalier de cinq marches au flanc d’une terrasse, ils en étaient arrivés à la conclusion que le Village, comme prévu, n’abritait plus un être humain, lorsqu’une voix moqueuse, au-dessus d’eux, laissa tomber gaiement :

— Est-ce que vous êtes en manoeuvre, ou quoi ? D’ici c’est très instructif à regarder, mais parfaitement inutile. Vous ne trouverez personne d’autre que moi.

Levant le nez, Dragasès aperçut un vieux monsieur à cheveux blancs, qui portait veste de toile et cravate à pois rouges, tranquillement accoudé à son balcon comme s’il respirait l’air frais au matin d’une paisible journée de printemps.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

— Calguès, professeur agrégé de littérature française en retraite.

— Mais qu’est-ce que vous faites là ? Bon Dieu !

Sincèrement étonné, le vieux professeur. Peiné, même, qu’on pût lui poser pareille question !

— Je suis chez moi, mon colonel ! Tout simplement.

— Tout simplement ! Tout simplement ! Vous ne voulez pas me faire croire que vous ne savez rien de ce qui se passe ?

— Oh ! Je sais tout, dit le vieillard. J’ai tout vu.

 

Il montrait une longue-vue, sur un trépied, à côté de lui. — Et c’est tout l’effet que cela vous fait !

— Je me plais bien, chez moi. Pourquoi m’en irais-je ? À mon âge, on n’aime plus beaucoup le changement.

Tout cela d’un air goguenard, comme Notaras, tout à l’heure, mais en finesse. Il n’en revenait pas, le colonel ! Une bouffée d’air pur, ce bonhomme !

— C’est une très bonne longue-vue, continua le vieux monsieur. Elle grossit plus de sept fois. À six heures, ce matin, dans le jardin de votre villa, vous avez fait un geste. Vous avez désigné mon village et moi, j’ai tout de suite compris. Plus tard, je vous ai comptés, quand vous grimpiez dans votre camion. Douze.

— Treize, précisa le colonel, depuis l’avant-dernier virage. Et maintenant quatorze, ajouta-t-il en souriant.

— Douze ou quatorze, peu importe. Il y en aura assez pour tout le monde. Vous n’avez pas faim ? Ou soif ?

— Faim ? Soif ? Vous parlez sérieusement ?

Le vieillard s’inclina comiquement, balayant le sol de son perron d’un ample salut d’imaginaire chapeau :

— Monsieur le ministre, mon colonel, le petit déjeuner est servi !

Dans l’escalier, ce fut la ruée. Des gosses ! La classe est finie. En récré pour la vie ! Au portillon ouvert sur la terrasse, ils s’arrêtèrent d’un coup, saisis de stupeur. Un petit déjeuner ? Le vieux monsieur cultivait l’euphémisme. Sur une grande table longue ornée d’une nappe à carreaux, des pyramides d’élégants sandwiches fort joliment dressées, de fines tranches de jambon

 

écarlates en corolles sur d’immenses plats, des bols d’olives noires, des assiettes en tout genre, cornichons, oignons au vinaigre, tomates et oeufs durs alternant en rondelles, anchois en rosaces, fromages de chèvre soigneusement grattés, juste ce qu’il faut, mais pas trop, bouquets de saucissons, pâtés en terrines de grès, des bouteilles débouchées partout, des verres sur un plateau, cigarettes, cigares, allumettes et, dans un coin, le vieux marc, escorté de ses verres ballon.

— Vous êtes vraiment tout seul ? balbutia le colonel, recouvrant le premier la parole.

— J’ai toujours aimé organiser des buffets. Je trouve cela plaisant à regarder. À six heures cinq, je vous ai vus filer d’en bas. Je m’y suis donc attelé aussitôt. Vous me pardonnerez, il me manque deux ou trois choses. Je voulais faire une crème fouettée, mais vous êtes arrivés plus vite que je ne le pensais. Vous vous passerez d’entremets, voilà tout.

— Nom de Dieu ! dit soudain le colonel, qu’est-ce que c’est queça?

Il désignait un jeune homme affalé dans un coin, les jambes écartées, la tête pendante, que la nappe tombant jusqu’au sol leur avait d’abord caché. Longs cheveux sales, jeans et baskets, il était parfaitement immobile. Une tache rouge sur sa poitrine, autour d’un petit trou bien net, ne laissait aucune illusion sur son état.

— C’est vous ? demanda seulement le colonel.

— C’est moi, répondit le vieillard en inclinant la tête. Je ne pouvais plus supporter ce qu’il disait. Dans une guerre, même perdue, il faut bien quelques morts, sinon ce n’est pas honnête. J’ai

 

agi comme vous, en bas. Ma petite guerre à moi. Sans illusion mais pour le plaisir. C’est drôle, dit-il considérant le cadavre, je l’avais complètement oublié.

—Ilyalongtemps?

— Hier au soir.

— Il faut le virer de là avant qu’il pue, dit simplement le

colonel. On va vous en débarrasser.

Ce fut toute l’oraison funèbre du jeune homme.

— Et maintenant, à table ! proclama le ministre. Monsieur

Calguès, je bois à la santé du Village !

Et il ajouta, sur un ton faussement sérieux : — Ministre de la Culture, cela vous plairait ?

— N’oublions pas la base stratégique, fit le colonel. Vous ! – il s’adressait à un homme du commando de marine – puisque vous avez sauvé votre clairon, sonnez la soupe, ça va leur en boucher un coin !

Quand on connaît les paroles qui forment le thème de cette sonnerie, on peut considérer qu’éclatant dans le ciel occidental, elle prit des accents prophétiques.

 

XXLVI

La France a cédé. L’irrémédiable est accompli. Aucun retour au passé n’est désormais possible, malgré quelques rares aménagements locaux négociés çà et là quand le rapport des forces morales s’y prêtait. Il reste au monde entier, qui retenait son souffle, à l’apprendre à son tour et en tirer profit, ou en supporter les conséquences, selon la division des camps. À dire vrai, il sort de mon propos de dresser un panorama complet de notre planète en ébullition ce jour du lundi de Pâques. C’est de l’histoire contemporaine, il y faudrait des volumes et, d’ailleurs, à quoi bon ? Mon coeur est resté au Village. Et si je trouve la force d’ajouter quelques pages à ce récit, lequel m’a coûté beaucoup de larmes en dépit d’une certaine bouffonnerie crevant à chaque instant la tristesse des faits – car tout cela était bouffon, n’est-ce pas ? – c’est au Village seulement que je les consacrerai. Tout au plus puis je dessiner, à traits grossiers, la conclusion de quelques scènes essentielles à l’intelligence de ce récit – Mon Dieu ! me suis-je bien fait comprendre ? Ai-je décrit comme il le fallait l’inexorable processus de dégradation ? – et laissées en suspens d’un chapitre à l’autre, un peu comme des bombes à retardement.

Elles ont éclaté partout à la fois. Sur les rives du Limpopo, à Paris, Londres, New York… La France des lumières volontairement à genoux, aucun gouvernement, désormais, n’osera signer seul le crime de génocide. Le flot noir monte à Central Park :

 

vingt-deux étages en une heure. « Black is beautiful et tous les asticots sont blancs. » On n’entend rien, comme chante ce poète de Harlem, « que le bruit de la lance enfoncée dans la moelle de l’oppresseur ». Au vingt-cinquième étage, le docteur Norman Haller mesure la marche du temps : deux étages seulement séparent le passé de l’avenir. La voix du maire de New York, au téléphone, lui parvient presque apaisée : « J’ai de la chance, Norman, ce sont trois familles de Harlem. Des enfants délicieux. Ils ne m’ont même pas craché dessus. J’en ai un sur les genoux et il joue avec mon revolver. Évidemment, j’avais enlevé le chargeur ! Norman, que pouvait-on faire d’autre ? »… On négocie, au 10 Downing Street. Le Non European Commonwealth Committee a pris possession de Londres de la façon la plus courtoise. Simple question de statistique. On fait les comptes et on compare. Vraiment, quelle imprudence ! On n’imaginait pas qu’ils fussent aussi nombreux… Personne, évidemment, ne se souciait plus de l’Afrique du Sud. Même la haine qu’elle inspirait à tous était devenue superflue. Comme une plage sous la marée qui franchissait le Limpopo, elle disparut de la carte en tant que nation blanche, avec, pour seule consolation, l’écroulement simultané de ses pairs qui l’avaient si longtemps désavouée. Aux Philippines, à Djakarta, Karachi, Conakry et encore Calcutta, tous ces ports étouffants du tiers monde, d’autres flottes immenses appareillaient pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Europe. La grande migration déroulait son tapis. Et si l’on veut bien se pencher sur le passé des hommes, ce n’était certes pas la première. D’autres civilisations, sagement étiquetées dans les vitrines de nos musées, avaient déjà subi le

 

même sort. Mais l’homme écoute rarement les leçons du passé… Au chapitre de la petite histoire, signalons une dernière anecdote exemplaire : le départ de Manille du paquebot géant français Normandie, avec son équipage métropolitain au complet, consentant puisque « lassé de servir de larbins », selon ses proclamations syndicales tant de fois publiées, « aux oisifs privilégiés », et accueillant de son mieux cinq mille pauvres hères philippins. Hélas ! l’euphorie fraternelle ne passa pas le cap de la première nuit. Pour réussir des banquets de pauvres, il y faut la longue expérience des « Petits-Frères » ou de l’Armée du salut, une retenue raisonnable dans le don, assortie de la docilité des pauvres indispensable à l’exercice sans danger de la charité-soupape. Ce fut catastrophique. Non que les réserves du bord n’aient suffi à les

rassasier, ce serait faire injure à notre regrettée « Transat » ! Mais, quand les Philippins des bidonvilles de Manille découvrirent la débauche de boissons et de victuailles gentiment préparées sur d’immenses buffets, à tous les ponts, ils se jetèrent tous ensemble dessus comme des fous. Ils mangeaient et buvaient, certes. Mais plus précisément, ils pillaient les buffets et c’était exactement ce qu’ils voulaient. Puis ils pillèrent les cuisines. Et après les cuisines, les soutes alimentaires, les caves, même les chambres froides ouvertes sous la menace. Tout le navire y passa. Une tornade ! Les coursives jonchées de vaisselle et de bouteilles brisées, les élégantes cabines transformées en taudis, les grands panneaux laqués des salons, orgueil du Normandie, mutilés, maculés. « Finalement », avait conclu le barman des premières avant de rendre son tablier, puis son âme, un couteau planté dans son dos, « finalement j’aime

 

mieux les riches. Au moins, quand ils dégueulaient, ils prenaient le temps d’aller jusqu’aux toilettes ! » Il aurait fallu y penser plus tôt…

Mais revenons aux choses sérieuses et, curieusement, en dépit de toute la désolation qui se dissimule derrière cet adjectif, je ne parviens pas à l’écrire sans sourire. Sérieux ! Au nom du ciel ! est- ce que tout cela présentait une quelconque apparence de sérieux ? La façon dont le monde apprit, sur les ondes françaises, la nouvelle du débarquement et de la non-résistance de la France, en offre l’ultime illustration :

On se souvient qu’à RTZ, au matin du lundi de Pâques, Boris Vilsberg avait assez bien jugé la foule surexcitée qui s’entassait dans le grand studio devenu presque irrespirable. La dernière parole sensée qu’il put prononcer et qu’on écouta fut : « Mais ouvrez la fenêtre, bon Dieu ! sans quoi on va tomber comme des mouches ! » La phrase, d’ailleurs, passa sur l’antenne et donna aussitôt le ton de l’émission. Il avait conservé sa place devant l’un des micros de la grande table ronde, le père Agnellu à son côté. Essayant bravement de faire front, il avait tenté de conserver l’initiative, déclenchant d’un signe de main vers la cabine de régie son indicatif personnel, suivi de la phrase consacrée dite par un speaker tremblant : « Boris Vilsberg commente l’événement… ! » Qu’avait-il osé dire, le malheureux ! On ne s’entendait plus, dans le studio. Un chahut monstre ! La ruée vers les micros des sectateurs du verbe. Des voix criaient un peu partout : « Boris Vilsberg ne commente rien du tout ! C’est le peuple des affamés désormais, qui commente ! » Comme il n’y avait pas moins d’une dizaine de micros répartis autour de la grande table ronde et une demi-douzaine d’orateurs déchaînés

 

vociférant à chaque micro, on peut imaginer le résultat. Notons qu’à ce moment-là, à l’autre bout de Paris, Marcel et Josiane se regardent en silence devant leur transistor allumé. Ils ont compris. Josiane dit : « Vas-y tout de suite, cela vaudra mieux pour nous. » Marcel se lève lourdement, contemple en soupirant son coquet living Lévitan vingt-quatre traites, ouvre la porte et dit à l’enfant sombre qui guette sur le palier : « Conduis-moi à ton papa. » Et au cinquième étage, dans le deux-pièces où s’entasse la famille de M. Ali, huit personnes dont une vieille mère et cinq enfants, il s’entendra prononcer, le plus sincèrement du monde, ces paroles incroyables, coeur sur la main et main tendue : « Voilà ! M. Ali. Ma femme et moi, on a pensé que ce n’était pas juste. Que vous ne pouviez pas continuer à vivre aussi serrés dans ce petit appartement. Nous, on n’est que deux. Ici, ce sera très suffisant pour nous. Et vous, chez moi, vous serez quand même plus au large. Non, ce n’est rien. C’est même tout naturel. Faut bien s’entraider, de nos jours ! Ils sont bien mignons, vos petits, et bien polis ! » Et adjugé ! Sans pression corporelle ni légale, cette fois. Qui donc a osé prétendre que l’homme est un loup pour l’homme… ?

Quant à Boris Vilsberg, personne ne sait ce qu’il est devenu. Certains le croient retiré dans une ferme collective du Larzac, où il travaille silencieusement de ses mains. On peut rapprocher sa retraite de celle du directeur de La Grenouille. Alors que celui-ci terminait un dessin où l’on voyait un Blanc perplexe et un Noir hilare devant un jeu de dames étalé, avec, en légende, cette phrase dans la bouche du Noir : « Tu prends les noires et moi les blanches,

 

ça te va ? » lui vint, en traçant le dernier trait, la conviction que s’il publiait ce dessin, il serait aussitôt assassiné. Il en conçut une telle tristesse que son visage prit l’aspect déchirant de celui d’un clown en agonie. Il fit gentiment le tour des bureaux, serra la main de chacun, répétant : « Continuez sans moi, si vous pouvez, si vous pouvez… »

J’ai sous les yeux la composition de l’Assemblée populaire multiraciale de la Commune de Paris, réunie le lundi de Pâques à trois heures de l’après-midi, à la Bourse du travail. Du côté des officiels de race blanche, peu de monde, mais suffisamment pour faire le poids de la compétence et jouer les bonnes volontés : le préfet, deux ou trois ministres et quelques hauts fonctionnaires, de ceux dont le président de la République disait, vingt-quatre heures plus tôt, « qu’ils conspiraient déjà, pactisaient avec l’événement, qu’ils prenaient de multiples contacts et faisaient circuler sous le manteau la composition d’un gouvernement provisoire ». Parmi eux, un obscur général, un seul, du nom de Fosse, dont on ne savait rien, sinon qu’il était tiers mondiste et n’avait pas hésité, jeune officier, en d’autres temps, au service d’un gouvernement africain, à faire tirer sur des Français. Puis, justement, les contacts de tous ces messieurs. Cette fois, cela commence à faire beaucoup de monde. Les hautes autorités spirituelles et morales, d’abord, marchant sur les décombres comme fakirs sur la braise. Le grand mufti, bien sûr. Ne représentait-il pas plus de six millions d’Arabes et de Noirs musulmans déjà établis en France ? Notons qu’il obtint plus tard, dans le premier gouvernement provisoire, le portefeuille de l’Égalité, un nouveau ministère, quelque chose comme le ministère de

 

l’Environnement humain, combattant toutes les pollutions d’origine raciste. L’inévitable cardinal-archevêque de Paris, touchant de bonne volonté. Embrassant publiquement le mufti toujours impénétrable dans son grand burnous blanc, il lui fit don de trente églises à transformer en mosquées et ce fut l’un des moments les plus émouvants de la journée. Des présidents de ligues humanitaires, également, sauf le plus fort en gueule, parti pour la Suisse, avait-il annoncé, « afin de consulter ses homologues occidentaux ». Et même le grand rabbin, pris au piège de l’antiracisme, alors qu’Israël n’allait pas y survivre. L’ambassadeur du Gange, très entouré, accompagné de ses collègues de l’Inde, du Bengale et du Pakistan, devenus tous quatre chefs d’armées victorieuses. D’autres ambassadeurs du tiers monde, parlant très haut, forts de toutes ces flottes qui appareillaient au même moment. Tous, sans exception, le verbe dégoulinant de principes fraternels, les Blancs s’excusant presque de les recevoir si mal. Nuit du 4 août de l’abolition des races. L’alouette et le cheval jurent de ne plus se séparer. Et puis, faisant pression de toute sa masse, le Tiers État, si l’on peut dire, qui formait les trois quarts de l’assemblée.

J’y relève la présence d’un nombre considérable de femmes blanches, mais toutes mariées, comme Élise, à des hommes d’autre race. Elles furent très écoutées, avec enthousiasme chez la plupart, avec un certain malaise chez les Blancs plus réticents, car tous avaient conscience qu’elles symbolisaient la mort de la race blanche. Quelques années plus tôt, Ralph Ginzburg, célèbre éditeur américain de la revue Éros, avait publié une photo qui fit couler beaucoup d’encre sur le ventre blanc d’une femme, juste au-

 

dessous de ses seins nus, deux mains jointes paisiblement, l’une masculine et noire, l’autre féminine et blanche. Photo accompagnée de cette longue légende : « Demain, ce couple sera considéré comme le pionnier d’une époque éclairée, dans laquelle les préjugés seront morts et la seule race sera la race humaine. » C’était exactement cela. On les écoutait presque religieusement parce qu’elles parlaient au nom de la mort. Seule, une femme blanche peut mettre au monde un enfant blanc. Qu’elle se refuse à le concevoir en ne choisissant que des partenaires non blancs, et la succession génétique a vite fait d’en multiplier les conséquences. Dans le premier gouvernement provisoire, Élise devint ministre de la Population…

Quelques personnages pittoresques, également, car dans la grande trouille générale de l’évanouissement des forces de l’ordre, beaucoup avaient construit leur petite barricade et entendaient bien le faire savoir. II n’y a pas de libération sans le renfort superflu de ces exhibitionnistes avisés : Léo Béon, le père Agnellu, Dom Vincent Laréole et d’autres, au centre d’un lot d’histrions de tous poils, un choix de toutes les disciplines. Ils s’agitèrent beaucoup, mais comptaient déjà pour du beurre.

Car la masse, la voici. Sombres bataillons des délégués du tiers monde de Paris. Et quand je me demandais si tout cela présentait une quelconque apparence de sérieux, je dois préciser, après coup, que ce n’était pas à eux que je pensais. Ils sont tous là. Le « doyen » des Noirs de banlieue, chef du peuple des rats et ses conseillers blancs, du prêtre-éboueur au militant ; le « cadi borgne » et son état-major ; Mamadou le souriant ; et tous les crépus, les

 

basanés, les méprisés, les fantômes, les fourmis du bonheur blanc, les nettoyeurs, les troglodytes, les puants et les déhanchés, les cracheurs de poumon, les sans-femmes, les interchangeables, les sacrifiés, les indispensables, les innombrables. Ils ne disent pas grand-chose. Ils sont la force et, désormais, ils le savent. Ils ne l’oublieront jamais. Simplement, s’ils ne sont pas d’accord, ils grondent et l’on s’aperçoit vite que ce sont ces grondements qui dirigent les débats. Car cela s’entend, cinq milliards d’êtres humains, debout sur toute la terre, et qui grondent ! Tandis qu’avec Marcel et Josiane, sept cents millions de Blancs ferment les yeux et se bouchent les oreilles…

 

XLVII

À dix kilomètres autour du Village, le pays demeurait désert, nettoyé de toute intrusion étrangère. Dix kilomètres, soit la distance aller et retour qu’un bon marcheur puisse couvrir à pied, harnaché en guerre. Chaque matin, quatre patrouilles de deux hommes partaient crapahuter aux quatre points cardinaux, surveillés par Dragasès, Notaras ou le ministre Perret qui se relayaient à la longue-vue. S’étaient dégagées très vite, taillées dans le chaos, des frontières naturelles. Au nord, sur les collines, l’abbaye de Fontgembar, abandonnée par une forte colonne d’immigrants après un coup de main du commando de marine. Au sud, dans la vallée, une rivière sablonneuse et peu profonde, flanquée à l’est et l’ouest par deux fermes de vignerons que les hussards avaient fait sauter au plastic dès le soir de l’installation au Village. Tout immigrant du Gange, ou assimilé, découvert à l’intérieur de ce périmètre, était aussitôt abattu sans sommation, leurs cadavres abandonnés sur place, pour l’exemple. Il devint dès lors très facile d’embrasser d’un seul coup d’oeil les frontières de l’Occident. Un rideau noir de corbeaux les dessinait clairement, tournoyant dans le ciel à la verticale des cadavres. « Cela leur rappellera leur pays ! » disait le colonel. De même ne parlait-il jamais de guerre, mais de chasse. Le Village chassait l’homme noir, comme on tire le lapin dans une chasse gardée. Il n’y manquait même pas le tableau de chasse quotidien, affiché au fronton de la mairie, derrière le grillage du

 

panneau mural officiel où il avait remplacé un avis sur « la lutte contre le mildiou », un autre annonçant la « fête annuelle des sapeurs-pompiers », avec tournoi de boules sur la place des Lices et bal public à la salle des fêtes, et un troisième publiant les bans du mariage de Gardaillou Pierre-Marie, viticulteur, d’une part et de Maindive Valentine d’autre part, Dieu sait ce qu’ils étaient devenus, ces deux-là, et s’ils connaîtraient jamais les délices du coiffeur au petit matin, la cravate gris perle qui serre le kiki à congestionner le marié, les escarpins blancs où souffre la mariée, la voiture fleurie du beau-père et le voile distribué aux copains et cousins déjà passablement éméchés… Ces trois avis, le vieux M. Calguès les avait conservés, soigneusement pliés dans un dossier, comme s’il prenait au sérieux ses fonctions de « ministre de la Culture », car, la culture, qu’est-ce que c’est, sinon, un pieux inventaire du passé ?

Les deux premiers jours, l’éloquence du tableau de chasse se soutint à un haut niveau. Le maréchal des logis des hussards apportait tous ses soins à le tenir au clair, traçant au pinceau des petits bâtonnets bien nets, sans bavure. Il en tirait la langue, à force de s’appliquer. Toujours cette bonne vieille tradition des encoches sur la crosse du fusil, des bombes dessinées sur l’empennage des avions, ou des chars en silhouette sur la tourelle d’autres chars ! Gange : cent soixante-dix-sept bâtons. Assimilés : seize bâtons.

— Qu’est-ce que vous appelez : assimilés, maréchal des logis ?

— Tout ce qui est blanc du côté des Noirs, mon colonel. Quand je servais au Tchad, j’en ai connu quelques-uns qui nous tiraient dans le dos. On les appelait : bougnoulisés.

 

— Comme c’est vilain ! dit le colonel. Mais des uns aux autres, quelle est la différence ?

— C’est très simple, mon colonel. Bougnoulisé, c’était avant. Assimilé, c’est déjà le second stade. Ce n’est plus une contradiction, mais un état définitif. Et puisqu’on les tue, autant les classer réglementairement, sous la bonne rubrique. Neuf d’un coup, rien qu’aujourd’hui. Sans compter quarante-deux types du Gange. Le reste de la bande a filé en emportant ses blessés.

— On ne les reverra pas de sitôt, dit le colonel. Du moins, pas avant les avions.

— Les avions ? Quels avions ? fit le ministre.

— Des avions avec une cocarde bleu blanc rouge, pardi ! À moins qu’ils prennent le temps de changer de cocarde, mais pour quoi faire ? je n’ai pas d’avion, moi. Aucun risque pour eux de se tirer les uns sur les autres. Tenez ! Je vous parie qu’on verra le premier avant la fin de la semaine…

Accroché au dossier d’un vieux banc, sur la place, où le « gouvernement » prenait le frais sous les arbres, le walkie-talkie du colonel grésilla :

— Il y a du monde à Fontgembart ! dit la voix du capitaine de commando. Rien que de l’assimilé. Probablement quatre ou cinq. Mais je les vois mal. Ils se cachent.

— Eh bien ! Qu’est-ce que vous attendez ? Allez donc les débusquer, s’ils ont tellement la trouille. À deux, vous ne me ferez pas croire que vous hésitez !

— Ce n’est pas ça, mon colonel. Mais ils ne tirent pas un coup de feu. Ils ont même accroché un mouchoir blanc au bout

 

d’un bâton et ils l’agitent depuis dix minutes par le judas du portail. — Criez-leur de sortir les mains en l’air, j’arrive. Mais

attention au piège… Vous venez avec moi, monsieur le ministre ?

Il n’y avait pas de piège. Dès le premier appel, une voix

répondit, sortant de la muraille :

— Mais avec plaisir ! On n’est venu que pour cela !

Ils étaient quatre. Le premier, un vieux monsieur très droit, aux

yeux très bleus, les cheveux blancs taillés en brosse contredisant la moustache qui tombait à la gauloise, tenait sous le bras une antique canardière à un coup, pacifiquement cassée, un mouchoir blanc noué autour du canon. De l’autre main, il faisait de grands gestes d’amitié, tout en répétant : « Ce n’est pas trop tôt ! Ce n’est pas trop tôt ! Mais il n’y a qu’un chemin et vous tirez sur tout ce qui bouge, alors, on a jugé prudent de vous attendre… » Il se nomma : « Jules Mâchefer, rédacteur en chef de feu La Pensée nationale, en fuite, mais dans le bon sens ! » Déclaration qui lui valut une ovation, si l’on peut employer un vocable aussi bruyant pour une aussi petite foule : quatre personnes, le colonel, le ministre, le capitaine et son détachement, composé d’un seul soldat. L’aspect du second personnage avait de quoi surprendre. Non pas tant par son anachronisme que par le comique délibéré que provoquait son accoutrement. C’était aussi un vieux monsieur, un peu plus voûté que Mâchefer, mais qui serrait les mains tendues avec beaucoup de vigueur dans le geste et le regard. « M. le duc d’Uras », présenta le journaliste. Le duc donnait l’impression de s’être habillé à la hâte, avec ce qui lui tombait sous la main. Pantalon de week-end en flanelle et solides chaussures de promenade, ce qui semblait bien

 

choisi et puis, sanglée par une large ceinture de cuir blanc, la tunique de chasse de l’équipage d’Uras, aux boutons d’argent frappés d’une couronne ducale. Bombe de cheval et couteau de chasse lui battant la cuisse complétaient cet étrange uniforme hybride, avec, pour pimenter le cocktail, une écharpe municipale en sautoir. Notant les regards amusés, il s’expliqua :

— Quand M. Mâchefer est venu m’enlever chez moi, rue de Varenne, en m’accordant cinq minutes, j’ai d’abord enfilé ce que je trouvais de plus commode pour voyager. Après quoi je me suis dit que, quitte à faire une fin, autant que ce fût dans un déguisement qui signifiait quelque chose pour moi. Je suis capitaine de vaisseau, ministre plénipotentiaire de première classe, bailli de l’Ordre de Malte et garde-noble pontifical, au maquis depuis Pie XII. De jolis uniformes, pourtant, auxquels je tenais beaucoup. Mais la tunique de chasse, je crois, remontait encore plus loin dans le passé. Et puis, je suis venu pour chasser. D’ailleurs, je l’ai beaucoup plus portée que le reste, je m’y trouve plus à l’aise. L’écharpe, ma foi, j’y suis attaché. Je n’ai pas voulu l’abandonner. Je suis le maire très républicain d’Uras, quinze feux dans le Vaucluse. Quinze feux éteints, probablement.

Il ferma les yeux un instant, comme s’il se recueillait devant une tombe et ajouta, toute émotion superflue envolée :

— Et maintenant, si vous voulez vous moquer de moi, ne vous gênez pas ! Maire sans mairie, je crois que nous sommes à égalité, monsieur le ministre !

— Vous vous trompez, monsieur le duc ! Nous avons ici tous les pouvoirs publics au complet. Il nous manquait encore un maire.

 

Voilà qui est réglé ! Nous vous élisons maire du Village.

— Et à quoi cela consiste-t-il ?

— À rien du tout, évidemment ! répondit joyeusement le

ministre. Mais la légalité, monsieur le duc, la légalité, c’est sacré ! — Et nous ? protestèrent deux voix vertueusement indignées.

Est-ce qu’on nous oublie dans la distribution ?

Deux costauds d’une trentaine d’années, habillés de velours

côtelé, tous deux noirs de poil et armés de Springfield à trois coups, l’air de s’amuser franchement, comme des copains qu’ils étaient.

— Je vous présente Crillon et Romégas, dit le duc. Mon chauffeur et mon valet de chambre. Natifs d’Uras. Servent la famille depuis dix générations. J’ai voulu les affranchir en partant, mais rien à faire ! Ils ont tenu à me suivre et je m’en félicite ! Sans eux, nous ne serions jamais arrivés. Ils savent tout faire, la cuisine et le coup de feu.

— J’ai une idée, dit le secrétaire d’État. Nous disposons déjà d’un gouvernement avec plusieurs ministres, d’un état-major, d’une armée fidèle, d’un maire de haute compétence, mais il nous manque encore quelque chose d’essentiel. H nous manque le peuple !

— Ça, par exemple ! fit le colonel, je suis impardonnable ! Je n’y avais pas songé. Crillon et Romégas, vous ferez le peuple ! Cela vous va ?

Ils se poussèrent du coude et Crillon répondit :

— À nous deux, je crois qu’on s’en tirera. Mais est-ce que nous aurons le droit de grève ?

—Ledroitdegrève?Déjà?

— Avec pancartes et défilés, précisa Romégas. Il faudrait

 

savoir ! On est le peuple ou on ne l’est pas ?

— Il en est du droit de grève comme de la légalité ! dit le

ministre, le geste volontairement faux et la voix emphatique, comme s’il prononçait un quelconque discours à la Chambre. En Occident, tous les deux sont sacrés ! Je vous donne solennellement l’assurance que le gouvernement est prêt à négocier, dans des limites raisonnables et non préjudiciables à l’intérêt de la nation. Évidemment, il vous faudra former un syndicat. Ou mieux, deux syndicats rivaux, puisque vous êtes deux. Vous défilerez à des heures différentes sur des itinéraires différents, voilà tout. Le maire arrangera cela…

La phrase finit en bredouillement, car il ne parvenait plus à tenir son sérieux. Le colonel pleurait de rire, le duc maîtrisait dignement gloussements et hoquets qui lui secouaient le dos, Mâchefer et l’armée applaudissaient, criaient bravo, agitaient leurs bérets, tandis que les deux compères, jouant les ahuris, prenaient des mines avantageuses. Incomparable instant de grâce, inexplicable pour qui ne se sent pas complice et qui les payait de toutes les cuistreries criminelles. Si l’on songe à leur isolement, au caractère désespéré de leur entreprise, à la précarité de leur sursis, à la conscience que tous avaient d’une fin prochaine, on se prend à penser que leur humour avait quelque chose de vertigineux. Un puits sans fond, où les vérités admises se noyaient après en être trop impudemment sorties.

Au volant du camion, le colonel mena le retour tambour battant. On chanta le « rien de rien », et aussi un « tout est au duc, ici, monsieur, tout est au duc », que Mâchefer pécha en solo dans

 

sa mémoire et qui recueillit un franc succès. Surtout lorsque le duc, épaulant un Springfield et visant par la portière du camion en marche, faucha trois grands diables du Gange qui détalaient en contrebas du chemin. Tués net, d’une balle au coeur. Un bon fusil de safari.

Au vin d’honneur qui célébra, le soir même, à la mairie, la prise de fonction du nouveau maire, le vieux Calguès fit un joli discours :

— J’ai consulté, dit-il notamment, quelques livres d’histoire pour me rafraîchir la mémoire. Car vos noms, messieurs Crillon et Romégas, ne m’étaient pas inconnus. Il s’agit d’une coïncidence, comme dans le cas de notre colonel Constantin Dragasès, mais vous avouerez qu’elle est de taille. À la bataille de Lépante, deux capitaines français servaient sous Don Juan d’Autriche. Ils avaient pour nom Crillon et Romégas. J’ajoute qu’ils y laissèrent leur peau et que l’histoire ne leur connaît pas de descendance…

Après quoi l’on dîna, toujours sur la grande terrasse. Dix-huit couverts. En comprenant ceux des sentinelles qui se relayaient entre les plats.

 

XLVIII

Dix-huit. Le lendemain, au déjeuner de midi, Romégas ajouta encore deux couverts. Puis la source de renfort se tarit définitivement et l’Occident se compta vingt.

L’arrivée des deux retardataires ne s’était pas effectuée sans mal, ni surtout sans bruit. Dès l’aube, le Village avait été réveillé par une épouvantable fusillade, de l’autre côté de la rivière, en territoire occupé. À la longue-vue, on ne voyait que des faméliques galopant dans les prairies comme des troupeaux de zèbres affolés, sans qu’il fût possible de repérer la cause de tout ce tumulte. Mais la fusillade, incontestablement, se rapprochait de la rivière, un peu comme une tranchée de sapeur qui s’avance vers une ville assiégée. Quelqu’un se frayait un chemin vers le Village, découpant méthodiquement sa route à travers la masse immigrante. Ou plutôt deux ou trois inconnus, à en juger par le vacarme et l’efficacité de leur tir.

— Sacrés fusils ! remarqua le duc. Gros calibre. Pour rhinocéros ou éléphants.

On ne distinguait toujours pas les héros de ce feu d’artifice, mais il devenait facile, maintenant, de les suivre à la trace. Morts et blessés noirs jalonnaient la progression du vacarme jusqu’aux ruines de la ferme ouest, où il sembla se fixer sans pouvoir en bouger. Il faut croire que les immigrants avaient déjà formé des milices, car de nouvelles bandes prenaient position autour de la ferme, cette fois armées de fusils de chasse. Parmi eux, des assimilés, et quelques

 

gendarmes français nettement identifiables à leurs uniformes. Un gendarme discipliné obéit toujours au pouvoir établi, c’est le béaba de la gendarmerie, sa colonne vertébrale, et, souvent, sa honte. Sans doute le gouvernement provisoire de Paris avait-il donné l’ordre de réprimer la résistance raciste…

— Des gendarmes ! dit le colonel. Déjà ! Voilà qui nous amènera les avions plus tôt encore que je ne pensais…

La ferme se couvrit de multiples petits nuages, puis un crépitement d’explosions parvint jusqu’au Village.

— Grenades ! Les salauds ! Je ne sais qui se trouve dans la ferme, mais on va les sortir de là ! Monsieur le maire, vous nous gardez la place avec vos Springfield et vos gars. Monsieur Calguès, préparez-nous à boire. Dans vingt minutes, nous serons de retour.

Ce fut une charge mémorable. Première et dernière victoire, mais sans bavure, à la hussarde. Six cents mètres avant la ferme, le camion cracha le feu sans diminuer sa vitesse, comme un torpilleur à l’attaque. Affût vissé à la hâte sur le toit, la mitrailleuse balayait superbement la route et la campagne, aplatissant sur place la marée des assiégeants. Le camion fonçait vers la ferme, à travers la horde du Gange et les gendarmes, comme une faucheuse emballée dans un champ de blé. L’opération de sauvetage ne dura pas plus de trente secondes, dans le style des coups de main héliportés. Par- dessus les ridelles sauta l’armée tout entière, huit hommes, maréchal des logis et capitaine, sans cesser de tirer, ménageant une espèce de sas protégé entre la ferme et le camion.

— Grouillez-vous ! cria le colonel, à l’adresse des assiégés toujours invisibles, c’est le dernier train ! Il n’y en aura pas d’autre.

 

Dix secondes d’arrêt !

Deux hommes sortirent en courant, lourdement harnachés, la

poitrine disparaissant sous des arceaux de cartouchières, un étincelant fusil à lunette dans chaque main.

— Nom de Dieu ! fit le colonel, pointant sa mitraillette. Vous ! Le deuxième ! Qui êtes-vous ? Répondez ou je vous descends !

Vêtu à l’européenne, l’homme avait la peau noire et le visage d’un Hindou :

— Ne tirez pas ! Je m’appelle Hamadura, Français de Pondichéry.

Des mains le hissèrent au vol à bord du camion, où il vint s’affaler entre les jambes de son compagnon, tandis qu’un demi- tour sur les chapeaux de roues jetait tout le monde pêle-mêle sur le plancher. Cinquante mètres plus loin, le colonel fit stopper. Debout sur le bord de la route, l’air sonné, un gendarme contemplait stupidement sa main broyée d’où le sang coulait à grosses gouttes.

— Qui vous commande ? lui jeta le colonel. Dépêchez-vous de répondre, ou je vous tue !

Cela réveilla le gendarme, qui leva la tête en grimaçant. Il souffrait certainement beaucoup et dut faire effort pour parler :

— Les ordres viennent de Paris, mon colonel. Directement du ministre de l’Intérieur et de la Défense nationale,

—Sonnom?

— Général Fosse.

— Merci ! dit le colonel. C’était pour savoir…

Et le gendarme s’inclina, en un petit salut comique. Avec une

rafale complète de pistolet-mitrailleur dans le ventre, c’était une

 

façon tout à fait normale de prendre définitivement congé. Puis il s’affaissa, le nez dans l’herbe, l’oeil fixe, tandis que le camion regrimpait la pente à toute allure, vers le Village…

Toute méfiance disparut lorsque Mâchefer, levant son verre, sur la terrasse, pour accueillir les nouveaux venus, annonça en souriant :

— Je sais très bien qui vous êtes, monsieur Hamadura. Et pourquoi vous êtes là. Sans vouloir vous désobliger, si l’on ne vous connaît pas, votre couleur de peau et vos origines ethniques peuvent surprendre, parmi nous. Mais il se trouve que je vous ai entendu, il y a une quinzaine de jours, je crois, dans cette émission loufoque de RTZ, où Vilsberg et Rosemonde Réal jouaient à qui baverait le mieux dans le sens de l’histoire. J’avais bien ri, je dois dire, en vous entendant rire. Mais, vous et moi, nous étions probablement les seuls dans ce cas-là. Voulez-vous nous répéter vos paroles, si vous vous en souvenez ?

— Je m’en souviens parfaitement. J’avais dit à ces deux rigolos : « Vous ne connaissez pas mon peuple, sa crasse, son fatalisme, ses superstitions idiotes et son immobilisme atavique. Vous n’imaginez pas ce qui vous attend, si cette flotte de primitifs vous tombe sur le dos. Tout changera, dans votre pays qui est devenu le mien, en eux et avec eux vous vous perdrez… » Et puis, ils m’ont coupé. Mais je n’avais pas terminé.

— Ce n’était déjà pas mal, apprécia le colonel.

— J’aurais voulu ajouter autre chose, poursuivit Hamadura. Être blanc, à mon sens, ce n’est pas une couleur de peau. Mais un état d’esprit. Dans les rangs des Sudistes, quels que soient l’époque

 

et le pays, il y a toujours eu des Noirs qui n’éprouvaient aucune honte à combattre du mauvais côté. Si les blancs sont devenus noirs, pourquoi quelques « peau-noire » ne voudraient-ils pas rester blancs ? J’ai opté, et me voici. Avec mes quatre fusils et M. Sollacaro, que j’ai trouvé ce matin sur la route et qui possède un fameux coup de gâchette. Merci d’être venu nous chercher.

— Monsieur Hamadura, dit le secrétaire d’État, j’ai une proposition à vous faire. Il reste un ministère disponible qui vous irait comme un gant. M. Calguès a déjà la Culture, le commandant Notaras : la Marine, M. Mâchefer : l’Information, le colonel Dragasès : la Défense nationale. Voulez-vous être ministre ?

Devant les larges sourires qui éclairaient les dix-huit visages, l’homme de Pondichéry oublia tout le sérieux des paroles qu’il venait de prononcer. Et c’était cela précisément, que tous recherchaient, au Village. Pour eux, la comédie : mourir gaiement et vite. Pour les autres, la pesante tragédie à traîner stupidement jusqu’à son terme, jusqu’à la fin d’un monde pauvrement égalitaire.

— J’accepte, monsieur le ministre, répondit-il en riant.

— Monsieur Hamadura, poursuivit le secrétaire d’État, vous voilà désormais ministre de la France d’outre-mer.

— Si cela ne vous gêne pas, conclut Hamadura, je préfère l’ancienne dénomination : ministre des Colonies !

Lui aussi avait compris.

— Et vous, monsieur Sollacaro, que pourrions-nous faire de vous ? Il nous manque un aumônier et les secours de la religion, dans notre situation, ne sont pas à négliger. Je vous vois tout habillé de noir. Seriez-vous homme d’Église, par hasard ?

 

Sollacaro était un gaillard grand et mince, au profil en lame de couteau, dont la sévère élégance trahissait une recherche excessive du côté des manchettes de sa chemise de soie blanche, notamment, et du brillant velouté de son veston d’alpaga impeccablement coupé. Tout cela avait souffert des combats de la matinée, les escarpins croco maculés, le pantalon déchiré, mais, justement, à considérer l’excellente tenue de l’ensemble, il sautait aux yeux que M. Sollacaro ne lésinait pas sur la qualité. Un énorme solitaire à l’auriculaire gauche confirmait l’impression d’ensemble.

— Aumônier ! Aumônier ! Moi, je veux bien, dit-il. Je suis corse, catholique et je n’ai pas oublié une seule de mes prières. Mais autant que vous le sachiez : je possédais jusqu’à vendredi le plus beau clandé de toute la côte. Le Péché d’argent, à Nice. Vingt filles superbes.

— En effet, dit le colonel, je me souviens d’une certaine Cléo… Mes compliments, monsieur Sollacaro !

— Moi aussi, dit le duc, je me souviens d’une petite négresse qui n’avait pas seize ans. Léa, ou Béa…

— Béa, précisa le Corse. C’était l’an dernier.

— Béa, en effet, dit le ministre. Mais je préférais Lucky et Sylvie. Ineffable duo, monsieur Sollacaro ! Les soirs de congrès politique, quel repos !

Manifestement, cette fois l’émotion les gagnait. Le temps passé prenait un visage, et le bonheur perdu, une identité. En Occident, l’argent faisait aussi le bonheur. Tant de péchés qu’il pouvait offrir…

— Et que sont devenues ces demoiselles ? demanda le duc en

 

écrasant une larme furtive.

— Justement ! répondit Sollacaro. C’est pour cela que je suis

ici. Je les ai évacuées moi-même, dans un bel autocar.

Tout allait bien, jusqu’à Montélimar. Là, je suis tombé sur un régiment mutiné qui faisait la foire dans ses casernes. Il y avait de tout, dans ce chenil ! Des Arabes, des échappés de prison, des clodos. Elles y sont toutes passées ! Toutes mes filles ! Et quand je dis : passées… Une chiennerie ! Et pour rien ! Et dans quel décor ! Minable. Dégueulasse. À vous dégoûter d’être un homme. C’est là que j’ai compris que ce bordel et moi, nous n’étions pas du même bord. Et Sollacaro règle toujours ses comptes. Entre ce bordel et moi, c’est la guerre. J’ai volé une bagnole, j’ai fait demi-tour et me voilà. Alors, ministre, aumônier, n’importe quoi, tout ce que vous voudrez, pourvu que M. Hamadura me laisse deux de ses jolis

fusils…

La profession de foi du truand coupa heureusement l’émotion.

Elle fit sourire. Puis rire. M. Sollacaro combattant pour son bordel et rejetant l’autre dans les ténèbres de l’animalité, voilà qui était plaisant ! Et beaucoup plus profond qu’il n’y paraissait, personne ne s’y trompa.

Puis le maréchal des logis des hussards fit ses comptes. Au tableau de chasse municipal, il ajouta des rangées de bâtonnets. Gange : deux cent quarante-trois bâtons. Assimilés : trente-six. Sur la petite place de la mairie, chacun commentait le score. Une habitude, déjà. Et à moins d’en voir rapidement la fin, probablement ils se lasseraient. « Les avions, songea le colonel, pourvu que les avions ne tardent pas… »

 

— Procédons légalement, dit soudain le ministre. Je vois là deux cent quarante-trois immigrants du Gange abattus, alors qu’aucun texte de loi ne nous y autorise, au contraire ! Si MM. les ministres sont d’accord, je vous propose le décret suivant, avec effet rétroactif de trois jours et affichage immédiat. Je viens de le rédiger, voici !

Il tira un papier de sa poche et lut :

— Vu l’état d’urgence proclamé dans les départements du Midi, sont suspendues jusqu’à nouvel avis les dispositions de la loi du 9 juin 1973 ainsi précisées dans ces termes :

« Ceux qui auront provoqué à la discrimination, à la haine, ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race, une religion déterminées, seront punis d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de deux mille à trois cent mille francs. D’autre part, seront punis comme complices d’une action qualifiée crime ou délit ceux qui, soit par des discours, écrits ou menaces proférées dans les lieux ou réunions publics, soit par des écrits, imprimés, dessins, gravures, peintures, emblèmes, images ou tout autre support de l’écrit, de la parole ou de l’image, vendu ou distribué, mis en vente ou exposé dans les lieux ou réunions publics, soit par des placards ou des affiches exposés aux regards du public, auront directement provoqué l’auteur ou les auteurs à commettre lesdites actions si la provocation a été suivie d’effets.

« Fait au Village le… signé… etc. »

— C’est un peu tard, je vous le concède, reprit le ministre.

 

Mais jusqu’à maintenant, qui aurait osé ? Cette loi, j’ai vérifié, avait été votée à l’unanimité. Je suppose qu’à l’époque, mes collègues députés n’en soupçonnaient pas les conséquences. Ou tout au moins, s’ils eurent quelques doutes, personne ne se risqua à les manifester. Il est des sortes d’unanimité dont il ne fait pas bon de se retrancher.

— Avez-vous songé, monsieur le ministre, demanda le colonel, que si l’abolition de cette loi de juin 73 nous absout de toute accusation de crime racial, elle n’en absout pas moins ceux qui veulent notre peau ? La loi était à double effet. Elle ne précisait pas la race ni la couleur.

— Vous croyez ? Jusqu’à dimanche dernier, je ne m’en étais pas aperçu.

Et l’on déjeuna.

 

XLIX

L’avion se présenta le lendemain à la même heure, soit le jeudi qui suivait Pâques. Lorsqu’il passa en rase-mottes au-dessus du clocher, chacun put constater qu’il arborait ses cocardes d’origine. Mais il n’en prit pas prétexte pour battre des ailes en signe d’amitié. Il fila vers la rivière qu’il longea jusqu’à la ferme ouest, vira largement pour reconnaître Fontgembar, puis la ferme de l’est, et piqua de nouveau sur le Village, de toute la puissance de ses réacteurs. Aux frontières, des milliers de corps se dressèrent, comme si l’avion les soulevait de son souffle. On entendait des hourras hurlés à pleines poitrines, qui dessinaient un cercle sonore d’enthousiasme tout autour du territoire.

— Couchez-vous ! cria le colonel.

Les vitres de la mairie volèrent en éclats tandis que les pierres de la façade s’effritaient sous l’impact des balles. Puis l’avion traça son sillage fracassant à quelques mètres au-dessus des toits et disparut en direction du nord.

— Il a signé, dit le colonel. C’est tout ce qu’il voulait. Pour que nous sachions à quoi nous en tenir sur le compte de ceux qui suivront. Qui sait ? C’était peut-être un ancien camarade…

Du nord, parvint un lointain grondement sourd, qui s’amplifiait de seconde en seconde.

— Les avions de Fosse, dit le colonel.

Déjà, on pouvait les compter : six vagues de trois.

 

— Dix-huit. On a trouvé dix-huit pilotes pour accomplir ce travail !

En fait, trois escadres de dix-huit se succédaient à cinq minutes, mais ils n’eurent plus le loisir de les dénombrer. Ce qui, sans doute, allégea leur peine à l’instant de mourir.

Sur la terrasse, ils étaient tous rassemblés, debout, autour de Dragasès.

— Il reste deux solutions, dit-il encore. Tenter une sortie, en groupe, ou chacun pour soi. Mais, regardez !

Il désignait la campagne, autour du Village. On n’y voyait plus que la foule qui affluait en hurlant. Le chemin en lacet qui descendait de Fontgembar grouillait de milliers de fourmis humaines qui formaient une colonne sans fin, hérissée de poings, de bâtons, de faux, de fusils…

— Finir au corps à corps, mélangés à ces gens-là, dans une boucherie, cela n’a plus de sens.

— Et la deuxième solution ? interrogea le ministre, mais tous avaient déjà compris.

— Attendre ici, simplement. Cela ne saurait nous conduire au- delà de deux minutes. Tués par les nôtres, c’est quand même plus propre. Et puis, au moins, cela signifie très exactement la fin. Plus rien à regretter…

— Est-ce cela que vous appeliez : un dénouement qui nous convienne ?

— C’est cela.

— Je le savais, dit le ministre. Et personne, ici, ne l’ignorait. C’est pourquoi nous vous avons suivi.

 

Puis il se redressa et sourit, comme s’il lui venait une idée amusante :

— Monsieur Sollacaro, dit-il, puisque vous avez bonne mémoire et que vous êtes notre aumônier, peut-être serait-il temps de réciter quelques prières…

Ces derniers mots se perdirent dans le fracas des bombes. Construite en 1673, la maison du vieux M. Calguès, bâtie pour durer mille ans, ne fut plus qu’un tas de gravats, parmi d’autres, au Village.

Quand les gendarmes montèrent pour identifier les morts, ils butèrent sur un panneau grillagé, curieusement intact au milieu des décombres. Gange : trois cent douze bâtons. Assimilés : soixante- six bâtons.

C’était le dernier tableau de chasse du jeudi de Pâques, à midi.

Il convient d’y ajouter : le colonel Constantin Dragasès, chef d’état-major général ; Jean Perret, secrétaire d’État ; Calguès, professeur agrégé de littérature française ; Jules Mâchefer, journaliste ; le capitaine Luc Notaras, commandant du cargo « île de Naxos » ; Hamadura, Français de Pondichéry ; M. le duc d’Uras, bailli de l’Ordre de Malte ; Sollacaro, propriétaire de bordel ; le deuxième régiment de hussards, dit « Hussards de Chamborant », avec un maréchal des logis et trois cavaliers ; le premier commando de marine, avec un capitaine et cinq hommes ; Crillon et Romégas, natifs d’Uras, dans le Vaucluse. Vingt, au total.

In memoriam. C’est bien le moins que quelqu’un s’en souvienne.

 

L

Je m’en souviens, à l’heure où je termine le récit de ces événements. J’ai plus écrit pour moi que pour être lu, car l’histoire officielle a désormais force de loi et je ne compte pas me voir jamais publié. Tout au plus puis-je espérer que mes petits-enfants me liront sans trop éprouver de honte en songeant que mon sang coule aussi dans leurs veines. Et d’ailleurs, que comprendront-ils ? Est-ce que le mot de racisme aura encore une signification quelconque pour eux ? De mon temps, il prenait déjà des sens si divers que ce qui n’était pour moi que la simple constatation de l’incompatibilité des races lorsqu’elles se partagent un même milieu ambiant, devenait aussitôt, pour la plupart de mes contemporains, un appel à la haine et un crime contre la dignité humaine. Tant pis, ils penseront ce qu’ils voudront !

Qu’il leur suffise de savoir, pour modérer leur colère ou expliquer leur étonnement, que j’ai écrit ce livre en Suisse. Au cours de ce récit je crois y avoir déjà fait allusion. L’étrange sursis que ce pays me donna, à moi et à quelques-uns ! Je ne parle pas des lâches, qui, après avoir crié « taïaut ! » plus fort que les autres, furent les premiers à s’enfuir. Je parle de ceux qui prirent le chemin de la Suisse pour tenter d’y prolonger ce qu’ils aimaient : une vie à l’occidentale, entre gens de même race. Étonnant petit pays ! Objet de risée depuis longtemps déjà, parce qu’il se contentait de vivre heureux sans se déchirer de remords et que l’élévation de sa pensée ne dépassait guère la poursuite d’un bonheur un peu terre-à-terre. Être Suisse, c’était porter une étoile jaune. Entre la haine, la condescendance et le mépris, le monde des bien-pensants montrait sévèrement du doigt, à tous les gogos scandalisés, cette Suisse qui osait se réclamer de valeurs égoïstes aussi anormales. Puis, très vite, dès ce lundi de Pâques, elle ne fut plus qu’objet de haine.

Car elle mobilisa. Comme chaque fois qu’une guerre mondiale la cernait. Elle se donna un général. Elle ferma ses frontières. Et pis encore ! Elle expulsa le bistre de son territoire, ou tout au moins se mit-elle à le surveiller de si près qu’on cria à la reconstitution de ghettos et de camps de concentration. Ce n’était pas vrai, j’en témoigne, mais il est certain qu’une peau foncée éveillait aussitôt la méfiance. Je me demande, d’ailleurs, si au pays-drapeau des libertés internationales, il n’en avait pas toujours été ainsi. Les Nations Unies quittèrent évidemment la Suisse, avec tout leur vaniteux cortège d’organismes humanitaires. À Genève, curieusement, l’on se surprit à mieux respirer. Inutile de préciser que ce fut de courte durée. Quelques mois. Même pas une année.

Car la Suisse, elle aussi, était minée de l’intérieur. La bête y avait creusé toutes ses sapes, mais avec tant de précautions qu’elles furent plus longues à s’écrouler. Et la Suisse, par larges pans, s’oublia à trop penser. Sa chute fut plus décente. Le fameux bouclier de la neutralité impressionnait encore vaguement et l’on prit des gants pour sonner l’hallali. De l’intérieur et de l’extérieur, les pressions se firent progressivement plus fortes. Le coup de Munich. Imparable. La Suisse dut négocier. Elle ne pouvait y échapper. Aujourd’hui, elle a signé.

 

À zéro heure, cette nuit, ses frontières seront ouvertes. Depuis plusieurs jours, déjà, elles n’étaient quasiment plus gardées. Alors je me répète lentement, pour bien m’en pénétrer, cette phrase mélancolique d’un vieux prince Bibesco : « La chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière. »

J.R (N.D.A. janvier 2006)

 

{1} L’auteur du Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.

{2} Cf. L’Europe submergée, Alfred Sauvy, Dunod-Bordas, 1987. {3} Mélancolie française, Fayard, 2010.

{4} Il existe pourtant des précédents à l’inconcevable, et pas si lointains. En 1945-46, ces millions d’Allemands, transplantés pour faire place à des Russes et à des Polonais, et ces autres millions de Polonais, contraints d’abandonner leurs terres et leurs biens à autant de millions d’Ukrainiens et de Biélorusses. Ou encore le million de Pieds-Noirs rembarquant d’Algérie pour la France avec leurs seules valises, en mars- juin 1962. Exodes brutaux qui n’avaient ému personne. Cela s’est fait. Cela s’est accompli. Cela ne se fera plus. Inimaginable aujourd’hui, moralement et pra􏰀quement. Les temps ont changé. Les popula􏰀ons antagonistes aussi.

{5} Le Camp des Saints, chapître XLIX.

{6} Elle a été portée à un an avec la loi Perben II

{7} Les Fanatiques, Fayard.

{8} « Entre deux courages ».journal Le Monde, 7 janvier 1998. {9} Pages Opinions du 27 janvier 2010.

{10} Petit Robert, 2002.

{11} On peut se demander, en ces mêmes circonstances, à quelles « valeurs » se réfèrent les « importants » et les « intelligents » qui sévissent à l’iden􏰀que chez nos voisins belges, hollandais, luxembourgeois, britanniques, danois, suédois, norvégiens, espagnols, lesquels ne vivent pas en république…

{12} Le Camp des Saints, chapitre XXXVIII.

{13} La République des faux gentils, Éditions du Rocher, 2004.

{14} La Nouvelle Revue d’Histoire, janvier 2010.

{15} C’était de Gaulle, d’Alain Peyrefitte, Éditions de Fallois, 1994.

{16} Mayo􏰁e promue département français, 95 % d’Africains musulmans, la plus grande maternité de France !

{17} Petit Robert, 2002. {18} Ibid

 

{19} Les Yeux grands, fermés : l’immigration en France, Denoël, 2010.

{20} Tout à la fin du roman, dans le dernier carré du Camp des Saints, juste avant l’écrabouillement, figure un na􏰀f de Pondichéry, du plus beau noir dravidien. « À mon sens, dit-il, être blanc, ce n’est pas une couleur de peau, mais un état d’esprit… »

{21} Le Camp des Saints date de 1973, et, d’édition en édition, j’ai pris le parti de ne jamais y changer un mot ni un nom. Il demeure évident que le pape de fic􏰀on ici men􏰀onné ne saurait d’aucune façon être confondu avec Notre Très Saint-Père le pape Benoît XVI, auquel je fais hommage de ma confiance et de mon respect.

 

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3 Commentaires
  • Artisan
    Publié à 06:54h, 16 novembre Répondre

    Ca m’énerve. Pour décrire la catastrophe et pour l’expliquer des milliers d’articles, de romans qui vous foutent la trouille et vous feraient pleurer. On en est saturé. Pour vous faire voir une solution dans la vraie vie, jamais rien.
    Moi j’ai un début de réponse : voter UPR. C’est un début, mais obligé. Et vous qu’est-ce que vous proposez aux quelques Français qui veulent bien « s’éveiller » ?

  • algarath
    Publié à 07:03h, 16 novembre Répondre

    Si vous êtes saturé mon vieux, zappez ! Ne lisez pas les articles et restez dans votre coin. Vous avez la prétention d’imposer votre point de vue aux autres. Ça ne m’étonne pas que vous votiez pour Asselineau. Vous lui ressemblez.

  • Guillaume Béard
    Publié à 19:20h, 16 novembre Répondre

    J’ai déjà huilé mes armes à feu ainsi que mes armes blanches. Suis prêt.

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