RICHARD COUDENHOVE-KALERGI ET LA « PANEUROPE »

Aux origines – mal connues – de l’actuelle UE…

, par Ronan Blaise

Richard Coudenhove-Kalergi et la « PanEurope »

Quand ils entreront dans la capitale autrichienne – lors de l’Anschluss, en mars 1938 – les paramilitaires nazis mettront à sac le siège de son association « PanEurope », à la Hofburg de Vienne. On sait également qu’Adolf Hitler le détestait personnellement et le surnommait – avec condescendance et mépris – « le bâtard universel ».

Certains lui attribuent l’idée du choix (dès 1929) de l’ « Ode à la Joie » pour l’actuel hymne européen ainsi que l’idée géniale (dès 1930 !) d’une « Fête de l’Europe » qui serait célébrée au mois de mai. Et on croit même pouvoir lui attribuer l’idée (en 1947) d’un « timbre-poste » européen unique.

On dit également de lui qu’il aura eu une influence « historique » décisive sur Gustav Stresemann et Aristide Briand, sur Jean Monnet et Robert Schuman, sur de Gaulle et Konrad Adenauer ; dans la formation du Benelux, dans la réconciliation franco-allemande et dans les tous premiers pas de la construction européenne. A ce titre, il est donc le moins bien connu des « Pères de l’Europe »…

Qui est donc Richard Coudenhove-Kalergi ?

Aristocrate austro-hongrois cosmopolite, né à Tokyo (en 1894), polyglotte, le Comte Richard Niklaus Coudenhove-Kalergi (1894-1972) est le fils d’un diplomate austro-hongrois (Comte de Saint-Empire – germanophone de Bohême – aux ascendances « flamando-brabançonnes » et « italo-vénéto-créto-byzantines », notamment liées [1] à la famille impériale de Constantinople…) et d’une aristocrate japonaise issue d’une très respectable famille de samouraïs renommés, Mitsuko Aoyama.

Un héritage multiculturel familial qui fit même dire de lui (Cf. Whittaker Chambers) qu’il était bien – en pratique – « une organisation Pan-Européenne à lui seul ». Héritage renforcé par l’éducation qu’il reçut, notamment de la part d’un père diplomate (à Athènes, à Constantinople, Rio de Janeiro et Tokyo), polyglotte (puisque maîtrisant jusqu’à seize langues différentes !) et intellectuel de très haute volée (Ecrivain essayiste), politiquement engagé (notamment contre l’antisémitisme).

Le jeune Coudenhove-Kalergi poursuivit (entre 1908 et 1913) sa formation intellectuelle à la « Theresianische Akademie » (ou « Theresianum ») de Vienne : cadre d’études intellectuel et cosmopolite qui lui permit de fréquenter ainsi les jeunes élites issues de toutes les nationalités de l’Empire des Habsbourg. Enfin en 1917, marchant sur les pas de son père, il décrochait son doctorat en philosophie en présentant une thèse sur « Die Objectivität als Grundprinzip der Moral » (i. e : « De l’Objectivité comme Principe fondamental de la Morale »).

Un intellectuel face aux nationalismes

A la fin de la « Grande Guerre », tirant les effroyables leçons de ce premier conflit mondial (alors même que la disparition de l’Empire multinational des Habsbourg laisse le champ libre au déchaînement des nationalismes…), ouvert à toutes les influences d’un siècle de révolutions et de bouleversements, Coudenhove-Kalergi sera l’un des tous premiers hérauts de l’idée européenne.

Ainsi, inquiet devant la montée des nationalismes et par le cloisonnement de l’Europe centrale en États désormais rivaux, ainsi que par le « déclassement international » de grandes puissances européennes désormais exsangues (et concurrencées par de nouvelles puissances émergentes : États-Unis, Russie, Japon, Chine…), il lance (en 1922) son premier « Appel à constituer l’unité européenne », publie (en octobre 1923) son célèbre manifeste « PanEuropa »et fonde (en 1924) une association : le « Mouvement PanEurope ».

Son message, perçu dès l’Entre-deux-guerres par de nombreux intellectuels européen (qui lui témoignèrent leur soutien [2], est le suivant (à lire dans le contexte de l’époque) : face au risque d’autodestruction que ferait courir une nouvelle guerre mondiale nécessairement plus destructrice encore, face à la concurrence américaine et face au danger russe (i. e : soviétique…), face au développement des nouvelles puissances de l’Asie orientale, l’Europe fragilisée et dangereusement fragmentée en États décidément ennemis n’aurait finalement pas d’autre choix que de s’unir.

La « Pan-Europe » serait donc une organisation internationale regroupant – selon des modalités confédérales – tous les États d’Europe qui le souhaiteraient autour de quelques principes communs, mais sans vraiment aliéner leur souveraineté. Autrement dit : un rassemblement de tous les États européens démocratiques qui accepteraient le principe d’un arbitrage obligatoire des conflits et – avec les abandons de souveraineté nécessaires – la suppression des barrières douanières et le libre-échange.

Ses idées : la « PanEurope » (1923)

L’« Union paneuropéenne » ou « Pan-Europe » : il s’agirait en fait là d’une Union d’États assez proche du modèle « proposé » par les États-Unis ou, plus précisément, par la Suisse : Etat fédéral dont Coudenhove-Kalergi admirait les grands principes fondateurs (respect des droits humains, égalité entre les États, égalité des droits des minorités, esprit de solidarité et de communauté). État dans lequel Coudenhove-Kalergi voyait une sorte de « prototype » de l’Europe fédérée à venir. Préalable à la création de cette « Pan-Europe » : la paix.

C’est pourquoi Coudenhove-Kalergi exprimait là l’idée selon laquelle la paix et les frontières devraient être négociées globalement – au niveau paneuropéen – et non entre seuls États en conflit ou belligérants. Ainsi, la France et de l’Allemagne étaient toutes deux invitées à dépasser leur rivalité quasi ancestrale – par la mise en commun de leurs ressources sidérurgiques ? – afin de rendre possible la construction de la « Pan-Europe ». De même, Coudenhove-Kalergi proposait également la création d’une « Ligue défensive paneuropéenne » (surtout dirigée face à la Russie soviétique et face à la menace qu’elle représente alors).

« Pan-Europa »

Selon Coudenhove-Kalergi, la « Pan-Europe » serait mise en place de la manière suivante, en quatre étapes. D’abord par l’organisation d’une conférence paneuropéenne (convoquée à l’initiative d’un État neutre, comme la Suisse).

Puis par la mise en place d’une cour d’arbitrage obligatoire (afin d’assurer une paix durable sur l’espace européen). Ensuite par la création d’une « Union douanière et monétaire » (pour la réorganisation de l’espace économique européen, grâce à une abolition progressive des barrières douanières).

Les États européens devant, pour se redresser économiquement et enfin sortir de la crise, préalablement réaliser l’unité économique européenne : le commerce international étant alors devenu beaucoup plus difficile, en ce tout début des années 1920 (notamment à cause du récent morcellement douanier résultant des récents Traités de paix).

Et enfin, dernière étape : par la mise en place des « États-Unis d’Europe » (ou « Pan-Europe ») grâce à l’abolition des frontières (devenues de simples limites administratives entre États membres) : union de d’États et de citoyens gouvernée par une « Chambre des peuples » (constituée de 300 députés : soit un député par million d’habitant) et par une « Chambre des États » (qui aurait elle 26 représentants : soit un député par État membre). Dans cette nouvelle Europe, l’idée de Nationalité serait ainsi réduite à ne plus être qu’une simple « affaire privée » (comme l’est aujourd’hui la religion) [3].

Ainsi constituée (sans le Royaume-Uni – alors jugé trop proche des intérêts américains – ni la Russie, alors soviétique et tenue à l’écart par un « pacte de garantie et de protection mutuelle » européen), la « Pan-Europe » – dont le patrimoine colonial serait mis en valeur conjointement – se devrait d’être neutre à l’égard des conflits mondiaux : ses États-membres s’engageant également à contribuer collectivement au développement de l’Afrique. Sur le long terme, cette « Pan-Europe » participerait ainsi à l’établissement d’une « Paix perpétuelle » étendue à l’Amérique, à la Russie et aux pays d’Extrême-Orient.

Une influence déterminante

Pour diffuser ses idées, Coudenhove-Kalergi fonde alors le mouvement « PanEurope » dont les idées seront adoptées lors d’un « Congrès paneuropéen » organisé – à Vienne, en octobre 1926, deavnt deux mille délégués – en présence d’hommes politiques aussi considérables que Joseph Caillaux, Aristide Briand, Edouard Herriot, Gustav Stresemann, Konrad Adenauer, Edvard Beneš [4], Francesco Nitti, Guiseppe Saragat, le Comte Carlo Sforza et Alcide de Gasperi ou encore l’industriel allemand Robert Bosch, Pdg d’I.G.Farben…

A la suite de quoi cet industriel allemand de tout premier plan fondera – de concert avec Coudenhove-Kalergi – une « Association internationale pour le développement de Pan-Europe » : une association internationale qui comptera bientôt dans ses rangs des personnalités économiques de premier plan tels l’industriel luxembourgeois Émile Mayrisch (fondateur des grandes aciéries luxembourgeoises de l’ « Arbed ») et son homologue français Louis Loucheur.

Le Comte Richard Coudenhove-Kalergi

Émile Mayrisch et Louis Loucheur qui – dès 1925 – organisèrent alors une « entente » entre industriels allemands, français, belges et luxembourgeois, créant également un « Comité franco-allemand d’information et de documentation » afin d’essayer de rapprocher les deux pays.

On sait également que le Comte Richard Coudenhove-Kalergi aura aussi également eu une influence intellectuelle déterminante sur des personnalités politiques importantes de son temps.

Telles le fameux Chancelier fédéral autrichien Ignaz Seipel [5], le Chancelier fédéral allemand Gustav Stresemann, le président du Conseil (i. e : premier ministre) français Aristide Briand, le bourgmestre de Cologne (depuis 1917) (et futur chancelier fédéral allemand…) Konrad Adenauer ou encore le non moins célèbre premier ministre britannique Sir Winston Churchill [6].

Ainsi, il semble que ce soit lui qui – dès 1923 – soit le premier a avoir émis l’idée de réunir le charbon allemand et le minerai de fer français dans le cadre d’une association inter- (voire supra-) nationale : un projet qui se concrétisera (en 1951) sous le nom de « Communauté européenne du Charbon et de l’Acier » (CECA).

Face à la guerre

Après l’échec (en 1931-1932) du projet de « fédération européenne » porté devant la SdN par le président du Conseil français Aristide Briand (Président d’honneur de l’ « Union paneuropéenne ») [7] et – incontestablement – directement inspiré des travaux de l’ « Union paneuropéenne », Coudenhove-Kalergi doit alors bientôt faire face à la montée des périls en Europe centrale.

Comme on le sait, la violence l’emporte alors : en 1938, l’Allemagne nazie d’Adolf Hitler annexe l’Autriche et Coudenhove-Kalergi doit alors se réfugier en Suisse puis à Paris (d’autant que son épouse – la comédienne, alors à la mode, Ida Rolland – est juive…). Bientôt la Tchécoslovaquie (dont il avait obtenu la citoyenneté, en 1919) puis la France (dont il avait également obtenu la citoyenneté, en 1939) seront envahies à leur tour par les nazis.

En 1940, Coudenhove-Kalergi doit donc partir aux Etats-Unis où il retrouve d’autres « Européens » exilés (comme Jean Monnet et le Comte Carlo Sforza) et où il est chargé par la « New York University » d’un cours sur l’ « Europe fédérale de l’après-guerre ». Il y dirigera donc un séminaire de recherches qui deviendra le centre de l’ « Union Paneuropéenne » en exil.

Revenu en Europe en 1946 (à Gstaad, en Suisse), Coudenhove-Kalergi sera là l’un des principaux inspirateurs des tous premiers pas de la construction européenne. Ainsi, il fonde (en 1947) l’ « Union parlementaire européenne », prémices du fameux « Congrès de la Haye » (de mai 1948) à l’origine de la création du Conseil de l’Europe (en 1949).

Pour une « Europe des États »

Rallié à l’idée d’une « Europe des États » confédérale défendue par le général de Gaulle – avec qui il avait commencé à entretenir un correspondance pendant la seconde guerre mondiale, avec lesquel il partageait bien des idées (notamment à propos d’une éventuelle candidature d’adhésion à la CEE du Royaume-Uni…) et en qui il croyait avoir trouvé le « Cavour de l’Europe » – Coudenhove-Kalergi placera alors de grands espoirs dans le rapprochement franco-allemand et assistera personnellement à la fameuse rencontre « De Gaulle / Adenauer » du 8 juillet 1962, à Reims.

A cet égard, il faut dire que Coudenhove-Kalergi (plus que réticent à l’égard des seuls projets « technocratiques » menés par des « intégrationnistes », tels Jean Monnet…) avait toujours été favorable – contrairement aux fédéralistes véritables – à l’option politique qu’aurait alors constituée une Europe confédérale : Union « souple » formée d’États souverains. Une vision finalement très prudente de l’Europe – pour ne pas dire imprécise (voire timorée…) – où (comme Aristide Briand dans son projet d’ « Union fédérale » du tout début des années 1930…) Coudenhove-Kalergi n’osera jamais heurter de front le problème des souverainetés nationales.

Malgré l’échec (en janvier 1962) du « Plan Fouchet » alors proposé par la France sur cette ligne politique là [8] c’est néanmoins inlassablement et jusqu’à la fin de ses jours (en 1972, en Autriche) que Coudenhove-Kalergi poursuivra le combat pour la construction de l’Europe dont il rêvait. Proposant par exemple – dans les années 1960 – l’ouverture de négociations bilatérales entre la CEE et l’AELE (« Association européenne de libre-échange ») dans le but de créer entre elles une vaste « Union douanière » commune.

Ses idées et son mouvement militant toucheront ainsi l’opinion publique et de nombreuses personnalités (hommes politiques, économistes, industriels, hommes d’affaire, journalistes, etc.) rendant ainsi possible la naissance du Benelux, la réconciliation franco-allemande et les tous premiers pas de la construction européenne. Et c’est à ce titre qu’il avait reçut – bien légitimement (en 1950) – le tout premier « Prix Charlemagne d’Aix-la-Chapelle » (i. e : « Internationaler Karlspreis zu Aachen ») au titre de « récompense d’une vie entière consacrée à la naissance des États-Unis d’Europe » (sic).

A regretter, néanmoins : que son œuvre – évidemment bien mal comprise – soit aujourd’hui paradoxalement devenue l’étendart des Européistes « conservateurs » les plus tièdes – défenseurs d’une « Europe des États » confédérale et strictement intergouvernementale – et d’Eurosouverainistes(ou Euronationalistes « identitaires », partisans d’une « Europe puissance » à tout prix ?!) d’un nouveau genre…

Sa très riche personnalité et le vaste héritage politique qu’il nous laisse nous montrant pourtant bien que – « Père fondateur » méconnu d’une « Europe unie » alors naissante – le Comte Richard Coudenhove-Kalergi méritait, très certainement, bien mieux que cela…

– Illustration :

Le visuel d’ouverture de cet article est un timbre autrichien à l’effigie du Comte Richard Coudenhove-Kalergi : « timbre-poste » spécialement édité pour le centième anniversaire de sa naissance, en 1994 (un document tiré de l’Encyclopédie en ligne Wikipédia).

Article initialement paru en juillet 2008

Sources :

Parmi les sources concernant l’œuvre et l’action politique du Comte Richard Coudenhove-Kalergi, on citera ses principaux ouvrages :

- « Pan-Europe » : ouvrage (re)publié chez PUF (à Paris, en 1988).

- « J’ai choisi l’Europe » : ouvrage publié chez Plon (à Paris, en 1952).

- « Europe, puissance mondiale » : ouvrage publié chez Stock (à Paris, en 1972).

On trouvera également, sur le net, deux biographies de Coudenhove-Kalergi disponibles en ligne (pdf) :

- « Construire l’Europe dans les années vingt : l’action de l’Union paneuropéenne sur la scène franco-allemande, 1924-1932 »

Un ouvrage de Franck Thery : Mémoire de Maîtrise présenté, en septembre 1995, à l’Université « Jean Moulin – Lyon III » ; document publié dans la revue « EURYOPA » (n° de juillet 1998), une publication de l’ « Institut européen de l’Université de Genève ». (pdf)

- « Pan-Europe de Coudenhove-Kalergi : l’homme, le projet et le mouvement paneuropéen »

Un ouvrage de Lubor Jilek, publié dans la revue « Human Security » (n° 9) ; une publication de l’« European Institute of Geneva University » (année 2004-2005). (pdf)

- et « Coudenhove-Kalergi, l’Autriche et les États-Unis d’Europe (1923-2003) »

Un ouvrage – en anglais – de Michael Gehler (de l’Université d’Innsbruck, Tyrol) publié dans la revue « Human Security » (n° 9) ; une publication de l’« European Institute of Geneva University » (année 2004-2005). (pdf)

Ou, pour faire plus court :

- La fiche de l’Encyclopédie en ligne wikipédia sur le Comte Richard Coudenhove-Kalergi.

- La fiche (complémentaire car plus complète) le concernant également sur en.wikipédia.org.

- Un article du site de l’association « Nouvelle Europe » sur le Comte Richard Coudenhove-Kalergi.

- Un article du site « Le webzine de l’Histoire » sur le Comte Richard Coudenhove-Kalergi.

- Un article du site de l’association « PanEuropa / Suisse » sur le Comte Richard Coudenhove-Kalergi.

- La fiche de l’Encyclopédie en ligne wikipédia concernant le projet et l’association « Pan-Europe ».

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