Le pape noir des Jésuites qui contribua à déclencher la deuxième guerre mondiale

Je l’ai très largement cité dans mon article paru il y a quelques jours sous le nom « l’influence des Jésuites sur la deuxième guerre mondiale ». Voici un article qui développe.

 

Le comte Polonais Vladimir Ledóchowski, pape noir des Jésuites (Supérieur Général soit le chef suprême), successeur d’Ignace de Loyola, a une responsabilité  importante dans le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Ce qui suit est tiré d’un article d’un chercheur Suisse, Philippe Chenaux. Un historien reconnu, pas un guignol des médias alternatifs.

 

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Le pape noir des Jésuites : Vladimir ou Wlodimir Ledóchowski, né à Loosdorf, dans le district de Melk en Basse-Autriche le 7 octobre 1866 et mort à Rome le 13 décembre 1942, était un aristocrate jésuite polonais qui fut le 26e Supérieur Général de la Compagnie de Jésus de 1915 à 1942.

Famille patriote et catholique

Vladimir Ledóchowski est le troisième des sept enfants du comte Antoine Halka-Ledóchowski, d’un lignage aristocratique de patriotes polonais exilé par le Tsar au milieu du XIXe siècle, et de sa seconde épouse Joséphine Salis-Zizers, une aristocrate suisse. Il est né sur les terres familiales de Loosdorf. Vladimir comptait également trois demi-frères de la première union de son père.

La famille est fortement imprégnée de culture catholique. Ainsi deux de ses sœurs, Marie-Thérèse et Julie Ledóchowska furent religieuses et ont été béatifiées, cette dernière étant même canonisée en 2003. Son plus jeune frère, Ignace, patriote polonais également réputé pour sa piété[1], fera une brillante carrière d’officier sur différents fronts européens et finira dans un camp de concentration en 1945 pour son appartenance à l’Armia Krajowa.

Vladimir avait pour oncle le cardinal Mieczysław Ledóchowski (1822-1902) qui fut nonce pontifical, puis primat de Pologne. Celui-ci fut emprisonné pour s’être opposé à la politique du Kulturkampf de la Prusse qui administrait alors une partie de la Pologne où le primat avait son siège. Il démissionna de son siège épiscopal de Poznań pour s’exiler à Rome où il devint en 1892 préfet de la Congrégation pour la propagation de la foi.

Études et vocation

 

Vladimir étudie à Vienne dans le collège du Theresianum et, à cette époque devient page de l’impératrice Élisabeth d’Autriche. Il étudie ensuite le droit à l’université de Cracovie et s’engage alors dans des études pour la prêtrise. Il étudie ensuite à l’université grégorienne de Rome et, âgé de 23 ans, entre dans la Compagnie de Jésus au sein de laquelle il est ordonné prêtre en 1894. Il devient rapidement Supérieur de la résidence jésuite de Cracovie avant de devenir recteur du Collège. En 1901, il devient vice-Provincial de la province jésuite de Pologne puis Provincial de la province de Galicie en 1902. De 1906 à 1915, il est assistant régional de la Compagnie pour la Germanie.

À la suite de la mort du Supérieur général Franz Xaver Wernz, décédé en 1914, la 26e Congrégation Générale des jésuites se déroule en février et mars 1915. Le 11 février 1915, à 49 ans, Vladimir Ledóchowski est élu après deux tours de scrutin 26e Supérieur général de la Compagnie alors que la Première Guerre mondiale déchire l’Europe.

Généralat

 

Marqué par une grande proximité avec le pontife Pie XI et avec le nonce apostolique de Bavière, Eugenio Pacelli, le futur Pie XII, son généralat sera fort actif. Malgré un règne marqué par deux guerres mondiales et la crise économique des années 1930, la Société de Jésus se développa assez conséquemment sous son administration.

Il convoqua la 27e Congrégation Générale en 1923 pour mettre en accord la constitution jésuite avec le nouveau code de droit canonique de 1917.

Il organise l’Institut pontifical Oriental confié par Pie XII à la Compagnie, le « Russicum », collège pontifical pour la formation du clergé russe de rite byzantin ainsi que l’institut biblique de l’université grégorienne. Le Concordat signé avec le gouvernement fasciste italien, et préparé par le jésuite Pietro Tacchi Venturi, insuffla un nouvel élan à la Compagnie, augmenta sa visibilité et son influence : il permit la restitution des possessions jésuites confisquées et, entre autres, la construction d’un nouveau bâtiment pour l’université grégorienne, transférée du palais Borromée à la place Pilotta, à quelques pas du palais du Quirinal. Il fit également construire une nouvelle curie générale pour la Compagnie au Borgo Santo Spirito, à quelques centaines de mètres de la place Saint-Pierre.

Sous son impulsion, le nombre de membres de la Compagnie s’est également considérablement accru, en particulier dans le domaine des missions tandis que celle-ci se transformait par une centralisation accrue[2].

Anti-moderniste et anti-communiste

 

L’histoire des relations entre les différents totalitarismes européens et le Vatican est loin d’être écrite de manière complète, les enjeux en étant passionnés et les archives vaticanes à ce sujet accessibles depuis peu et de manière parcellaire. Ainsi de nombreuses zones d’ombre subsistent et l’historiographie au sujet de Vladimir Ledóchowski n’est, à cette heure, que très faiblement développée.

Certains chercheurs le considèrent comme le pivot du « parti allemand » de l’Église catholique avant 1914[3]. Certains chercheurs avancent également qu’il avait le projet, après la Première Guerre mondiale, de la création d’une fédération de nations catholiques en l’Europe centrale et orientale : Autriche, Slovaquie, Bohême, Pologne, Hongrie, Croatie et Bavière pour contrecarrer la Russie soviétique, la Prusse et le Royaume-Uni protestants et la France laïque, idée qu’a pu également caresser Eugenio Pacelli, proche du cardinal Faulhaber, alors principal collaborateur de Ledóchowski.

L’attitude des membres de la Compagnie a été très contrastée sous le troisième Reich et il est difficile de préciser les rapports exacts de son Supérieur général avec le régime nazi[4] ou le rôle que Ledóchowski a joué dans la politique d’expansion orientale du Vatican et en particulier dans l’uniatisme[5]. Il est par contre indiscutable que Ledóchowski, issu de l’aristocratie catholique des empires centraux était un farouche opposant au communisme.

Anti-modernisme

 

Vladimir Ledóchowski est un représentant de la tendance conservatrice et anti-moderniste de la Compagnie et de l’Église catholique. Il écrit ainsi en 1909 : « la société moderne, dans sa misère, ressemble au pauvre paralytique de Bethsaïde dans la mesure où il n’a même plus la force de se lever de son lit de malade »[6].

Il fut notamment le principal responsable des mesures disciplinaires qui furent prises à l’encontre de Teilhard de Chardin auquel il fut enjoint de renier son ouvrage théologique controversé sur le péché originel[7] et qui fut interdit d’enseignement à partir de 1925.

Sur un autre plan, considérant que les femmes pouvaient représenter un danger pour le jésuites, Ledóchowski écrivit deux lettres d’instruction pour les membres de la Compagnie ayant pour thème À propos de la prévention à avoir de longues conversations avec les femmes en 1918, et Sur les réserves à avoir en faisant face aux femmes[6].

Anti-communisme

 

Ledóchowski considérait le communisme comme la grande hérésie du temps et il y avait selon lui une analogie entre la lutte contre le communisme et la lutte contre la Réforme protestante. Il avait d’ailleurs fondé un véritable Secrétariat de l’athéisme à Rome, destiné à empêcher la pénétration communiste dans le monde et faisant éditer, sous la direction du jésuite Giuseppe Ledit, la revue périodique Lettres de Rome sur l’athéisme moderne[8]

En 1934, il adressait une directive, Sur le combat du communisme, à chaque provincial de la compagnie afin qu’ils nomment un directeur et un comité responsable des activités anti-communistes qui pouvaient obtenir de la documentation sur le communisme et les communistes au centre de documentation rassemblé par le jésuite anti-communiste Edmund A. Walsh, fondateur de l’école des affaires étrangères (SFS) de l’université de Georgetown auxquels ils pouvaient recourir pour assurer l’uniformité de la stratégie à adopter[9].

C’est à lui que Pie XI confia en 1937 la préparation de l’encyclique Divini Redemptoris qui allait condamner le communisme athée comme intrinsèquement pervers[10].

Le document Humani generis unitas

 

En 1938, après une entrevue avec le jésuite John LaFarge, un jésuite engagé dans la défense des minorités aux États-Unis, Pie XI, qui avait apprécié un de ses récents ouvrages[11], demande à Ledóchowski de coordonner la rédaction d’un projet d’encyclique condamnant l’antisémitisme, le racisme et la persécution des Juifs. Le supérieur de la Compagnie adjoint deux autres jésuites à LaFarge, l’allemand Gustav Gundlach et le français Gustave Desbuquois[12], pour mener à bien le projet de texte Humani generis unitas (Sur l’unité du genre humain). Pie XI meurt un peu après avoir reçu le projet. Le cardinal Eugenio Pacelli, dont Ledóchowski est un proche, lui succède mais ne promulgue pas le texte qui passera aux archives.

Plusieurs historiens soulignent le rôle de rétention qu’aurait joué Vladimir Ledóchowski dans cette affaire, probablement en accord avec Pacelli, alors secrétaire d’État du Vatican et avec lequel il était toujours en relation étroite[13] : Ledóchowski aurait agi de manière dilatoire, tentant de retarder le plus possible la communication du projet d’encyclique au pape, parce qu’il était opposé à l’idée d’une rupture ouverte avec le troisième Reich tandis que la Russie soviétique restait pour lui la menace principale pour l’Église catholique et la civilisation.

En 1936, il confiait au primat espagnol Góma y Tomas : « l’Europe est en train d’être conquise par le Communisme. Influence du judaïsme sur ce point. »[14]. Plusieurs témoignages[15] font par ailleurs état, sinon d’un antisémitisme de sa part, du moins d’un complexe antisémite de Ledóchowski, ainsi que d’une inclinaison pour le front anti-libéral, antidémocratique et antijuif n’impliquant cependant ni penchant ni sympathie pour le nazisme[16].Quand il choisira un relecteur pour le texte de LaFarge et de ses collègue, il s’agira du jésuite Enrico Rosa, auteur de textes parmi les plus violemment antisémites[17] de la La Civiltà Cattolica[18].

Décès et succession

 

Vladimir Ledóchowski meurt à Rome le 13 décembre 1942. Il est enterré au mausolée de la Compagnie à Campo Verano, à l’est de Rome.

En 1937, Ledóchowski avait convoqué la 28e Congrégation générale en vue de nommer un Vicaire général qui puisse l’assister. C’est le belge Maurice Schurmans, connu pour son opposition au fascisme[19] qui fut élu. Néanmoins, Ledobroski nomma une autre Vicaire général pour lui succéder, mais celui-ci, déjà âgé, mourut 16 mois plus tard. Suivant les prescriptions du droit de la Compagnie de Jésus, un nouveau vicaire général fut élu par les jésuites profès de Rome. Ce fut le controversé représentant français du Préposé général, Norbert de Boynes[20]. Dès que ce fut possible, de Boynes convoqua (le 12 mars 1946) la 29e Congrégation Générale pour élire un successeur à Ledóchowski. Le belge Jean-Baptiste Janssens fut choisi.

Notes et références

 

↑Il sera surnommé le Saint-Général

↑(de) Hartmut Lohmann, article LEDOCHOWSKI, Wlodimir, in Biographisch-Bibliographische Kirchenlexikon, Volume IV (1992), colonnes 1341-1343 article en ligne

↑Annie Lacroix-Riz, Le Vatican et les Juifs de l’entre-deux-guerres, in Marie-Danielle Demélas, Militantisme et Histoire. Mélanges en l’honneur de Rolande Trempé, éd. Presses Universitaires du Mirail, 2000, p. 293-320, article en ligne

↑L’historien David Mitchell affirme qu’il aurait été prêt à organiser une collaboration entre les SS et la Compagnie contre le communisme; D. Mitchell, The Jesuits: A History, éd. Macdonald/Futura, 1980, p. 264, cité par Gerard Toal, cf sources

↑Annie Lacroix-Riz, recension de Le Pape et Hitler de John Cornwell, in La pensée, n° 322, avril-juin 2000, p. 137-152.recension en ligne

↑a et b in A. G. Schmidt, Selected Writings of Father Ledochowski, éd. Loyola University Press, 1945, cité par Gerard Toal

↑Notes sur quelques représentations historiques possibles du Péché originel (1922)

↑Giorgio Petracchi, Bolshevism in the Fascist Mirror, in TELOS, 2005, p. 72, article en ligne

↑Gerard Toal, Spiritual geopolitics : Fr. Edmund Walsh and jesuit anticommunism, cf sources

↑Cité par Philippe Chenaux, Pie XII, éd. Cerf, 2003, p. 211, [en ligne sur Google Books]

↑Interracial Justice, éd. America Press, 1937

↑Qui estimera plus tard que le régime du Maréchal était « le meilleur que l’on eût pu espérer », cité par Philippe Rocher, Cité Nouvelle 1941-1944. Les jésuites entre incarnation et eschatologie, in Chrétiens et sociétés, 2/1995, article en ligne

↑Philippe Chenaux, Pie XII, éd. Cerf, 2003, p. 275

↑Cité par Philippe Chenaux, Pie XII, éd. Cerf, 2003, p. 209

↑Giovanni Miccoli et Anne-Laure Vignaux (trad.), Giovanni Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, éd. Complexe, 2005, pp. 322-324

↑d’après l’anthropologue jésuite et résistant Friedrich Muckermann cité par Giovanni Micolli, op. cit., p. 322

↑Giovanni Miccoli, op. cit. p. 285

↑By Susan Zuccotti, The Vatican and the Holocaust in Italy, éd. Yale University Press, 2000, extrait in New-York Times/Books, 04/02/2001, article en ligne

↑Franco and Jesuits, in Time magazine, 16/05/1938 article en ligne

↑Il avait pris position pour le maréchal Pétain, Philippe Rocher, Cité Nouvelle 1941-1944. Les jésuites entre incarnation et eschatologie, in Chrétiens et sociétés, 2/1995, article en ligne

Bibliographie

 

Georges Passelecq et Bernard Suchecky, préface d’Émile Poulat, L’Encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, éd. la Découverte, 1995

  1. Cassiani Ingoni, Viodimiro Ledóchowski, XXVI Generale d.C.d.G., 1866-1942, éd. Civiltà Cattolica, 1945

Sources partielles

 

(en) Roland Hill, The lost encyclical, in The Tablet, 08/11/1997, en ligne

Giovanni Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, éd. Complexe, 2005, extraits en ligne sur Google Books

(en) Gerard Toal, Spiritual geopolitics : Fr. Edmund Walsh and jesuit anticommunism., in David Atkinson et Klaus Dodds, Geopolitical Traditions? Critical Histories of A Century of Geopolitical Thought, éd. Routledge, 1999, chapitre en ligne

v · d · m

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