Les 200 Familles qui tiennent le pouvoir en France

Voilà l’une des expressions politiques les plus prolifiques en appropriations et détournements, tant la formule est forte : « Deux cents familles sont maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française », lance Edouard Daladier, au congrès de Nantes du Parti radical, en 1934. La gauche et l’extrême gauche se délectent de cette diatribe anticapitaliste ; l’extrême droite récupère la formule, réorientant sa violence sur la banque « apatride ». Soixante-quinze ans plus tard, le trait n’a pas pris une ride.

 

 

Il faut dire que la sortie de Daladier contenait une incroyable révélation : la Banque de France, que tout le monde prenait pour celle de la République, appartenait en fait, depuis la réforme napoléonienne, à des actionnaires privés (30 000 à 40 000), dont les 200 plus importants étaient dépositaires du pouvoir, à travers l’assemblée générale : banquiers, industriels, négociants… On y retrouvait bien sûr les grandes dynasties qui ont traversé le temps : les Rothschild, Schneider, Schlumberger, Wendel, Louis-Dreyfus… Mais aussi des familles ayant connu des revers de fortune, comme les papetiers Darblay (entre autres, la fameuse usine de La Chapelle, reprise par François Pinault), la Banque Vernes, nationalisée puis fusionnée, la Banque Worms, ombre de ce qu’elle était, le sucrier Say, devenu Béghin-Say, aujourd’hui propriété d’un groupe coopératif, des acteurs de l’armement naval et du commerce colonial, comme les Gradis, ou des activités reprises par l’Etat, tel le tabac des familles Caruel de Saint-Martin et Robillard. Des noms plus discrets aussi, mais que l’actualité replace sur la scène, telle la famille Petiet, avec l’Union des consommateurs de produits métallurgiques et industriels, créée en 1920 à Hagondange, dont le sigle, UCPMI, est aussi le nom d’une des holdings pilotées par Louis Petiet.

 

Depuis la création de la Banque de France en 1800, ce système s’est instauré légalement, puisque selon l’article 11 des statuts de la Banque de France, (fixés par la loi du 24 Germinal an XI, loi confirmée par Napoléon Ier le 22 avril 1806), « les 200 actionnaires qui composeront l’Assemblée générale seront ceux qui seront constatés être, depuis six mois révolus, les plus forts propriétaires de ses actions ».

 

Ces 200 membres de l’Assemblée générale avaient ainsi le pouvoir de désigner les quinze membres du Conseil de régence de la Banque de France. Ce pouvoir est toutefois tempéré à par les lois de 1803 et 1806 : le gouvernement nommera une partie (minoritaire) de membres du Conseil général, dont le gouverneur, assisté de deux sous-gouverneurs. Des recherches récentes montrent que la réalité du pouvoir ne réside pas au sein de l’Assemblée générale mais à la direction même de la Banque de France (Conseil général, Comité des livres et portefeuilles). Il faut considérer les banquiers régents de sa direction comme les représentants actifs des Deux cents familles (largement rentières – donc en faveur de la stabilité monétaire) mais aussi de leur périphérie (les autres grands entrepreneurs).

 

Dans le contexte de la Grande Dépression économique des années 1930, le slogan des « 200 familles » a été très largement repris, par des milieux politiques aussi opposés que l’extrême-droite largement antisémite, des antifascistes tels les anarchistes, le Front populaire, et même Léon Trotsky, qui écrit « Dans le cadre du régime bourgeois, de ses lois, de sa mécanique, chacune des « deux cents familles » est incomparablement plus puissante que le gouvernement Blum » (Où va la France ?, 1936).

Après avoir été un thème de campagne électorale, le système de régence fut réformé par une loi du Front populaire, le 24 juillet 1936 : Un gouverneur, assisté de deux sous-gouverneurs, continue de diriger la Banque ; Il n’a plus à justifier de la propriété d’actions de la Banque ; La pratique du serment, tombée en désuétude, est rétablie ; Le conseil général regroupe le gouverneur, les deux sous-gouverneurs, les trois censeurs élus par l’assemblée et vingt conseillers (remplaçant les quinze régents précédents) : deux sont élus par l’assemblée, neuf représentent les intérêts de la nation, huit sont choisis au titre des intérêts économiques et des usagers du crédit, un est élu par le personnel de la Banque ;Par souci d’égalité, au sein de l’assemblée générale, 1 actionnaire = 1 voix.

 

Cependant, si le système des « 200 actionnaires » a été réformé, les Accords de Matignon du 7 juin 1936, pris entre la Confédération générale du travail (CGT) et la Confédération générale de la production française (CGPF, ancêtre du MEDEF) sont parfois considérés comme nuisibles aux petites entreprises, favorisant la concentration industrielle, et renforçant ainsi le pouvoir des 200 familles. Ainsi dans Organized Business in France (1957, traduit en français sous le titre La politique du patronat français : 1936-1955, Colin, 1959), le professeur Henry Walter Ehrmann, du Dartmouth College, écrit : « Beaucoup d’industriels et de commerçants moyens affiliés à la CGPF estimaient, et ils n’avaient pas tort, que leurs propres organisations les excluaient des activités de l’association. Les trusts qui les contrôlaient et une douzaine de « grands commis » qui dirigeaient la CGPF en leur nom étaient, aux yeux de beaucoup, de petites entreprises industrielles et commerciales, aussi néfastes que la propagande du Front populaire.

Craignant les conséquences de la nouvelle législation sociale, les petits patrons avaient le sentiment d’avoir été trahis et persistaient à croire à un complot entre « les 200 familles » et le gouvernement marxiste. »

 

Liste des 200 familles : Dans La Banque de France aux mains des 200 familles (Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, 1936), Francis Delaisi recensait ces 200 familles, parmi lesquelles (à rapprocher de la liste d’Alain Plessis dans son ouvrage La Banque de France et ses deux cents actionnaires sous le Second Empire) :

 

Famille Caruel de Saint-Martin (Manufacture de Tabacs)

Famille Darblay (Industrie)

Famille Davillier (Banque)

Famille Fould (Banque)

Famille Goüin (Banque, Industrie)

Famille Gradis (Commerce)

Famille Hottinguer (Banque)

Famille Lazard (Banque)

Famille Louis-Dreyfus (Négoce de grains)

Famille Maingard (Industrie)

Famille Mallet (Banque)

Famille Mirabaud (Banque)

Famille Petiet (Industrie, UCPMI)

Famille Piaton (Industrie)

Famille Raphaël (Banque)

Famille Rimet (Négoce de grains, Chemins de fer)

Famille Robillard (Manufacture de Tabacs)

Famille Rothschild (Banque)

Famille Schlumberger (Industrie)

Famille Schneider (Industrie)

Famille Stern (Banque)

Famille Vernes (Banque)

Famille de Vulliod (Viticulture)

Famille Wendel (Industrie)

Famille Worms (Banque, Armement naval)

 

Confusions dans la dénonciation des « deux cents familles »

 

 

 

La dénonciation des « deux cents familles » naît de la confusion entre la notion même de famille, une notion floue puisque certaines familles tels les Wendel ou les Peugeot peuvent compter plusieurs centaines de membres, du fait qu’il existe entre ces familles de nombreuses alliances ; et la nomination (apparente) des Régents de la Banque de France par le collège des 200 premiers actionnaires de l’établissement. Or parmi les deux cents premiers actionnaires de la Banque de France certaines familles (Rothschild, Wendel, Schlumberger, Neuflize…) disposaient de plusieurs membres (réduisant d’autant le nombre de familles). Parmi les actionnaires de la Banque de France entre un quart et un tiers seront des personnes morales dont l’APHP, la Croix-Rouge française et la Confédération générale du travail.

 

Surtout, il faut y distinguer la présence de richesse active (essentiellement les entrepreneurs banquiers) de celle de la richesse passive (les rentiers). Seuls les premiers disposent d’un véritable pouvoir par leur présence au Conseil général : c’est-à-dire les représentants de la Haute banque parisienne et ses alliés (négociants, agents de change, grands industriels, receveurs de finance). Inversement les rentiers prédominent à l’assemblée générale. Au sein de la Banque, le pouvoir réel est détenu seulement par quelques dizaines (en tenant compte de la rotation). Nous sommes donc loin de deux cents (dont la composition a évolué). L’expression est paradoxalement à la fois trop large et trop restrictive : trop large pour le pouvoir réel au sein de l’institut d’émission, mais restrictive pour l’ensemble des sociétés et des familles les plus puissantes : toutes n’y sont pas représentées.

 

Au XIX° siècle et jusqu’à la nationalisation, l’assemblée générale de la Banque de France n’est qu’une chambre d’enregistrement des décisions de sa direction. Toutefois, accéder à cette assemblée est une source de prestige qui est à la base de la postérité de l’expression deux cents familles. Celle-ci ne représente qu’une sorte de résumé imprécis pour symboliser la plus grande richesse et son pouvoir dans une réalité autrement complexe.

Cette expression n’est pas un bon critère : elle n’indique rien sur les débats, ni sur la capacité d’orienter l’économie, comme la différence entre protection douanière et libre-échange au XIXe siècle. Les grands banquiers voulaient la liberté du commerce international, alors que les industriels penchaient pour la protection. Les oppositions internes aux milieux patronaux découlent plus de la place dans le système que du niveau de fortune. Le monopole de la Banque de France fut lui-même sujet à contestations. La question complexe du pouvoir de la haute société doit être constamment réévaluée. Ce pouvoir passe par les grandes entreprises, certaines organisations (les plus puissances au sein du patronat), des institutions (la Chambre de commerce de Paris, la Banque de France lorsqu’elle était privée…), la liaison avec les pouvoirs publics, les réseaux d’influence…

 

 

 

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