Contrôlé par le gouvernement de l’ombre : l’État Profond

Mike Lofgren révèle comment les plus hauts fonctionnaires américains sont à la merci de « l’état profond ». Un réseau de corruption issu des riches élites a dévoyé notre gouvernement : un ex-membre du GOP [1] et auteur du best-seller parle avec Salon [2].

 

L’un des thèmes prédominants de la campagne présidentielle 2016 jusqu’à présent – et qui est peu susceptible de perdre de son importance une fois que les primaires auront cédé la place à l’élection générale – est l’exaspération du peuple américain à l’égard de son système politique, qu’il considère comme corrompu, égoïste, non sincère et déconnecté de la réalité.

Ce n’est pas un sentiment particulier, partisan ou idéologique ; vous le détecterez aussi facilement parmi les partisans du sénateur Bernie Sanders que parmi les fans de Donald Trump. Vous pouvez même le discerner chez ceux qui soutiennent les parangons du statu quo, comme Hillary Clinton ou Jeb Bush, et qui se plaignent tous de la même chose. Il est sur le point de devenir une position tellement consensuelle que vous pourrez probablement la retrouver aujourd’hui parmi les politiciens américains.

 

Pourtant, en dépit de l’accord général sur le fait que quelque chose ne tourne vraiment pas rond dans la démocratie des États-Unis, il y a beaucoup moins de consensus quant à ce qu’est ce quelque chose, et, point crucial, comment y remédier. Les réponses qu’offre Bernie Sanders, par exemple, ne sont pas exactement les mêmes que celles offerte par Donald Trump. Le problème est-il trop de gouvernement ? Pas assez de gouvernement ? Trop d’immigration ? Pas assez d’immigration ? Trop d’impôts et de régulation ? Pas assez d’impôts et de régulation ?

 

L’absence d’une analyse systémique du problème fait partie des raisons pour les quelles nos réponses sont si vagues et inadaptées. Et c’est précisément l’une des raisons pour lesquelles le nouveau livre d’un ex-membre de longue date du GOP, Mike Lofgren, « l’État Profond : la chute de la constitution et l’ascension d’un gouvernement de l’ombre », est devenu un best-seller et est aussi précieux. Lofgren donne un nom et une forme à un problème qui n’a été le plus souvent que très vaguement défini ; et bien que ses conclusions ne soient pas exactement rassurantes, la logique et la sophistication de son argumentation la rendent difficilement réfutable.

 

Récemment, Salon a parlé au téléphone avec Lofgren à propos de son livre, de l’état profond et de son interprétation du triste présent état du gouvernement américain et de la politique. Notre conversation, qui a également porté sur la relation du président Obama avec l’état profond, a été transcrite intégralement.

 

 

En quels termes devrions-nous penser à l’état profond ?

 

Est-ce un complot de l’élite ?

 

Est-ce un groupe social vaguement défini ?

 

Est-ce un réseau d’institutions spécifiques ?

 

Comment devrions-nous le concevoir ?

 

 

Eh bien, tout d’abord, ce n’est pas un complot. C’est quelque chose qui fonctionne au grand jour. Ce n’est pas une cabale de conspirateurs. Ce sont simplement des gens qui ont obtenu une position particulière. Il est de leur plus haut intérêt d’agir comme ils le font.

 

Et compte tenu du fait que les gens préfèrent tout savoir sur Kim Kardashian plutôt que sur ceux qui élaborent le budget ou ce que fait le gouvernement au Mali ou au Soudan, ou en d’autres endroits inconnus, voici ce que vous obtenez : une bureaucratie déconnectée, se servant d’abord elle-même, qui tend tout naturellement à faire ce qu’elle fait maintenant :  c’est-à-dire maintenir et renforcer son propre pouvoir.

 

Quand pensez-vous que l’état profond américain a commencé ?

 

Il a probablement commencé pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque nous avons créé le projet Manhattan [6], qui était un énorme projet occulte et qui a mobilisé des dizaines de milliers de personnes travaillant dans le plus grand secret – et nous avons effectivement construit d’immenses cités pour elles – mais personne ne savait qu’elles existaient.

 

Vous avez eu aussi les opérations appelées Ultra et Magic Secret : il s’agissait du déchiffrage des codes de communication militaire nazis et japonais qui exigea un nombre énorme de personnes faisant un travail absolument top secret, qu’ils ne révélèrent à personne pendant des décennies. De cette façon, la seconde guerre mondiale a créé ce type d’infrastructure d’État profond, qui s’est développée et consolidée au cours de la guerre froide.

 

 

 

Quelles sont les institutions et les acteurs clés au sein de l’état profond ?

 

Les institutions clé sont exactement ce que les gens pensent qu’elles sont. Le complexe militaro-industriel ; le Pentagone et tous leurs sous-traitants (mais aussi, maintenant, l’ensemble notre appareil de sécurité du territoire) ; le Département du Trésor ; le ministère de la Justice ; certains tribunaux, comme celui du district sud de Manhattan, et celui du district oriental de Virginie ; les tribunaux de la FISA [4]. Et vous avez cette espèce d’appendice du Congrès qui se compose de certaines personnes au sein des commissions parlementaires du gouvernement, de la défense et du renseignement qui sont au courant de ce qui se passe. Le reste du Congrès ne le sait pas vraiment ou s’en fiche ; ils sont trop occupés à surveiller les prochaines élections.

 

Voilà donc pour l’aspect gouvernemental. Qu’en est-il dans le secteur privé ?

 

Vous avez Wall Street. Beaucoup de ces gens, que ce soit David Petraeus ou quelqu’un comme Bill Daley, qui est l’ancien chef de cabinet du président Obama, ou encore Hank Paulson, qui est parti de Goldman Sachs pour devenir secrétaire au Trésor et a sauvé Wall Street en 2008 ; ou les gens qu’Obama a choisis pour être le secrétaire du Trésor, comme Tim Geithner. Ils ont tous une connexion avec Wall Street.

 

Et la troisième chose est maintenant Silicon Valley.

 

Oh ? Pourquoi Silicon Valley est-elle maintenant si importante ?

 

Parce qu’ils produisent tant d’argent qu’ils rivalisent avec Wall Street et parfois le dépassent. Les patrons de Google ou Apple font plus d’argent que les gars qui font tourner Wall Street. Ils font plus d’argent que Jamie Dimon. Voilà donc la nouvelle source d’argent pour faire fonctionner l’état profond.

 

Silicon Valley fournit beaucoup d’argent. Mais il a également accès à une quantité incommensurable d’information.

 

Qu’est ce qui selon vous est le plus utile à l’état profond – l’argent ou de l’information ?

 

Je pense que vous ne pouvez pas faire de distinction entre les deux. Il y a une énorme quantité d’argent à ramasser, en termes de lobbying, provenant de la Silicon Valley afin d’obtenir ce qu’elle veut en termes de propriété intellectuelle et ainsi de suite.

 

Dans le même temps, les initiés de la NSA m’ont dit qu’ils ne pouvaient même pas fonctionner sans la coopération de la Silicon Valley, parce que les infrastructures des réseaux de communication qui ont été mis en place et exploitées par la Silicon Valley fournissent la grande majorité des informations que la NSA et d’autres agences de renseignement vont exploiter, et elles ne peuvent pas les réaliser elles-mêmes. Elles ont besoin de la coopération volontaire ou involontaire de la Silicon Valley.

 

Mais quand les fuites de Snowden ont fait la une, beaucoup de cadres de la Silicon Valley ont laissé entendre qu’ils ne travaillaient pas sciemment ou volontairement pour le gouvernement, non ?

 

Il y a eu une bonne quantité de tromperies, après les révélations Edward Snowden. Ils ont affirmé : « Oh, d’accord, la NSA nous a fait faire toutes ces choses ! ». Mais pas vraiment, parce que la NSA, la CIA, et ces autres organisations de renseignement ont également été impliquées dans des versements de capitaux ou de subventions à diverses entreprises de la Silicon Valley pour faire lesdites choses.

 

Bien. Tout ceci soulève la question de savoir si la frontière entre le secteur public et le secteur privé a encore une signification, au moins en ce qui concerne l’état profond.

 

Il est désormais difficile de les différencier. Tous ces gars-là se livrent tout simplement à un tel jeu de chaises musicales que vous pouvez à peine distinguer les employés du gouvernement des travailleurs du secteur privé. Un bon pourcentage des gens assis à leur bureau en ce moment dans le Pentagone sont des entrepreneurs du secteur privé. Ils sont littéralement dans le Pentagone, dans le bâtiment de la NSA, dans toutes ces organisations. Ce sont essentiellement eux qui animent le spectacle, grâce à leurs connaissances techniques.

 

Snowden était lui-même un entrepreneur ?

 

Oui, il était un entrepreneur Booz Allen [3]. Comment est-ce qu’un entrepreneur Booz Allen – une personne jeune – a eu accès à toutes ces informations ? Ça n’avait sûrement pas beaucoup d’importance pour le général Keith Alexander, qui était le directeur de la NSA à l’époque. Comment ose-t-il dire pis que pendre de Snowden ? C’est lui le responsable qui a donné les autorisations et qui a permis ce genre d’accès à des entrepreneurs de bas niveau. Et maintenant encore, il travaille dans une boutique d’entreprise de cyber-sécurité à Wall Street et se fait un tas d’argent.

 

Les personnes qui travaillent dans l’état profond ont-elles en commun une idéologie ou une histoire qu’ils se racontent les uns aux autres, quelque chose qui justifie leur comportement ou explique pourquoi leurs interventions dans le processus démocratique sont « nécessaires » ?

 

Je pense qu’ils possèdent une idéologie qui ne dit pas son nom. Ils affirment que ce n’est pas une idéologie, que c’est tout simplement leur expertise technocratique qui vous permet de bénéficier de leurs connaissances. Cependant, leurs connaissances sont toujours basées sur une vision néoconservatrice de la politique étrangère, et en politique intérieure, elles imposent le néo-libéralisme.

 

 

Sur le plan personnel, c’est une sorte de « Eh bien, nous faisons simplement du mieux que nous pouvons » ou « Si seulement tout le monde comprenait combien il est difficile de décider s’il faut torturer le sujet A ou le sujet B lorsque vous êtes dans la CIA » ou « Si seulement tout le monde comprenait combien il est difficile de décider de privatiser ceci ou cela. Vous ne mesurez vraiment pas à quel point ces choses sont difficiles pour nous ».

 

Ils se comportent comme des martyrs stoïques quand vous leur demandez pourquoi réellement ils font ces choses.

 

Pensez-vous que le sens du martyre explique le problème des chaises musicales ? J’imagine plutôt quelque chose du genre de ces personnes se disant « Eh bien, je me suis sacrifié pour mon pays ; alors maintenant je mérite d’encaisser ».

 

Je suis sûr que tous s’acculturent à cette vision des choses. Et quand l’argent est là, vous ne voulez pas le laisser traîner sur la table. Ils ne le font certainement pas. Et comme nos lois contre ce genre de comportement sont inexistantes, ou peuvent être contournées, alors pourquoi ne pas prendre l’argent ?

 

Une fois, j’ai raconté une blague à un ami : je lui ai dit que le Président Obama était à l’état profond ce que l’attaché de presse est au Président. Étais-je plus proche de la vérité que je ne l’avais imaginé ? Ou étais-je allé trop loin ?

 

Je ne le crois pas. Obama était un type qui était aussi extrêmement cultivé. Vous pouviez déjà le constater lors de la Convention Démocrate en 2004. Il devait commencer à faire de l’obstruction parlementaire contre l’Amendement FISA [4] concernant la collusion illégale des télécommunications avec les agences de renseignement, mais au cours de l’année 2008 il a décidé qu’il allait le faire voter. Et ce fut juste à cette époque que quelqu’un le mit en contact avec John Brennan, l’actuel directeur de la CIA, qui allait être son tuteur sur tout ce qu’il faut savoir pour être président du point de vue de la sécurité nationale.

 

Cela ne suggère pas une grande indépendance de la part d’Obama ?

 

Ce type est, dans une certaine mesure, contrôlé. Cela ne signifie pas qu’il ne soit pas bon orateur, ou brillant, ou qu’il ne comprenne pas ce qui se passe ; il est évidemment meilleur, à tous égards, que son prédécesseur. Mais Obama, ou tout autre président, dispose d’une liberté d’action très limitée sur les grandes questions de la finance internationale et de la sécurité nationale. Il est surveillé de très près sur ces problèmes là. Alors, il devient une sorte de porte-parole.

 

Juste hypothétiquement, que pensez-vous qui se passerait s’il essayait de repousser les limites et de rejeter publiquement un élément fondamental de l’état profond ?

 

 

 

Je ne pense pas que nous sachions vraiment ce qui se passerait, parce que les incitations pour ces personnes sont très soigneusement proportionnées avec ce qu’ils « censés » faire. Obama a déjà donné des dîners à la Maison Blanche avec de très riches contributeurs durant lesquels fut évoquée la conception de son monument pharaonique, la Bibliothèque Présidentielle Obama (qui va nécessiter des milliards de financement). Cela montre déjà dans quelles limites il va devenir un voleur.

 

Et nous n’avons qu’à repenser à Clinton en route pour la fin de son mandat. Il a signé un projet de loi, qui a déréglementé le commerce des produits dérivés. Il a affirmé plus tard qu’on lui avait en quelque sorte forcé la main, et que de toute façon il aurait été écrit, et tout ça ; je ne le pense pas. Il a fini par être payé plus de 100 millions $ par la suite, principalement grâce au parrainage des grandes sociétés, pour faire des discours. C’était une sorte de récompense pour son action.

 

Compte tenu de l’omniprésence et de la continuité de l’état profond, est-il important de savoir si le républicain ou le démocrate remportera la course présidentielle plus tard cette année ? Ou si ce sera la même chose dans les deux cas ?

 

Cela importe dans une certaine mesure. Un voleur compétent est probablement préférable à une folle. Il existe des différences définissables entre Bush et Obama. Cependant, ces différences sont très limitées. Elles ne se situent plus entre les lignes des 40 yards, elles se situent entre les lignes des 48 yards [5].

 

Y a-t-il un scénario dans lequel l’influence et le pouvoir de l’état profond pourraient être réduits ou éliminés ? Ou le fait qu’il ait évolué en quelque sorte organiquement suggère-t-il que seul un événement vraiment révolutionnaire pourrait en venir à bout ?

 

L’état profond a créé énormément de contradictions dans ce pays. Vous avez cette monstrueuse inégalité entre les riches et les pauvres ; et vous avez cette guerre perpétuelle, même si nous braillons au sujet de la liberté. Nous subissons un état qui nous met sous surveillance, et nous discourons sur la liberté. Nous avons des contradictions internes. Qui sait ce que cela va déchaîner ? Tout pourrait s’effondrer comme en Union soviétique ; ou bien on pourrait dériver vers un fascisme sous camouflage populiste – du style de celui que Trump est en train de nous vendre.

 

Mike Lofgren

 

 

 

[1] Grand Old Party est le Grand vieux parti, le Parti Républicain.

 

[2] Salon : site de presse à l’origine de l’article, http://www.salon.com

 

[3] Booz Allen Hamilton Inc. est une grande société américaine de conseil en gestion d’entreprises basée à Tysons Corner, en Virginie, et à Washington DC, avec 80 autres bureaux à travers les États-Unis. Elle s’est plus ou moins spécialisée dans l’aide à la création de nouvelles entreprises et de start-up. Elle a un impressionnant portefeuille de clients côtés au second marché et même intégrant le Nasdaq.

 

[4] Le FISA Amendments Act of 2008 (FAA, FISAA ou Foreign Intelligence Surveillance Act of 1978 Amendments Act of 2008) est un amendement du Congrès des États-Unis d’Amérique de la loi Foreign Intelligence Surveillance Act de 1978 décrivant les procédures des surveillances physiques et électronique, ainsi que la collecte d’information sur des puissances étrangères soit directement, soit par l’échange d’informations avec d’autres puissances étrangères.

 

[5] Allusion au football américain : entre les lignes tracées des 40 yards, comptés à partir des lignes de but, il y a 20 yards, soit 18 mètres. Il n’y a plus que 4 yards, soit 3,6 mètres entre celles virtuelles des 48 yards, la ligne centrale du terrain étant celle des 50 yards.

 

[6] Projet Manhattan est le nom de code du projet de recherche qui produisit la première bombe atomique durant la Seconde Guerre mondiale.

 

 

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