LES ENQUÊTES DU COMMISSAIRE KALISKI

LES ENQUÊTES DU COMMISSAIRE KALISKI

(Roman policier)

Auteur :

Algarath


PREMIÈRE PARTIE

 

DES LINGOTS À GOGO

 

  1.  J’étais dans le bureau du Pacha, le commissaire divisionnaire Crémani qui m’avait convoqué, ou plus précisément qui avait exprimé le désir de me voir. Le vieux et moi nous étions toujours bien entendu, car il y a entre lui et moi ce rapport particulier de confiance qui existe entre ceux qui ont depuis longtemps des relations éprouvées qui se sont mué en respect mutuel.

— Jean, comment ça va depuis l’affaire Juliet ? me dit-il avec un air affable, en m’accueillant debout près de la porte de son bureau. Je suis heureux que vous soyez sorti de l’hôpital, et surtout que tout cela se termine bien.

— Ça va bien patron. Je suis remis de mes coups, lui répondis-je.

— Bon, vous êtes solide, un autre que vous serait resté bien plus longtemps à l’hôpital, me dit-il en s’asseyant. Votre service a tourné dans de bonnes conditions quand vous étiez absent. Bravo, vous l’avez bien organisé, me complimente-t-il.

— Oui patron. Foculini est un bon adjoint, avec de l’expérience, et ma nouvelle assistante, l’inspectrice Laura Verdier se débrouille déjà très bien.

— Je sais. Elle est brillante. Sortie major de l’école de police. Et puis c’est une jolie fille, ça n’aura pas échappé à un homme tel que vous, me dit-il avec un air de pince-sans-rire, en me balançant cette vanne sournoise l’air de rien. Il ne lui manque que l’expérience et de ce côté-là je suis tranquille, elle va l’acquérir dans votre équipe.

J’avais enquêté dans une affaire où une veuve avait fait assassiner son mari pour toucher l’héritage et je m’étais fait salement castagner par une dizaine de cocos qui s’y étaient pris en traître, payés par la veuve pour me mettre hors d’état de lui nuire.

J’en avais allongé la moitié, mais je m’étais pris un coup de batte de baseball sur le crâne.

Du coup, j’étais resté deux jours à l’hosto pour y être soigné et j’avais passé la fin de la semaine en convalescence, sous observation, pour en sortir la veille et reprendre mon service à la PJ.

J’avais retrouvé deux de mes adjoints, André Foculini et Laura Verdier, qui avaient fait du bon boulot sur les affaires courantes en m’attendant. Mon troisième adjoint, Maurice Grelot dit « La greluche », était parti en congés annuels, comme les trois quarts des Français, pour se prélasser sur une plage surpeuplée, bouffer des trucs infects payés trois fois le prix et se faire piquer par les moustiques dans un camping où les douches sont aussi difficiles d’accès que les toilettes.

Le Pacha, toujours au courant de tout comme il se doit, avait appris ma sortie de l’hôpital et avait voulu m’accueillir, ce que j’appréciais.

— Un long week-end commence demain, avec le pont traditionnel, commence à me dire le Pacha, comme si je n’étais pas au courant. Allez vous reposer quelques jours, Jean, la maison vous doit bien ça m’annonce-t-il gentiment. En plus je sais que ça fait bien longtemps que vous rognez sur vos congés pour les besoins du service.

— Merci patron, je lui réponds avec un ton chaleureux et courtois qui lui montre que j’apprécie sa sollicitude à mon égard.

J’avais une semaine devant moi à ne rien faire, et je comptais en profiter. Je convoquais les membres de mon équipe dans mon bureau, en actionnant l’interphone.

— Laura, Focu, venez me voir dans mon bureau, on va faire un point rapide.

— Ok Kal. Laura et moi on arrive.

Mes deux adjoints pénétrèrent dans mon bureau en même temps.

André Foculini était un flic de cinquante ans, un ancien légionnaire qui était mon adjoint depuis que je faisais partie de la grande maison.

Ce n’était pas le plus élégant et il ressemblait à un péquenot tout droit sorti de sa cambrousse, tant par sa dégaine débraillée que par sa façon de parler mais, comme flic, il n’avait pas son pareil. Solide comme un roc et un véritable ami, bourru mais le cœur sur la main.

Laura était la nièce du Pacha, mais il ne lui avait pas fait de cadeau en la mettant dans mon équipe. Il savait qu’elle se prendrait des coups et qu’il n’y aurait pas de favoritisme. C’était une jolie blonde avec beaucoup de classe, racée, et elle habitait Neuilly, comme il se doit dans le monde de la grande bourgeoisie. Elle était mignonne à croquer, mais elle était une chasse tout ce qui a de plus gardée.

Il est clair qu’il n’est pas souhaitable d’avoir des relations intimes avec ses collègues, surtout dans la police et en plus avec la nièce du patron ! J’avais déjà assez mauvaise réputation de ce côté-là, pour être sorti avec quelques-unes des plus belles stagiaires du service. Elles n’étaient que de passage, aussi n’avais-je aucune réticence à en profiter, surtout qu’en général, c’était elles qui proposaient.

— Bon. Vous allez encore être débarrassés de moi pour quelque temps. Le Pacha m’a donné congé, leur annonçais-je sans vraiment les surprendre. Je compte aller faire un tour dans le Nord. C’est calme ici, en ce moment. Toi Focu, tu travailles sur quoi ?

— L’assassinat de la vieille de la rue Croix des Petits Champs. Et j’peux t’dire que quand je tiendrais le saligaud qui y a foutu un sac de plastique pour l’étouffer j’vais y montrer l’effet qu’ça fait d’avoir une branlée par ma pomme. Y va cracher ses chicots l’enfoiré. Je vais lui dévisser la tête à cette pourriture. Pour s’attaquer à des petites vieilles sans défense et les envoyer ad patres faut être un animal et moi, j’sais quoi t’y faire aux z’animals.

— Tu as des pistes ?

— Oui, j’file le train à une petite merde de revendeur de coke qui s’est fait piquer son stock et qui doit rembourser à son fournisseur. Y s’referait sur le dos des petites vieilles que ça n’m’étonnerait pas, mais je vais le serrer avant qu’y fasse un pot de rhum.

— Un pot de rhum ? Que veux-tu dire ?

— Ben, un massacre, quoi !

— Ok ! Tu veux dire un pogrom, je lui précise machinalement en hochant du chef.

— C’est la même chose quoi !

— Oui. Bon ! Et toi Laura ?

— Je suis sur le braquage de la Banque de la rue Lepic. Routine, j’interroge les témoins, me répond-elle de la voix assurée des femmes qui font un métier d’homme sans être en rien moins efficace mais avec du charme, ce qui rend les choses bien plus agréables.

— Excellent ! Et bien mes braves, je vois que vous allez encore vous débrouiller sans moi et, sur ce, je vous quitte. Rendez-vous dans dix jours. À moi la belle vie ! ne pouvais-je m’empêcher de leur dire, l’air du type soulagé de pouvoir enfin se reposer après une épreuve particulièrement difficile.

Sur ce, j’avais rangé mon bureau, plié mes gaules, fait mes valises, et j’étais monté dans le Nord, où j’étais né quarante ans plus tôt. J’y étais arrivé en fin de matinée, et j’étais allé déposer mes affaires à l’hôtel Carlton à Lille, situé en plein centre.

Je tiens à ma petite tranquillité et je veux toujours disposer d’un baisodrome, au cas où, et je dois dire que les occasions sont quasiment systématiques, vu que j’aime jouir des plaisirs de la vie. Je suis célibataire, mes chéries, et je n’ai de comptes à rendre à personne.

 

*

*    *

 

J’allais casser la graine chez ma frangine. Nous avions toujours eu de bons rapports et nous prenions toujours le même plaisir de nous revoir.

— Tu sais Jean, tu as l’air quand même un peu fatigué, me dit-elle comme une sœur aînée qui croit encore qu’elle me dorlote, comme quand j’étais langé et à la merci de son affection dévorante.

— Oh ! Je vais bien, lui dis-je pour la rassurer. Une dizaine de jours de repos et je me sentirai au top de ma forme.

— Quel est ton programme ? Tu as préparé quelque chose ?

— Eh bien pas vraiment. Je vais le faire à l’intuition. D’abord je me suis installé à l’hôtel, à Lille. Toi tu as ton mec qui vient te visiter et je ne veux pas vous déranger, lui dis-je.

Je savais que son patron, avec qui elle avait travaillé pendant plus de trente ans, réalisait depuis peu son vieux fantasme de se taper sa collaboratrice, maintenant qu’ils étaient en retraite tous les deux et que lui était veuf. Vous me direz qu’il s’était retenu pendant plus d’un quart de siècle, et une rare patience comme ça méritait qu’il touche enfin le pompon.

— En plus, continuais-je, tu sais que j’aime bien mon intimité et je préfère être sur place à Lille, au centre ville. Je viendrai te chercher, on ira à Bruges manger des moules ; ça nous rappellera le bon vieux temps avec papa et maman. Et je compte bien que tu me fasses des ponchkis.

J’adorais manger cette spécialité polonaise, des gâteaux en boule farcis avec de la confiture.

— D’accord frérot. Tu vas aller voir tes amis aussi, je suppose ?

— Oui, je vais en profiter, et j’aurais peut-être l’occasion de parler le chtimi, le patois du Nord. C’est lundi. Ce soir j’irai faire un petit tour au club de judo, j’y avais pas mal d’amis dans le temps. Et je vais peut-être m’entraîner, ça va me décrasser après mon séjour à l’hosto.

Ça faisait quelques années que je n’étais pas revenu ici, et pourtant mes parents y étaient enterrés tous les deux. J’étais venu me ressourcer, et visiter ce qui me restait de famille et des amis. Croyez-moi, il n’y a rien de tel pour remettre les idées en place.

 

*

*    *

 

Le premier soir où j’étais arrivé dans la ville qui m’avait vu naître et où j’avais passé une partie de ma vie de jeune homme, je me rendis donc au club de judo, après avoir passé l’après midi chez ma frangine. Je n’étais pas retourné dans ce club depuis presque vingt ans.

Les gars étaient au vestiaire en train de mettre leurs kimonos. Il n’a que les cons qui appellent ça des judogis, comme la Fédération Française de Judo et de Disciplines Associées le recommande. Tous les judokas disent kimono, ou kim.

Le prof était debout derrière son bureau, situé dans la salle d’entraînement, devant le tatami, le tapis de judo. Je le reconnus, c’était Maxime Lefranc, avec qui j’avais passé mes grades il y a bien longtemps. Il m’avait vu venir de loin sans me reconnaître et m’adressa la parole, sans trop me regarder, les yeux dans ses papiers :

— Bonsoir. C’est pour une inscription ? Si vous n’avez jamais fait de judo, à votre âge, on ira en douceur pour éviter de vous casser tout de suite.

— Non ce n’est pas pour m’inscrire, c’est pour dire bonjour aux copains. Salut Maxime !

À ce moment-là, il leva les yeux vers moi et me reconnut :

— Jean ! Jean Kaliski. Eh bien mon vieux, moi qui t’avais pris pour un débutant. Je sais que tu es commissaire maintenant, à la PJ de Paris. Tu es une figure locale ici. On se souvient de toi, surtout les plus belles nanas. Tu pratiques encore ?

— Oui, une ou deux fois par semaine. Je vais au centre national.

— Tu as passé ta 4eDan ? me demanda-t-il, alors que je constatais que lui était resté 2è Dan vu les deux barrettes cousues sur l’extrémité de sa ceinture noire toute délavée.

— Pas eu le temps ! lui répondis-je laconiquement. Tu sais dans la police, on court à droite et à gauche et l’on ne sait jamais le jour même où l’on sera le lendemain.

— Tu sais que ça me ferait plaisir si tu t’entraînais avec moi ce soir, en souvenir du bon vieux temps. Et puis, tu sais, on a une quinzaine de ceintures noires. Tu ne seras pas à la fête, me dit-il avec un petit sourire en coin.

— Ok, mais je n’ai pas d’équipement.

— Attends, j’ai plusieurs kimonos de rab et je dois avoir ta taille.

J’allais m’habiller dans le vestiaire, en emportant le kimono de toile épaisse qu’il avait sorti d’une armoire.

Il n’y avait pas de ceinture noire pour me ceindre la taille et tenir les pans de ma veste de kimono, aussi j’en mis une blanche, de débutant, qui pendait à un crochet sur le mur.

Il y avait deux ou trois gars, des ceintures bleues, qui glandaient dans les vestiaires et me regardaient en rigolant, l’air goguenard. Je sentais qu’ils allaient me bizuter gentiment.

Les ceintures noires qui s’habillaient, eux, restaient silencieux et respectueux d’un moins gradé. C’est comme dans la vie, ce sont toujours les plus cons qui ouvrent leurs grandes gueules.

— Alors pépé, on veut se mettre au judo, avoir des sensations pour éblouir mamie ! me dit un des ceintures bleues, celui que j’avais jaugé le plus con lorsque j’avais remarqué leur manège. Comme quoi être flic permet des intuitions fulgurantes.

— Oui, j’espère que vous ne me ferez pas mal les gars. Je suis fragile. Merde ! Des ceintures bleues. Vous devez être forts les mecs ! dis-je avec la voix d’un nouveau qui ne cherche pas d’histoire avec des anciens aguerris et cherche à s’attirer leurs bonnes grâces.

La séance de judo avait commencé par l’échauffement. Et puis Maxime, qui avait vu les trois ceintures bleues me mettre en boîte, leur demanda de m’inviter chacun à leur tour pour un randori souple.

— Tenez les ceintures bleues. Allez tester le nouveau pour voir ce qu’il vaut, leur dit-il un petit sourire aux lèvres.

Il s’exécutèrent avec empressement, ravis d’avoir une occasion de dérouiller un nouveau venu et d’avoir une victoire facile.

Je saluais le premier, qui vola une seconde plus tard sur Haraï Goshi à gauche. Le deuxième eut à peine le temps de dire ouf avant de subir O Soto Gari et le troisième tint deux secondes avant de s’envoler sur Uchi Mata.

J’avais fait gaffe de pas leur faire mal, et je les avait retenu dans leur chute, par la manche de leur kimono. J’y peux rien, j’suis comme ça ! Pas rancunier pour deux ronds. Et puis, quand on est un expert en sports de combat, on a du respect pour les plus faibles, et on sait doser ses coups, juste assez pour vaincre, mais pas plus.

Maxime me présenta, une fois que chacun eut regagné sa place au bord du tatami :

— Bon ! Les ceintures bleues, dit-il en se dirigeant au centre du tapis de judo. Une petite leçon, pas bien méchante, car votre adversaire s’est retenu, je peux vous l’assurer car je connais sa façon de combattre. Mais elle est méritée. En judo on ne se moque pas des moins gradés et des débutants. Alors ! Pour ceux qui auront eu la chance d’être là ce soir, je vous présente Jean Kaliski. Ceinture noire 3 ème Dan, ex champion d’Europe de judo militaire, et aussi, accessoirement, 2e Dan de Karaté et d’Aïkido et expert en ju-jitsu, dit-il de l’air respectueux d’un expert en présence d’un maître reconnu et admiré. Jean a été un des premiers Européens à faire des stages de longue durée au Japon, ajouta-t-il. Il y est resté deux ans pour parfaire son art. Il va s’entraîner avec nous ce soir, et nous faire profiter de ses connaissances. On va commencer par une démonstration en combat réel. Tiens Jean, va te mettre à genoux sur le bord du tatami, si tu veux.

Il désigna dix ceintures noires, dont la plupart étaient taillés comme des armoires à glace. Il faut dire que c’est le genre de gabarit qu’on trouve dans le Nord où beaucoup d’émigrés sont de races au physique athlétique comme les Polonais, et leur demanda de s’agenouiller face à moi de l’autre côté du tapis. Je dus me les prendre un par un, avec  moins de trente secondes entre chaque combat pour récupérer.

Je vous passe les détails vu que vous ne bitez rien en judo et que vous vous en foutez, en plus. Il n’y a que la fesse qui vous intéresse, et encore il y en a parmi vous qui ne s’intéressent à rien, sauf peut-être à jouer toute la journée sur leur ordinateur.

Bon, allez, je raconte quand même un peu, ce qui devrait faire plaisir aux vrais aficionados du judo. Mon mouvement spécial c’est Uchi Makikomi à gauche, un Uchi Mata en sutémi latéral, dont le principe est d’enrouler en tirant et c’est un mouvement sacrifice où l’on tombe tout en contrôlant la chute de l’adversaire.

J’envoyais au tapis ce soir-là la moitié des compétiteurs face à moi avec ce mouvement en marquant ippon, soit le point de la victoire. J’en étranglais deux autres, et le reste avait droit à Taï Otoshi, un mouvement de bras, ou à une combinaison de Ko Uchi Gari suivi d’un O Uchi Gari, deux mouvements de jambe très efficaces qui donnent l’impression aux béotiens qu’on tricote des guibolles alors que c’est une technique puissante.

J’étais pas mal essoufflé, mais j’avais gagné tous mes combats assez rapidement, ayant mis la pression pour les finir vite. Je savais que sans cela je n’aurais pas eu le souffle nécessaire pour tenir devant dix adversaires super entraînés et expérimentés, surtout après l’hosto.

Sitôt cette compétition éreintante terminée, je m’entraînais avec le reste des élèves, histoire de me reposer et de reprendre mon souffle, et il y avait deux nanas parmi eux.

Maxime, qui connaissait mon goût immodéré pour la gent féminine, me fit m’entraîner avec l’une d’entre elles, une jolie mignonne que j’avais repérée en arrivant.

Elle était admirative devant mon judo, et moi en admiration devant ses petits nibards et son petit cul. Je la pelotais pendant le Ne Waza, les mouvements au sol, et je humais avec délectation les odeurs de femelle qui s’échappaient de son petit corps en sueur.

Au sol, on a le temps de se parler et je ne m’en privais pas, ni elle non plus d’ailleurs.

Elle se laissait palper gentiment sans rien dire, et le sourire amusé qu’elle avait me fit comprendre qu’elle aimait ça. Elle s’appelait Adeline et elle était étudiante à la fac de Lille, en dernière année de lettres. Elle était passionnée par les sports de combat, et avait quand même réussi à passer fort honorablement sa ceinture noire. C’était évidemment une adversaire qui n’était pas à ma taille sur un tapis de judo, mais je suspectais qu’elle le serait dans un pieu.

Je lui avais filé rancard pour 21 heures. Vous me connaissez, ou si vous ne me connaissez pas ça ne va pas tarder ; je ne perds jamais de temps pour ce genre de truc, la vie est trop courte.

Je l’invitais à dîner en face de mon hôtel, rue de Paris à Lille, au Pot Beaujolais, et l’on s’était bien régalé avec les spécialités du patron, Lionel. Ça avait été ma cantine pendant longtemps quand j’étais venu en stage, il y a quelques années et, avec Lionel, on s’était toujours bien marré. Il avait une serveuse mignonne comme c’est pas permis, Jenny, pour qui j’avais toujours eu un faible. Je ne sais pas pourquoi on dit un faible d’ailleurs puisque moi, mon érection serait forte pour cette petite.

 

*

*    *

 

Adeline était venue me rejoindre au restau après être passée rapidement chez elle pour se faire une beauté, avait-elle dit, alors qu’elle n’en avait pas besoin. Elle était super canon dans son jeans et le petit chemisier en soie rouge qu’elle avait choisi pour l’occasion. Elle avait mis des souliers à talons haut. Des hauts talons et des jeans, ça m’inspire à tous les coups, une martingale gagnante avec un amoureux de la femme comme moi.

Je l’avais déjà trouvée très sexy lorsqu’elle avait fini l’entraînement, échevelée et couverte d’un peu de sueur qui perlait sur sa peau satinée et bronzée. Je l’aurais bien consommée sur place, aux vestiaires, mais ça aurait fait mauvais genre.

Assis au fond du troquet, on avait parlé un peu de littérature et beaucoup de judo, et puis je l’avais emmenée direct dans ma piaule, vu qu’elle n’attendait que cela.

Les jeunes de cet âge-là, t’as pas besoin de les déshabiller. Aussitôt entrée, elle se mit à poil comme si c’était naturel, tout en me demandant le secret pour enchaîner Ko Uchi Gari et Uchi Mata. Je lui répondis en matant le spectacle qu’elle m’offrait. Elle était super bien foutue et c’était une vraie blonde.

Elle était en mal d’affection, à voir comment elle me roulait des patins sur tout le corps. Et puisqu’elle m’avait demandé une démonstration, je lui fis une immobilisation que même Jigoro Kano, le fondateur du judo moderne, n’avait pas osé inventer.

Suivez-moi bien mes chéries, ça demande de l’attention et ça risque de vous émoustiller. C’est à vos risques et périls et c’est votre mec à côté de vous qui va en profiter, vu qu’il y a peu de chances que vous lui fassiez le coup de la migraine soudaine. Vous pouvez répéter les mouvements en faisant gaffe de ne pas vous faire mal et sans vous mélanger les pinceaux. On peut faire ça sur son lit, où couchés devant un feu de cheminée, au choix. Je l’ai même fait il y a bien longtemps dans ma bagnole, et c’est possible si le levier de vitesses est au volant. S’il est au plancher il y a des risques autant pour vous que pour la nana. Je ne vous préciserai pas lesquels, la vulgarité n’étant pas de mise ici.

La jolie Adeline était couchée de côté, sur son flanc droit, face à moi. J’enserrais sa taille de mon bras gauche, je mordillais son téton gauche avec mes dents, popaul était à l’intérieur bien évidemment, sinon ça aurait servi à quoi, et ma jambe droite bloquait les petites fesses d’Adeline en entourant son corps.  Ma main droite, libre, caressait le creux de ses reins, ce qui lui tirait des râles de chatte en chaleur.

Pour obtenir un point, ippon en japonais, il faut tenir une immobilisation pendant une minute. Nous, on avait tenu plus d’une demi-heure, sans être pourtant des surdoués. On n’avait pas changé de position, mais on n’était pas restés immobiles pour autant. Ça coulissait de tous les côtés et ça frottait de partout, comme la machine de Charlot dans « les temps modernes ». Ah ! Vous n’avez pas vu le film ? Vous devriez, c’est un chef d’œuvre.

On avait laissé aller notre imagination, sans idées préconçues et sans limites non plus. Et elle en avait aussi Adeline, croyez-moi, de l’imagination.

On avait quand même trouvé le moyen de pioncer quelques heures et au petit matin je lui avais fait une variante de Tate Shio Gatame, une immobilisation au sol où l’on s’allonge sur le corps de son adversaire. On se l’était fait à poil tous les deux sur le lit qui ressemblait à un champ de bataille après que la grand armée de Napoléon ait défait l’armée adverse, et j’avais un point d’encrage supplémentaire, je vous laisse deviner lequel.

Nous avions beaucoup aimé la nuit passée ensemble. Moi, bien évidemment, j’étais content de m’être tapé une jeune nana déjà très expérimentée aux jeux de l’amour, et elle aussi, à voir sa mine réjouie le lendemain matin.

Elle avait des petits yeux et en plus elle avait amélioré son judo, c’était tout bénéf. Le temps de se prendre un petit-déjeuner au restau de l’hôtel, et Adeline était repartie à ses chères études, et moi j’allais voir d’autres potes pour la journée, sans me presser. Normal, j’étais en congés.

Mais je n’aurais jamais dû coucher avec elle ce soir-là, ou un autre soir d’ailleurs vu que le résultat eut été le même.

Le surlendemain, je me chopais la chtouille, qu’elle m’avait lâchement refilée sans me prévenir.

Je m’en rendis compte comme tout un chacun, en faisant pipi et en ayant l’impression de pisser des lames de rasoir. J’avais le trou de pine tout rouge comme les lèvres de la Castafiore.

Comme quoi une ceinture noire ça ne protège pas des microbes.

Il fallait que je me fasse soigner, une bonne occase pour revoir mon vieux toubib, le docteur Gilland, que je n’avais pas revu depuis près de vingt ans. Je pris rendez-vous le matin même.

 

 

2.

 

 

Je me trouvais dans la salle d‘attente du toubib, en attendant mon tour comme tout le monde. Je n’aurais jamais dû troncher cette gonzesse, il y a trois jours en arrivant dans mon bled de naissance. Résultat, je m’étais chopé une maladie vénérienne et j‘attendais que le vieux docteur qui m’avait soigné dans ma jeunesse me reçoive pour me donner une ordonnance pour des antibiotiques.

J’avais garé ma caisse du mauvais côté de la rue, mais avec mon macaron de la police sur le pare-brise je ne risquais pas qu’une fliquette me colle une contredanse. Une contravention, à moi, le commissaire Kaliski ! Mon adjoint, l’inspecteur Foculini m’avait appelé sur mon portable, il y a une demi-heure à peine, alors que je garais ma bagnole devant l’immeuble chic où mon toubib avait son cabinet :

— Salut mon commissaire, me lança-t-il joyeusement. Où que t’es aujourd’hui ? Et quand est-ce que tu reviens ? Il y a du taf à la taule. Tu te reposes bien ?

— Inspecteur Foculini, lui rétorquai-je en faisant semblant d’être sérieux, il faudra apprendre à respecter la hiérarchie. Je vais chez mon toubib, pour une urgence sans gravité.

— Quoi ? T’es malade ? Tu te serais pas tapé une maladie vénérable des fois ?

— Tu veux dire vénérienne ? précisai-je. Si, justement mon père, j’ai la chaude pisse et tu sais, que ce soit pour une première communion ou pour une chaude pisse il y a toujours un cierge qui coule, comme disait un de mes bons amis. Je vais me faire soigner car j‘en ai marre de pisser des lames de rasoir.

— Ben, mon salaud ! Une chaude piste ! Qui c’est qui t’a plombé ? demanda-t-il, curieux comme à son habitude.

— Une nana  qui s’entraînait au club de judo où je suis allé. Je te raconterai en détail dans le cas où tu voudrais écrire une thèse là-dessus, ou rédiger mes mémoires. T’as une conversation passionnante Focu, mais je te rappelle plus tard ; je rentre dans la salle d‘attente et je déteste parler au téléphone dans un lieu public.

Sur ce, je fermais mon portable.

J’espère que vous partagez mon point de vue sur la question, sinon vous faites partie de ces individus sans-gêne qui font chier tout le monde en prenant leurs communications sur leur téléphone portable alors que vous êtes à côté d’eux. Pire, il y en a même qui passent leurs coups de fil comme ça, en public, sans se soucier des nuisances qu’ils occasionnent. Et en plus il y en a qui parlent fort, pour être sûrs que vous serez bien dérangés. Un manque d’éducation pareil, doublé d’un ego monstrueux, ça devrait être puni d’une bonne paire de baffes, histoire de commencer à éduquer ce genre de connards.

 

*

*   *

 

J’attendais mon tour en lisant un magazine et une bonne femme me regardait avec insistance depuis cinq bonnes minutes, l‘air de me connaître. C’était possible vu que j’avais passé toute mon enfance ici, dans ce patelin du Nord de la France. Elle avait dû lire dans mes yeux un signe d’encouragement, car elle m’adressa la parole :

— Jean ! Tu ne me reconnais pas ?

— Non. Attends ! Sylvie ? m’exclamai-je, avec l’air ravi de revoir quelqu’un avec plaisir, alors que je m’en contrefoutais allègrement, pour être franc avec vous.

— Oui, c’est moi, Sylvie Lécuyer, dit-elle d’un air triomphant.

À vrai dire le temps avait été féroce avec elle. Elle avait pris tellement de kilos qu’elle ne savait plus où les mettre et elle faisait facile dix ans de plus que son âge, ce qui expliquait que j‘avais eu du mal à la reconnaître.

Cette gonzesse avait été dans ma classe en secondaire et j‘en avais gardé un souvenir ému. On avait joué bien souvent au papa et à la maman, et on n’avait pas fait que simuler les scènes d‘amour, je vous le dis. À l’époque c’était une jolie fille qui adorait faire la brouette thaïlandaise et moi, je faisais le jardinier.

— Ah ! Je me disais bien. Sylvie, tu n’as pas trop changé, osais-je sans complexes.

— C’est gentil, toi non plus, rétorqua-t-elle aussi sec.

J’espérais qu’elle soit plus sincère que moi. Elle avait commencé à me raconter sa vie et je me forçais à l’écouter, en prenant l’air le moins emmerdé possible, quand le docteur vint ouvrir la porte et me fit signe d’entrer dans son cabinet.

Je me levais le cul de la chaise et je quittais Sylvie en lui faisant un petit signe de la main et en lui disant :

— Sylvie, je reviens dès que j‘ai fini avec le docteur. On pourra terminer cette conversation passionnante, dis-je pour illuminer les prochaines minutes de sa vie que je devinais terne et banale.

— D’accord, je t’attends, dit-elle avec l’air du cador que sa maîtresse attache à la sortie d’un magasin interdit aux chiens, et qui promet d’être sage en l’attendant.

J’entrais dans le cabinet du toubib. Le docteur Gilland, le médecin du quartier, était un érudit, mais un érudit poivrot. Enfin, dans les limites du raisonnable pour un homme qui pratiquait la médecine. À soixante ans passés, maigre et voûté, toujours vêtu du même vieux costume gris souris élimé, aux coudes rapiécés, il s’était mis à étudier l’Allemand et s’essayait parfois, assez maladroitement, à l’admirable langue de Goethe avec certains de ses clients. Pas avec moi car j’entravais que pouic à la langue teutonne.

Le bon docteur avait le teint cireux, les traits émaciés, et fumait sans arrêt. Le mégot informe qui restait de la combustion incomplète d’une cigarette enroulée dans du papier maïs jaunâtre pendait de ses lèvres épaisses, et il le rallumait sans arrêt. Parfois un peu de cendre grise tombait sur son bureau et il la balayait d’un revers nerveux de la main gauche.

Il avait le cheveu rare, et les quelques mèches qui lui restaient ne dissimulaient pas sa calvitie. On voyait à peine ses yeux derrière ses grosses lunettes aux montures d’écaille, dont les verres très épais ressemblaient à des culots de bouteille. De profondes rides formaient des sillons sur son visage, et les quelques poils rebelles qui s’y trouvaient échappaient régulièrement au rasoir. Ses doigts étaient jaunis par la nicotine. Bizarrement, ses ongles étaient soigneusement manucurés et ses mains étaient très belles, fines, aux doigts fuselés recouverts de quelques rares poils noirs. Des mains d’esthète, mais je n’ai jamais compris s’il en était un !

Il marmonnait plus qu’il ne parlait, d’une voix grave et chevrotante, en ouvrant à peine la bouche, ce qui dévoilait pourtant quelques chicots jaunis, et exhalait une âcre odeur de tabac froid.

J’étais fasciné, étant gamin, par sa façon tout à fait particulière de tenir son stylo quand il rédigeait une ordonnance, bien entendu illisible. Il écrivait en soufflant comme s’il avait des difficultés à respirer, et en tenant son pouce contre le stylo, entre l’index et le majeur. Il le replaçait ensuite dans un énorme encrier de bronze et de marbre gris, qui se trouvait sur un bureau empire en bois de cerisier, devant un fauteuil capitonné de cuir vert bronze, au revêtement usé par endroits.

Un gros dictionnaire Français Allemand trônait sur son bureau, auprès des seringues et des tubes de médicaments, à cheval sur des souches de carnets d’ordonnances. Des gravures anciennes représentant Ambroise Paré en train d’opérer ornaient les murs de son petit cabinet, encombré d’objets hétéroclites.

Le toubib n’avait pas changé. Un peu plus voûté seulement, et c’était toujours autant le bordel dans son burlingue :

— Alors Jean, qu’est-ce qui me vaut l’honneur, après toutes ces années ? me dit-il en me tendant la main tout en se grattant le cul de l’autre, vu qu’un toubib passe l’essentiel de son existence assis sur son fauteuil à écouter les misères de ses patients autant qu’à les soigner, et c’est pour cela que leurs sièges sont rembourrés autant que leurs portes monnaie grâce bien sûr au déficit de la sécu. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres.

— Rien de grave toubib. Je souffre d’une blennorragie, je pense, lui dis-je d’un air bien informé.

— Allez, montre-moi ça.

Je lui montrais l’objet en question et, tandis qu’il le manipulait, je ne pouvais m’empêcher de penser à sa fille Sonia. Une association d’idées sûrement, car elle m’avait aussi pas mal manipulé la précieuse partie de mon anatomie que son père examinait en ce moment même, dans un but évidemment fort différent.

Cette nana-là avait été l’amour de ma vie dans ma jeunesse. Elle avait de magnifiques seins en poire qui tenaient tout seul et le feu au cul, que j’éteignais souvent vu qu’elle avait été ma gonzesse attitrée pendant un bon bout de temps, ce qui m’avait permis de l’explorer dans les moindres recoins. Remarquez que c’était réciproque. Elle était d’une curiosité insatiable et mon corps n’avait plus de secrets pour elle non plus.

— Bon, rien de grave Jean, me rassura-t-il calmement en éteignant son mégot. Je vais te prescrire des antibiotiques et dans quelques jours tu seras guéri. Tous les symptômes seront disparus demain. Tiens, je vais te donner une boîte d’échantillons et prends d’ailleurs une pilule tout de suite, dit-il en me tendant un verre d’eau et une boîte de médicaments entamée.

— Merci Doc !

Sur ce, j’avais pris congé et j’étais revenu dans la salle d’attente pour finir ma discussion avec Sylvie, en sachant que je me ferais chier à l’écouter, mais j’avais la reconnaissance du bas-ventre. J’y peux rien, je suis comme ça !

Vous remarquerez, si vous êtes lucides et observateurs, que c’est incroyable ce que les gens peuvent être superficiels. Ils vous racontent leur vie, plate comme une limande, comme si c’était le plus beau roman d’amour et ils sont aussi étroits dans leurs têtes que serrés du cul.

Sylvie n’échappait pas à la règle. Sa conversation était d’une banalité désarmante et elle me débitait les détails de sa navrante existence comme si ça devait forcément m’intéresser :

— Alors j’ai divorcé pour la troisième fois et j’ai pris ma liberté, bien contente, m’annonça-t-elle l’air béat.

— Donc tu vis seule maintenant ? lui dis-je pour alimenter la conversation et faire le mec passionné par ce qu’elle me racontait avec emphase.

— Tout à fait, si ce n’est que j’ai un ami, l’ancien maire, Maurice Échevin, me confia-t-elle. J’habite chez lui les trois quarts du temps, vu qu’il y a deux salles de bain dans sa maison.

Je ne voyais vraiment pas le rapport mais, bon ! L’échange de confidences superficielles oblige à se taper ce genre de dialogue à la con.

— Je me souviens de lui, je suis allé au collège avec son fils, lui dis-je histoire de faire mine de rentrer dans son jeu.

— Oui, André, qui vit maintenant au Canada murmura-t-elle sur le ton de la confidence, comme si elle me dévoilait un secret soigneusement gardé.

— Ah ! Je ne savais pas. Il a émigré ou il est simple visiteur temporaire et sans statut ? m’enquis-je sans enthousiasme.

Je précise en passant que « m’enquis-je » est le passé simple du verbe s’enquérir, pour ceux d’entre vous qui seraient nuls en conjugaison. Et pour les autres tarés qui ne sauraient pas ce que « s’enquérir » veut dire, j’ajoute que j’aurais pu le remplacer par le verbe « demander ». J’ai trouvé que ça faisait plus classe de dire « s’enquérir ». Vous aurez la gentillesse de me laisser ce petit plaisir. Merci.

— Non, répondit-elle totalement hors sujet. Je ne pense pas qu’il ait une statue chez lui là-bas, me dit-elle d’un air ahuri, sans se forcer vu que c’était naturel chez elle et qu’elle avait ce don inné d’avoir l’air con vue de face, ce qui expliquait qu’on la baisait habituellement à genoux comme elle avait un pétard accueillant et que moi-même je n’avais jamais su me résigner, par pure charité chrétienne, à lui mettre un sac sur la tronche pendant l’activité du même nom. Ouf ! T’as vu la longueur de cette phrase ? Huit lignes d’un seul trait ! Du jamais vu, sauf peut-être chez les très grands romanciers. Un auteur capable de faire ça sans déjanter est digne de figurer dans le livre des records et d’entrer au Panthéon de la littérature classique, et si vous-mêmes avez suivi du début à la fin, c’est que vos neurones peuvent encore servir à autre chose qu’à vos insignifiantes activités intellectuelles habituelles.

Tu me diras je n’y suis jamais allée, je ne peux donc pas le savoir, conclut-elle. Si ça t’intéresse je demanderai à son père. Mais je pense effectivement qu’il a émigré, répondit-elle en ayant l’air pas plus assuré qu’autre chose. D’ailleurs son père est à Montréal depuis une dizaine de jours et il revient dans deux semaines. Du coup je suis seule, dit-elle en me regardant d’un air gourmand et sans aucune équivoque, la salive à la bouche et autre chose ailleurs.

Oh là ! Minute ! Je n’avais aucune envie de me taper cette nana-là. Elle ne m’inspirait plus du tout, et je fis mine de ne pas comprendre cet appel du pied. Sur une île déserte et à trois avec elle et Vendredi je crois que j’aurais fait une fameuse entorse à mes principes et que je me serai tapé mon compagnon d’infortune, bien que je ne sois pas de la jaquette. C’est dire si je n’avais vraiment pas envie que cette gonzesse.

On était là à se parler depuis une bonne demi-heure, avec Sylvie, et tandis qu’elle m’expliquait comment elle avait débarrassé son chien de ses puces, un fox à poil mou qui lui faisait au moins une diarrhée par semaine vu qu’il avait l’estomac fragile en plus de pisser sur la moquette, j’entendis un fracas d’enfer.

Ça venait du cabinet du docteur. Moi, dans ces situations-là, je réagis vite, car j’ai des réflexes rapides. Le fait d’avoir été nourri au sein jusque l’âge de deux ans et au Blédina ensuite n’était pas étranger à ça, et c’est ce que maman avait toujours prétendu de son vivant, en tous cas.

Je m’y précipitais. Le docteur Gilland était affalé sur son burlingue, l’air tout ce qui a de plus mort. Il avait la moitié de la tronche défigurée, sûrement par le lourd encrier qui gisait à terre, tout maculé de sang. Quelques-uns de ses cheveux y étaient restés collés.

Un grand blond, assez beau gosse et en jeans, était en train de fouiller une armoire et se retourna en me voyant entrer. Là mes amis (et mes amies aussi, je ne vois pas pourquoi je les exclurais du truc, je ne suis pas misogyne), là mes amis disais-je, le mec me décoche un coup de pied direct dans le bide, un « Mae Geri Ge Komi » pour ceux qui ont fait du karaté. Mais votre commissaire en a fait, lui aussi et pas qu’un peu, et je parais son coup avec « Morote Gedan Baraï », un balayage de l’avant-bras vers le bas. Ça vous la coupe hein, vous me voyiez déjà avec les castagnettes en purée ? Le mec est déséquilibré, il ne s’attendait pas à ça.

J’en profitais pour suivre en coup de pied direct en remontant, un « Mae Geri Ge Age », qu’il arrivait à parer avec une facilité déconcertante comme si j’avais fait semblant, ce qui n’était pas le cas. J’arrivais à le toucher avec un coup de pied en fouet au niveau de son abdomen, un « Mawashi Geri », et le mec fit un peu la gueule. Il avait compris que j’étais un adversaire à sa taille.

Mais ce gars-là savait se battre et avait de la ressource, et il me colla un coup de pied en fouet en plein derrière la nuque (j’ai dit la nuque, faudrait se laver les oreilles), un « ushiro mawashi » pas piqué des vers, le temps de m’étourdir cinq secondes et de se barrer en courant.

La porte d’entrée, au fond du couloir, était grande ouverte. Je courrais, juste pour apercevoir une BMW qui disparaissait au coin de la rue, sans que je puisse relever le numéro de la plaque d’immatriculation.

Je revenais au cabinet et je tâtais le pouls du docteur rapidement, mais il n’y avait plus rien à faire. J’appelais le commissariat du quartier. Le réceptionniste, à l’annonce de mon titre, me passa le commissaire.

— Allo, commissaire. Ici le commissaire Kaliski de la PJ de paris.

— Bonjour Kaliski. C’est Durand. Tu te souviens de moi ?

— Oui, Durand. On a été à l’école de police ensemble. Je suis sur ton territoire mon vieux, en congés quelques jours. Et là on vient de trucider le docteur Gilland, pratiquement sous mes yeux.

— Quoi ! T’as pu intervenir ?

— Non, trop tard. Mais le mec qui a fait le coup s’est barré dans une BMW blanche, une grosse cylindrée, du type 735 ou 745.

— Ok. Je lance une recherche et j’arrive, me lança Durand.

J’appelais Foculini. Je voulais aller jusqu’au bout de cette enquête que je m’appropriais d’office, et Foculini me serait précieux. Je prévoyais qu’il y aurait du suif :

— Allez Focu, radine. J’ai besoin de toi, dis-je à mon adjoint. Tu laisses tout en plan et tu prends le TGV demain matin. Je viendrai te chercher à la gare de Lille. On vient de défoncer la gueule à mon toubib, alors que j’étais à son cabinet. Un locataire de plus pour le frigo, conclus-je tristement, histoire de balancer une pensée profonde à un moment funeste où la précarité de la condition humaine se rappelait à moi.

— Ben mon pote ! T’as pu voir le mec qui a fait ça ? s’enquit Foculini.

— Que nib ! Il a filé à la vitesse d’un pet sur une toile cirée, sans demander son reste, lui répondis-je dans mon langage fleuri, qui exprime si bien les choses.

— Je t’appelle dès que je connais l’heure d’arrivée de mon train. Il a eu le temps de te soigner ton petit oiseau ?

— Merde Focu ! Magnes toi, on parlera de ça plus tard, lui dis-je un peu agacé.

C’est à cet instant précis que je tombais dans les pommes, après avoir eu l’impression de recevoir sur le crâne un parpaing aussi épais que le déficit de la Sécurité Sociale.

 

*

*    *

 

Je repris mes esprits alors qu’une charmante nana encore dans la trentaine me tamponnait le front avec un linge mouillé :

— Jean. J’ai eu peur que ça soit plus grave. Dieu merci tu as toujours le crâne solide, me susurra une voix angélique que je reconnus tout de suite.

— Sonia ? balbutiais-je, encore à moitié groggy.

J’avais reconnu les seins en poire de la fille de Gilland, qui pointaient à travers un chemisier blanc un peu transparent. Elle avait mis un soutif en dentelle, du style balconnet qui laissait voir sa gorge qui palpitait, et je lui aurais bien chanté une sérénade. Une sérénade sous un balconnet, ça vaut bien une sérénade sous un balcon, non ? Et c’est fait dans le même but, séduire une belle nana aux mensurations plus ou moins idéales qui, en général, n’attend que ça.

Elle était toujours aussi mignonne à croquer la Sonia, avec ses yeux de salope et sa bouche à sucer tout ce qui était en érection ou sur le point de l’être. Elle était accroupie près de moi et sa jupe était remontée. Je voyais sa petite culotte blanche au loin, au bout de ses jambes si longues qui menaient tout là-haut, jusqu’au paradis. Encore dans les vaps mais ragaillardi par le spectacle, je lui dis :

— Je crois que je me suis fait surprendre. Il devait être caché derrière le paravent de ton père.

— Oui. Papa est mort. C’est horrible ! dit-elle, l’air très affecté.

— Ne restons pas là, Sonia. J’ai appelé du renfort et la police locale ne va pas tarder à arriver, ainsi que les gars du labo. Ça va grouiller de monde ici dans les heures qui viennent.

Sonia m’emmena vers l’appartement de son père, au deuxième. Elle avait l’air salement secouée. Normal, elle venait de perdre son dabe !

Elle m’offrit un verre et je m’enfonçais le derche dans un fauteuil confortable, en appuyant ma tête sur le coussin rembourré qu’elle avait gentiment glissé sous mon cou, en me frôlant les cheveux au passage. Elle n’avait pas changé.

Ayant repris du poil de la bête, je commençai à l’interroger, une sale habitude qu’ont les flics mais qui leur permet tout de même de faire avancer leurs enquêtes. La question est l’outil indispensable des vendeurs et des flics, autant que des nanas qui cherchent un mari pour leur mettre le grappin dessus et qui ne veulent pas choisir le mauvais numéro en se faisant débiter des salades.

— Je suis heureux de te revoir Sonia. Évidemment, les circonstances ne sont pas idéales. Tu as une idée de la raison pour laquelle on a tué ton père ? Pour le voler tu crois ? lui demandais-je.

— Mais non ! Tout l’argent est à la banque et les objets de valeur sont ici, à l’appartement.

— Tu lui connaissais des ennemis, à ton père ?

— Mais non ! Papa était un médecin de quartier qui a dévoué sa vie entière à aider les autres.

— C’est vrai. C’était un homme d’une rare humanité, reconnus-je.

— Oui, et il me manque déjà, tu sais, me dit-elle avec des larmes dans ses jolis yeux, qu’elle avait en amande et très verts.

— Tu travailles ?

— Oui je suis prof de russe à Lille. J’ai fait langues orientales après mon bac, quand tu es parti à l’armée  et plus tard pour deux ans au Japon pour tes stages d’arts martiaux. Tu sais, j’ai assez pleuré, je m’étais fait des idées, figure-toi.

J’évitais de me laisser entraîner sur ce terrain glissant. Le passé est le passé et ça ne sert à rien de s’attendrir dessus.

— Mariée ?

— Séparée depuis deux ans, d’un con. Tu veux un autre verre ?

— Ok. Ces émotions m’ont secoué. J’aimais beaucoup ton père.

Le temps de le boire et je repartais au cabinet, car la police locale venait d’arriver, ainsi que les gens de la police scientifique qui allaient se livrer à leurs prélèvements et prendre des photos.

Je revis avec plaisir Durand, avec qui on avait tiré des bonnes bourres à l’école de police.

— Kal, j’aurais préféré qu’on se fasse une virée comme au bon vieux temps au lieu de se retrouver auprès d’un macchab.

— Oui, moi aussi figures-toi.

— Racontes-moi comment c’est arrivé, veux-tu.

Je lui racontais ce qui s’était passé vu que j’étais le principal acteur et témoin, en dehors du toubib bien sûr qui, lui, y était malheureusement resté. C’est sûr qu’il avait vu son assassin mais il ne pouvait plus le dénoncer, ni d’ailleurs nous dire la raison pour laquelle on l’avait éliminé.

Je rentrais me coucher illico à l’hôtel, après avoir affranchi Durand. J’étais crevé et j’avais encore mal au crâne des deux coups que j’avais pris sur la tronche. J’avais connu des convalescences plus tranquilles.

 

 

3.

 

 

Le lendemain matin, j’étais frais et dispo, reposé par une bonne nuit de sommeil. Il y a un truc pour récupérer, pour ceux qui n’ont pas encore compris ça. Si tu es fatigué tu dors, et après ça tu te sens prêt à renverser des montagnes.

J’étais allé chercher mon adjoint à son arrivée à la gare de Lille. J’y étais arrivé à l’avance, le temps d’aller boire une bière dans un des nombreux troquets qui entouraient le bâtiment de la gare. J’y allais souvent à l’époque avec des copains, pour manger des moules frites et jouer au billard électrique.

J’attendais sur le quai et je vis Foculini descendre du train. Il aida une rombière, qui devait avoir facile pas loin de quatre-vingts balais et qui pesait au-delà du quintal, à descendre les marches du wagon. J’observais, un peu en retrait.

— Ok Madame, allez-y gaiement, j’vous tiens par les chasses, z’avez aucun risque de vous casser l’col du fémur ou z’autre chose que vous z’auriez encore besoin.

— Merci cher Monsieur, vous êtes un amour, lui susurra la vioque, en prenant des airs de pucelle séduite par le fait qu’on s’intéresse à elle avec un tel empressement.

— Mais tout l’honneur est pour ma pomme, princesse, rétorqua derechef son chevalier servant. Les nanas girondes comme vous méritent qu’on s’casse le cul pour s’occuper du leur. Et l’votre, sauf vot’ respect, y’é pas piqué des hannetons. Z’avez dû en faire souffrir vous, des z’hommes.

— Grand fou ! Arrêtez avec vos boniments.

— En tout cas on s’recontac ma mignonne, poursuivit Focu, en dragueur accompli. J’su à Lille pour les jours qui viennent. On aura sûrement l’occasion de continuer ce qu’on a fait dans ce wagon, j’en ai encore des frissons dans l’calcif.

Focu était toujours prêt à aider son prochain. Il avait le cœur sur la main. Un mec généreux et franc du collier comme je les aime, pas un tordu comme il y en a beaucoup.

Un couple bon chic bon genre était descendu du même wagon juste après et le mec s’adressa à Foculini, l’air pas content de quelqu’un qui a dû subir quelque chose qui l’avait gêné et très irrité :

— Vous auriez pu aller faire vos cochonneries ailleurs. Franchement ! Dans un wagon de la SNCF, se bécoter avec une femme qui aurait pu être votre mère. Quand je dis bécoter d’ailleurs ! Et toutes ces histoires répugnantes… dit-il avec une moue expressive et en fronçant du nez pour montrer son extrême réprobation.

— Y’a pas d’endroits plus con qu’les autres si vous voulez le savoir, et si vous n’aimez pas ça n’en dégoûtez pas les autres, quoi merde, lui lança Focu. Si z’avez aut’ chose à faire, messieurs dames, j’vous retiens pas ! La mayonnaise commence à me monter au nez, prévint-il histoire de montrer que l’autre commençait à lui casser les glaouis.

Le couple avait sûrement autre chose à faire puisqu’ils s’éloignèrent.

C’est dingue ce que les gens croient avoir des choses à faire, du matin au soir et y compris les week-ends. Ils croient aussi que ce qu’eux ont à faire est incomparablement plus important que ce que vous avez à faire, une autre manifestation flagrante de leur ego démesuré.

Foculini me remarqua et fit les quelques pas pour venir à ma rencontre.

— Ah Kal ! J’su content de te voir, me dit-il avec une évidente sincérité.

— T’as fait bon voyage ?

— Oui Kal, je me su’ pas emmerdé. La vieille que j’ai aidé à descendre était mère maquerelle dans le temps et elle m’a raconté des souvenirs croquignolets. Tu peux pas savoir c’qui s’passe dans un bordel.

Si justement, je me doutais ! Vu l’insondable profondeur des mystères de la nature humaine j’imaginais sans peine le plaisir que mon adjoint avait pris à écouter des souvenirs de putes. Ces nanas sont en contact direct avec la misère affective des mecs qui viennent les voir pour s’épancher autant que pour se dégorger le poireau, et être mère maquerelle est un merveilleux poste d’observation pour mieux connaître ses contemporains. Je m’étonne d’ailleurs que pas un seul étudiant en psychanalyse n’ait écrit une thèse après avoir interviewé ces dames. Ça vaudrait son pesant de cacahuètes, et serait sûrement plus instructif que de lire leurs travaux habituels, insipides et pompeux.

— J’ai son numéro à cette mignonne, me confia Focu d’un air triomphant. J’compte bien me la faire jusqu’au bout, j’l’ai allumé un max, mais j’ai pas pu l’éteindre, tu sais dans un train…Une nana avec son expérience, elle va sûrement me faire découvrir une position que j’connais pas z’encore, dit-il d’un air rêveur.

On était allé à l’hôtel à pied, vu qu’il se trouvait à moins de dix minutes de la gare.

Le temps que Foculini prenne possession de sa piaule et on se retrouvait tous les deux au Pot beaujolais :

— Kal, comment que tu vas faire pour résoudre ce merdier ?

— On va commencer par aller jeter un coup d’œil au cabinet du docteur. Quelque chose me dit que l’assassin cherchait un truc qui se trouve peut-être encore là-bas.

— Ah oui ? Quoi ?

— Quoi quoi ?

— Ben, c’est comment tu sais ça ?

— Le flair mon vieux ! Ce brave vieux flair, ami de la volaille, qui nous a fait résoudre plus d’affaires que tous les moyens électroniques en usage dans la police.

— T’as raison vieux pote, l’flair y’a qu’ça, admit-il. Puis, passant à autre chose : Dis Kal, je viens de jeter un œil sur la carte de ce restau. J’vais me payer une tête de veau pour commencer, en entrée, avec quelques pots de Régnié. Pis j’ai vu qui z’ont du p’tit salé aux lentilles. J’peux par rater ça, j’vais m’en prendre un z’aussi, dit-il en salivant.

— Vas-y vieux, tu vas te régaler. Le patron ne pleure pas les portions. Tu vas t’en mettre plein la panse.

— Tant mieux, j’ai vraiment les crocs. J’ai bouffé que quat’ sandwichs dans le train, me dit-il comme s’il sortait d’une longue période de disette imposée.

— On mange en vitesse Focu, je te préviens. Je veux qu’on aille ce soir au cabinet du docteur, toi et moi. On va aller farfouiller dans son burlingue et je te demande de mettre tous tes sens en éveil.

J’appelais Sonia pour qu’elle nous ouvre la porte du cabinet. Elle insista pour nous accompagner, à mon grand étonnement.

— Ouvre nous simplement Sonia. On va jeter un coup d’œil. Toi tu n’auras rien à faire et tu devrais te reposer, après le choc causé par la mort de ton père.

— Non, justement. Je ne veux pas être seule. Un peu d’action me fera du bien, nous dit-elle d’une toute petite voix.

— Bon, comme tu veux, admis-je, conciliant. On sera là d’ici moins d’une demi-heure.

 

*

*    *

 

Sitôt arrivés, on se mit à l’ouvrage comme deux flics qui ont plus de vingt ans d’expérience.

Foculini examinait soigneusement chaque recoin du cabinet du docteur, pendant que j’étais avec Sonia et que nous étions debout derrière le bureau. Bon flic, il faisait gaffe de ne rien déranger. Il s’était mis à genou et ensuite à quatre pattes pour regarder sous la bibliothèque de style Napoléon. Focu avait un pétard qui aurait pu servir de piste d’atterrissage à une escouade d’avions de chasse.

Il sembla découvrir quelque chose sous la bibliothèque et se redressa tout heureux et d’un air triomphant, en tenant à la main un morceau de papier jauni, glissé dans une pochette en plastique transparent sur lequel pendouillaient encore quelques agrafes qu’il avait arrachées.

— Kal, regarde ce que j’ai trouvé ! C’était collé sur le fond du meuble. Ces cons du labo ne l’ont pas vu.

En se remettant debout, l’inspecteur Foculini laissa malencontreusement échapper un bruit immonde et en rafales d’une partie de son anatomie qui en avait vu d’autres et qui n’en était pas non plus à son coup d’essai, je pouvais malheureusement en témoigner.

Sonia n’en crut pas ses oreilles dans un premier temps, et ses narines dans un deuxième, immédiatement après. Elle me jeta un regard incrédule et mit deux doigts sur son petit nez retroussé, dans une vaine tentative de faire barrage aux effluves nauséabonds qui emplissaient la pièce. Moi j’avais l’habitude, avec Focu, de ce genre d’avatar.

Nullement gêné, mon valeureux adjoint s’approcha de moi pour me refiler le papelard.

— Tiens, mon commissaire bien aimé !

— Merci Focu ! Mais va plutôt voir là-bas mon vieux, et ouvre la fenêtre pour aérer. Ce n’est pas pour la vue… Lui dis-je en prenant soin de ne pas l’offenser.

— Je sais, c’est pour l’odeur. Pas ma faute, Kal ! Ma femme m’a fait un cassoulet hier soir, et j’en ai bouffé ce matin au petit-déjeuner. Y’en restait trop tu comprends, j’ai pas voulu que ce soit mon bof’ qui se le morfale. Et en plus avec les lentilles du p’tit salé y’a trop de pression tu comprends.

Je regardais le morceau de papier jauni. Il y avait deux séries de numéros, sur deux lignes, et le nom d’une banque suisse de Genève. Rien d’autre. La première ligne comportait les chiffres suivants : Z5/5//7///1///1/9, et la deuxième ///66/////669///.

Je mis le papier dans un plastique, avec un numéro d’indice pour l’enquête, et le plaçais dans la poche intérieure de mon veston. J’avais l’intention de mettre cette pièce à conviction demain, dans le dossier.

Sonia me regardait avec un air un peu trouble, le même air que je lui connaissais quand une bite appétissante draguait dans les parages.

— Jean, tu restes, j’ai de quoi dîner ?

— Oui, si tu veux. On se reparlera du bon vieux temps, lui mentis-je effrontément, en sachant que le programme serait fort différent et bien plus excitant. Toi Focu, rentre à l’hôtel et soupe sans moi, si tu as encore faim. Rendez-vous demain au petit-déjeuner, à 7 heures.

— Ok, je vais me payer une choucroute. J’ai vu qui z’en avaient au menu de ce soir. Et puis après une tête de veau, si tu me signes ma note de frais. On fera comme si on avait bouffé ensemble, hein Kal ?

J’acquiesçais, ce que je fais parfaitement quand je n’ai pas envie de dire non.

Sonia et moi étions montés à l’appartement et je n’avais pas eu le temps de dire ouf qu’elle me roulait une gamelle avec toute la fougue qu’elle avait accumulée depuis vingt ans qu’on ne s’était pas vus. J’arrivais quand même à récupérer ma langue juste à temps, alors qu’elle déboutonnait déjà mon futal avec ses petites mains expertes.

Les antibiotiques avaient fait des miracles depuis la veille, et popaul était plus vaillant que jamais. Sonia refit les mêmes gestes que son père, sans que ça ait sur moi les mêmes effets. Je l’avais mise à genou sur le fauteuil et je lui jouais la farandole en ré mineur pour piston à vapeur et brouette à foin, pendant qu’elle gueulait des trucs pas racontables, même dans un bouquin comme celui-ci, qui pourrait un jour avoir le Goncourt.

Encouragé par ma partenaire, je lui fis aussi le tréteau à trois pieds suivi des castagnettes polonaises, ce qui est normal vu que papa était natif de là-bas, tout en restant en équilibre précaire ce qui rajoutait à la difficulté. J’avais dû m’arrêter, épuisé, et j’allais à la salle de bains pour me rafraîchir. Vous aurez remarqué, je n’allais pas pisser ni autre chose, simplement me rafraîchir. C’est comme les gonzesses au restau quand elles quittent la table, elles vont se rafraîchir aussi, du moins c’est ce qu’elles disent.

Alors que je faisais face au miroir, je regardais le beau suçon que Sonia m’avait fait sur mon pectoral, une habitude qu’elle n’avait pas perdue. Elle adorait faire des suçons en prenant son pied.

Je matais Sonia par la porte à peine entrebâillée. Cette môme avait gardé ses miches intactes. Un régal !

Mais quelle ne fut pas ma surprise quand je la vis s’approcher en catimini de ma veste et en sortir le papier que Focu avait découvert sous l’armoire. Elle prit un bloc note et s’apprêtait manifestement à recopier les chiffres du document, mais je me raclais la gorge en la prévenant que je revenais. Elle remit précipitamment le papier dans ma veste.

Je sortais de la salle de bains et fis comme si je n’avais rien remarqué. Je commençais à me rhabiller.

— Jean, restes pendant la nuit, j’ai envie de rester serrée dans tes bras, me dit-elle d’une voix langoureuse, tout en se lovant amoureusement contre moi.

— Tu sais Sonia, j’ai une enquête à mener et demain la journée sera dure, affirmais-je en y mettant la conviction nécessaire pour clairement lui faire comprendre que c’était non.

— Allez ! En souvenir du bon vieux temps, tenta-t-elle une fois de plus.

— Demain, c’est promis.

Sur ce je me barrais, dans un réflexe d’auto protection. Je sais, ça faisait un peu goujat, mais je n’avais pas envie de me faire réanimer à l’hosto pour cause d’épuisement. Cette nana, c’était de la dynamite, et elle cherchait toujours une mèche pour se faire allumer.

La mienne était fatiguée. Un combat avec dix ceintures noires, une étudiante en lettres en mal d’amour, une chaude pisse, un combat avec un expert en karaté, un coup sur l’arrière du crâne, un traitement aux antibiotiques et une séance de zizi pan pan avec une allumée du cul, vous ne trouvez pas que ça faisait beaucoup, vous, pour un mec en convalo ? Sans compter que je m’étais mis une enquête sur le dos.

 

 

4.

 

 

Je retrouvais Foculini le lendemain matin. Sitôt le petit-déjeuner avalé je téléphonais en Suisse, à la banque dont le nom était inscrit sur le papier trouvé chez le docteur. Mais le secret bancaire en Suisse est bien gardé et je me fis renvoyer au mur, comme je m’y attendais.

J’appelais alors un collègue flic à Genève et lui demandais d’essayer d’en savoir plus.

Une heure plus tard il me rappelait, et me rencarda avec son accent traînant :

— Bon, Jean, je n’ai pas appris grand-chose. Tout ce que je sais, c’est que la banque a encore quelques salles blindées qui n’ont pas été ouvertes depuis des dizaines d’années, certaines depuis la guerre. Le directeur m’a dit que l’accès à la salle blindée correspondante sera autorisé à celui qui donnera le numéro du compte, et ce qui est dedans sera remis à celui qui composera le code secret, et ça deviendra sa propriété.

— Merci Cutilaz. Je te rappelle dès que j’ai des nouvelles.

Je n’étais pas surpris par ce que je venais d’apprendre car je m’attendais à un truc pareil, comme ceux d’entre-vous qui n’ont pas un cerveau comme une ampoule de 20 Watts vissée dans un culot de lampe prévu pour 100 Watts.

Je passais au labo et je leur demandais de me faire une copie fidèle et réaliste du papier que j’avais trouvé chez le docteur, mais en changeant les numéros tout en gardant la même séquence. Je rangeais le bon original au dossier et le remplaçais dans ma poche de veston par la copie. Je voulais tester quelque chose le soir même.

On était allé bouffer, ce qu’il faut faire de temps en temps, pas vrai, sinon on mourrait d’inanition et la vie vaudrait moins la peine d’être vécue.

J’étais avec Foculini, en train de me taper un couscous chez mon vieux pote Ben, quand mon portable sonna :

— Allo, Kaliski. Ici Durand.

— Oui, Durand. Que se passe-t-il ?

— On vient de retrouver le dentiste, Thérilo. Mort dans son cabinet lui aussi. Tu l’as bien connu, je pense ?

— Oui. Merde ! Merci de me prévenir, mais en quoi cela me concerne-t-il ?

— Il y a un Post-It sur son bureau avec ton nom et ton numéro de portable. Et puis comme tu es là, tu pourras m’aider.

— Ok. Le temps de finir mon repas et j’arrive.

Je refermais mon portable et je devais porter mon étonnement sur ma figure car Foculini me demanda ce qui était arrivé :

— Qu’est-ce qui se passe Kal ?

— Le dentiste vient de se faire dessouder lui aussi.

— Ben merde !

Court, lapidaire, expressif : Du vrai Foculini ! On avait fini le couscous et on était parti chez le dentiste. Je montrais ma carte au planton et j’entrais avec Foculini.

Je montais l’étage, là où le dentiste avait son cabinet. Il était allongé sur son fauteuil, la gorge ouverte, proprement tranchée, et il avait pissé tout son sang sur le plancher. Quelqu’un lui avait attaché les mains sur les bras du fauteuil et l’avait torturé. On lui avait arraché quelques dents à vif, qui étaient dans le bassinet sur le bras articulé.

En entrant dans son cabinet, les souvenirs de mon enfance étaient remontés dans ma mémoire.

Thérilo, le dentiste, était une figure locale et soignait souvent les dents de ma mère. Il soigna aussi quelques-unes de mes caries, car j’aimais trop les sucreries.

Marceau Thérilo était un colosse de cent vingt kilos, et sa taille avoisinait les deux mètres. Sa peau matte, ses cheveux argentés et crantés et la dent en or qui ornait sa dentition d’un blanc immaculé le faisaient ressembler à un séducteur sud-américain. Il portait une blouse blanche qui s’arrêtait aux coudes, ce qui laissait apparaître ses bras solides et bronzés, couverts de poils noirs. Il avait des mains énormes et je les revois s’approcher de ma bouche ouverte, tenant un davier chromé pour m’arracher une dent, ou le stylo de sa roulette, qui paraissait minuscule mais menaçante, actionnée par des ficelles guidées par des poulies qui sifflaient. Je serrais mes mains sur les accoudoirs du fauteuil, transi de peur, tandis qu’il enlevait le stylo porte fraise de sa fourche et que l’ensemble des bras articulés se dépliait dans l’air, comme une araignée immonde.

De grande classe, avec un sourire suave et des yeux rieurs, il accueillait ses clientes avec un « Bonjour princesse » sonore, mais sa voix était veloutée. Il était d’une douceur extrême, et détestait faire mal. Il prenait un luxe de précautions lorsqu’il lui fallait faire une piqûre, s’excusant auprès de moi : « Je vais te faire un peu mal mon petit coco, je m’excuse, mais je vais faire vite ».

C’est chez lui que j’avais ressenti mes premiers émois sensuels, dans la petite entrée située en bas des escaliers, du haut desquels une superbe jeune fille blonde, son assistante, me donnait mes rendez-vous ou m’accueillait à mon arrivée.

Je me souviens que je levais les yeux et regardais avec délices, en rougissant un peu, ces longues jambes gainées de soie, jusqu’à l’entrejambe où je distinguais une petite culotte de couleur claire. Elle ressemblait à Vinca, l’héroïne du « Blé en herbe », sur qui je fantasmerais tellement étant adolescent. Cette belle jeune fille blonde représenterait pour toujours mon idéal féminin, mince, avec une petite poitrine et une crinière de lionne et des yeux bleus.

Elle fut remplacée quelques années plus tard par une autre, qui lui ressemblait en tous points, sauf peut-être pour la culotte que je n’ai jamais pu voir, bien que je l’imaginais avec une forte émotion lorsque, glissé entre les draps de mon lit dans l’intimité de ma chambre, je ressentais mes premières érections. Le dentiste avait de la suite dans les idées, et les mêmes goûts que son jeune patient. Mais je ne sais pas si ça lui faisait le même effet qu’à moi, qui en gardais encore aujourd’hui des étoiles dans les yeux.

Foculini me ramena à la réalité :

— Kal, t’as vu ? Il s’est fait salement charcuter.

— Oui, les mecs qui ont fait ça sont des pros. Ils l’ont torturé pendant un bon bout de temps et seuls des pros ont les couilles pour voir souffrir un mec comme ça.

J’étais resté plus d’une heure, à fureter à droite et à gauche, pendant que les gars du labo relevaient les empreintes et photographiaient la scène sous tous les angles. Je me demandais ce qui avait bien pu se passer, et ne croyais évidemment pas à une coïncidence.

Madame Thérilo entra dans le cabinet de son mari, après que le corps du dentiste défunt ait été envoyé à la morgue. Elle avait les yeux rougis et sanglotait. Elle était nettement plus jeune que son mari. Il y avait une bonne vingtaine d’années de différence.

Elle était blonde, la poitrine menue, et portait un pantalon en peau, qui moulait ses formes très appétissantes.

— Bonjour commissaire. C’est triste de se revoir dans ces circonstances, me dit-elle à travers son mouchoir avec lequel elle tentait de sécher ses larmes et de se moucher le nez.

— Ah ! Nous sommes-nous déjà rencontrés chère Madame ? Je suis confus, je ne m’en souviens plus sur l’instant.

— Oui, je suis Michèle Thérilo. J’ai été l’assistante de mon mari avant de l’épouser. C’est moi qui vous accueillais quand vous étiez jeune garçon, me dit-elle avec un air entendu. Je tenais le cahier de rendez-vous de mon mari, entre autres choses, avant qu’il ne le devienne.

J’imaginais aisément les autres choses pour lesquelles le dentiste s’était assuré sa collaboration.

— Ah oui, je me souviens.

Je retrouvais la mignonne assistante dont j’avais maté avec délices la petite culotte et l’entre jambe plus de vingt ans plus tôt. Comme quoi la vie, hein !

— Je vous présente toutes mes condoléances, Madame. Vous avez une idée de ce que ceux qui ont commis ce crime affreux étaient venus chercher ?

— Je pense que c’est un papier que Marceau tenait caché dans un tiroir secret de son secrétaire, me répondit-elle sans hésitation.

— Peux-t-on vérifier maintenant s’il est encore là ? proposais-je.

— Oui, allons-y.

Elle ouvrit un bureau Louis XVI à cylindre. Il y avait du sang sur les poignées. Pas bon signe ! Elle tira la chevillette et la bobinette chut, dévoilant un compartiment… Vide !

— Le document a disparu, Monsieur le commissaire, constata-t-elle en même temps que moi.

— Vous savez ce qui était écrit sur ce papier ?

— Mieux que cela, j’ai une copie, que Marceau m’avait demandé de garder en me disant qu’un jour cela nous apporterait peut-être la richesse.

— Il vous a donné des précisions sur la façon dont vous deviendriez riche ainsi ?

— Non, il m’a dit que quelqu’un viendrait peut-être un jour avec beaucoup d’argent pour nous racheter le document.

Je l’aurais embrassée. J’aurais même fait plus mais elle venait de perdre son mari quand même ! Déjà qu’on a mauvaise réputation dans la police ! Je saisis la copie comme pièce à conviction. Elle irait rejoindre le premier papier trouvé chez le docteur Gilland.

Je lisais les codes inscrits. La première ligne, c’était Z/9////345/////2/, et la deuxième 8/6//4/3/2///2//. Il y avait une troisième ligne, DG DG DG DG DG DG DG DG. Je présumais que ça donnait le sens où les chiffres devaient être composés sur les boutons du coffre, à droite ou à gauche.

Je pris congé de Madame Thérilo, après avoir demandé un rapport verbal aux gars du labo, qui ne m’apprirent rien de plus que ce que je savais déjà.

 

*

*    *

 

Je raccompagnais Foculini à l’hôtel, et j’en profitais pour me prendre une bonne douche. J’avais retrouvé mon adjoint une demi-heure plus tard, au bar du Carlton.

— Je commence à en avoir marre qu’on tue les notables de mon bled de naissance, lui dis-je.

— J’te comprends, Kal. Ça m’f’rait chier pareil. On graille ensemble ce soir ?

— Non, je vais chez Sonia.

— Ben mon salaud, tu vas pas t’emmerder.

— Non, sûrement pas, et en plus il y a un truc qui me turlupine. Je t’en parlerais demain.

  • Poil à la pine !
  • Qu’est-ce tu veux dire ?

— Turlupine, poil à la pine ! répéta-t-il sans aucune émotion.

— Bon, t’es sûr que tu vas bien Focu, c’est pas ton genre ces jeux de mots à la con ! Allez, je te laisse. À demain.

Sur ce, je regagnais ma bagnole.

J’avais promis à Sonia d’aller coucher chez elle ce soir-là. Je l’invitais au restau. Les gonzesses ce n’est pas qu’elles bouffent beaucoup mais elles ont besoin du rituel et le restau en fait partie. C’est une bonne occasion pour leur raconter le genre de baratin dont elles sont friandes.

Moi, j’avais fait la conquête de Sonia il y avait bien longtemps, mais je ne me forçais pas ce soir-là, et je prenais un plaisir certain à la charmer de nouveau. Les jolies nanas m’inspirent, et ce sont des muses qui me donnent envie d’aller au-delà de tout ce que j’ai fait jusqu’alors. Chaque gonzesse que j’ai connue dans ma vie m’a fait le même effet.

On était rentrés tôt, histoire de profiter l’un de l’autre et, surtout, j’avais hâte de savoir si elle était simplement curieuse ou si son intérêt pour le papier jauni cachait quelque chose de plus sérieux.

On avait bu le dernier verre, mais j’avais pris soin de le vider dans le bac à fleurs. Une intuition, vous savez ce que c’est ?

Elle m’avait joué avec une grande maestria une Sonate allegro ma non tropo pour flûte baveuse à grelots et bouche gourmande, et j’avais fait semblant de m’endormir presque tout de suite, comme assommé.

Après quelques minutes, alors que je la surveillais les yeux presque fermés, elle avait retiré le papier de la poche de ma veste et en avait fait une photocopie avec son fax. Elle remit le faux original en place dans ma veste et était partie dans son bureau, qui jouxtait la chambre.

Vous avez bien lu mes pères, j’ai écrit « qui jouxtait », pas « qui était à côté de », un exemple si besoin est de la haute tenue de cette œuvre qui restera à coup sûr à la postérité, sur le même pied d’égalité que les auteurs classiques. Flaubert, Zola, et Kaliski sur les mêmes étagères des librairies, au rayon littérature.

Sonia composa un numéro de téléphone. Merde ! Elle parlait russe. Étant d’origine polonaise, je comprenais quelques mots ici et là, suffisamment en tout cas pour savoir le nom de son correspondant et de quoi elle parlait dans les grandes lignes.

Elle l’appelait Volodia, et lui lisait les chiffres du papier : tri, noul, dirka, dva, dirka, dirka, chest, dirka, desiat, etc…

Elle revint se coucher près de moi, persuadée que j’étais depuis longtemps dans les bras de Morphée, car elle avait cru me droguer, la salope. J’étais content de l’avoir baisée dans tous les sens du terme, elle avait donné des mauvais numéros, vu que j’avais trafiqué le papelard.

Le lendemain matin, pendant qu’elle se lavait son beau petit cul après que je lui ai joué le coup magique de la burette en chaleur, je plaçais adroitement quelques mini micros à des endroits choisis de son appartement.

Je fouillais aussi son sac et quelle ne fut pas ma surprise de trouver une photo d’elle avec le beau blond qui m’avait allongé deux coups de tatane dans le cabinet du docteur. Au dos de la photo, elle avait écrit « À mon beau Volodia, pour la vie ».

T’iras te fier aux gonzesses, après ça !

 

 

5.

 

 

J’avais demandé à Paris de m’envoyer un spécialiste des écoutes et un interprète traducteur de russe. Ils s’étaient mis à l’ouvrage dès le début de l’après-midi, j’avais laissé Foculini avec eux, prêt à intervenir,  et j’étais rentré à Paris. Je voulais aller à la taule pour consulter les archives. Je demandais à Laura de m’accompagner.

C’était mon pote Bertholin qui s’occupait du système informatique, en plus d’inventer tout un tas de gadgets dont la moitié étaient fort utiles, le reste pouvant te péter dans les doigts à tout moment. Ce gars là était quand même génial et il prenait un vrai plaisir à me présenter régulièrement ses nouvelles inventions.

— Salut Bertholin. Je voudrais que tu me sortes les dossiers que tu as dans ton bastringue sur la mafia russe.

— Ça va prendre du temps Jean, à moins qu’on puisse y mettre des clés de recherche. Ça irait plus vite.

— Si ! Grand blond, entre 35 et 40 ans, prénom Volodia, lui indiquais-je pour aider la recherche.

Bertholin entra les critères et seulement cinq fiches apparurent à l’écran, avec des photos.

Une des cinq fiches correspondait au copain de Sonia, un des deux assassins du docteur Gilland. Son nom : Volodia Kourniakov, ex KGB, maintenant membre de la mafia russe.

Le fichier donnait certains des contacts de Kourniakov à Paris, et j’en connaissais un, Michel Laurent, un fourgue de haute volée qui faisait dans les bijoux et les tableaux de maître. Je me dis que la meilleure façon d’en avoir le cœur net, c’était d’aller chez lui et c’est ce que je fis.

Il créchait dans un bel appartement du VIIe arrondissement, à deux pas de la Tour Eiffel. Je sonnais et c’est lui qui m’ouvrit la porte.

Quand il me reconnut, il eut l’air d’un chenapan qui venait de se faire prendre avec les doigts dans un bocal de confiture qu’il venait de piquer à sa mère.

Il trouva quand même le courage de m’accueillir d’une voix nouée, faussement enjouée pour se donner une contenance :

— Ah ! Commissaire Kaliski, c’est vous ! Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ?

— Salut Michel, tu vois je me déplace en personne lui dis-je histoire de l’impressionner. J’aime mieux m’occuper de mes affaires tout seul, et on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. J’ai un mandat de perquisition pour chez toi, mon père, en rapport avec l’affaire de la bijouterie Mior.

Il avait été soupçonné d’avoir racheté un lot de bijoux volés chez Mior, il y a quelques mois pour les fourguer. On les avait retrouvés ailleurs, ce qui l’avait apparemment innocenté, mais je savais par des informateurs qu’il avait trempé dans le truc.

La veille, j’avais emprunté un des colliers retrouvés qui avait été rendu au joaillier. Il n’avait pu me refuser ce service, vu que c’est mézigue qui lui avais retrouvé son bien.

— Un mandat de perquisition ? Qu’est-ce que c’est que ce plan foireux ? s’inquiéta-t-il à juste titre, vu que j’étais justement ici pour l’inquiéter.

— On va voir si c’est foireux. On n’a pas retrouvé toute la collection Mior. Il manque encore quelques pièces prestigieuses et il pourrait y en avoir chez toi. Tiens, avant la perquise, toi et moi on va causer un peu, si tu es d’accord, lui proposais-je.

— On peut toujours causer commissaire, me répondit-il un peu inquiet et curieux de savoir sur quoi j’allais l’interroger.

— Oui. Tiens, dis-moi Michel, tu connais un grand blond, un Russe qui s’appelle Volodia ? lui balançais-je d’entrée de jeu.

Il prit l’air con, ce qui était facile pour lui puisqu’il l’était vraiment, et même plus, et me répondit avec une moue dédaigneuse :

— Connais pas !

— Ah oui ? Pourtant ta fiche est dans son dossier mon père. Il n’y a pas de fumée sans feu.

— Mais non ! Je ne le connais pas moi ! Il tremblait de peur, le Michel.

— Ok. Alors on la fait cette perquise ? Tiens, je vais commencer par ta chambre.

Je fis le tour de son appartement, visitant les pièces une à une. Il était resté dans son bureau, l’air du mec apparemment sûr de lui mais agité d’une sourde appréhension. Et il y avait de quoi car quand votre commissaire préféré monte une embrouille il vaut mieux s’inquiéter.

Il avait eu raison de le faire vu ma présence, mais il se pensait au-dessus de tout soupçon. Aussi, quelle ne fut pas sa stupéfaction quand je revins avec le collier dans les mains.

— Et alors  Michel ? C’est quoi ce collier, dis ?

  • Mais c’est pas à moi ! Dit-il en pleurnichant.

— Of course c’est pas à toi, c’est bien le problème. N’empêche que ça te remet en selle pour un séjour prolongé en tôle, lui annonçais-je, goguenard, voilant à peine la menace.

Là, il eut l’air de piger. Même les cons finissent par piger. Il y a des moments où je n’aime pas faire des trucs nécessaires pour mon métier de flic. Mais l’efficacité prime avant tout, surtout que je voulais serrer l’assassin de mon vieux docteur et du dentiste.

— D’accord commissaire. Alors : Kourniakov, Volodia pour les intimes. Mafia russe, beau gosse, dragueur. Les femmes l’adorent. Voilà ! dit-il dans un souffle comme pour se libérer d’un poids.

— Eh Michel ! Tu me prends pour une pomme, dis ? Je veux savoir sur quel coup il est, et ce qu’il magouille avec toi.

— Bon, je ne sais pas vraiment mais on parle d’une cargaison d’or, et de diamants.

— Oui ?

  • Beaucoup d’or et de diamants, précisa-t-il.
  • Combien ?

— Heu ! Trente tonnes d’or et plus de cinq mille carats de pierres.

  • Répète !

— Oui, trente tonnes et cinq mille carats de diamants.

— Et d’où tout cela vient-il ? Il n’y a aucun vol aussi colossal qui ait été réalisé au cours des cinquante dernières années.

— C’est de l’or et des diamants volés à des Juifs de la région lilloise au début de la dernière guerre mondiale.

  • Raconte ! Tu m’intéresses.

— L’officier allemand qui a mené l’opération a collecté toutes ces richesses, a étouffé l’affaire en déportant les propriétaires soit 97 personnes, et a mis l’or et les diamants dans un coffre en Suisse, dans une banque et pour son propre compte.

  • Et ?

— Il aurait écrit trois papiers, avec chacun une partie des chiffres du compte en banque et des codes pour ouvrir la salle blindée. Il aurait confié ces papiers à trois personnes, dans la petite ville du Nord où il était en garnison, en leur promettant une récompense à la fin de la guerre pour qu’ils lui rendent les documents. Évidemment les trois dépositaires ne savaient pas qu’il y avait trois papiers. Il avait peur de se faire capturer et qu’on l’oblige à dévoiler son secret sous la torture, avec du sérum de vérité comme le penthotal par exemple. La guerre, vous comprenez commissaire. Ce sont des temps mouvementés.

— Et puis ? continuais-je, intéressé par ce qu’il me disait.

— Peu après, Hitler envahissait la Russie et l’officier allemand y était envoyé. Il fut capturé et envoyé dans un camp russe. Là, il crut échanger sa liberté en faisant allusion à son secret et en faisant un accord avec l’officier russe qui dirigeait le camp. Mais les russes connaissent le penthotal, le sérum de vérité.

— Finis ! lui intimais-je sur un ton qui ne souffrait pas de refus.

— Le chef du camp a gardé l’histoire pour lui, et a envoyé l’officier allemand ad patres, une fois qu’il eut dévoilé les noms des trois dépositaires des codes sous la torture avec le sérum de vérité. Il ne tenait pas à ce que tout cela soit récupéré par le gouvernement soviétique. Il a patiemment attendu la chute du mur de Berlin et du communisme et a pris contact avec la mafia russe pour récupérer l’or et les diamants.

— Ok Michel. Tu as le choix, lui proposais-je. Ou tu gardes cette histoire secrète où je t’envoie en tôle pour des années.

— Je reste muet comme une tombe commissaire, promit-il l’air tout ce qui a de plus sincère, ce que je croyais aisément vu qu’il savait qu’il y aurait droit me connaissant.

Sur ces révélations sensationnelles qui éclairaient l’affaire sous un jour nouveau, je revenais à la PJ. Je réfléchissais en roulant. Trois papiers comportant des codes ! Un pour le docteur Gilland, un pour le dentiste. Et le troisième ?

Maintenant que ce que j’avais à faire à Paris était fait, je décidais de rentrer dans le Nord. J’étais content d’avoir reçu ces confidences de ce con de Michel Laurent.

Un arrêt pipi sur l’autoroute et je me retrouvais de nouveau à l’hôtel. J’allais au local des écoutes.

Foculini avait disparu, sans laisser aucun message, contrairement à toutes les règles établies entre lui et moi et c’était surprenant de la part d’un vieux routier comme lui.

Quelque chose de grave avait dû se produire. La tuile !

 

6.

 

 

Foculini avait entendu une conversation téléphonique entre Sonia et Volodia, grâce aux écoutes. Ils se donnaient rendez-vous dans le repaire de la mafia, une ferme située à une vingtaine de kilomètres de l’aéroport de Lille Lesquin, en pleine cambrousse. Sonia devait connaître l’adresse car son amant russe ne lui dit pas comment s’y rendre.

Foculini décida donc de la suivre. Elle s’arrêta devant un portail. Il continua quelques centaines de mètres pour ne pas se faire repérer et revint à pied à la ferme. Les piles de son portable étaient vides. Pas le genre de truc à arrêter mon adjoint.

Il attendit la nuit, qui ne tarda pas à tomber. Il s’approcha avec précaution de l’aile éclairée du bâtiment en longeant les murs, le temps de repérer les lieux et de compter les occupants du repaire. Satisfait, il revint avec précautions sur ses pas et fit une chute, laissant échapper une série de jurons sonores qui trahirent sa présence.

Il sentit un coup de crosse derrière son crâne et s’évanouit.

Évidemment, je ne savais pas tout cela. Tout ce que je savais c’est la teneur de la discussion entre Sonia et son amant russe. Je n’avais aucun moyen de retrouver Foculini, le plus sage était d’attendre Sonia et de la faire parler.

 

*

*    *

 

Sonia comprit l’ampleur de la catastrophe quand elle apprit la capture de Foculini. Elle se doutait bien que celui-ci l’avait suivie mais ne savait pas que son appartement était sur écoute.

Elle regrettait qu’il y ait déjà deux morts dans cette affaire, dont son propre père, et elle se rendait compte du bourbier dans lequel elle s’était fourrée. Elle ne prévint pas les russes que Foculini était mon adjoint, ce qui l’aurait condamné.

— Volodia, je rentre chez moi, chéri, dit Sonia à son amant russe.

— Oui, moi je pars sur Paris. Si ce flic a dit où il allait, on ne va pas tarder à avoir de la visite. Je dis aux autres de nettoyer les lieux très vite et de partir dans l’heure qui vient, après avoir vérifié qu’on n’y a rien laissé de compromettant, et moi je pars de suite.

— Qu’est-ce que tu comptes faire du flic qui est en bas ? Je ne tiens pas à être mêlée à un autre meurtre. On devait récupérer l’or et partir toi et moi à Yalta, dans ton pays, s’acheter un bateau et une jolie villa. Et cette affaire tourne au cauchemar. Mon père est mort, et son ami le dentiste aussi.

— Ne crains rien lui dit-il, tentant de la rassurer. On va le laisser en vie. Je vais dire aux autres de l’emmener sur Paris dans notre planque, et on le gardera là jusqu’au moment où on récupérera l’or et les diamants. Il pourra toujours servir de monnaie d’échange. On sera loin quand on le libèrera et on ne nous retrouvera jamais. Même les flics russes ne retrouvent pas les membres de la mafia, dit-il en rigolant.

— Comment je peux te contacter ? À quelle adresse ?

— C’est moi qui t’appellerai si nécessaire, mais tu te tiens à carreau. Tu as mon  numéro de portable en cas d’urgence.

Sonia se crut en sécurité tant que Foculini ne serait pas relâché, et décida de revenir chez elle.

Je l’y attendais. La première chose qu’elle vit en rentrant chez elle c’était moi, assis dans un fauteuil, en train de siroter un whisky de vingt ans d’âge :

— Qu’est-ce que tu fais ici Jean, et comment es-tu entré ? dit-elle d’une voix où perçait un peu d’inquiétude.

— Oh ! Tu sais on a plus d’un tour dans son sac dans la flicaille, éludais-je. Où est Foculini ? lui dis-je d’une voix ferme.

— Qui ?

— Foculini, mon adjoint. Le mec qui t’a suivi quand tu a été voir ton copain Volodia lui déballais-je tout de go.

— Je ne vois pas ce que tu veux dire, répondit-elle l’air paniqué car elle avait compris que la plaisanterie était finie.

Je me levais, et je lui flanquais une paire de torgnoles, un aller-retour bien appliqué mais avec une relative douceur. Je voulais l’intimider, pas lui dévisser la tête. Vous me connaissez, je ne suis pas du genre à frapper une gonzesse, mais la sécurité et même la vie de Focu étaient menacées et là, je n’étais pas d’humeur à plaisanter, même avec une nana que j’avais à la bonne.

— Attends je vais te rafraîchir la mémoire, connasse. Dis, tu sais dans quoi tu es embarquée, idiote ? Une nana comme toi qui a du chou, tu t’es comportée comme une gamine sans cervelle. Tu es avec des tueurs de la pire espèce. Ils ont flingué ton père et Thérilo.

— Papa, c’était un accident, Jean !

— Un accident ! Mon cul oui ! Merde, je t’ai connu moins naïve, Sonia. Et en plus tu sais qui l’a tué ton père, c’est le mec dont tu es si amoureuse, ton copain Volodia.

— Quoi ! s’exclama Sonia.

— Oui, ils étaient deux. Lui était encore là quand je suis entré et il m’a à demi assommé, puis s’est enfui, pendant que son complice était planqué derrière le paravent.

— Tu es sûre de ce que tu avances ?

À mon air, elle compris que oui, j’étais sûr de ce que j’avançais et elle s’écroula, effondrée, dans un fauteuil.

— Jean, ça change tout. J’ai Volodia dans la peau, et il n’y a que lui pour me faire quitter le Nord et vivre dans le luxe, mais s’il a tué papa…

— Oui. Tu t’es mise dans de beaux draps. Tu es complice de deux meurtres, dont celui de ton père. C’est les assises, et les jurés ne seront pas tendres avec une femme qui a joué un rôle pareil dans l’assassinat de son propre père.

— Jean, c’est ma faute s’ils ont tué papa, dit-elle d’un air effondré.

— Que veux-tu dire ?

— Papa m’avait parlé du document. Je ne savais pas où il était mais il m’avait dit qu’il en avait donné une copie au notaire, dans une enveloppe à ouvrir après sa mort en même temps que son testament. Je l’avais dit à Volodia.

— Vous n’aviez qu’à attendre l’ouverture du testament de ton père, lui dis-je en pensant tout haut.

— Oui mais Volodia était pressé. En récupérant les numéros sur le document original il gagnait au moins une semaine, le temps des formalités.

Elle se mit à chialer comme une madeleine, et pourtant elle s’appelait Sonia. Vous ne voyez pas le rapport ? Madeleine, Sonia ? Non ? Deux prénoms ?

Ok ! Moi non plus, c’était seulement pour alimenter la conversation et essayer de mettre un peu d’humour dans cette triste situation, mes potes. Les morts étaient morts, et il n’y avait plus rien à faire, mais Focu, lui, risquait sa peau avec des mecs aussi dangereux.

— Écoute, je vais essayer de te tirer de cette merde, en souvenir de nous deux et surtout de ton pauvre père, lui dis-je. La première chose à faire c’est de sauver Foculini.

— Que veux-tu que je fasse ? Je veux me venger de ce salaud.

— Tu restes ici bien sagement, et tu me donnes l’adresse de l’endroit où ils séquestrent mon adjoint.

Elle était belle à croquer Sonia, et je lui aurais bien fait un sort, là, tout de suite, mais je devais me magner pour aller secourir Foculini.

 

*

*    *

 

Je remis la partie de cul à plus tard et je quittais pour la ferme, en ayant prévenu Durand.

— Durand, je sais où ils cachent Foculini.

— Je t’accompagne. Où es-tu ? proposa-t-il.

— Non, le temps de se retrouver, on perdra un temps précieux. Vas-y et on s’y retrouve. Arrange-toi pour que le panier à salade y soit plus tard, je ne veux pas qu’on arrive en fanfare.

— Ok.

J’arrivais à la ferme trois quarts d’heure plus tard. Je m’étais fait flasher par les bornes automatiques de contrôle de vitesse qui étaient le long de l’autoroute du Nord mais ça ferait un souvenir aux nanas de la Préfecture qui voyaient ma tronche sur ce genre de photo plus souvent qu’à leur tour.

J’avais pris mon pétard, vu la partie qui m’attendait, mais je bénéficiais de l’effet de surprise. J’avais les blancs, comme aux échecs, ce qui me donnait un tour d’avance, et je comptais bien m’en servir.

Je me garais près du véhicule de service dont s’était servi Focu, et je faisais à pied les quelques centaines de mètres qui me séparaient du repaire des mafieux.

Je pénétrais dans le bâtiment en L, le flingue à la main. L’étage était allumé, et une aile du rez-de-chaussée du bâtiment. Je m’approchais en catimini.

Focu avait déjà fait le ménage. Une vraie fée du logis.

 

 

7.

 

 

J’étais passé par les champs, et j’étais entré dans la cour de la ferme en longeant les murs. Il y avait une aile du bâtiment qui était éclairée.

J’étais planqué derrière le mur et je regardais à l’intérieur par la fenêtre. Focu était libre, complètement à poil, un flingue dans la main droite, un ballon de rouge dans la gauche, et il y avait deux mecs allongés par terre.

Je sifflais le code qu’on utilisait toujours avec Focu pour nous identifier l’un à l’autre, « Soldat, lèves-toi », un petit truc bien pratique vu que personne d’autre que nous choisirait un air aussi con, et je donnais quelques coups secs de mes phalanges sur la vitre pour me signaler et ne pas me faire prendre pour cible par mon adjoint. Il me reconnut sans peine, vu que c’était bien moi qui étais là, en personne. Y’avait pas à se gourer.

J’entrais dans la pièce.  Focu m’enserra dans ses gros bras, la larme à l’œil :

— Ah mon Kal ! Que je suis heureux de te revoir, tu sais. T’es venu à mon secours, vieux copain, me dit-il d’une voix où perçait une grande émotion.

— Oui mon père. Mais je vois que tu t’en es sorti tout seul.

— Attends, je te raconte. Tu vas z’aimer comment j’ai baisé ces cons.

— Vas-y ! Mais avant couvres-toi le cul.

Foculini retrouva ses fringues sans difficulté et se rhabilla.

— Alors, j’te raconte Kal. J’ai suivi Sonia en bagnole. J’avais repéré les lieux et je me préparais à revenir pour t’attendre à l’hôtel. Là, dans la cour, j’ai marché dans une bouse, j’pense que c’était une vache qui avait fait ça, j’vois personne d’autre pour chier un truc aussi gros. Je suis glissé dessus sans que je pusses rester debout et je me suis fait prendre comme un bleu. Je m’serais mis des coups de pied au derche tu sais, se faire biter comme ça après trente ans de maison, et en plus à cause d’une vache. Ils ont vu ma carte de flic, et ils m’ont ligoté à poil dans la cave.

— Ok. Comment tu as fait pour t’en sortir ? lui demandais-je comme la question me brûlait les lèvres.

— C’est grâce à Tania.

— Tania ! Qui c’est cette meuf ?

— C’est une russe, une môme sexy, t’as pas idée. Elle est avec l’équipe de la mafia russe. Elle est en bas dans la cave, je l’ai assommée me dit-il sans me surprendre. Ça fait longtemps que rien de ce que me disait ou faisait Focu ne me surprenait.

— Raconte, lui dis-je pour l’encourager.

— Eh bien, quand ils m’ont foutu à poil, Tania était là. Elle lorgnait sur mon braquemard, tu sais, le joujou préféré de Madame Foculini, me dit-il avec un air entendu.

— Oui, ne fais pas un dessin.

La nature avait pourvu Foculini d’un sexe très gros, ce qui attirait parfois les femmes. Taratata, ne dites pas non les nanas. Vous aimez bien de temps en temps tirer le gros lot, et ça vous change du vermicelle de contrebande qui somnole dans le slip de votre époux.

— Alors, Tania est descendue pendant la nuit après que ces deux-là soient complètement ronds, vu les deux bouteilles de vodka qu’ils s’étaient enfilé.

— Ok, lui répondis-je, devinant la suite dans les grandes lignes.

— Elle a commencé à jouer avec mon zob et ça l’a excitée. Elle a enlevé sa culotte et a voulu que je l’enfile. Pas pratique avec les menottes ! Alors à un moment donné elle était si excitée qu’elle m’a enlevé une paire de menottes sur les deux qu’ils m’avaient collé. Le temps d’envoyer cette mignonne ruskof au paradis et moi z’aussi, vu qu’elle était trop bonne cette gosse, et je lui collais un pain pour l’étourdir. Le reste était un jeu d’enfant, surtout pour ton vaillant adjoint. Je lui piquais les clés des autres menottes et son flingue et je  montais à l’étage.

— T’as dû flinguer ?

— Oui, j’étais remonté avec les deux paires de menottes pour immobiliser ces deux-là mais même beurrés y z’ont réagi et défouraillé dans ma direction. Je les ai aligné.

Ça je veux bien le croire. Le Foculini, il gagnait comme moi tous les concours de tir de la Préfecture de Paris. Les mecs n’avaient aucune chance avec lui. Ils s’étaient pris chacun une praline, une seule, au milieu du front et un russe mort ça ressemble à n’importe quel mort, ça te regarde avec un faciès figé et des yeux vitreux.

Foculini reprenait du poil de la bête, et picolait au goulot une bouteille de bon bourgogne. Il n’a pas l’air d’un flic, mais d’un bouseux tout endimanché qui revient du salon de l’agriculture et de l’élevage. Mais comme flic, Foculini n’a pas son pareil. Il n’a pas raté sa vocation.

— Ah ! Que c’est bon de s’retrouver frais et pimpant après un coup de bourre, dit-il en rotant de plaisir.

— Où est la nana que t’as tronché ? lui demandais-je, surpris qu’elle ne soit pas dans la pièce.

— En bas dans la cave. J’y ai mis un oreiller sous sa tête pour pas qu’elle eusse mal, dit Focu d’un air attendri.

— Bon, ramène-la, on va lui causer. Il faut l’interroger.

Focu était parti chercher sa mignonne, comme il l’appelait. Il l’amena au salon.

Elle ressemblait à une de ces russes bibendums, lanceuses de poids aux Jeux Olympiques, avec du poil aux pattes et des bras comme des jambons. Elle faisait facile une tête de plus que moi et pourtant je frise le mètre quatre-vingt dix, comme vous le savez. Si vous ne le saviez pas encore, c’était une belle occasion de vous le dire, non !

Elle était moche la Tania, mais elle parlait français, c’était déjà ça ! Focu la regardait amoureusement, et la russe s’en rendait compte et trémoussais son cul qui gardait encore en mémoire, si je puis dire, la prestation du digne représentant de la police française, toujours au garde-à-vous comme il se doit.

— Fais-y pas mal, Kal, hein ! Elle est fragile la gosse, me prévint-il.

Fragile ! Franchement, comme elle n’était pas ligotée, je n’aurais pas essayé, elle aurait pû avoir le dessus vu son gabarit. Dans l’intervalle, Durand était arrivé et le fourgon cellulaire ne devait plus tarder.

— Quel est votre nom ?

— Tania.

— Tania comment ?

— Comment quoi ?

Ça n’avançait pas beaucoup.

— Votre nom et prénom.

— Tania Féodorovna Chisproutskaïa.

— Alors Tania ? Je passais du vouvoiement au tutoiement : Enlèvement d’un représentant de la police française, séquestration, complicité d’assassinat dans deux affaires, ton compte est bon.

— Je comprends commissaire. Que voulez-vous savoir.

Elle parlait en roulant les « r », comme tous les slaves.  Papa faisait la même chose, et ce souvenir m’émeut sur le moment.

— Eh bien ! Volodia n’est pas ici. Où est-il ? C’était évidemment ce qui m’intéressait au premier chef.

— Il est parti à Paris aussitôt que sa petite colombe a quitté la ferme.

  • Qui a flingué le docteur Gilland ?

Je savais que Volodia était dans le coup puisque je l’avais surpris dans le cabinet du docteur mais je ne savais pas qui était le second russe qui m’avait assommé, ni qui avait balancé l’encrier sur le crâne de Gilland.

— C’est lui qui a tué le docteur avec un encrier et Youri était avec lui. C’est celui qui vient d’être tué par votre adjoint qui est si attirant avec sa grosse chose.

— Ok. Passons les détails. Dis-moi si la mort du docteur était un accident.

— Non. Ils l’ont tué délibérément, mais je ne sais pas pourquoi, me dit-elle. Il fallait que la mort paraisse accidentelle, vis-à-vis de sa fille.

  • Avez vous récupéré les codes chez le dentiste ?

— Oui, c’est Volodia qui s’est chargé du travail avec Mikhaïl, qui lui aussi a été tué par votre adjoint qui a une… Ok !

— Et qui a les codes du dentiste ?

— Volodia est le seul. Moi ils ne me mettaient pas dans la confidence, et les deux autres sont morts à vos pieds.

— Où est Volodia ?

— Il est à Paris, mais je ne sais pas où. Je suis arrivée directement à la ferme il y a trois jours, et on m’a envoyée parce que je parle français, pour faire les courses et la cuisine pour l’équipe.

— Quels genre de rapports aviez vous avec les autres.

— Purement sexuels, avec les deux qui sont morts mais, franchement, ils baisaient comme des dourakis, des idiots, et ils étaient montés comme des ouistitis. Pas comme votre adjoint qui a…Ok !

J’avais fini de l’interroger. Je n’avais plus rien à apprendre de la môme Tania et je la laissais dans les mains de Focu. Ils étaient partis à l’étage pour se faire des adieux et je les entendais pendant leurs ébats pachydermiques.

  • Oh ! Moï Lioubimui ! Tu me sens bien là ?
  • Et là ?

— Là j’te sens mieux. Ah ma gosse ! t’es vraiment trop bonne.

Je ne relate pas le reste, vu que ça la foutrait mal le jour où je voudrais proposer mon polar pour un prix littéraire.

Sur ce, le panier à salade arriva et emmena la mignonne à Focu. Il l’accompagna jusqu’au fourgon, lui fit le baise main, ce qui lui prit trente secondes vu la taille des battoirs à embrasser, et eut la larme à l’œil quand les flics refermèrent la porte arrière.

— Merde Kal ! Qu’est-ce qui vont z’y faire à ma poupée russe ? Une mignonne comak dont duquelle j’suis déjà si amoureux.

— T’inquiètes pas, elle va trinquer mais mollo. Elle sera sûrement virée du territoire français et remise aux autorités russes, le rassurais-je sur le sort de sa greluche, ce qui était vrai compte tenu qu’on n’avait réellement aucune charge contre elle.

J’improvisais une réunion dans la salle à manger de la ferme avec Foculini et Durand, pour faire le point.

Lui n’avait rien appris de son côté mais il jouait le jeu en me laissant agir sur son territoire, et j’appréciais. Aussi lui narrais-je intégralement tout ce que j’avais appris.

Vous avez bien lu mes chéris. Je ne fais pas que dire ou raconter, je narre, ce qui revient strictement au même, si ce n’est que dans un roman comme celui-ci cela prévient le lecteur qu’il lit de la vrai littérature, pas de la bouillie pour les chats, et qu’il en a pour son pognon vu le prix exorbitant des bouquins.

Je narrais donc, et je récapitulais ce qu’on savait, et aussi ce qu’on ne savait pas.

On savait qu’il y avait environ trente tonnes de lingots d’or dans une salle blindée, dans une banque suisse, ainsi que plus de cinq mille carats de diamants. Que ces trésors étaient la propriété de Juifs ou de leurs descendants, et je veillerais en personne à leur restituer si j’arrivais à le récupérer.

On savait aussi que les russes avaient les codes qu’ils avaient obtenu chez le dentiste Thérilo. Nous, on n’avait pas tous les codes mais on avait ceux du docteur Gilland, que les russes croyaient avoir. Mais ils avaient des faux vu que je les avais blousé en faisant un faux que Sonia avait recopié et donné à Volodia, et on avait aussi les codes de Thérilo.

On ne savait pas où retrouver les russes à Paris pas plus qu’on avait une idée de l’endroit où était le troisième papier avec la troisième partie des codes.

Il y avait fort à parier que les russes allaient essayer de les récupérer, si ça n’était déjà fait. On ne pouvait plus compter sur Sonia pour tendre un piège à Volodia.

Bref, on était comme des cons. À moins bien sûr de retrouver Volodia et le reste de la bande à Paris ou ailleurs.

 

 

8.

 

 

Baisés pour baisés autant rentrer à l’hôtel, ce que je fis. Là, un message de Sonia m’attendait : « Viens chez moi dès que tu rentres ». Le temps de prendre une bonne douche et j’y allais, fringué dans mon nouveau costard en alpaga gris souris, avec une chemise en coton et une cravate Hermès.

On ne sait jamais, elle avait peut-être quelque chose d’important à me dire, et en tous cas elle avait quelque chose qui m’intéressait, son petit cul, dont je restais toujours aussi friand.

Elle m’attendait en déshabillé. Je n’ai jamais su résister à ces choses-là. Et elle avait sorti le grand jeu : des portes jarretelles blancs ! Ça allait réveiller la bête qui est en moi.

Elle s’assit près de moi et me fit le coup de « la main de ma sœur dans la culotte d’un zouave », sortit prestement popaul qui était tout raide de surprise, et le caressa amoureusement en me faisant en même temps la conversation d’une voix mielleuse, comme si de rien n’était.

— J’ai quelques infos pour retrouver Volodia à Paris, me dit-elle.

— Vas-y !

— Eh bien, il avait une copine avant moi, il l’a appelée de la ferme une fois, pensant que je dormais. Elle est danseuse au Blue Mambo à Paris et elle s’appelle Katia. Maintenant que je ne suis plus là pour lui il va sûrement reprendre contact avec elle, car il ne peut rester 24 heures sans faire l’amour. C’est un mec dans ton genre, si tu vois ce que je veux dire.

Je voyais effectivement très bien ce à quoi elle faisait une allusion directe.

— Bon, je vais me renseigner dès demain, lui dis-je machinalement et sans grande conviction vu l’heure tardive et le programme très précis que j’avais en tête.

Je n’allais pas me renseigner là, tout de suite. Ça n’aurait pas été joli dans mon état, et pour être franc je n’en avais aucune envie. Il n’y avait pas le feu au lac comme on dit à Genève.

— Jean, je ne voudrais pas passer pour une salope. J’aime les hommes, et j’ai été raide dingue de Volodia. Toi tu m’as toujours plu, et j’aime quand tu me baises.

— Je te connais Sonia. Tu es incapable de mauvaises actions et tu t’es laissé entraîner dans cette affaire bien malgré toi. N’empêche que si tu était tombée sur un autre flic que moi tu plongeais pour quelques années.

— Je sais. Aussi ma reconnaissance pour toi sera éternelle, me dit-elle avec l’air de ressentir pour moi un amour profond.

L’éternité c’est long mes chéris, mais autant commencer à y goûter tout de suite, pas vrai ? Sonia me montra sa reconnaissance éperdue et ne me laissa pas dormir une minute de la nuit.

Comme popaul était prêt pour l’action, vu le polissage des petites mains friponnes de Sonia, elle eut droit au meilleur de moi-même.

Vous savez ce que c’est mes mignonnes, si vous avez eu droit un jour au meilleur de lui-même de votre amant. Le meilleur de soi-même c’est grand, c’est long, ça fait gueuler de plaisir et la nana en redemande toujours.

Je fis connaître à Sonia le coup de l’aller simple, un nom peu évocateur mais une création dont je ne suis pas peu fier, un mélange du saut à l’élastique et des autos tamponneuses. J’avais eu l’idée étant jeune, alors que maman m’avait offert une raquette de ping-pong dont le centre était muni d’un long élastique auquel était accroché une balle de caoutchouc. Tout petit j’étais déjà très imaginatif, et je le suis resté. Ça plaît aux gonzesses.

J’avais mis Sonia à genou sur le fauteuil et, après l’avoir proprement enfilée, j’avais saisi les élastiques de ses portes jarretelles dans chacune de mes mains.

J’envoyais Sonia en avant d’un vigoureux coup de reins et elle revenait à cause de la tension des élastiques, et ainsi de suite autant qu’on veux, et croyez-moi on voulait tous les deux. Ça m’économisait la fatigue du retour, et c’était en même temps un jeu d’adresse car il faut rester dans l’axe au risque de se la faire tordre.

Il faut également moduler la tension pour éviter de se faire écraser les castagnettes. Ça m’est déjà arrivé et c’est pour ça que je vous préviens bande de nases. Faut être ingénieux dans l’amour et se servir de ses neurones. Ça vous la coupe toute cette créativité, avouez !

Soyez sincères aussi mes chéris vous ne l’avez jamais fait le coup de l’aller simple, hein ? D’ailleurs je pense sérieusement écrire à l’éditeur de la version française du Kama Soutra pour qu’on rajoute cette position, et toucher les droits d’auteur.

À noter qu’on peut le faire avec des porte jarretelles de toutes les couleurs, mais choisissez-les de qualité. Je me suis déjà fait baiser avec des porte jarretelles « made in china » qui m’ont pété dans les doigts après une dizaine d’aller retours, et c’est frustrant. Soyez vigilants, achetez français, autant pour la balance du commerce extérieur de la France que pour votre propre plaisir sexuel, c’est mon conseil.

Après avoir passé une demi-heure à jouer à l’aller simple, Sonia et moi nous étions reposés, exténués. Elle avait pris son panard deux ou trois fois en gueulant comme une chatte en chaleur.

Levé tôt le lendemain, j’eus une conversation avec Sonia en prenant le petit déjeuner qu’elle nous avait amoureusement préparé.

— Je vais rentrer sur Paris. Je dois reprendre mon service et je piloterai l’affaire de là-bas, lui confiais-je.

— Oui, c’était trop beau ! Je te perds une fois de plus.

— Tu peux peut-être te renseigner ici. Il y a une troisième personne qui a les codes, et il y a de fortes chances qu’il habite ici. Vois si tu peux trouver quelque chose pour m’aider, demandais-je à Sonia.

— D’accord mon chéri.

— De toutes façons il faudra que je revienne ici, je le sens. Pour l’enquête et pour autre chose. Tu sais que ma frangine habite dans le coin. Si tu es libre on se reverra.

— Tiens, Jean. Une petite gâterie pour toi pour que tu penses à moi chaque fois que tu prendras ton petit déjeuner.

Là, je ne vous raconte pas, vu que ce bouquin serait catalogué ouvrage érotique au mieux, ou porno selon toute probabilité. Sachez seulement qu’il est question de confiture dont Sonia enduisit une partie sensible de mon anatomie et de sucette consommée langoureusement. En tout cas c’était aussi bon pour moi qui me faisais déguster que pour Sonia qui léchait avec délectation.

 

*

*    *

 

J’avais décidé de rentrer à Paris avec Foculini. On n’avait plus rien à foutre dans le Nord.

J’allais le chercher à l’hôtel. Il venait de rentrer lui aussi.

— Ah mon Kal ! J’su exténué, me dit-il en s’affaissant sur un fauteuil qui en perdit sa forme initiale et pour toujours.

— T’as passé la nuit dehors ?

— Ben oui, avec Godeleine.

— Godeleine ?

— Oui, la mignonne que j’étais dans le train avec. Tu dois te souviendre de c’te poupée. Un cul pareil ça s’remarque, hein ?

  • Ah ! Tu l’as revue ?

— Mieux qu’ça, j’me la suis faite comme y’faut. Elle a aimé, j’te dis pas, et moi elle m’a envoyé au septième ciel avec un billet de retour, vu que j’su là quand même. J’serai bien resté en deuxième semaine pour un coup de reviens z’y.

  • Dis, elle n’est pas octogénaire ?

— T’es louf, elle est Française comme nous. J’peux en témoigner elle cause aussi bien qu’toi et moi, et y’a qu’une Française pour la gaudriole. Tiens, moi que j’te parle, j’ai eu des rations sexuelles avec des nanas de toutes provenances, des z’africaines à tresses, des z’asiatiques aux culs dans les genoux et même des z’américaines qui en ont avalé leurs chewing-gums. J’peux t’dire que les Françaises, comme ma Babette, ou comme Godeleine, y’a qu’ça pour te donner ton plaisir.

— Oui vieux, je suis d’accord. Mais faut varier les plaisirs. On passe à autre chose, il y a une enquête.

  • T’as un plan ?

Je passais le reste de la route à lui expliquer en détail. Mon plan était simple, mais je n’avais pas grand choix.

 

 

 

 

9.

 

 

On était arrivés à Paris en fin de matinée et, le temps de passer à la taule pour régler les affaires courantes et parler à Laura pour lui demander son accord pour une idée que j’avais eue et que j’avais expliqué à Foculini la veille, je me pointais en début de soirée au Blue Mambo.

Vous aimeriez bien savoir tout de suite mon idée, les jolis, mais sans suspens un polar ça vaut que dalle, alors vous patienterez encore un peu. Merci !

Il fallait que je fasse gaffe de ne pas me faire repérer. Je voulais avoir des renseignements sur la copine de Volodia, Katia. Je rentrais dans l’établissement, qui ressemblait à ce que c’était, un rade où les gogos venaient se faire plumer.

Côté décoration, il n’y avait pas plus tarte, il aurait fallu tout refaire, et encore ! Il y avait bien deux ouvriers qui refaisaient nonchalamment le plafond de l’entrée et qui pliaient leurs outils vu que la soirée allait commencer, mais la peinture qu’ils mettaient avait l’air aussi déguelasse que l’ancienne, une sorte de jaune vert caca d’oie, avec des traces de gris.

Je m’assis au bar et me commandais un porto, avec des nachos et de la sauce. La barmaid était aussi aimable qu’une porte de vestiaire, les charnières graissées en moins vu qu’elle grinçait à chaque fois qu’elle bougeait son énorme pétard. Je lui adressais la parole :

— Dites, la sauce pour les nachos, la salsa. On dirait qu’elle a déjà été mangée, dis-je d’un air narquois.

— Vous déconnez, ici on ne sert que du frais, sorti des boîtes de conserve. Y’a toujours des clients qui font chier, merde ! explosa la grognasse.

— Vous faites des rénovations dans la maison ?

— Oui, Y’ sont en train de tout retaper.

— Remarquez, ça a déjà été pas mal tapé, avant d’être retapé.

Elle me regarda avec un air ahuri, et me fit comprendre avec son rictus qu’elle n’aimait pas mon humour.

— Je voudrais parler au patron.

— Y’ n’a pas le temps, l’patron ! Y’est occupé. Elle avait dit ça d’un ton cinglant, histoire de me faire payer ma mise en boîte du début.

— Mais c’est important, plaidais-je.

— Alors, c’est pour quoi ?

— Pour lui proposer un placement.

— Ah ! Si c’est pour une affaire, j’vais voir.

Elle décrocha le téléphone et parla quelques instants. Dans la minute qui suivit un malabar de près de deux mètres vint me chercher.

— C’est vous qui voulez parler à M’sieur Antonio ?

— Oui, c’est moi.

— Alors suivez-moi.

Je le suivis et il s’arrêta devant une porte capitonnée, se retourna et me palpa pour vérifier si j’étais armé. Je l’étais, vu que je ne sors jamais sans mon assurance tous risques. Il me délesta prestement de mon flingue, tout en l’admirant.

— Super ce flingue dis donc ! C’est quoi comme sorte ?

— Un Slurp 2000 avec percuteur chmolbobsé, lui répondis-je du ton le plus sérieux du monde.

— C’est d’enfer ! Z’en êtes d’jà servi ? Ses yeux pas vraiment intelligents brillaient de convoitise.

— Non, y en avait deux sur la cheminée de ma tante comme presses bouquins et j’lui ai piqué çui-là. Faudra qu’j’lui rende, ça fait dépareillé.

— Bon ! J’vous l’rends après que z’aurez vu M’sieur Antonio.

— Ok.

Il me fit passer le premier et se tint derrière moi, tandis que je rencontrais le tôlier. M’sieur Antonio était un petit teigneux, style sud-américain, avec une fine moustache et les cheveux gominés. Ce mec, il avait trente ans de retard pour son look, comme pour la décoration hyper kitsch de sa boîte.

— Alors, Y paraît que vous voulez me proposer un placement ? aboya le taulier de sa voix de roquet anémié.

— Oui, j’ai une copine qui cherche du boulot et je voudrais la placer chez vous. Tiens, comme barmaid, en remplacement de la connasse qui sert au bar.

— Léon, sors-moi c’t’enflure d’ici.

Léon, le garde du corps à M’sieur Antonio, s’approcha de moi d’un air méchant, la bave à la bouche et le rictus mauvais.

Il me saisit par le revers de ma veste, ce qu’il ne faut jamais faire à un judoka, et eut droit à un mouvement de Ju Jitsu bien connu.

Ah ! Vous ne le connaissez pas ? Tant pis, pas le temps d’expliquer. Il y a un mec qui m’attaque, vous pouvez comprendre ça, non ! Je sais qu’il y a encore des teigneux parmi vous qui vont se plaindre à mon éditeur, en geignant « Il ne nous raconte pas tout », mais là franchement je n’ai pas le temps.

Léon n’eut pas l’air d’apprécier. Ce mec était costaud et pas manchot, mais vous avez compris que j’étais un expert en sports de combat, et comme héros de ce roman je dois gagner de temps en temps, sans cela vous n’achèterez plus le bouquin suivant de la série, et mon éditeur me fera la gueule. Il n’y a pas plus teigneux qu’un éditeur en colère. Déjà que je me suis fait allumer par Volodia dans le cabinet du docteur. Là il fallait que je gagne.

Léon eut droit à une démonstration de karaté Shotokan. Je lui fis un bourre-pif en une deux, un coup de poing Giaku Tsuki au plexus suivi d’un autre coup de poing Oïe Tsuki en pleine tronche. Pour ceux qui ne font pas la différence entre ces deux coups de poing, il n’ont qu’à s’inscrire à un cour de karaté.

Vous faites le gueule ? Ok. Alors le Gyaku  Tsuki se donne avec la jambe inverse en avant, tandis que le Oïe Tsuki s’administre avec la jambe du même côté que le coup de poing en avant, et réciproquement comme dirait Pierre Dac. Satisfaits, bande de nazes ?

Exit le Léon, et pour pas loin d’une heure, sûrement, vu les parpaings que je lui avais mis sur la gueule.

M’sieur Antonio poussa un cri de pucelle effarouchée et tira son fauteuil vers l’arrière en ouvrant le tiroir de son burlingue, probablement pour y saisir son pétard.

Vous avez déjà vu Bruce Lee en train de sauter en l’air et de donner un coup de pied de côté, un Ushiro Geri pour les initiés ? C’est ce que je fis, sans sauter trop haut puisque M’sieur Antonio était assis sur son fauteuil et que moi je n’ai plus vingt ans, hélas !

Il reçut l’empreinte de ma pompe en pleine poire, ce qui l’étourdit pour quelques minutes. Au passage, je vous signale qu’on peut faire ce coup-là avec n’importe quel type de pompes. Avec des souliers vernis c’est bien aussi, mais ça fait plus snob. Je l’ai déjà fait avec des palmes de plongée, mais ça gêne pour sauter, et je ne le conseille pas sauf, bien sûr, en cas d’absolue nécessité, quand on est pris de court.

M’sieur Antonio avait un peu morflé et resta dans les vaps quelques minutes. À son réveil, j’étais là. Il commençait à chier dans son froc, le tôlier.

— Qu’est-ce que vous m’voulez ? Y’a pas d’argent au coffre, geignit la demi portion gominée.

— C’est pas à ton pognon que j’en veux, sale con.

Sur ce, je lui fis voir ma carte de police. Ça eut l’air de le rassurer. Je lui filais illico une torgniole, d’abord parce que j’en avais envie, et ensuite pour l’intimider.

— Alors qu’est-ce que vous voulez M’sieur l’commissaire.

— Je te l’ai dit, je viens pour un placement. J’ai quelqu’un qui va remplacer ta grognasse au bar.

Bon ! Vous avez saisi de qui je veux parler, du moins je l’espère. Autrement vous lisez pas bien le bouquin ou vous avez vraiment un cerveau sous-alimenté, ou les deux, ce que je suspecte fortement.

Je me dévoile : Mon plan était de mettre Laura, mon assistante, derrière le bar. Elle pourrait surveiller Katia, la poule de Volodia, et s’en faire une amie.

— Pas question ! répondit-il, péremptoire, positif, affirmatif et définitif.

— Dis donc mon père. T’as un permis pour ce flingue avec lequel t’as voulu m’allumer ?

— Euh ! Non, toussa-t-il soudain revenu à la réalité.

— Alors mon pote je vais devoir t’embarquer. Et puis qu’est-ce que je vois dans ton tiroir, ça ne serait pas de la coke, ces petits sachets avec de la poudre blanche ? Mon père tu ne seras pas sorti de tôle avant Noël prochain. Je te pistonnerai auprès de certains bons amis qui te feront la vie belle et les nuits idylliques. Je suis sûr que tu y trouveras quelques fiancés comme il faut.

Je sentis le mec se liquéfier. Il devait avoir peur qu’on s’en serve de poupée gonflable en prison, M’sieur Antonio.

— Commissaire, attendez ! Je vais accéder à votre requête.

Vous avez bien entendu. M’sieur Antonio allait, comme il disait, accéder à ma requête et c’était tout ce que je voulais, puisque c’était pour cela que j’avais fait tout ce ramdam, vous vous en souviendrez sûrement si vous ne sucrez pas encore les fraises.

Ce n’est pas trop difficile de convaincre les gens réticents, il suffit d’y mettre les formes, et moi, je connaissais tous les plans les plus déguelasses. Cela m’aidait à faire ce job de merde, que j’aime pourtant.

Si tu fais ce boulot dans les règles, t’es marron les trois quarts du temps, et ce sont les truands qui te baisent. J’avais compris ça très vite les premiers mois où j’étais dans la maison poulaga, et j’agissais en conséquence depuis.

 

 

 

 

 

10.

 

 

Laura avait pris son service depuis plusieurs soirs au Blue Mambo. J’avais eu l’autorisation du Pacha pour qu’elle s’infiltre ainsi, ce qui était contre toutes les règles en vigueur dans la police mais le patron avait des couilles et c’était pour ça que son service obtenait des résultats aussi bons.

Il me nomma aussi, par la même occasion, officiellement en charge de l’enquête.

Katia était sur écoute, ainsi que Volodia. Mais il devait se méfier, car il ne se servait de son portable que pour des choses sans importance et n’ayant aucun lien avec notre affaire. Ce mec était dangereux, je l’avais bien cerné. Volodia ne venait jamais au Blue Mambo, on l’aurait serré, mais Laura était devenue bien copine avec Katia.

Celle-ci lui proposa une soirée, avec des copains avait-elle dit. C’était pour ce week-end. En attendant il n’y avait pas grand chose à foutre sur cette affaire.

— On se fait chier hein Kal ? Y’a rien à glander. Ça bouge pas beaucoup not’truc, me dit Focu.

— T’en fais pas. Le piège est prêt, il n’y a qu’à attendre le bon moment, qui finira bien par arriver.

Dans des cas pareils, il faut trouver comment passer le temps. Pas seulement pour ne pas s’ennuyer mais surtout pour ne pas se faire prendre la tête.

Foculini avait depuis longtemps le projet de m’inviter chez lui, mais ça ne s’était jamais fait. Un matin il me le proposa, après que Laura soit passée au bureau pour faire son compte-rendu avant d’aller dormir pendant la journée, histoire de récupérer de ses longues nuits au Blue Mambo :

— Kal, Madame Foculini et moi on voudrait t’inviter à bouffer. Qu’est-ce t’en dis, hein, mon commissaire ? me lança-t-il joyeusement, tout guilleret.

— Oui, c’est une idée. Ça nous fera patienter en attendant qu’il y ait du nouveau au Blue Mambo. Quand veux-tu ? lui demandais-je en sortant mon Palm Pilot.

— Eh ben, demain soir si t’es lib’. Ma femme te fera des tripoux. Les tripoux c’est pas trop gras. Au cas où tu digèrerais mal ce genre de truc, y’aura du cassoulet à la graisse d’oie, en renfort, histoire de bouffer léger si tu préfères.

— Ok vieux, me résignais-je en dépit des risques de gastro-entérite. Pour le jaja te fais pas de bile, j’apporterai ce qu’il faut, je connais bien tes goûts.

 

*

*    *

 

Le lendemain, je quittais Paris en fin d’après midi pour aller dîner chez les Foculini avec ma poche bourrée de pastilles d’Alka Seltzer, à tout hasard. Vous n’auriez pas pensé à ça hein ! Et vous vous seriez mangé une indigestion de derrière les fagots, mes gosses. Plus prévoyant que moi, y’a pas !

Cette invitation était faite de bon cœur, et ça me touchait. Vu le couple chez qui j’allais, je m’attendais pourtant au pire.

Ils habitaient un petit pavillon de banlieue, à Esbly près de Meaux, juste le long de la voie ferrée. On n’entendait pas les trains passer pendant une partie de la journée, disons cinq ou six heures. Le reste du temps il fallait gueuler pour s’entendre.

Je sonnais à la porte et Focu vint m’ouvrir. Il s’était fringué décontracté, avec une chemise bariolée de style tahitien, un short en tissus écossais à carreaux et des sandales qui laissaient paraître ses orteils poilus.

Sa femme Élizabeth, Babette pour les intimes, était affairée à la cuisine.

J’avais ramené deux bouteilles de vin, comme promis. J’étais dans l’entrée pour enlever mon imper mastic. T’as remarqué ? Tous les flics ont des imperméables couleur mastic, ça fait partie de la panoplie. Moi, le mien, il est un peu élimé, car c’est celui que maman m’avait offert quand j’étais entré dans la police. Focu le savait et l’avait accroché au porte manteau en le manipulant avec dévotion, comme si c’était une relique.

— T’as rien contre, hein Kal, j’me suis fringué à l’aise et j’ai mis des sandales vu qu’j’ai mal aux croquenots avec l’humidité ambiante. Ah ! T’as pensé au jaja ! Merci pour les boutanches, Jean. Viens au salon, on va se picoler un apéro. Attends, je fais rentrer Rex, mon clébard, y’vient d’aller chier au jardin. Y’va t’faire la fête, c’petit brigand.

Rex fit son entrée, en trombe, comme une boule de poils roux montée sur des petites pattes.

C’était un petit roquet qui aboyait en grognant et qui se précipita pour niaquer illico le bas de mon futal en alpaga. Il y avait planté ses crocs et il secouait la tête frénétiquement comme s’il voulait déchirer mon bénard.

J’étais gêné, je restais comme un con avec un sourire nerveux pour ne pas jeter un froid dans la soirée.

Je dûs mon salut à l’intervention de Madame Foculini qui vint tranquillement dans l’entrée, me lança joyeusement un « Bonsoir mon cher Jean » comme si de rien n’était, et mit un coup de pompe au train de Rex en lui criant « arrête p’tit salaud ».

Sur ce, Rex alla se coucher dans son panier en couinant comme s’il s’était pris la raclée de sa vie. La soirée commençait bien !

— Hein, t’as vu Kal ? Y t’a à la bonne, d’habitude y’ fait jamais ça, c’t’enfant. Y’éty pas mignon c’garnement ? me dit Focu, l’air attendri.

— Ah ! Alors, si c’étaient des marques d’affection ! me consolais-je, bon public.

J’avais dit ça en jetant un coup d’œil marri et désolé aux petits trous que les dents de ce con de clebs avaient fait au niveau du pli de mon pantalon, dont le bas était tout froissé. Un costard à deux mille euros de chez Tampolino sur les Champs-Zé !

On s’assit au salon, dans des fauteuils en vrai faux Louis XV, si durs que mon derche fit la gueule toute la soirée.

Madame Foculini s’était mise sur son trente et un. Elle était sympa la Babette, mais au niveau de sa dégaine le tableau valait le déplacement à lui tout seul.

Elle avait facile cinquante kilos de trop, vu la bouffe hyper calorique que ces deux-là se morfalaient depuis trente ans, mais elle se fringuait comme si c’était Marlène Jobert en début de carrière, quand elle était si mimi.

Ce soir-là Madame Foculini avait mis une mini jupe en simili cuir de couleur violette. Résultat, elle était toute boudinée et sa cellulite dégoulinait de ses énormes cuisses sur ses jambes comme des poteaux.

Comme la mode était à montrer son nombril pour les femmes, elle n’avait pas voulu être en reste et elle s’était mise un petit boléro d’où s’échappaient des vagues ininterrompues de replis graisseux. Et comme sa jupette était taille basse, on voyait deux bons centimètres de ses poils de pubis, qu’elle ne s’épilait pas, apparemment, où alors c’était bien imité.

L’épilation ne faisait manifestement pas partie des canons de la beauté pour l’épouse de mon valeureux adjoint et ami. Elle avait des poils comak sous les bras, sur ses guibolles, et même sur son triple menton. Un vrai remède contre l’amour, la Babette ! Je ne sais pas comment Focu pouvait se la troncher sa grosse, même en lui mettant un sac de pommes de terre vide sur la tête !

Elle parlait en mettant sa bouche en cœur, badigeonnée de rouge à lèvres qui avait un peu coulé sur les commissures.

Elle me parla de son mari, dont elle était fière, et celui-ci la regardait amoureusement, en se morfalant tout le saucisson sec qui était pourtant, je présume, pour tout le monde :

— Alors Jean, qu’est-ce vous pensez de mon voyou d’André ? Y’fait’y du bon boulot à la PJ ? C’est-y pas un de vos meilleurs z’éléments ? me demanda Babette, dans l’attente manifeste que j’encense son valeureux époux.

J’y allais d’un petit couplet, d’autant plus facilement que j’étais sincère.

— Oh ça oui ! C’est un as, toujours prêt, et plein de ressources. J’ai beaucoup de chance de faire équipe avec lui, chère Madame.

— Y’est doué pour tout ce grand polisson. C’est bien simp’, y’m’fait toujours reluire pareil après trente ans de vie commune. Enfin, j’vous dis ça, mais j’sais que vous êtes célibataire, ajouta-t-elle d’un air attristé et contrit. Alors y’a pas une femme qui a su trouver le chemin d’vot’cœur ? sympathisa-t-elle d’un ton compatissant et sincèrement désolé.

— Eh bien non ! Ce n’est pas faute d’essayer, remarquez, lui répondis-je pour tourner court.

Je n’allais quand même pas lui dire que dans mon métier et vu mes aventures policières et sentimentales j’aurais été un vrai manche de me maquer avec une nana. J’avais bien encore assez de cœurs à prendre pour me laisser enfermer dans une cage dorée, fut-elle habitée par un très bel oiseau.

— Oui, mon André y’m’tient parfois au courant de vos z’aventures. Y’a pas à dire, elles sont pas piquées des vers.

— Ah ! Laquelle par exemple ? dis-je, très intéressé d’en savoir plus sur les confidences à mon sujet que Focu avait faites à son épouse

— Eh bien y m’a causé d’une Tania, une mignonne à qui z’auriez fait récemment plus que du rentre-dedans. Enfin vous lui seriez carrément rentrée dedans, justement.

Oh le salaud ! Il s’était défaussé sur moi. Je me demandais pourquoi. Pas son genre au Focu de baver sur les copains.

— Ah ! Et dans quelles circonstances, chère Madame, André se serait-il confié à vous sur ce point précis ?

Non mais, vous avez vu comment je m’exprime ? Ça vaut du Flaubert, je vous le dis !

— Eh bien j’ai découvert une photo d’une russe tout ce qui a de plus appétissante dans la poche du costard à mon André, me confia la moitié de mon adjoint et qui, en fait de moitié, pesait autant que son époux. J’l’ai interrogée, car j’avais des soupçons et j’su pas du genre à partager. R’marquez y’aurait d’quoi vu le membre à mon époux, me dit-elle en me faisant un clin d’oeil. Y m’a dit, l’air emmerdé qu’c’était une grognasse du nom de Tania et vous vous la seriez tringlée lors de l’enquête que vous faites à c’t’heure.

Ok, j’aimais mieux ça. Ce con avait gardé la photo de la ruskof dont il était amoureux et n’avait pas eu d’autre choix que de me mettre tout sur le dos. C’était de bonne guerre.

— Eh oui chère Madame ! Je suis célibataire, comme vous le disiez, et je cherche l’âme sœur. Cette femme semblait être celle que j’ai toujours cherché. Et patati et patata, je brodais pour faire sentir à Madame Foculini que j’étais tombé quasi amoureux de la grosse russe.

— On peut pas vous en vouloir. Nous on connaît l’amour. Pourquoi les z’aut’ pourraient’y pas en avoir autant, hein, pas vrai, mon loup ?

Son loup me regardait d’un air emmerdé, mais reconnaissant.

— Oui ma chérie. D’l’amour y’en faut pour tous. Et si y’en a un qui mérit’l’bonheur, c’est ben mon commissaire favori, ici présent, dit Focu, content que l’on passe à un autre sujet.

On ne passa pas à un autre sujet, on passa à table, ce qui est à peu près la même chose. Mon hôtesse avait mis les petits plats dans les grands, y’en avait pour tout un régiment d’affamés.

— Je nous z’ai préparé une p’tite collation, un simple en-cas, sans chichis, des fois qu’vous auriez la dent commissaire, s’excusa-t-elle. J’voudrais pas qu’z’ayez l’impression que mon André est affamé à la maison ! J’su une épouse attentionnée, j’y fais de quoi s’caler l’estomac avant d’aller au taf et l’soir y’a aussi droit à sa séance de sexe. J’y fais du striptease, j’adore montrer mes charmes, commissaire. V’trouvez pas qu’j’ai raison ?

— Ah chère Madame, si je peux me permettre et en tout bien tout honneur, vous pourriez vous présenter à un concours de beauté, et le gagner, bien sûr, dis-je très sérieusement en faisant gaffe de ne pas pouffer de rire.

— Merci commissaire. Z’êt’ gentil. Allez, on va commencer à dîner. J’ai faim comme c’est pas permis.

Le repas était bien préparé. J’y faisais honneur.

Le Rex avait repris du poil de la bête, si je puis dire. J’avais dû lui taper dans l’œil car il me montrait son amour indéfectible en s’accrochant avec ses petites pattes de devant sur mes mollets et en se branlant énergiquement contre ma jambe gauche.

Focu me renvoya l’ascenseur. C’était la moindre des choses puisque je lui avais sauvé le cul il y a moins de dix minutes :

— Rex, p’tit cochon, laisse le commissaire, y’peut pas grailler tranquille. Allez Rex, au panier, au panier que j’te dis. Merde ! Y’a des fois que je m’demande si c’t’amour y’est pas sourdingue. Faudra l’faire examiner par un othorinocéros pour être sûr qu’y n’a pas les portugaises ensablées.

Comme ça n’avait aucun effet, je filais un petit coup de pompe en loucedé au Rex qui, du coup, débanda aussi sec et me laissa tranquille.

Tout compte fait je passais une bonne soirée, avec des Français bien de chez nous, nature, et le cœur sur la main.

À un moment donné, Focu s’était levé.

— S’cusez, faut qu’j’aille secouer le colosse. N’vous gênez pas pour moi, continuez à becqueter.

Il revint des toilettes au bout de cinq minutes, visiblement soulagé mais avec la braguette grande ouverte.

Il s’était rassis en rotant un grand coup, et je lui fis des signes discrets pour le prévenir. Il comprit et me fit un clin d’œil reconnaissant, sans s’apercevoir qu’il venait de coincer le bord de la nappe dans sa fermeture éclair.

Le frometon était à la hauteur. Y’a pas à dire, les Foculini aimaient la bonne bouffe. Le dessert itou, digne de Lenôtre. J’en fis le compliment à la maîtresse de maison :

— Chère Madame on dirait que ce dessert vient de Lenôtre. Il en a la qualité.

— Quoi qu’est-ce ? Mais pas du tout ! Y’ vient du nôtre.

—  Je voulais parler du pâtissier, Lenôtre.

— Ben oui quoi ! Moi z’aussi j’cause de notre pâtissier, le nôtre pas l’vôtre puisqu’on a payé le dessert. C’est normal, non ! C’est nous qu’on invite.

Ok ! Sans commentaires ! Je pris congé après le café et le pousse café.

J’eus droit à un départ tonitruant quand Focu se leva pour m’accompagner à la porte et emporta avec lui la nappe coincée dans sa braguette, faisant tomber toute la vaisselle, ce qui ne suscita aucune rancœur chez Madame Foculini.

Elle était tellement bourrée qu’elle s’en foutait comme de sa première turlutte, puisque Focu avait remis quatre bouteilles de sa cave en plus des deux que j’avais ramené, et elle se marrait comme une baleine, en s’esclaffant :

— Ah merde ! Y’est tellement bourré que c’con y veut desservir la table avec sa braguette. André, arrête tes conneries, l’commissaire y va croire qu’on est des clowns.

J’esquivais la dernière attaque en règle de Rex qui tentait de lever la patte sur ma jambe gauche, mais je l’évitais, un homme averti en valant au moins deux.

Je me souviendrai pour un bout de temps de cette soirée mémorable chez les Foculini.

 

11.

 

 

M’sieur Antonio avait tenu ses promesses et il avait demandé à la grognasse qui servait au bar d’aller faire une cure d’amaigrissement jusqu’à nouvel ordre, tous frais payés. Mémère avait accepté avec plaisir, vu que son mec était chomedu et pouvait venir avec elle pour la faire reluire ce qui, compte tenu des mensurations plantureuses de la barmaid, nécessiterait pas mal d’huile de coude.

La place au bar était donc toute chaude pour ma collaboratrice, qui remplaça la grognasse au pied levé.

Laura faisait du bon boulot au Blue Mambo. Elle était fringuée avec une mini jupette et des bas résilles, ce qui fait que le chiffre d’affaires de l’établissement grimpait vers le haut. C’était tout bénéf pour M’sieur Antonio, vu que la PJ pouvait quand même pas accepter un salaire d’un civil pour rétribuer une inspectrice qui agissait en sous-marin.

Il y avait une demi douzaine de danseuses qui se produisaient au Blue Mambo dont Katia, qui était la plus appréciée des clients. Faut dire qu’elle était super canon.

Elles se trémoussaient chacune à leur tour sur une estrade, et elles étaient toutes un peu con, sauf Katia, bien contente que la nouvelle barmaid soit si sympa et aime avoir avec elle des conversations intéressantes, entre deux danses.

J’avais demandé à Laura, pendant un débriefing, si tout allait bien :

— Personne ne t’ennuie dans ce club ? Une jolie nana comme toi ?

— Pense-tu Kal. M’sieur Antonio n’aime pas les femmes. Son mec c’est Léon. Je les ai surpris à se faire des mamours sans équivoque.

Et moi qui pensait lui faire peur avec la prison !

— Et avec Katia, comment ça avance ?

— Elle n’est pas con cette fille. On s’entend bien. Elle m’a fait des confidences. Elle adore son mec, Volodia, mais elle n’habite pas avec lui. Il lui a promis une vie de rêve, au soleil, dès qu’il aura fini une affaire juteuse sur laquelle il travaille actuellement.

— Il a dit quelle genre d’affaire ?

— Non rien !

— Elle t’a dit où Volodia habitait ? Je pensais immédiatement que c’était une question à la con et que si elle l’avait dit à Laura je l’aurais su dans la minute.

— Non, mais je vais y aller dans pas longtemps.

— Ah !

— Oui, ils m’invitent à passer une soirée dans deux jours.

— Bon. On va t’équiper avec des moyens de communication discrets. Bertholin doit avoir ça. Pas de micro caché sur toi. S’ils te fouillent au corps tu seras découverte, mais on prendra un sac avec émetteur, indécelable. Tu pourras écouter sur ton lecteur de CD comme si de rien n’était.

— Ça me semble bien. Comment procède-t-on ?

Cette gosse était adorable et coopérative.

— Mon plan est le suivant. Katia t’emmène là où est Volodia. Tu m’indiques l’endroit, je viens avec Foculini et du renfort s’il le faut, on serre Volodia.

— Ça me semble correct, conclut-elle.

 

*

*    *

 

Le soir du rendez-vous arriva. Laura avait son petit sac et son lecteur de CD trafiqué, que j’avais choisi chez Bertholin au milieu d’un assortiment hétéroclite.

J’avais prévu de filer Laura quand elle partirait avec Katia du Blue Mambo. Je les attendais à la sortie.

Laura monta dans la voiture de Katia et elles se dirigèrent vers l’aéroport de Roissy. Je les suivais sans me faire repérer.

À un moment elles s’arrêtèrent sur un parking de station service sur l’autoroute A1. Elles sortirent de la voiture et marchèrent vers des champs, en direction d’un bosquet.

J’attendais qu’elles y soient pour marcher moi aussi à découvert. Elles y arrivèrent et… merde ! un hélicoptère qui était caché derrière les arbres  décolla. Elles étaient dedans ! Baisé !

Je ne pouvais maintenant plus compter que sur Laura pour me dire où elle allait. Quand je vous disais que Volodia était dangereux ! Et puis la mafia russe avait les moyens.

L’hélicoptère semblait voler en direction du Nord aussi je suivis l’autoroute. Je le perdis de vue très rapidement, mais je continuais à rouler, en prévenant Foculini.

— Focu, démerde-toi pour trouver fissa un hélicoptère de la police et va en direction du Nord, vers Lille. Laura est montée dans un hélicoptère avec Katia et je ne sais pas où elles vont. Je suis sur l’autoroute. On reste en contact. Garde une place pour moi.

— Ok. Je pars tout de suite.

Je me faisais un sang d’encre. Il n’y avait pas de raison, a priori, pour que les russes fassent du mal à Laura, mais je n’aimais pas perdre le contrôle total d’une situation. Et puis mon intuition ne me disait rien qui vaille. À force de vivre des situations dangereuses, notre flair de flic devient comme un sixième sens.

Au bout de quarante minutes, j’entendis la voix de Laura. Elle parlait dans le micro, d’une voix calme.

— Katia, c’était quoi tout à l’heure ce grand bâtiment ?

— Les écuries de Senlis, répondit la ruskof, sans savoir évidemment qu’elle nous rencardait.

— On ne doit pas en être loin, ici, dans la ferme où on vient d’atterrir ?

— Non. Mais on s’en fiche ma chérie. Je vais retrouver mon amour et il a des copains très beaux qui te feront la cour.

La communication avait été coupée. J’appelais Foculini :

— Focu, où tu es ?

— J’su en train d’dégueuler merde. J’su en l’air dans c’te vacherie d’hélicoptère et j’ai pas su me r’tenir. J’su avec le pilote et c’est tout. Y’a pas l’air content, j’ai gerbé sur son manche à balai. Pas eu l’temps de trouver des intervenants, j’su seul.

— Ok, Pas de problème. On va faire à deux, mon père, on a l’habitude. Laura est dans une ferme près des écuries de Senlis.

— Ok. Je dis au pilote d’y aller. On fait quoi ? me demanda mon adjoint, aux ordres.

— Je vais m’arrêter à la dernière station service sur l’autoroute avant Senlis. Tu m’y attends. Je ne veux pas que les russes voient arriver un hélicoptère de la police.

— Ok Kal. J’y vais.

J’arrivais à la station service vingt minutes plus tard. Je demandais au pilote de rester là avec son hélicoptère, et Foculini montait à bord de ma caisse. Il avait emmené un bel arsenal.

— J’ai ramené d’quoi faire Kal. Avec ces fumiers de la mafia russe faut v’nir outillé. J’ai deux pistolets mitrailleurs Uzi, des grenades offensives et défensives et j’ai pris mon fusil à lunette, des fois qu’il faudrait cartonner à distance, tu comprends.

— Super. Avec ça on est parés.

C’est sûr qu’on avait de quoi livrer bataille, avec ce que Focu avait ramené.

La voix de Laura nous parvint encore :

— Je suis dans une ferme, près des écuries de Senlis. Il y a une château d’eau à moins d’un kilomètre et une éolienne. Il y a une BMW blanche style 745 dans la cour.

— Tu m’entends ? lui demandais-je.

— Oui Jean. Vas-y !

— Combien sont-ils ?

— Il y a Volodia et quatre mecs. Ce Volodia, il me fait peur, Kal. Je crois qu’il se drogue. Il y a un de ses copains qui parle Français et j’ai l’air d’être à son goût. On descend dans cinq minutes au salon.

— Ok. On sera sur place dans une heure, je pense.

— Ok.

On n’avait plus qu’à continuer à rouler et à chercher la ferme. Une demi-heure était passée. Laura avait actionné le micro de son sac et des voix nous parvenaient.

— Alors la petite barmaid française, tu as déjà fait l’amour avec des russes ?

— Non, et je suis fiancée. Désolée ! rétorqua Laura, sur un ton qui ne souffrait aucune ambiguïté.

— Alors c’est l’occasion ce soir, répondit le ruskof, ignorant la réponse de Laura. Mes copains et moi on est ici depuis une semaine et on n’a pas eu de femmes depuis notre départ de Moscou.

Je parlais à Focu dans la voiture :

— Oh putain, je ne le sens pas du tout là.

— Oui Kal, magnes-toi.

Les voix nous parvenaient toujours et ce n’était pas fait pour me rassurer.

— Mes amis et moi on va t’offrir une longue nuit d’amour à la moscovite. Vodka, et sexe à la russe, avec des vrais hommes. Regarde ce qui t’attend.

J’entendis Katia parler en russe mais je ne bitais rein. Elle avait l’air nerveuse et en colère. Laura lui parla pour qu’elle réponde en français et qu’on comprenne.

— Qu’est-ce qu’ils me veulent tes copains. Regarde celui-là vient carrément de me montrer son sexe en érection. J’ai peur Katia.

— Moi aussi, je ne vais pas pouvoir les arrêter. Volodia a pris une dose de coke, et il s’en fout. Au contraire il m’a dit qu’il va s’amuser à regarder le spectacle. Je remonte là-haut lui parler.

Foculini et moi avions trouvé le château d’eau et on faisait les petites routes autour pour essayer de trouver la ferme.

Pendant qu’on cherchait fébrilement une ferme avec une BMW blanche, les choses se gâtaient. On entendait la voix de Laura.

— Lâchez-moi bande de salauds. Ah ! Les vaches ils me mettent à poil et ils m’attachent avec des liens.

 

*

*    *

 

Focu et moi avions poussé un cri de victoire. La BMW blanche était au bout d’une allée, à cent mètres à droite. On avait trouvé la ferme et on espérait arriver à temps.

Je ne fis pas dans la dentelle. Je lançais ma caisse à toute allure en direction de la porte de la ferme et en sortis avec un sourire mauvais. Focu en fit autant et je fus sidéré de voir à quelle vitesse il était sorti lui aussi, en dépit de son gabarit alourdi.

J’avais mon pistolet mitrailleur Uzi attaché à sa sangle et Focu l’avait dans ses pattes ouvertes comme des battoirs.

— J’arrose, Kal, tant pis, j’veux pas qui fassent du mal à la p’tite.

— Vas-y mec, t’as ma bénédiction.

Je rentrais le premier. Il y avait un mec à poil devant Laura. Elle était nue, couchée sur le sol, les mains attachées aux pieds d’une énorme table de ferme. Trois mecs étaient tournés vers nous, vers l’entrée, avec des flingues. Focu arrosa. Vrrrrr. Un Uzi ça arrose mieux qu’un tuyau d’arrosage, je vous le dit. Et quand c’est Focu qui presse la détente d’une arme, ça fait des dégâts. Les trois russes passèrent de vie à trépas en moins de temps qu’il ne faut à une contractuelle pour vous filer une contredanse.

Le quatrième russe me regardait comme un con, à poil, mais il avait débandé. Il était à genou devant Laura, entre ses jambes écartées et je ne savais pas s’il venait seulement de s’agenouiller ou s’il se relevait après avoir eu le temps de profiter de la petite. Il se redressa prestement.

Pendant que Foculini couvrait Laura d’une couverture et défaisait ses liens, je me dirigeais vers le ruskof, la bave aux lèvres. Le mec avait tiré un poignard de commando qu’il avait saisi sur la table et il avait l’air de savoir s’en servir.

— Je l’arrose Kal ? proposa Foculini.

— Non vieux, laisses-le moi. Ça me fera passer mes nerfs.

Il tenait son arme dans la main droite, comme un fleuret, et gardait sa main gauche devant pour cacher ce qu’il faisait. La bonne technique des experts avec un poignard. Je me revis vingt ans plus tôt au Japon quand on me faisait m’entraîner avec des armes blanches qui coupaient comme des rasoirs. Les Japs ça ne sait pas faire semblant.

Il se fendit en avant, dirigeant la pointe vers mon sternum. Je parais avec Uchi Uke, en esquivant du corps avec Taï Sabaki, et lui filais un Oïe Tsuki sur la tempe. Il encaissa en faisant une sale grimace, mais il avait la rage d’avoir été dérangé.

Il se retourna, le temps de se prendre un Mae Geri ge komi dans ses bijoux de famille. Devinez, mes chéris, si j’avais visé au hasard.

Ce fumier s’entêta avec son poignard et tenta de me porter un coup de haut en bas, comme un débutant ou un mec qui ne sait pas plus manier un couteau qu’un critique d’art ne saurait tenir un pinceau ou qu’un critique littéraire un stylo.

C’était con pour lui, il se retrouva dans les secondes qui suivirent avec son avant-bras qui regardait dans la mauvaise direction, pété à 180 degrés. Le mec tomba à terre en gémissant, incapable de bouger. Foculini lui immobilisa spontanément les deux bras avec ses grosses pattes et moi je coinçais ses jambes avec mes genoux.

Je pris son poignard de la main droite et ses bijoux de famille de la main gauche, et plaçais le fil du couteau au ras de ses balloches, en regardant Laura dans les yeux, interrogateur et les mâchoires serrées.

Elle me fit un signe de dénégation, un peu lasse et me dit :

— Ça va Kal, il ne s’est rien passé, mais une minute plus tard j’aurais vécu un sale quart d’heure. C’est celui-là qui parle français.

Je n’avais pas envie de causer à ce moment-là. Je filais un grand coup de coude dans la tronche du russe, et j’entendis un grand crac, probablement quelques ratiches qui avaient volé.

Le mec avait quand même un sourire, il n’avait jamais été aussi content de sa vie de ne pas avoir baisé, ce qui lui avait sauvé son service trois pièces. Vous avez dit illégal ? Illégal mon cul ! Si ce mec avait violé Laura je renvoyais l’objet du délit sans faire de quartier en poste restante à son quartier général de Moscou. J’y peux rien, j’suis comme ça ! Faut pas toucher à ceux que j’aime.

On s’attendait à une réaction de l’étage, où se trouvaient Katia et Volodia. Rien ! Je montais, couvert par Focu.

Ils étaient allongés sur le lit tous les deux, la gorge tranchée, et des flots de sang avaient déguelassé les couvrantes. Morts tous les deux.

Je redescendis et interrogeais le violeur en puissance, le seul qui avait sauvé sa peau pour l’instant.

— Que s’est-il passé avec Volodia et sa copine ?

— Il nous doublait, ce svolotch. Il nous avait caché les numéro que Sonia lui avait donnés. On a eu des ordres d’en haut.

Tiens ! Des ordres d’en haut ! Il y avait donc quelqu’un au-dessus de Volodia.

— De qui les ordres ?

— Idi na houïj dourak. Tibie nitchevo nie skajou, me répondit le russe dans la même langue.

— Pas de problème mon père. On va se parler plus tard.

Je voulais rentrer à Paris au plus tôt. J’appelais le pilote de l’hélicoptère de la police et lui donnais notre position pour qu’il vienne nous chercher.

— Focu, rentre à Paris avec ma caisse et emmène le ruskof. On va l’interroger à la taule. Moi je rentre en hélico avec Laura.

— Ok Kal. On se retrouve d’ici deux ou trois heures. Je l’emmène au sous-sol, c’t’ordure, pour que tu l’trouves bien au frais.

J’emmenais Laura vers l’hélico et j’étais seul avec elle, en dehors du pilote qui chauffait le moteur. Les pales se mirent en mouvement en sifflant, juste avant le décollage.

Laura avait posé sa tête sur mon épaule.

— Jean, embrasses-moi, comme un frère. J’ai besoin, me dit-elle d’une petite voix.

Je l’embrassais tendrement en la serrant dans mes bras.

— Tu n’iras pas te vanter que tu m’as vue à poil ? demanda-t-elle après quelques minutes.

— Ça a été si vite que je n’ai pas eu le temps de rien voir et Focu non plus, lui mentis-je.

— Menteur. Ne dis rien à mon oncle. Il va s’arranger pour que j’arrête le métier s’il sait le risque que j’ai couru. Promets-moi !

— Promis juré, Laura !

Nous atterrissions une heure plus tard et j’emmenais  Laura chez elle. Dès que je la sus plus détendue, je revins à la taule.

 

12.

 

 

Je n’eus pas le temps de rentrer dans mon burlingue. Foculini était arrivé et devait avoir placé le russe sous mandat de dépôt, ou plutôt il avait essayé. Le Pacha lui avait donné l’ordre de mettre le prisonnier dans les sous-sols, mais sans remplir de documents officiels.

Le planton m’informa à mon arrivée que le vieux voulait me voir toutes affaires cessantes. Je pénétrais dans son bureau.

— Bonsoir Jean. Mission accomplie, apparemment. Votre rapport ?

— Vous l’aurez sur votre bureau demain patron, à la première heure.

— Oui je sais, mais j’aimerais avoir un rapport verbal, maintenant s’il vous plaît. Ce qui m’intéresse c’est une question, tout particulièrement.

À la façon dont il me fixait dans les yeux, je pouvais deviner sans peine ce qui le turlupinait.

— La réponse est non, patron.

— Jean, on a trop d’estime l’un pour l’autre pour que j’aie besoin de vous poser la question si ce que vous dites est vrai.

— Oui patron, on a trop d’estime.

— Je sais que le russe ne l’a pas violée. S’il l’avait fait il serait mort ou il lui manquerait quelque chose d’essentiel. Je vous connais.

— Oui patron, affirmais-je.

— Laura est comme sa mère, ma sœur. Elle ne dira rien.

— Mais il n’y a rien à dire patron dis-je d’un air très convainquant.

— Le brigadier Dufour, le pilote de l’hélicoptère, m’a dit qu’elle avait l’air très retournée en sortant de la ferme. Elle vous a demandé de l’embrasser et de la serrer fort, et je sais que ce n’est pas sentimental ou sensuel. Ce n’est ni votre genre, ni le sien. Elle devait donc être sous le coup d’une forte émotion et avait besoin d’être réconfortée.

— Oui, les russes étaient dangereux mais elle n’a rien risqué, à aucun moment.

Il posa ses mains bien à plat sur son bureau, et il me parla comme il ne m’avait jamais parlé :

— Bon ! En tous cas, le russe que vous avez amené n’a aucune existence légale.

— Vous voulez dire, Monsieur, qu’un mandat de dépôt n’a pas été rempli ? m’étonnais-je.

— Rien ! Absolument rien. Je suis à cinq ans de la retraite et je n’ai jamais fais ce genre de choses. Mais là, je sens que c’est la façon de faire. D’abord le risque que Laura a couru. Taratata, Jean, j’ai dit le risque qu’elle a couru. Et puis cet or appartenait à des pauvres gens dont beaucoup ont payé de leur vie. Il importe qu’il soit retrouvé et rendu à ses véritables propriétaires ou à leurs descendants. Quelles pistes avons nous ?

— Aucune. Le russe en bas est notre seule chance. Mais il y a un chef haut placé, je viens de l’apprendre.

— Alors il est à vous. Quant à moi, ce qu’il deviendra après avoir parlé m’indiffère. Totalement ! Vous saisissez Jean ?

— Bien patron. J’ai compris.

— Allez, et bonne chance dans ce dossier. Mes félicitations à votre équipe pour les progrès réalisés.

Je quittais son bureau et me rendis au sous-sol. Foculini avait fait soigner le russe, vraiment mal en point.

— On se le reprend demain, Focu. Là il n’y a rien à en tirer.

— Ok Kal. Je vais m’coucher. Ma Babette m’a fait des alluvions.

— Des quoi ?

— Ben elle m’a fait comprendre qu’elle eusse bien aimé que moi, son époux, fusse près d’elle pour lui faire reluire son petit corps.

— Ah ! Elle t’a fait des allusions.

— Oui, et j’peux pu tenir. Tu sais j’ai une libido qu’il faut que j’satisfais régulièrement. Là ça presse. Et y’a qu’ma Babette pour m’orgasmer comme il convienne.

— Alors vas-y ! Rendez-vous demain matin ici, vers huit heures.

J’allais me coucher itou, en ayant peur rétrospectivement. On était passés tout près de la catastrophe.

Le lendemain matin j’étais à la taule aux aurores. Le russe, Vladimir Ignatieff, était désormais notre seul lien pour découvrir qui était le troisième détenteur d’un papier qui nous donnerait les compléments des codes déjà en notre possession.

J’avais fait venir l’interprète traducteur, dans le cas où le russe aurait des lacunes en français. Le ruskof commença mal sa journée. Il se refusait à parler français, fixant le sol de sa cellule, et me lançait des invectives en russe.

— Ya nitchevo nie skajou. Slichkom bayous. Zatchem mnie fsio éta ?

— Que dit-il ? demandais-je, devinant la réponse.

— Il dit qu’il ne dira rien, qu’il a trop peur, et dit qu’il n’a pas besoin de tout ça.

Je sentais qu’on allait s’éterniser, et je ne voulais pas le torturer. Pas pour tout l’or du monde.

Je jouais mon va-tout et sortis mon calibre. Je passai le canon entre les dents de devant qui lui restaient après mon mouvement d’humeur de la veille et ramenai le chien en arrière avec mon pouce.

— Ok. Traduisez : « Tout le monde se fout de ce que tu vas devenir, alors comme tu ne sers plus à rien et puisque tu te tais tu disparais ».

Le traducteur n’eut pas le temps de répondre car le russe, qui m’avait jaugé la veille, prit peur. Il me répondit en français.

— Je ne connais pas le chef de la mafia russe à Paris, mais il est en contact avec un Français nommé Michel.

— Quel Michel ?

— Michel Laurent, le revendeur d’or. Cet homme n’est pas un criminel et ne fait pas partie de la mafia, mais il n’y a que lui qui peut offrir autant de cash pour écouler ces lingots.

Ah ben merde ! Ce con de Michel Laurent faisait partie de cette combine. Je l’avais gravement sous-estimé celui-là !

— Ok mon père. Tu restes ici et je fais mon enquête. Si tu as menti, tu es mort.

— Je n’ai pas menti. Ti tak minia dal po mordou, ya nie vral.

— Qu’est-ce qui dit ?

— Il dit que vous lui en avez mis plein la gueule, et qu’il ne ment pas.

— Affirmatif, mais il l’a mérité, dis-je pour clore le débat.

 

*

*    *

 

J’allais faire un tour du côté de la Tour Eiffel, avec Foculini et Laura. Rien de tel pour elle que de se recoller dans l’enquête pour effacer un mauvais souvenir.

Quand le fourgue, en ouvrant sa porte, vit qu’on était venus à trois, il se posa des questions, à voir sa tronche ahurie.

Quand il se mangea une baffe monumentale du battoir à Focu, il ne s’en posa plus. Il savait qu’il était baisé et qu’il n’avait plus qu’à passer à table.

— Alors Michel, on m’a fait des cachotteries l’autre jour, lui dis-je en m’asseyant à califourchon sur une chaise, m’appuyant les avant-bras sur le haut du dossier.

— Quelles cachotteries M’sieur le commissaire ? eut-il le courage de rétorquer, ce qui prouve que ce mec prenait parfois des risques démesurés.

— Dis enfoiré. Tu veux qu’on te découpe en petits morceaux ? rajoutais-je.

— Mais je vous ai tout raconté sur les russes l’autre jour.

— Tout, oui, mais pas que tu es le fourgue qui écoulerait le stock d’or si les russes le récupèrent.

— J’ai pensé que vous vous en doutiez. Comment aurais-je été dans la confidence autrement ?

Merde ! Un con qui allait me donner des leçons maintenant. C’est pourtant vrai que je ne lui avais pas posé cette question.

— Là, tu marques un point mon père ! Comme quoi tu n’es pas que con. Mais jusqu’à preuve du contraire tu es complice dans deux affaires d’assassinat.

— Mais je n’ai tué personne moi ! pleura-t-il.

— Non, mais t’es au courant, c’est pas mieux. T’as pas le cul propre, et je peux t’arrêter pour que le juge t’inculpe.

— Ok, je suis au courant pour l’or, mais je ne sais pas qui détient les codes.

— Il nous manque une information et tu vas m’aider. Qui est le troisième français à qui l’officier allemand a confié une partie des codes ?

— Je ne sais pas.

— Renseigne-toi !

— Je ne peux pas, je n’ai plus de contacts. Et je ne veux plus entendre parler de cette histoire.

— Comment t’avaient-ils contacté pour te proposer le lot ? Il y a bien eu un contact, d’une manière ou d’une autre ?

Il calait sur la question, le Michel. Il essayait de trouver une réponse que j’avalerais mais ses neurones s’étaient mis en court-circuit. Il restait silencieux, les yeux fixés au sol.

— Alors, Michel !

— Je ne sais plus.

Focu avait pris l’initiative de lui refiler un marron, un aller-retour bien appliqué.

— Kal, permet-moi d’le démolir ce trouduc. Y s’moque de toi, j’admet pas. Hé toi ! L’connard ! T’arrête de prendre l’commissaire ici présent pour un gogo, et lâche ta purée avant est-ce que j’me fâche encore plus qu’à c’t’heure. Tu bites ça dit coco ?

— L’inspecteur Foculini ne fait que traduire admirablement mon état d’esprit en ce qui concerne ton mutisme, qui t’accuse. Alors ? La mémoire te revient ?

— Je me souviens, finalement. Je crois que c’était par Monsieur Balatieff, lâcha-t-il d’une seule traite.

— Un russe ?

— Oui, blanc, prit-il le soin d’ajouter.

— Écoute, y’a pas beaucoup de russes de couleur, non ? rétorquais-je.

— Je veux dire que ses ancêtres ont émigré au moment de la révolution.

— Ok. Alors qui c’est ce Balatieff ?

— Un collectionneur d’œuvres d’art, et un antiquaire connu sur la place de Paris.

— C’est lui qui t’a parlé de l’or et des diams?

— Oui.

— Et il t’aurait parlé spontanément de tout l’historique ? Tu me prends pour une pomme, dis ?

— Il a bien été obligé. Je fourgue mais je ne veux pas d’histoires de violences et encore moins de meurtres. J’exige des garanties.

— Bon, tu sembles réglo. Tu vas peut-être sauver tes cacahuètes dans cette histoire. Tu es sûr de ne m’avoir rien caché cette fois.

— Je vous ai tout dit commissaire.

— Je l’espère pour toi Michel, parce que si ce n’est pas vrai et que je doive revenir te voir, je ne te ferai pas de cadeau.

— Juré commissaire, je vous ai tout craché le morceau.

— Ok, on verra, lui dis-je en concluant l’entretien.

Sur ce, on s’était barrés de chez lui et on était revenus à la taule.

— Bon. On met cet antiquaire sur écoute. Même topo. Interprète traducteur vingt quatre heures sur vingt quatre.

— Ok Jean, il peut être là d’ici deux heures, me répondit Laura.

  • Espérons qu’on apprendra quelque chose.

Vers 17 heures, j’allais écouter les enregistrements de l’après-midi. Je m’adressais au traducteur.

  • Quelque chose d’intéressant ? demandais-je.

— Des clients qui appellent pour des antiquités, mais il y a une conversation intéressante me semble-t-il.

  • Allez-y !

Il rembobina et me fit écouter, tout en me donnant la traduction. Balatieff, l’antiquaire, avait reçu un appel.

— Sergueï ?

— Oui, c’est moi.

— On est coincés. Les gens de notre équipe ne donnent plus signe de vie. Ils sont, ou morts, ou capturés. Mais j’ai eu un rapport complet avant.

  • Les codes ?
  • On en a deux, manque le troisième.
  • Qu’est-ce que vous attendez ?

— Le gars est en voyage à l’étranger et ne rentre que dans quelques jours.

  • Renvoyez une équipe.

— J’en ai une qui est arrivée de Moscou. Je les envoie demain matin sur le Nord et j’en laisse deux à Paris pour réceptionner le colis à son arrivée de Montréal.

— Pourquoi ne pas aller chercher l’information à Montréal ?

— Trop risqué. Si le vieux ne coopère pas on ne retrouvera pas le papier. Je préfère attendre son retour en territoire français.

  • Tenez-moi au courant.
  • Oui, dès que possible.

Attendez, là, les mecs ! Montréal, le troisième dans le Nord, ça me disait quelque chose, ça ! Presque au même moment mon portable sonna. C’était Sonia.

— Kal. C’est moi. Il semble qu’on va se revoir plus tôt que prévu mon bel amour.

  • Vas-y ! Dis-moi.

— Eh bien, je suis allée enquêter chez la mère Pauline, qui tenait un bistrot pendant la guerre. Mon père y allait faire sa belote tous les lundis soir, devines avec qui ?

— Avec le dentiste Thérilo et le maire Maurice Échevin.

  • Zut ! Tu es au courant ?

— Oui, je viens de le deviner. Je reviens à Lille ce soir. Tu veux qu’on se voie ?

— Devine ! dit-elle, réjouie d’avance de ma venue.

— Bon, je passe te chercher dès que j’arrive. Tu sais où crèche Échevin ?

— Rue nationale, au 32, répondit-elle sans hésiter.

Tiens ! Elle connaissait cette adresse par cœur. Je m’en fis la réflexion.

— Ok, à tout de suite.

 

*

*    *

 

Je refis la route de Paris jusqu’à Lille en moins de temps qu’il n’en faut à un dentiste pour vous extraire une dent de lait, et j’allais directement chez le maire. Je sonnais. C’est Sylvie qui vint m’ouvrir. Elle se méprit sur l’objet de ma visite et m’accueillit avec un large sourire, ce qui me permit de découvrir qu’il lui manquait une ratiche sur deux au niveau des dents de devant. Elle devait faire des cannelures en taillant les pipes la Sylvie.

— Jean, c’est gentil de venir me voir, dit-elle en roucoulant.

— Sylvie je poursuis mon enquête et j’ai besoin d’un renseignement.

  • Ah ! dit-elle, déçue.

— Tu sais sur quel vol et quand Échevin rentre de Montréal.

— Ah bon, toi aussi !

— Moi aussi quoi ?

— Ben il y a deux semaines il y a un grand blond pas mal d’ailleurs qui est venu ici poser la même question.

  • Un Français ?

— Oh non ! Style polonais qui roule les « r ».

— Ok. Alors quand revient-il ton amoureux ?

— Mardi prochain, dans exactement 7 jours. Vol Air Canada 761 de Montréal, 8 heures 30 à Roissy 2.

— Merci Sylvie, je me sauve, j’ai du taf, dis-je, écourtant les effusions.

Je passais chercher Sonia, qui était prête. Elle était même prête à tout et surtout à prendre du bon temps avec votre commissaire adoré. Je l’emmenais à Lille au Carlton, et prenais juste le temps d’enregistrer et de déposer mes affaires dans la chambre. La fille de la réception, en me voyant revenir, prit ses précautions.

— Monsieur Kaliski, je vous donne la 25. Elle est au bout du couloir, à l’étage. Vous y serez plus tranquille, dit-elle un sourire narquois aux lèvres.

Ma nuit avec l’étudiante, la jolie Adeline, avait dû être retransmise en Eurovision pour les voisins et les employés qui étaient passés devant la porte de ma piaule.

— Merci mademoiselle. Vous pouvez me faire monter une bouteille de Dom Pérignon ?

  • D’accord. Deux verres ?

— On ne peut rien vous cacher dis-je en prenant la clé.

Sonia et moi étions montés à l’étage. Pour ceux qui connaissent le Carlton à Lille, c’est un excellent hötel mais l’ascenseur est aussi grand qu’une boîte à chaussures, et encore ce n’est pas sûr que deux chaussures puissent y tenir si elles sont de grande taille.

Sonia en profita pour se frotter contre moi, si bien que nous eûmes juste le temps d’attendre la bouteille de champagne avant de consommer autre chose. Rien qu’un avant-goût, remarquez ! Tiens, le coup de la ligne Maginot, quand la nana n’enlève ni sa culotte ni sa jupe et que tout se fait en passant par les côtés, comme les Allemands quand ils sont passés par la Belgique au lieu de se faire battre contre la ligne Maginot, cette merveille de connerie imaginée par des généraux Français séniles.

Faut dire que Sonia m’avait facilité la tache, elle avait mis un boxer-short en soie. Il y avait quand même plus de place pour passer popaul et il risquait moins de se faire cisailler que sur les rebords d’un slip. Et puis la soie, c’est doux au toucher, même si c’est beaucoup moins doux que la peau d’une femme.

Puisqu’il y avait une bouteille de champagne pleine et qu’on avait l’intention de n’en boire que deux verres, je laissais couler le reste sur la peau de Sonia, là où je savais qu’elle aimerait. Et pour ne pas gâcher du si bon champagne, je le buvais au risque que ma partenaire ameute tout le quartier.

À voir la réceptionniste du Carlton qui pouffait en nous regardant quand on était redescendus dix minutes après avoir fini nos galipettes, Sonia avait dû laisser éclater sa joie. Je n’avais rien entendu, tout au plaisir de donner du plaisir. J’y peux rien, je suis comme ça ! J’aime donner du plaisir autant qu’en recevoir. Pas vous ?

J’avais invité Sonia à dîner à Bruges, à l’hôtel des Ducs de Bourgogne. On s’était d’abord fait une ballade en bateau sur les canaux dans la ville, en amoureux. Et puis après le repas on s’était promenés en calèche dans les rues de cette ville merveilleuse. On se retrouvait près de vingt ans en arrière, quand je l’emmenais dans les mêmes endroits dans ma vieille 2 chevaux. Bien sûr, on n’avait alors pas les moyens d’aller dîner dans le même restaurant huppé, mais on s’était promis qu’on irait un jour.

— Jean, c’est si merveilleux de me retrouver avec toi ici, après toutes ces années. Tu te souviens de cette promesse d’aller nous aussi un jour dans ce restaurant ?

— Oui. Tu vois, on l’a fait. Ça me plaît à moi aussi, tu sais, de me retrouver avec toi.

— Je n’avais pas vingt ans et j’étais folle de toi, déjà. Un peu comme aujourd’hui, tu sais. Demain les vacances commencent. Deux mois ! Combien de temps penses-tu rester dans le Nord ?

  • La nuit, et demain je repars.

Sonia avait posé sa tête sur mon épaule, et je l’entendais sangloter presque sans bruit. Elle avait été pas mal secouée ces derniers jours, avec l’assassinat de son père.

  • Sonia, tu as une valise ?
  • Oh si ça n’est que ça, il n’y a pas de problème.

— Je pars demain à Montréal avec Foculini. Je t’emmène si tu veux.

— Jean, chéri. Oh ! Salaud tu aurais pu me le dire plus tôt.

— Je le sais depuis cet après-midi et je voulais te faire la surprise dans cette calèche.

— Jean tu es merveilleux.

On était rentrés une heure plus tard, et on s’était couché sagement, ou presque.

 

13.

 

 

Le lendemain matin, ça avait été la course. Ayant quitté l’hôtel à l’aube, on été allé chercher la valise de Sonia à son appartement et on était arrivés à l’aéroport Charles de Gaulle, deux heures avant le départ.

Foculini m’attendait au comptoir d’enregistrement avec nos billets. On avait réservé celui de Sonia à partir du Carlton de Lille. Il n’était pas plus étonné que ça de m’y voir arriver avec Sonia et ne posa guère de questions ni ne montra aucun étonnement. Ce gars-là, sous des dehors apparemment bourrus, cachait une rare délicatesse, que j’appréciais.

J’appelais Sylvie du salon des premières pour lui demander les coordonnées exactes d’André, le fils de l’ancien maire Maurice Échevin. Elle me donna l’adresse de l’appartement d’André à Montréal et celle de son chalet dans les Laurentides, à Morin Heights, ainsi que les numéros de téléphone. On n’avait plus qu’à aller le retrouver là où il serait et à récupérer les codes, ou plutôt à apprendre où le papier était caché. Nous avions instructions de la République Française en personne de rentrer aussitôt les codes en notre possession, même si l’ancien maire rentrait après nous.

J’avais appelé pour tenter de parler à Maurice Échevin ou à son fils André, mais j’étais tombé sur un répondeur. Ça ne devait pas a priori nous empêcher de remplir notre mission qui semblait très facile, mais il fallait le faire car il y avait une énorme pression politique sur ce dossier. Le Pacha avait été clair avant le départ.

— Jean, vos services font au plus vite. Plus tôt cet or sera retrouvé, plus tôt le Ministre sera apaisé. Il s’est engagé en haut lieu pour que cette affaire trouve une conclusion favorable dans les plus brefs délais. Vous avez carte blanche mon vieux, et presque tous les budgets que vous voulez. Les couacs lamentables du gouvernement de Vichy et les positions pour le moins ambiguës de la France pendant l’occupation à l’égard de certains Français exigent que cette restitution, plus que symbolique, se fasse dans les meilleurs délais.

J ‘étais prévenu et je partageais le point de vue de mon patron et de mon gouvernement, aussi étais-je dans cet avion en partance pour le nouveau monde.

Le voyage dans ce sens-là est plus long que dans l’autre, à cause des vents contraires qui ralentissent la vitesse de croisière de l’avion et cela fait que le vol dure près de huit heures. Sonia était comme une gamine qui partait en vacances et elle n’arrêtait pas de me rouler des galoches et de me regarder d’un air amoureux. Foculini fut calme jusqu’au repas.

— Non mais Kal ! T’as vu les portions ? Mademoiselle, c’est-y pas une erreur c’que vous m’mettez dans mon assiette ? J’su pas convalescent, pouvez y aller plein pot.

— Monsieur les plateaux repas sont préparés d’avance par le traiteur de la compagnie et jusqu’ici peu de passagers se sont plaint.

— Dans un cas semblab’ y’aurait-y pas du rab ? J’sais pas moi ! Des plateaux en plus, des passagers qui se s’raient fait porter pâle, des gens qui voudraient pas grailler vu qui z’ont l’mal de l’air et qui tiennent pas à dégueuler plus ?

— Je vais voir ce que je peux faire, Monsieur, mais je ne vous promets rien.

J’entendis les hôtesses de l’air discuter à l’avant, et le rideau qui isolait les passagers de l’espace cuisine s’ouvrit plusieurs fois. Les hôtesses voulaient jeter un coup d’œil tour à tour au morfale qui réclamait autant de portions. Celle qui avait servi Focu revint avec deux plateaux supplémentaires.

  • Voilà c’est tout ce qu’on a. Désolée !

— Z’êtes bien brave ma charmante. C’est pas bézef mais j’vais essayer d’me caler la dent avec ce maigre viatique. M’ramènerez une feuille où que j’vais plaindre. Comprends pas qu’est-ce qui font avec tout l’pognon qu’on paie pour nos tickets. J’su pas un mauvais coucheur mais là, j’pige pas. Y s’foutent de la gueule aux passagers  dans votre compagnie, là, franchement. Même mon chef ici présent quand il était à l’hosto y’avait plus à bouffer qu’su c’zing. Hein Kal, y’a d’l’abus ?

— Tu veux mon plateau Focu, je n’ai pas très faim ?

— Ah ça jamais ! J’t’ôterais pas l’pain de la bouche pour un empire. J’su ton ami quand même, quoi ! Mademoiselle, au moins laissez moi la bouteille de Bordeaux qu’vot’ copine elle a servi y’a un instant. Ça m’consolera de ces portions d’moineaux qu’vous servez z’ici.

Sitôt englouti ses trois plateaux repas, sa boutanche de Bordeaux et les six ou sept digestifs qu’il s’était enfilé, Foculini s’était endormi et ronflait sans complexes. Les complexes, c’était pas son genre à mon adjoint, vous l’aurez remarqué.

Sonia et moi, nous nous mettions d’accord pour le programme à Montréal.

— Sonia, je suis sur l’enquête et je te laisserai une bonne partie du temps. J’essaierai de passer le maximum de temps avec toi quand même.

— Pas de problème mon chéri, je me renseignerai sur ce qu’il y a à faire et on se retrouvera de toute façon chaque soir. J’ai parlé aux hôtesses, elles sont toujours de bon conseil car elles sont forcées de passer du temps lors des escales de récupération. Elles m’ont conseillé d’aller faire mes courses sur la rue Sainte Catherine et dans les centres commerciaux souterrains.

 

*

*    *

 

Le vol s’était passé sans problème et nous avions atterri à l’heure prévue à l’aéroport Pierre Éliott Trudeau à Dorval, à vingt minutes du centre ville de Montréal. Le temps de récupérer nos valises et de prendre possession de la voiture de location et nous nous dirigions vers le centre.

Nous avions réservé deux chambres à l’hôtel Ritz Carlton, sur la rue Sherbrooke. Cet hôtel est considéré comme le coeur du centre ville de Montréal, et tout ce qui se trouve dans un rayon d’un mile autour est dans le Golden Mile, le quartier le plus recherché de la ville.

Avec le décalage horaire de six heures, je ne prévoyais pas d’aller me coucher tard, mais à Montréal on peut dîner à partir de 17 heures 30 dans la plupart des restaurants. Je réservais une table au jardin du Ritz, à l’hôtel même, pour Sonia et moi.

Foculini avait prévu d’aller faire un tour dans un bar à striptease, chez Paré, un des endroits les plus connus au monde. Au niveau de la qualité des gonzesses qui montraient leurs culs et le reste, même le Crazy Horse Saloon à Paris faisait minable en comparaison, et au niveau des prix, il n’y a pas photo. Pour l’équivalent de 10 Euros chez Paré tu peux t’en mettre plein la vue, alors que tu ne serais même pas admis dans les toilettes du Crazy pour le même prix.  Le Canada est démocratique, même au niveau de la fesse.

Il était 14 heures 30 quand Sonia et moi montions dans la chambre, 14 heures 45 quand nous étions accrochés l’un à l’autre de façon assez intime vu que je lui faisais le billard à deux trous qui, comme chacun sait, se joue avec une queue et deux boules et qu’on ne marque des points que par la bande. Ceux qui jouent ont le choix des trous, et le jeu se termine quand il est temps d’accrocher sa queue au râtelier ou, dans mon cas, de me la remettre là où Sonia l’avait tirée, vu qu’elle ne me laissait jamais le temps de le faire moi-même.

Sonia était amoureuse et avait l’air d’apprécier. Elle aurait aimé même si j’avais fait semblant, ce qui était loin d’être le cas. Mais chez les nanas tout, ou presque, se passe dans la tête. Elle se font du cinoche et ça les chavire, et même les moins naïves et les plus futées ne demandent qu’à croire les vannes qu’on leur raconte, pourvu qu’on leur dise qu’on les aime. Ah ! L’amour ! Ce mot magique qui permet, comme le disait mon vieux pote Henry, malheureusement défunt, d’ouvrir les cœurs et les sexes. Je peux me vanter quand même d’en avoir ouvert un grand nombre sans avoir utilisé cet artifice. Question d’honnêteté intellectuelle.

Le temps de se fringuer pour la soirée et Sonia et moi descendions dans le hall du Ritz Carlton, au sol recouvert de marbre ocre veiné. Nous étions assis au restaurant, sur la terrasse située dans le jardin, au bord d’une mare où s’ébattaient quelques canards. Le service était à la hauteur, ainsi que le repas et le vin, français pour l’occasion.

  • Bon chérie, demain je vais contacter Échevin.
  • Tu as vu ? Tu m’as appelé chérie ?

— C’est que tu es ma petite chérie en ce moment, tu ne l’as pas remarqué ?

— Ça ne pourrait pas être pour plus longtemps, Jean ?

— Sonia, c’est vrai que je me sens bien avec toi et qu’on s’entend très bien sur tous les plans. Mais je fais un boulot difficile, et je ne suis pas prêt à m’engager. Tu le sais depuis longtemps, je crois.

— Oui mais ça n’empêche pas de rêver.

— Allez ! Alors demain tu as quartier libre toute la journée. On se prend le petit déjeuner ici et on se retrouve le soir. Je te fais une surprise, je t’emmène dans le meilleur restau à Montréal, au Toqué. Ça vaut les meilleures tables françaises.

— Génial ! Tu es un amour, mon chéri.

Nous avions poursuivi la discussion au restaurant, alors que je tenais la main de Sonia dans la mienne, en y déposant délicatement un baiser. Elle était sensible à ce signe de tendresse et  voulait comprendre comment je fonctionnais au niveau de mes émotions et aussi pourquoi je ne voulais pas m’engager.

— Jean, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui, comme toi, vivait le présent avec une telle intensité.

— Oui. Je veux savourer l’or du moment. J’y consacre toutes mes énergies. Toi, je t’entends souvent parler du passé, comme si tu le regrettais. Ne ressasse pas trop ces vieux souvenirs. Ce passé, tu l’as vécu, ressenti dans ta chair, et tu as déjà eu le temps d’en tirer tous les enseignements nécessaires. Ne gaspille pas tes énergies à quelque chose qui ne t’apporte plus rien. Au contraire, apprends comme moi à savourer l’or du moment.

— J’aime cette expression, mais pourquoi ne plus penser au passé ?

— Parce que tu pourrais, en y pensant trop, oublier que tu dois vivre le présent et te satisfaire de tes souvenirs. Ces souvenirs, aussi beaux qu’ils aient été alors, ne sont plus que des cadavres qui hantent ton imagination. Ce qu’il te faut pour vivre intensément, c’est la matière vivante pour alimenter ton être, rassasier ton corps et étancher ta soif de vivre. Cela ne peut se faire que dans le mode présent, ni dans le passé, ni même dans l’avenir. L’avenir n’est qu’une projection de ton imagination, qui n’a aucun lien avec ton corps, tes sens et tes émotions. Attends que cet avenir vienne, qu’il rencontre ton corps. Tu ne pourras en profiter qu’à ce moment-là.

— Alors, comment faire pour vivre cet or du moment ?

— Vivre l’or du moment est tout un art, que tu dois cultiver avec soin. Cela te prendra des mois pour l’acquérir. Moi, j’y travaille depuis mon adolescence, depuis mes premiers pas dans l’univers des arts martiaux. Tu dois te mettre en état d’éveil permanent, saisir l’occasion à l’instant même où elle se présente, la créer toi-même. Tu dois faire de cet instant éphémère un moment magique. Si tu peux en prolonger la durée, c’est bien, mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qu’il faut surtout c’est vivre intensément ce moment, en ressentir chaque émotion, mettre tous tes sens en éveil.

— Si je comprends bien, c’est faire en sorte que ce soit tes émotions réelles et tes sens qui agissent, plus que ton imagination.

— Parfaitement ! L’imagination, c’est bien. Le fantasme, la projection, les projets, les souvenirs, tout cela peut t’apporter du plaisir, mais rien qui se compare avec la réalité de l’instant présent, là où ton corps t’apporte des sensations puissantes, où tu ressens tes émotions avec une intensité extraordinaire, où tous tes sens contribuent à te faire vivre l’événement.

— Oui Jean, je comprends que seul le présent fait intervenir tes sens. D’ailleurs, inutile de te dire qu‘avec toi mes sens sont exacerbés.

— Tu sens les odeurs et elles t’enivrent, tu humes l’arôme des parfums qui s’échappent de chaque pore de la peau de ton partenaire, l’odeur de chaque partie de son corps, et ses phéromones t’attirent. Tu entends les sons de la musique dans laquelle tu baignes, les harmoniques qui composent chaque note, chaque mot prononcé par celui ou celle avec qui tu te trouves, tu écoutes sa voix qui fait monter en toi des désirs. Tu admires les courbes de son corps, le satin de sa peau, chaque détail de son anatomie. Tu regardes en t’emplissant les yeux. Tu touche son corps, en même temps que tu es touchée.  Tu goûtes avec tes lèvres, ta bouche, ta langue. Tu dégustes avec tes papilles, comme un mets délicat, tu te délectes des saveurs offertes. Toutes ces sensations te pénètrent en même temps et forment ensemble, en se combinant dans l’harmonie, un arc-en-ciel d’émotions.

— Hé, tu es autant poète que flic, toi ! Pas étonnant que je chavire avec toi. Je comprends, Jean, que seul l’instant présent t’apporte ces émotions.

— Et bien plus encore, Sonia ! La présence de l’autre permet à ton sixième sens, l’intuition, de fonctionner à plein. Et d’ailleurs, tout ce que je viens de dire est réciproque. L’autre vit la même chose et cela agit comme une synergie, qui vous transporte tous deux vers des lieux inexplorés.

— Tu sais, tu me fais prendre conscience que j’ai souvent rencontré des gens qui vivaient bien trop dans le passé, d’autres qui ne faisaient qu’anticiper l’avenir, rêver en espérant un futur heureux, mais qui étaient incapables de vivre le présent. Je peux te dire que c’est le cas de mon ex-mari, un con qui cumulait les deux tares. Il ressassait son passé et faisait sans arrêt des plans fumeux pour le futur, qui foiraient toujours.

— Oui Sonia. Tu sais, j’ai tellement rencontré des gens qui étaient de véritables handicapés du présent, et qui appréhendaient de vivre tout ce qui était nouveau pour eux. Au contraire il faut se lancer au-devant de chaque vague, comme un surfeur qui sait comment en tirer le maximum d’émotions fortes. Il faut trouver son éternité à chaque instant et vivre chaque moment, non pas comme s’il était le dernier, mais le premier. Comment peux-tu voir ce qui t’entoure, entendre, sentir, ressentir, ou même t’exprimer ou t’offrir complètement, si ton esprit vagabonde entre l’hier et le plus tard ? Il faut s’ancrer dans le présent pour jouir des cadeaux que la vie t’apporte.

  • Alors c’est ça la magie que je ressens quand tu es là ?

— Ça fait partie de ce que je suis. Mais je suis flic aussi, ne l’oublies pas.

Sonia avait compris comment je vivais ma vie sentimentale. Elle avait compris par la même occasion que je n’étais pas prêt à me passer la bague au doigt, ce qui ne l’empêcha pas de profiter de ma dernière invention le soir même, le trémolo milanais.

Je vous raconterai une autre fois vu que toutes ces prouesses au pieu m’ont fatigué, et c’est ce qui va aussi vous arriver si vous continuez à pratiquer les positions érotiques suivant les instructions que je vous donne gratos dans ce merveilleux bouquin.

 

*

*    *

 

On s’était retrouvés avec Foculini le lendemain matin au petit déjeuner. Il était toujours discret en présence de mes conquêtes et ne fit aucun commentaires. Sonia nous quitta pour aller faire ses courses. Foculini et moi restions pour prendre un dernier café au bar du Ritz.

  • Ta soirée s’est bien passée Focu ?

— Oui Kal. Les nanas de chez Paré sont vraiment jolies mais, tu sais, y’en a pas une qu’arrive à la cheville de ma Babette. C’est bien beau d’avoir un joli cul, mais j’voudrais bien voir une de ces poupées m’faire reluire comme ma conjointe. T’as localisé not’client ?

— J’ai ses coordonnées mais il ne répond pas au téléphone. On va prendre la bagnole et aller voir aux deux adresses. On n’a rien d’autre à faire.

Pour la première adresse il n’y avait pas loin à aller. C’était à l’angle de la rue de la montagne et de celle du docteur Penfield. On y était allés à pied vu que c’était à trois cents mètres environ de notre hôtel. Je sonnais à l’interphone, sans aucune réponse. Il y avait un gars en train de nettoyer le hall de l’entrée et je le questionnais.

— Je voudrais voir André Échevin. Vous savez s’il est là ?

— Ah ben non ! L’André y’est parti à son chalet avec son père. Y m’a parlé qu’irait p’têtre chasser en foret. Z’êtes français vous, j’l’entends à vot fort accent ?

— Oui. Est-ce que quelqu’un pourrait me renseigner ?

— Attendez je vais m’renseigner au Président de la co-propriété.

Il décrocha l’interphone de l’appartement 103 et parla à son propriétaire.

— M’sieur Malek, c’est Sam. Y’a des Français qui voudraient parler à André.

Il y eu un bref conciliabule et Sam se retourna sur nous.

—M’sieur Malek y’a dit d’monter. Y va vous parler.

Nous étions montés à l’étage. C’était un immeuble de luxe, un des plus beaux de Montréal. André devait avoir réussi au Canada. Monsieur Malek nous fit entrer chez lui. C’était un Libanais de grande classe, très affable.

— Messieurs bonjour. Je suis le Président de cet immeuble. S’il y a une urgence j’ai les doubles des clés pour chaque propriétaire, rangés dans une armoire dans mon entrée. Il y a parfois des urgences, comme des fuites d’eau ou une alarme qui se déclenche malencontreusement et je dois avoir l’accès à chaque appartement. Vous cherchez André Échevin ?

— Oui, nous devons lui parler d’urgence.

— Rien de grave j’espère ?

— André est avec son père, qui est venu le visiter de France. Ils sont partis au chalet il y a quelques jours et ils avaient l’intention de camper aussi, pour aller chasser en montagne.

Je décidais de tenter le coup et de me rendre au chalet, situé à moins d’une heure de Montréal. Sortis de l’autoroute 15, nous étions arrivés à Morin Heights.

On avait le cul bordé de nouilles, André et son père venaient juste de rentrer de leur équipée. André me reconnut et me présenta à son père après m’avoir accueilli.

  • Jean, quelle surprise. Qu’est-ce que tu fais ici ?

Je lui racontais toute l’histoire, du moins je lui donnais suffisamment de détails sans toutefois dévoiler des secrets de l’enquête. On n’est pas prolixe dans la police et on se méfie toujours.

Maurice Échevin ne fit aucune difficulté pour nous dire où se trouvait le document. Son fils me connaissait et il savait que j’étais en mission mandatée par le gouvernement Français. Lui avait servi la France toute sa vie et son intégrité l’empêchait de profiter d’argent qu’il n’avait pas gagné à la sueur de son front. Comme quoi il n’y a pas que des pourris dans la vie, Dieu merci !

— Commissaire. Si vous comptez rentrer à Paris demain, moi je ne rentre que dans trois jours. On pourrait rentrer ensemble.

— Non, ma hiérarchie tient à aller très vite dans cette affaire, je vais rentrer demain. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient j’enverrai mon adjointe mademoiselle Laura Verdier à l’aéroport, pour vous y attendre. Je veux vous protéger jusqu’à la fin de cette enquête. N’oubliez pas que nous avons affaire à des gens dangereux.

— C’est d’accord. Alors allez chez moi. Je vais prévenir ma concubine Sylvie, pour qu’elle vous laisse aller dans mon bureau et vous laisse prendre ce que vous voudrez. Même à elle je ne lui dirai pas l’endroit où est caché ce document depuis la guerre.

Il y a un sabre pendu au mur, au-dessus de la cheminée. Le papier avec les codes est plié et se trouve entre le fourreau et la lame, à hauteur de la poignée.

— Monsieur Échevin, je connais la séquence des deux premiers codes et les vôtres vont donc s’insérer dans les espaces où il n’y a pas de chiffres. Voici un document sur lesquels j’ai inscrit des codes au hasard, mais ils sont à la bonne place. Dans l’hypothèse improbable où vous seriez kidnappé, ne risquez pas votre vie, donnez ce document.

Il ne nous restait plus qu’à revenir à Montréal et réserver le vol de retour pour le lendemain soir. Je retrouvais Sonia, ravie de sa journée, et nous avions dîné au Toqué. Somptueux ! Si vous allez à Montréal, allez-y mais en réservant plusieurs jours à l’avance, au risque de vous casser le nez.

Le retour en avion fut plus rapide et nous étions rentrés sur Lille. Je déposais Sonia chez elle, passais au domicile de Maurice Échevin, trouvais le document sans difficultés, et revenais chez Sonia pour y passer la nuit. Et ce qui s’y passa ne vous regarde pas, bande de voyeurs lubriques.

Je veux bien vous allécher de temps en temps, mais pour rien au monde je ne vous expliquerais la position tout à fait particulière que je lui fis ce soir là. Sachez seulement qu’elle me fut enseignée en Turquie par un derviche tourneur, rien de moins, et qu’elle exige un sens incroyable de l’équilibre vu les risques encourus en cas d’erreur de manipulation.

Nous étions en possession du code au complet. Rien ne nous empêchait plus de récupérer l’or.

 

14.

 

 

Le Pacha était manifestement heureux que les codes étaient en notre possession. Je me trouvais dans son bureau dès 7 heures du matin le lendemain de mon retour de Montréal. Il était toujours dans son burlingue, le vieux. À croire qu’il y dormait, ce qui était la légende qui circulait dans les couloirs de la grande maison.

  • Jean, mon cher ami, félicitations. Travail superbe !
  • Nous avons eu de la chance, Monsieur.

— La chance ça fait partie de la vie mon cher Jean. Savez-vous que je ne travaille jamais avec les gens qui n’ont pas de chance ? Je les vire, comme Talleyrand le faisait sous Napoléon. Pour revenir à notre affaire il convient de vous rendre dès aujourd’hui en Suisse pour récupérer l’or.

— Pensez-vous qu’il soit nécessaire que j’y aille aussi ?

— Nécessaire ? Mais oui ! Tout à fait. C’est même indispensable. C’est votre affaire. Et je sais que vous aimez les traiter jusqu’au bout, comme moi d’ailleurs. Quand on délègue on a parfois des surprises.

— Bien Monsieur, je me mets en route dès à présent.

— Allez-y avec l’inspecteur Foculini et Laura.

— Laura doit aller à Roissy pour réceptionner Maurice Échevin dans les prochaines heures.

— D’accord. Alors qu’elle reste. Je vous envoie dès demain un fourgon blindé à la Banque suisse, qui rapatriera les fonds en France. Ils seront conservés dans une banque parisienne choisie par les héritiers des personnes spoliées. Ils seront contactés dans la journée via le Consistoire Juif, maître d’œuvre dans cette affaire, ce qui est bien normal. J’ai prévenu le Ministre qui attend, avant de rendre compte au Président de la République en personne, que l’or soit en sécurité sur le territoire national.

— Bien Monsieur. Nous nous mettons en route sur l’heure.

Le temps de récupérer mon adjoint et nous prenions la route. Direction, Genève.

J’avais donné rendez-vous au commissaire Cutilaz, le flic suisse qui avait appelé la banque pour moi il y a quelques jours pour se renseigner sur les salles blindées. C’est ma conception du renvoi d’ascenseur. Normal non ? Il m’avait aidé en début d’enquête et il avait mérité d’être là pour partager le succès. J’ai tellement rencontré des pourris qui exigent que les autres se défoncent pour eux et qui tirent les couvertures à eux en s’appropriant le mérite. Les mêmes enfoirés te mettent tout sur le dos si ça rate.

Nous nous étions retrouvés dans la luxueuse salle d’attente de la banque, devant un café et aussi devant le directeur de la banque. Il était suisse lui aussi, il n’y avait pas à se gourer. Il nous salua courtoisement.

— Eh bien ! On va enfin savoir ce qu’il y a dans cette fameuse salle blindée. Mais avant tout une petite formalité, voyons ces codes.

Je lui fis voir le code du compte, qu’il examina avec soin, comme tout suisse qui se respecte.

— Excellent ! Le numéro de compte est correct. Il n’y a plus qu’à aller dans les sous-sols blindés et vous ferez le second code pour ouvrir la porte. Pour votre information, la porte elle-même pèse deux tonnes. Fabrication suisse de chez Shivaz. Un régal ! Allons-y !

Nous étions descendus à trois, encadrés par six gardes en armes et précédés du directeur, du sous-directeur, et de la secrétaire. Le clébard du directeur n’avait pas daigné assister à l’opération, dieu merci ou il y aurait eu trop de monde.

Le directeur s’arrêta devant une mahousse porte blindée, avec des têtes de rivets gros comme ceux dont on faisait les bateaux transatlantiques. Je me demandais si le mécanisme commandé par les boutons à numéros fonctionnerait après tant d’années.

Je sorti le code et m’appliquais. C’était bien de la qualité suisse, mes pères ! Impressionnant ! Les boutons tournaient comme s’ils avaient été graissés le matin même, en faisant clic clic. Ou clic clac. Ou clic clic clac. Je ne sais plus, j’étais tellement sous le coup de l’émotion. Et d’ailleurs est-ce bien important ? Je sais, dans un roman, il faut que le lecteur comprenne de quoi on parle. Mais clic clic ou clic clac, ça ne change rien à la qualité de mes descriptions, dignes de Flaubert, non ?

Quand le code fut composé, j’essayais de tirer la lourde porte vers moi, pour l’ouvrir. Peau de balle !  Pas moyen de la faire pivoter. Trop lourde pour mes petits bras, et pourtant je ne suis pas manchot. On dû s’y mettre à trois, en tirant de toutes nos forces.

En qualité de chef de mission, c’est mézigue en personne qui eut l’honneur de pénétrer le premier, chose que j’avais rarement fait avec une femme. Elles veulent nous faire croire que, si elles ne sont plus pucelles, c’est tout comme. Mais croyez moi, vous êtes rarement le premier à pénétrer la chose. En tous cas, le femmes ont très sincèrement le mythe du renouveau. Elles te rencontrent et, plouf, elles veulent te faire croire que t’es le premier qu’elle aime, que les autres c’était de la blague et que ça n’a pas compté, et qu’en tous cas elle ne lui a jamais donné son cœur et que son corps c’était du kif, ou presque. Je te dis ça comme si je prétends connaître les femmes. Eh bien je peux te dire que pas un homme ne les connaît et celui qui le prétend est un naïf, un inconscient et un prétentieux. C’est d’ailleurs parce que les femmes sont impossible à déchiffrer qu’elles nous attirent ainsi, pas vrai ?

Bref, je pénétrais dans la salle blindée. Devant moi, il y  avait trois tas d’or. Énormes. Trente tonnes, ça en fait des lingots. Comme c’étaient des kilo barres d’un kilo, t’auras vite fait le calcul même si tu ne te souviens plus de tes problèmes de robinets sur lesquels tu séchais à l’école. Trente mille lingots ! Il n’y avait qu’un hic, mais énorme. La boîte censée contenir des diamants était vide. Cinq mille carats ou à peu près ça ne s’évanouit pas comme ça. Quelqu’un était venu les subtiliser.

— Hé Kal, vises un peu, me dit Focu. Y’a un cahier qui est tombé entre les lingots.

— Dites monsieur le directeur. Il y a quelqu’un qui est venu visiter cette salle blindée récemment ?

— Je ne sais pas si je dois. Vous comprenez, le secret bancaire…

Je le convainquis aisément de tout dévoiler.

— Oui, trois personnes sont venues avant hier. Un homme et deux femmes.

— Vous étiez là lors de leur visite au coffre ?

— Non. C’était leur droit de refuser.

Le compte de ce qui devait se trouver dans la salle blindée juste était facile à vérifier, il y avait le cahier que Focu venait de découvrir. Je sentais que j’allais y découvrir quelque chose.

Je l’ouvrais. Bingo ! C’était la liste des personnes à qui l’officier allemand avait volé l’or. Tout y était. Les noms et prénoms, l’adresse et le nombre de lingots que chacun avait dû donner.

Tiens ! Il y avait aussi une liste d’objets d’art subtilisés aux mêmes personnes et, tenez-vous bien, la liste des collaborateurs Français de la Gestapo qui les avaient reçus en récompense de leur aide à l’occupant. Il y en avait trois.

Quand je dis qu’il y en avait trois, je ne veux pas dire qu’il n’y a eu que trois collaborateurs Français pendant la guerre. C’aurait été trop beau. Il y en a eu beaucoup plus hélas ! On passe ça sous silence aujourd’hui, car ça la foutrait mal si on claironnait que des Français avaient dénoncé, torturé et tué d’autres Français. Pourtant c’est la triste vérité.

Heureusement que des vrais Français avaient résisté, et ceux-là avaient à la fois contribué à éradiquer le nazisme et à laver l’honneur de la France. Je n’aime pas les médailles mais eux les avaient mérité plus que personne, et certains étaient morts dans des camps comme mon oncle Pierre pour avoir fait partie de la Résistance.

En tout cas, ces trois là allaient payer.

L’or récupéré, et étant mis temporairement sous la garde du gouvernement français représenté par votre commissaire préféré, nous avions attendu le convoi blindé, chargé l’or, et avions repris la route pour stocker les lingots à la banque Schisprouth, choisie par les héritiers. Le pacha m’avait demandé de passer dans son bureau pour lui remettre le cahier.

— Félicitations Jean, succès sur toute la ligne. Voyons ce cahier.

— Monsieur les diamants ont disparu.

— Quoi ! Comment est-ce possible ?

— Eh bien trois personnes sont venues il y a trois jours et possédaient les codes.

— Enquêtez Jean. C’est ennuyeux.

Il feuilleta attentivement le cahier, en fit prendre immédiatement une photocopie par sa secrétaire. Le Pacha était vieux et moche, mais il devait encore aimer admirer des belles miches. Sa secrétaire était mimi tout plein et elle ne ratait pas une occasion de me faire admirer ses cuisses. Je n’avais pas encore eu l’occasion de vérifier si elle allumait et éteignait aussi, ou si elle ne faisait qu’allumer.

Elle revint avec l’original du cahier, quelques minutes plus tard. Le vieux tourna les pages.

— Jean, il y a les coordonnées des trois collaborateurs. J’ai fait vérifier, ils sont encore en vie. Vous avez récupéré l’or et je vous demande de récupérer les objets dont la liste est sur ce cahier. Le juge a rédigé trois mandats de perquisition et trois mandats de saisie. Allez demain confisquer ces trésors. Je vous fait accompagner par une estafette de la gendarmerie. J’ai diligenté une enquête et les trois collaborateurs seront inculpés également. Ce cahier établit avec une parfaite certitude que ce sont ces trois monstres qui ont dénoncé les propriétaires de l’or et des diamants disparus et qu’ils ont été récompensés par ces objets d’art. N’ayez pas peur, vous et l’inspecteur Foculini, de les rudoyer un peu. Vous me comprenez Jean ?

  • Bien Monsieur, j’ai saisi. Et l’or ?

— Nous préparons une restitution, le temps de confirmer l’identité des ayant droits. D’ailleurs vous serez convié ainsi que votre équipe à la cérémonie de la restitution. Il y aura Monsieur le Ministre et l’ensemble des représentants de la Communauté Juive en France. J’espère d’ailleurs que vous retrouverez les diamants en temps et en heure, et dans leur intégralité.

J’avais prévenu Foculini et Laura, et nous étions parti de Paris en début de soirée pour arriver à Lille vers 21 heures. J’avais avec moi les noms et adresses des trois pourris qui avaient envoyé à la mort près de 97 malheureux pour leur extorquer leur or et leurs objets d’art. Je me faisais une joie de récupérer le prix de la trahison.

 

*

*    *

 

La camionnette de la gendarmerie vint nous chercher à 6 heures 30 le lendemain matin, devant l’hôtel Carlton de Lille. Nous aussi allions  réveiller ceux qui, des dizaines d’années plus tôt, avaient trahi leurs concitoyens et les avaient envoyés à une mort atroce, dans les camps.

Je précédais la camionnette avec ma voiture, à bord de laquelle Laura, Foculini et Durand avaient pris place. Objectif, obéir aux ordres du pacha et faire une expédition punitive.

Premier arrêt, un hôtel particulier du Vieux Lille. Le majordome vint nous ouvrir.

— Bonjour. Police Française. Nous avons un mandat de perquisition. Nous venons voir Monsieur Guilomerd.

  • Monsieur prend son bain.
  • Alors conduisez nous.

Flanqué de Durand et de mes deux inspecteurs,  j’entrais dans la chambre du sieur Guilomerd, prolongée de la salle de bain où il trempait dans sa baignoire.

— Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? Henri, qui sont ces personnes que vous venez de laisser pénétrer chez moi ?

— Laissez ce brave Henri. Police Française. Trois cadeaux pour vous ! Mandat de perquisition, mandat de saisie et mandat d’amener.

— Vous rigolez, je suis l’adjoint du Maire.

— J’aime rigoler, mais pas avec des gens comme vous. Et vous n’êtes plus pour longtemps l’adjoint de personne, je le crains. Votre passé vous a rattrapé. Ça arrive, et ça vous arrive à vous ce matin. Dites-moi, les pauvres gens que vous avez dénoncé, vous savez ce qu’ils sont devenus ?

— Mais de quoi vous parlez mon vieux ?

— Des Juifs que vous avez envoyé à la mort après leur avoir volé leurs biens.

— Balivernes !

Je lui montrais les preuves et il comprit que nier serait inutile, surtout que Foculini soufflait comme un phoque, comme il le faisait avant d’exploser de colère. Je ne voulais pas ajouter de la violence à cette scène pénible.

  • Qu’attendez vous de moi ?

— Que vous décrochiez vous-même ces tableaux qui sont sur vos murs et qui appartenaient à ces malheureux et que vous les mettiez vous-même dans la camionnette de gendarmerie qui est entrée dans la cour de votre luxueux hôtel particulier.

Il le fit, escorté de nous quatre. Au moment de repartir de son bureau, et avant de procéder à son arrestation, nous entendîmes une détonation.

Je montais à l’étage, d’où le bruit était venu. Guilomerd gisait par terre. Il s’était tiré une balle de pistolet dans la tempe. Il l’avait fait par peur et non par sens de l’honneur. Si ça avait été par honneur il l’aurait fait pendant la guerre, non ! Au moment où il aurait compris son infamie.

Une pourriture avait payé, il en restait deux autres.

Le deuxième délateur habitait une charmante propriété, sur le boulevard entre Lille et Tourcoing. Nous étions entrés par la grande allée, vers les 10 heures du matin.

Le vieux Marcel Vernat taillait ses rosiers, et prit connaissance des trois mandats à son encontre. Il était haineux :

— Le gouvernement actuel protège toute cette vermine.

— Monsieur, je ferai mine de ne pas comprendre de qui vous voulez parler, lui répondis-je. Sinon ça m’obligerait à vous casser la gueule et vous êtes un vieillard, une vielle merde déguelasse qui me fait vomir. Ça m’emmerderait de me salir les mains en touchant un détritus comme vous.

— Je l’ai fait par conviction, pas par intérêt.

— Alors c’est pire mon vieux, et je vous plains. En attendant vous allez restituer les objets et faire votre petite valise car vous allez dorénavant habiter dans un endroit plus adapté à ce que vous êtes, une sombre merde.

Pendant que le vieux s’exécutait, son fils arriva en voiture. La parfaite gueule de sale con, arrogant et sûr de la supériorité de sa culture. Un politicien d’extrême droite, c’était comme cela qu’il s’était présenté à nous, probablement pour nous impressionner. Avec des gens comme Foculini et moi, il avait ramé à contre sens. Un politicien ça nous fait déjà dégueuler, alors un politicien d’extrême droite…

Il était manifestement au courant du passé de son père, et partageait sa haine pour ceux que son père avait dénoncé. Alors qu’il la déversait sur nous, Foculini lui fila une raclée histoire de le calmer. La raclée fut méthodique, à coup de baffes des battoirs énormes de mon adjoint.

— Tiens connard. Prends ça dans le pif. Y’ faut t’éduquer et pour t’éduquer y’a rien d’tel que de t’mettre des baffes, et c’est ce que ton vieux y’aurait dû faire s’il n’avait pas été aussi con lui-même.

Focu avait fait ça sans haine, comme pour une action prophylactique destinée à soigner un malade.

— Ton père et toi, z’êtes des chancres, des merdes qui polluez l’pauvre monde. Hé, dis, c’t’à toi que je cause ! Tu peux essayer de t’défendre tu sais, ça m’fera plaisir de t’recoller deux ou trois aut’ parpaings.

Mais le mec n’en pouvait manifestement plus. Il resta assis sur le seuil de la maison, la tête entre les mains, tandis que nous emmenions son père vers une destination dont il ne reviendrait pas.

La troisième visite fut plus pénible et dura peu de temps. Le collabo avait apparemment été touché par le remords et sa tête n’avait pas supporté. Sa fille poussait sa chaise roulante et nous accueillit.

— Il y a quinze ans, papa avait laissé une enveloppe où il racontait toute l’histoire. Il avait tenté de se suicider mais avait été réanimé. C’est un légume depuis.  Les objets sont dans sa chambre.

Le vieux pleurait en nous regardant et en disant « pardon, pardon », en joignant ses mains. Malheureusement un mandat c’est un mandat, et ce n’était pas à moi de rendre la justice. Il serait jugé comme les autres, et on serait sûrement plus gentil avec lui que les nazis ne l’avaient été avec les Juifs.

Les objets d’art, intégralement récupérés, furent déposés dans la même banque que l’or. Cette affaire se terminait plutôt bien, avouez ! Du moins si j’arrivais à récupérer les diamants. Il y en avait pour une fortune. Le cahier nous avait révélé le nombre et leur catégorie. Cinq mille deux cent dix sept carats, dont les trois quarts étaient des blancs bleus, les plus recherchés !

 

15.

 

 

Les Russes avaient le code du dentiste Thérilo et ils avaient aussi le faux code du docteur, que Sonia avait remis à Volodia, suite à mon tour de passe-passe. Ils croyaient qu’il ne leur manquait plus que le code de l’ancien Maire. Il n’y avait plus aucun risque qu’ils récupèrent l’or puisqu’il était à l’abri sous notre contrôle, mais ils ne le savaient pas et je craignais qu’Échevin soit kidnappé. C’est pourquoi j’avais demandé à Laura de le réceptionner lors de sa descente d’avion.

Laura était donc allée à l’aéroport Charles de Gaulle pour accueillir Maurice Échevin. En vraie professionnelle, elle ne prit aucun risque de le manquer, car elle l’attendait à la sortie de l’avion, sur la passerelle de débarquement, et l’hôtesse de l’air avait passé une annonce pour le prévenir que quelqu’un l’attendrait là.

  • Monsieur Maurice Échevin ?
  • Oui Madame.

— Inspecteur Laura Verdier de la Police Française. Le commissaire Kaliski vous a prévenu que je serai là pour vous accueillir. Avez vous fait bon voyage ?

— Oui, merci. Je vous suis.

— Avez vous des bagages enregistrés ?

— Oui. J’ai deux valises.

— Allons les chercher à la livraison des bagages.

Ils attendaient devant le tapis de livraison des bagages. Les valises étaient en retard, comme souvent.

— Madame Verdier, veuillez m’excuser, un besoin pressant.

  • Je vous attend ici.

Laura attendit près de vingt minutes avant de s’inquiéter. Échevin ne revenait pas. Les recherches pour le retrouver furent vaines. Elle m’appela sur mon portable pour m’annoncer la nouvelle.

— Kal, Échevin a disparu. Je suis à Roissy.

— J’arrive avec Foculini. Reste sur place s’il te plaît.

 

*

*    *

 

Sitôt arrivé, je menais l’enquête. Les douaniers n’avaient pas vu passer Échevin. Il avait été donc été kidnappé aux toilettes, et avait été évacué au nez et à la barbe de la police. Qui aurait pu faire ça et surtout disposer d’un container où il avait été caché ?

Alors que je me posais la question je vis passer un employé en train de balayer et ramasser les déchets de toutes sortes que les gens déversent partout. Il poussait un chariot où se trouvait un énorme sac, assez grand pour transporter un homme replié sur lui-même.

Je fis convoquer ceux qui étaient en service au moment de l’arrivée de l’avion. L’un d’entre eux était russe.

— Focu, appelle les gars du labo et fais contrôler le chariot de ce gars-là.

Deux heures plus tard j’avais ma réponse. Il y avait du sang et assez de trace d’ADN pour condamner l’employé.

  • Alors ! Monsieur Biloutskaïeff ?
  • Oui Monsieur.

— Complicité d’enlèvement. Pour le moment car il risque d’y avoir mort d’homme. C’est les assises mon vieux.

— Mais j’ai famille, je rien fait.

— Inutile de nier.

— Ils dirent que je risque rien.

— Eux dirent ce qu’ils veulent mon gars, mais c’est toi qui est dans la merde. À moins que…

— Oui, je écoute vous très bon.

— Bon. Alors raconte.

— Je descendre avec personne kidnappée au parking. Là camionnette. Eux mettre lui dans l’arrière.

— Tu n’as rien remarqué de spécial ? Comment était la camionnette ?

— Dans camionnette un meuble très vieux et bronzes, et marqué sur extérieur « Antiquaires à Paris » avec nom russe.

— Balatieff ?

— Comment vous savoir ?

— Moi savoir, c’est tout. Allez, embarquez moi ce zozo.

Bon ! Les russes tenaient Échevin et celui-ci donnerait le faux code pour sauver ses miches.

Si bien que les ravisseurs de la mafia seraient persuadés d’avoir les codes au complet. Ils iraient à la banque suisse pour récupérer l’or et les diamants, ne sachant pas que ceux-ci avaient déjà été volés. J’y serais pour les accueillir.

 

*

*    *

 

Laura, Foculini et moi étions repartis en Suisse. Direction la banque. Le Pacha avait contacté le Ministre pour que ses services interviennent auprès des autorités suisses. Même le petit péteux directeur de la banque suisse n’avait qu’à s’exécuter et nous laisser carte blanche dans sa propre banque.

Laura, Foculini et moi nous ferions passer pour des employés de la banque, au moment où les russes viendraient réclamer le butin. L’inspecteur Cutilaz, de la police suisse, nous accompagnait.

Rien ne se passa au cours de la matinée. Sitôt après le déjeuner, deux individus se présentèrent à la réception de la banque.

— Bonjour mademoiselle. Nous venons pour avoir l’accès à un compte avec salle blindée.

  • Bien Messieurs, veuillez patienter je vous prie.

Elle fit mine de téléphoner, puis s’adressa aux deux visiteurs.

— Monsieur Foculaz vous attend dans la salle de réunion numéro trois. C’est au bout du couloir.

Ils s’y rendirent, et entrèrent. Un homme les attendait, assis de l’autre côté de la table de conférence. Un mastard de cent trente kilos, dans un costard deux pointures trop petit, avec une cravate qui sortait tout droit de la cantine où elle avait dû servir de serpillière.

— Allez, entrez mes braves. Vous gênez surtout pas. J’su le responsab’ des comptes dormants.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Par là ? J’entends rien ! Vous entendez quèque chose, vous ? Si que vous m’disez que vous entendez par là, on pourrait vous exhiber dans un cirque, pas vrai ? Arrêtez de poser des questions à la con. J’su Môssieur Foculinaz.

— On nous avait dit Foculaz.

— C’est qu’on vous a enduit avec de l’erreur, sauf vot’ respect. Foculinaz c’est l’nom d’papa et c’t’aussi c’lui de moi-même. Bon ! Z’êtes pas v’nus m’causer de mon blaze je présume. Allez-y avec vot’question. Qu’est-ce que j’pu faire pour vous mes deux zigues ?

  • On demande l’accès à la salle des coffres.

— Z’auriez le numéro du compte auquel ce coffiot pourrait correspondre, des fois ?

  • Voilà !

Focu fit mine de vérifier le numéro du compte, tel que présenté.

— Y’a pas à chier, z’avez l’bon numéro. C’est comme au lotto, ça vous donne l’droit d’toucher la cagnotte. Aussitôt que vous décimerez vot’nom successif j’vous autorise à accéder au coffiot duquel le numéro y correspond.

— Alors nous allons décliner nos identités, dit Balatieff en insistant sur le mot « décliner ». Sergueï Balatieff, antiquaire à Paris, et Ivan Zagoulev, colonel en retraite et attaché militaire auprès de l’ambassade russe à paris.

— Bon ! C’est réglo, z’avez pas des blazes suisses, mais après tout c’est vot’droit. Y’en faut pour tous les goûts, pas vrai ? On va z’aller à la salle blindée. Z’avez j’présume les codes pour la combinaison vu qu’c’est indispensab’ et que même moi que j’su le responsab’ j’les z’ai pas.

— Oui, c’est noté ici. Mais vous faites bien partie de la banque monsieur Foculinaz ?

— Qu’est-ce qu’vous incinérez ? Ça fait à peine cinq minutes qu’on s’connait et vous m’réchauffez déjà mes deux oreilles.

— Nous n’insinuons rien. Nous voulons prendre possession de notre bien, c’est tout.

— Alors allons z’y gaiement, l’temps de s’faire accompagner par deux personnes acclimatées. Faut une acclimatation pour descendre aux coffiots, vous d’vez vous en douter. On n’entre pas ici comme dans un moulin, non mais des fois ! On est en Suisse, z’avez pas oublié, la patrie de Guillaume Teckel. C’gars-là y’avait un blaze comme une marque de clébard, mais c’était un famous héros, j’vous l’dit. Z’avez vu l’film où qui transperce une pomme posée sur la tronche de son propre fils ? Faut avoir des couilles au cul pour tenter un truc pareil, avouez ! En plus d’avoir du bol car, voyez, moi que j’vous parle, j’tire au pistolet et j’su un tireur des litres mais j’oserais pas l’faire avec ma Babette, même avec une citrouille. J’aurais trop peur de dézinguer la femme de ma vie.

— Tout cela est passionnant, certes, mais si cela ne vous dérange pas Monsieur Foculinaz, nous désirons faire vite, nous sommes pressés, un convoi nous attend dehors pour transporter le contenu du coffre .

— Ok. Y’a pas à tortiller du cul, on va accéder à vot’demande de s’magner l’train vu qu’moi z’aussi j’ai pas qu’ça à branler.

Focu était descendu dans les sous-sols. Laura, Cutilaz et moi l’avions rejoint.

Balatieff et Zagoulev sortirent leur document et essayèrent d’ouvrir la porte blindée, sans succès puisque c’était le mauvais code. Ils s’y reprirent trois fois, sans plus de résultat et pour cause, ces cons-là avaient deux codes faux sur les trois qu’ils auraient dû avoir.

Je pris la parole, car il était temps de les interviewer pour savoir où était Échevin.

— Pas de chance on dirait. Pas plus qu’avec vos tentatives de vous approprier les codes.

Balatieff prit la parole, sur un ton dédaigneux, où perçait quand même un peu de tension et d’appréhension.

  • Qu’est-ce à dire ?

— C’est à dire que vous êtes en état d’arrestation, pour les meurtres du docteur Gilland, du dentiste Marceau Thérilo, et pour le kidnapping de Monsieur Maurice Échevin. Je suis le commissaire Kaliski de la police judiciaire française, agissant pour le compte du gouvernement français, et voici l’inspecteur Foculini qui vous a accueilli.

Le colonel croyait s’en tirer à bon compte, comme tous ces diplomates protégés par leur statut.

— Désolé Monsieur, j’ai l’immunité diplomatique. Je vais devoir vous quitter.

— Elle est levée colonel. Après accord de votre gouvernement. Les faits dont vous êtes accusés sont trop graves.

Les deux prévenus furent transférés en France, après avoir révélé l’endroit où Échevin était retenu.

Le GIGN le délivra, après avoir livré bataille contre une équipe de la mafia qui le retenait. Il fut prévenu de rester sur paris, à la disposition de la justice.

Le colonel Zaguilev était l’officier russe qui, pendant la guerre, avait fait parler l’officier allemand en le gavant de pentothal, et qui avait voulu garder l’or et les diamants pour lui. Son gouvernement, aujourd’hui, allait le juger et l’exécuter pour avoir voulu voler l’État.

 

*

*    *

 

Le lendemain matin, je convoquais l’ancien maire, Maurice Échevin, dans mon bureau de la PJ. C’était le seul survivant parmi les trois détenteurs des codes, et il y avait bien quelqu’un qui avait mangé le morceau à ceux qui avaient visité la salle blindée et piqué les diamants. Échevin devait être l’un d’entre eux.

— Monsieur Échevin. Je suis heureux que nous ayons pu vous délivrer.

— Oui, merci monsieur le commissaire. On m’a dit que vous aviez procédé à l’arrestation des coupables de mon enlèvement et de ceux qui avaient commandité l’assassinat de mes amis et concitoyens, le docteur Gilland et le dentiste Marceau Thérilo.

— Oui. C’est ce qui vous a sauvé la vie, car ils ont dû avouer et nous donner le lieu où vous étiez retenu. Mais on n’a pu les arrêter que parce qu’ils sont venus chercher l’or en Suisse. Nous les y attendions et avons pu les prendre sans aucun problème.

— Au fait monsieur le commissaire, pourquoi cette convocation ?

— Eh bien il y a quelque chose de…comment dirais-je…gênant.

  • Ah oui ! Quoi ?

— La salle blindée a été visitée deux jours avant que nous y soyons allés nous-mêmes. Ce qui veut dire que quelqu’un a eu les vrais codes. Et une partie des trésors qu’elle contenait a disparu.

— Mais les russes n’ont eu que les faux codes, ceux que vous m’aviez donnés lors de votre visite au Québec.

— Oui, je sais. Mais quelqu’un d’autre les a obtenu et a forcément obtenu les vôtres, les vrais ceux-là, ou la copie de ceux qui étaient dans le fourreau de votre sabre. À qui avez-vous confié ces codes monsieur Échevin ?

— Je ne vois pas. À personne. Ah si, à ma femme mais elle est morte depuis dix ans.

— Avait elle quelqu’un dans sa vie à qui elle aurait pu faire ce genre de confidences ?

— Je vois ce que vous voulez dire. Non, elle n’avait pas d’amant. D’ailleurs elle n’aimait pas baiser, ce qui fait que j’ai cette maîtresse, Sylvie, depuis bien des années. Elle n’a pas son pareil pour s’occuper d’un homme celle-là, croyez-moi sur parole. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, mais elle adore faire la brouette thaïlandaise. J’accepte volontiers de faire le jardinier, mais moi je suis plutôt à lui faire la sarbacane javanaise qui, comme vous devez le savoir, procure un orgasme qui part du haut vers le bas et non réciproquement.

Je n’avais pas besoin de le croire sur parole, puisque j’avais contribué à la formation amoureuse de la dénommée Sylvie alors qu’elle n’avait que quinze ans, et c’est vrai qu’elle adorait baiser.           C’est dingue le nombre de femmes mariées qui n’aiment pas baiser. Elles prétendent qu’elles ont la migraine la plupart du temps ou alors elles annoncent carrément la nouvelle à leur mari, sans complexe. Les mêmes bonnes femmes sont surprises qu’on prenne des maîtresses qui, en général, ne leur arrivent pas à la cheville pour un tas d’autres choses. Mais elles, elles baisent. La vie est mal faite, croyez pas ?

— Bon, Monsieur Échevin, je ne vous retiens pas. Merci pour votre collaboration.

— Monsieur le commissaire, j’ai l’honneur de vous apprendre que j’ai demandé au conseil municipal de vous faire citoyen d’honneur, ainsi que votre adjoint l’inspecteur Foculini. La cérémonie aura lieu à la fin de cette enquête.

  • Je suis vraiment très honoré.

Sur ce le sieur Échevin quitta mon bureau.

C’est incroyable comment les gens marchent à la décoration, au titre, et à toutes ces conneries. J’allais être citoyen d’honneur de mon bled de naissance et je m’en balançais comme de ma première rage de dents. Je me dis quand même que ça aurait fait plaisir à mes parents. À papa qui était venu de Pologne à la fin de la guerre pour trimer dans une usine textile et faire presque autant d’heures supplémentaires que d’heures régulières, et à maman qui avait le complexe d’infériorité de sa classe sociale. Je jouerai le jeu pour eux, et j’irai chercher mon diplôme de citoyen d’honneur.

En attendant il me fallait retrouver ceux qui avaient piqué les diamants. Mais comment savoir à qui mémère Échevin avait confié le secret avant de clamser ?

Et puis à qui le dentiste Thérilo avait-il confié la copie de ses codes ? Ça n’avait pas de sens !

Et si le docteur avait lui aussi donné ses codes, cela ferait bien longtemps que la salle blindée aurait été vidée, y compris de son or.

Le mystère s’épaississait à vue d’œil, comme une mayonnaise sous le fouet de la ménagère.

Bon ! Je vous le concède, cette allégorie ne serait pas venue sous la plume de Flaubert, mais on a bien le droit d’écrire de façon moderne, à l’heure de la télévision couleur, de l’Internet et de l’ordinateur à 2 Gigaoctets de vitesse d’horloge.

Il y aura bien, hélas, un petit futé qui créera un jour un logiciel pour écrire les romans, et tout le monde écrira pareil. Ce sera la fin de la littérature, comme c’est déjà la fin des balloches du samedi soir, où on allait guincher au rythme de la musique jouée par un orchestre de musiciens en chair et en os. Maintenant il y a les disc jockeys et la musique techno. Ou alors ce n’est déjà plus à la mode, la techno. Vous m’excuserez, je ne suis pas ce genre d’actualité et je m’en contre branle, vu que j’aime la bonne musique. Parlez-moi des Beatles, ces génies qui ont révolutionné la musique populaire. Eux méritent leur succès.

Je pleure aussi le vrai cinéma, avec les grands acteurs qu’on avait, les Louis Jouvet, les Jean Gabin et Harry Baur. Sur deux films tournés à cette époque là il y avait un chef d’œuvre. Maintenant sur cent films il y a quatre vingt dix neufs navets, avec explosions, poursuites en bagnole, roquettes, et effets spéciaux. Quand le public en aura marre de toute cette merde, c’est à souhaiter qu’on reviendra à un vrai cinéma.

Je suis nostalgique de ce genre de choses. J’y peux rien, je suis comme ça !

 

16.

 

 

Bon ! On avait l’or, on avait mis sous verrou les coupables des meurtres des deux notables, on avait retrouvé Maurice Échevin. On avait même puni les trois délateurs et retrouvé les objets d’art avec lesquels ils avaient été payés.

On n’avait pas les diamants, mais je cherchais activement et avais des pistes. J’avais bon espoir, avec quelques idées sur la question, forcément, car j’ai du chou, faut-il vous le rappeler ? Pas comme vous, à qui il faut tout expliquer. Et encore il y a aussi parmi vous des sous-alimentés du bulbe qui ne comprennent pas, même en leur expliquant.

Bon, par exemple, comment ceux qui ont piqué les diams auraient-ils eu les codes du dentiste ?

Le gouvernement français était si pressé de se faire mousser que la cérémonie de la restitution de l’or et des objets d’art fut décidée pour après-demain. On me fit savoir qu’en haut lieu on s’en réjouissait et que c’était pour eux tout bénéf, car on espérait bien que je retrouve les diamants et l’on ferait alors un deuxième coup médiatique.

La cérémonie de restitution devait avoir lieu à Lille, dans les locaux de la Mairie. Le gouvernement ayant décidé de mettre en avant les services de sa police, Foculini, Laura et moi serions présentés, on nous interviewerait devant la radio et la télévision et on remettrait les lingots aux héritiers.

La veille, le président de la République fit une allocution télévisée. Son ministre allait se faire mousser, et il n’avait pas de raison, lui aussi, de ne pas en profiter. Quand on est politicien, les sondages ça compte plus que l’efficacité.

« Mes chers concitoyens. Il y a soixante ans, la guerre se terminait. Ceux qui l’ont connue se souviendront des terribles évènements qui menèrent certains de nos concitoyens vers les camps de la mort. Beaucoup furent dépouillés de tous leurs biens, et leurs héritiers spoliés. La Police française a retrouvé une quantité non négligeable d’or, n’est-ce pas, puisqu’il s’agit de trente tonnes de ce précieux métal. Les héritiers ont été identifiés avec certitude, et demain ils pourront enfin retrouver ce que leurs parents leur auraient légués. Cette restitution est plus qu’une marque de justice, c’est un symbole de notre unité nationale. Vive la République et vive la France ! »

Ce que le Président n’avait pas dit, bien sûr, c’était que le fisc, cette honorable institution qui veille à prélever chez les uns ce que les autres ne toucheront pas obligatoirement, avait racketté entre temps. Une moyenne de quarante pour cent, excusez du peu !

J’étais à Lille le lendemain, avec mon équipe. C’était au tour du Ministre de jouer du micro et je vous épargnerai son discours lamentable. Je trouve que les politiciens ont bien trop accès aux médias pour le peu qu’ils ont à dire, ce n’est pas pour leur faire la part belle dans un de mes bouquins.

Je fus interrogé par les médias, ainsi que Laura qui, je dois le dire, s’en tira fort bien. Cette gosse avait de la classe et du talent. Le Pacha, obligé de rester dans l’ombre pour des raisons de sécurité, assistait quand même incognito à la cérémonie et buvait les paroles de sa nièce.

Vint le tour de Foculini. Je redoutais ce moment, inutile de vous le dire.

Il fut invité sur un plateau avec des criminologues, pour discuter des techniques policières qui avaient été utilisées lors de l’enquête, et du profil psychologique des membres de la mafia russe.

— Mesdames messieurs, voici notre dernier plateau avant la restitution officielle, un grand moment à ne pas manquer. Et sur ce plateau l’inspecteur Focudini, une des vedettes de la soirée.

— Qu’est-c’est qu’ce sac ? J’su André Foculini. Y’est pas bien marqué sur votre papelard.

— Ah ! Alors inspecteur Foculini, parlez nous des moments clés de votre enquête.

— Bon ! Tout d’abord, Mesdames, Messieurs et Mesdemoiselles, car y’en a bien des gonzesses qui sont pas mariées pas vrai, même si elles ont déjà croqué à la pomme du paradis terrest’, et quand j’dis à la pomme je m’comprend. Les intéressées se r’connaîtront et bitteront illico de quoi qu’est-ce je parle. Tout d’abord, que j’disais, le mérite de l’enquête revient à mon chef, le commissaire Kaliski ici présent. Jean, où qu’t’es que j’te présente à mes potes qui écoutent mon électrocution ? Ah ! Le v’la. Pouvez pas le louper, c’est le beau brun qui ressemb’ à un chanteur de charme et qu’est en train de palucher une mignonne au premier rang.

Le reporter poursuivit.

— Bravo inspecteur. C’est tout à votre mérite d’être aussi modeste.

— Et puis aussi, faut dire que le Pacha, merde excusez, j’veux dire M’sieur le Directeur des Services, y’a aussi apporté sa pierre à les dix fesses. D’ailleurs des fesses y’en avait que six puisqu’on était trois avec Jean, moi-même que j’vous cause, et l’inspectrice Laura Verdier, qu’est si bien gaulée qu’elle pourrait damner un sein et même carrément une paire de loloches vu qu’elle a quand même les plus belles fesses de l’équipe. Excuse Kal, mais y’a pas photo, t’avouera. J’veux dire entre ton p’tit cul et c’lui de Laura. Moi j’su hors concours vu l’mahousse pétard que j’trimballe. J’y peux rien, c’est gériatrique, papa et maman y z’avaient le même et j’ai pris des deux.

— Eh bien, il est clair que votre hiérarchie a joué un rôle majeur. Et il ne fait aucun doute que l’inspectrice Laura Verdier est une charmante jeune femme.

— Absolutely, œuf course, j’en passe et des meilleures. J’confirme d’autant plus qu’j’ai une demande de rallonge sur le burlingue d’mon directeur depuis l’an dernier et que j’crois même qu’il l’a paumée vu qu’j’en entends plus parler. Avec c’t’enquête qu’on a mené topinambour battant j’compte bien avoir gain de chose.

— Oui. Mais passons à l’enquête si vous voulez bien.

— Alors Kal s’est chopé la chtouille vu qu’il a trempé son biscuit là où il fallait pas. Y’a assisté en direct au décès de son toubib et le lendemain même on lui flinguait son dentis’. Pas beau à voir, en passant. Égorgé comme un mouton pour un messie. Après j’me su fait kidnapper et Kal m’a délivré alors que j’me f’z’ais torturer par une russe sanguinaire qui m’en a fait voir de toutes les couleurs. C’était pas beau à voir, j’vous l’dis. On est aussi partis au Canada pour les besoins de l’enquête et j’peux donner l’adresse de « Chez Paré » pour les p’tits déguelasses qui voudraient voir des mignonnes z’a poil. Moi j’su pas z’allé, œuf corse. Petit conseil pour les ceusses qui devraient prendre l’avion, munissez vous de rations supplémentaires, y’a rien à grailler.

— Tout cela est passionnant et très hilarant. Quelques détails croustillants peut-être pour nos téléspectateurs ?

— Que nib ! Z’attendez pas à c’qu’on vous raconte des parties fines. D’ailleurs y’en a pas eu, et même sous la torture j’nierai. Ma Babette doit être à l’écoute. Elle est partie chez mon bof’ vu qu’il a un écran aussi plat que les miches de ma belle sœur. Z’avez pas honte de me poser des cochonneries pareilles, en direct à la télé ?

— Je ne parlais pas de cela, je faisais allusion à des détails cocasses.

— S’cusez que j’ai pris la mouche, alors oui y’a des moments fendants dans c’t’histoire. Par exemple j’ai marché dans une bouse de vache. Pourriez vous poser la question c’qu’une bouse fait au milieu d’une enquête, mais elle était bien là et j’me suis glissé avec sans que je susse éviter de me casser la tronche.

— Oui, c’est un détail truculent et fort inattendu. À quelle catégorie morpho-psychique pensez vous que les maffieux appartenaient ?

— J’bite rien à vot’question, j’su flic, pas docteur pour les foldingues. Mais si c’est une question sur les gars qu’on a dessoudés moi et Kal, j’peux vous dire qu’c’étaient des enfoirés de première, des pourris qu’j’en ai rarement vu depuis que j’su dans la maison poulaga.

— Dernière question, inspecteur, avant que vous n’alliez rejoindre vos collègues pour la restitution qui sera faite en mains propres. Comment voyez-vous maintenant votre avenir dans la police ?

— Pareil qu’avant. J’su bien où j’suis avec mon chef Jean Kaliski et ma nouvelle équipière Laura. Et la police c’est comme une seconde famille pour moi, vu que madame Foculini et moi même z’avons pas réussi à faire de marmots, et c’est pas qu’on aurait pas essayé.

Cette dernière réponse suscita un tonnerre d’applaudissements et valut sûrement à Focu le pardon du Pacha et du Ministre pour les conneries qu’il avait proférées.

La restitution eut lieu ensuite, comme prévu. Chaque héritier toucha son dû, remis en notre présence. Moi j’étais ailleurs dans ma tête. Je pensais aux diams.

 

17.

 

 

Je me trouvais face à un problème emmerdant, à plusieurs titres.

D’abord il me fallait retrouver un peu plus de cinq milles carats de diamant de la plus pure eau. Mais aussi il fallait que je les vole pour pouvoir les remettre à leurs propriétaires.

Je repartis en Suisse, à la banque, et j’avais un entretien avec le directeur, histoire de vérifier quelque chose qui me trottait dans la tête.

— Voici quelques photos de jeunes femmes et celle d’un homme. Pourriez-vous m’indiquer si ceux qui sont venus à la salle blindée sont sur ces photos ?

— Je reconnais celle-ci, et… celle-ci. Et l’homme est celui-ci.

Bon ! J’avais mes réponses, mais je le savais presque avant de venir ici. Il me restait à confondre les coupables et leur confisquer les diams.

Je revenais en France, pour me rendre immédiatement dans le Nord. La cérémonie où Foculini et moi serions citoyens d’honneur était pour le lendemain.

Il y avait du monde au cocktail. Ma frangine était venue, ainsi que Durand, Michèle Thérilo, Sylvie, et une bonne centaine d’invités. La salle de la mairie était bondée. Sonia était absente, comme prévu, puisqu’elle était partie en stage à Moscou avec ses étudiants.

Michèle Thérilo s’approcha de moi. Elle était aguichante comme c’est pas permis, et avait les yeux un peu brillants d’une femme qui convoite quelqu’un pour passer un moment intime.

— Heureuse de vous revoir. Vous savez j’ai mis les mêmes bas de soie que je mettais quand vous veniez au cabinet, et les mêmes porte-jarretelles.

  • J’aimerais voir ça.

— Vous pourrez le voir quand vous voudrez. Moi aussi j’ai fantasmé sur vous quand vous veniez au cabinet il y a bien longtemps. Vous avez lu « le blé en herbe » ?

Merde, moi j’avais fantasmé sur elle comme si c’était Vinca, et elle sur moi comme si elle était la femme plus âgée qui se payait un petit jeune dans le même roman. Comme quoi, hein ! Je lui répondis :

— J’aimerais voir ça le plus vite possible, pour continuer quelque chose commencé il y a des années. Et pas seulement que voir, j’ai envie de vous Michèle.

— Alors on quitte, j’en ai marre de cette soirée emmerdante, pas vous ?

  • Si, allons-y !
  • Je vous emmène, j’ai ma voiture.

Je fis signe à Foculini, en train de picoler au buffet.

— André, je quitte. Prends ma voiture. Voici les clés. On se retrouve demain à l’hôtel.

  • Vas-y Kal. Et bonne bourre.

Michèle Thérilo m’emmena à sa voiture, une superbe Audi V8. Je remarquai un auto collant sur le pare-brise. Pour ceux d’entre vous qui ont roulé en voiture en Suisse, ils savent qu’on ne paie pas de péage, mais une taxe la première fois que vous passez la frontière. Et on se colle un auto collant sur le pare-brise. Madame Thérilo avait le même.

Arrivés chez elle, elle me fit entrer par la porte du cabinet et me demanda de rester en bas un instant. Elle monta les escaliers et resta en haut sur le palier, en écartant à peine les jambes.

  • Jean, tu vois ?

J’étais revenu vingt cinq ans en arrière. Les mêmes jambes gainées de soie, les mêmes porte jarretelles. Une seule chose avait changé. Il n’y avait plus de petite culotte mais une blondeur très blonde, entre des cuisses superbes, bronzées et satinées à souhait.

Le temps de monter, gêné par popaul déjà prêt à se livrer à son activité favorite, et je fis à Michèle Thérilo l’assortiment numéro 5, un blot qui m’avait valu la reconnaissance éternelle de bien des gonzesses en chaleur.

Il se compose successivement et dans le bon ordre du coup du porte manteau à trois pieds et de la patère à deux boules, suivie in tempo du sabre du cosaque qui ne se fait pas que sur le dos d’un cheval, contrairement à une croyance populaire que je dément formellement. La preuve, je le faisais en ce moment même à la jolie Michèle, qui en redemandait à en croire les râles de chatte en chaleur qu’elle laissait échapper de sa petite bouche qui ne tarderait pas à être sollicitée, vu que j’adore ça. Ah bon ! C’est pas votre cas ?

Elle se tenait debout sur une jambe sur le palier de l’étage, et son autre jambe était à l’équerre sur la rampe d’escalier, preuve qu’elle n’était pas que jolie mais aussi très souple, ce qui autorise des positions supplémentaires pour le plaisir des deux participants. À la façon dont elle gueulait de plaisir, la veuve pas si éplorée que ça devait aimer la baise, la bonne bien de chez nous qui fait à la fois l’admiration des étrangères et rend jaloux les étrangers qui se font séduire leurs nanas en visite dans notre beau pays.

Je l’emmenais ensuite dans sa piaule et la mettais à poil. Tiens ! Elle avait un beau suçon sur sa poitrine. Une preuve de plus, si tant est que j’en avais besoin.

Le temps de lui faire tout bêtement le coup du missionnaire qui, on l’oublie trop souvent, a aussi son intérêt dans certains cas quand on ne veut pas trop se creuser la cervelle et qu’on préfère se concentrer exclusivement sur son plaisir, et je me redressais pendant que popaul faisait l’inverse. On était parfaitement synchro, vu qu’on avait l’habitude depuis le temps. Cette enquête n’était pas encore finie et il avait été si souvent sollicité qu’il était un peu fatigué et avait tendance à se replier dans son petit col roulé. Faut dire qu’il adore ça, l’exploration en territoires inconnus.

Il était temps que je pense au boulot. Après tout j’étais aussi ici pour ça.

  • Michèle, tu connais Sonia ?

— Oui, c’est même elle qui m’a dit que tu étais un bon coup. J’ai voulu en profiter et je confirme, tu es un très bon coup, au-delà de mes espérances.

  • Et Sonia, c’est un bon coup ?
  • Oui, je pense que les hommes aiment se la faire.
  • Et toi, elle t’a comblée ?
  • Que veux-tu dire ?
  • C’est elle qui t’a fait ce suçon, pas vrai ?

La belle Michèle fut forcée d’avouer. Mais je me foutais qu’elle aime aussi se farcir des nanas, j’étais ici pour une enquête. Vous voudrez bien vous en souvenir mes poteaux. C’est vrai qu’à force de vous fader des histoires de cul vous pourriez oublier que je suis flic et que mon métier à moi c’est de mener des enquêtes et de vous en faire partager les moindres détails. Et je confirme que le cul en fait partie. Vous pourrez en faire état auprès de vos parents ou de votre conjoint, ça vous donnera un prétexte pour continuer à acheter mes œuvres en toute bonne conscience.

— Michèle, c’est moche ce que la mafia russe a fait à ton mari.

  • Arrête, je crève de peur.
  • Oh, tu peux, tu es la prochaine sur la liste.
  • Quoi ! Que me voudraient-ils ?

— Eh bien tu as piqué un tiers de cinq milles carats des plus beaux diams, il y a de quoi les mettre en colère, non ?

  • De quoi parles-tu ?

— Le directeur de la banque suisse a fait une déposition. Il t’a formellement identifiée comme une des deux nanas qui sont venues au coffre pour piquer les diamants. L’autre, il l’a reconnue aussi, c’est Sonia Gilland. C’est même toi qui as conduit la bagnole. Tu as un auto collant des autoroutes suisses sur ton pare-brise et tu couches avec Sonia. C’est elle qui fait des jolis suçons sur la poitrine.

— On avait les codes, on s’est contentés des diamants. Les lingots étaient trop lourds pour emporter et on croyait que personne ne savait qu’il y avait aussi des brillants.

— Oui, mais tout était recensé dans le cahier qui était caché entre les tas de lingots d’or. Bon, si tu veux garder ces diamants, c’est ton affaire mais prépares-toi à perdre tes ratiches et à être torturée comme ton mari.

— Jean tu es de la Police française, tu n’es pas un mafioso.

  • C’est sûr mais la mafia russe va se charger de toi.
  • Comment le sauront-ils que j’ai des diamants ?

— Je leur dirai. La fin justifie les moyens. De plus tu ne profiteras pas des diamants. Je t’arrêterai d’ici une semaine ou deux pour vol et recel d’objets appartenant à l’État, histoire de laisser les Russes te faire la peau. Alors ! Où sont les diams. Écoute si tu me les rends, je t’innocente dans cette histoire et tu ne seras pas inquiétée. Je tairai l’endroit où je les ai retrouvés.

— Ils sont dans le cabinet de Marceau. Dans le fond d’un des tiroirs où il rangeait ses fraises.

  • Allons-y !

Je la délestai prestement des diamants et j’appelais Foculini.

  • Focu, viens me chercher chez Thérilo si tu veux bien.
  • Ok Kal. J’y suis d’ici une demi heure.

Dès que Foculini vint me chercher, on repassa par l’hôtel prendre nos affaires et on partit pour Paris. Je ne tenais pas à me faire piquer pour quelques millions d’Euros de diamants qui ne m’appartenaient pas.

J’appelais Durand.

— Durand, je suis toujours sur l’enquête, qui se termine. Rends-moi un service tu veux ?

  • Oui, lequel.

— Va chez Thérilo et mets sa femme en tôle pour une semaine.

  • Comme ça ? C’est illégal.

— Oui, comme ça, de façon illégale. Et tu la relâches dès que j’ai fini l’enquête.

— Ok, tu la veux en tôle ou hors d’état de parler pour huit jours ?

  • Simplement isolée pour qu’elle ne parle pas.

— Ok, alors je l’emmène chez moi au Touquet. J’ai une villa et ça fait des années que je veux me payer une nana comme elle. Elle est pas bégueule à ce qu’on m’a dit.

— Vas-y si le cœur t’en dis et prends des vitamines si tu veux tenir le coup.

Rentré sur Paris, il me restait à attendre le retour de Sonia, prévu pour la fin de semaine.

 

 

*

*    *

 

Le jour venu, j’attendis Sonia à son arrivée à l’aéroport Charles de Gaulle. Elle fût surprise de me voir, mais ravie. Elle croyait que je venais pour la gaudriole.

À son grand étonnement, je l’emmenais dans les locaux de la police de l’aéroport.

— Sonia tu es en état d’arrestation pour recel et vol de biens appartenant à l’État. Je suis désolé compte tenu de la nature de nos relations.

— J’en ai marre de toute cette histoire. J’abandonne. Je te rends les diamants. Tu sais une prof de russe ça ne gagne pas lourd et j’ai rêvé, mais tous ces morts… Et surtout papa, qui ne méritait pas ça. Je n’oublie pas que je suis à l’origine de sa mort prématurée et je ne m’en remettrai jamais.

— J’ai compris que tu savais depuis longtemps qui avait les codes. J’ai parlé à la mère Pauline. Elle se souvient que tu lui as posé la question il y a des années et elle m’a aussi confirmé que tu ne l’as pas rencontré quand tu me l’as dit. Où sont-ils, les diamants de ta part ?

— Chez mon amant, dans son petit appartement dans le VII ème arrondissement. J’y allais quand tu m’as accueillie à l’instant.

— Oui, je sais qu’André Échevin est dans le coup. Le directeur de la banque en Suisse l’a formellement reconnu sur les photos que je lui ai montré. Raconte-moi le reste dans les moindres détails.

— C’est mon amant depuis plus de dix ans. Il est parti à Montréal il y a deux ans et nous savions que nous aurions l’or et les diamants car papa avait le cancer et il n’en avait plus que pour un an maximum. J’avais découvert chez la mère Pauline, il y a quelques années, que papa, le dentiste et l’ancien maire faisaient leur partie de cartes tous les jours avec l’officier allemand, et j’en avais déduit que c’était à eux qu’il avait donné ses codes puisqu’il en avait donné à papa. Je me suis tapée André, qui est devenu mon amant et qui a obtenu les confidences de sa mère, et aussi Michèle, qui adore les femmes. Son mari était trop vieux pour satisfaire ses besoins. Tu ne m’en voudras pas mais j’aime tout du sexe. Il ne me manquait que le code de papa, qui ne voulait pas le donner. Il m’avait dit que, lui vivant, il ne saurait supporter de voler ce qui ne lui appartenait pas et que ma conscience déciderait après sa mort, que c’était mon affaire. André arrive demain à Paris et nous avons prévu d’aller passer une dizaine de jours en Inde. Il va venir me rejoindre dans son appartement à Paris.

  • Où sont ses diamants à lui ?

— Il les garde dans son coffre chez lui à Montréal. Appartement 108, dans l’immeuble que tu connais. Un petit coffre, ancré dans le sol, dans la penderie de sa chambre.

J’appelais Laura.

— Laura, viens me rejoindre à Roissy, au comptoir d’Air Canada. Tu gardes Sonia sous contrôle étroit jusqu’à ce que je revienne de Montréal, je pars demain matin avec Focu. Réserve deux billets pour moi en demandant à la standardiste de la grande maison.

Je remis Sonia dans les mains de Laura, après avoir été chercher la part des diamants de Sonia à l’appartement parisien d’André Échevin.

Je mis ces diamants en sécurité dans mon bureau, avec ceux de Michèle Thérilo, dans le coffre où je gardais mes armes de service et dont j’étais le seul à avoir la clé, hormis le Pacha qui avait tous les doubles.

 

*

*    *

 

Le lendemain matin, rebelote. Départ pour Montréal via Air Canada. C’était le même équipage que quand nous y étions allés la dernière fois. Les hôtesses pouffaient en reconnaissant Foculini, et se marraient d’avance en pensant aux élucubrations auxquelles il se livrerait pour  agrémenter le long vol.

Un vol sans turbulences. Parti à l’heure et prévu pour arriver à l’heure. Huit heures quand même à se fader, en première classe il est vrai.

Focu m’avait prévenu.

  • Tu verras Kal, je vais bien bouffer aujourd’hui.

À l’heure du repas Focu accepta son plateau sans rien dire.

— J’vais m’taper c’t’en-cas histoire de m’affûter les crocs. Dites Mamz’elle, quand vous aurez servi vos plateaux m’aviserez gentiment. J’ai un p’tit service à vous d’mander.

Les nanas s’amusaient déjà à l’avance. À la fin de leur service la mignonne qui servait dans notre rangée revint.

— Voilà, le service est fini. Vous n’avez pas faim aujourd’hui ?

— Voulez rigoler ma mignonne. Z’avez des fours à réchauffer dans vot’ cuisine, pas vrai, et y sont vides maintenant qu’les plateaux sont servis ?

Foculini se leva de son siège et saisit son sac placé dans les casiers de rangement au-dessus des sièges des passagers. Il en sortit une énorme gamelle, du style faitout de dix litres.

— Voilà ! Ma Babette elle m’a préparé un cassoul’pif de derrière les fagots et le voici z’ici. Voudrez bien me l’réchauffer à la bonne température vu que j’vais m’l’enfiler aussi sec. Remarquerez que j’me fais jamais baiser deux fois d’suite. J’ai pris mes préconisations.

L’hôtesse s’exécuta de bonne grâce, et une demi heure plus tard Focu fut probablement le premier passager à se taper un cassoulet à plus de dix mille mètres d’altitude. Un truc à verser au livre des records.

Le reste du vol se passa sans incident. Focu s’était reposé pendant une longue sieste et moi comme d’habitude je furetais. Il y en a qui vaquent ou qui déambulent moi pas, j’aime mieux fureter. C’est mon droit, non ?

Une demi-heure avant l’atterrissage Focu voulut aller aux toilettes.

Si vous prenez l’avion souvent vous avez remarqué qu’il y a des gens qui font leur toilette dans les chiottes avant l’atterrissage et que certains restent près d’un quart d’heure à se laver pendant que les autres serrent les fesses pour réprimer leur envie de pisser mais n’ont d’autre choix que d’attendre que les autres sans-gêne aient fini leurs ablutions.

La liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres, et les sans-gêne Focu ne pouvait pas plus les piffer que moi. Le monde est plein de pousse toi de là que je m’y mette, des égoïstes à l’ego boursouflé qui me débecquettent, pour qui seul compte leur petite personne pourtant insignifiante.

Focu avait attendu cinq minutes, et c’était beaucoup pour lui.

— Alors quoi merde ! Z’avez pas bientôt fini là-dedans ? J’va pisser dans mon froc si ça continue.

N’ayant aucune réponse, Focu, à bout de patience, utilisa le truc auquel les hôtesses font appel en cas d’urgence. Il y a un dispositif pour faire coulisser les charnières et enlever la porte.

Une mémère était en train de se refaire une laideur à l’intérieur et Focu l’éjecta, une fois la porte enlevée de ses gonds et placée debout le long du couloir.

— S’cusez mémé mais là j’en peux plus. Allez vous rasseoir, ça va s’couer à l’atterrissage ; y’a des turbulences de prévues au programme.

Une fois que l’indésirable eut quitté les lieux, il baissa son froc sans complexe et s’assit sur le siège des toilettes. Sans doute les effets du cassoulet.

— Mamz’elle vous direz aux gens de ne pas passer. J’su en train d’faire ma grande commission et c’est pas un spectac’ pour personne.

En désespoir de cause le chef de cabine vint replacer la porte sur ses charnières, en se bouchant les narines du mieux qu’il pouvait avec des morceaux de nappes déchirées.

 

*

*    *

 

Le temps de passer la douane à l’aéroport de Dorval et de sauter dans la bagnole de location et on sonnait chez Monsieur Malek. Les moins délabrés d’entre vous se souviendront qu’il était le Président du syndicat des co-propriétaires de l’immeuble où créchait André Échevin à Montréal.

J’avais ramené une boutanche de Bordeaux 1982, une bonne année, prélevée sur ma cave personnelle où vieillissaient quelques grands crus.

Je décrochais le téléphone de l’interphone, dans l’entrée de l’immeuble « Terrasses de la Montagne ».

— Monsieur Malek. C’est le commissaire Kaliski. Je suis de passage à Montréal et je vous ai ramené une bonne bouteille pour vous remercier de votre ammabilité lors de mon dernier séjour.

Monsieur Malek nous ouvrit et nous fit monter à son appartement, luxueusement décoré. Sa délicieuse épouse, Maha, se joignit à nous, ainsi qu’une voisine, Ludmila.

— Je suis désolé Messieurs mais j’ai rendez-vous à mon hôpital, le Royal Victoria, dans moins de dix minutes. Allons-y ensemble et nous reviendrons de suite. J’en ai pour moins de vingt minutes.

Le temps que Monsieur Malek soit reçu par son charmant docteur, Lyne Vautour, et il sortait au bout de dix minutes.

— Madame Vautour je vous présente des Français en visite au Québec.

Je n’ai jamais su m’empêcher de parler à une très jolie femme. Je ne fis pas exception à la règle.

— Alors Docteur, vous soignez à l’occasion des compatriotes ?

— Oui j’en ai un notamment, un ami de Monsieur Malek. Pas très sérieux, mais très charmeur. Il oublie de prendre ses médicaments pour plusieurs semaines, ou sa carte d’assurance maladie est périmée, ou encore il oublie qu’il est diabétique. Heureusement qu’il me fait des grands sourires. Ah ! Ces Français !

Encore un compatriote qui portait bien haut le flambeau de la France à l’étranger…

Nous retournâmes chez Monsieur Malek. Nous ouvrîmes la bouteille de Bordeaux et je saisis un prétexte pour éloigner Foculini.

— Une bouteille ne suffira pas. Focu, va chercher la deuxième bouteille dans la voiture.

Focu descendit et prit la clé du 108, l’appartement d’André Échevin. Elle pendait avec son étiquette dans la petite boîte de l’entrée chez Monsieur Malek.

Il revint dix minutes plus tard, l’air réjoui, et se joignit à nous pour finir la deuxième bouteille. Nous prîmes congé pour nous rendre illico à l’Ambassade de France.

— Tout s’est bien passé, demandais-je à mon adjoint.

— Tu parles, un jeu d’enfant. Un coffiot que même un gamin pourrait ouvrir avec un ouvre-boîte.

— Oui, les amateurs sont pas très futés. Ceux-là nous auront baisé pendant pas bien longtemps.

Le planton de l’Ambassade de France nous fit entrer, le temps de remettre à l’attaché militaire les diamants récupérés chez André Échevin.

— Vous voudrez bien mettre ça dans la valise diplomatique. Propriété de l’État français avant restitution. Destination la PJ de Paris.

Je lui donnais les coordonnées exactes du Pacha, avec une note de service.

Il ne nous restait plus qu’à enregistrer au Ritz Carlton sur la rue Sherbrooke. L’hôtesse d’Air Canada vint m’y rejoindre car le temps que Focu faisait bruyamment sa sieste j’avais fait du gringue à la mignonne qui nous servait et je lui avait promis de lui faire connaître les mille et une nuits qu’elle n’avait jamais vu.

Un mot du Pacha nous attendait à la réception le lendemain : «  Reçu diamants. Récupéré ceux de votre coffre comme vous me l’avez indiqué. Félicitations pour votre travail. Je vous attend dans huit jours. D’ici là, travaillez bien. Je vous signerai votre note de frais pour les jours qui viennent, et je vous considère en mission ».

J’avais un programme chargé. Nancy, la jolie hôtesse d’Air Canada, s’était mise en tête d’apprendre les positions du Kama Soutra qu’elle ne connaissait pas. Il y en avait vingt quatre, soit trois par jour pendant les huit jours qui me restait à passer à Montréal. Ça allait m’occuper.

Focu s’était branché sur la dame pipi du Ritz, tout à fait dans son genre, la copie conforme de sa Babette, l’accent canadien en plus.

À nous la belle vie pour plus d’une semaine aux frais de la princesse, en attendant nos prochaines aventures !

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

LA MORT ROSE

 

1.

 

 

La semaine avait été calme pour moi. J’avais délégué une affaire qui semblait banale à un de mes collaborateurs, mais elle prenait des proportions telles que ça allait devenir mon os, je le pressentais. Après presque vingt ans passés dans la police on sait quand ça sent le roussi et là, croyez-moi, ça commençait à cocotter pour le Commissaire que j’étais.

Une bonne indication que ça schlingue, c’est quand la presse s’en mêle et s’en donne à cœur joie. Je m’étais procuré le matin même les quelques quotidiens nationaux et il n’y en avait que pour notre histoire, en caractères aussi gras que les fesses des américains obèses qu’on rencontre en allant là-bas.

C’est quoi la couleur de la mort selon vous ? Allez ! Répondez ! Vous me direz noir, les trois quarts du temps. Et bien non. Les journaleux l’annonçaient à la une. La mort, pour eux, elle était rose !

Je me présente pour ceux d’entre vous qui ne me connaissent pas encore très bien : Jean Kaliski, police judiciaire, quarante ans, célibataire endurci, amoureux de l’éternel féminin et de tas d’autres trucs que vous saurez si vous continuez à lire cette œuvre qui en vaut la peine, en dépit de son prix modique.

— Tu as lu la presse, Laura ?

— Ça fait le dixième, quand même ! me dit mon adjointe Laura Verdier en me rendant son rapport quotidien, tandis qu’elle pose ses jolies fesses sur un des fauteuils qui se trouvent devant mon burlingue de la P.J.

— Oui, et j’ai l’impression que ce n’est pas le dernier, lui dis-je, perplexe, en parcourant rapidement les quelques feuillets qu’elle m’a remis. Et le pire, Laura, c’est qu’il n’y a aucune piste. Rien ! À moins que tu n’aies découvert quelque chose depuis hier ? je lui demande sans grand espoir.

— Non Kal, rien ! On ne sait pas à qui les victimes ont acheté la drogue. Jusqu’ici je n’ai aucun moyen de remonter la filière, me dit-elle calmement. On a retrouvé des sachets entamés dans leurs poches.

Cela fait maintenant trois semaines qu’on retrouve des morts en région parisienne, empoisonnés après avoir consommé de la drogue, et on vient de retrouver le dixième ce matin. Une vraie hécatombe qui inquiète l’opinion publique et les politiciens qui font semblant de nous gouverner.

Vous me direz que la drogue c’est du poison, certes, mais ce n’est pas d’avoir consommé cette merde que ces gens sont morts. Ils ont été bel et bien empoisonnés par une substance hautement toxique qui se trouvait dans la drogue.

Je ne l’ai pas sucé de mon pouce mes chéris, je le sais parce que j’ai fait analyser par le labo de la P.J ce qui se trouvait dans les sachets contenant la drogue, et les autopsies des cadavres ont montré des symptômes d’empoisonnement violent.

Tous ceux qui sont morts présentaient les mêmes : Yeux révulsés, asphyxie pulmonaire, contraction du muscle cardiaque et ils étaient aussi bleus que les Schtroumpfs.

On a fait ingérer cette drogue à des animaux de laboratoire qui ont clamsé en moins de temps qu’il n’en faut à votre belle-mère pour vous balancer une vacherie.

Bertholin, au labo, est en train d’analyser l’origine et la nature de ce poison et m’a promis un rapport incessamment sous peu qui, m’a-t-il dit hier midi au déjeuner, ne saurait tarder, ce qui est normal puisque je lui ai demandé en urgence. Il n’a, pour le moment, pas su déterminer quelle est la molécule toxique qui foudroie ainsi ceux qui ont le malheur de la consommer. Il cherche, et quand Bertholin cherche, il trouve. Si ce n’est que ça prend du temps et que j’ai dû jusqu’ici être patient, en dépit des pressions de ma hiérarchie.

Ce qui est intéressant, c’est que la drogue incriminée provient du même fournisseur, qui emballe sa poudre dans des sachets en cellophane rose, et qui rajoute même des coupons loterie sur ses sachets, ce qui permet de gagner des sachets gratuits. Et ce fournisseur-là doit commencer à être, au mieux agacé, au pire carrément furieux, car la presse s’est emparée du truc et consacre à l’hécatombe la une de ses journaux, en lettres si grosses qu’il faut autant d’encre pour les imprimer que pour imprimer ce bouquin.

Vu la couleur de l’emballage de la drogue en question, les journaleux n’ont pas tardé à lui coller un nom évocateur : La mort rose !

Les ventes de cette drogue doivent commencer sérieusement à chuter, conséquence de la publicité déplorable qui en est faite sur tous les supports médiatiques, et il y a fort à parier que le fournisseur de drogue aimerait, autant que nous, savoir qui lui empoisonne son gagne-pain.

Les motifs qui nous animent sont bien évidemment très différents. Nous, la police, devons protéger toute la population, y compris les consommateurs de drogue. Le trafiquant de drogue, lui, va finir par perdre tous ses clients si le massacre continue.

 

*

*     *

 

Tiens ! Alors que Laura est encore dans mon bureau, Bertholin me contacte sur mon téléphone. Son numéro de poste s’affiche sur mon cadran. Je décroche, sûr que Bertholin a trouvé quelque chose digne d’intérêt.

— Alors vieux ! Tu as du nouveau à m’annoncer ? lui dis-je en prenant les devants.

— Oui Kal, ça n’a pas été facile, mais j’ai découvert de quel poison il s’agit.

— Ne bouge pas, lui dis-je. Je viens te voir au labo avec Laura.

Je me pointe au labo. Le service de Bertholin occupe à lui seul tout un étage : Salle d’autopsie, laboratoire photo, archives, salle d’analyses chimiques, et aussi bureau de recherche pour un tas de gadgets que Bertholin, en surdoué un peu fou mais génial, met à notre disposition pour nos enquêtes.

En essayant ces gadgets, j’ai failli parfois être éborgné, asphyxié, handicapé à vie, ou même émasculé ce qui aurait été moche pour les nanas qui comptent sur moi pour satisfaire leur libido, mais je dois dire aussi que ces objets m’ont parfois été bien utiles. Il n’y a pas que les Britishs avec James Bond qui se servent de gadgets pour leurs enquêtes. En France, on a des idées. Regardez le Minitel, qui fait peut-être craignos aujourd’hui contre l’Internet et qui est totalement dépassé, c’est sûr, mais n’empêche qu’on était en avance sur nos petits copains quand on l’avait et qu’eux n’avaient rien.

— Allez vas-y, vieux ! Dis-je à Bertholin en lui serrant la paluche. Annonce-moi la couleur.

— Colombinus Phalloïque ! me dit-il d’un air triomphant.

— Toi-même, vieux sagouin ! je lui lance histoire de dérider l’atmosphère, ce qui fait marrer Laura.

J’aurais bien poursuivi avec une série de blagues en rapport avec le nom marrant que venait de prononcer Bertholin, mais j’étais si pressé de connaître enfin le nom du poison et tous les détails qui allaient avec que je n’en pris pas le temps.

— Explique ! lui intimais-je. J’intime très bien, comme tous les chefs. En fait je connais des tas de patrons et de petits chefs totalement incompétents qui intiment très bien, ce qui leur sauve le cul, du moins temporairement.

— Champignon sud-américain, explique-t-il. Hautement toxique. Inconnu du grand public et jamais utilisé dans des affaires de meurtre, vu que c’est un secret bien gardé. J’ai eu un mal de chien à découvrir la molécule. On peut consommer le champignon sans aucun problème, mais quand on concentre des extraits secs, ça devient un poison si violent que même les venins des serpents les plus dangereux ne font pas le poids en comparaison. Même les cobras, les serpents minute, les kraits ou les mambas. Un milligramme de ce poison indécelable parce que sans goût et sans odeur, et tu vas direct au paradis ou en enfer. Il agit au niveau des récepteurs sensoriels moteurs, bloque ta respiration, ralentit ton rythme cardiaque pire que ne le ferait la digitaline. Aucun antidote connu. Voilà Kal, tu en sais autant que moi.

— Bravo Bertholin, tu as fait du bon boulot, lui dis-je. Dans ta catégorie, tu es le meilleur, il n’y a pas de doute, rajoutais-je, sincère.

Il se fout de son salaire ou de son titre, Bertholin. Lui, ce qui le fait bicher, c’est de trouver, de découvrir, de comprendre. Un mec accompli, comme il en faudrait plus.

Je ne vous demande pas ce qui vous fait bicher, vous. Je me fâcherais avec certains d’entre-vous qui sont si carriéristes qu’ils escaladent les marches de la réussite en piétinant leurs petits copains.

L’extrait sec de colombinus phalloïque est peut-être inconnu du grand public, mais quelqu’un sait comment le fabriquer et il s’en sert pour un motif bien précis. Je demande à Bertholin :

— Dis-moi. Le nom de ce poison suggère qu’il vient de Colombie. Je me trompe ?

— Non Kal. C’est rigoureusement exact. Il vient de Colombie. En fait il ne peut venir que de là car c’est un champignon qui ne pousse que dans le micro climat colombien, sur les plateaux.

 

*

*     *

 

Ayant remercié Bertholin, je reviens avec Laura au bureau. La secrétaire de mon patron, la jolie Claudette, m’appelle :

— Commissaire Kaliski, le commissaire divisionnaire Crémani souhaite que vous passiez à son bureau immédiatement, me susurre-t-elle d’une voix à vous envoyer des secousses telluriques dans le tréfonds de votre calcif.

— Quelle déception ! Je croyais que vous m’appeliez pour me suggérer de vous inviter à déjeuner, je lance, toujours prêt à être à la hauteur de ma réputation de Don Juan, solidement établie dans la boutique, et pour cause, vu qu’elle est totalement méritée, de A à Z ! En commençant par A pour amour, en passant par B pour baise, C pour caresses, et ainsi de suite jusque Z pour zizi et zézette ! Mais ça je ne lui dis pas, bien sûr. Je n’ai pas envie de scier mes chances d’entrée de jeu.

— Je ne vous aurais pas proposé un déjeuner, mais un dîner cher Monsieur, me dit-elle, sur le ton badin du flirt.

— Alors qu’à cela ne tienne ! Demain soir, vingt heures. Je passe vous prendre chez vous, lui dis-je, saisissant l’occasion de ce que je crois être un appel du pied.

— D’accord, disons vingt heures trente, répond-elle sans perdre sa contenance, ce qui m’envoie une onde de chaleur dans toutes les parties de mon corps concernées par cette grande nouvelle, à commencer par popaul, mon vieux compagnon qui attend son heure planqué dans son petit col roulé. Mais en attendant faites vite, rajoute-t-elle, le patron a un visiteur de l’extérieur qu’il veut vous présenter.

Eh bien mes poteaux ! Voilà une affaire rondement menée. La môme Claudette, une mignonne qui n’a pas encore trente balais et qui est gaulée comme deux Miss France, vu que maintenant on ne sait plus laquelle est la bonne, a remplacé la secrétaire du patron qui est partie en retraite il y a six mois. Je me demande si elle ne fait qu’allumer ou si elle veut aussi éteindre. J’ai un début de réponse avec l’échange qui vient d’avoir lieu et j’en saurai plus demain soir.

Je lui fais un grand sourire en entrant dans son bureau qui fait sas avec celui du Pacha. Elle baisse les yeux pudiquement et m’annonce en appuyant sur le bouton de son interphone :

— Monsieur. Le Commissaire Kaliski est là.

— Faites entrer immédiatement, mon petit, répond le vieux qui, sous des dehors rugueux, cache en réalité un cœur d’or.

Le Pacha m’accueille avec une solide poignée de mains et me présente à ce qui ressemble à un Énarque. C’en est un, même que je le reconnais. C’est le Préfet de Région, un mec qui se prend trop au sérieux et qui a l’air d’un premier de sa classe. Il a sorti le costard galonné pour l’occasion, histoire de lui faire prendre l’air et de le soustraire aux mites qui habitent le placard où il range les attributs de sa profession.

Rien ne ressemble plus à un Énarque qu’un autre Énarque, vous l’aurez remarqué si vous fréquentez les sphères du pouvoir politique, où les Énarques pullulent comme les mouches sur quelque chose qui pue. Ils s’essaient parfois dans le secteur privé, mais ils sont souvent plus responsables du chômage dans les entreprises qu’ils dirigent que l’absence de protection sociale des pays qui nous font une concurrence déloyale et où les travailleurs sont payés avec un bol de riz et un coup de pied au cul.

Le Pacha prend la parole, en s’adressant avec déférence à son visiteur.

— Monsieur le Préfet, je vous présente le commissaire Jean Kaliski. C’est lui que je pressens pour cette mission, euh, dirons-nous confidentielle et délicate, dont nous avons parlé il y a un instant. Jean, asseyez-vous je vous prie. Je voudrais vous parler d’un sujet délicat. Mais avant tout j’aimerais que vous disiez un mot sur votre équipe à Monsieur le Préfet. J’ai déjà présenté vos brillants états de service et je pense n’avoir rien oublié Jean, depuis le temps que nous travaillons ensemble. Je vous rappelle, Monsieur le Préfet, que le commissaire Jean Kaliski a quarante ans, que c’est un expert en sports de combats. Jean, rappelez-moi vos grades, je n’y entends rien dans ces chinoiseries pourtant fort utiles.

— Je suis 3èmeDan de Judo, 2èmede karaté et d’Aïkido, Monsieur le Préfet, lui dis-je sans fanfaronnade.

Ce qui me passionne dans les arts martiaux c’est la philosophie de l’existence que leur pratique enseigne. Et c’est plus la route qui mène aux titres que le respect qu’ils suscitent qui m’intéresse. Au-delà des techniques de déséquilibre et de projection du Judo, de coups de pied et de poing du Karaté et les luxations de l’Aïkido, il y a l’esprit qui sous-tend ces disciplines qui nous permettent de nous accomplir.

— Fort bien, merci, me répond l’Énarque, l’air satisfait. Impressionnant, certes, mais je crois davantage aux atouts procurés par les techniques de la police scientifique.

J’acquiesce, histoire de ne pas commencer une discussion stérile avec quelqu’un qui a tout étudié sauf ce qu’il aurait dû. T’iras te défendre avec un Palm Pilot ou un ordinateur portable, même chargé avec les meilleurs logiciels, si tu te fais attaquer par une bande de voyous criminels en pleine nuit.

Il poursuit :

— Commissaire. Si vos aptitudes en combat, exceptionnelles j’en conviens, me semblent inutiles dans le cas qui m’intéresse, je suis par contre séduit par votre sens de la confidentialité et vos qualités de déduction dont Monsieur le Directeur des Services m’a fait état. L’affaire est délicate. Elle est politique, c’est tout dire !

Merde, le mot est lâché ! Le genre d’affaires qui m’inspirent le moins. Je déteste tout de la politique. La politique elle-même tout d’abord, les hommes politiques qui me débecquettent et toutes les magouilles qui vont avec. Sans compter la parfaite inutilité de la chose. De la politique, on en bouffe du matin au soir, dans les journaux et à la télévision, et on voit les tronches de faux culs de ces politiciens à l’ego démesuré sur tous nos écrans, tandis qu’ils nous débitent leurs salades. Croyez-moi, le jour où la société se sera affranchie de la politique politicienne et de ces guignols qui se prennent au sérieux l’humanité aura fait un grand pas en avant. Il y a quelque chose qui me dit que ce n’est pas pour demain, tellement le bon peuple est con et naïf.

— Bien Monsieur, lui dis-je. Je vous assure de toute ma discrétion et de celle de mon équipe. Laissez-moi vous en dire deux mots très brièvement, car votre temps est précieux, et ceci pour répondre fidèlement à la demande du Commissaire Divisionnaire Crémani.

Je venais de placer habilement un coup de lèche-bottes en passant, histoire de faire plaisir au vieux qui veut que son service soit bien côté en haut lieu. Je ne suis pas coutumier du fait et je n’aime pas ça, mais le Pacha doit lui aussi gérer sa carrière. Je poursuivis :

— Nous sommes quatre dans l’équipe. J’ai trois adjoints, tous trois inspecteurs. D’abord André Foculini, ancien légionnaire, encore à dix ans de la retraite, un policier solide et expérimenté. Ensuite Maurice Grelot, très perspicace sous des dehors timorés, ce qui trompe souvent les criminels. Et la nouvelle recrue depuis le début de l’année, la très brillante Laura Verdier, qui a un avenir des plus prometteurs et qui, je pense, est promise aux plus hautes fonctions compte tenu de ses qualités exceptionnelles qui ressortent chaque jour un peu plus, dis-je très sincèrement car c’est mon sentiment.

Laura est la nièce du Pacha et il ne jure que par elle. Il a dû en glisser deux mots au Préfet qui se fend d’une petite remarque.

— Il s’agit de cette très brillante jeune femme dont vous m’avez parlé, je le devine.

Le Pacha opine. De cheval, aurait dit Foculini qui a parfois un sens de l’humour désarmant.

Le Préfet s’adresse au vieux, tout en allumant un cigare cubain qu’il a sorti d’un étui en croco.

— Monsieur le Divisionnaire, sans doute pourrions-nous maintenant rentrer dans le vif du sujet ? Je vous laisse présenter la chose à votre collaborateur pendant que je déguste ce Numéro 2.

Il ne nous demande pas si la fumée nous incommode et ne nous offre pas de cigare. Arrivés à un certain niveau dans l’échelle sociale les gens font souvent preuve de sans-gêne teinté de mépris pour ceux qui n’ont pas gravi les mêmes échelons.

— Tout à fait ! répond le pacha en ouvrant la fenêtre et en sortant lui aussi un étui de sa poche. Eh bien, voilà de quoi il s’agit Jean. Une fois encore nous vous demandons du tact, du doigté, et une parfaite confidentialité. Pas de rapports écrits, que du verbal et à moi seul. Tenez Jean, prenez un Numéro 1, ils sont excellents, je sais que vous les appréciez.

C’est ainsi que le Pacha envoie gentiment des messages, l’air de rien. En l’occurrence il en envoie deux du même coup : Un au Préfet qui veut dire « Fumes ton Numéro 2, nous on va se taper un Numéro 1 » et un à moi qui veut dire qu’il m’apprécie.

— Bien patron, merci. Vous pouvez compter sur moi, lui réponds-je, curieux de connaître la suite.

— Eh bien mon cher Jean, tout en sachant votre aversion pour la chose politique, vous devez suivre plus ou moins l’actualité, je présume, me dit-il en tirant sa première bouffée. Vous avez peut-être remarqué l’extraordinaire progression dans les sondages du parti France Avant Tout, situé à l’extrême droite. Et même, oserais-je dire, à l’extrême droite de l’extrême droite.

— Oui Monsieur. Les progrès qu’ils ont réalisés depuis la fin de l’an dernier sont exceptionnels. Toute la presse en parle. Ils sont passé de cinq pour cent d’intentions de votes à plus de quinze, lui dis-je, montrant que je me tiens au courant des nouvelles politiques.

— Absolument, et cela continue de grimper à un rythme effrayant, s’empresse de rajouter le vieux. On prévoit qu’ils seront à plus de vingt cinq pour cent au moment des élections présidentielles. De la démence ! Un parti qui prône l’isolationnisme économique, qui propage des thèses racistes et antisémites, et qui constitue indéniablement un danger pour les valeurs démocratiques auxquelles ce pays est traditionnellement attaché. Ils veulent le pouvoir, ils en auront assez pour imposer leurs vues. Cela va bouleverser le paysage politique de la France, et par extension de l’Europe. Leur leader charismatique, Jean Luc Lamotte est un jean-foutre, qui déverse sa haine au mépris des valeurs humanistes.

— Oui Monsieur, je conçois que cette progression soit aussi suspecte que dérangeante. En tout cas le procédé est illégal et il est clair qu’il faut y mettre fin, leur dis-je, histoire de leur faire comprendre ma détermination.

— Vous avez tout compris Jean. Bravo ! Eh bien, ce que nous attendons de vous, Monsieur le Préfet et moi, c’est que vous soyez à l’écoute, que vous suiviez chaque piste qui se présenterait à vous, qui expliquerait comment ce parti qui ne représentait encore qu’un poids dérisoire a pu, grâce aux financements énormes et occultes, progresser ainsi et en aussi peu de temps. Des millions de brochures luxueuses sont envoyées par mailings ininterrompus, différentes d’une semaine à l’autre. Des milliers de panneaux d’affichage sont retenus pour la publicité de ce parti, des milliers de visiteurs politiques vont voir les gens et prêchent leurs valeurs douteuses. Le coût doit être au bas mot de dix à vingt fois ce qui est déclaré. Nous parlons ici de centaines de millions d’Euros, naturellement. L’affaire est considérable et elle inquiète tous les milieux politiques ! D’où viennent-ils ces millions, qui les offre, comment peuvent-ils échapper au fisc et au contrôle ?

— J’ai bien compris ma mission, Monsieur le Directeur. Je serai vigilant et actif, tout en continuant à m’occuper des affaires courantes.

Sur ce, je pris congé, après avoir reçu la bénédiction de ma hiérarchie.

 

*

*     *

 

Je convoquais mon équipe, sur laquelle je pouvais toujours compter..

Maurice Grelot, dit « La Greluche » s’assit gentiment dans un des deux fauteuils qui faisaient face à mon bureau. Maurice ressemble à un Français moyen sans âge, fringué avec son éternel costard gris élimé aux coudes. Il est un peu voûté et fume des cigarettes qu’il roule lui-même. On le prend souvent pour un comptable, mais c’est un redoutable tireur d’élite et, s’il parle d’une voix douce, il a des nerfs d’acier ce qui trompe bien les criminels.

Laura croisa ses longues jambes en s’asseyant dans le deuxième, un calepin à la main, l’air sage et appliqué. Si j’avais dix ans de moins et que je ne me savais pas aussi coureur de jupons impénitent je ferais tout pour épouser cette fille et lui jurer une fidélité éternelle en lui faisant de beaux enfants.

Foculini s’assit sur le rebord de la table qui était le long de la cloison, qui fléchit sous le poids de mon collaborateur.

J’entrais dans le vif du sujet :

— On se fait un petit point des affaires courantes, histoire de se rafraîchir la mémoire. Toi Laura, où en es-tu ?

— Rien de nouveau depuis qu’on se soit parlé tous les deux, Jean. J’attends le premier bout de piste, aussi ténu soit-il, pour remonter, me dit-elle.

— Bon ! Focu et La greluche, vous savez que Laura suit l’affaire de ma mort rose. Toi, Maurice, tu fais quoi ?

— Rien.

Ça a le mérite d’être clair, et cela prouve que dans le service on ne se raconte pas des salades pour éblouir les collègues ou leur donner le change. Je sais aussi que Maurice Grelot trouve toujours le temps de ranger des dossiers, et c’est à lui que Foculini et moi nous adressons pour obtenir rapidement un renseignement, car la paperasse, cette spécialité de l’administration en général et de la police en particulier, est une tâche ingrate mais parfois fort utile. Un dossier bien ficelé, un informateur et un peu de bol, et on multiplie nos chances de résoudre les affaires les plus complexes.

Par ailleurs, je voudrais tout de suite apporter une précision utile. Le fait que mon adjoint soit fonctionnaire n’implique pas forcément qu’il ne fasse rien, puisque je viens de vous expliquer qu’il était précieux pour l’équipe.

Non, être fonctionnaire ne veut pas dire systématiquement être oisif ! Il doit quand même y avoir un certain pourcentage de fonctionnaires qui travaillent. Pas des masses, sûrement, mais il y en a, et on peut les reconnaître avec l’habitude. Ce sont ceux qui ne sont pas en arrêt maladie soit 10 %, ceux qui ne sont pas restés chez eux ce matin sans motif valable soit 10%, ceux qui ne somnolent pas à longueur de journée dans leur bureau soit 20%, ceux qui ne voyagent pas pour raisons personnelles avec des billets payés par la collectivité soit 5%, ceux qui ne prennent pas des vacances prolongées en trafiquant leur feuille de congés soit 5% et ceux qui ne font pas semblant soit 25 %.

Ce qui fait que près du quart des fonctionnaires travaillent. Le reste glande d’une manière ou d’une autre et c’est déjà pas si mal dans notre système démocratique. Dans les pays de l’Est ex-communistes moins d’un pour cent travaillaient, le reste ne faisaient que mériter intégralement et honnêtement leur maigre salaire de misère en ne foutant rien.

— Bon, dis-je à La Greluche. Eh bien à partir de maintenant tu vas aller assister à toutes les réunions du parti France Avant Tout, lui ordonnais-je.

— Bien Kal ! me répond mon adjoint.

Il ne me demande pas ce qu’il doit y faire ni pourquoi. Il obéit, c’est tout. Brave fonctionnaire ! Je lui dit quand même de s’infiltrer en douceur et de faire une enquête sur les participants les plus assidus, dans l’espoir de trouver une piste.

Je pris ensuite un bon quart d’heure à leur expliquer le problème que le Pacha m’avait exposé.

— Toi Focu, tu expédies les affaires courantes. J’espère avoir bientôt des nouvelles concernant l’affaire de Laura et tu feras tandem avec elle.

— Ok Kal. J’serai là quand c’est qu’t’auras b’zoin de ma pomme et je te ferai un rapport sur les affaires coulantes, sans rien omelette.

— Oui, je sais que tu le feras sans rien omettre, ton rapport sur les affaires courantes, soulignais-je, quoi que les autres avaient rectifié d’eux-mêmes, ayant l’habitude de la façon de s’exprimer de Focu.

— En attendant j’su bien content d’rester z’ici, tranquillement, dans mon burlingue, rajouta-t-il. Vu qu’j’me suis chopé des mahousses hémorroïdes. Ça fait mal où j’pense ces saloperies là, tu peux m’croire, c’est pour ça que j’me su assis sur le rebord de ta table, en f’zant gaffe de ne pas me les cisailler. Ma Babette elle me les soigne avec amour, en m’les arrosant délicatement avec de l’eau fraîche et en les enduisant avec une crème anti macrobiotique ; ça n’empêche que ça m’brûle le cul, sauf vot’ respect mes petits potes. J’vais pas vous montrer ce tableau désolant, si vous n’aimez pas les histoires tristes. Brèfles, pour finir sur une note optométrique, j’ai z’été z’obligé de découper un rond dans le coussin de mon fauteuil pour éviter de m’écraser les z’hémorroïdes, qui pendouillent dans l’orifice sans risque de se faire aplatir. Faut pas être con, quoi ! Merci d’avoir compatissé à mes malheurs, mes zigues, z’êtes des potes et j’vous z’aime.

Toute l’équipe compatit. Il n’y avait que ça à faire dans un cas pareil.

C’était vendredi. Le week-end s’annonçait bien, j’avais rencard demain soir avec Claudette, la secrétaire du Pacha. Cette perspective alléchante m’emplissait le cœur de joie et je sifflais, tandis que je quittais la capitale dans mon bolide fabriqué Outre Rhin alors qu’une trottinette m’eut été aussi utile, vu que j’étais coincé dans les embouteillages du vendredi après-midi à la sortie de Paris.

 

 

2.

 

 

Le vendredi soir, j’étais allé visiter un collègue à la retraite, qui habitait une petite ferme en Seine et Marne. On s’était tapé une petite friture et une bonne bouteille de Puligny Montrachet.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas, les Bourgogne blancs sont les meilleurs au monde.

Mon pote était veuf. Chienne de vie ! Il n’avait été marié qu’une fois et avait trimé à la P.J toute sa vie. Et au moment de sa retraite sa femme le quittait pour cause de cancer généralisé. Il lui restait son chien, ses souvenirs et ses amis, dont j’étais.

Le samedi matin on s’était fait une longue promenade à vélo dans la campagne, lui et moi, en se racontant nos souvenirs.

Albert Frémont, le collègue que je visitais, m’avait cornaqué à mon arrivée à la P.J, alors que je n’étais qu’un inspecteur inexpérimenté. Je le faisais marrer à l’époque, à réinventer le monde et à idéaliser tout ce que je voyais. Il m’avait vu au fil des années perdre mes illusions, mûrir, et m’affirmer. Je peux dire d’une certaine manière que si je suis ce que je suis aujourd’hui c’est un peu grâce à lui. Il m’appelait môme et il continuait à le faire aujourd’hui.

— Alors môme, sur quoi tu bosses en ce moment, me demanda-t-il.

— Une affaire d’empoisonnement de sachets de drogue, lui répondis-je.

— C’est bizarre me dit-il. C’est la première fois que quelqu’un empoisonne de la drogue. Quand c’est une première comme ça, cherche le lézard. Il y a un piège à cons dans ton truc, môme. Tu penses, avec toute la drogue qui se fourgue en France, l’empoisonnement de cette merde aurait déjà été tenté s’il y avait un bénéfice quelconque à en tirer. Un acte gratuit ? Je ne crois pas. Un redresseur de torts qui veut punir les drogués ? Bof ! Je n’y crois pas. Merde ! Ton histoire m’intrigue.

— Tu as raison Albert, je vais garder ça en mémoire au fur et à mesure que l’enquête progressera. En tout cas je te raconterai quand j’aurai résolu le mystère.

— Tu as encore ton bolide, je vois. Fais gaffe de ne pas te flinguer, môme, il y en a qui tiennent à toi, me dit-il au moment de partir.

Je le laissais à sa solitude, alors que je quittais sa maison. Ce que m’avait dit Albert sur l’empoisonnement de la drogue me trottait dans la tête.

 

*

*     *

 

Je revins à Paris en fin d’après-midi, à mon appartement rue de Montmorency, pour me fringuer comme il fallait pour séduire Claudette.

Je ressemblais à une vraie gravure de mode : Costard en alpaga de chez Tampolino sur les Champs Zé, chemise en coton suisse, cravate Hermès, chaussettes de lin et pompes à l’avenant, en cuir souple vu que j’ai facilement mal aux arpions. C’est pour ça que je déteste qu’on me les écrase, et vous serez prévenus, mes petits gars.

À vingt heures vingt je sonnais chez Claudette, qui habitait un petit appartement dans le XV ème arrondissement. Elle n’était pas tout à fait prête, pour deux raisons : La première c’est que j’étais à l’avance et que c’était voulu, car ça me permet de surprendre les nanas dans des tenues plus déshabillées. La deuxième c’est que les gonzesses sont toujours en retard, histoire de se faire désirer.

En tout cas Claudette elle était désirée par moi comme c’est pas permis et elle le savait, depuis le temps que je lui lançais des regards enflammés à la taule.

Je la surpris en peignoir, suffisamment échancré pour voir ses petits nibards bien bronzés.

— Bonsoir Jean. Je ne suis pas tout à fait prête, me dit-elle en montrant qu’elle n’était pas dupe de ma tactique.

— Bonsoir Claudette. Je suis un peu à l’avance, mais prenez votre temps, lui dis-je en lui faisant le baisemain, ce dont les nanas raffolent. Je vous ai ramené une bouteille de Dom Pérignon qui sort tout droit de mon frigo. On peut boire un verre avant le restau si ça vous dit. On a tout le temps, j’ai réservé une table à la dernière séance au Lido.

— D’accord, je vous laisse faire, me dit-elle, debout devant le miroir de sa chambre.

Vous devriez me voir dans ces cas-là. Je sors deux flûtes à champagne d’un placard de sa cuisine, je débouche la bouteille, je sers les deux verres et je m’approche d’elle alors qu’elle finit de se coiffer devant son miroir. Je porte avec délicatesse la coupe à ses lèvres, en la tenant par la taille, ma main au niveau de son ventre. On se regarde dans le miroir, et on lit dans les yeux de l’autre la même chose, le désir.

Ce qui fait qu’en moins de temps qu’il ne faut à pickpocket pour vous délester de votre montre dans le métro le peignoir se retrouve à ses pieds.

Mazette ! Vous devriez voir ça. Claudette est gaulée comme un mannequin. Pas les portes manteaux qui servent de mannequins aux designers qui sont de la pédale et montrent ainsi gentiment leur mépris du corps féminin, mais un mannequin de la belle époque, des années soixante dix. Mince, sans être un sac d’os qui pioche avec ses jambes comme le font les mannequins d’aujourd’hui sur les podiums.

Elle porte un soutif, alors qu’elle n’en aurait aucun besoin vu que ses petits seins tiennent tout seuls, et elle a eu la délicatesse de mettre une culotte de satin blanc.   Elle se tourne vers moi, ses petits tétons pointés vers la cible qu’elle convoite c’est à dire en l’occurrence ma pomme, et elle me roule une gamelle magistrale. La langue de cette nana est d’une agilité surprenante, et ses lèvres sont molles et fraîches, promesse d’une nuit qui s’annonce torride.

Le champagne se renverse et, vu que l’irréparable s’annonce, je vide très doucement le reste de la bouteille sur son petit corps, là où je sais qu’elle aimera.

Elle aime, elle en frissonne plus de plaisir qu’à cause de la fraîcheur du champ’. Et comme ça serait bête de gâcher du Dom Pérignon, je le bois quand même. Claudette apprécie à sa juste valeur ma délicatesse car je ne vais pas plus loin. Ça ferait goujat avec une nana dont je n’avais même jamais vu les miches il y a moins d’une demi-heure. Elle pousse quand même des râles langoureux en s’abandonnant à mes caresses, mais comprend qu’il faut être raisonnable et que le meilleur dans le plaisir c’est l’attente. Elle a quand même eu le temps de tâter popaul d’une main experte et avide, histoire de prendre connaissance d’une partie du menu, et elle a l’air d’être satisfaite. C’est déjà ça !

Maintenant qu’on s’est un peu dévoilés, on se tutoie, et elle monte dans ma Porsche. On arrive au Lido juste pour s’asseoir à table.

J’ai toujours la meilleure, même si je la réserve au dernier moment, car M’sieur Albert, qui bosse au Lido et qui a son mot à dire dans l’attribution des tables, me doit au moins deux ans de réduction de peine. Lui son truc c’est de se taper des mineures, mais je l’aide car c’est un de mes informateurs. Que ferait la police sans informateurs, je vous le demande ?

Vous avez déjà dû lire ça avant dans d’autres bouquins ou vous l’avez vu à la télé, mais je le rappelle pour les handicapés du bulbe qui n’ont pas de mémoire.

Moi je ne partage pas les goûts de M’sieur Albert. J’aime mieux des vraies femmes et tout ce qui a en dessous de dix-huit ans ne m’intéresse pas, même avec une fausse carte d’identité et un physique en avance pour son âge.

Claudette et moi regardons un des plus beaux spectacles de Paris, et le repas est à la hauteur, depuis que Bocuse s’en occupe. Claudette est rayonnante. Elle m’avoue qu’elle rêve de cette soirée avec moi depuis qu’elle bosse avec le vieux. Elle a divorcé de son mec il y a six mois.

On rentre tranquillement chez moi, car elle a exprimé le désir de connaître mon intérieur. Ayant le projet d’explorer une partie du sien et vous devinez lequel, j’accepte. C’est une intellectuelle Claudette, ce que je n’aurais pas cru, et une sentimentale, ce que j’avais deviné. Les gonzesses sont à presque cent pour cent sentimentales et romantiques. T’as pas à te gourer.

Elle admire ma bibliothèque et penche joliment la tête pour lire les titres des bouquins qui s’alignent sur les étagères.

— Jean, tu es merveilleux ! Il y a ici tant de livres que j’adore. Et tu aimes la poésie. Baudelaire, Verlaine, Char, Tagore, Prévert ! Tu sais que tu me scotches, là ? Tu es un sentimental, sous tes dehors un peu macho ! Tu vas me faire craquer.

Je la vois fondre, Claudette. Les hommes aiment avec les yeux et les femmes avec les oreilles. Les nanas adorent le baratin et, croyez-moi, j’ai mis à profit cette soirée au Lido pour la conditionner.

Vu qu’on joue sur mon terrain, chez moi, j’aimerais autant qu’elle en garde un souvenir inoubliable et je lui place la botte du nœud vert, comme ça, d’entrée de jeu.Eh oui, ça vous la coupe, hein ! Une initiative aussi effrontée, alors qu’elle ne sait pas encore qu’elle embarque pour un voyage au pays des plaisirs et qu’elle s’attend à une bonne baise, sans plus.

Moi je déteste ce mot, même si je l’emploie à l’occasion. La baise c’est pulsionnel et ça peut donner du plaisir, je le concède, mais l’instant où on se fait l’amour mutuellement transcende le simple plaisir, un moment où les âmes se frottent autant que les corps, et où deux êtres fusionnent dans une alchimie qui les lie.

Peu importe d’ailleurs le sexe de ceux qui le font, si l’amour est un ingrédient, ça marche pareil.

J’exécute donc pour notre plaisir mutuel et partagé la botte du noeud vert qui, contrairement à une opinion largement répandue, peut être exécutée indifféremment par des asiatiques, des noirs ou des caucasiens, autrement dit quelle que soit la couleur de la peau. Les racistes repasseront, la fesse est démocratique et universelle. Un peu d’imagination et d’amour, l’esprit ouvert et un système en bon état et le tour est joué.

Claudette commence à comprendre que la nuit sera longue et très bonne. Elle a défait son chignon et ses longs cheveux blonds descendent en cascade sur ses épaules graciles. Cette gonzesse représente la féminité avec  un grand « F ». Elle se déplace comme une ballerine, et elle est faite pour l’amour. Elle se donne comme si c’était sa première nuit, ou sa dernière. Vous choisirez, j’aime laisser à mes lecteurs ce genre de décision. Ça leur donne encore plus l’impression qu’ils participent à l’action. C’est ma conception du roman moderne, où la fraîcheur se marie avec l’interactivité pour, un jour peut-être, recevoir un prix littéraire autant mérité qu’improbable.

Après avoir goûté avec délices à la botte du nœud vert, qui ne s’administre pas au milieu du front mais ailleurs pour ceux d’entre vous qui seraient encore plus cons que leur dernier bulletin de notes à l’école le suggérait, Claudette eut droit au traitement VIP, un truc que j’ai rarement fait car cela demande la collaboration d’une partenaire attentive et particulièrement douée. Cette môme me semblait avoir les dispositions requises, et même plus.

Suivez-moi bien. Pour ceux qui comprennent mieux avec un crobar, je les autorise à dessiner et à prendre des notes mais je garde les droits d’auteur. C’est normal, vu qu’il est indispensable de protéger les mecs qui sont créatifs, surtout à une époque où la créativité est aussi rare que les cheveux sur le crâne du défunt Yul Brynner.

Le traitement VIP s’appelle aussi le parcours du sexe. Il faut flécher les endroits où vous irez avec votre partenaire et c’est mieux de bien connaître le terrain et d’avoir tout à la bonne hauteur.

Il est souhaitable de disposer de cinq étapes, ou plus pour les surdoués, ceux que la nature a pourvu d’une libido très forte. La mienne est dans la moyenne, aussi je prépare habituellement un parcours à cinq étapes. Peu importe le sens où vous prenez les cinq étapes, le tout est de faire le parcours dans son intégralité, et de ne pas tricher. Votre nana doit prendre son pied à chaque étape, peu importe le moyen que vous utiliserez pour y parvenir.

Je choisis habituellement le salon en premier, avec le fauteuil sur lequel je démarre et sur lequel je mets habituellement ma partenaire à genoux.

La deuxième étape est la cuisine ou plus précisément la table de la cuisine. C’est là qu’une bonne préparation intervient. Ça la foutrait mal de la faire s’allonger sur une table dont les restes ne seraient pas débarrassés.

La troisième étape, le lit, est une étape obligée, on l’oublie trop souvent. Il permet un petit repos intermédiaire et il est propice à des confidences amoureuses.

Si vous disposez d’une cheminée, c’est le lieu rêvé pour une quatrième étape, devant un bon feu de bois. Sinon, un escalier fera très bien l’affaire. On peut se le faire en montant ou en descendant, debout ou à quatre pattes, habillé ou à poil. Quand la gonzesse garde sa jupette c’est bien aussi.

La dernière étape, la cinquième, est invariablement la salle de bain. Une douche tous les deux ou un bain où on trempe, rien de tel pour se refaire une santé.

Réussir le traitement VIP n’est pas à la portée de n’importe qui. Vous n’avez qu’à essayer, si vous pensez que c’est facile. C’est sûr qu’on y arrive mieux à vingt ans qu’à l’approche de la retraite, mais avec une partenaire qui vous inspire c’est gagné à tous les coups.

En tout cas moi je le réussissais ce soir-là avec Claudette, après lui avoir fait comme entrée en matière la botte du nœud vert. Une nana comblée c’est reconnaissant et ça tombe parfois très vite amoureuse. Je croyais le voir dans les yeux de celle qui connaissait maintenant autant mon intérieur que moi le sien.

 

*

*     *

 

Le lendemain, dimanche matin, on avait fait la grasse matinée, Claudette et moi. J’étais allé lui chercher des croissants et je lui avais apporté le café au lit. C’est un truc qui semble bateau mais ça marche avec toutes les gonzesses.

On s’était promenés toute la journée, la main dans la main comme des amoureux et le soir on s’était payé une croisière-repas sur les bateaux mouche du pont de l’Alma. Voir Paris de l’intérieur, sur la Seine, avec les bâtiments éclairés, ça vous met illico en mode romantique.

J’avais ramené Claudette chez elle le dimanche soir. Elle était ravie de son week-end, déjà amoureuse, et elle s’imaginait déjà me mettre le grappin dessus. Je m’entendais très bien avec elle et notre relation risquait de durer plusieurs mois. Ça apporterait un peu de stabilité à ma vie et cela n’était pas pour me déplaire.

Quand à convoler en justes noces, les chances étaient nulles. J’avais déjà donné il y a bien longtemps et il m’en restait un souvenir, une fille de quatorze ans qui vivait chez sa mère. Je n’étais pas prêt à renouveler l’expérience.

J’étais rentré ensuite me reposer chez moi. Je pressentais que la semaine, après ce court week-end de repos, serait bien remplie.

Le temps de me désaper et je décrochais mon téléphone, qui venait de sonner à dix heures du soir. C’était Laura.

— Bonsoir Jean. Je ne te dérange pas j’espère. J’ai peut-être une piste pour la mort rose.

— Super ! Raconte !

— On a eu un onzième cadavre ce week-end. Une femme qu’on a retrouvé dans la Seine. À l’autopsie, on a vu qu’elle ne s’était pas noyée, mais qu’elle avait succombé à une dose de drogue empoisonnée. Elle a disparu vendredi midi de son domicile, son mari s’est immédiatement inquiété et je viens de le reconduire chez lui après qu’il ait reconnu le corps de sa femme à la morgue.

— Alors, ta piste ?

— J’ai son agenda, que son mari m’a confié pour les besoins de l’enquête. Il y avait le numéro de téléphone d’une amie, sur une des pages de la semaine dernière. Je l’ai appelée et je suis allée la voir. La victime et son mari n’avaient plus aucun rapport sexuel depuis longtemps et elle s’est prise une pulsion en fin de semaine. Son amie lui a recommandé un dénommé Léo qui, semble t’il, fait bien les choses. Elle a noté son rendez-vous de vendredi après-midi avec le gigolo. Tu connais le mec en question, tu l’as serré dans une affaire de drogue.

— Oui ? Qui ?

— Léo, dit Call Boy.

— Léo le gigolpince ?

— Oui. Mais je n’ai pas bougé. J’attends tes ordres.

— On se le fait aux aurores demain matin. Demande un mandat de perquise, on va lui foutre les chocottes. Passes me prendre chez moi demain matin à cinq heures trente, tu veux ? Où il crèche ce gazier ?

— Dans le quinzième.

— Bon, alors à demain matin, cinq heures trente ça ira. Bonne nuit chère collaboratrice.

— Bonne nuit patron.

Enfin une piste ! j’espérais qu’elle nous permettrait de progresser dans cette enquête, qui n’avait pas bougé d’un poil depuis le début de ce bouquin, ce qui la foutait mal.

 

3.

 

 

Laura avait eu la bonne idée de me passer un coup de fil un peu avant cinq heures. Je me levais presque immédiatement et restais un bon quart d’heure sous ma douche, histoire de me réveiller suffisamment pour faire mon café à la turque, qui me réveillerait encore plus, du moins l’espérais-je. Le week-end était fini et il fallait penser au boulot.

Dring ! La sonnette de la porte d’entrée m’annonça l’arrivée de ma collaboratrice. Elle avait un sac blanc en papier à la main, avec quelques croissants chauds, et me fit un petit bisou en arrivant, une première depuis qu’on se connaissait.

Je lui servais un café, et on s’assit sur des tabourets du comptoir de ma cuisine en croquant tous les deux à pleines dents dans les croissants.

— Tu ne vois pas que le Pacha nous surprenne en ce moment. Il se ferait des idées, lui dis-je.

— Ce n’est pas son problème. Le jour où ça arrivera, ça ne nous regardera que toi et moi, me dit-elle.

J’éludais. Savoir éluder au bon moment, même quand on a envie de prouver à l’autre qu’on rêve de la même chose, te permet souvent d’éviter de faire une connerie.

— Tu as passé un bon week-end Kal ? me demanda Laura avec un petit sourire aux lèvres. Pas trop exténué par tes prouesses au lit ?

— Comment tu sais cela, toi ? Tu es médium ou tu m’as suivi ce week-end, dis-je en riant.

— Je suis flic, n’oublies pas. Tu veux des indices, Monsieur le Procureur ? Alors… Il y a des bouts de cigarettes dans le cendrier du salon, avec du rouge à lèvres sur les filtres, une petite culotte de soie derrière le fauteuil et une odeur de parfum que je connais bien, « Rêves d’un soir » de chez Tivoli. Je ne connais qu’une personne qui porte ce parfum.

— Vas-y ! Dis-moi qui c’est.

— C’est Claudette, la secrétaire du Pacha. Elle est mignonne, tu as bon goût. Ça ne me surprend pas car une femme sent ces choses-là. Elle te regarde comme si tu étais l’homme de sa vie. Ne t’inquiètes pas, je n’ai rien vu. Je te dirai le moment venu le prix de mon silence, me dit-elle avec un air mystérieux.

— Bravo pour ta perspicacité et merci pour ton silence. Tu feras carrière, comme flic ou maître chanteur. Attends deux minutes, le temps de mettre ma cravate et mes pompes et on va serrer le dénommé Léo.

 

*

*     *

 

À voir la tronche de Léo à six heures trente, il ne s’attendait pas à notre visite. Et pourtant il avait l’air d’un mec qui n’avait pas tout à fait la conscience tranquille.

— Salut Léo. Tu me remets ? lui dis-je en lui agitant sous le nez le mandat de perquisition.

— Monsieur le coco, monsieur le commi…

— Oui. Monsieur le commissaire. T’as deviné ! Et à quoi ça sert un commissaire mon père ? Ça sert à foutre les meurtriers en tôle.

— Mais, mais, mais… hoqueta-t-il.

— Hé, mon père. Tu n’arrives pas à finir tes phrases. Ça confirme que tu es coupable du meurtre que je viens t’annoncer, et peut-être même plus lui dis-je, histoire de l’affoler au maximum.

— Mais qu’est, que, qui ?

— Je t’ai connu plus loquace. Alors, tu accouches ? le pressais-je.

— Je ne sais rien, dit-il d’une seule traite et, cette fois, sans hésiter.

Il reprenait du poil de la bête, le sieur Léo, et ce n’est pas bon pour une enquête. C’est à ce moment-là qu’un témoin peut te péter dans les mains ou un coupable t’embrouiller avec ses salades. C’est alors qu’on reconnaît un flic d’expérience. Il retourne la situation aussi sec.

Je commençais par lui retourner un aller-retour, histoire de passer mes nerfs. Puis je lui retournais la question. Dans le but évident de retourner la situation, vous l’aurez deviné.

— Bon ! Alors. Micheline D’Alençon. Jolie nana dans la quarantaine. Elle est venu ici vendredi après-midi pour satisfaire quelque chose qu’elle ne fait plus avec son mari depuis des mois ou des années, qu’importe. Brune, bien foutue. Tu te souviens ?

— Je ne vois pas. Alors là, non, je ne vois pas. Je m’en souviendrais Monsieur le Commissaire, me dit-il avec l’air très con du mec qui ment mais qui n’arrive pas à trouver le ton juste.

— Ok. Laura. Appelle le labo. Je veux trois experts qui vont passer ce petit nid d’amour au peigne fin. Si on trouve des indices, comme des empreintes par exemple, tu ne seras plus témoin mon joli, tu seras inculpé et bon pour la chaise électrique. Figures-toi que ta cliente, après que tu l’aies fait reluire, s’est retrouvée morte dans la Seine, empoisonnée avec de la drogue. Et j’ai ici le résultat du labo, avec son autopsie lui mentis-je en lui agitant sous les yeux ma dernière facture d’électricité pliée en trois. Et que dit ce rapport ? Elle venait d’avoir des relations sexuelles et j’ai l’empreinte génétique du sperme qu’elle avait encore là où tu lui as laissé, lui martelais-je en pointant mon index sur sa poitrine d’un air accusateur. On va comparer ces résultats avec ton sperme et tu te prends un billet sans retour pour les assises et la chaise électrique. Pas beau à voir une exécution par électrocution. Tu veux des détails ? Moi je pense que tu dois être un sadique, un obsédé sexuel qui empoisonne certaines clientes et leur fait faire trempette dans la Seine. Qu’en dis-tu ?

— D’accord Monsieur le Commissaire. J’arrête de jouer. Je n’y suis pour rien, ou presque. Je vais tout vous dire, soupira-t-il, heureux de soulager sa conscience.

— Vas-y, accouche ! lui enjoignis-je énergiquement en lui lançant un regard sans équivoque quant à ma détermination à le faire parler.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ? me demande-t-il, d’un air lamentable et paumé.

— Mais tout, tout mon vieux ! Lui dis-je, agacé. Et magnes-toi car ça va prendre du temps. C’est une longue histoire.

— Bon ! Alors, commence t’il, un tantinet hagard.

Du Nord comme aurait dit Foculini dans un cas pareil. Focu n’a aucun complexe en matière d’humour. En matière du reste aussi, d’ailleurs.

Léo continue à tout déballer.

— Je suis contacté par cette nana, Micheline. Elle m’est envoyée par une de ses amies, une cliente régulière. Elle arrive vendredi après-midi vers 15 heures. Jolie fille, en manque. Elle me consomme littéralement, elle devait avoir envie depuis un bout de temps, je vous le dis.

— Continue, et arrête de me raconter tes exploits sexuels.

— À un moment donné, je vais prendre ma douche et je vais m’absenter pour quelques minutes. Cette nana je l’ai à la bonne, elle est belle et gentille. Je lui dis « Si tu veux, il y a de la drogue sur la table basse. Ouvres le sachet et sers-toi, je reviens de suite ».

— Et ?

— Je reviens de la salle de bain. Elle est allongée par terre, toute bleue. Morte, les yeux révulsés. Je n’ai rien entendu à cause du bruit de la douche. Elle a ouvert le sachet et s’est servi, j’ai pu le constater.

— Et puis ?

— J’ai peur. Mettez-vous à ma place : On va me questionner, m’emmerder. J’appelle mon pote Bébert, celui qui a un utilitaire Renault.

— Oui. Et ?

— On attend la nuit, on charge le corps de la malheureuse et on le fout à la flotte dans la Seine. Voyez bien que je suis innocent Monsieur le Commissaire pleurniche-t-il.

— Pour la fille c’est peut-être pas toi. Mais pour la drogue j’en suis moins sûr.

On est arrivé au point de la discussion qui m’intéresse. Je n’ai jamais cru que le Léo était capable de flinguer ses clientes, mais je veux savoir où il a eu la drogue.

— Où tu l’as acheté cette drogue ? je lui demande.

— C’est un cadeau, me répond Léo.

— De qui ?

— D’un mec qui n’a qu’une couille, me répond-il très sérieusement.

Là, Laura et moi on pouffe sans pouvoir s’empêcher. Il y a de quoi. On s’attendait à tout sauf à celle-là !

— Comment le sais-tu ? lui demandais-je.

— J’ai couché avec lui, répond-il l’air peu glorieux.

— Ah bon, je ne savais pas que tu faisais les deux.

— À l’occasion, pour arrondir les fins de mois. Je n’aime pas ça, j’aime mieux les nanas, mais le boulot c’est le boulot.

— Je t’écoute.  Qui c’est ce mec ?

— Un gars que j’ai rencontré au hammam de la rue Dujoutout. Il a lorgné sur moi, et a vite compris que j’étais disponible et négociable. Il m’a offert cinq sachets, trois fois le prix qu’il aurait dû payer. J’ai marché. De la rose j’en achète ailleurs. Alors ça m’économisait pas mal d’oseille.

— Il va souvent à ce hammam, le gars qui t’a filé ces cinq sachets ? lui demandais-je.

— Il m’a dit que c’était un habitué, répondit le gigolpince. Il y vient une fois par semaine quand il est en France.

— Décris-le moi, lui demandais-je.

— Quarante ans environ, très brun, style sud-américain. Assez mince, moustache, un mètre quatre-vingt. Parle français avec un fort accent espagnol. Ah ! Il parle anglais à la perfection et avec l’accent anglais, pas américain.

— Comment tu sais cela ? lui demandais-je.

— Il a passé un coup de fil de chez moi à l’étranger, et me l’a payé immédiatement avec un sachet de drogue. Il a commencé par parler anglais sans accent et puis espagnol après qu’on lui ait passé la communication. Il avait des intonations comme quand on parle avec une nana pour laquelle on en pince au max.

— Tu n’aurais pas pu le dire plus tôt, andouille ? lui dis-je. Tu as le numéro d’appel ?

— Attendez j’ai reçu ma facture détaillée hier. Ça doit être écrit dessus.

C’était écrit dessus. Je notais le numéro, et confisquais la facture de téléphone de Léo. J’en savais assez pour fonctionner. Et j’échafaudais déjà un plan.

— Dis-moi Léo, lui dis-je radouci mais encore menaçant. Je dois prendre une décision en ce qui te concerne. Tu vas m’aider, hein, mon père ?

— Oui, je vais essayer, dit-il d’une voix mal assurée.

— Je devrais te coffrer pour un bout de temps, comme témoin essentiel. Mais si tu restes calme et que tu promets de m’aider le jour où je ferai appel à toi, on peut trouver un accord.

— Je suis d’accord sur tout, dit-il soulagé.

— Je te contacterais quand le temps sera venu. Je t’interdis de quitter le territoire national. Tu as un passeport, Léo ?

— Oui, dit-il.

— Donnes le moi, lui dis-je. Le jour où j’aurais besoin de toi je ne veux pas que tu sois à l’étranger avec une rombière ou un de tes amoureux.

Il me tendit son passeport, qu’il avait tiré d’une poche de son costard.

— Tu vois mon père. Tu as ton passeport dans ta fouille. Tu t’apprêtais à te tirer, hein ? lui dis-je.

— Euh ! répondit-il, incapable de nier les intentions qu’il avait avant ma venue.

— Tu as gardé les sachets de drogue je présume, lui dis-je. Remets-les moi, on va les analyser.

Il le fit, et je les mettais dans ma poche.

 

*

*     *

 

Je demandais à Laura de les remettre à Bertholin, qui analysa la drogue, qui était empoisonnée comme on aurait pu s’y attendre.

Il me fallait retrouver la piste d’un mec qui n’avait qu’une couille, un physique sud-américain, et qui parlait avec un accent espagnol. C’eut été impossible si je n’avais su qu’il fréquentait à l’occasion le hammam. Le fait qu’il parle anglais avec l’accent d’Oxford suggérait qu’il résidait à l’occasion en Grande-Bretagne.

Je vérifiais le numéro de téléphone. Bingo ! C’était celui de l’hôtel Hilton Park Lane, à Londres. Je les appelais. Je traduis, car si vous êtes un Français moyen vous devez parler aussi bien anglais que moi le chinois mandarin. Depuis le temps que les Français passent pour des cons quand ils essaient de parler l’anglais ou autre chose, il serait temps que les Ministres de l’Éducation Nationale prennent des mesures efficaces au lieu d’écrire des bouquins si tartes que personne ne les lit.

— Allo. Je voudrais avoir un renseignement, annonçais-je.

— Oui ? me répondit quelqu’un qui semblait être une standardiste qui transfèrerait ma demande au service concerné.

— Je voudrais savoir à qui s’adressait une communication téléphonique passée de Paris.

— Je vous passe le service de sécurité de l’hôtel.

J’expliquais mon cas, je dis que j’étais de la police, je le fis confirmer par un collègue flic de Scotland Yard. Tout cela prit quand même quelques heures.

Une fois que j’eus montré patte blanche, j’étais accrédité et on répondrait à mes question pourvu que je les présente en anglais, ce qui ne pose aucun problème pour moi vu que, si papa était Polonais, maman était Anglaise. Ils s’étaient connus à la guerre, à Londres, où papa était pilote de la RAF. Ils étaient venus s’installer dans la région de Lille juste après la guerre, papa détestant vivre en Angleterre. Toujours est-il que ça me permet de m’exprimer en anglais mieux que vous en français.

Le service de sécurité du Hilton était bien organisé. Ils me demandèrent de leur donner l’heure exacte et la date de l’appel ainsi que le numéro de téléphone de Léo. Je les rappelais deux heures plus tard.

— Allo. Le service de sécurité de l’Hilton ?

— Oui, Commissaire Kaliski. Nous avons votre renseignement.

— Allez-y je vous écoute.

— L’appel a été passé à la chambre 344. L’occupant ce jour-là était Madame Luisa Gonzalez Y Zozobello.

— Parfait ! Vous avez ses coordonnées ?

— Oui et même mieux que cela. Madame Gonzalez Y Zozobello est l’épouse de l’attaché militaire de Colombie en France. Elle vient régulièrement à Londres et descend au Hilton Park Lane car l’hôtel est très proche du magasin Harrod’s où elle fait ses courses une fois par mois.

— Merci infiniment, leur dis-je. C’était sincère ! Ah ! Autre chose, ajoutais-je. Je vous serais reconnaissant de m’aviser de la prochaine réservation de cette dame dans votre hôtel.

— Ce sera fait commissaire, promit mon interlocuteur en me demandant où il pourrait me joindre.

Je laissais mes coordonnées complètes, dont mon numéro de téléphone portable, afin de pouvoir être joint à toute heure du jour et de la nuit.

Soit dit en passant, utiliser un téléphone portable c’est se mettre une fameuse chaîne aux pieds. Tu ne peux plus t’isoler de personne et la seule option que tu aies c’est de ne pas décrocher quand on te sonne, mais c’est suspect et tu as des comptes à rendre dans ce cas-là. Tu ne peux plus t’éloigner de ta femme, de tes maîtresses, de ton patron et de tes collaborateurs. Maintenant il y en a avec des caméras, et si tu décroches et que c’est ta femme qui exige que tu lui montres où tu te trouves, tu es baisé jusqu’à l’os.

Je te paries ce que tu veux que d’ici quelques années on te mettra un implant avec une balise GPS hyper sophistiquée et on te suivra à la trace, où que tu ailles. Et quand tu auras déplu à ton gouvernement, on fera péter une petite bombe que tu trimballeras dès ta naissance et tu seras bon pour le grand voyage.

Tu remarqueras que plus la technique progresse et moins on lit les poètes. Et le pire c’est que tout le monde a l’air content et ça me dézingue. Je veux changer d’époque mais je ne peux pas. Je dois aller jusqu’au bout de la vie qu’on a prévu pour moi là-haut, une sorte de fatalisme d’une autre époque, un luxe que je veux m’offrir.

 

*

*     *

 

On commençait à avoir une piste, non ? Et elle était colombienne. La Colombie, je le rappelle pour certains de mes lecteurs, est réputée pour sa production de drogues en tous genres, y compris le café. Pour ceux parmi vous qui le savaient, c’est bien. Il suivent l’actualité comme il faut, mais je prétends que cela ne sert à rien, sinon qu’à se faire du mouron pour des trucs sur lesquels on n’a aucun pouvoir, pas plus d’ailleurs que les hommes politiques qui voudraient nous le faire croire.

On ne savait pas si Madame Gonzalez Y Zozobello trempait dans l’affaire. Après tout elle n’était peut être qu’une simple relation plus ou moins éloignée du mec qui n’a qu’une couille.

Lui trempait dans l’affaire, et pas qu’un peu. C’est lui qui semait à tout vent les sachets roses de drogue empoisonnée au Colombinus phalloïque.

La piste n’était pas épaisse, mais on avait résolu des affaires avec moins que ça.

Je n’allais pas attaquer bille en tête la mère Zozobello. Tu vois d’ici le tableau ? Je ne me voyais pas scier mes atouts et passer pour un branque qui se ferait illico renvoyer au mur en me pointant la gueule enfarinée chez une nana qui devait avoir en plus un passeport diplomatique, et lui dire «  Chère Madame, je sais que votre ami qui n’a qu’une couille trempe dans une sale affaire de drogue empoisonnée. Est-ce que vous êtes coupable, vous aussi » ?

Un coup pareil n’était pas jouable, même si les plus cons d’entre vous l’aurait tenté. Il fallait que je trouve autre chose.

Le mieux c’était de tenter de retrouver le sud-américain mono couille, et de me laisser la mère Zozobello en réserve pour le jouer éventuellement au moment opportun.

J’allais faire un tour au hammam situé rue Dujoutout, ayant pris rendez-vous pour donner le change. Mon rencard était pour 10 heures du mat’.

Ils avaient un nouveau masseur depuis quelques jours, un mastard de 130 kilos qui répondait au nom d’Ibrahim. Vêtu d’un pantalon bouffant vert avec des paillettes qui scintillaient, son torse nu recouvert d’une épaisse toison de poils d’un noir de jais et coiffé d’un turban jaune où il avait planté une plume de paon, il avait fière allure. Il s’était mis une chaîne en toc autour du coup, au bout de laquelle pendouillait une tour Eiffel miniature, en plastique doré. Sûrement qu’il avait voulu donner une couleur locale, et c’était réussi.

J’attendais mon tour alors qu’il officiait dans la pièce à côté. Les voix me parvenaient à travers le rideau tendu sur l’ouverture de porte.

— Ibrahim, mon loup. Refais-le moi comme tu me l’as fait hier, lui dit une grognasse en gloussant. Je veux encore, c’était trop bon.

— J’peux pas ma gosse. J’improvise sans arrêt. Tiens mets-toi donc à plat ventre que je pusse t’enfiler su’l’bord. Tu la sens là, dis ?

En dépit de la musique diffusée par le système de son et qui s’apparentait plus à des mélodies orientales, il entonna d’une voix de stentor et avec des trémolos une paillarde bien connue des étudiants, la digue du cul, un classique : « Lèves la jambe, voilà que ça rentre, lèves la cuisse, cuisse, cuisse, voilà que ça glisse oh hisses, oh hisses ! ». Ça apportait une touche irréelle dans un hammam.

À un moment donné le mec se tait, concentré sur la tâche qui l’occupe. C’est mémére qui prend le relais, en chantant faux et d’une voix aigrelette : « Cette fois j’en suis sûre tu m’l’as mis, ce n’est plus ton p’tit doigt qui m’chatou-ouille ».

Si ça continue ce hammam ressemblera à un annexe de l’opéra. Je les entends haleter pendant deux minutes et puis mémère l’apostrophe :

— Ibrahim, mon gros loup, c’est juste rentré, l’interrompit sa partenaire. J’ai jamais eu aussi gros et pourtant mon dernier mari, Riton, il n’était pas monté léger. Y z’y ont fait des propositions pour les films porno, à cause du calibre qu’y s’trimballait, mais toi tu s’rais hors concours. C’est même pas raisonnab’ d’essayer d’se carrer un paf pareil dans ma tirelire, même si j’su pas serrée, crois-moi. Je m’y suis déjà carrée un extincteur, comme mon Riton y était en panne d’inspiration et que j’avais paumé mon godemiché.

— Arrête de causer. Je le sais déjà que je suis chibré mahousse. Ah c’est bon zézette. Pour toi z’aussi ?

— Oui. Attends je vais te faire connaître une autre position de la came à soutra. Allonges-toi sur le banc je vais t’enfourcher.

— J’aimerais ça, ma princesse, mais j’peux pas à cause d’mes z’hémmoroïdes ! J’voudrais pas me les écraser, ce s’rait trop douloureux.

Je vous passe le reste de la discussion, mais vous aurez déjà deviné si vous avez tant soit peu de mémoire et que vous lisez bien le bouquin que le sieur Ibrahim était mon adjoint André Foculini, recyclé pour l’occasion, déguisé pour tenter de serrer le mono couille dès qu’il viendrait se faire masser.

— Merci Ibrahim pour ce massage, lui dit la grognasse qui était à l’intérieur. Je suis bien satisfaite de vos services. Voilà votre pourboire et je vous laisse un panier pour vous montrer ma reconnaissance. Il y a des tomates, des cerises, des fraises, et un gigot d’agneau de deux livres. M’en direz des nouvelles, c’est de l’agneau de Pauillac.

— Merci. Voilà ! Vot’massage y’est fini, madâââme, dit la voix de mon valeureux adjoint, qui tirait le rideau en même temps qu’une mémère replète de cinquante balais et 120 kilos et qui m’arrivait à peine à mi-poitrine sortait l’air comblé de la salle de massage.

— N’oubliez pas m’sieur Ibrahim que je reviens demain, dit-elle d’un air gourmand. Je ne voudrais pas interrompre mon traitement pour tout l’or du monde.

— Pas de problème mignonne. Z’êtes notée sur mon agenda. Z’êtes une urgence, et les urgences ça passe avant les z’autres. Question de charité chrétienne, même si j’su pas catholique.

— Alors à demain à la même heure dit-elle en s’éloignant, alors que la graisse qu’elle avait autour de la taille s’agitait dans tous les sens comme la chambre à air d’un pneu de camion de trente tonnes.

Focu me fit entrer en m’adressant la parole pour faire semblant que j’étais un client comme les autres.

— À vot’tour monsieur. J’présume que ce s’rait pour un massage ?

Je ne me donnais pas la peine de répondre et entrais dans la salle, précédé de Foculini qui avait, je dois le dire, fière allure dans son déguisement.

— Tiens, tu n’as pas un endroit où on peut parler tranquillement sans risque de se faire entendre ?

— On va aller dans le bureau.

Une fois installé, je le débriefais.

— Alors ! Raconte ! Rien de neuf ?

— Que dalle ! J’ai bien eu trois ou quatre bronzés que j’ai massé, mais ils avaient le service complet, les trois pièces en bon z’état. Pas z’un seul qui n’aurait eu qu’une balloche. Et crois-moi, j’vérifie, même que ça fait mauvais genre. Tu verrais la gueule des mecs quand je leur saisis les balloches pour les tâter. Y font la gueule, sauf un qui m’a dit « je t’aime » en me mettant la main au panier. J’y ai filé une torgnolle en lui disant que je mangeais pas d’ce pain-là.

— Bon, on n’a pas le choix, on continue. On aura peut-être plus de chance la semaine prochaine.

— Oui. Ça n’me dérange pas tu sais. J’su bien z’ici. Je m’fais des pourboires alléchants et y’en a même qui me paient en nature. J’ me tringle les trois quarts des nanas et même le genre que toi tu aimes. Elles peuvent pas résister à la grosse bosse de mon pantalon bouffant, le gros jouet qu’affectionne tant ma Babette qui m’a épousé pas qu’pour ça j’espère mais qui était heureuse comak de tirer le gros lot. Faut vraiment qu’j’eusse la vocation pour la police, car ici j’aurai fait carrière et j’su bien. Alors pourvu que cette mission s’éternue, ça va.

— Tu veux dire s’éternise, je présume ? le corrigeais-je.

— Tu présages bien vieux pote, me répondit-il, conciliant.

— Bon ! Allez, vieux, lui dis-je en prenant congé. Je retourne à la boutique. Appelle-moi dès qu’il y a du nouveau.

Je n’avais pas d’autre alternative que d’attendre que Foculini mette la main sur le suspect numéro un de cette affaire. Nous allions donc attendre patiemment, une spécialité de la police qui lui a toujours rendu de grands services.

 

4.

 

 

Après avoir vu Foculini, je rentrais à la boutique pour un point rapide avec Laura, et l’invitais à déjeuner au restau Chez Moumoune, situé à deux pas de la P.J. La patronne, c’est Monique, une fille géniale licenciée en Philosophie et en Lettres qui écrit des livres de poésie et chante comme Joan Baez, en s’accompagnant à la guitare. J’adore venir parfois le soir quand elle fait le spectacle.

Monique est une de mes véritables amies. Je la considère comme ma sœur et je sais qu’elle me voue une affection particulière, comme pour son frère qu’elle a perdu prématurément dans un accident de la route. Quand j’ai le moral à zéro et que la vie me joue des tours, j’ai Monique qui me remonte le moral et m’aide à y voir plus clair. Et c’est réciproque. Monique n’a pas de bol avec les hommes. Quand elle en aime un il la largue et elle n’attire que des empaffés. La vie est mal faite, croyez pas ? Une gosse pareille qui pourrait faire le bonheur d’un homme !

Il y avait du bœuf en daube au menu ce jour-là. Tout en déjeunant je parlais avec ma collaboratrice.

— Laura, il n’y a pas de macchabée du à la mort rose depuis une semaine, ce qui corrèle parfaitement l’absence de mono couille au hammam.

— Oui. On saura qu’il est revenu quand il y aura d’autres morts. Mais il ne doit pas distribuer ses sachets qu’au hammam. J’ai vérifié, comme tu le sais, que les dix autres morts n’avaient jamais mis les pieds au hammam. Il doit avoir d’autres endroits qu’il utilise.

— Oui. Espérons que Focu va lui mettre la main dessus.

Comme un fait exprès mon téléphone portable sonne à ce moment-là, alors que j’avais à peine entamé ma crème brûlée.

— Kal, c’est moi, André. Le mec vient de m’échapper.

— T’es au hammam ? lui demandais-je.

— Oui.

— J’arrive avec Laura.

T’as vu la réaction ? C’est ça un chef. Ça prend des décisions rapides et ça les exécute aussi vite, et avec brio.

Cela nous prit à peine vingt minutes pour arriver.

Focu avait une bosse comme un œuf de poule sur le front, et son coude saignait.

— Tu vas bien, vieux frère, lui demandais-je.

— Oui, ça peut aller, répondit-il en s’épongeant le front avec un linge, pendant que Laura lui faisait un bandage sur le coude.

— Alors raconte, lui demandais-je.

— Alors. Tu venais de quitter et la chef du hammam elle me dit qu’un client vient de prendre rendez-vous pour midi. J’lui dit que non, qu’j’vais grailler chez Zézette, la mignonne que j’m’occupe tous les jours, celle que t’as vu, la mannequin, quoi !

— Oui, je me souviens, continue, l’encourageais-je.

— Alors la patronne dit que j’aurais un bon pourboire, un cadeau, si j’le prend pendant l’heure d’mon déjeuner. J’accepte vu qu’elle insiste.

— Ok. Alors ?

— Le mec arrive, se met à poil, s’allonge sur la table en céramique, en s’mettant une serviette éponge sur les glaouis. J’peux rien voir mais c’est pas ça qui va m’empêcher, tu penses bien. Je le masse, je fais voler sa serviette et je lui tâte les roustons. Enfin quand j’dis les roustons, j’veux dire sa coucougnette car il n’en a qu’une. Bingo ! Je lui écrase un peu histoire qui cause un coup et il me dit texto «  arrêtez dé mé presser sour ma testicoule ». Le mec y parle avec un fort accent espingoins. Je finis le boulot, et j’lui demande : « où qu’il est mon cadeau ? ». Il me dit de le suivre aux vestiaires, se fringue, sauf qu’il ne met pas encore sa veste et me donne un sachet rose de poudre.

— Et alors ? lui demandons-nous en même temps.

Laura s’est jointe à moi, et nous sommes suspendus aux lèvres de Focu.

— Alors j’lui dit : « Police Française, z’êtes en état d’arrestation ! ». Là, y me fait une série de chinoiseries, vu qu’y fait comme toi du karaté, mais je lui file une tarte qui l’ébranle un peu. J’veux y foutre un coup de pompe dans l’bide et j’suis glissé sur les carreaux de céramique humide, quoi merde ! Je m’casse la tronche su’l mur et j’me fais cette bosse, j’glisse au sol sur mon coude. J’su baisé, le mec y s’barre.

— Attends, lui dis-je après un bref instant de réflexion. Il a eu le temps de mettre sa veste ?

— Non, elle est pendue au crochet de son casier, là, me dit-il en me montrant un vestiaire.

Vous avez remarqué la fulgurance de mon esprit suralimenté ? Eh bien il ne tient qu’à vous d’en faire autant ou à peu près. Arrêtez de consommer toutes les merdes que l’industrie agro-alimentaire met dans votre assiette, limitez votre consommation d’alcool et de drogues en tous genres, et oxygénez-vous en marchant dans la nature au lieu de respirer l’air pollué de votre quartier. Tout cela aura pour résultat d’éliminer les radicaux libres à l’origine de votre délabrement.

Je décroche la veste. Les poches ont l’air d’être vides. Il y a une petite poche spéciale pour les cartes de visites, à l’intérieur, au bas du pan gauche de la veste. Il y a des cartes à l’intérieur. Une dizaine, toutes pareilles.

Je les examine. Il n’y a pas de nom d’une personne, mais le nom d’une boutique ou ce qui semble l’être : « Silk & Rock » et une adresse à Londres.

Je demande à Focu :

— Dis-moi, André. La chef du hammam, tu peux aller me la chercher ?

Une autre inspiration, vous l’aurez remarqué. S’il y en a parmi vous qui ont eu la même idée que celle que je viens d’avoir, qu’ils me fassent signe ; ils pourront m’aider pour mon prochain chef d’œuvre.

Focu revient au bout de cinq minutes avec une nana dans le début de la cinquantaine, pas trop moche. Je me mets à l’interroger, avec une idée derrière la tête, comme je viens de vous le dire.

— Bonjour madame. Je suis le commissaire Kaliski de la Police Judiciaire. Vous connaissiez la personne qui a échappé à l’inspecteur Foculini ?

— L’inspecteur Foculini ? Connais pas, répond-elle.

— L’inspecteur Foculini et Ibrahim ne font qu’une seule et même personne, lui dis-je pour l’affranchir.

— Eh bien dites donc ! Vous êtes fortiches dans la police, s’exclame t’elle.

— Alors, je répète ma question. Connaissiez-vous l’individu qui a échappé à l’inspecteur.

— Oui, il vient au hammam presque chaque semaine depuis deux mois, me répond-elle.

— Que faisiez-vous des sachets roses de drogue qu’il vous donnait ? lui dis-je, certain qu’elle a eu, elle aussi, des cadeaux.

— Eh bien, je…

— Allez-y, je sais que vous avez eu des sachets de drogue comme récompense de vos services.

— Je les ai vendu au quart du prix, avoue t’elle.

— À qui ?

— Au barman du bar où je sors le soir à l’occasion.

— Ok. On va vérifier tout cela, mais il y a plus urgent pour le moment, lui dis-je. L’inspecteur Verdier viendra vous voir pour les détails sur le bar où travaille celui à qui vous avez vendu les sachets de drogue. D’où le suspect vous a t’il appelé pour prendre rendez-vous aujourd’hui ?

— De son hôtel. Il descend toujours au même, c’est le Confort Paradise, à dix minutes d’ici.

Là je réagis vite.

— Focu tu m’accompagnes, et toi aussi Laura.

Je demande à la nana du hammam l’adresse de l’hôtel et on s’y rend illico.

Je convoque le directeur en lui montrant ma carte de police.

— Il y a un client sud-américain qui descend chez vous régulièrement. Vous le connaissez ? lui dis-je en lui donnant la description.

— Oui, c’est Carlo Unocojone, un Colombien.

— Où est-il ? je lui demande.

— Il a quitté l’hôtel en fin de matinée. Il a rendu sa clef à la réception, a laissé sa valise en consigne et nous a dit qu’il reviendrait la chercher car il voyage ce soir, me dit-il.

— Sa valise est toujours là ?

— Oui je pense, il n’est pas encore venu la prendre.

Tu parles, avec le ramdam au hammam il ne risque pas de repasser le Carlo, car il sait qu’on le coincerait à ce moment-là.

— Remettez-moi sa valise, s’il vous plaît, lui dis-je d’un ton péremptoire, net et définitif.

Il s’exécute sans rechigner.

— Voilà !

— Merci, lui dis-je en prenant le bagage.

C’est une valdingue Virloton, la marque des élites, dont la serrure coûte plus cher que les trois valises que j’ai chez moi. Elle est fermée à clé, mais Focu la déverrouille en deux secondes. Je le félicite.

— Tu viens d’ouvrir cette valise avec maestria, lui dis-je.

— Ben Kal ! T’es louf ? T’as bien vu que j’étais seul, pas besoin de personne pour ouvrir une bricole pareille, quoi !

Passons, j’aurais dû lui dire « avec brio ». Il aurait peut-être pigé. Pas sûr. Focu serait sûrement hors concours avec la dictée de Bernard Pivot ! Je n’ouvre pas la valise tout de suite.

— Sa chambre est occupée ? je demande à la cantonade.

— Non, me répond le directeur de l’hôtel.

— Allons-y, je veux la visiter, je lui enjoins en lui emboîtant le pas.

J’emmène la valise accompagné de mes deux adjoints, et j’entre avec eux dans la chambre en fermant la porte au nez du directeur car je ne tiens pas à ce que des civils mettent leur nez dans cette histoire.

— Focu, jette un coup d’œil dans la piaule pour voir si tu trouves un indice.

Pendant ce temps-là, j’ouvre la valise et j’en examine le contenu avec Laura.

À l’intérieur il y a ce à quoi on s’attendrait qu’il y ait : Une trousse de toilette, un costard, trois chemises, des sous-vêtements et des chaussettes. Il y a une boîte en carton rectangulaire.

Je l’ouvre. Elle contient une centaine de sachets roses contenant de la poudre, de la drogue évidemment. À part cela, rien. Mais je remarque qu’il n’y a pas de coupon pour la loterie agrafés sur les sachets. D’habitude ils sont rajoutés après, ce qui veut dire que Unocojone les a eu au fournisseur de drogue, directement à la source. Ce qui suggère qu’il a un complice. Une information précieuse.

Je fouille les poches du costard plié dans la valise. J’y trouve deux boîtes d’allumettes sur la pochette desquelles se trouve le nom et l’adresse d’un bar, un club de jazz de la rive gauche, le BeBop Club. Je les mets dans ma fouille. Il y a aussi un médiator. Vous savez, un truc en plastique qui sert à jouer de la guitare.

— Bon ! Focu, toi et moi on retourne à la taule, je veux donner ces sachets à Bertholin pour analyse et lui demander de voir s’il y a des empreintes sur ce médiator. Toi, Laura, va récupérer les informations au hammam sur le barman qui a acheté les sachets à la directrice.

— Attend Kal, j’ai trouvé quéqu’chose d’intéressant.

— C’est quoi, vieux ? lui dis-je.

— Regarde. Le mec a du noter quéqu’chose au stylo bille sur le bloc-notes de sa table de chevet. J’arrive pas à lire mais y doit y avoir un nom et un numéro.

— Prends-le et on le porte à Bertholin avec les sachets de drogue.

Cette fois-ci on quittait l’hôtel, il y avait des trucs à faire, de la réflexion à se fader et des décisions à prendre.

 

*

*     *

 

On était au labo avec Bertholin, Laura et moi. En un rien de temps Bertholin avait analysé la drogue. Elle n’était pas empoisonnée. Il avait aussi réussi à déchiffrer les traces que la pression du stylo bille avait laissées sur le bloc-notes : BeBop Club, 12 Juin, 22 heures, Charles B. On était le 12 Juin, et il était 17 heures.

Je voulais faire une séance de brainstorming avec mes adjoints. On se retrouvait dans le quart d’heure qui suivait dans mon bureau, tous les quatre car La Greluche était encore au bureau. Je pris la parole.

— Les enfants, on s’est plaint de ne pas avoir de pistes et maintenant on a une masse d’informations. Il s’agit de les mettre en forme, de les analyser et d’essayer d’en tirer quelque chose de cohérent pour faire progresser l’enquête. Alors je vais récapituler pour qu’on s’y mette tous. Ok ?

— Oui Kal, répondirent mes trois adjoints en cœur.

— Vous avez remarqué qu’il n’y a plus de morts depuis quelques jours ? leur dis-je.

— Oui Kal, me répondit Laura, tandis que La Greluche et Focu acquiesçaient.

— Je savais que l’hécatombe cesserait d’elle-même et vite, leur dis-je, à leur grand étonnement.

— Explique-nous Kal, me dit Focu. J’sais qu’t’es fortiche, tu vas nous expliquer le poteau rose, hein vieux, dis ?

— Oui Focu. On va se servir de nos neurones, et ça va nous expliquer plein de choses. Alors suivez-moi, vous allez piger. Ok ?

Ils acquiescèrent. Je poursuivis mon raisonnement tout haut, sûr que je tenais le bon bout, ou du moins une piste digne d’intérêt.

— Alors, imaginez que vous ayez un réseau de distribution de drogue et que vous emballiez la drogue que vous vendez dans un sachet reconnaissable, rose par exemple comme dans le cas qui nous intéresse. Imaginez que quelqu’un, pour une raison qu’on ignore encore, empoisonne certains sachets, sûr que les médias font en parler ce qui fera chuter vos ventes à la verticale. Qu’est-ce que vous feriez ?

— Je serais fumasse, répondit Focu.

— Eh bien moi, lui dis-je, je serais intrigué mais pas trop emmerdé.

Mon équipe ne pigeait plus. Mais Laura, qui connaissait bien le marketing, embraya aussi sec.

— Je te suis Jean. Les trafiquants de drogue ont leur réseau de distribution, avec peut-être deux ou trois mille revendeurs sur Paris. Ces revendeurs sont approvisionnés par des grossistes qui prennent les sachets chez le trafiquant. Tout ce beau monde obéit au chef, et ce réseau ne travaille que pour un seul fabricant. La drogue emballée en sachets roses devient suspecte pour les clients à cause des morts par empoisonnement. Alors si je suis le chef, je change l’emballage, tout simplement, et je distribue via mon réseau de vente habituel de la drogue conditionnée dans un autre emballage, en expliquant éventuellement aux clients qu’il y avait des problèmes de qualité maintenant résolus.

— Bravo Laura, lui dis-je. Tu viens d’exprimer la thèse qui a justifié la conclusion à laquelle je suis parvenue ces jours-ci. On va vérifier que les revendeurs ne distribuent plus de la rose, histoire de confirmer tout cela, je vais m’en charger moi-même assez vite. Alors, ceux qui ont empoisonné la drogue savaient cela au départ. Ils savaient que cela ne tiendrait pas bien longtemps. Alors, pourquoi ont-ils fait cela, croyez-vous mes poteaux ?

Pas un seul de mes adjoints n’avait la réponse, ce qui fait que je continuais à leur expliquer.

— Je vais vous dire pourquoi, mes braves. Ils ont fait cela pour que nous, la police, on ait un moyen de remonter la filière et qu’on puisse détruire le réseau tout entier. En d’autres termes ils nous ont manipulés, dans le but de nous faire agir, et depuis le début.

— Explique-nous Jean, me dit Laura. Je pense que je te suis, mais précise, ce sera plus rapide.

— Eh bien, je suis persuadé que ceux qui ont empoisonné la drogue ont un motif pour essayer de décapiter le réseau qui produit et distribue la drogue. Et ce n’est pas pour prendre leur place, pour vendre de la drogue concurrente. Il y a une autre raison que je ne connais pas encore. Mais il est clair que pour résoudre cette affaire on va devoir détruire le réseau. Et on a un moyen qu’on n’aurait pas eu sans les empoisonnements, et c’est pour cela qu’il y en a eu, qu’il fallait qu’il y ait tous ces morts.

— J’su largué Kal, avoua Foculini. Tu sais bien vieux pote que j’ai poursuivi mes études sans jamais les rattraper. Si j’continue à m’échauffer les neurones su’ c’t’histoire j’vais péter une durite.

— Eh bien, leur dis-je. Un patron de réseau de drogue met tellement de sas entre lui et la police qu’on ne peut pas l’atteindre. Mais s’il veut savoir qui empoisonne sa drogue, alors il risque de se dévoiler. C’est sur cela qu’ont misé les empoisonneurs. Ils se sont dit que le patron du réseau de drogue voudrait à tout prix savoir qui lui empoisonne sa came et dans quel but, et qu’il prendrait des risques, se découvrant assez pour se faire arrêter par la police.

— Ça se tient dit La Greluche. Ça se tient Kal. Oui, je te suis cent pour cent.

— Alors mes amis, il n’y a plus qu’à détruire le réseau et, avant, remonter jusqu’au chef.

— On laisse filer les empoisonneurs ? demanda Focu.

— Non, vieux. Il faut les arrêter car ils sont responsables de la mort de onze personnes et il faut aussi comprendre les raisons pour lesquelles ils ont empoisonné cette drogue. Je propose de suivre la piste de Carlo Unocojone et de Zozobello,  et d’ici une ou deux semaines je vais trouver un moyen pour remonter à la tête de l’organisation. Ce sera l’étape numéro deux, la destruction du réseau de drogue.

— Alors qu’est-ce qu’on fait Kal, demanda Foculini.

— Je vais aller au club de jazz tout à l’heure, avec Laura. On se fera passer pour un couple d’amoureux. N’a qu’une couille te connais, toi, Focu, mais il ne connaît ni Laura ni moi. La Greluche, tu prends du matos chez Bertholin. Un appareil photo miniature et un micro directionnel avec trois oreillettes. Toi Focu, tu rentres chez toi te reposer.

— Mais non Kal, j’viens avec toi, protesta-t-il.

— Non vieux, tu as été absent un bout de temps quand tu étais au hammam. Ta femme va faire la gueule. Et puis on va aller en Angleterre faire un tour du côté de ce magasin Silk & Rock, et tu seras du voyage avec Laura. Mais je ne sais pas encore quand. Je suis tenté d’attendre que la môme Zozobello y soit. Il ne faut pas oublier non plus qu’elle habite Paris, où son mari est en poste à l’Ambassade. Bon ! Rendez-vous demain ici au bureau, la nuit porte conseil.

Sur ce, Laura et moi étions partis au club de jazz, pour voir avec qui Carlo Unocojone avait rendez-vous ce soir là.

 

*

*     *

 

Le BeBop Club était un club réputé de la rive gauche. Il y avait encore peu de clients lorsque Laura et moi y étions entrés ce soir-là, vers 21 heures. Carlo Unocojone n’y était pas encore.

On s’était assis sur une banquette le long du mur, et la barmaid était venue nous apporter nos verres sur la petite table qui se trouvait en face de nous.

— J’aime être là ce soir avec toi, Jean, me dit Laura. Un moment pareil c’est toujours agréable dans une enquête. J’adore le jazz et j’adore être avec toi, ça me donne l’impression d’être ta nana.

— Moi aussi j’aime le jazz et je suis content que tu aimes être avec moi vu qu’après tout je suis ton supérieur hiérarchique, Laura, lui dis-je pour donner un ton sérieux à la situation et lever d’emblée toute ambiguïté.

— Ne sois pas si sérieux Jean. Cela ne te ressemble pas, me dit-elle.

Je regardais Laura. Elle avait relevé ses cheveux blonds en chignon, et avait mis une robe légère. Je pouvais deviner qu’elle n’avait pas mis de soutien-gorge et les bouts de ses seins durcis pointaient sous la fine étoffe. J’essayais de ne pas y prêter attention.

Laura poursuivit :

— En tout cas, essaie d’être convaincant ce soir, cher patron. Nous sommes censés être un couple qui est sorti passer un moment agréable au club de jazz. Si tu me regardes de façon indifférente comme tu le fais depuis que nous sommes entrés notre client va se méfier.

— Ne me chambres pas, Laura. Tu sais bien pourquoi je te regarde comme cela, sans montrer d’émotions.

— Non, dis-le ! me dit-elle sur un ton plein de défi, les yeux brillants et en me tenant les mains avec les siennes.

Je sentais que Laura serait sans pitié et qu’elle irait jusqu’au bout de ses questions.

Je fus sauvé par le gong, ou plutôt par l’arrivée de Carlo Unocojone. Il n’y avait pas à se tromper, le mec qui venait d’entrer ressemblait parfaitement à la description que m’en avait faite Foculini. En confirmation si besoin était, un type d’une cinquantaine d’années, assis à quelques mètres de nous sur la même banquette, l’avait hélé.

— Hé Carlo. Je suis là !

— Charles, comment vas-tu ? dit le métèque. Il parlait français avec des traces d’accent sud-américain.

Le nouveau venu s’assis près du dénommé Charles et commanda un Rhum Coca. Il jeta un coup d’œil circulaire appuyé autour de lui, dans chaque coin de la salle et, bien sûr, sur Laura et moi. Je mis mon bras autour des épaules de ma collaboratrice et fis mine de lui dire des mots tendres, tout bas. Je sentis le regard du mono couille s’attarder sur nous.

Laura mit sa main derrière mon cou et me roula une gamelle enflammée, qui me mit mal à l’aise. Elle avait posé son autre main sur mon entrejambe et avait saisis popaul, rien de moins, en le massant tendrement mais de façon à ce que cela soit remarqué par les gens autour de nous. Unocojone rit un grand coup, rassuré, et dit à son interlocuteur :

— Elle en veut, la nana, de son mec. Il va passer une longue nuit d’amour, celui-là.

Je ne savais plus où me foutre, décontenancé, et en proie à des émotions mitigées. Quand la nana dont tu rêves depuis toujours te fait des avances sans équivoques mais que dans ta tête tu t’interdis d’y répondre, crois-moi tu t’en poses des questions. Tandis que Laura continuait à garder sa main sur mon pantalon, je lui parlais :

— Dis Laura, tu y vas un peu fort. Tu aurais pu être tout aussi convaincante sans faire ça, lui dis-je comme si j’étais dupe des raisons de son comportement.

— J’aurais pu, mais je n’ai pu résister au plaisir de le faire ainsi, en service commandé.

— Retire ta main, ajoutais-je, le mec est rassuré.

— Non, j’adore te sentir aussi dur entre mes doigts, excité par moi, ajouta-t-elle sans pitié.

— Laura je vais te passer un fameux savon à la taule, lui dis-je, énervé par le fait qu’elle continue alors que c’était inutile.

— Je m’en fous dit-elle. Tous les deux, toi et moi, on n’est pas quittes. Tu prends du bon temps avec la secrétaire de mon oncle et je me tais. Voilà le prix de mon silence, si tu veux absolument une raison.

Je me fâchais.

— Laura, on est en service commandé, sur une affaire hyper importante. On est flics tous les deux et on est de vrais pros et toi, tu commence à déconner alors qu’on file un dangereux criminel.

— Kal, tu sais comme moi que le mec ne va pas s’envoler. Maurice est en train de prendre des photos de notre client et de son interlocuteur, et il y a un micro directionnel dirigé sur leur table.

Elle avait raison, bien sûr. Et en plus notre conversation animée ressemblait à tout sauf à une discussion entre flics qui filent un criminel. Le mec ne devait avoir aucun soupçon. On n’aurait pas pu être plus convaincants qu’en ce moment.

J’avais mon oreillette, tout comme Laura, et on pouvait entendre ce que les deux se disaient.

— Dis, les décès par empoisonnement se font plus rares on dirait. Ils ont dû changer le packaging comme on l’avait prévu, dit le dénommé Charles.

— Oui, mais lé plous bizarre cé qué les flics n’ont pas encore réagi, ces cons-là, répondit mono couille.

— Carlo j’ai besoin d’un peu de poudre de perlimpinpin. Tu en as ?

— J’ai presqué tout mis dans la drogue mais jé souis prévoyant. J’ai gardé une pétite boîte de cachou avec assez pour empoisonner quelqué personnes. Jé l’ai ici. La voilà, répondit-il en tendant une petite boîte métallique à son vis-à-vis.

— Merci, lui répondit le Charles en mettant la boîte dans sa fouille.

— Allez Charles, on se fait un set ? dit Unocojone au dénommé Charles.

— Ok Carlo. On joue quoi ? lui répondit le quinquagénaire en sortant une trompette du petit étui en cuir qu’il avait posé près de lui sur la banquette.

— Le même set qu’à Lille en début d’année, au 30 avec Harry, lui répondit le Colombien.

Ils se dirigèrent tous deux vers l’estrade. Unocojone emprunta la guitare du musicien qui jouait précédemment, sortit un médiator de sa poche, s’assit sur un tabouret, tandis que son acolyte commençait les premières notes de « Misty », une ballade.

Ils jouaient bien tous les deux, accompagnés par un pianiste, un contrebassiste et un batteur qui rythmait avec ses balais. Je saisis l’occasion du répit pour faire la leçon à Laura.

— Ok, on est tranquille tant qu’ils jouent. Tu vas me dire ce qui te passe par la tête, Laura.

— Tu n’as pas envie de moi ? Alors dis-le carrément, me dit-elle en me regardant dans les yeux.

— Ce n’est pas le propos, lui répondis-je.

— Écoutes Jean. J’ai près de trente ans, je suis majeure et vaccinée, j’ai eu des aventures car j’ai une libido figures-toi même si tu me considères comme une vestale inaccessible, et j’ai un fiancé ou plutôt j’en avais un. Bon chic bon genre, un garçon tout ce qu’il y a de bien. Il vient de se taper ma meilleure amie et on a rompu. Et moi j’ai envie d’un homme, un vrai, pour effacer le souvenir de ce petit con.

— Des hommes ce n’est pas ce qui manque. Tu n’es pas obligée de te taper ton chef, lui répondis-je. Et en plus, ajoutais-je, dans le seul but de te venger.

— Si tu me dis que je ne te plais pas, alors d’accord, je n’insisterai pas, dit-elle alors que des larmes commençaient à couler dans ses yeux.

Je poussais un soupir.

— Laura, tu vas nous faire faire des conneries, lui dis-je. Je ne veux pas profiter de ton désarroi avec ton ex-fiancé pour te sauter.

— Me sauter ? dit-elle. C’est ce que tu ferais si on étais tous les deux dans un lit ?

— Ok. Tu es une femme, tu sais exactement ce que je ressens pour toi. Mais mets-le dans un coin en ce moment. On en parle tranquillement plus tard, tu veux ?

Dans un cas pareil mes jolis, il faut gagner du temps pour que tes décisions viennent plus de ta tête que de ce qui te sers à faire l’amour. En sage avisé qui avait fait auparavant ce genre de connerie, je me laissais le temps de la réflexion, sachant d’ailleurs que ça ne servirait à rien, mais ça calmerait mes remords et me donnerait meilleure conscience. Quand deux personnes majeures et vaccinées veulent la même chose, rien ne les arrête, même pas les prétextes les plus raisonnables qui leur viennent des valeurs judéo-chrétiennes et autres conneries du même genre. Plus que le sexe pur et dur, l’amour a ses raisons que la raison ignore, comme avait dit Pascal, à moins que ce soit Maurice ou Marcel.

— Ok Jean. L’enquête, et ensuite nous deux. Promets !

Je n’eus pas le temps de répondre. Qu’aurais-je répondu d’ailleurs ? Qu’elle représentait pour moi tout ce qu’une femme pouvait être, qu’elle me trottait dans la tête depuis le premier instant que je l’avais vue, et que je crevais d’envie pour elle ?

Le morceau était fini et Unocojone posait la guitare et faisait mine de partir. Moi je voulais le serrer pour lui poser des questions. Il échangea quelques banalités avec son copain Charles, finit son verre d’un trait et se dirigea vers le couloir qui menait aux toilettes. J’avais reconnu les lieux en arrivant et je savais qu’il y avait une sortie par là.

Je me levais et le suivais à quelques mètres de distance, en attendant le moment opportun.

Je le chopais à la sortie de secours, dans une ruelle déserte et sombre à cette heure de la nuit, tandis que Laura et La Greluche avaient pour instructions de filer le dénommé Charles.

Alerté par le bruit de mes pas, Unocojone se retourna alors que je l’agrippais par le bras et me balança d’entrée de jeu un coup de genoux dans les bijoux de famille. Je bloquais par une parade basse « Morote Gedan Baraï », suffisamment pour éviter de me faire exploser les cacahuètes.

Il prit une position très forte sur ses jambes, de profil par rapport à moi, en « Kiba-Datchi » pour ceux d’entre vous qui pratiquent le noble art du karaté. Ce faisant, il offrait peu de surface pour mes coups, et me forçait à le toucher en coup de pied circulaire, ce que je fis au niveau de son bide avec « Mawashi Geri », un coup de pied en fouet.

Il para avec son avant-bras avec une facilité assez déconcertante et sortit une lame.

— Yé vais té sortir les tripes mon salaud, me dit-il. Ou yé té coupes les couilles et tou né pourras plous baiser cetté mignonne qui était avec toi.

— Vas-y, lui répondis-je en enroulant ma veste autour de mon bras gauche, que je plaçais en avant en protection. Essaies de m’en couper une, comme ça on sera quitte, lui dis-je pour le faire sortir de ses gonds.

— Madre de dios, comment tou sais toi qué jé n’ai qu’une seule cojone ? dit-il sans pouvoir cacher l’inquiétude qui le gagnait.

Grand bien m’avait pris de me protéger l’avant-bras car ma veste fut lacérée de deux coups de couteau. Bigre ! Sa lame tranchait comme un rasoir. Il avait vu mon arme de service, que je portais à la ceinture. Il devait se demander pourquoi je ne la sortais pas et s’inquiétait, à juste titre.

Si tu as un schlass dans la main et que le mec en face de toi a un flingue et qu’il ne le sort pas, tu penses tout de suite qu’il est capable de se défendre sans, non ? Et t’aurais raison, je savais me défendre mais je ne voulais pas lui tirer une praline dans les miches. J’avais trop de question à lui poser à ce gazier. Il était au cœur de mon enquête. C’est bien simple, sans lui il n’y aurait pas d’histoire.

Unocojone était moins assuré. Il me porta un coup direct avec son poignard au niveau du sternum, que je parais avec « Soto Uke », tout en lui balançant un coup de pied direct sur le flanc, un « Mae Geri Ge Komi ». Ma parade avec l’avant-bras avait été si forte que son arme tombait par terre. Je suivis avec une série de coups de poing au visage, ce qui le fit vaciller et tomber sur le sol.

Le mec était sonné et je me préparais à lui passer les poucettes, agenouillé près de lui, quand je reçus un coup de batte de base-ball  dans le dos. Je me retournais et vis trois gaillards avec des matraques et une batte. Je me relevais pour faire face, mais les mecs s’étaient mis à trois pour me castagner. Ils devaient y prendre du plaisir et ils s’acharnaient.

J’eus le temps de les dévisager pour me souvenir de leurs tronches, tandis qu’Unocojone, qui s’était relevé, prenait ses jambes à son cou et sautait la clôture qui se trouvait au bout de l’impasse.

Je me retournais pour le voir dégringoler de l’autre côté, tandis que je tombais dans les pommes. Le joueur de batte avait remis ça, sur l’arrière de mon crâne.

Tchao les mecs ! On se revoit au paradis dans le pire des cas, ou dans la suite de cette histoire si les mecs ne m’achèvent pas.

Avouez que ce serait moche, un mec en parfait état de marche, qui ne demande qu’à respirer assez d’oxygène pour se livrer à ses activités favorites, au nombre desquelles la chasse aux criminels et aux nanas.

 

5.

 

 

Je me réveillais dans la ruelle, avec un clodo en train de me faire les poches. Il avait déjà saisi mon flingue et mon oseille. Pas bien méchant, Boudu, avec une brave bouille de paumé et un pif rouge de quelqu’un qui en avait picolé, des litrons de jaja. Je lui dis gentiment, en lui tendant la main avec la paume ouverte :

— Allez, donnes, vieux.

Il s’exécuta illico et sans rechigner, pas doué pour les activités illicites. Il me regardait avec ses grands yeux et je lui filais vingt Euros, pour être sûr qu’il aurait sa boutanche de jaja et un plat chaud à se mettre sous la dent. Il me dit « merci mon prince » en esquissant une courbette. Exit le clodo, qui quitta les lieux en poussant son chariot piqué à un supermarché et rempli de ses trésors.

Il y a des moments où je me demande si ce ne sont pas eux qui ont raison. Tout laisser quimper, cesser de recevoir des factures et de payer des chèques, de s’obliger à obliger, et de se donner l’illusion de posséder quelque chose alors qu’en réalité on n’est sur terre que comme locataires, temporaires comme cela le laisse sous-entendre.

Je me tâtais. J’avais tout, à peu près à la bonne place, en dépit de la raclée que ces enfoirés m’avaient copieusement infligée.

J’avais mon portable mais je ne m’en servis pas, car je savais que La Greluche et Laura étaient en train de filer le sieur Charles. Ça l’aurait foutu mal qu’ils reçoivent un coup de fil alors qu’ils étaient planqués. Vous n’auriez pas pensé à ça bande de nases, hein !

Je décidais de rentrer chez moi me pieuter, j’en avais grand besoin. Je sentais qu’on faisait de grandes enjambées dans cette enquête. Mon flair me disait qu’on progressait même s’il fallait pour cela que je me fasse dérouiller en traître.

Les cocos qui m’avaient lâchement agressés, je saurais les reconnaître quand le moment viendrait et on ferait les comptes. Je suis assez vachard quand il s’agit de punir des enfoirés. Ça déplait à certains qui voudraient que je tende la joue gauche quand on m’a claqué la droite, mais je n’y peux rien, je suis comme ça, j’aime assez prendre ma revanche sur les pourris, qui le méritent bien.

 

*

*     *

 

Vers six heures du mat’ ça sonnait à ma porte. J’ouvrais. C’était Laura.

Je devais avoir l’air moche car elle blêmit un peu en me voyant et alla à la salle de bain chercher de quoi soigner mes ecchymoses. Une nana qui en pince pour toi, c’est prêt à croire que tu es en train de mourir même si tu viens de te choper un rhume sans gravité.

Tout en me tamponnant les marques que j’avais sur le visage elle me raconta sa filature.

— Le dénommé Charles nous a semé, Maurice et moi. Il y avait plusieurs gardes du corps qui étaient dans la salle et qui ont fait barrage. Il y en a trois qui sont sortis derrière toi. Je présume que ce sont eux qui t’ont fait cela ? ajouta-t-elle.

— Oui, répondis-je, laconique.

— Maurice a consulté l’Internet. Il a décidé d’aller à Lille pour enquêter m’a t’il dit.

Je me bougeais un peu et ressentis des douleurs dans le dos, suites du coup de batte de baseball.

— Attends, mets-toi sur le dos Jean. Je vais te masser, me dit-elle alors que sa respiration se faisait plus courte.

Je m’exécutais. Moins d’une minute plus tard Laura s’allongeait près de moi pour me masser. Elle était à poil, et s’était collée à moi de côté. Je la sentais frissonner de désir et c’était réciproque, à voir le gourdin que je me trimballais, bien en vue des yeux de Laura, qui n’en ratait pas une miette et qui le tâtait pour être sûre que ce n’était pas une prothèse.

— Advienne que pourra, dis-je en la regardant dans les yeux.

Si j’avais été Jules César en franchissant le Rubicon j’aurais dit Alea jacta est. Mais je suis modeste dans l’expression des émotions qui m’animent, et je ne tiens pas à passer pour un pédant.

T’imagines que je parle à Laura en latin à un moment pareil ? Elle serait capable de se resaper illico en me disant qu’elle s’est trompée de prince charmant, et elle n’aurait pas tort.

 

*

*     *

 

Laura et moi étions arrivés au bureau vers midi. Je venais de passer les trois ou quatre plus belles heures de ma chienne de vie, avec une femme dont j’avais toujours rêvé.

J’avais si mal au dos que je n’avais pas beaucoup bougé, Je m’étais contenté d’être sur le dos pendant que Laura s’était chargé de mon érection dans un premier temps et qu’elle avait tout fait pour qu’elle disparaisse ensuite pendant les heures qui suivirent. Succès sur toute la ligne. On s’était parlé dans ma Porsche.

— Et maintenant, que fait-on ? lui dis-je.

— Maintenant je te connais comme je voulais te connaître, répondit Laura.

— C’est le boulot, Laura, qui passe en premier. Ou on se calme et on contrôle nos sentiments l’un pour l’autre, ou l’un de nous deux démissionne.

— Première solution Jean, me dit-elle en riant. C’est la bonne pour nous deux.

Elle était plus décontractée que moi et c’est elle qui avait raison. Deux collègues se plaisent et vivent un instant de bonheur. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat, non ! Encore moins de prendre ça pour une catastrophe ou d’aller consulter un psychiatre.

Foculini était à son burlingue, et La Greluche était déjà à pied d’œuvre à Lille. Il me ferait son rapport en rentrant.

Je reçus un coup de fil sur mon portable.

— Hi. Mister Kaliski ? Madame Zozobello just made a reservation starting tomorrow night, for two nights, at the Hilton Park lane.

— Thanks. Just reserve three rooms for me as well, please. And make sure there is a mini bar in my room with a couple of champagne bottles.

— Ok.

Les gars du service de sécurité de l’hôtel Hilton venaient de me prévenir que Madame Zozobello, l’épouse de l’arraché militaire et celle qui avait parlé à Carlo Unocojone alors qu’il était chez le gigolo M’sieur Léo, arrivait à Londres le demain soir pour deux nuits. J’avais réservé trois piaules au même hôtel, pour Laura, Foculini et moi, et j’avais approvisionné du champagne, sachant que j’en aurais l’usage.

— Laura, on part à Londres cette après-midi. Focu, même chose, prépares-toi. Pour deux jours. Emportez votre brosse à dents.

 

*

*     *

 

J’allais déjeuner chez Moumoune, seul, pour voir Monique, pendant que Focu et Laura étaient partis chez eux faire leur valise. Moi j’ai toujours une valdingue de secours dans le coffre de ma Porsche, avec le nécessaire pour passer deux ou trois jours dehors de chez moi.

Que voulez-vous, l’habitude de passer la nuit chez mes conquêtes d’un soir, comme tous les chats de gouttière. Un titre que je revendique, car j’aime mieux ma liberté d’action et me taper des chattes en chaleur que de rester bien au chaud et enfermé, en regrettant mes castagnettes restées sur le plateau d’un vétérinaire.

J’avais encore quelques légères traces d’ecchymoses sur mon visage, alors que je m’accoudais au bar et que Monique me faisait un petit bisou en m’accueillant joyeusement avec un grand sourire, comme à son habitude.

— Tu t’es fait dérouiller par un client mécontent ? me dit-elle en riant.

— Non, c’est ma nana qui n’était pas satisfaite de ma prestation, lui répondis-je en souriant.

— Je ne te crois pas. Je connais ta réputation au lit, me dit-elle. Tu m’as l’air à la fois aux anges et perplexe. Je me trompe ? rajouta-t-elle après un bref instant.

— Non, tu as raison lui répondis-je.

— Toi, tu as fini par réaliser ton fantasme, me dit-elle. Tu as couché avec la petite et tu t’en bouffes les doigts.

— Décidément tu as raté ta vocation Monique, tu aurais pu être voyante, lui dis-je.

— Va t’asseoir à ta table favorite, Jean. J’ai du ris de veau aux morilles et je te le sers avec un bon Bordeaux. Tu sais, tu as fait ce que tu aurais dû faire depuis longtemps. Cette gosse elle est bleue de toi. Elle te regarde comme si tu étais son prince charmant et elle est majeure. C’était fatal que vous couchiez ensemble. Toi tu la regardes avec des yeux si amoureux qu’elle n’a pu que le remarquer. Ce genre de truc arrive tous les jours, alors ne te frappes pas, profite de la vie. Tu sais, j’ai dit la même chose à mon frangin qui était amoureux de sa prof à l’université, il a d’abord hésité et puis il a suivi mon conseil et il a vécu quelques mois de bonheur avant de mourir.

Ce dernier argument m’ôta tout remords. Le ris de veau était à la hauteur, le Bordeaux aussi. Le temps de laisser ma Porsche au garage et Focu passait me prendre pour aller à Roissy, au guichet d’enregistrement où nous attendait Laura avec nos billets.

Direction Londres, capitale de ce grand pays encore assez con pour avoir une monarchie. Vous me direz qu’à choisir entre un tyran ou un Président de la République, une Reine c’est bien aussi, quand c’est contrôlé par un parlement démocratique. Et comme on lui vote une cassette confortable, ça ne se sent pas obligé de piquer dans la caisse en touchant des pots-de-vin, comme certains chez nous qui se sentent au-dessus de tout soupçon alors qu’ils sont en réalité en dessous de tout.

Surtout que la dynastie a eu le temps d’amasser une fortune, au fil des générations de locdus qui se sont laissés plumer tout en étant reconnaissants, en plus, et en se massant tous les jours devant les grilles du château, qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il vente.

Ceci dit, puisque j’ai l’occasion de digresser, je vous dirai que je trouve consternant la connerie du bon peuple qui admet les privilèges réservés à certains. Rien que le mot privilège me fait gerber, mais on a les privilégiés qu’on mérite, pas vrai ? Dès l’instant où l’on admet le principe que des privilèges puissent exister, on est baisés. Et ça continuera ainsi jusqu’au jour où l’homme sera devenu ce qu’il est censé être, autre chose qu’un abruti qui se laisse manipuler à son insu.

 

*

*     *

 

Nous étions arrivés à Londres, au Hilton Park Lane, le même jour vers 17 heures. Madame Zozobello n’arriverait que demain après-midi, on avait donc tout le temps de se préparer.

Focu avait deviné les nouvelles relations qui existaient entre Laura et moi. Pour une fois il fit exception à son habitude de ne pas se mêler de mes amours et il me parla dans le hall de l’hôtel, alors qu’on était déjà redescendus de nos chambres et que Laura ne tarderait pas à faire de même.

— Kal, vieux pote, j’su heureux pour toi, tu sais. D’puis l’temps qu’j’attendais que tu fasses la connaissance d’une femme à ta pointure.

— Ça se voit tant que ça vieux ? lui demandais-je.

— Non, mais moi je vous connais tous les deux, Laura et toi. Et ne l’prends pas mal Kal, vu que j’su pas de la jaquette, mais si j’eusse été une nana moi aussi j’aurai voulu faire la même chose.

Laura venait de sortir de l’ascenseur ce qui mit fin à notre discussion. On fit le programme de la soirée. Focu était un mec délicat aussi ne fus-je pas surpris de l’entendre dire qu’il avait des projets pour le dîner. Il voulait nous laisser seuls, Laura et moi.

— J’vas aller m’promener, nous annonça-t-il. J’cause un peu la langue, j’ai des souvenirs quand j’étais à la Légion Étrangère. On s’retrouve au petit déj, Kal ?

— Oui vieux pote, à 7 heures 30 en bas. Demain matin on plante des micros dans la chambre dont la mère Zozobello prendra possession et on va faire un tour au magasin Silk & Rock. Jusque là, quartier libre !

Sur ce, Focu nous laissa en plan et nous le vîmes dans les secondes qui suivirent s’adresser à une rombière très british qui passait par là. Mémé était bien en chair, elle devait avoir dans les soixante balais et elle était décorée comme un arbre de Noël, avec des perlouzes autour du cou, des bagouzes aux doigts et un large chapeau dont la couleur s’harmonisait avec le boa en plumes d’autruche qu’elle avait autour du cou. Son chauffeur venait de la larguer et garait la Rolls devant l’hôtel.

— S’suse myself ma charmante. Permit’ myself de me présenter, if you please ! I am ze french very much et très seul ce soir avec ma peine, you see. Is it possible que nous deux go se taper a dinner et may be un peu plus si l’cœur vous en dirait  ? You have un pétard accueillant very much good, taillé prefectly si j’puis dire for my braquemard. Same size, quoi, j’veux dire. It would be very con de ne pas en profiter together, what is it you think baby !

La vieille avait dû en voir des pires dans sa longue existence à se traîner de palace en palace car elle prit l’air amusé et répondit à mon vaillant adjoint.

— How nice, a Frenchman !

— Exactly, yo d’poil. I see zath you recognize ma pomme. It’s good, it’s very good. You savoir qu’un frenchman very much doué pour l’amour, œuf course ?

Mémé embraya aussi sec. Elle n’avait dû biter qu’une partie de la phrase mais elle se lançait bravement, se raccrochant à un mot qui fait rêver quel que soit son âge ou sa condition physique.

— Ah ! L’amour, l’amour toujours !

Focu prit cela pour un encouragement au pire, une réponse positive au mieux et exploita illico la situation.

— Your piaule or mine, déesse of my nights ?

Elle n’eut pas le temps de répondre, Focu l’emmenait déjà vers l’ascenseur. Elle avait l’air consentante, elle gloussait comme une poule qui s’apprête à pondre un œuf.

J’entendis les derniers mots de Focu, tandis que la porte de l’ascenseur se refermait sur un couple qui, comme tant d’autres sur cette chienne de terre, allait se donner du bon temps.

— Tell me your blaze, ma charmante. I am André, and I am a love machine, the night belongs to us, entendis-je Focu déclarer à sa conquête, sûr de son fait.

 

*

*     *

 

J’avais, quant à moi, réservé une table pour deux au restau qui se trouvait au sous-sol du Hilton Park Lane, et j’en fis la surprise à Laura.

— Viens, je t’emmène au Trader Vic’s, un restaurant polynésien où tu goûteras des plats délicieux.

— Oui chéri. Je suis avec toi, ici, à Londres et c’est un rêve, me dit-elle les yeux langoureux et de la voix de la nana amoureuse qu’elle était.

Cupidon nous avait tellement lardé de flèches tous les deux qu’on ressemblait à deux passoires.

— Jean chéri, tu es allé déjeuner chez Monique aujourd’hui ? me demanda Laura.

— Oui, tu dois t’en douter, j’y vais chaque fois que les idées me trottent dans la tête.

— Elle t’a dit que j’avais eu moi aussi une discussion avec elle en ce qui nous concerne toi et moi ?

— Non, pas un mot, lui répondis-je.

— Elle m’a conseillé de te déclarer mon amour et de coucher avec toi, m’avoua Laura. Elle m’a dit qu’on était faits l’un pour l’autre, ce que je savais depuis le premier instant. Et que ce qui était pris était pris, même si le destin nous séparait.

— Ça ne m’étonne pas, lui répondis-je. Vous les nanas vous êtes plus réalistes et moins dégonflées que les mecs.

 

*

*     *

 

On été allés ensuite se promener en taxi, pour visiter Londres by night. C’était féerique. On était rentrés et, très gentleman, j’avais raccompagné Laura à la porte de sa chambre pour lui souhaiter une bonne nuit.

Elle était rentrée la première, s’était retournée vers moi alors que j’étais dans l’embrasure de sa porte, et m’avait fait signe de rentrer dans sa chambre en saisissant ma cravate Hermès et en me tirant gentiment vers elle pour me rouler un patin du soir.

Patin du soir, espoir !

Puisqu’on était en Angleterre, je commençais par lui faire quelque chose d’approprié au lieu où on se trouvait et je lui fis « Jeanne sur le bûcher », en souvenir de la guerre de cent ans et de l’évêque Cochon, qui était bien moins cochon que moi en ce moment. Jeanne d’Arc avait dû bien moins gueuler en se faisant lécher par les flammes que Laura par moi.

La petite et moi vivions notre amour sans complexes, et aux frais du contribuable. Normal non ? Quand je me prenais des dérouillées c’était pareil. Quand t’es au service de ton pays c’est pour le meilleur et pour le pire, alors il ne fallait pas se sentir mal à l’aise de vivre le meilleur.

Laura était si belle que je m’en emplissais les yeux la moitié du temps. Le reste je l’emplissais de moi-même, en utilisant toutes les parties de mon corps qui me le permettaient. Il n’y avait pas une partie de votre commissaire préféré qu’elle n’avait goûté et réciproquement. Le fait que je sois son chef était accessoire, l’essentiel c’était notre désir et notre amour.

Encouragée par « Jeanne sur le bûcher » Laura accepta d’essayer une spécialité britannique, la « cornemuse en folie ». Toute la difficulté pour la nana résulte dans le fait qu’on utilise en même temps sa bouche pour souffler en entourant le bout de la hampe avec ses lèvres, ses doigts pour presser sur la flûte, et son corps pour se coller le réservoir à air, cette énorme balloche, contre sa poitrine. Ça demande une grande coordination et je ne fus pas surpris que Laura, qui avait passé avec la mention « excellent » tous les tests à la con de l’école de police, réussisse à passer celui-ci, pour mon plus grand plaisir. Elle le faisait avec tellement d’ardeur et de talent et en étant tellement appliquée à la tâche que j’avais l’impression qu’il y avait une vingtaine de doigts qui s’activaient sur ma flûte.

On avait fini tout banalement par une levrette, les positions traditionnelles ayant du bon lorsqu’on se sent gagné par le sommeil. Je l’avais quand même fait dans les règles de l’art, à entendre les gémissements de ma partenaire.

On s’était endormi dans les bras l’un de l’autre et on était à l’heure au petit déjeuner, alors que Focu avait déjà presque fini le sien.

— Salut André, lui dis-je joyeusement. Bien dormi ?

— Salut Kal, salut Laura. J’te raconterai. Quoi t’est-ce que nous fissions ce matin ?

— Toi et moi, vieux, on se pointe au magasin Silk & Rock. Laura va aller faire ses courses chez Harrod’s. On se retrouve ici vers midi tous les trois et on plante les micros dans la chambre de Madame Gonzalez Y Zozobello. Elle a prévenu l’hôtel qu’elle arrivait vers 17 heures. À partir de ce moment-là, on fait tous gaffe en espérant que Carlo Unocojone se pointe et qu’on puisse le coincer. Ok ?

Tout le monde était d’accord. Laura quitta quelques minutes après la fin du déjeuner pour aller faire ses courses dans un des plus beaux magasins du monde et Focu et moi on buvait le dernier café avant d’aller enquêter.

Une fois que Laura eut quitté la table, Focu pouvait raconter les détails de sa soirée.

— Kal, j’ai passé une nuit de rêve. Tu d’vineras jamais qui qu’était la greluche que j’ai grimpé, me dit-il.

— Vas-y, raconte, l’encourageais-je.

— Zazie Lolotte !

— Répète, tu veux ?

— Zazie Lolotte, l’inventeuse du cinéma porno aux Zétats Zunis, me dit-il fièrement. Une gonzesse qui en sait tellement sur l’amour qu’elle pourrait écrire une encyclopédiatrie.

— Connais pas, lui dis-je.

Et j’étais sincère. Je ne suis pas un fou du porno. Je trouve qu’on peut se le faire tout seul, son cinéma excitation, en draguant les nanas qui sont prêtes à se faire grimper de toutes les manières possible. Et il y en a, je veux dire des nanas comme ça et des manières possible. Payer dix euros pour mater un film porno c’est l’aveu qu’on n’est pas capable de se mettre en scène soi-même, d’une certaine manière. Je sais que je vais me mettre à dos certains d’entre vous qui passent leurs soirées à regarder des films pornos, mais je préfère être sincère avec vous mes poteaux. On peut être copains et avoir des avis différents sur certaines questions, non ? Pas comme les Etats-Unis bushiques qui t’ordonnent de penser comme eux ou alors ils te conchient de la manière la plus dégueulasse qui soit.

Probable que quand popaul ne répondra plus présent à l’appel ou que je serai trop moche pour séduire les nanas, même la plus moche, moi aussi je paierai pour voir du porno. J’espère que ce n’est pas pour demain, ce serait trop moche vu que j’ai encore des choses à dire et à faire dans ce domaine.

— Bein moi et Babette, mon épouse, on se fait un p’tit coup de cinoche à l’occasion chez Mario, le boucher, continua Focu. Et sa spécialité en dehors de l’entrecôte, c’est le porno. C’est là qu’j’ai vu les films d’époque avec Zazie Lolotte. J’peux t’dire que c’est croquignolet. Alors cette nuit cette mignonne elle a compris qu’elle avait touché le gros lot et elle s’en est donnée à cœur joie avec ma bistrouquette. Elle avait joué Jane dans le film « Jane et la banane à Tarzan-zan » et elle m’a complimenté sur mon organe. Elle m’a dit que dans c’film seul’ment Jumbo l’éléphant avait un organe qui put s’comparer au mien. Même en anglais j’ai compris tellement c’était sincère.

— Eh bien bravo Focu. Je suis content pour toi. Il m’avait semblé qu’elle était septuagénaire.

— Non, non ! Elle est amerloque, même si elle habite Londres, me dit-il en réponse à ma remarque. Bon ! c’est quoi t’est-ce qu’y a au programme de la journée Kal ? Un coup de bourre pareil ça m’donne envie de dézinguer cette ordure de Unocojone. J’ai pas digéré le bourre-pif qu’y m’a filé, ce sagouin.

— On va au magasin Silk & Rock, tu sais, celui dont l’adresse est notée sur les cartes de visites qu’on a trouvées au hammam dans la poche de la veste du mono couille sud-américain.

Sur ces bonnes paroles, on y était allés à pied, comme cela se trouvait à quelques centaines de mètres de l’hôtel.

 

6.

 

 

Le magasin Silk & Rock ressemblait à un capharnaüm, du style qu’on trouvait à Londres à l’époque des hippies. On y vendait des fringues en soie des Indes, des cravates, des écharpes et des chemises.

L’endroit était tout petit et on y respirait une odeur d’encens, tandis qu’une musique indienne exécutée sur un sitar et rythmée avec les tablas emplissait le lieu d’une atmosphère irréelle.

Quand on y entrait, Focu et moi, le magasin était vide et c’était tant mieux, car si une tierce personne s’y était trouvée en même temps que nous on se serait marché sur les arpions, et c’eut été inévitable vu l’exiguïté des lieux.

Il y avait une vendeuse obèse derrière la caisse, une sorte d’indienne libidineuse, qui luisait comme un lutteur Turc qui se serait enduit avec de l’huile avant un combat et elle était plus large que haute. Elle n’aurait pas été admise dans un camp de nudistes vu que c’est pas poli de foutre son nez dans les affaires des autres.

Elle, c’était la sueur qui la faisait briller ainsi. Il y avait, à l’intérieur de la boutique, un éclairage psychédélique dont les lumières bariolées se reflétaient sur les replis de sa peau, qui dégoulinaient de partout. Une vendeuse kaléidoscope et pachydermique ! Voilà à quoi elle ressemblait, la gonzesse que je devais interviewer et je ne savais pas par quel bout la prendre.

J’étais venu ici à la pêche aux informations. Je voulais savoir si Unocojone avait un lien quelconque avec ce magasin, je le rappelle pour ceux qui auraient décroché en cours de route, vu la richesse de ce roman et la diversité des personnages.

— Bonjour, dis-je en anglais à la vendeuse, sobrement mais avec une conviction forcée.

Je suis obligé de lui parler dans cette langue vu que mémé doit forcément la parler pour travailler ici et vivre à Londres, et je suis aussi obligé de vous traduire en simultané vu qu’il y a peu de chance que vous bitiez l’anglais.

— Bonjour Monsieur, me répond-elle avec un parfait accent indo-pakistano-émigro-bengali, en me regardant avec ses yeux morts tout en se tournant ensuite vers Focu.

— Vous en avez un beau magasin, lui dis-je.

T’avoueras que comme entrée en matière il n’y a pas plus con, mais c’est tout ce que j’ai trouvé de mieux sur l’instant. Je voudrais vous y voir dans un cas semblable.

— Oui, me dit-elle, peu loquace.

Cette nana il va falloir que je prenne les forceps pour la faire accoucher, mais dans le style baratineur, il n’y a pas mieux que moi. Je n’ai pas mon pareil pour susciter des confidences.

— Un si bel endroit qui vous ressemble, ça doit être à vous ? lui dis-je avec un sourire avenant.

— Non, me dit-elle.

Cette grognasse, pour la faire démarrer il faut au moins lui poser des questions pendant une heure ou la doper à la caféine. J’aurais dû apporter une manivelle car l’opération va être pénible, je le sens. Je prends mon courage à deux mains et je me prépare à continuer mes efforts, mais j’ai remarqué qu’elle lorgne sur Foculini depuis qu’on est entrés dans son échoppe. Il faut parfois savoir s’effacer pour laisser faire les autres qui ont plus de chances dans une situation donnée.

— Vas-y André. Je crois que tu as un ticket gagnant avec mémère. Essaie de la faire parler, je n’y arrive pas.

Il bite illico de quoi il retourne mon adjoint. Il y va plein pot. Je vais être gêné pour la traduction car Focu mélange les deux langues couramment. Je vais vous livrer l’original, à vous de vous démerder.

— Hello baby. My tailor is rich, commence à dire Focu histoire de s’échauffer et de rassembler ses esprits, pris de court par ma requête.

Elle lui répond que ça l’étonnerait vu la dégaine cradingue qu’il se trimballe et elle lui propose d’essayer une chemise en soie. Il saute sur l’occasion pour se mettre à poil dans la cabine, ce qui n’était pas utile pour essayer la chemise mais qui pourrait s’avérer fort précieux pour le succès de l’enquête. Grosse impression !

— My god, you are so big, s’exclame t’elle, impressionnée par l’organe de mon adjoint.

— Yes môme. Touch my zigounette. Allez, touch my braquemard. Tu vas aimer. It is not a prothèse, it is un vrai de vrai, very good french quality de derrière les fagots et en parfait état de marche.

Elle doit s’exécuter Miss Saindoux, à entendre ses « oh » et ses « ah », et ça la rend lyrique de manipuler l’objet dont Focu est si fier. Elle parle sans s’arrêter, ce qui augure bien pour la suite. Focu connaît la raison de la visite, il va improviser et je préfère quitter la boutique et le laisser faire.

— Yes ! Baby je sens your lèvres very much. You are une vraie sex machine. Vas-y sans peur, tu risques pas de l’avaler, il est solidement accroché. Vas-y, saques, mets-y la langue et pas les dents. Ah ! It’s so good. Yeah ! entonne Focu, tout à son plaisir.

— Au revoir dis-je sobrement. Je rentre à l’hôtel. Tu sais quoi faire vieux. Rendez-vous vers 16 heures. Bye, Miss, I have to go.

Focu me répond :

— Yes, yes, oh yes !

La serveuse bibendum doit en avoir plein la bouche du truc à mon adjoint car elle tente de me répondre et ce n’est qu’un immonde borborygme qui me parvient.

— Glurp, bouille, schlurp.

Je n’ai aucune idée de ce qu’elle veut me dire, Probablement rien. Elle doit simplement essayer de respirer avec le paf à Focu dans l’orifice buccal. Et ce qui m’intéresse c’est qu’elle s’épanche avec Focu, et ça me semble bien parti, ils ont brisé la glace. Je retourne à l’hôtel. Il est près de midi et Laura est déjà dans sa chambre.

 

*

*     *

 

On récupère les micros et le système d’écoute mis à notre disposition par Bertholin et on n’a pas besoin de traducteur, car Laura parle espagnol à la perfection.

J’obtiens du service de sécurité le numéro de la piaule qu’ils refileront à Madame Luisa Gonzalez Y Zozobello. Elle a voulu la même que la dernière fois, la 344. Je m’y pointe avec Laura et la serrure ne résiste pas à mes tentatives de l’ouvrir.

J’aurais pu demander un passe à l’hôtel mais ça les aurait rendu complices et un hôtel qui a pignon sur rue n’aime pas cela. À voir s’ils me l’auraient donné d’abord !

On place les micros à des endroits soigneusement choisis dans la piaule prévue pour Zozobello, à l’intérieur de chaque lampe de chevet, dans la salle de bains et près des fauteuils du salon. Je mets aussi des pastilles sous les téléphones.

Tout est prêt pour l’écoute et on se rend dans ma chambre qui servira de salle d’écoute, après avoir vérifié que tout va bien et que la qualité du son est à la hauteur.

Il est 14 heures et la mère Zozobello doit arriver vers 17 heures. On a tout le temps.

J’en profite pour faire un somme, ne sachant pas de quoi la nuit sera faite, pendant que Laura prend le premier tour des écoutes.

Alors que je rêve que je me trouve dans une salle de catch où deux gonzesses se battent dans la boue pour savoir laquelle emportera le gros lot, Laura me réveille vers 16 heures, car Focu vient de rentrer. J’ai juste le temps de me souvenir que les deux catcheuses c’est Claudette et Laura et que je suis le gros lot pour lequel elle se battent.

Bigre ! Pour rêver ainsi je ne dois pas avoir la conscience tranquille. Ça doit vous arriver aussi mes drôles si vous jonglez avec deux ou trois gonzesses en même temps, pas vrai ?

— Alors vieux, ton rapport, je lui demande en bâillant, pas encore complètement réveillé et encore sous le choc de mon cauchemar, car c’en était un.

— Et bien je m’su tapé la mignonne au magasin comme tu peux le subordonner, me dit-il.

— Oui, je peux le subodorer. Continue, lui dis-je.

— Je l’ai chauffé au max et je lui ai suggestionné d’aller dans les étages en lui disant qu’j’aimerais mieux la tringler dans une piaule, avec un plumard pour qu’elle soit bien calée. Une astuce pour visiter, t’auras pigé mon Kal, rajoute t’il.

— Oui, c’était une bonne idée, en effet, l’encourageais-je.

— Le magasin appartient bel et bien à Carlo Unocojone, not’ suspect numéro un. C’est là qu’il crèche quand il est en Europe, ou plutôt en grande montagne, chez les rosbifs si tu préfères. Il est garde du corps à la demande pour des riches Saoudiens qui viennent à Londres pour claquer une partie du pognon qui’s’font sur not’ dos avec leur pétrole. Vu le blé qu’il se fait, le mono couille  il n’a pas besoin de travailler tous les jours. Ah ! Il a une gonzesse qui habite Paris et qui vient le voir une fois par mois au moins à Londres, et Gomina Rastacouère m’a dit que cette gonzesse en pince un max pour mono couille.

— Je pense qu’il s’agit de Zozobello, lui réponds-je et je ne me donne pas la peine de vérifier qui est Gomina Rastacouère ; je sais que c’est miss kaléidoscope. Je rajoute : On aura sûrement la confirmation aujourd’hui ou demain si Zozobello est la meuf d’Unocojone. T’as autre chose ? demandais-je à Foculini.

— Non, c’est tout, me répondit-il. T’as besoin de moi ? Sinon je vais me pieuter, j’su exterminé. C’te mignonne elle m’a vidé les balloches, elle aspire de partout ; elle a dû travailler chez Électrolux.

— Vas-y, on t’appellera si on a besoin de toi.

Focu venait de quitter ma chambre depuis moins d’une demi-heure quand le système d’écoute se mit en route. Zozobello était dans sa chambre et parlait au téléphone.

— Bonsoir Carlito. Je suis arrivée. Oui, au 344 comme d’habitude. Viens me rejoindre j’ai envie de toi mon amour. Non, pas blancs, noirs, en dentelle, et sans culotte. Elle venait sûrement de lui annoncer l’emballage fripon dans lequel elle s’était conditionnée pour le faire goder.

— Ok jé viens Luisa chérie. Jé sérais là dans une demi-heure, j’arrive de banlieue.

À l’heure prévue, il frappait à la porte de Zozobello. La gonzesse était chaude car elle l’entreprit sur le champ. C’est toujours difficile de deviner rien qu’à l’écoute ce que deux amants se font, mais j’opterais pour « le grand tralala » ou alors « la chandelle de Hong-Kong ». Peut-être les deux.

Je vous ai dit que c’était difficile. Ne m’en veuillez pas de ne pas être cent pour cent affirmatif. C’est déjà pas mal que j’avance ces deux hypothèses. Il y a des moments où vous poussez un peu, non ?

Comme tous les amants qui viennent d’assouvir leur libido, ils se reposèrent pour récupérer. J’étais toute ouïe car j’espérais apprendre quelque chose.

— C’était si bon ma chérie. Tou es toujours la plous belle et jé suois fou dé ton pétit corps.

— Et toi Carlito tu es un démon. Tu fais ce que tu veux de moi, pas comme mon mari, ce con qui me trompe avec toutes ces putes de secrétaires.

— Dis moi, la plou bella, est-ce qué tu as encore ces champignons qué tou m’as donné ?

— Non, et en plus mon mari cherche partout le flacon que j’ai subtilisé. Qu’est-ce que tu as fait de ces champignons Carlo ? Tu m’as dit que c’était pour empoisonner le chien d’un ami.

— Jé n’ai pas eu le temps, j’ai perdu le flacon et c’est pour cela qué jé t’en rédémande, ma princesse.

— Je vais voir, mais je ne te promets rien. J’ai l’impression que Théodore s’est rendu compte de la disparition du flacon. Quand reviens-tu à Paris Carlo ?

— La semaine prochaine. J’y serais à partir de mardi, jusque samedi, mais j’ai changé d’hôtel. Jé descendrais à l’hôtel Dé la Montagne, rue Fignedé.  Les chambres sont bien mieux, m’a t’on dit, que là où j’allais avant. On pourra sé faire l’amour comme tou aimes, en attendant cette croisière que jé t’ai promise, ma fleur de Colombie.

— Comment as-tu trouvé l’argent nécessaire, Carlo ? Une croisière pareille ça coûte 50,000 dollars. Et tu as remarqué que je porte les boucles d’oreilles que tu m’as offertes, celles que tu as payées plus de 100,000 dollars chez Cartier.

— J’ai fait des petits boulots à-côté, ne t’inquiètes pas mi amor ! répondit mono couille.

Pour ma part j’en savais assez. Et ça vous étonnera, mais je n’avais plus de raisons de rester à Londres. J’avais hâte de rentrer à Paris pour prendre connaissance de ce que La Greluche avait découvert. Le Charles qui jouait de la trompette et se baladait avec une escouade de gardes du corps était, à n’en pas douter, au cœur du problème. Je devais orienter mes recherches dans ce sens là, j’en avait l’intime conviction.

Pour Unocojone, je savais comment faire. Ça se passerait à Paris la semaine prochaine.

Par acquis de conscience je demandais à Focu de continuer à enregistrer les conversations entre Zozobello et son amant, tandis que j’allais rejoindre Laura dans sa piaule, histoire de profiter de la dernière nuit à Londres.

Inspiré par les galipettes des Colombiens, je faisais connaître à Laura de quoi il s’agissait, car elle m’en avait fait la demande.

Je suis sûr que ça vous intéresse, vous aussi. Si ce n’est pas le cas vous n’avez qu’à sauter les prochains paragraphes et passer directement au chapitre suivant, là où on va essayer d’arrêter le mono couille meurtrier.

 

*

*     *

 

Installés dans la chambre de Laura, elle et moi nous nous préparions au grand tralala. Hérité de la Belle Époque, ce délice sensuel s’était beaucoup pratiqué au Moulin Rouge et dans tous les rades où officiaient les danseuses désarticulées qui était choisies comme maîtresses par les puissants, même les puissants impuissants comme il y en a beaucoup.

Il faut dire que cette position n’est pas à la portée de n’importe qui. Les mecs le réussissent à tous les coups pour peu qu’ils puissent garder popaul en érection quelques minutes, mais c’est pour la nana que c’est difficile.

Vous avez vu la souplesse de celles qui dansent le french cancan ? Eh bien le grand tralala consiste à demander à la nana de lever la jambe à la verticale et de la garder le temps de lui placer popaul. On peut toujours tricher en bloquant la jambe verticale contre un mur, sans nuire au plaisir que cela procure pour les deux partenaires.

Pour les tricheurs on peut le faire avec une barre qui sert aux répétitions des danseuses, mais avec un angle à 90 degrés au lieu des 180 degrés initialement prévus, les sensations ne sont pas les mêmes. Essayez, vous verrez bien. Je vous sens dubitatifs sur ce coup là, mais vous ne devriez pas, croyez-moi, j’ai fait les deux et pas qu’une fois.

Laura avait fait de la danse et nous arrivions à faire le grand tralala jusqu’au bout. Dieu que c’était bon !

Je précise pour être tout à fait franc que le grand tralala présente certains dangers. Au cas où la gonzesse ne tient pas la position et qu’elle ferme l’angle de 180 degrés trop brutalement, il y a un risque réel de se la faire cisailler et c’est douloureux surtout si on se fait prendre une ou deux couilles en même temps. On peut aussi se prendre la guibolle qui redescend de façon intempestive en pleine tronche, ce qui ne fait jamais plaisir. En dehors de ces deux risques, le grand tralala reste un grand classique, même s’il n’est pas mentionné dans le Kama Soutra.

La chandelle de Hong-Kong est une variante. La gonzesse fait le trépied au milieu de la pièce et doit rester en équilibre pendant toute l’opération.Aucun danger, sinon une forte migraine si la nana doit garder la position trop longtemps dans le cas où son partenaire est un peine à jouir.

Maintenant que votre curiosité congénitale qui n’a d’égal que votre lubricité est satisfaite, on va peut-être pouvoir revenir à ce roman policier. Les choses vont aller vite, puisque nous sommes parvenus à un point où l’enquête peut déboucher sur une résolution satisfaisante.

Non pas que la fin soit toute proche, mais je commence sérieusement à biter de quoi il retourne, ce qui est un minimum quand on est l’auteur d’une intrigue, non ?

Voyez pas que je cale ? On serait tous baisés. Mon éditeur en premier vu que c’est lui qui touche la plus grosse part, moi ensuite et vous, qui devriez vous rabattre sur des bouquins d’un standing nettement moindre en comparaison de celui-ci.

 

*

*     *

 

Réveillés vers les huit heures du mat’, et après un bon petit déjeuner pris dans la piaule de Laura, on avait appelé Focu dans ma chambre. Il avait enregistré une heure environ de dialogues.

Quelques heures plus tard on était tous les trois rentrés sur Paris. J’étais passé au bureau en coup de vent, pour apprendre que le Pacha me convoquait le lendemain matin à la première heure.

Avec le Commissaire Divisionnaire Crémani, la première heure c’était 7 heures du matin, parfois plus tôt. Il me manquait quelques billes pour pouvoir faire un rapport complet. Je demandais à Maurice de venir me voir chez moi.

La Greluche est un mec adorable, et il avait fait du bon boulot pendant notre absence. Il me fit son rapport, en lisant consciencieusement ses notes.

— Alors Kal, j’ai enquêté sur le dénommé Charles. Pendant que Unocojone était au club de jazz le soir où tu t’es fait castagner, il avait dit qu’ils rejoueraient ce qu’ils avaient joué en début d’année à Lille, au 30. Tu te souviens ? me demanda-t-il.

— Oui Maurice, je m’en souviens, répondis-je.

— Je suis allé à Lille. Il y a un club de jazz, qui s’appelle le 30, et qui est situé au 30 rue de Paris. Le soir où j’y suis allé il y avait un duo basse et guitare. Le guitariste, une pointure, était un mec en visite du Québec qui s’appelle JP et le bassiste était un des patrons du club, Harry Rajaobelison. Harry est un incroyable musicien. Il joue de la basse, du piano et du sax et il est d’une rare gentillesse. Je les ai interrogés sur Unocojone et le dénommé Charles.

— Et alors, lui demandais-je, intéressé.

— Harry les connaissait tous les deux, et JP avait joué avec le mono couille au festival de jazz de Montréal. Le trompettiste qui était là avec ses gardes du corps au BeBop Club à Paris est le chef de la sécurité d’un parti politique en France, que tu connais. C’est France Revendicatrice qui est à gauche. Le nom du mec est Charles Berluru. J’ai enquêté. Sa femme vient de mourir, soit disant d’un arrêt cardiaque, avant-hier. Je me suis permis de bloquer le permis d’inhumer en attendant tes instructions.

— Ok vieux, tu as bien fait. Je vais me coucher, on se reparle au bureau demain dans la journée. J’y serai aux aurores, le patron me voit à 7 heures. Débrouilles-toi pour être là avant 9 heures. Tu finiras ton rapport. Je sais que tu as plus à me dire mais il faut que je réfléchisse sur de nouvelles hypothèses avant de voir le Pacha.

Sur ce, j’étais allé me coucher. L’enquête venait de prendre une tournure intéressante.

 

7.

 

 

À l’heure dite, j’étais dans le bureau du Pacha. J’entrais directement car Claudette n’était pas encore arrivée. Le dabe buvait son café.

— Bonjour Jean. On s’en boit un ? me proposa-t-il en se levant pour me servir un café qu’il avait fait lui-même.

— Oui patron. Ça va m’éclaircir les idées, lui répondis-je.

— Alors où en êtes-vous mon cher Jean ? J’ai appris votre voyage à Londres.

Pas étonnant, le pacha était au courant de tout, comme il se doit.

— L’énigme des empoisonnements est résolue, Monsieur, lui annonçais-je. Je sais qui l’a fait, comment et je devine pourquoi. Je saurais le pourquoi avec certitude dans les prochaines heures.

— Alors dites-moi cela Jean, voulez-vous ?

— L’empoisonneur est un Colombien du nom d’Unocojone. Il a utilisé de l’extrait en poudre d’un champignon mortel, le colombinus phalloïque, qu’il a obtenu de sa maîtresse qui est l’épouse de l’attaché militaire colombien en poste à Paris. Cette femme ne sait pas l’usage criminel que son amant en a fait. Je sais où Unocojone habite quand il est à Londres, où il est garde du corps occasionnel, et je sais qu’il sera cette semaine dès mardi en France, dans un hôtel dont je connais le nom. Je propose de se faire aider par les Colombiens sur ce coup-là. Qu’en pensez-vous Monsieur ?

— Oui, c’est une idée. Mais que savons-nous des motifs ?

— Je subodore que ce soit politique puisque le chef de la sécurité du Parti Revendicatif est mouillé jusqu’au cou. C’est lui qui a commandité les meurtres par empoisonnement en confiant cette tâche à Unocojone, et je commence à croire que la solution de cette affaire est liée avec l’importante affaire politique pour laquelle vous-mêmes, Monsieur le Directeur, et Monsieur le Préfet, m’avez mandaté.

À ce moment-là, le vieux ne tient plus en place. Il s’excite, Henri-Paul Crémani !

— Quoi ? Fabuleux ! Extraordinaire mon petit Jean ! Vous avez tous pouvoirs. Oui, oui, faisons pression sur l’Ambassade de Colombie pour arrêter ce Unocojone et le passer à la question. Un individu qui peut empoisonner de sang froid des innocents ne mérite aucun pardon. Ou il parle de plein gré ou on le force. Vous connaissez mon point de vue sur la question, Jean, je suis comme vous, je répugne à utiliser la torture, mais là, là, franchement, je ne sais plus !

— Il faut agir vite, Monsieur. Je vais essayer de rencontrer le mari de Madame Luisa Gonzalez Y Zozobello aujourd’hui.

— On va le faire autrement, Jean, si bien sûr vous m’acceptez dans votre enquête.

— Monsieur le directeur, ce serait un honneur et un plaisir que d’aller sur le terrain avec vous, lui dis-je.

Claudette venait d’arriver. Le dabe pressa le bouton de l’interphone.

— Mon petit, bonjour. Appelez s’il vous plaît Matignon, le directeur de cabinet du Premier Ministre. Et passez-le moi. Puis, en s’adressant à moi : Restez, Jean on va prendre rendez-vous pour ce matin.

Moins de cinq minutes plus tard le téléphone sonnait.

— Allo, Monsieur le Directeur du Cabinet ? Henri-Paul Crémani ! Oui, je vais bien. Oui ça avance, justement je vous appelle pour cela. J’ai besoin de faire pression sur l’Ambassade de Colombie pour qu’ils arrêtent un de leurs ressortissants mouillé jusqu’au cou dans l’affaire qui nous préoccupe. Je veux me rendre à l’ambassade pour rencontrer l’Ambassadeur et peut-être un de ses assistants, Monsieur Théodore Gonzalez Y Zozobello. De la réussite de cette entrevue dépend la résolution de cette affaire du parti France Avant Tout, qui préoccupe tellement Monsieur le Président de la République. C’est dire ! Oui, ce matin, disons 10 heures, et j’y serai avec mon bras droit, le Commissaire Kaliski qui mérite la Légion d’Honneur dès que cette affaire sera bouclée. Je la demanderai pour lui, et je compte sur vous Monsieur pour me l’accorder. D’accord, j’attends votre confirmation. Au revoir.

Se tournant vers moi, le Pacha se frotte les mains.

— Mon petit Jean, je me retrouve il y a une vingtaine d’années quand, encore jeune commissaire, je faisais des descentes dans des bars à putes ou je coffrais des criminels. Attendez, je vais vous raconter quelques exploits auxquels je me suis livrés.

Je dû m’infuser le récit circonstancié de quelques aventures, ma foi fort impressionnantes. Il y avait même du cul et mon supérieur semblait lui-même avoir été une épée. Le téléphone sonna à nouveau.

— Allo. Oui. Merci ! 10 heures à l’ambassade, dit le vieux en grognant de satisfaction.

Se tournant cers moi.

— Il est 9 heures. Allons-y. J’ai ma voiture avec mon chauffeur, mais vous savez ce qui me ferait plaisir ? Ce serait qu’on y aille dans votre bolide et que vous grilliez quelques feux rouges, comme je le faisais au bon vieux temps.

 

*

*     *

 

On s’était bu un café avec des croissants au comptoir d’un rade près de l’Ambassade de Colombie, comme deux commissaires des police ordinaires, après avoir grillé deux feux rouges. On s’était fait arrêter par un brave gardien de la paix et le Pacha lui avait donné un autographe sur le PV en lui présentant sa carte de Directeur de la Police Nationale. L’autre avait failli avaler sa langue quand il avait reconnu le Pacha.

— Monsieur le Dir, dir, directeur. Quel honneur.

Le Pacha s’était marré jusqu’au bout.

— Encadrez-moi ce PV sur lequel se trouve ma signature et accrochez-le dans votre commissariat. On ira vérifier, je compte sur vous. Merci.

— Je le fais à l’instant, Monsieur le Directeur, avait répondu le pandore.

Le Pacha prenait un plaisir fou à son équipée. À 10 heures pétantes nous étions dans le hall de l’Ambassade. On avait été annoncés au plus haut niveau, vu l’agitation ambiante et les courbettes qu’on nous faisait de toutes parts.

Nous fûmes introduits dans le bureau de l’ambassadeur.

— Ah ! Quel honneur, quel plaisir ! Je suis enchanté de vous recevoir Monsieur le Directeur des Services, et vous aussi, Monsieur le Commissaire. Matignon a annoncé votre visite, par la voie diplomatique. Que puis-je faire pour vous ? On m’a prévenu que l’affaire est délicate et je me mets, ainsi que toute l’Ambassade, à votre service, nous balança-t-il d’une voix grandiloquente.

— Monsieur l’Ambassadeur, Merci de nous recevoir, mon adjoint et moi. C’est une affaire d’État, balança-t-il, histoire de faire chier l’autre dans son froc pour le conditionner. Une affaire où un ressortissant Colombien et où un de vos collaborateurs directs — il avait martelé « directs »— a empoisonné des braves Français et a contribué à déstabiliser l’État Français.

— Monsieur le Directeur, croyez que je suis confus, le Président de Colombie sera mis au fait vu la gravité, et je vous suis tout acquis. Que puis-je faire ? dit l’Ambassadeur.

— Jean, mon petit, me dit le Pacha. Pourriez-vous affranchir l’Ambassadeur ? Il avait fait exprès de dire « affranchir », histoire de se filer des frissons, lui qui revenait sur le terrain au lieu de se faire chier dans son burlingue à longueur de journée.

— Oui Monsieur. Eh bien dis-je en me tournant vers l’Ambassadeur, j’ai ici l’enregistrement d’un très long dialogue entre l’épouse de votre attaché militaire Théodore Gonzalez Y Zozobello et un dénommé Carlo Unocojone qui est son amant, ce qui est fâcheux pour votre collaborateur. Je vais vous le faire écouter et vous verrez que cette dame a fourni un poison secret provenant des services secrets colombiens, qui a servi à empoisonner plusieurs de nos ressortissants. Un autre enregistrement vous fera comprendre que Unocojone est de mèche avec un chef de la sécurité d’un parti politique français. J’insiste sur le fait que cette affaire doit rester secrète car j’enquête pour résoudre ce problème jusqu’au bout.

Je fis écouter les deux enregistrements. L’ambassadeur prit la parole, après avoir pris entre temps des renseignements dans les fichiers colombiens.

— Carlo Unocojone a travaillé ici, à l’Ambassade, dans le temps. Il était le chauffeur et le garde du corps de Madame Luisa Gonzalez Y Zozobello. Nous l’avons mis à la porte pour vol, car il avait besoin d’argent pour séduire ses nombreuses conquêtes féminines et masculines. Qu’attendez-vous de moi ? me demanda-t-il.

— Eh bien Monsieur le Directeur des Services ici présent désire que vous arrêtiez Carlo Unocojone, qui sera à Paris dés demain, à l’hôtel dont l’adresse est notée sur ce papier, lui dis-je. Il faut faire parler Unocojone pour en apprendre plus sur les motifs de ses actes, afin que nous ayons confirmation de nos soupçons, et pour pouvoir aller plus loin.

— Ce sera fait. Nous l’arrêtons et nous vous appelons immédiatement pour que vous puissiez l’interroger. Cela vous convient-il ? demanda-t-il au Pacha.

— Tout à fait, Excellence. Merci d’aider l’État Français à résoudre cette affaire de la plus haute importance, et merci de balayer devant votre porte, ajouta-t-il de façon vacharde et insidieuse, en arrêtant un criminel qui a séduit l’épouse d’un de vos collaborateurs. Il n’y a pas qu’en France que le stupre a infiltré les plus hautes marches de l’État, finit-il par dire à l’Ambassadeur qui avait bien mal commencé sa journée et qui devait se fader les reproches du Pacha sans rétorquer quoi que ce soit.

J’avais raccompagné le vieux à son bureau, le temps de griller un ou deux autres feux rouges. Je l’avais laissé car j’avais des trucs urgentissimes à faire avec mon équipe que je convoquais illico presto.

 

*

*     *

 

Nous étions réunis tous les quatre dans mon burlingue, avec Maurice Grelot, Foculini et Laura.

— Maurice, continue à me faire ton rapport, lui dis-je. On va tous t’écouter vu qu’on bosse maintenant à quatre et à plein temps sur cette affaire et jusqu’à nouvel ordre. Je vous rappelle que Maurice a découvert le nom du trompettiste de jazz amateur, précisais-je pour les autres membres de l’équipe. C’est Charles Berluru, le chef de la sécurité du parti France Revendicatrice. Ce sont ses gardes du corps qui m’ont allumé dans la ruelle. La femme du sieur Berluru est morte récemment et elle est au frais à la morgue, vu que Maurice a pris la bonne initiative de bloquer le permis d’inhumer, ce qui va nous fournir un moyen de pression sur le suspect. On va se servir de ce qui pourrait être un meurtre pour faire causer Berluru.

— Comment comptes-tu faire ? me demanda Laura.

— On se pointe tous les quatre chez Berluru, et je l’interroge pendant que vous assurez ma protection au cas où ses cocos voudraient me faire la peau. J’ai un compte à régler avec ces enfoirés. Ok ? leur dis-je.

— Ok, Kal, on y va, répondit mon équipe d’une seule voix.

On s’était équipé. Maurice, qui perçait un trou au centre d’une pièce d’un Euro à 300 mètres avec son fusil à lunette, avait emporté son flingot, Laura avait un Uzi tout comme Focu qui s’était bourré les poches de grenades offensives. On avait pris le 4×4 blindé de la P.J, sur lequel pivotait une mitrailleuse 12.7 qui faisait des trous comme une assiette dans les cibles visées.

On avait, bien sûr, un mandat de perquisition en bonne et due forme, et aussi un mandat d’amener, alors qu’on sonnait à la grille du domaine où se trouvait la demeure et le camp d’entraînement de Charles Berluru. Le gardien nous ouvrit, Maurice descendit du 4×4 pour aller se poster à un endroit stratégique, et nous trois continuions dans le blindé.

Nous étions à moins de cinquante mètres de la bâtisse où résidait Berluru, quand je vis six zozos en train de s’entraîner au close-combat, les gardes du corps de Berluru. Je descendis de la voiture avec Focu, et demandais à Laura d’aller passer les poucettes au sieur Berluru.

Les six mecs me virent et trois d’entre eux me reconnurent, ceux qui m’avaient tabassé dans la ruelle obscure.

— Salut les mecs, on s’entraîne pour castagner les plus faibles ? leur lançais-je d’un ton railleur.

Le plus con et le plus agressif, le mec qui m’avait filé deux coups de battes, vint vers moi, goguenard, en balançant sa batte et en roulant des épaules.

— Toi, mon con, tu n’en as pas encore assez dégusté de ma batte, me dit-il. Je te la mets sur la gueule et ensuite je te la carre dans le cul.

— Vas-y, frappe, lui dis-je, l’air mauvais. T’es mon petit préféré aujourd’hui, je vais te faire un traitement de faveur. Tu m’as fait très mal l’autre jour avec tes coups de batte dans le dos et sur le crâne, et t’as pris aucun risque. Et je vais te montrer que moi aussi je peux te faire bobo mon joli, mais à mains nues.

Il me fila un grand coup de batte que je parais en esquivant du corps avec « Taï Sabaki ». Il essaya à nouveau et je détournais sa batte avec la balle de mon pied en lui portant un coup de pied circulaire, un « Mawashi Geri ».

C’est mon prof de karaté à Lille, Skoczynski, qui m’avait montré le coup il y a vingt-cinq ans. Ce prof d’arts martiaux se trimballait la dégaine de La Greluche, l’air d’un petit comptable tuberculeux et faiblard, et je le revois arriver au dojo avec son petit pardessus, son biture sur son crâne dégarni et son pébroque. Il passait la moitié de l’année en stage au Japon et il était 6èmeDan de Judo et de Karaté et 5 ème Dan d’Aïkido et de Kendo. J’imagine que si un loubard l’avait attaqué en croyant dérouiller un petit vieux sans défense il se serait mangé une fameuse raclée.

Je filai à mon assaillant, qui avait encore la batte à la main, un coup de poing « Oïe Tsuki » dans la mâchoire du haut, qui se brisa en même temps que deux ou trois dents volaient. Puis un second coup sur la mâchoire du bas, elle aussi brisée et qui pendouillait. Je le finissais en lui appliquant un coup de pied latéral, un « Ushiro Geri » sur sa pomme d’Adam. Crac ! Je venais de lui péter, exprès, et s’il en réchappait il aurait du mal à parler avant Noël prochain. Il râlait par terre, respirant avec difficulté, tout blanc comme un mec qui allait bientôt calencher.

— Alors toi mon coco, dis-je en m’adressant à lui, je dirais que dans ton cas c’est au bas mot deux semaines de réanimation, deux mois d’hosto et autant de convalo. Tu vas te ruiner en chirurgie esthétique par la même occasion. Et encore t’as de la chance que je ne t’enfile pas ta batte dans le cul comme tu me le promettais. Tu vois mon con c’est pas pareil de se castagner à la loyale.

Le cinq autres n’avaient pas bougé, sûr que l’autre abruti me ferait un sort. Quatre vinrent vers moi, le cinquième avait sorti un pétard et attendait le résultat des courses pour savoir s’il allait flinguer.

J’avais mon oreillette, et j’étais en contact avec La Greluche qui s’était posté à deux cents mètres avec son fusil à lunette. Je parlais à Focu.

— André vas voir ce que fait Laura. Je reste ici pour finir.

— Ok Kal, me répondit-il, et il se mit à courir vers la maison, ce qui faisait vibrer les dalles du jardin.

Les quatre mecs s’approchaient de moi, en éventail. Je visais en priorité les deux autres qui m’avaient allumé dans la ruelle, puisqu’ils étaient les premiers sur ma liste d’attente. Un florilège de coups de pieds directs « Mae Geri » suivis d’un coup de poing démon sur la fontanelle bregmatique pour les deux élus, et ils se prenaient un billet pour un mois aux urgences, avec chacun un traumatisme crânien et un mois de coma garanti.

Oui je suis assez salaud. Et alors ? Dérouiller une bande de gardes du corps qui ont abusé de leur force et de leur surnombre sur des tas de pauvres mecs, c’est faire œuvre utile, non ?

Les deux restant sortirent leurs couteaux. Maurice me dit :

— Kal, j’allume ?

— Non vieux, je vais m’en défaire mais pointe l’autre coco avec son flingue. Il m’a l’air assez con pour défourailler, lui dis-je à voix basse, pendant que les deux s’approchaient de moi.

Ils n’avaient pas la bonne technique, les deux zozos. Je leur dit :

— Mes pauvres potes, vous tenez vos couteaux comme des manches de balais à chiottes. Vous allez vous faire mal avec. Posez-les et levez les bras, vous êtes en état d’arrestation tous les deux. Allez, soyez raisonnables.

— Ta gueule, connard. Avec nos schlass on va te découper en lanières, répondirent-ils. Tu feras moins le malin quand t’auras les tripes à l’air et que tes castagnettes seront sur la pelouse.

Je leur infligeais une punition : Deux bras cassés à l’équerre, des deux côtés.  Tant que j’y étais ! Je les avais prévenu et je leur avais donné une chance de poser leurs couteaux. Vous êtes témoins.

L’autre taré avec son flingot pétochait à mort, mais au lieu de s’écraser mollement il m’avait visé en portant son flingue à hauteur des yeux et pressait déjà la détente. Pschuitt ! Une praline au milieu de son front, et sa boîte crânienne dégueulassait la pelouse. De profondis ! Maurice, à cette distance, aurait pu lui tirer dans n’importe quel comédon. Il avait du faire ça à la décontracte, en fumant son clope.

Je m’adressais à la bande, et ils pigeaient qu’ils s’étaient fait biter, sauf les deux dans le coma :

— Alors mes potes. C’est bien de s’acharner par derrière dans une ruelle sombre et c’est plus difficile d’avoir le dessus ainsi, pas vrai ? Vous restez là bien sagement, le premier qui bouge un cil se prend une bastos entre les deux yeux.

Les mecs se mirent à plat ventre par terre, les mains croisées sur la tête. Je savais qu’ils resteraient sages.

Je me dirigeais vers la maison du sieur Berluru.

Il était debout au milieu du salon, les mains menottées derrière le dos. Laura et Focu étaient près de lui, attendant mes ordres.

— Charles Berluru ? Lui dis-je. Vous me reconnaissez peut-être, Je vous ai filé au BeBop Club, le soir où vous avez lâché vos sbires sur moi ? Tiens Laura, appelles une ambulance et un corbillard s’il te plait. Il y a quatre bras cassés, un mort, deux fractures du crâne et un traumatisme généralisé des deux mâchoires avec une pomme d’Adam éclatée. Demande une ambulance où il y a de la place, et exige trois services de réanimation. Ça ne sera pas de trop.

Puis, adressant de nouveau la parole à Berluru, j’ajoutais.

— Il leur faudra un peu de temps avant de reprendre du service, et vous ne serez plus leur chef, mon vieux.

— Ah oui ? me répondit-il, apparemment sûr de lui.

— Oui lui dis-je. Vous êtes accusé d’avoir commandité l’assassinat de onze personnes empoisonnées, et d’être de mèche avec un dénommé Carlo Unocojone.

Il allait répondre, je le voyais, mais j’étais à crans, je l’interrompais.

— Ne répondez pas mon vieux ! On a les preuves. Pire, lui dis-je, on va dans les minutes qui viennent faire une autopsie sur le corps de votre femme. Je parie qu’elle est morte après avoir avalé du colombinus phalloïque.

Le mec était prostré, abattu, anéanti, décomposé, ratatiné, schlass, déminéralisé, et sentait qu’il avait autant d’avenir qu’un lapin qui serait pendu par les pattes avant de se faire dépecer.

— Vous êtes un criminel de la pire espèce Monsieur Berluru. Un mec que je conchie, et vous me donnez envie de gerber. Mais je vous propose de sauver votre peau, d’être blanchi, de repartir vivre ailleurs, libre et lavé de tout soupçon. Vous m’entendez ?

Je lui faisais la proposition mise en avant par le Pacha, qui m’avait dit : « Jean, proposez l’amnistie à quiconque apportera des éléments d’enquête déterminants ». C’est ce que je faisais en ce moment.

— Oui, répondit-il, sentant sa chance. Que dois-je faire ?

— Vous mettre à table mon vieux. Ici, à l’instant. L’inspectrice Laura Verdier va taper votre déposition et je vais vous interroger. Une seul erreur, une seul omission, une seule entourloupe et je vous promets les Assises. C’est clair ?

— Oui, Monsieur le Commissaire.

— C’est parti mon vieux on vous écoute et on ne vous coupera pas, sauf en cas d’absolue nécessité.

— J’ai fait les quatre cents coups, à l’université, avec des copains et des copines. Ma nana, c’était Sophie Zélon, une copine de fac. On était fous l’un de l’autre, mais elle n’avait pas de fric. Je fis la connaissance de mon épouse au même moment. Bonne famille, fille unique, une dot de plusieurs millions. Je l’épousais et Sophie faisait la connaissance d’Albert Cantin. Vous savez qui c’est ?

— Non lui répondis-je. Mais c’est moi qui interroge. Continue, lui intimais-je, péremptoire.

— Albert Cantin c’est mon équivalent au parti France Avant Tout, le bras droit pour ainsi dire de Jean-Luc Lamotte, leur leader. Albert Cantin c’est une salope, qui force sa femme à partouzer avec ses copains. Et il la frappe. Moi j’étais resté amoureux d’elle. Elle devient ma maîtresse, sans que je veuille divorcer. Alors je la vois au moins une fois par semaine et il y a deux mois elle me fait une confidence incroyable.

— Vas-y, lui dis-je, n’y tenant plus et devinant un peu la suite.

— Le chef du réseau de drogue qui emballe dans du cellophane rose, c’est Jean-Luc Lamotte et le fric lui sert à financer son parti. Il est désaxé, il veut le pouvoir. Il se déguise le soir chez lui en Führer, et il met même une moustache. Il me dégoûte, et j’ai conçu de faire capoter son affaire de drogue pour faire arrêter Lamotte et sa clique de pourris, au nombre desquels Albert Cantin le mari de Sophie. J’ai pensé que le mieux à faire était de mettre la police sur le coup, pour qu’elle puisse remonter jusqu’à Lamotte. J’ai eu l’idée de l’empoisonnement quand mon pote Carlo Unocojone m’a parlé du champignon que sa maîtresse avait piqué aux services secrets colombiens. Carlo avait des problèmes de fric, je l’ai grassement payé, mais il ignore tout de l’aspect politique de l’affaire et ne sait pas que le parti France Avant Tout est responsable pour la drogue.

— Tu sais que je te trouve de plus en plus sympathique Charles, lui dis-je. Tu joues très bien de la trompette de jazz et tu viens de me livrer des informations de première. Je vais te dire ce qu’on va faire. Tu veux ?

— Oui me répond-il, maté pour de bon.

— Tu vas raconter ton histoire au juge et on va t’enfermer en tôle jusqu’à ce que j’ai réglé le sort de Jean-Luc Lamotte et de son réseau. Je te préviens ça peut prendre deux ou trois semaines, faudra être patient dans ta cellule. Je veux mettre un de mes témoins-clés à l’abri. Je viendrais te vois après ta déposition au juge avec un permis d’inhumer en bonne et due forme pour ta défunte épouse. Après cela tu hérites de ta femme et tu convoles en justes noces avec ta Sophie, vu que son mari sera sous les verrous. Tu deviens trompettiste professionnel ou autre chose mais tu fermes ta gueule car c’est un secret défense. Ça te va ?

Le mec ne pouvait guère refuser ce genre de proposition et on l’embarquait pour lui faire faire le programme que je venais d’exposer.

 

*

*     *

 

J’appelais le Pacha sur sa ligne directe, à partir de mon cellulaire. Je ne le faisais jamais et il savait que la nouvelle que je lui apprendrait ainsi serait exceptionnelle.

— Jean, alors ça y est ? Vous avez la confirmation ? me dit le dabe.

— Oui Monsieur, je voudrais vous voir d’urgence, lui demandais-je.

— Venez maintenant, me dit-il.

J’étais dans son bureau une heure plus tard. Claudette était encore là, et elle me fit un grand sourire alors que je passais par son sas et me fit signe de l’appeler chez elle dans la soirée. Il allait me falloir affronter cette situation.

— Alors Jean, racontez-moi tout, me dit le Pacha.

— Voilà la déposition de Charles Berluru, dis-je en la plaçant sur son bureau.

Il la lut jusqu’au bout et ne pu réprimer un cri de joie.

— Excellent ! L’affaire est claire. On a de quoi agir dit-il. Je préviens le Ministre et Matignon, sans oublier ce brave Préfet.

Il passa quelques coups de fils à chacun des sus nommés, puis se tournant vers moi :

— Je vous écoute Jean, je sens que vous voulez me dire quelque chose de très important.

— Oui Monsieur. L’affaire ne sera finie qu’une fois le réseau détruit, décapité, la raffinerie détruite et que le dossier contre Jean-Luc Lamotte sera complet.

— C’est ce que je souhaite, en effet. Que proposez-vous mon cher ami ?

— Me faire kidnapper, remonter jusqu’au chef, agir en sous-main, récolter des preuves, de plus en plus. Puis frapper au niveau national.

— Expliquez-moi votre plan en détail Jean, si vous voulez bien. J’aimerais être sûr que les risques que vous prendriez dans l’hypothèse de votre enlèvement sont acceptables.

Je lui présentais dans les moindres détails la façon dont je comptais m’y prendre. Le Pacha écoutait calmement et très attentivement, en poussant quelques grognements ci et là pour montrer son accord sur ce qui venait d’être dit. Pour finir il fit un grand signe de tête, posa ses mains à plat sur son burlingue comme à chaque fois qu’il annonçait quelque chose d’important à ses yeux et dit :

— Je suis d’accord. C’est jouable et en tous cas c’est le seul moyen d’aller vite dans cette affaire. Faites attention à vous Jean, cela va être dangereux et nous tous à la boutique nous ne voudrions pas qu’il vous arrive quoi que ce soit, surtout votre collaboratrice Laura Verdier.

— Monsieur, je…

— Laura est comme mon enfant, que je n’ai pas eu. Elle se confie à moi comme à un père. Elle vous aime et c’est bien. Je suis au courant de tout et je n’objecte pas. Vous m’entendez Jean, je n’objecte pas. Cette relation que vous avez avec elle sera une étape importante pour son bonheur. Je vous parle comme un père mon petit, me dit-il.

— Oui Monsieur. Je comprends et j’apprécie votre position.

— Il y a une autre femme proche de moi qui vous aime aussi, Jean. Vous allez régler ça cher ami ? me dit-il.

— Oui Monsieur, lui répondis-je.

— Autre chose Jean. Alors qu’elle ne le sait pas encore, Laura a été choisie pour aller en stage aux Etats-Unis pendant deux ans, dans le cadre de la coopération internationale. Très sincèrement elle n’a profité d’aucun piston. Ce sont ses notes exceptionnelles qui lui ont fait mériter cette promotion. Elle part dans un mois, et fera l’École Nationale d’Administration en rentrant. J’ai voulu que vous le sachiez.

— Merci Monsieur, j’apprécie.

Je rentrais chez moi, et passait un coup de fil à Claudette.

— Claudette, je t’appelle pour te demander un peu de patience, commençais-je.

— Oui, je sais. Je suis au courant pour Laura et pour toi, et je serai là dans quelques semaines quand tu me reviendras. Reposes-toi mon chéri et finis ton enquête.  Je t’attends.

Ah ! les femmes ! Elles sont quand même plus fortes que nous, t’avoueras !

 

8.

 

 

Il m’était arrivé un peu tout dans la police, en vingt ans de bons et loyaux services qui m’avaient menés aux quatre coins de l’hexagone comme disait je ne sais plus qui, qui ce faisant avait fait une blague facile, vous en conviendrez. Pas le genre d’humour très fin auquel mes œuvres vous habituent, avouez !

Je m’étais fait tabasser sur toutes les parties du corps avec toutes sortes d’objets, de la matraque à la batte de baseball, en passant par des tas d’objets autant hétéroclites que contondants.

Je m’étais fait tirer dessus avec des pistolets, revolvers, pistolets-mitrailleurs, mitrailleuses, et même des roquettes ; on m’avait lancé des grenades et on avait même essayé de me faire sauter sur des mines anti-personnelles.

Je m’étais fait attaquer à l’arme blanche, avec des couteaux, des cutters et des rasoirs et même un cure-dents et des scalpels.

Je m’étais fait torturer, et j’avais subi des sévices corporels.

Je m’étais battu avec des experts en judo, en karaté, en aïkido, en jiu-jitsu, en lutte et en tout ce que l’homme a pu inventer en sports de combats et en armes extrême-orientales, y compris le nunchaku, les saïs et d’autres saloperies du même genre.

Je m’étais fait kidnapper contre mon gré et à l’occasion, mais jamais, au grand jamais, je n’avais décidé de mon propre chef de me faire kidnapper.

Et c’est ce qui allait m’arriver, puisque je l’avais décidé. Je l’avais même annoncé officiellement à ma hiérarchie, et j’avais reçu la bénédiction enthousiaste de mon chef.

Bref, je n’avais plus qu’à m’exécuter, en espérant que mes kidnappeurs ne m’exécutent pas, justement.

Tu penses bien qu’avant de te faire kidnapper, tu prends tes précautions. Tu t’équipes en conséquence et tu comptes sur tes amis pour te retrouver et te sauver. C’est ce que je me préparais à faire.

Le premier que j’allais voir c’était Bertholin, histoire de passer en revue tout ce qui pourrait m’être utile dans l’épreuve qui m’attendait.

— Salut Bertholin. Qu’est-ce que tu as dans ta caverne d’Ali Baba pour un mec qui va bientôt se faire kidnapper ? lui dis-je tout de go.

— Ah ! me dit-il, perplexe, tu le sais déjà ? T’as une boule de cristal ou t’as une bonne voyante ? Tu me donneras son adresse que je saches si mon fils aura son bac cette année. Tu me diras que comme il ne branle rien, ce serait une surprise. Bon ! Pour revenir à ton kidnapping et si tu veux le réussir sans y laisser ta peau, il te faut une bonne préparation. Si tu comptes sur les copains pour venir à ta rescousse il faut qu’ils puissent garder ta trace et te retrouver. Alors, penses au labyrinthe ou au petit poucet, Kal. Penses aussi électronique, balises et GPS. J’ai peut-être ce qu’il te faut, vieux.

Là-dessus il m’emmène dans son antre, un capharnaüm, où les trucs les plus bizarres s’alignent sur des étagères et sont rangés dans des tiroirs.

— Article numéro un à emporter : Un système « petit poucet », me dit-il en sortant d’un placard ce qui ressemble à une boîte à chaussures, en carton gris, tout en soulevant le couvercle. Tu chausses du combien Kal ? me demande t’il.

— Quarante-cinq fillette, je lui réponds. Remarque, ça dépend des pompes, il y a des cas c’est du quarante-six.

— Regarde ces baskets. Ta taille, justement. Vises les talons, me dit-il en me les mettant sous les yeux. Le gauche contient un système d’éjection avec cinq mini balises GPS. Tu touches l’intérieur du talon avec ton autre basket, comme ça, dit-il, et tu vois il y a une balise qui s’éjecte. Chaque balise a un numéro électronique qui lui permet d’être retracée avec un récepteur. À chaque étape de ton enlèvement que tu juges importante, tu éjectes une mini balise, que les autres retrouvent à l’insu de tes ravisseurs. Les balises, comme tu le vois, sont de la taille d’une gomme qui se colle au bout d’un crayon. Quand tu les éjectes, tu te débrouilles pour que tes ravisseurs ne les remarquent pas. De toute façon je ne pense pas qu’ils sauraient ce que c’est.

— Je prends lui dis-je, en plus des baskets noires avec des décorations brillantes, ça me donnera un genre, lui dis-je. Faudra que je surveille mes arrières si tu vois ce que je veux dire en mettant ma main à plat sur mes fesses, des fois qu’un mec amoureux se méprend sur mes goûts vu les baskets que je me trimballe.

— Il y a pire comme style, Kal ! Je les ai en rose aussi, mais je n’ai pas osé te les proposer. Alors je te laisse le talon gauche qui contient les mini balises. Pour le talon droit, tu as le choix. Tu peux avoir une scie ultra dure en métal qui se déroule et te permet de scier des barreaux de prison et des menottes, ou une boussole avec deux pastilles d’aspirine et un suppositoire contre la toux.

— Qu’est-ce que tu veux que je branle d’une boussole et de pastilles d’aspirine, et encore moins d’un suppositoire ? Il y a des moments où tu me consternes, Bertholin. Mets-moi la scie, lui dis-je, et avales toi-même les deux pastilles d’aspirine. Par la même occasion carres-toi le suppositoire où je pense. J’ai l’impression que t’es en surchauffe, toi. T’es sûr que tu dors bien, vieux ? Tu ne vas nous faire une dépression nerveuse ?

— Tu sais il en faut pour tous les goûts, c’est pour ça que je varie les plaisirs. Si t’étais marié tu pourrais aussi y mettre un médaillon avec la photo de ta belle-mère, histoire de te consoler d’avoir été enlevé par des criminels. Ou si tu es en chasse, je pourrais t’y loger une douzaine de capotes anglaises. Il n’y a pas de limites. Tu exprimes, je m’exprime. Y a t’il un truc que tu doives faire ? Une commande spéciale en quelque sorte. Dis-le moi, je verrai si j’ai ce qu’il te faut, me dit-il.

— J’aimerais coller une balise à un suspect, pour qu’on le trace ensuite au GPS, lui répondis-je.

— Pour ça j’ai un truc bien, me répond-il. Une chevalière avec un chaton. Tu te démerdes pour appliquer le chaton de la bague sur la chaussure du suspect, il y a une aiguille qui sort et qui se plante et le chaton est éjecté et reste piqué sur la chaussure. Le mieux, c’est si tu peux lui piquer entre le talon et la semelle de sa godasse. Il ne verra rien.

— Ça me semble génial ton truc, mais ça ne va pas être facile à poser. Tu t’imagines ?

— Écoutes Kal, moi j’invente, et toi tu te démerdes me dit-il.

Ça sonnait comme une épitaphe. J’emportais tout ce petit matériel et je le mettais dans mon bureau.

 

*

*     *

 

Je recevais un coup de fil de l’ambassadeur en personne, qui me prévenait que Unocojone était chez eux, bien au frais, dans les sous-sols de l’Ambassade. Je m’y rendais.

Il avait dû passer une mauvaise nuit, le Carlo. C’est Théodore Gonzalez Y Zozobello qui s’en occupait depuis ce matin. Le cocu avait pris connaissance de l’enregistrement de la conversation qui avait eu lieu à Londres entre sa femme et le mono couille et ça l’avait conditionné pour tirer des informations d’Unocojone, dont la tronche ressemblait maintenant à un bifteck passé à l’attendrisseur.

Il avait rappelé sa femme à Paris et il allait y avoir une belle scène de ménage en perspective. Cela dit, si tu tringles tes secrétaires et délaisses ta femme, ne lui en veux pas si elle va se faire brosser ailleurs. La nature a horreur du vide, et chaque trou, sans mauvais jeu de mots, est vite comblé.

L’ambassade avait bien fait les choses. On me remit un original de sa déposition, en espagnol, et une traduction certifiée en français. Tout y était. Aveux complets. Ils seraient mis au dossier pour quand Jean-Luc Lamotte serait jugé. L’instigateur des empoisonnements était Berluru, l’exécuteur était le Colombien. Mon rôle s’arrêtait là en ce qui concernait mono couille, ce serait au juge de trancher et au Parquet de décider où Unocojone serait jugé. M’est avis qu’il serait expulsé et jugé dans son pays. Les politiciens français ne voulaient pas de publicité, tandis qu’ils éradiqueraient le parti France Avant Tout.

Je n’avais plus qu’à transmettre les documents concernant Unocojone au Pacha, en les confiant à son secrétariat, incarné par la belle et délicieuse Claudette. Ce que je fis en mains propres, récompensé par un sourire et un bisou. Il n’y a pas de petits profits quand on aime l’éternel féminin !

Et à moins que vous ayez de la merde dans les yeux vous aurez remarqué, mes poteaux, que le l’aime l’éternel féminin. Je les aimes brunes, blondes ou rousses. Avec des mèches et même la boule à zéro. Ma taille préférée pour mes conquêtes, c’est entre un mètre cinquante et un mètre quatre-vingt huit. Je préfère les petits nibards mais je prends tout, sauf les très gros. Un souvenir de mon enfance car j’ai failli être étouffé par ma nourrice qui en avait des commak. Quand au petit cul, je ne suis pas bégueule pourvu qu’il soit accueillant. Tu vois, je ne suis pas difficile.

 

*

*     *

 

Je faisais convoquer à la P.J M’sieur Léo, le gigolo mieux connu sous le pseudonyme de Call Boy, celui qui avait foutu à la Seine une des victimes du champignon et qui s’était fait fourrer par Unocojone pour des sachets de drogue. Il fallait que je lui demande sa coopération.

— Salut Léo, lui dis-je en l’accueillant.

— Bonjour Monsieur le Commissaire. Pourquoi cette convoc’ ? J’ai rien fait de mal me dit-il.

— Mais je le sais mon Léo, je le sais. Mais j’ai besoin de toi.

— Ah ?

— Pour me faire kidnapper.

— Mais je ne veux pas vous nuire, moi ! me dit-il.

— Tu ne vas pas me nuire, tu vas devenir un mec connu. Tu vas bientôt être dans tous les journaux et sur tous les écrans. Ça te fera de la pub gratuite pour ton petit commerce, rajoutais-je. Il n’y a pas de petits profits.

— Que dois-je faire, demanda-t-il.

— On va faire savoir par la presse que tu es le seul rescapé de l’hécatombe des sachets empoisonnés de la mort rose. Après, il y a de forte chances que tu sois contacté par des méchants qui vont te demander qui t’a vendu les sachets empoisonnés, et c’est là que tu me dénonces, mais pas sous ma véritable identité. Tu piges, mon Léo ? Tu vas savoir faire ça ?

— Oui, ça va. Les risques, c’est vous qui allez les prendre Monsieur le Commissaire.

— Eh oui, mon père, lui dis-je.

Je le savais trop bien que j’allais me fourrer dans la gueule du loup. Je comptais sur ma bonne étoile, sur mon équipe et sur les gadgets de Bertholin. Je n’y allais quand même pas avec ma bite et mon couteau, faut pas déconner.

 

*

*     *

 

Il y avait un beau brun qui avait pris pension chez Moumoune depuis deux jours. Un mec de près d’un mètre quatre-vingt-dix en jeans, qui portait des baskets noires avec des décorations qui brillaient et qui lui donnaient mauvais genre, style demi pedzouille sur le retour qui se donnerait des airs de dragueur de nanas.

Il était assis à une table dans un coin et avait un petit sac à la main d’où il sortait parfois un sachet en cellophane rose, et il buvait des jus de fruits. La patronne, Monique, l’appelait Roméo.

— Roméo, vous déjeunez ici à midi ? lui lança la patronne.

— Oui Monique, lui répondit le macho. Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui pour me régaler ? Faites si bien la cuisine Monique, et en plus vous êtes gironde et bien gaulée.

Elle s’approcha de lui et lui tendit le menu, se pencha pour prendre la commande en lui soufflant :

— J’adore ta dégaine. Super tes baskets. Et ta chevalière ? La grande classe ! Prends le cassoulet, Kal, tu m’en diras des nouvelles.

Roméo lui répondit avec un grand sourire et en faisant des grands gestes.

— Pas besoin du menu, charmante hôtesse, je vais prendre le cassoulet avec le vin de la patronne, et que ça saute, j’ai les crocs, lui répondit-il en soufflant sur la chevalière qu’il portait à la main droite et en l’astiquant contre sa chemise comme pour la faire briller.

Vous aurez deviné, à moins que votre délabrement mental soit encore pire que ce que je craignais, que le dénommé Roméo était en réalité votre Commissaire bien-aimé, le joyeux et déluré Jean Kaliski, qui avait conçu le projet de se faire enlever par les trafiquants de drogue, histoire de remonter jusqu’au chef de cette organisation.

La presse avait largement diffusé l’histoire de M’sieur Léo, la fausse bien sûr, et celui-ci avait été contacté la veille par deux barbouzes.

Il avait fidèlement rapporté à Laura la conversation qu’il avait eu avec eux, d’autant plus qu’on l’avait bourré de micros pour être sûr qu’il ne se tromperait pas en nous racontant.

Je vous en livre la teneur, histoire que vous ne mourriez pas idiots et puissiez biter dans toute leur splendeur les développements subtils de ce roman dont le plan, m’a t’on dit, servira bientôt à un scénario pour un film Oscarisé à Hollywood, un grand spectacle avec figurants et hémoglobine. Seul problème : Ils n’arrivent pas à trouver un mec assez séduisant pour jouer mon personnage.

Les barbouzes avaient demandé à M’sieur Léo, du ton sympa des mecs qui sont prêts à te dévisser la tête si tu ne réponds pas au quart de tour :

— C’est toi le gigolo qui a réchappé à l’empoisonnement de la mort rose ?

— Oui Messieurs, avait répondu Léo.

— Qui c’est qui t’a vendu cette merde, coco ?

— Un connard de macho qui passe son temps au bistrot chez Moumoune. Un mec assez grand qui porte toujours des baskets à la con. Noires, avec des trucs brillants ! Je vous demande un peu !

— Ok mec. T’emmerde pas on trouveras l’adresse, avaient-ils répondu avant de laisser Léo.

 

*

*     *

 

J’attaquais ma deuxième saucisse, en pensant au dispositif qui appuyait ma prestation. Mes trois adjoints avaient les valises de contrôle électronique pour les cinq mini balises qui étaient dissimulées dans mon talon gauche, et pour la borne GPS implantée dans le chaton de ma chevalière.

Il y avait une voiture banalisée avec moteur hyper gonflé et un as de conducteur de la P.J au volant, qui était garée dehors prête à démarrer. Laura était à l’intérieur avec Focu. La Greluche était assis à une table chez Moumoune avec le matériel pour communiquer avec mes deux autres adjoints.

Il me restait une saucisse, mais je n’eus pas le temps de me la taper. C’était dommage, je l’avais déjà couverte de moutarde de Dijon. Elle resterait là sur mon assiette, seulabre, à moins que le plongeur de Monique ne se l’enfourne, lui qui s’enfilait tous les restes.

Deux mecs s’étaient approchés de moi, le genre à frapper d’abord et à poser des questions ensuite. Le plus teigneux des deux me dit :

— T’en as encore, coco, de la rose ?

— Euh, oui, bien sûr. J’ai ça, lui répondis-je. Vous en voulez les mecs ? Je fais des bons prix, mieux que ce vous trouverez ailleurs sur le marché.

— Alors viens avec nous dehors connard. Mon pote a un calibre avec silencieux pointé sur toi, tu piges ? On te transforme en passoire si t’ouvres ta grande gueule.

— Holà, arrêtez les mecs. Je vous suis, moi, dis-je l’air effrayé.

Le plus teigneux passait devant, je lui suivais tandis que son pote me filait le train. Arrivé dehors, la porte d’un grosse BMW s’ouvrit et on me poussait à l’intérieur. J’avais eu le temps en sortant de chez Moumoune de voir Monique qui me regardait toute rouge, tristement et les larmes aux yeux, comme si je disparaissais à jamais, tandis que Maurice Grelot faisait semblant de n’avoir rien vu, en vieux futé qu’il était.

Je venais d’être enlevé. C’est ce que tout le monde voulait, après tout, y compris moi !

Focu et Laura m’avaient vu, bien évidemment, je travaille avec des pros. Ils voyaient que La BMW avait pris rapidement la route vers les quais, et ils la suivaient, confiant qu’ils pouvaient assurer la filature. Arrivée prés des quais, les occupants étaient sortis de la BMW, et avaient pris place dans une vedette rapide. Focu éructait :

— Merde ! On est baisés Laura. Les mecs se barrent en bateau.

— Attends, Kal va réagir. Regardes sur l’écran de contrôle s’il a lâché sa première mini balise.

  • Que dalle ! répondit Focu.
  • On se gare ici et on attend la balise décida Laura.

 

*

*     *

 

Les mecs m’avaient filé un coup de matraque dès que j’étais rentré à l’arrière de leur bagnole et je tombais dans les vaps. C’est la deuxième fois que je le fais dans ce bouquin, il faudra que je demande une prime à l’auteur.

Au bout d’une demi-heure, je me réveillais, ligoté aux poignets et aux chevilles, allongé sur la banquette de ce qui me semblait être une vedette rapide. J’entendais le clapotis de l’eau et le vrombissement du moteur. Je pressais avec mon talon droit sur le bord intérieur de mon talon gauche et je vis une mini balise s’éjecter et se perdre dans les plis de la couverture de la couche sur laquelle je reposais.

On avait navigué pendant ce que j’estimais être trois quart d’heure et on avait accosté.  Mes ravisseurs m’avaient collés dans un compartiment à double fond sous une remorque de camion transporteur. On avait pris la route pendant ce qui m’avait semblé être trois bonnes heures, et puis on m’avait sorti de là. J’avais lâché ma deuxième mini balise à mi-chemin.

— Sortez le colis, entendis-je, tandis que la trappe métallique s’ouvrait et que j’étais ébloui par la lumière.

Deux balaises me sortirent du trou où j’étais. J’eus le temps de vérifier que la deuxième mini balise était restée dans le double fond où j’avais été transporté. Tout allait bien, si je puis dire. La seule chose que je risquais après tout c’est que les mecs me posent des questions et me tirent ensuite une balle dans le crâne.

On me coupa les liens que j’avais aux chevilles et je pus marcher après que la circulation soit à nouveau rétablie dans mes jambes. Les deux balaises m’encadraient, et on se dirigeait vers le sous-sol d’un bâtiment qui ressemblait à une usine désaffectée.

Je pensais à la botte du nœud vert. Ça vous la coupe que je pense à ça à un moment pareil, mais la botte du nœud vert ça fait penser par association d’idées à la botte de Nevers et au bossu, évidemment, le roman avec Lagardère. Et ce que je faisais en ce moment c’était exactement ça : « Si tu ne vas pas à Lagardère, Lagardère ira à toi ». Me faire kidnapper pour baiser les trafiquants ! C’était la police qui allait au devant des criminels. Le monde à l’envers !

On me menottait sur un anneau ancré dans le mur et j’en profitais pour récupérer. La soirée risquait d’être dure et mouvementée.

 

*

*     *

 

  • Regarde Laura, la loupiotte qui clignote, s’exclama Focu.
  • Allez, on suit. On démarre. Kal a lâché la première balise.

Le chauffeur suivait les instructions de Laura.

— Prenez la voie sur berge, direction Hôtel de Ville, Tour Saint Jacques, sortie sur l’autoroute vers Meaux.

La balise était maintenant fixe. Cela prit vingt minutes pour que la voiture banalisée s’arrête près d’une vedette rapide. Le pilote du bateau rangeait le bordel à l’intérieur de la coque et se prit un bourre-pif par Foculini, qui l’envoya à terre et le saisit au colback pour le remettre sur ses pieds.

— Où qu’il est parti mon pote que t’as transporté à l’instant ? dis, enfoiré de mes deux.

— Comment vous savez ça ? demanda l’autre pomme.

— T’occupes ! Alors tu accouches ou je sors les grands moyens, gueula Focu.

— Je ne sais pas où ils vont. C’est un camion frigorifique qui est venu chercher le colis. Moi j’ai été payé pour le passage.

— Décris-moi le camion, lui intima Focu.

— Blanc. Il est marqué dessus « Champagne Bullenstock ».

Foculini avait saisis l’oreille du mec et lui tordait, l’air tout ce qui a de plus mauvais. Le mec se contorsionnait dans tous les sens pour éviter de perdre sa feuille.

— Dis, tu l’as tapé, le mec que t’as transporté ? Tu l’as tapé, mon meilleur pote, enfoiré ? Répond ou j’t’arrache ta portugaise.

— Mais non, M’sieur, je suis le pilote. J’y ai rien fait j’vous jure, répliqua-t-il, conscient que de sa réponse dépendait le sort de son oreille.

— J’te crois pour l’moment. Je fais mettre à l’ombre et j’demanderai à mon pote quand t’est-ce que je l’reverrais, et si tu lui as fait mal, j’te somnole illico su l’hôtel de ma vengeance qui s’mange froid. T’a bité ?

— Oui, M’sieur mais je vous jure, j’ai pas touché à votre ami, pleurnicha le soufre douleur de Focu.

Apparemment convaincu par les dénégations du pilote de la vedette rapide qui avait fait le transfert, Focu lui fila une tarte de haut en bas et à l’oblique, une de ses spécialités. Un style rudimentaire, mais efficace. Exit dans les vapes pour une ou deux heures du pilote, qui s’effondra sans un soupir, rétamé pour de bon.

Focu avait appelé un car de police pour emmener le pilote et l’incarcérer en attendant mon retour.

  • Qu’est-ce qu’on fait Laura ? demanda Focu.

— On attend ici la deuxième mini balise. En attendant appelle Maurice et demande lui de faire des recherches sur la société « Champagne Bullenstock ».

Au bout d’une heure, la lampe correspondante à la deuxième mini balise clignotait sur le panneau de contrôle. Le GPS indiquait un point vers La Ferté sous Jouarre.

  • Allez, on se dirige vers La Ferté, ordonna Laura.

Tout en roulant dans cette direction, ils suivaient la balise qui bougeait, indiquant que le camion continuait sa route. Au bout de deux heures, le point représenté par la balise resta fixe.

  • Ça dit quoi, demanda Laura.

— Un bled dans la banlieue de Reims répondit Focu. Kal va boire du champagne à son arrivée, essaya-t-il de plaisanter.

  • On y va, dit Laura. Attends, j’appelle Maurice.

Elle appela La Greluche.

  • Maurice, tu as commandé l’hélicoptère ? lui demanda-t-elle.
  • Oui, je suis dedans, prêt à décoller. Où va t’on ? répondit-il.

— Chavire-lémois, près de Reims, dit-elle, un bled de cinq mille habitants. Tu te diriges là-bas et on se retrouve dans un champ pas loin. Suis notre voiture au GPS et on se contacte à nouveau. Tu as pris des billes ?

— Oui. J’ai mon fusil à lunette, et deux caisses de grenades. J’ai pris un autre fusil pour Focu, à visée infra rouge.

 

*

*     *

 

Il faisait nuit et les deux balaises étaient descendus au sous-sol, avec un mec en costard qui portait un masque. Ils m’ôtèrent mes menottes. J’avais les mains libres. Le mec en costard prit la parole, alors que je me tenais debout face à lui, tenu à chaque poignet par un mastard.

— Vous avez essayé de nous nuire, me dit-il de la voix d’un cobra qui va injecter sa dose mortelle de venin.

— Ah ? En faisant quoi, lui dis-je.

— En vendant de la came empoisonnée mon vieux. Inutile de nier.

— Quoi ? Alors c’est pour ça que mes clients ne reviennent pas, lui répondis-je en rigolant, ce qui me valut un coup de pompe en plein bide par un des deux mastards. Je tombais à terre, exprès.

— Ne jouez pas au plus fin. Dites nous plutôt pourquoi vous avez fait cela, me demanda l’homme au costard. Je n’aime pas que l’on interfère avec mes affaires.

— On m’a payé. J’ai des gros besoins, j’ai des dettes, lui dis-je plus sérieusement en me massant les côtes.

  • Qui ? dit-il.

Je restais silencieux, puis lui dis d’aller se faire foutre. Le mec s’énerva comme je m’y attendais et me fila une série de coup de pompes, excédé.

Je dégustais, mais dans la foulée je lui avais saisis un bref instant un pied comme pour l’empêcher de me frapper dans une vaine et dérisoire tentative de bloquer ses coups, et j’avais habilement planté le chaton de ma chevalière sous sa semelle, près de son talon, sans attirer leur attention.

J’avais aussi eu le temps d’admirer ses pompes, fabriquées sur mesure par le meilleur cordonnier de Paris, Maurice Schmolduk, un ex-émigré Bulgare dont les parents avaient fait fortune dans le yaourt au goût du même nom et qui lui avaient offert un magasin atelier de 2000 mètres carrés sur les Champs-Zé. Des pompes à trois mille euros. Pour ce prix-là, t’avais la paire, mais il fallait payer les lacets en plus. Deux cents euros, c’était donné en comparaison. Chez Maurice Schmolduk, la boîte de cirage coûte le même prix qu’une boîte de caviar, ce qui n’empêche pas les heureux propriétaires d’écrases merde venant de chez lui de se les faire cirer tous les jours copieusement, par leurs larbins.

Je fis semblant que sa raclée avait eu des effets et que je devenais coopératif. Je faisais semblant de geindre et de couiner, comme un clébard qui venait de se prendre une raclée par un autre plus gros que lui.

— Arrêtez, je vais tout vous dire, dis-je comme si je commençais à pétocher sérieusement.

J’y allais de mon couplet, dans le style des plus doués pour l’art dramatique, ceux qui avaient réussi le concours d’entrée à la Comédie Française, avec des trémolos dans la voix et des larmes dans les yeux.

Je lui expliquais que je prenais mes ordres d’un certain Gérard, un belge qui appelait chez Moumoune pour savoir si j’étais là et qui venait une heure plus tard pour me rencontrer. Je lui dis que Gérard était le chef et que justement c’était demain midi qu’il devait m’appeler pour me donner de nouvelles instructions vu qu’on avait remarqué que la drogue en sachet rose n’était plus sur le marché.

Le mec en costard sembla foutrement intéressé. En arrêtant Gérard et en le faisant parler il allait stopper net les malfaisants qui voulaient lui faire du tort pour une raison encore inconnue.

— Bon, me dit-il. Tu vas peut-être sauver ta peau. Je veux ce Gérard. Toi tu n’es qu’une sous-merde me dit-il, passant au tutoiement. Je rentre où je dois, et mes gardes vont te ramener à Paris dans ton bistrot, et te surveiller de près. Tu joues au con et on t’efface, tu as compris ? Départ demain à l’aube pour toi.

Les deux hommes de main m’avaient remis dans le sous-sol, avec rien à bouffer ni à boire. L’homme au costard avait quitté, j’avais entendu une grosse cylindrée quitter la cours du bâtiment. Je sombrais dans le sommeil. Ça avait l’air de pas trop mal marcher pour ma pomme, en tout cas j’avais sauvé mes précieuses miches jusqu’ici.

Le lendemain matin les deux balaises vinrent me chercher, vers 6 heures du matin, et me laissèrent les poucettes en m’emmenant dehors.

On se dirigeait vers la voiture, et j’étais encadré par les deux gardes du corps, qui voulaient visiblement me fourrer dans le coffre de leur grosse BMW pour revenir sur Paris. Il n’y avait plus de camion dans la cour.

J’entendis deux détonations, en même temps. Un bruit que je connaissais bien puisqu’un des flingots devait être le mien. Les deux fusils avaient des silencieux et je dus me reculer pour ne pas recevoir les boîtes crâniennes des deux malabars sur ma chemise.

Ils gisaient à terre, aussi morts qu’on peut l’être quand on s’est fait éclater la moitié de la tronche par une praline de calibre comme il faut.

Presque aussitôt une bagnole arrivait à toute allure dans l’allée et Laura  en descendait, tenant un Uzi dans les mains.

Foculini et La Greluche marchaient vers nous. Ils s’étaient postés à trois cents mètres, derrière les bosquets, et c’étaient eux qui avaient descendu les deux balaises, je l’avais deviné et vous aussi je l’espère.

J’eus droit à trois embrassades. Un long baiser sur la bouche de Laura pendant que mes deux autres adjoints regardaient ailleurs, et deux embrassades de Maurice et André.

— Merci les mecs. Vous n’avez pas perdu la main je vois, les complimentais-je.

— Kal, me répondit Maurice, à cette distance c’est un jeu d’enfant.

— Oui, vieux pote, renchérit Focu. J’peux t’dire que les mecs y z’étaient cuits. Maurice et moi on connaissait le danger pour toi et on s’est appliqués. Si on avait raté on se s’rait harakirisés. C’est bein simpl’, j’n’aurais pas survécu en ce qui me consterne, et j’su sûr que Maurice non plus, quoi, merde ! J’me trompe La Greluche ?

— Non André, assura le débris en rangeant son arme dans son étui fait sur mesure.

— Bon ! Leur dis-je, maintenant que vous m’avez libéré, les affaires reprennent. J’ai réussi à planter la balise GPS dans la semelle du chef qui m’a interrogé. On va le suivre à la trace. Laura, tu l’as à l’écran de contrôle ? lui demandais-je.

— Oui dit-elle, il se dirige sur Paris.

— Eh bien on y va, dis-je. Je prends l’hélico avec Laura. Vous, Maurice et Focu, vous visitez ce bâtiment et me faites votre rapport plus tard. Il m’a l’air vide et sans intérêt mais il y a peut-être quelque chose à y glaner. Vous rentrez en bagnole et vous suivez le mec à la trace avec l’appareillage électronique en me rencardant par radio dans l’hélico pour qu’on sache où il crèche et qu j’avise en conséquence. Ça baigne ?

Ça ne pouvait que baigner puisque le chef en avait décidé ainsi, en l’occurrence ma pomme, votre commissaire préféré qui venait de marquer des gros points en mettant sa vie en danger.

On était donc partis comme on l’avait dit.

 

9.

 

 

Le piège se resserrait sur les trafiquants de drogue ou, si vous préférez, sur le parti France Avant Tout et son chef Jean-Luc Lamotte. On allait bientôt savoir qui était son bras droit, celui qui s’occupait de diriger le réseau de drogue qui finançait de façon occulte le parti d’extrême droite.

L’hélicoptère de la police nous avait déposés, Laura et moi, sur un stade à quelques encablures de chez moi et j’allais me changer et récupérer ma Porsche. J’étais bien content de quitter les baskets noires de Bertholin, ce brave Bertholin dont les gadgets m’avaient sauvé.

Focu m’avait indiqué où la balise GPS s’était arrêtée, une adresse rue Salemoi-Lécru, dans le Marais. Avec les coordonnées exactes, ça donnait le numéro 8, un hôtel particulier.

Je décidais d’aller le visiter pendant la nuit. La visite des bâtiments où j’avais été enfermé n’avait rien donné. C’étaient des locaux désaffectés, rien de plus apparemment.

Le propriétaire du 8 rue Salemoi-Lécru était un certain Sam Lacouppe-Entravers, inconnu au fichier. Un mec aussi clean que ton compte en banque quand le fisc est passé par là.

J’appelais Laura.

— Peux-tu aller chez le cordonnier Maurice Schmolduk à la première heure demain matin avec un mandat du juge et réquisitionner la liste de ses clients. Vérifie si Sam Lacouppe-Entravers fait partie du lot, lui demandais-je.

— Oui Jean, je t’appelle dès que j’ai l’info, promit-elle.

Quand je m’introduis la nuit quelque part, je me fais toujours accompagner de Focu qui a un don inné pour ouvrir les serrures les plus compliquées, y compris celles des coffres.

Si Focu avait vécu au Moyen-Âge il se serait fait une spécialité dans l’ouverture des ceintures de chasteté, ce qui lui aurait permis de tringler quand il voulait et de vendre ses services aux amants des gonzesses dont les maris étaient partis aux Croisades, cette merveille de connerie des croyants, sûrs que leur Dieu était meilleur que les autres.

Faut croire que les leçons n’ont servi à rien, il y a encore aujourd’hui, plus que jamais, des guerres de religion et Dieu, sans qu’il n’y puisse rien, est le plus grand criminel de tous les temps, par procuration à une bande d’allumés fanatiques de tous bords. Il n’y a pas que ceux auxquels vous pensez, d’ailleurs.

J’avais pris avec moi le tableau de contrôle qui nous permettait de suivre à la trace la balise contenue dans le chaton de ma chevalière. Il semblait que le mec qui portait la chaussure était toujours dans l’hôtel particulier. Ce n’était pas seulement sa tatane qui y était car la loupiote du tableau électronique clignotait de temps en temps, prouvant un déplacement.

Vers minuit, Focu et moi on crochetait la grosse serrure du portail et on s’introduisait dans la cours de l’hôtel particulier. Une seule aile était éclairée et on allait d’abord visiter les autres, celles qui étaient dans l’obscurité. Une découpe au diamant d’une vitre, et on tirait la bobinette, ce qui déclenche automatiquement la chevillette, qui doit choir comme vous le savez, sauf si vous n’étiez pas là le jour où votre instit’ a raconté l’histoire.

Excusez du peu ! Tout était meublé en meubles d’époque, avec tapisseries des Gobelins et collections d’objets d’art. Avec n’importe lequel des tableaux qui étaient sur le mur t’aurais pu t’acheter un immeuble de vingt étages sur les Champs-Zé. Il y avait des Picasso, des Monet et des Manet ainsi que plusieurs Gauguin. Le mec qui créchait ici avait du pèze à revendre et j’avais plus que l’intuition que tout ça avait été payé avec des sachets de poudre blanche.

On arrivait à un bureau Louis XIV, incrusté de bronze et d’écaille. Une beauté. Un gros cahier à couverture de cuir était posé sur le plateau. Un livre d’adresses. Je le feuilletais. Il y avait les coordonnées d’Albert Cantin, le chef de la sécurité du parti France Avant Tout, et celles de Jean-Luc Lamotte.

Focu crochetait la serrure du bureau. Un épais livre de comptabilité montrait les livraisons effectuées chaque jour, et la production réalisée. Le lieu de production indiquait Chavire-lémois, près de Reims, mais sans l’adresse exacte. L’atelier où la drogue était fabriquée et conditionnée devait se trouver pas loin de l’endroit où j’avais été séquestré. Je laissais les deux documents à leur place, pour ne pas attirer l’attention, et Focu et moi quittions les lieux, satisfaits de notre équipée nocturne.

 

*

*     *

 

J’appelais le Pacha à six heures du mat’, pour voir, à tout hasard. Il était à son bureau ! Je lui expliquais le topo.

— Jean, soyez dans la demi-heure devant l’hôtel particulier. Je vous envoie par une estafette à moto un mandat de perquisition et un mandat d’amener au nom de Sam Lacouppe-Entravers. Laura a pu joindre le cordonnier Maurice Schmolduk sans peine, puisque je suis son client et c’est aussi un ami. Sam Lacouppe-Entravers est son client également. Vous aviez vu juste, cher ami.

— Bien Monsieur, j’y serais.

Moins de vingt minutes après, j’y étais. Paris est vide à cette heure-là et je m’y déplaçais en Porsche, tout de même ! L’estafette était arrivée à l’heure, en moto, avec les deux mandats, et deux cars des forces d’intervention spéciales de la police arrivaient.

Les gars se postaient un peu partout, la moitié des effectifs s’étant placée sur les toits tout autour. Maurice Grelot était avec moi, et avait préparé son fusil à lunette à tout hasard, mais Foculini n’était pas encore arrivé, comme il venait d’Esbly en Seine-et-Marne. Il arriverait sûrement dans le quart d’heure.

Je sonnais à la porte et un majordome en tenue vint nous ouvrir.

— Je suis le Commissaire Kaliski de la Police Judiciaire et j’ai un mandat de perquisition ainsi qu’un mandat d’amener à l’encontre de Monsieur Sam Lacouppe-Entravers, lui dis-je.

Le majordome était de bonne composition et faisait tout avec une grande classe. Il nous introduit à l’intérieur et nous dit.

— Suivez-moi, je vous conduis à Monsieur. Je présume que vous ne voulez pas que je le prévienne d’ici ? me dit-il.

— Passons d’abord par le bureau de votre patron, lui dis-je.

Le livre de comptabilité et la liste des adresses n’avaient pas bougé de place, et je les saisis dans le cadre de l’enquête.

Sam Lacouppe-Entravers nous avait entendu et s’était fringué pour nous recevoir. Je ne le reconnus pas, et pour cause, car il portait un masque lors de mon enlèvement. Il blêmit en me voyant, et s’assis ou plutôt s’effondra dans un fauteuil en vrai Louis XVI.

— Bonjour cher Monsieur. Exit Roméo, arrive le Commissaire Jean Kaliski de la P.J. Je vois que vous portez de magnifiques chaussures. J’ai eu l’occasion de les recevoir en pleine figure il n’y a pas si longtemps. Tenez, puisque vous êtes assis, soulevez votre pied gauche, je vais vous montrer quelque chose.

Il le fit, hébété.

Je lui ôtais sa chaussure d’un coup sec et lui montrais la semelle. La borne y était encore piquée. Je lui montrais la chevalière dont le chaton était manquant et il comprit l’astuce.

— Eh bien mon enquête progresse à grands pas avec vous, lui dis-je. Vous êtes en état d’arrestation et quelque chose me dit que vous finirez votre vie en prison. J’ai confisqué deux documents qui indiquent votre collusion avec Jean-Luc Lamotte et son chef de la milice. J’ai aussi ici les chiffres de production et de vente. Où est la liste des revendeurs et des grossistes lui demandais-je.

— Ne comptez pas sur moi mon vieux. Je suis baisé, certes, mais je ne vous aiderai pas.

— À votre aise. On fera sans vous, lui affirmais-je. Vous remarquerez que je ne me venge pas sur vous, en dépit des coups que vous m’avez donnés. La P.J ce n’est pas toujours « règlement de comptes à O.K Corral ».

Sam Lacouppe-Entravers fut déféré pour être entendu par le juge d’instruction chargé de l’enquête, sans qu’aucune publicité ne soit faite dans les journaux. Restait le gros poisson, Jean-Luc Lamotte, et ses sbires.

Focu, La Greluche et moi procédions à la perquisition du domicile du sieur Lacouppe-Entravers. Plusieurs documents déterminants pour l’enquête furent saisis, mais aucun qui nous donnait le nom et l’adresse des revendeurs de drogue et ceux des grossistes.

 

*

*     *

 

Alors mes petits potes, à ce stade de l’enquête je prends une pause en votre compagnie, car je suis un peu fatigué. Je ne me suis pas mal démerdé jusqu’ici, vous ne trouvez pas ?

Je récapitule mes succès, qui sont aussi ceux de mon équipe :

Les criminels qui ont empoisonnés la drogue ont été découverts et arrêtés, même si Charles Berluru va sauver ses cacahuètes.

Le chef des trafiquants de drogue, Sam Lacouppe-Entravers, est sous les verrous et on connaît avec certitude la source de financement du parti France Avant Tout.

Il me reste à détruire l’usine de fabrication de drogue après l’avoir localisée et à arrêter Jean-Luc Lamotte, pour ensuite enchrister chaque revendeur et chaque grossiste, détruisant totalement le réseau.

Ce sera le plus grand coup de filet de l’histoire de la lutte anti-drogue et le plus marrant mes chéris c’est que je suis de la P.J et même pas des Stups ! Les mecs de ce service vont être fumasses !

 

*

*     *

 

J’invitais mon service à déjeuner chez Moumoune. J’essaie de le faire une fois par semaine, histoire de passer un bon moment avec des gens que j’aime.

Focu et La Greluche étaient face à moi, et Laura à mes côtés, une main sous la table mais pas perdue pour tout le monde.

— Comment tu vois la suite, Kal, me dit Maurice en se mettant un canapé recouvert d’œufs de saumon dans le clapoir.

— Trouver l’usine de production et d’emballage de drogue, la détruire, dans un premier temps. Chercher des preuves supplémentaires contre Jean-Luc Lamotte pour l’arrêter et le faire juger, et surtout récupérer des documents où se trouvent la liste des noms et des adresses des membres du réseau, des revendeurs et des grossistes. Puis, à partir de là, on se fait aider par tous les services de la police sur le territoire national pour éradiquer le réseau une fois pour toutes. Mais pour le moment, mes potes, on va faire notre affaire de la merveilleuse choucroute que Monique nous a préparé.

— En dehors du fait que l’usine devrait se trouver près de l’endroit où tu as été séquestré, me dit Laura, as-tu une idée pour la localiser avec précision ?

— Focu, où as-tu mis le système de contrôle des balises ? lui demandais-je.

— Y’ est resté dans ta caisse, dans le coffre de ta Porsche, répondit-il.

— Tiens fils, prends mes clés et va le chercher, tu veux ? J’ai un truc à vérifier.

Il revint au bout de quelques minutes avec le boîtier électronique et je l’actionnais. C’est bien ce que je pensais, il y avait la lumière de la balise électronique numéro deux qui clignotait, celle que j’avais éjectée dans la cache où j’étais transporté, qui était située sous le plancher du camion.

— Bingo ! Ils n’ont pas découvert la balise et le camion se promène avec. Alors voilà une hypothèse à vérifier leur dis-je. Une cache sous le plancher ça doit servir à transporter des trucs pas catholiques. Ce camion doit faire la navette entre Reims et Paris et peut-être approvisionner le réseau avec la drogue. Il doit transporter officiellement le champagne dans le container. Au fait, vous avez vérifié pour le Champagne Bullenstock ?

— Oui, c’est un producteur qui a pignon sur rue, situé à Chavire-lémois, le bled où t’as été interprété, me dit Focu.

— Oui, c’est bien là que j’ai été incarcéré, confirmais-je. Allez, on se casse après le désert. Laura et Maurice vous restez à la taule, Je prends ma Porsche et Focu et je suis à la trace le camion avec la balise. Laura et Maurice, je vous contacterai si le camion revient sur Paris pour que vous puissiez le filer en douceur.

 

*

*     *

 

J’étais dans ma caisse avec Focu, qui tenait le boîtier électronique sur ses genoux. On avait rattrapé le camion à La Ferté sous Jouarre et on le suivait à très respectable distance. Il n’allait pas s’évaporer.  Il  se rendait aux établissements « Champagne Bullenstock », tout bêtement. Il était passé sur le quai de chargement et un chariot élévateur avait chargé quelques palettes de caisses de champagne.

D’autres camions avait fait de même et avaient immédiatement pris la route. Pas celui qu’on filait. Il était entré dans une cour, située derrière les bâtiments. On avait attendu qu’il sorte jusqu’au soir. Rien !

Focu et moi nous étions subrepticement introduits dans la cour, profitant de l’obscurité. J’avais ouvert la trappe et il y avait quelques centaines de kilos de coke, à voir le nombre de paquets et de sachets qui s’y trouvaient.

Un rapide coup d’œil dans le bâtiment auprès duquel le camion était stationné nous confirmait que c’était là l’usine de production de coke.

Focu et moi étions revenus à ma Porsche et on était allés pieuter dans un autre village, à quelques bornes de là.

— Kal, on a découvert leur saloperie d’usine. On va l’attaquer toi et moi, qu’en penses-tu vieux ? me dit Focu.

— Oui, on va le faire vieux pote, mais il faudrait la faire sauter et on n’a pas de quoi sur nous. Il nous faudrait un artificier. Attends, j’ai la solution, dis-je, pris d’une soudaine illumination.

Je passais un coup de fil à mon pote Albert Frémont, le flic retraité. Albert avait fait partie dans sa jeunesse des commandos et les explosifs c’était sa spécialité. Il l’enseignait à toutes les recrues de la P.J.

— Albert. Tu es disponible pour un ou deux jours ? lui demandais-je.

— Tu déconnes môme. Je suis dispo pour les dernières années qui me restent à vivre.

— J’ai besoin de toi. J’ai un bâtiment à faire péter, là où des salopards fabriquent et entreposent de la drogue.

— Ok. Où ? Quand ? Je suis prêt d’ici une demi-heure. Il me faut du matos, me répondit-il.

— Pointes-toi à la tôle dès que tu peux. Je demande à Maurice de t’accueillir et tu vas au local, là où j’entrepose mes prises de guerre. Tu devrais y trouver ton bonheur.

Je prévins Maurice et lui demandais de réquisitionner un hélico pour l’opération. Je voulais un hélicoptère de combat, avec roquettes et mitrailleuses lourdes. L’hélico le transporterait, ainsi qu’Albert et son matos.

J’appelais Laura.

— Laura le camion est chargé de drogue. On le laisse partir avec Focu et on le suis à la trace. Quand il rentre sur Paris tu le files. Focu et moi on reste pour nettoyer l’usine. Maurice devrait être ici dans les heures qui viennent avec l’hélico et Albert Frémont. Demande au Pacha d’envoyer des unités d’intervention en blindés. Je déclenche la destruction dès que camion sera parti et quand Albert aura placé ses explosifs.

Cinq minutes plus tard, le Pacha m’appelait sur mon portable.

— Jean, c’est génial. On les tient ces criminels. Il va y avoir du monde sur le terrain dans les heures qui viennent. L’hélico, ce brave Albert, et les blindés des unités spéciales qui sont parties il y a une demi-heure. Elles seront sur place d’ici deux heures tout au plus. Vous allez diriger l’opération mon petit ?

— Je pourrais, Monsieur le Directeur, mais je vais être occupé à autre chose. Et puis je ne suis pas le mieux placé. Oserais-je vous demander si vous me feriez l’honneur de vous déplacer pour diriger cette opération, Monsieur.

Tu parles s’il voulait,  le Henri-Paul ! Il n’attendait que cela, le dabe.

— Brave petit ! Oui, j’accepte, de grand coeur. On va leur rentrer dans le lard à cette bande de fabricants de drogue.

On s’était rendus, Focu et moi, à l’usine. Juste à temps pour voir le camion décarrer en direction de Paris. Je prévins Laura et on n’avait plus qu’à attendre l’invincible armada.

 

*

*     *

 

Il faisait les choses en grand, Henri-Paul Crémani. Il était arrivé en hélico, fringué dans un treillis de combat avec ses décorations qui s’alignaient sur sa poitrine sur douze rangées et avec son flingue dans son étui, un Schleinmurf-Steinprout d’avant la première guerre, pour lequel il ne pouvait sûrement plus trouver de munitions, mais il devait s’en branler et le porter pour le décorum, le dabe.

Maurice Grelot et Albert Frémont étaient venus me rejoindre avec le Pacha. Les dix véhicules blindés d’intervention étaient stationnés sur le bord de l’autoroute, à moins de cinq minutes de l’usine de drogue.

— Bon, Jean. Mon plan est de les enfumer comme des rats, pour les faire sortir, tout en les contrôlant par les forces d’intervention. Pendant qu’on les interroge, Albert place ses charges. On prend des photos, on confisque la drogue et on fait péter tout le tintouin. Vous vous chargez des chefs mon cher Jean. On marche comme ça ? me dit le Pacha.

— C’est parfait, Monsieur. Un plan génial, lui dis-je, sincère.

Le dabe devait vivre là un des moments les plus excitants de sa carrière. Il en avait les larmes aux yeux et ça le rendait sentimental.

— Allez, Maurice, prenez votre appareil photo, prêtez-le au pilote et on se fait une photo de famille. Je la ferai agrandir et on la mettra dans le hall d’entrée de la boutique.

Il avait appelé les blindés, qui s’étaient mis en éventail devant les bâtiments, et des policiers avaient envoyé des grenades fumigènes par les fenêtres. Une paire de zozos étaient sortis avec les yeux qui piquaient et il devait en rester pas mal à l’intérieur, car des coups de feu claquaient.

L’heure qui suit vit un déluge de feu se déverser sur l’antre des trafiquants. L’hélico de combat mitraillait à toute berzingue le bâtiment, et les unités de combat de la police délogeaient les derniers résistants, ceux qui n’étaient pas morts.

Tous le monde était sorti, y compris le chef. C’est Maurice qui me rencarda.

— Tiens Kal. Le grand là-bas, c’est Albert Cantin, le chef du service de sécurité du parti France Avant Tout.

Je me le chopais.

— Salut Albert. Qu’est-ce que tu faisais à l’intérieur ? Une partouze avec ta femme et tes potes, ou un meeting électoral ?

Il me regarda, curieux et étonné que je sois au courant pour ses mœurs particuliers et son poste au parti.

Pendant ce temps-là, les gars du labo prenaient des photos et on saisissait les kilos de drogue qui étaient déjà prêts, ainsi que tous les documents. Je fis signe à Albert Frémont, mon artificier, qu’il pouvait y aller. Il avait placé ses charges.

— Tiens mon père, dis-je à Albert Cantin. Pousses-toi un peu si tu ne veux pas te faire ensevelir sous ton usine.

Vroum ! Un vacarme d’enfer et l’usine de drogue était détruite. On arrêta le directeur de l’usine de champagne, qui s’avéra être un cousin de Jean-Luc Lamotte.

 

*

*     *

 

Focu guidait Laura. Le camion transportant la drogue était arrivé à Paris, dans une vieille imprimerie désaffectée. J’avais fait parler Albert Cantin, qui m’avait tout déballé. Il y avait 102 grossistes qui venaient chercher la drogue à l’imprimerie, car il y avait un garage sous terrain ce qui était bien pratique pour charger la drogue.

Le garage avait deux issues, une entrée et une sortie. J’avais donné des ordres. Chaque bagnole qui ressortait de l’imprimerie se faisait filer au train par un motocycliste de la police, qui se faisait aider dès qu’il pouvait serrer le grossiste par une voiture de police.

Vu la noria incessante des voitures des grossistes, ils se faisaient arrêter un par un dans la journée. Cent deux grossistes inculpés, pris sur le coup avec chacun plus de trente kilos de drogue !

On leur avait promis les circonstances atténuantes s’ils livraient le nom et l’adresse de leurs revendeurs. À un ou deux près, ils avaient tous marché.

Le réseau de drogue était détruit, l’usine était en ruines, les patrons étaient tous à l’ombre. Restait Jean-Luc Lamotte.

 

10.

 

 

Je m’étais réservé Jean-Luc Lamotte pour la bonne bouche, et pour des tas de raisons aussi valables les unes que les autres.

La première, c’était que c’était un politicien, Rien que cela m’aurait suffi pour aller le déloger de son trou et lui filer des coups de pompe au train.

La deuxième, c’était qu’il était d’extrême droite et complètement allumé. Ce mec était dangereux. De la race des pourris qui ensanglantaient la planète, un mec potentiellement aussi dangereux que Napoléon, Staline, Hitler, et Idi Amin Dada.

La troisième, c’était que c’était un criminel, qui avait créé un des plus gros réseaux de drogue qui ait jamais existé en France.

On ne manquait pas de preuves à son égard, et il serait appréhendé dans les heures qui suivaient, mais je voulais trouver des preuves supplémentaires, et surtout la liste des grossistes et des revendeurs, même si ceux-ci étaient déjà sous les verrous. Trouver ce document chez Lamotte serait une preuve irréfutable de sa culpabilité.

Lamotte n’était pas à son domicile parisien. C’était vendredi soir et son âme damnée, Albert Cantin, nous avait dit que le chef du parti France Avant Tout passerait le week-end dans sa propriété de Chaon, en Sologne. Cantin était bien au courant, puisqu’il avait prêté sa femme à Lamotte pour le week-end, cette ordure.

Je m’étais occupé du sieur Cantin. Il avait été déferré dans une prison où il y avait huit détenus par piaule. J’avais convoqué le chef de piaule, un gars qui s’en était pris pour six mois pour avoir agressé un flic. Je lui avait promis trois mois de réduction de peine, pour peu que lui et ses copains fassent la fête tous les soirs à Albert Cantin. Puisqu’il aimait partouzer il allait être servi et au bout de quelques semaines il faudrait qu’il porte des couches pour éviter les fuites.

Vous trouverez sûrement que je suis un peu justicier, non ? Mais êtes-vous d’accord qu’un mec qui force sa femme à se faire baiser en rafales par des inconnus mérite qu’on lui montre l’effet que ça fait ?

Sachant qu’on s’occuperait comme il faut d’Albert Cantin, je me rendis en Sologne avec Focu. Je lui avais promis une bonne bouffe dans les meilleurs restaurants du coin. On s’était arrêtés samedi midi et on s’était tapé la cloche.

À la nuit tombée on s’était introduits dans la propriété de Jean-Luc Lamotte. Il y avait une ferme, à gauche de l’entrée, avec une grognasse d’une cinquantaine d’années, une sorte de concierge. Elle devait être myope mémère car on passait sans qu’elle ne remarque rien.

Focu et moi nous étions approchés du petit château que Lamotte habitait. La femme de Cantin était dans la cuisine, en train de démouler des glaçons. J’y entrais pendant que Focu faisait le pet à l’extérieur.

— Madame Cantin, lui dis-je. Sophie Cantin, née Zélon ?

— Oui, me répondit-elle, intriguée.

— Madame, je suis le Commissaire Kaliski, de la Police Judiciaire, lui dis-je en lui montrant ma carte.  Votre mari est en prison et Jean-Luc Lamotte va être appréhendé dans les heures qui viennent. Votre amant qui joue si bien de la trompette est en prison jusque lundi, mais je le relâche ce jour-là et vous pourrez l’épouser, en dépit du fait qu’il a tué sa femme pour vous. Mais j’ai fait un marché avec lui et je le respecterai J’ai aussi besoin de vous pour confondre Lamotte, et surtout pour trouver des documents compromettants. Vous jouez avec moi ? lui dis-je.

Elle m’aurait embrassé la Sophie. Son calvaire allait prendre fin.

— Que dois-je faire ? dit-elle.

— Le faire parler, lui faire dire où il planque ses livres, là où il a inscrit la composition de son réseau de drogue. Il sait que vous êtes plus ou moins au courant de quelque chose, car votre mari était un de ses bras droit. Faites l’âne pour avoir du son.

— Vous-mêmes Commissaire, où serez-vous ?

— Je compte me mettre au salon, avec mon adjoint. Y a t’il un endroit pour s’y planquer ?

— Oui, je vous y emmène, proposa-t-elle. Vous savez Commissaire, je ne suis pas ici de mon plein gré. Mon mari a menacé de battre ma fille, ou pire, si je ne me pliais pas à ses exigences. Je n’ai pas le choix.

— Ne vous en faites pas Sophie, lui dis-je. C’est la dernière fois que votre mari abuse de vous, je vous le promets. Avec toutes les preuves qu’on a récoltée, y compris celles pour lesquelles vous allez m’aider maintenant, votre mari sera à l’ombre pour des années.

J’appelais Focu, en sifflant notre air de ralliement « Soldat lèves-toi », un truc innommable qui prouvait que le ridicule ne tuait plus depuis belle lurette. Focu se pointait et nous suivions tous deux Sophie Cantin.

Elle nous planqua derrière un paravent chinois, dans l’immense pièce qui servait de salon salle à manger. Il y a mieux comme point d’observation mais il y a pire aussi. J’ai déjà planqué dans toutes sortes d’endroits et il y en a qui sont plus pénibles que d’autres.

Je me souviens d’une planque passée toute une nuit dans une citerne à purin, mais aussi d’une autre, plus agréable, passée dans les vestiaires du Crazy Horse Saloon, à l’heure où les gonzesses se dépoilaient. Ainsi va la vie. Un jour tu perds, un jour tu gagnes.

Le paravent, ça allait, surtout qu’il y avait deux poufs derrière sur lesquels on avait collé nos derches.

La nuit était noire. Sophie s’était assise sur un des fauteuils du salon.

Jean-Luc Lamotte fit son entrée. Il s’était déguisé en général SS allemand, si ce n’est qu’il ne portait pas de pantalon mais des porte-jarretelles. Encore un qui avait des fantasmes à assouvir et un cerveau passablement délabré.

Sophie embraya aussi sec. Elle était désireuse de mettre le paquet.

— Jean- Luc ! Génial ! J’adore, dit-elle au politicard.

Elle se dépoila, et resta en slip et soutien-gorge, tandis que l’abruti se prenait un gode d’enfer.

— Ah ! J’aime les puissants, dit Sophie. Tu es un chef, toi, un lion, dit-elle en saisissant la bistrouquette du connard par-dessus son slip et en faisant « grrrrr » en se retroussant les babines. Parles-moi de tes exploits veux-tu, avant que je me donne à toi.

Focu et moi allions assister à une nouvelle version du « corbeau et du renard ». Sophie jouait son truc à la perfection. Elle était douée et en plus elle savait qu’elle jouait là une partie de son avenir.

Le Jean-Luc était intarissable. De sa voix de pedzouille nasillarde il  dévoilait ses plans.

— Je veux le pouvoir politique, disait-il, et je l’aurai. Je vise plus de vingt cinq pour cents aux présidentielles. Et je serai incontournable aux autres élections. Le ciel est la limite, je serai au firmament des étoiles qui ont illuminé ce monde. Il était exalté, le délabré du bulbe. Il fixait le plafond avec ses bras en croix, ses paumes tournées vers le haut, et s’écriait : Adolf, Idi Amin, me voilà ! Accueillez-moi avec vous ! J’arrive !

Après s’être livré à ses incantations, il marcha d’un pas martial dans le salon, le bras tendu, en faisant jouer l’air nazi « Alli allo alla ». Ça commençait à échauffer Focu qui ne tenait plus en place.

Sophie était douée, elle continua pour engranger d’autres confidences.

— Mais le pouvoir mondial ? dit-elle. Quid ? Mon chéri.

L’autre con s’était approché d’une mappemonde d’au moins un mètre de diamètre et il la faisait tourner en pointant son doigt sur la France, sur l’Europe, et ailleurs.

— Tout ! J’aurai tout criait-il. D’abord la France puis l’Europe, et le reste ensuite. Ici, et ici, et ici ! Je crée des camps d’extermination pour les émigrés, des banques du sperme pour qu’on améliore la race, j’élimine les races inférieures, les homosexuels je les émascule, je massacre les gouines, je règne en maître absolu.

— Mais où trouveras-tu tout l’argent pour ces projets grandioses mon chéri ? continuait fort habilement la môme Sophie. Il en faut de l’argent. Un politicien, c’est pauvre, même quand c’est un génie comme toi Jean-Luc ! Ah ! Je t’admire, je chavire, je mouille !

— De l’argent, mais je l’ai avec mon réseau ! s’exclama le corbeau.

— Quel réseau ? continua le renard. De communication ? de téléphone sans-fil ? de connaissances ? de fils de fer barbelés ? d’indices concordants ?

— De drogue ! s’exclama-t-il, comme s’il venait de se prendre un mahousse orgasme.

— Mais chéri, pour un réseau il faut des employés, des gens qui t’écoulent ta came. Où sont-ils ? Combien en as-tu ? Montres-moi la liste pour voir si tu n’es pas en train de m’enfumer, mon salaud !

Le Jean-Luc, il était allumé au maximum. Il tapait sur la mappemonde.

— Tout est là-dedans. Attends ! Tu vas voir ! dit-il impatient.

Il pressa avec frénésie un bouton dissimulé dans le trépied de la mappemonde, et la moitié supérieure du globe terrestre se souleva sur le côté, à 90 degrés.

Sophie lui porta l’hallali. Elle lui baissa son slip et lui saisis les glaouis comme si elle était une chatte en chaleur qui se donnait à son mâle.

— Montres-moi ton réseau, j’en peux plus, je te veux ! Tu es si puissant ! Mets-la moi !

Le connard sortit une pile de livres de comptes de sa mappemonde, un par un, en les énumérant, et en s’exclamant, poussant des cris hystériques.

— Liste des grossistes, avec adresses et volumes commandés semaine par semaine. Voilà ! Liste des revendeurs sur Paris, voilà ! Liste des revendeurs sur le reste de la France, voilà ! Liste des imprimeurs qui me fournissent mes brochures. Et cetera. Je suis le Führer, je suis même plus fort que lui, je serai le maître du monde.

Sur ce, il allongea Sophie sur le canapé et s’apprêtait à lui porter l’estocade, avec une bite qui pendouillait lamentablement de son slip et qui ressemblait à tout sauf à une queue qui pourrait donner du plaisir à la môme Sophie, ni même la pénétrer convenablement.

 

*

*     *

 

Je parlais à Focu, qui ne tenait plus en place non plus, autant parce qu’il avait mal au derche que parce qu’il était excédé par l’autre abruti.

— Allez vieux pote, on intervient. On en a assez vu et je pense qu’on tient les documents qu’on voulait.

Focu devait être particulièrement fumasse. Il se saisit du politicard, en l’agrippant par les balloches et en le tirant sans ménagement cers l’arrière.

— Aïe ! Hors d’ici, je suis Jean-Luc Lamotte, le prochain vainqueur des présidentielles, et j’honore cette connasse, qui me le demande depuis une demi-heure.

— Viens ici, mon coco. T’as vu ton vermicelle de contrebande ? Tu voudrais honorer Madame avec un truc pareil ? lui disait mon adjoint. Je n’te montres pas l’mien pauvre vieux, tu s’rais si complexé qu’tu tireais une balle dans l’placard.

Pendant que Focu officiait, j’avais besoin de vérifier que les cahiers étaient ceux qu’on cherchait. Je le fis. Tout y était.

Mission accomplie !

Sophie s’était rhabillée et pleurait, assise sur un fauteuil. Elle avait fait du bon boulot et ses nerfs lâchaient. J’appelais le Pacha pour lui expliquer la situation.

Il me demanda de rester jusqu’au lendemain, sans rien faire, seulement surveiller le politicien déchu.

— Monsieur Jean-Luc Lamotte, je vous demande de vous asseoir. Vous serez appréhendé aux premières heures pour être déferré.

Il s’assit, effondré. La nuit avait passé et au petit matin une voiture était arrivée avec quatre occupants. Le Pacha m’appelait sur mon portable.

— Jean ! Merci mon petit. Rendez-vous lundi à mon bureau. Laissez Lamotte aux soins des quatre personnes qui viennent d’arriver. À partir d’ici, les choses nous échappent, la politique reprend ses droits et les règlements de comptes seront sans pitié, autant ne pas voir cela. Emportez les documents que vous avez saisi.

— Bien Monsieur, lui dis-je.

Je me tournais vers Focu.

— André, rentre à Paris avec Sophie. Prends le train ou loues-toi une caisse. Je rentre en bagnole avec ma Porsche, je suis vanné.

J’embrassais Sophie en la remerciant une fois de plus, et je rentrais en faisant flasher toutes les bornes de contrôle de vitesse entre Chaon et Paris.

 

*

*     *

 

C’était dimanche soir. Je me couchais seul.

Lundi, en prenant mon café dans mon appart’, j’allumais ma télé. Je ne la regarde jamais, mais là j’avais une intuition.

Le présentateur expliquait que des individus s’étaient introduits dans la résidence de Jean-Luc Lamotte, Président du parti France Avant Tout, et l’avaient sauvagement assassiné. Le vol était le motif du crime.

La police avait découvert en arrivant des preuves que Lamotte tirait les sources de financement de son parti de la vente de drogue sur l’ensemble du territoire national. Le parti France Avant Tout était décapité, et les analystes politiques lui prédisaient moins de deux pour cents aux élections.

Les politiciens réglaient leurs comptes, et je m’en foutais royalement.

Deux heures plus tard j’étais au bureau. Le Pacha était là, avec le Préfet.

— Jean, mon petit. Vous reconnaissez Monsieur le Préfet ? me dit-il.

— Bien sûr, répondis-je.

L’Énarque prit la parole.

— Commissaire bravo ! Vous avez fait un travail excellent. On m’a demandé en haut lieu de vous faire part des remerciements de la classe politique et du gouvernement pour votre action exemplaire, et vous devriez bientôt recevoir l’honneur suprême, l’ultime distinction pour les gens qui ont servi la France, la Légion d’Honneur.

Je remerciais chaleureusement. Le Pacha me recevrait plus tard, sans avoir à se fader la présence du Préfet.

Laura était partie à Chicago samedi. Elle m’avait laissé un mot. Claudette m’en avait laissé un aussi sur mon répondeur, m’annonçant qu’elle m’invitait chez elle lundi soir et qu’elle m’aimait.

Un clou chasse l’autre. Rien de tel que de se remettre au boulot pour oublier les vacheries de l’existence. J’étais à mon bureau et j’avais prévenu mes adjoints, Focu et Maurice, qu’on irait manger à midi chez Moumoune pour fêter le succès de l’enquête. J’avais téléphoné à Monique pour qu’elle nous réserve trois places.

— Monique ! Je suis de retour. Tu as une table pour trois à midi ?

— J’en ai une pour quatre. Ton patron m’a appelée pour me dire que vous seriez quatre à déjeuner.

Ah ! me dis-je, le dabe va venir avec nous et s’inviter. Tiens, son numéro de ligne directe s’affichait justement sur l’écran de mon poste.

— Jean. N’allez déjeuner que dans une heure. Votre nouveau collaborateur, qui remplace Laura Verdier, vient vous voir dans votre bureau et c’est pour cela que j’ai prévenu pour les réservations. Je présume que vous l’inviterez.

— Bien Monsieur lui répondis-je.

Dix minutes plus tard on frappait à ma porte. Une nana qui ressemblait à Michelle Pfeiffer se pointait. Fallait voir le morcif ! Jeans collants qui moulait ses formes de rêve et qu’elle avait dû enfiler avec un chausse-pied, talons haut et blouse en soie blanche, avec des nibards d’enfer. Blonde, ma faiblesse.

— Hi, me dit-elle en anglais. Je suis en stage pour un an avec votre équipe. Je suis Kim LeValle, de Chicago. Police américaine. Vous allez être mon chef, et j’aime ça. Vous êtes séduisant, Commissaire. Vous êtes célibataire ? me demanda-t-elle avec des yeux gourmands.

Merde ! J’étais de nouveau pris entre pinces entre deux nanas et Claudette n’allait pas aimer cela !

Je me résignais, finalement. Il valait mieux en avoir trop que pas assez, non ?

 

 

1 visiteurs

4 Commentaires
  • jipé
    Publié à 18:30h, 14 octobre Répondre

    Excellent JP.Vous avez un réel talent d’écrivain,mai ça,je l’ai déja dit.

    • algarath
      Publié à 19:47h, 14 octobre Répondre

      Merci Jipé

  • jipé
    Publié à 14:30h, 24 octobre Répondre

    Pueut-être pourriez-vous,JP,publier ce roman au format PDF(facilement lû avec Sumatra) à la libre disposition du public.

    • algarath
      Publié à 16:50h, 24 octobre Répondre

      Oui JP j’ai contacté Atramenta pour leur demander de me publier
      Cdlt
      JP

Écrire un commentaire