Charlie par Algarath

CHARLIE ET LE TESTAMENT DE JÉRUSALEM

Conte fantastique (2006)

Auteur :

Algarath

Montréal (Québec) Canada

 

1.Les pouvoirs de Charlie.

 

Les grandes histoires commencent parfois de façon banale, sans que l’on puisse deviner quelles extraordinaires aventures elles nous réservent et celle-ci a débuté avec un enfant presque comme les autres.

Charles Taylor, Jr. habitait la ville de Danvers dans l’État du Massachusetts, situé sur la côte est des États-Unis d’Amérique, et il venait de fêter ses douze ans le mois précédent. Il était le fils unique de Paul Taylor et de Mary Fleetwood. Son père était professeur à l’université Harvard et sa mère travaillait à mi-temps comme secrétaire dans une agence immobilière de Boston.

Charles était assez grand pour son âge. Il mesurait près d’un mètre soixante, était mince et sportif. Ses cheveux bruns étaient coupés court et il portait des lunettes. Il adorait porter des jeans trop grands pour lui et d’amples T-shirts. Comme beaucoup d’enfants, il préférait être chaussé de baskets et les siennes étaient vraiment très caractéristiques. Elles étaient orange vif et le pourtour des semelles était vert avec des damiers gris. Les lacets étaient noirs. Charles portait les baskets les plus originales que l’on puisse imaginer, et c’était normal puisque c’était un enfant lui-même très original.

Charles, que ses amis et ses parents appelaient Charlie, était un garçon toujours en quête d’aventures et à l’imagination débordante. Il avait quelques amis très chers, qui fréquentaient avec lui l’école du comté. Mais ce qu’il aimait, c’était se réfugier dans le grenier de la maison familiale, une ferme très vieille dont une partie, l’aile droite, datait de l’époque où les colons venus en Nouvelle-Angleterre construisaient des maisons solides pour résister aux attaques des Indiens. En ce lieu, seul dans le grenier pendant des heures entières, Charlie imaginait qu’il vivait des aventures extraordinaires qui le menaient partout dans le monde et à travers toutes les époques de l’histoire, et il s’adonnait à sa passion, la magie. Charlie était un apprenti sorcier, un débutant très inexpérimenté, mais passionné.

Il collectionnait les livres de magie et de sorcellerie, et rêvait de devenir lui-même, un jour, un sorcier capable de faire des choses extraordinaires. Il savait que tout art s’apprend, et il s’y employait. Sa mère lui avait appris le français. Elle disait que c’était une tradition dans la famille, qui remontait à de lointains ancêtres qui étaient venus s’établir dans le Nouveau Monde. Charlie pratiquait aussi l’équitation. Il avait un excellent niveau et faisait beaucoup de dressage et de concours complet. Il aimait aussi le baseball, comme beaucoup de jeunes Américains, et il s’entraînait parfois avec des amis dans le jardin qui entourait sa maison.

 

Il y a quelques semaines, il y avait fait une découverte assez extraordinaire. Il se trouvait par un bel après-midi de printemps avec son ami John dans la cour, près du vieux puits, et celui-ci lui lançait des balles que Charlie attrapait avec son gant rembourré.

— Vas-y, John, lance la balle, cria Charlie.

— Attrape-la, dit John tandis qu’il lançait la balle de baseball de toutes ses forces en direction de Charlie.

À un moment donné, John avait raté son coup et la balle s’était retrouvée au fond du puits qui était creusé face à la vieille aile de la ferme, vestiges du XVIIesiècle.

— Désolé, Charlie, lui dit John. Je pense qu’elle est passée par l’ouverture du puits.

— Oui, mais ce n’est pas grave, John. Essayons de la récupérer. Cela ne devrait pas être trop difficile, car le puits n’est pas très profond.

Charlie et son ami s’étaient appuyés sur la margelle du puits et avaient tenté de voir la balle qui y était tombée.

— Tu la vois? dit John.

— Peut-être, répondit Charlie, qui distinguait quelque chose de blanc au fond du puits. Il faut descendre pour la récupérer. Attends, j’ai une idée.

Les ouvriers qui repeignaient la façade de la maison avaient une échelle et Charlie leur avait demandé de l’aider à descendre pour récupérer sa balle. Deux ouvriers avaient placé l’échelle dans le puits et la tenaient fermement pour que Charlie puisse aller récupérer la balle en toute sécurité, sans risque de tomber ni de se blesser.  Il était descendu lui-même et avait retrouvé sa balle facilement, le puits étant à sec.

Alors qu’il gravissait les barreaux de l’échelle et remontait le long de la paroi du puits, il avait remarqué une pierre qui était partiellement sortie du logement dans lequel elle était encastrée. Elle était assez proche du haut du puits, et il y avait suffisamment de lumière pour qu’il puisse bien la voir. Une date, 1692, était gravée dessus, ainsi qu’un poisson. Charlie l’avait délogée assez facilement, car la pierre n’était pas très lourde, et une cache assez longue lui était apparue. Il y avait distingué un objet, couvert de poussière.

— Qu’est-ce que cela peut bien être? se dit-il. Cela n’a pas l’air de bouger, ce n’est pas un serpent. Allez, tant pis, je veux en avoir le cœur net.

Surmontant son appréhension, Charlie avait allongé le bras. Sa main toucha une sorte de fourreau, froid et humide. Il tira vers lui l’objet qui était dans la cavité creusée dans la paroi du puits.

— Voyons ce que cela peut bien être, se dit Charlie, alors qu’il restait en équilibre, les deux pieds sur le même barreau et le corps appuyé sur les montants de l’échelle.

C’était un étui en cuir long de quarante centimètres, fermé au bout par un lacet passé dans des trous percés dans la peau épaisse. Il y avait une date sur l’étui, gravée dans le cuir : 1692, précédée d’une croix tracée par une main malhabile. Sous cette date, un dessin représentant un poisson, qui lui aussi était gravé, était peint avec de l’encre rouge vermillon.

— Les mêmes signes que sur la pierre, se dit Charlie, intrigué. Je me demande ce que cet étui contient? Bon, je n’en parle à personne, je garde ce secret pour moi. Je vais le mettre dans la poche de mes jeans. Je veux savoir ce que c’est avant d’en parler à qui que ce soit. John est un bon copain, mais ce n’est pas un ami avec qui je partage tous mes secrets.

 

Très excité, Charlie avait remonté sa trouvaille et l’avait emmenée dans le grenier, là où il cachait ses trésors, dans des malles empilées le long du mur. À l’intérieur de l’étui, il avait trouvé une baguette en bois brun tâché de rouge sombre sur presque toute sa surface, comme si un liquide épais s’était imprégné dans les fibres du bois et avait donné une teinte en séchant.

— Qu’est-ce que cela peut bien être? se dit-il. Un liquide rouge comme du vin peut-être, ou du sang?

Cela avait l’air très vieux, et celui qui l’avait caché dans le puits avait enduit toute la longueur de la baguette d’une épaisse couche de graisse animale, pour la protéger des outrages du temps. Charlie avait passé du temps à ôter cette protection et toute une boîte de serviettes en papier y était passée. L’objet était maintenant sec et propre et Charlie pouvait l’examiner à loisir. La baguette était assez lourde, d’un diamètre d’environ deux centimètres et d’une longueur de trente-cinq centimètres. Elle était terminée aux deux extrémités par des blocs en métal en forme de pyramide plate dont les bouts étaient écrasés comme s’ils avaient été aplatis par un marteau, et le métal était rouillé par endroits.

— Probablement, le résultat de nombreuses d’années passées dans un endroit humide comme le puits, peut-être même de siècles, se dit Charlie. Son imagination fertile le portait à inventer des histoires.

Charlie cacha soigneusement son trésor et n’en parla à personne, pas même à ses parents. Il le gardait dans l’armoire de sa chambre, là où il rangeait ses jouets, ses livres les plus précieux, et les CD de son ordinateur. Sans être taciturne, Charles Taylor était quand même un peu secret, et cela était sans doute dû au fait qu’il n’avait ni frères ni sœurs avec qui jouer. Il avait d’abord imaginé que cette baguette était une baguette magique, et il avait essayé toutes les formules secrètes qu’il avait trouvées dans ses livres de magie pour s’en servir comme si c’en était réellement une.

— Abracadabra, baguette magique, transforme ce livre en billard électrique, dit-il en pointant sa baguette sur un vieux livre qui traînait sur une table du grenier.

Sans succès! Charlie était un peu dépité et déçu.

— Essayons autre chose. Hocus Pocus, que cette araignée devienne un lézard, dit-il en dirigeant le bout de sa baguette sur une araignée qui avait tissé sa toile dans un coin du grenier.

Rien encore ne se passait! L’araignée continuait à tisser sa toile et ne s’était pas transformée en lézard.

— Je ne dois pas avoir le bon livre de magie, se dit Charlie. Et pourtant, celui-là m’a été chaudement recommandé par un magicien. Ou alors, je ne sais pas encore prononcer les formules magiques comme il faut. Et si cette baguette n’était pas une baguette magique, mais un simple bout de bois terminé de deux bouts métalliques? se dit finalement Charlie en la rangeant quand même dans son étui.

Cette baguette n’était probablement qu’un vestige d’une ancienne époque, ou un outil qui servait à quelque chose que Charles n’avait encore pas pu découvrir. Tant pis! Il s’en servait en se persuadant que c’était une vraie baguette magique qui lui permettait de faire des miracles et en prétendant qu’elle lui donnait des pouvoirs de sorcier.

 

Quelques semaines étaient passées depuis cette découverte. Charlie allait souvent dans son grenier et sortait souvent sa baguette de l’étui pour pratiquer ce qu’il considérait comme l’art ultime. Il avait encore essayé de faire des miracles en s’en servant, mais n’avait jamais réussi en dépit des longues heures qu’il y avait passées et de tous les efforts qu’il avait déployés.

On était mi-juin et l’école se terminait. Charlie rentrait après être allé jouer au baseball. Sa mère était à la cuisine et lui préparait une assiette de légumes crus. Elle y avait mis quelques radis, des carottes et du céleri, un peu de chou-fleur et des oignons.

— Maman, s’il te plaît, ne mets pas trop d’oignons dans l’assiette, lui dit Charlie.

— Il y en a peu, lui répondit-elle. Et c’est bon pour la santé.

Charlie préférait des gâteaux, mais sa mère insistait pour qu’il mange des produits naturels qui contenaient des vitamines, lui disait-elle.

— Charlie, as-tu fait ta valise, mon chéri? lui dit sa mère. Tu sais que l’on part demain pour l’Europe. Nous visiterons Londres et puis l’Écosse.

Ce serait la première fois que Charlie quitterait sa ville de naissance, dont le nom était célèbre à travers le monde, car Danvers s’appelait autrefois Salem, un village où des exécutions pour sorcellerie avaient eu lieu en 1692. Charlie le savait, comme tous les enfants qui vivaient dans cette ville. Ses professeurs lui en avaient parlé à l’école et de nombreuses gravures d’époque subsistaient dans les musées de la ville, qui consacraient à ces événements peu glorieux plusieurs salles d’exposition.

Son père avait accroché quelques anciennes gravures dans son bureau, l‘une d’elles représentant le procès d’une femme accusée d’être une sorcière, et une autre une pendaison publique en place du village.

— Oui, maman. Elle est presque prête, mentit Charlie, en réponse à la question de sa mère.

Il savait que mentir n’était pas bien, mais c’est vrai qu’il avait déjà commencé à préparer ses affaires. C’était une sorte de demi mensonge, moins grave qu’un gros mensonge, pensait-il.

Pour le voyage à Londres, il emporterait, en plus de ses habits et de deux paires de chaussures, son gant de baseball et une balle, ainsi que son plus grand trésor, l’étui en cuir contenant la baguette, car il avait l’intention de la montrer aux amis anglais dont il ferait la connaissance, pour les impressionner et avoir avec eux un thème de discussion passionnant.

— Charlie, mon chéri. Peux-tu aller chercher le courrier? lui demanda sa mère.

Elle était affairée à lui préparer son goûter. Charlie aurait préféré un bol de céréales sucrées, mais sa mère avait des idées très arrêtées sur l’hygiène alimentaire, ce qui faisait d’ailleurs qu’il était en excellente santé et sans aucun surpoids.

La boîte aux lettres des Taylor était à l’entrée de la propriété, posée sur un piquet planté dans le sol en bordure de la route. Charlie s’y rendit en courant et ouvrit la boîte pour en retirer les quelques lettres qui y avaient été déposées par le facteur. En les ramenant à la maison, il vit parmi elles une lettre qui venait de l’étranger, avec des timbres qu’il ne connaissait pas. Elle était adressée à sa mère, et dans le coin gauche de l’enveloppe, il y avait un dessin : un poisson stylisé, rigoureusement semblable à celui qui se trouvait sur l’étui de la baguette et sur la pierre du puits. Intrigué, Charlie marqua un temps d’arrêt pour contempler cette lettre.

Il remit finalement le courrier à sa mère après avoir retourné l’enveloppe dans tous les sens.

Elle s’exclama, en voyant la lettre qui venait d’un autre pays :

— Ah! Ta tante d’Écosse m’écrit. Probablement pour me donner des indications pour la route, car nous irons chez elle la semaine prochaine après être passés par Londres. Elle s’appelle Chloé, tu te souviens peut-être d’elle? lui dit-elle. Elle était venue passer quelques semaines chez nous quand tu n’avais que trois ans, quand elle a perdu son mari dans un accident de voiture.

— Je ne me souviens pas très bien, maman, dit Charlie. A-t-elle des enfants?

— Oui, les pauvres petits, Robert et Lilian, qui ont perdu si vite leur papa, dit sa mère. Tu vas faire leur connaissance et tu vas sûrement bien t’amuser avec eux au château où ta tante travaille.

 

Le lendemain, toute la famille partait pour New York, en direction de l’aéroport international de La Guardia. Charlie avait eu un peu peur au décollage et avait dormi pendant tout le voyage, alors que ses parents papotaient tout bas pour ne pas le réveiller. Réveillé par les hôtesses qui servaient le petit-déjeuner, il admirait le paysage qui se déroulait sous ses yeux, tandis que l’avion avait amorcé sa descente. Quelques minutes plus tard, il était sur le vieux continent, à Londres.

— Regarde, maman, dit Charlie. Ce pays semble si différent du nôtre. Il n’y a pas ces grandes autoroutes. Et cela semble assez vieux.

— Oui, mon chéri. Les États-Unis d’Amérique sont un pays qui a à peine trois cents ans.

— Tu as vu, papa? dit Charlie. Les voitures roulent du mauvais côté.

— Oui, Charlie, on roule à gauche dans ce pays, répondit son père. On s’y habitue vite.

Son père avait réservé une voiture de location et avait loué pour une semaine un appartement dans la banlieue de Londres. Ils s’y installèrent et Charlie s’endormit aussitôt, épuisé par le décalage horaire.

À son réveil, le lendemain matin, ses parents le prirent à part, l’air contrarié. Il s’assit sur son lit pour écouter ce qu’ils avaient à lui dire.

  • Charlie, lui dit son père, ta mère et moi devons retourner aux États-Unis pour deux ou trois jours. Un événement imprévisible et soudain s’est produit et nous oblige à nous absenter. Nous partons cet après-midi. Je te dépose à la gare d’ici une heure. Tu prends un train pour Inverness et ta tante enverra quelqu’un te chercher à la gare d’arrivée. Tu pourras t’installer au château et tu nous attendras tranquillement. Nous devrions être de retour assez vite, d’ici la fin de la semaine, et nous viendrons te rejoindre chez ta tante.

Sans perdre de temps ses parents s’installèrent dans le véhicule de location dans lequel ils avaient chargé les bagages de leur fils. Après un court trajet dans les rues de Londres, ils arrivèrent à la gare ferroviaire, à l’heure pour le départ du train. Son père alla chercher le billet au guichet et sa mère vérifia que Charlie avait tout ce qui lui était nécessaire dans ses bagages.

Après de longues embrassades et beaucoup de recommandations, Charlie entrait dans le compartiment du wagon que ses parents avaient réservé. Ils l’avaient suivi et restèrent avec lui jusqu’au dernier moment, juste avant que le contrôleur ne siffle le départ.

— Au revoir mon chéri, dit sa mère en le serrant très fort dans ses bras et en l’embrassant.

— Sois sage Charlie, dit son père en lui glissant quelques billets d’une livre sterling dans la main. Voilà pour t’acheter ce que tu veux en nous attendant. Ta tante prendra soin de toi, nous partons tranquilles.

Il s’assit sur le siège réservé pour lui, et ses parents descendirent du train. Il les vit devenir de plus en plus petits à mesure que le train s’éloignait. Charlie était un garçon courageux et débrouillard et le fait de devoir voyager seul ne le rendait guère nerveux. Au contraire ces circonstances inattendues lui donnaient l’occasion d’affirmer un brin d’indépendance. Il pensait néanmoins à ses parents, forcés malgré eux de supporter un long voyage imprévu. Le train quittait d’abord la gare et ensuite Londres. Il roulait maintenant à vive allure dans la campagne anglaise et le paysage anglais se déroulait sous les yeux de Charlie, à peine couvert par un brouillard léger.

Un vieil homme à l’allure un peu inquiétante le dévisageait avec insistance, assis sur la banquette qui lui faisait face. Il était vêtu d’un kilt écossais et portait une barbichette pointue sous le menton, et deux longues moustaches relevées en forme de cornes avaient poussé de part et d’autre de sa bouche cruelle. Sa peau avait une sale couleur jaunâtre. Il avait des yeux très sombres surmontés par d’épais sourcils. Charlie remarqua que l’homme regardait ses mains et était attentif aux moindres mouvements qu’il faisait avec celles-ci, ce qui le mettait mal à l’aise.

— Alors mon petit, tu voyages seul? lui dit le vieil homme, alors qu’ils étaient partis depuis une bonne demi-heure.

— Oui, Monsieur, lui répondit Charlie.

— Tu vas à Inverness? rajouta l’homme.

— Oui, chez ma tante, au château, lui dit Charlie.

— Ah! J’espère que tu ne crois pas à toutes ces histoires de fantômes et de sorciers, mon petit, lui chuchota l’homme d’un air mystérieux. On en raconte des choses sur ce qui se passe au château depuis des lustres. D’horribles chicots jaunâtres étaient visibles dans sa bouche, et contribuaient à donner au personnage un aspect répulsif et inquiétant. Son visage était de couleur violacée, et sa peau était tachée par endroits.

Charlie espérait que le château lui réserverait des surprises. Il aimait tout ce qui était surnaturel. Il se sentait immanquablement attiré par tout ce qui sortait de l’ordinaire, comme s’il avait été différent des autres enfants qu’il connaissait. Il avait remarqué cela dès son plus jeune âge. Le vieil homme sortit de son sac des cerises et commença à les manger. Il s’adressa à Charlie :

— Petit. Ouvre grande ta main, je vais te donner une poignée de ces cerises. Elles sont excellentes. Allez, ouvre ta main, lui dit-il un peu brusquement.

Charlie avait un peu de réticences à accepter cela de la part d’un étranger, mais l’homme était insistant. Il s’exécuta et ouvrit toute grande sa main droite. Le vieil homme regarda fixement les doigts de Charlie. Il avait les yeux fixés sur une longue cicatrice que Charlie s’était faite, il y a quelques années à l’intérieur de son index, alors qu’il jouait avec une caisse en bois dont un des coins de métal s’était à moitié détaché et avait entaillé profondément sa peau sur toute la longueur de son doigt, du bout jusqu’au milieu de sa paume.

— Ah! Tu en as une grande cicatrice, dit-il à Charlie en lui mettant finalement quelques cerises dans la main. Quel est ton nom, petit? rajouta-t-il, comme s’il s’intéressait de plus en plus à Charlie.

— Charles Taylor Junior, répondit Charlie, alors qu’il remarquait le tatouage sur le dessus de la main du vieil homme, un sigle en forme de flammes rouges qui brûlaient autour d’une dague noire pointue, dont la lame était ondulée comme un kriss hindou.

— Eh bien! Tu aimes mes cerises? lui dit l’homme au kilt, qui remarqua que Charlie ne les avait pas encore goûtées.

— Oui, mais je les garde pour quand j’aurai faim, répondit-il agacé et méfiant. Il jugeait étrange le comportement de son vis-à-vis qui l’avait mis mal à l’aise pendant le voyage.

Quelques heures plus tard, il arrivait à destination et il descendait du train. Le vieil homme en kilt lui dit au revoir sans l’aider à descendre sa valise et son sac, tout en lui adressant une dernière fois la parole.

— Au revoir, petit. N’oublie pas ce que je t’ai dit. Ouvre l’œil, et le bon!

Charlie attendit que le train reparte avec l’homme et se débarrassa des cerises en les jetant dans une poubelle. Il avait le pressentiment qu’elles ne seraient pas bonnes pour lui et n’avait aucune confiance dans le vieil homme au kilt. Un vieux domestique l’attendait dans une vieille guimbarde, et Charlie y monta après que ses valises furent rangées dans le coffre. La route jusqu’au château fut rapide, tandis que Charlie admirait le paysage verdoyant.

La voiture entra dans l’allée du château. Sa tante, Chloé Fleetwood, l’attendait devant les marches du perron, avec des larmes dans les yeux, et elle le serra très fort dans ses bras en lui disant : « Mon pauvre petit, mon pauvre petit ». Elle lui annonça, des sanglots dans la voix, une nouvelle terrible. L’avion qui ramenait ses parents vers New York avait disparu corps et biens en plein océan Atlantique. Charlie était désormais orphelin. Entouré d’affection, il affronta son chagrin. Il se rendait compte de la perte effroyable qu’il venait de subir. Sa vie basculait d’un seul coup, en perdant les êtres chers qu’il chérissait le plus au monde. Les premiers jours firent les plus difficiles et il mit du temps à accepter la perte de ses parents. Les semaines passèrent, et Charlie s’habituait à contrecœur à sa nouvelle vie.

 

Sa tante Chloé était gouvernante pour les propriétaires de l’endroit, et elle avait recueilli Charlie après la mort de ses parents. C’est elle, désormais, qui s’occuperait de son éducation.

C’était une femme un peu ronde, qui aimait beaucoup cuisiner. Ses cheveux gris étaient relevés en chignon et elle portait toujours un tablier. Elle avait tout fait pour le consoler, car Charlie avait beaucoup pleuré. Quand on perd soudainement son papa et sa maman et que l’on n’a que douze ans, on est très malheureux, cela se comprend. D’ailleurs, on pleure à tout âge quand on a ce malheur.

Charlie vivait maintenant au château depuis plusieurs semaines et il s’était fait des amis. Son cousin Robbie, qui avait onze ans et sa cousine Lily, qui avait treize ans, l’avaient adopté comme un frère.

Lily était très mignonne. Elle était brune, avec des tresses, et elle avait beaucoup plus de maturité que son frère. Elle adorait faire des blagues, mais elle avait un petit côté sérieux et elle aimait aller jusqu’au fond des choses. Robbie aimait trop les sucreries et mangeait beaucoup. C’était un petit gros, et il avait les cheveux blonds. Il était un peu gaffeur, mais il avait un cœur d’or et était toujours prêt à rendre service.

Sa tante avait inscrit Charlie à l’école de la ville et il s’y rendait à pied tous les jours. Il y allait avec Robbie et Lily et rentrait au château en milieu d’après-midi, pour jouer avec eux. Charlie leur avait montré la baguette, quelques jours après son arrivée.

— Regardez, j’ai une baguette magique, leur avait-il dit en sortant la baguette de son étui en cuir.

— Oh! s’était exclamé Robbie, tu as déjà fait des miracles avec elle?

— Pas encore, j’apprends à m’en servir, répondit Charlie.

Lily avait pris l’air mystérieux. Elle quitta la chambre de Charlie en lui disant qu’elle revenait dans quelques minutes. Quand elle le fit, elle avait une petite boîte en bois précieux dans les mains.

— Charlie, nous aussi nous avons un objet magique et nous n’avons aucune idée de ce que c’est. Regarde, lui dit-elle en ouvrant la boîte.

Une étoile à six branches, entourée d’un cercle, était contenue dans la boîte comme dans un écrin. Il y avait un poisson gravé sur le couvercle de la boîte. De la soie noire et brillante recouvrait la parure capitonnée et usée par endroits de l’intérieur de la boîte.

— Wow! Où avez-vous trouvé cette étoile? dit-il en sortant l’objet de son écrin et en l’examinant.

— C’est une longue histoire, lui répondit Lily.

Charlie regardait l’étoile. Elle semblait être en or massif. Sur chaque pointe de l’étoile à six branches, il y avait une pierre précieuse sertie dans la couronne en forme de cercle d’un diamètre d’environ huit centimètres qui entourait l’étoile, avec un chiffre gravé sous la pierre. Au centre de l’étoile, il y avait une sorte de cristal serti entre les branches. Un I majuscule était gravé sous une pierre verte, une émeraude. Un II apparaissait sous une pierre bleue, qui semblait être une opale. Un III correspondait à une pierre rouge, un rubis. Le chiffre IV était sous une pierre noire, le V sous une grosse perle et le VI sous un diamant. Il retourna l’étoile et examina l’autre face du cercle, celle de l’autre côté des pierres précieuses. Elle était gravée dans une langue qu’il ne connaissait pas.

— Cette étoile a-t-elle des pouvoirs magiques? demanda Charlie.

— On le pense, répondit Lily, mais nous non plus, nous ne savons malheureusement pas encore nous en servir.

— Racontez-moi où vous l’avez trouvée, leur demanda Charlie.

— Dans la crypte du château lui répondit Lily. Robbie et moi y sommes allés. Il y a une petite chapelle. De part et d’autre de l’autel, il y a quelques statues, très vieilles. Robbie a joué avec le chapeau d’une de ces statues et a fini par le tourner après l’avoir manipulé. Il s’est dévissé, dévoilant une cache dans la tête de la statue, qui était creuse. L’écrin était à l’intérieur.

— En avez-vous parlé à quelqu’un? leur demanda Charlie. C’est bizarre, encore le signe du poisson, et la façon dont il est dessiné est toujours le même, cela semble être un signe de ralliement. J’ai trouvé un poisson dessiné sur l’enveloppe de la lettre que votre mère a envoyée à la mienne avant le voyage.

— Non, pas encore. C’est arrivé deux jours avant ton arrivée, lui répondit Robbie. Nous n’avions pas porté attention au poisson, mais maman a un meuble dans sa chambre avec deux portes sur lesquelles des poissons stylisés semblables à celui-ci sont gravés.

— Je pense qu’il faudrait en parler à votre maman, ma tante, dit finalement Charlie.

— Oui, tu as raison répondit Lily. Maman est toujours de bon conseil, comme toutes les mamans.

— Oui, dit Charlie d’un air triste. Au souvenir de sa mère une larme perla dans ses yeux, qu’il effaça doucement d’un revers de sa main. Il serra les lèvres, ému.

— Allez, Charlie, dit Lily, ne sois pas malheureux. Nous t’aimons très fort, tu sais. Nous admirons ton courage. Nous aussi avons souffert à la mort de notre papa.

— Oui, je sais, dit Charlie. Ne t’en fais pas, Lily, ça va aller. Mais, tu sais, perdre ses deux parents en même temps est une peine immense.

Les jours passaient et Charlie s’était habitué à sa nouvelle vie. Même son accent avait changé et il sentait qu’il parlait anglais de plus en plus comme ses cousins.

 

Charlie s’était installé dans une chambre à l’étage, dans une des tours du château, et avait mis la baguette qu’il avait trouvée dans le puits de sa maison sur l’appui de fenêtre de sa chambre. Un large appui de fenêtre, sur lequel se trouvaient quelques coussins recouverts de velours rouge et bordés de fils d’or. Il la laissait là, oubliant presque son existence et lui jetait parfois un regard, sans plus lui accorder le même intérêt qu’auparavant.

Un soir, moins d’un mois après son arrivée au château, un orage grondait et Charlie était dans son lit. Il s’était recouvert de ses couvertures, car il faisait froid dans ces grandes demeures mal chauffées, même si c’était l’été. Il regardait par la fenêtre les éclairs qui lézardaient le ciel à intervalles réguliers. Il comptait les secondes entre le moment où il voyait l’éclair déchirer le ciel et celui où le tonnerre éclatait, ce qui lui permettait d’évaluer la distance à laquelle se trouvait l’orage. Il venait de compter trois secondes. L’orage était tout proche, à n’en pas douter. Un instant plus tard, un nouvel éclair illuminait sa chambre et au même moment un bruit qui ressemblait à une explosion emplissait ses oreilles. La foudre avait frappé la fenêtre, à l’endroit où sa baguette était posée, et des étincelles avaient jailli à jet continu des bouts de métal qui se trouvaient aux extrémités, pendant plusieurs secondes qui avaient semblé interminables à Charlie. Il avait eu un peu peur et avait attendu plusieurs minutes que l’orage s’éloigne avant d’avoir le courage de s’approcher de l’endroit où la foudre s’était abattue.

Tout semblait normal. Tout était là et en bon état. La foudre n’avait fait aucun dégât semblait-il. Charlie saisit la baguette et la lâcha aussitôt. Dès qu’il l’avait prise en main, une lueur bleutée avait entouré l’objet. Il n’avait ressenti aucune douleur, aussi s’enhardit-il une seconde fois et il reprit la baguette, cette fois sans la lâcher bien que la même lueur bleutée se soit produite encore une fois. La baguette, qui était lourde en temps normal, lui semblait étonnamment légère. On aurait dit qu’elle prolongeait naturellement son bras et qu’elle faisait partie de lui-même.

— C’est incroyable, dit-il tout haut. Elle semble maintenant si légère. Et que peut être cette lueur bleue?

Charlie prit la baguette de l’autre main. La même lueur bleue apparut, diaphane. Il la reprit dans sa main droite, car il était droitier et la pointa vers un arbre dans le parc. Celui-ci s’effondra dans un fracas d’enfer. Charlie n’en croyait pas ses yeux. Il prit quelques secondes pour vérifier que l’arbre était bel et bien tombé et qu’il n’était pas victime d’une hallucination. Ne sachant trop que faire, il pointa sa baguette de nouveau en direction de l’arbre foudroyé et donna l’ordre mental à l’arbre de reprendre sa forme initiale. L’arbre revint immédiatement tel qu’il était auparavant. Les dégâts avaient disparu! Charlie se frotta les yeux. Il devait rêver. Son désir que cette baguette soit magique était si fort qu’il pensait qu’il rêvait tout éveillé. Demain, tout reprendrait son cours normal, pensait-il. Il attribua ce qu’il venait de voir à la fatigue, et pensa que le mieux serait tout simplement de se reposer. Il posa la baguette sur sa table de chevet et s’endormit presque immédiatement. Il avait eu suffisamment d’émotions pour la journée!

 

Il se réveilla alors que le soleil emplissait sa chambre de rayons lumineux et qu’une chaleur douce se répandait après la froideur de la nuit. La première chose que vit Charlie en ouvrant les yeux, c’était la baguette posée sur sa table de chevet, à l’endroit où il l’avait laissée la veille. Il se souvint du rêve éveillé qu’il avait fait le soir précédent et en sourit, amusé par le fait d’y avoir cru un instant.

— C’est invraisemblable ce que j’ai cru voir hier. Une baguette qui a le pouvoir de détruire et de reconstruire, en obéissant à ma volonté, et sans même que je ne prononce aucun mot ou aucune formule magique! C’est comme si je prenais cette baguette et que je lui demandais de m’apporter l’objet sur lequel je la pointe, dit-il. Tiens, je vais la prendre et la pointer vers… mon pantalon, plié sur le dossier de cette chaise. Pantalon, pensa-t-il, viens ici!

En saisissant la baguette il avait été surpris de voir que la même lueur bleue était apparue, comme la veille. Il tendit machinalement la baguette vers son pantalon en lui intimant l’ordre de venir dans ses mains et le pantalon quitta la chaise, traversa en un instant la distance entre le lit de Charlie et la chaise, et se posa délicatement sur son bras gauche. Charlie posa son pantalon sur son lit et passa sa main gauche sur ses yeux, tout en gardant sa baguette dans la main droite.

— Elle est magique! Je suis un sorcier! Bon. J’essaie autre chose, dit-il tout haut.

Il s’approcha de la fenêtre. Le vieux serviteur qui était venu le chercher à la gare le jour de son arrivée au château était en train de laver sa vieille guimbarde. Il s’était penché la tête vers le seau d’eau, pour mouiller son éponge avec de l’eau savonneuse. Charlie pointa sa baguette vers la voiture et lui intima mentalement l’ordre de se déplacer de trois mètres vers l’arrière. Le chauffeur se releva et appliqua machinalement l’éponge mouillée sur… rien! La voiture ne se trouvait plus là, mais à quelques mètres en arrière. Il crut rêver et fut aussi étonné de ce qui lui arrivait que Charlie ne l’était d’y être parvenu, grâce à ses talents de sorcier et aux pouvoirs extraordinaires de sa baguette magique. La voiture pesait près de deux tonnes et elle avait bougé dans une fraction de seconde, à l’endroit exact où Charlie l’avait voulu. Que s’était-il passé? Pourquoi cette baguette, inerte jusqu’à présent, était devenue soudain magique?

Après réflexion, Charlie attribua la cause à l’éclair qui avait frappé la baguette pendant l’orage. Sans doute avait-il réveillé les pouvoirs qui dormaient dans la baguette avant que la foudre ne s’abatte dessus. Charlie manipula la baguette et il lui sembla qu’il pouvait tirer un bout de métal pour qu’il sorte du bois dans lequel il était encastré. Ce qui semblait vu de l’extérieur une tête en forme de pyramide assez plate et dont le sommet avait été écrasé par un marteau était en réalité un clou. La tige du clou, de section rectangulaire maladroitement forgée et formée de quatre côtés et se terminait en pointe aiguisée avait été limée par endroits, ce qui la faisait ressembler à une sorte de clé.

Charlie essaya de tirer l’autre embout, qui résistait. En s’y prenant plus fort, l’embout se détacha. C’était aussi un clou semblable à l’autre, mais les encoches qui avaient été soigneusement taillées pour en faire une clé fort acceptable étaient différentes. Les deux clous portaient des signes, dans une langue que Charlie ne connaissait pas. Ils étaient finement gravés, mais les signes étaient bien visibles, sans qu’aucune usure n’empêche de les distinguer. Cette langue semblait être celle qui était gravée sur l’étoile qu’avaient trouvée Lily et Robbie. Charlie replaça les deux clous, ou les deux clés selon ce qu’on croyait qu’ils étaient, dans leurs logements respectifs. Il fut forcé de s’y prendre à deux fois, car il fallait que chaque logement corresponde au bon clou. Il posa soigneusement la baguette sur le lit et s’approcha de l’appui de fenêtre. Il était intrigué, ne sachant pas ce que tout cela signifiait. Il regarda au loin, comme pour voir l’Amérique dont il était venu il n’y a pas si longtemps. Que de choses s’étaient passées!

Sans bien s’en rendre compte, Charles Taylor Junior était devenu subitement le petit garçon le plus puissant au monde et sans conteste le roi des magiciens. La baguette qu’il avait trouvée dans le puits de sa maison, et qui avait été activée par l’éclair, lui conférait des pouvoirs extraordinaires! Une fois l’enthousiasme du début passé, Charlie s’interrogea sur la façon dont il allait se servir de ces pouvoirs nouvellement acquis et sur l’utilité qu’il en ferait.

 

 

2.

La Confrérie du Poisson

 

 

Ce soir-là, Charlie décida de raconter à sa cousine Lily et à son cousin Robbie l’épisode de l’orage et des choses merveilleuses dont il était maintenant capable avec sa baguette devenue réellement magique. Il les avait emmenés dans sa chambre et ils s’étaient tous les trois assis en tailleur sur le tapis, avec les jambes repliées. Robbie avait amené quelques quartiers d’une tarte aux prunes, que sa mère avait cuisinée la veille.

— Tu veux de la tarte? demanda-t-il à sa sœur.

— Non merci, dit-elle.

— Et toi Charlie? Tu en veux un morceau?

— Non, Robbie, je n’ai pas faim.

— Vas-y, lui dit Robbie, tout excité après que Charlie leur eut fait le récit détaillé des miracles qu’il avait déclenchés. Demande à ta baguette de ranger ta chambre. On va voir si cela marche, rajouta-t-il, en claquant dans ses mains en signe d’excitation.

— Oui, Charlie, dit Lily. Je suis tellement curieuse de voir de la vraie magie, depuis le temps que j’en rêve.

Charlie prit sa baguette dans sa main droite et la lueur bleue apparut, ce qui émerveilla Lily et Robbie. C’était bien ce que leur cousin leur avait dit. Tout le monde se demandait d’où une telle lueur pouvait provenir. Il n’y avait manifestement pas de piles dans cette baguette.

— Wow! Regarde! La lueur bleue, dit Robbie à sa sœur. Allez Charlie, continue! Montre-nous tes pouvoirs.

— Oui, Charlie, dit Lily, impatiente de voir ce dont son cousin serait capable de faire avec la baguette.

Charlie pointa successivement sa baguette aux quatre coins de sa chambre et chaque fois, le coin concerné se rangeait de lui-même. Les objets qui traînaient par terre retrouvaient leur place, là où ils auraient été rangés si Charlie l’avait fait comme il le fallait. Les livres se rangeaient sur leurs étagères, et même la poussière sur les meubles et sur le sol disparaissait, comme balayée par une main magique.

Tous les habits épars sur des fauteuils ou même par terre se rangeaient dans la penderie, le pantalon de Charlie se pendait sous le cintre, et les chaussures allaient dans leurs casiers. La poubelle s’emplissait des emballages de bonbons que Charlie avait laissé traîner ci et là.

Robbie voulut, lui aussi, essayer de déclencher des actes de magie, comme son cousin. Charlie lui passa la baguette, mais aucune lueur n’apparut. Robbie essaya de déplacer les tableaux qui se trouvaient sur les murs de la chambre de Charlie. Rien! Aucun effet! Lily essaya, elle aussi, et sans aucun résultat. Il semblait que la baguette n’agissait que dans la main de Charlie, que c’était le seul sorcier.

— Attends, dit Robbie, je vais prononcer des phrases magiques. Sans formules magiques, cela ne marche pas. Tu as ton livre de magie avec toi, Charlie?

— Oui. Tiens, le voici, dit-il en lui tendant le livre très connu « Formules pour baguettes magiques » paru chez un éditeur parisien réputé.

— Alors, voyons dit Robbie. Je vais essayer celle-ci : « Abracadabra, baguette magique, transmets-moi tes pouvoirs et transforme cette mouche en libellule. »

La mouche qui était posée sur la table continua tranquillement à explorer les restes du repas de Robbie dans sa boîte à lunch.

— Cette formule magique ne marche pas, dit Robbie. J’en essaie une autre. Tiens, celle-ci me semble efficace : « HocusPocus, que cette tranche de saucisson devienne un gros saucisson, et même deux saucissons. »

La tranche de saucisson restait sur le bout de sandwich que Robbie avait laissé.

— Lily, dit Robbie, peux-tu me lire le livre des formules magiques et je vais en essayer quelques-unes?

— D’accord. Alors, je les prends au hasard. Portare artefact : attire à soi l’objet sur lequel on pointe sa baguette magique.

— Attends, je vais l’essayer, dit Robbie. Portare artefactboîte à lunch, dit-il en pointant sa baguette sur la boîte où il mettait ses provisions.

La boîte à lunch resta sur la table, sans bouger d’un millimètre. Lily poursuivit sa lecture à voix haute :

Doloris Faber : crée une douleur à l’endroit sur lequel la baguette est pointée, lisait Lily. Il y a des degrés. On peut dire : MinimusDoloris Faberpour une petite douleur que l’on veut provoquer, ou Maximus Doloris Faberpour une très grande douleur. Les degrés vont de 1 à 20. Ainsi, il faut dire par exemple : « Minimus Doloris Faber5 » ou « Maximus Doloris Faber18 ».

— Je ne vais pas essayer cela avec toi ou avec Charlie, dit Robbie. Donne-m’en une autre.

Transformare animus : change un animal en un autre. Celle-là, tu peux l’essayer avec cette coccinelle, dit Lily.

— D’accord. Transformare animus, que cette coccinelle devienne un papillon, dit Robbie. Sans succès.

— Il y en a bien d’autres, dans ce livre qui semble très intéressant, poursuivit Lily. Choqum Fortis : donne un choc puissant à l’endroit montré. Ou celle-ci : Desequilibrium : déséquilibre l’adversaire et le fait tomber. Il faut faire le mouvement avec la baguette. Commencer par montrer le point déséquilibré et ensuite l’endroit où l’adversaire tombe, comme pour accompagner la chute.

Lily continua de lire le livre de formules magiques, mais toutes les tentatives de Robbie échouèrent. Finalement, il rendit la baguette à Charlie.

— Charlie, dit Robbie, je suis déçu de ne pas arriver à me servir de ta baguette, mais je suis tellement heureux pour toi. J’abandonne.

— Oui, dit Lily. Moi aussi, je suis si heureuse que tu sois un magicien, même si moi non plus, je n’arrive pas à me servir de la baguette.

Les enfants, y compris Charlie, se demandaient pourquoi, et une fois leur déception passée, ils décidèrent de confier le secret de la baguette à Chloé Fleetwood. Le lendemain était le dernier jour de l’école. Les enfants seraient en vacances d’été pendant deux mois et ils mettraient à profit toutes ces journées de liberté pour voir de quels miracles la baguette était capable.

 

Le lendemain soir, Charlie avait dîné en compagnie de Robbie, Lily et de sa tante Chloé. Il avait pris sa baguette avec lui et l’avait placée dans son étui. Lily avait mis la boîte contenant l’étoile dans sa large poche de tablier. Les enfants avaient décidé d’un commun accord qu’il était temps de mettre Chloé dans la confidence. Ce fut Charlie qui prit la parole, alors que le repas se terminait. Son statut de magicien confirmé lui conférait une sorte d’ascendant sur les autres enfants.

— Tante Chloé, dit-il d’un ton d’abord hésitant, mais qui s’enhardissait très vite. Nous avons quelque chose à te dire.

— Oui, Charlie, répondit-elle.

— Eh bien! Ce n’est pas très facile, à vrai dire, car cela semble invraisemblable et tu vas sûrement être étonnée. Tu risques même de ne pas nous croire. Ma tante, il m’est arrivé récemment beaucoup de choses très bizarres et très extraordinaires. Le mieux est que je te montre pour que tu puisses te faire une idée par toi-même, dit Charlie à sa tante qui semblait accorder beaucoup d’attention à ce que lui disait son neveu.

Il sortit l’étui de son sac et l’ouvrit, défaisant lentement le lacet pour sortir la baguette. Sa tante avait poussé un léger cri de surprise dès qu’il avait tiré le bout de la baguette et elle avait laissé échapper ces paroles :

— Mon Dieu, la Prophétie s’accomplit! Le temps est venu.

Charlie avait entendu, ainsi que Robbie et Lily, ce que sa tante avait dit. Il prit la baguette et la lueur bleutée entoura l’objet. Il dirigea la baguette vers le dessus de la table et tous les ustensiles reprirent leur place initiale, bien rangés, alors que le repas était déjà fini. Sa tante le regardait sans rien dire, l’air un peu mystérieux. Elle attendait patiemment la suite, ce qui surprit un peu Charlie.

Il dirigea sa baguette sur le mur sur chacun des tableaux qui y étaient pendus et ils se mirent à tourner à la vitesse qu’il dictait tout haut :

— Tourne vite, disait-il, et le tableau sur lequel il avait pointé sa baguette tournait rapidement sur lui-même. Tourne lentement et dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, disait-il en pointant un énorme tableau, et celui-ci obéissait aux ordres de Charlie. Et toi, dit-il enfin en s’adressant à un tableau qui se trouvait au-dessus de la cheminée, marche et fais le tour de cette pièce. Le tableau sauta sur le sol et tourna autour de la table, pour finalement retourner à sa place initiale.

Sa tante avait une expression de bonheur sur son visage. Elle dit à Charlie :

— Tout cela ne m’étonne pas, dit-elle, mais tu auras à faire des choses bien moins futiles que cela en te servant de la baguette pour l’accomplissement de la Prophétie. Ouvre ta main droite et montre-la-moi. Je veux voir si ce que je pense est vrai, dit-elle. Ce serait merveilleux. Le temps serait venu pour que la Prophétie s’accomplisse enfin.

Elle vit la cicatrice sur le doigt de Charlie et prononça quelques mots de façon machinale.

— C’est bien toi, mon garçon. Tu portes les traces. Tu es l’élu à la marque divine. Tu as la cicatrice au doigt et tu détiens la Baguette de la Croix.

Charlie s’étonnait. Il voulait dévoiler le secret de sa baguette et sa tante ne semblait guère étonnée. Elle avait l’air de trouver cela très normal et ne faisait aucun commentaire sur les pouvoirs de la baguette. Elle accordait par contre une attention extrême à sa cicatrice.

— Suivez-moi les enfants, dit-elle. Allons dans ma chambre, nous y serons tranquilles, car personne ne doit entendre ce que je vais dire. Tout doit rester secret et strictement entre nous.

Les enfants entrèrent dans la chambre. Tante Chloé referma avec soin la porte et la barra avec un solide verrou, collant son oreille contre la porte pendant près d’une demi-minute.

— Bon. Je ne pense pas que l’on ait été suivis, dit-elle. Je me méfie des espions de l’Ordre du Mal. Asseyez-vous les enfants, je vais vous raconter une histoire merveilleuse.

Les enfants s’assirent par terre, en rond autour d’elle, tout en se demanda quel était cet Ordre du Mal dont elle semblait avoir si peur. Tante Chloé s’était assise sur le rebord de son lit et commença à raconter l’histoire d’une voix calme et posée, tout en ne sachant réprimer son extrême émotion.

— C’est une longue histoire que je vais vous raconter, mes enfants. Sans doute l’histoire la plus merveilleuse de toutes les histoires qui n’aient jamais été racontées. Elle commence en Palestine avec le Christ, il y a deux mille ans, et elle n’est pas encore terminée.

Les enfants étaient très attentifs. Ils sentaient qu’ils allaient apprendre un secret tout à fait extraordinaire.

— Jésus, le Messie, le fils de Dieu, voyageait dans tout le pays avec ses Apôtres et répandait la parole divine, continuait tante Chloé. On sait que la sainteBible fut écrite après sa mort, du moins le Nouveau Testament qui relate principalement sa vie. Mais ce que l’on ne sait pas, c’est que l’enseignement du Christ fut recueilli par ses disciples alors que le Christ était vivant et fut consigné fidèlement dans un livre, appelé le Livre des préceptes de la Parole de Dieu. Jésus réunit ses disciples avant d’être arrêté et jugé, pendant son dernier repas, et leur dit que son livre, le Livre des préceptes contenant la Parole de Dieu, devait être dévoilé au monde au début du troisième millénaire, à partir de l’an 2000, car, dit-il à cette occasion, le monde courrait de graves dangers. Son livre apporterait aux hommes la Parole de Dieu, et l’humanité devrait alors suivre à la lettre les principes qui y étaient contenus pour se ressaisir. Le dernier chapitre de l’œuvre de sa vie n’était pas encore écrit. Il le fit le troisième jour après sa mort, au moment de sa résurrection.

— Qu’est devenu ce Livre des préceptes? demanda Lily.

— Il fut caché par les Apôtres, répondit Tante Chloé. Un des Apôtres, Pierre, façonna avec Luc et Mathieu une baguette dans la croix sur laquelle le Christ avait été crucifié, là où le sang du Seigneur avait coulé après que le soldat romain lui eut percé le flanc. Il prit deux des clous qui avaient servi à clouer le Christ sur la croix et les ajusta au bout de la baguette. Charlie, la baguette que tu tiens dans les mains est la baguette que l’Apôtre Pierre fabriqua avec la croix du Christ, ce que le code de la Confrérie, dont je parlerai plus tard, appelle la Baguette de la Croix.

Les enfants étaient abasourdis. Ils n’en croyaient pas leurs oreilles. La tante Chloé continua son récit, imperturbable.

— Au moment de la mort de Jésus sur la croix, alors qu’il prononçait ces mots : « Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », un éclair avait zébré le ciel qui s’était obscurci. La foudre était tombée sur la croix et avait conféré à celle-ci les pouvoirs divins, si bien que cette baguette en est chargée, et le Christ l’a bénie après sa résurrection. À ce moment-là, alors qu’il venait de ressusciter d’entre les morts, il a annoncé à ses Apôtres qu’une prophétie s’accomplirait. Voici ses paroles : « Cachez avec soin le Livre des préceptes jusqu’à ce qu’un enfant, l’Élu marqué d’une cicatrice sur son index droit, apparaisse pour dévoiler le contenu de ce livre au monde. Cette baguette lui servira à défendre le Livre des préceptes contre les forces du mal qui voudront s’en emparer à différentes époques entre maintenant et le moment où la Parole de Dieu sera diffusée, et le Peuple d’Israël aidera cet enfant avec la croix de David pour qu’il puisse voyager dans le temps et dans l’espace. »

— Qu’est-ce que c’est que la croix de David? demanda Charlie.

— C’est une étoile à six branches, répondit la tante.

— Comme celle-ci? demanda Lily en sortant l’étoile de son écrin.

— Mon Dieu, dit Chloé. C’est l’étoile sacrée, la contribution du peuple d’Israël à l’accomplissement de la Prophétie. Laissez-moi vous raconter la suite, rajouta-t-elle.

— Tu veux dire, ma tante, que cette étoile a aussi des pouvoirs magiques? dit Charlie. Pourtant, elle n’en a montré aucun jusqu’ici.

— Les pouvoirs se manifesteront en temps et en heure, répondit tante Chloé. Cette étoile te fera voyager dans le temps et l’espace, comme l’a dit le Christ. Voici la suite de l’histoire. Les Apôtres cachèrent le Livre des préceptes sous une forme qui n’attire pas l’attention. Le Livre des préceptes et la baguette restèrent en Palestine, cachés et protégés par une confrérie, la Confrérie du Poisson. La communauté juive avait remis à la Confrérie du Poisson l’étoile de David, celle-là exactement que Lily tient dans ses mains.

— Où est le Livre des préceptes aujourd’hui? demanda Robbie.

— Personne ne le sait, mais selon la Prophétie, c’est Charlie qui va le retrouver et faire en sorte que son contenu soit divulgué au monde entier, pour sauver l’humanité.

— Wow, dit Charlie, un peu dépassé par tout ce qu’il venait d’entendre.

— Comment la baguette et l’étoile ont-elles quitté la Palestine? demanda Lily.

— En juillet 1099, les Croisés partis en Croisades arrivaient à Jérusalem et prirent la ville. Parmi eux, Arnaud de Lannoy, un petit nobliau originaire du Nord de la France, avait suivi Godefroi et le conteEustache et ils se hissèrent en haut des remparts. Les défenseurs se replièrent vers le temple et Iftikhar-al-Dawla, le gouverneur de Jérusalem, se rendit au comte de Toulouse et à Arnaud de Lannoy, contre la promesse d’avoir la vie sauve. Les croisés tinrent parole et le gouverneur resta sous la garde d’Arnaud de Lannoy pendant plus d’une semaine. Il lui confia alors un secret, car ils avaient tissé des liens d’amitié.

— Quel secret, quel secret, ma tante? dit Charlie.

— Il lui confia qu’une confrérie secrète, la Confrérie du Poisson, gardait le Livre des préceptes, la Parole de Dieu, ainsi que la Baguette de la Croix et l’Étoile de David.

— Que se passa-t-il alors? demanda Charlie.

— Arnaud de Lannoy rencontra les membres de la Confrérie du Poisson, qui étaient si bien parvenus à cacher le Livre des préceptes, l’Étoile de David et la Baguette de la Croix pendant près de mille ans. Ils les remirent au Chevalier pour qu’il les ramène en Occident, là où, pensaient-ils, ils seraient protégés. Le code parle aussi de la présence d’un élu de Dieu qui a défendu le Livre des préceptes contre Satan qui voulait s’en emparer. Car Judas, un des Apôtres qui avait vendu Jésus, avait aussi confessé à Satan, le Diable, qu’il existait un Livre des préceptes. Et le Diable veut depuis empêcher qu’il soit dévoilé au monde, car le mal disparaîtrait alors de la terre.

— Le Diable a-t-il vu le Livre des préceptes de la Parole de Dieu, ma tante, demanda Charlie.

— On suppose que oui, car toute cette histoire est racontée, gravée dans des piliers d’une basilique dont on ignore le nom, comme c’est révélé dans le code de la Confrérie du Poisson.

— Tu veux dire qu’on peut y trouver des preuves, dans cette basilique? demanda Robbie à sa mère.

— Oui, on peut, lui répondit-elle. Et peut-être même des indices cachés, qu’il faudra découvrir pour apprendre où se trouve le Livre des préceptes. Mais il faudra auparavant découvrir le nom de cette basilique.

— Et le Livre des préceptes? demanda Charlie, tout en se doutant de la réponse. A-t-on des indications qui aideraient à déterminer où il est caché?

— Non, mon petit. Tu vas devoir les découvrir, lui répondit sa tante, et tu vas avoir besoin de chance et de beaucoup de perspicacité. La Confrérie du Poisson existe toujours. Il y a un représentant dans chaque pays. Je suis ce représentant, ici en Grande-Bretagne, et ta mère, mon petit Charlie, l’était aux États-Unis. Ta mère et moi sommes les descendantes d’Arnaud de Lannoy, et toi aussi. Il y a un membre de la Confrérie du Poisson à Paris, un traducteur versé dans l’araméen, la langue de Jésus, celle dans laquelle le Livre des préceptes a été écrit. Le code de la Confrérie exige qu’à chaque génération un traducteur d’araméen puisse traduire le Livre des préceptes.

— Pourquoi l’araméen? demanda Lily.

— Parce que c’est la langue du Christ. Le code de la Confrérie, dont j’ai une copie dans mon meuble, dans un tiroir secret, en parle. Je dois vous dire que Satan, le Prince des Ténèbres, a une escouade de suppôts qui constituent l’Ordre du Mal. Ils cherchent à découvrir où est caché le Livre des préceptes pour le voler et le détruire. Nous en reparlerons plus tard, car nous sommes tous fatigués. Il faut aller vous coucher, il est tard.

Robbie et Lily embrassèrent leur mère, pendant que Charlie rangeait sa baguette dans son étui.

— Bonne nuit, maman, dit Lily, qui quitta ensuite la pièce en emportant l’Étoile.

— Bonne nuit, maman, dit Robbie en finissant de manger un éclair au chocolat qu’il avait emporté avec lui.

— Bonne nuit, tante Chloé, dit Charlie en embrassant sa tante sur la joue.

— Bonne nuit, mon chéri, répondit sa tante. Tu sais, mon garçon, je suis fière de toi. Tu es l’élu de Dieu, celui qu’Il a choisi pour accomplir une mission d’une importance considérable. Tu portes les espoirs de toute l’humanité. J’ai confiance, tu réussiras, lui dit-elle enfin.

Ce soir-là, en allant se coucher, Charlie sentait sur ses épaules le poids de la tâche formidable qu’il devait accomplir, la quête dont le destin l’avait chargé. Il devait trouver le Livre des préceptes, et il se dit qu’il fallait prendre le problème par un bout. Il pensa que le mieux serait de se rendre en France, d’aller visiter la ville dont le Chevalier Croisé, le comte Arnaud de Lannoy, était originaire. Il devrait y trouver des indices précieux pour démarrer son enquête. Il préparerait son voyage dès le lendemain et comptait se faire accompagner par Robbie et Lily. Ils ne seraient pas trop de trois pour faire échec au Prince des Ténèbres et à l’Ordre du Mal. Le départ pour la France était prévu pour la fin de la semaine, et Charlie avait le temps de passer du temps avec sa tante pour qu’elle lui donne le maximum d’indications et de recommandations. Elle lui donna l’adresse du membre de la Confrérie du Poisson à Paris, le traducteur d’araméen dont le nom était Michel Grangier. Celui-ci avait une petite fille, Émeraude, et elle aussi était en vacances. Elle voudrait sûrement accompagner les trois enfants dans leur périple en France.

Tante Chloé aida Charlie à localiser la petite ville de Lannoy sur une carte, là où se trouvait un musée qui contenait quelques objets du comte Arnaud de Lannoy.

Vint le jour du départ. Les enfants avaient fait leurs valises, et la durée prévue du voyage était d’une semaine. Charlie emmena la Baguette de la Croix et l’Étoile de David. Le chauffeur les accompagna à la gare dans la vieille guimbarde, après que tante Chloé les eut embrassés. Elle avait remis à Charlie le code de la Confrérie du Poisson, pour qu’il puisse le lire pendant son voyage, en lui recommandant d’en prendre grand soin.

 

 

3.

Le Voyage en France

 

 

Les trois enfants arrivèrent à Folkestone, pour prendre le train, l’Eurostar, qui leur ferait traverser la Manche sous le tunnel. Le voyage devait être rapide : 35 minutes de quai à quai entre Folkestone et Calais, pour parcourir les 50 kilomètres, dont 39 de tunnel.

Les enfants se promenèrent dans la gare et allèrent au guichet pour acheter les billets avec l’argent que leur avait remis tante Chloé. Robbie acheta quelques sachets de bonbons.

— Je prends mes précautions, dit-il. Je ne tiens pas à mourir de faim. Et puis, les voyages, ça creuse!

— Je vais acheter un magazine, dit Lily. Et toi Charlie, tu n’achètes pas de livre?

— Non, répondit-il. Je vais commencer la lecture du code de la Confrérie du Poisson. J’ai hâte d’y apprendre des choses qui pourraient nous être utiles pour notre recherche d’indices.

— Tu me le prêteras? lui dit Lily.

— Oui, mais prends-en grand soin, répondit Charlie.

À l’embarquement sur le quai, Charlie eut un choc. Alors qu’il s’installait dans le wagon en compagnie de Robbie et Lily, il vit sur le quai le vieil homme au kilt qu’il avait rencontré dans le train le jour de son arrivée au château. Il marchait le long du quai, sans valise, et ne les remarqua pas.

Que faisait-il à Folkestone? Charlie se souvint qu’il portait le signe de ralliement de l’Ordre du Mal, les flammes rouges qui brûlaient autour d’un poignard.

Charlie avait lu la veille dans le code que tous les suppôts de Satan avaient deux signes tatoués sur leur corps, l’un était les flammes et le poignard, qui était commun à tous les suppôts. L’autre était unique pour chaque suppôt, c’était un signe qui distinguait l’arme qu’ils employaient, comme le feu, l’eau, le dragon ou le fer. Charlie n’avait pas vu de quelle arme disposait le vieil homme au kilt. Il était aux aguets et n’avait pas sorti de son sac le code de la Confrérie. Il préférait guetter la présence du suppôt de Satan. Il n’avait rien dit à Lily ni à Robbie pour ne pas les inquiéter. L’attaque ne fut pas longue à venir, comme Charlie l’avait si justement anticipé.

 

À mi-chemin entre l’Angleterre et la France, moins d’un quart d’heure après le départ de Folkestone, une épaisse fumée noire se répandit dans le wagon où se trouvaient Charlie et ses deux amis, ainsi que d’autres passagers. Aussitôt, des flammes énormes léchèrent les parois de la voiture et brûlèrent le plafond. La lumière du wagon avait disparu et c’est dans l’obscurité du tunnel sous la Manche que les flammes éclairaient la catastrophe. Les passagers, à l’exception de Charlie, avaient perdu connaissance, asphyxiés par la fumée. Robbie et Lily toussaient, près de s’évanouir, et leurs yeux étaient remplis de larmes.

Le vieil homme en kilt avait surgi au milieu des flammes. Il n’était aucunement affecté par la chaleur ou les flammes, et c’est lui qui avait allumé l’incendie en pointant son bras sur les parois du wagon. Charlie distingua sur l’autre main du suppôt de Satan un tatouage, une longue flamme orange. Le train s’arrêta, dans la panique générale des occupants des autres wagons, qui hurlaient de peur. L’homme au kilt criait, son doigt pointé en direction des enfants :

— Brûle, l’Élu de Dieu. L’Ordre du Mal t’empêche ici d’accomplir ta mission. Ah, ah, ah!, continua-t-il en émettant un cri strident et en riant à la façon d’un dément, les yeux révulsés et la bouche déformée par un rictus haineux. Je t’ai reconnu dans le train grâce à la cicatrice que tu portes au doigt. On sait que tu es là, et le Prince des Ténèbres m’envoie t’éliminer. Cela ne sera pas long.

Charlie avait compris le danger qui le guettait quand il avait aperçu l’homme au kilt et il s’était méfié. Il avait sorti la baguette magique de son sac de voyage et l’avait mise dans la poche intérieure de sa veste. Il la sortit dès que les flammes apparurent.

Les flammes partaient de la paume de la main du suppôt de Satan et il les dirigeait en orientant le creux de sa paume vers ce qu’il voulait brûler. Il visa Charlie, qui vit un jet de feu se diriger vers lui. Il pointa la baguette en direction du jet, ce qui l’éclata en deux parties qui s’éteignirent, car la baguette avait lancé des trombes d’eau pour éteindre les flammes.

Toutes les tentatives de l’homme au kilt pour brûler le wagon ou jeter des flammes sur les enfants se soldèrent en échec, car la baguette agissait comme une énorme lance d’incendie, éteignant tout.

Alors que le combat entre les flammes et l’eau s’achevait, l’homme au kilt résolut de se diriger vers les autres wagons pour incendier tout le train et faire périr Charlie et ses amis.

— Petit sacripant! dit le suppôt de Satan, furieux que ses tentatives de brûler le wagon restent sans effets. Tu me résistes, mais je vais aller l’allumer ailleurs cet incendie où tu te consumeras.

— Je ne peux te laisser faire cela, dit Charlie. Abandonne ton sinistre projet ou je n’aurai d’autre choix que de t’occire.

— Tu plaisantes, petit imbécile! lui dit l’homme au kilt pour toute réponse.

Charlie, contraint de prendre cette décision ultime, pointa alors sa baguette vers l’homme au kilt, qui devint instantanément sensible aux flammes qui l’entouraient et fut consommé par le feu et transformé en poussière, en criant de douleur pendant son agonie, alors que le reste de l’incendie s’éteignait très vite grâce à Charlie et à la baguette.

Charlie envoya de l’oxygène dans le wagon, tandis que le système de sécurité du tunnel activait d’immenses ventilateurs pour évacuer la fumée et les odeurs toxiques, et les passagers revinrent progressivement à eux.

Ils étaient étonnés par la quantité d’eau qui se trouvait dans le wagon et avaient de l’eau jusqu’à mi-mollet. Ils pensèrent que la compagnie Eurostar avait un système automatique pour éteindre les incendies dans le tunnel.

Le chef du train vint se rendre compte des dégâts et se grattait la tête pour découvrir d’où toute cette eau avait pu provenir, tandis que le train s’ébranlait et regagnait sa vitesse, pour finalement arriver à Calais, où l’attendaient plusieurs voitures de police et des journalistes.

Les enfants quittèrent le train comme si de rien n’était, désirant ne pas attirer l’attention sur eux.

— Quand on est en mission, on garde un profil bas, dit Charlie à ses cousins. Ne nous faisons pas remarquer. Nous sommes sains et saufs, c’est l’essentiel, et nous avons sauvé les passagers de ce train.

Ils prirent le prochain train pour Paris, en changeant tout simplement de quai, après que Robbie eut pris soin d’acheter une crème glacée et plusieurs sachets de confiseries.

 

Michel Grangier, le membre français de la Confrérie du Poisson, les attendait sur le quai de la gare à Paris, en compagnie de sa fille Émeraude.

— Bonjour, les enfants, dit-il avec un large sourire. Le voyage s’est-il bien passé?

— Mais pas du tout, dit Robbie. On s’est fait attaquer par un suppôt de Satan dans le train sous le tunnel et il a brûlé notre wagon. On en a réchappé de justesse grâce à Charlie et à sa baguette magique.

— On en reparlera plus tard, dit Charlie, si vous n’y voyez pas d’inconvénients.

— Voici ma fille Émeraude, dit Michel. Elle a votre âge et je me suis mis d’accord avec Chloé pour qu’elle vienne passer le reste des vacances d’été avec vous au château.

— Super! dit Lily. Nous serons deux filles. J’étais en minorité avec deux garçons. On va bien s’amuser toutes les deux, Émeraude, dit Lily.

— J’ai hâte d’être avec vous en vacances, dit Émeraude. Mais d’abord, vous allez rester en France quelques jours. Je vais vous faire découvrir Paris.

Sitôt les présentations faites et ces quelques phrases échangées, ils se dirigèrent vers l’appartement que Michel Grangier habitait près de la Tour Eiffel.

L’appartement était exigu, comme beaucoup de logements dans les capitales de grandes villes, mais il y avait une grande chambre d’ami où Michel avait installé un lit supplémentaire et où les garçons coucheraient. Lily allait partager la chambre d’Émeraude.

Les deux filles s’échangeaient déjà des confidences.

— Ton cousin, Charlie, disait Émeraude à sa nouvelle amie, je le trouve craquant!

— Oui, il est pas mal. Pas mon genre, mais j’avoue qu’il est bien.

Une fois installés, les enfants rejoignirent Michel au salon. Il leur offrit quelques rafraîchissements et des gâteaux.

— Charlie, montre-moi la Baguette de la Croix s’il te plaît, et Lily, montre-moi aussi l’Étoile dont Chloé m’a parlé, dit Michel.

Dès que Charlie les lui eut remises, Michel Granger embrassa dévotement les deux objets, comme le faisaient tous les membres de la Confrérie du Poisson. Il demanda à Charlie de sortir les clous de leurs logements afin de déchiffrer les messages.

— Alors… Sur ce premier clou, voilà ce qui est inscrit, dit Michel. C’est du pur araméen. Cela dit : « Ce clou qui cloua les bras du Christ ira dans la serrure du caveau où l’armure dévoilera le lieu où se trouve la Parole de Dieu ».

— Y a-t’il autre chose d’inscrit? demanda Charlie.

— Non, rien, répondit Michel, tandis qu’il prenait l’autre clou dans sa main et l’examinait avec une forte loupe.

— Et sur celui-là? dit Charlie.

— Ah! Celui-ci comporte aussi des caractères et ils sont écrits en très petites lettres. Cette loupe m’est fort utile, dit-il.

— Qu’est-il inscrit, Michel? demanda Charlie.

— Voilà! Il est inscrit ceci : « Ce clou qui cloua les pieds du Christ ira dans la serrure de la cache où se trouve le Livre des préceptes. » C’est tout! rajouta Michel Grangier.

— Eh bien! Voici des indications fort utiles, dit Lily à Charlie. Je crois qu’on avance.

— Oui, reconnut Charlie. Michel, qu’y a-t’il d’inscrit sur l’Étoile de David? demanda Charlie.

— C’est aussi de l’araméen, dit-il en prenant l’objet sacré dans ses mains et en l’examinant soigneusement. Cela dit : « Ce don du Peuple juif te permettra de voyager, dans l’ordre des chiffres, et la pression sur le diamant et la pierre noire en même temps, l’index sur le diamant et le pouce sur la pierre noire te permettra de revenir à ton point de départ dès ta tâche accomplie. »

Les enfants allèrent se coucher. Ils avaient réservé quatre places sur le train qui partait de la Gare du Nord et arrivait à Lille, le TGV du lendemain matin.

 

Les enfants s’étaient levés très tôt et Michel les avait accompagnés à la Gare du Nord. Ils arrivèrent à Lille et de là, ils prirent un autobus pour aller à Roubaix et ensuite à Lannoy, une petite ville du Nord de la France.Ils se dirigèrent vers le musée. Il y avait une caravane face au musée, où l’on vendait des crêpes, des gaufres et des glaces ainsi que des boissons. Ils prirent chacun une glace à une boule, sauf Robbie qui était très gourmand et qui prit quatre boules, si bien que les autres avaient fini alors qu’il y avait encore beaucoup de glace dans son cornet. L’administration du musée n’admettait pas qu’on y apporte de la nourriture. Charlie décida d’entrer au musée sans plus attendre.

— Robbie, dit-il, finis tranquillement ta glace. Nous, on entre à trois et on commence à rechercher des indices et tu nous rejoins dès que tu auras fini.

— D’accord, Charlie, je vais prendre mon temps et je vais peut-être aussi manger une gaufre à la confiture si j’ai encore faim, répondit Robbie.

Les trois enfants étaient entrés au musée de Lannoy et se dirigèrent vers la pièce consacrée aux seigneurs de Lannoy. Il y avait un grand tableau, une peinture représentant Arnaud de Lannoy au retour des Croisades. Le Comte était debout dans sa Chapelle, qui se trouvait dans une aile de son château. Il était appuyé sur son épée, et portait une cotte de mailles et une chasuble rouge avec une croix de Lorraine blanche. Il portait son casque dans une main. On voyait clairement le signe du poisson gravé sur son casque, ainsi qu’une représentation de la Baguette de la Croix. La scène était éclairée au travers d’un vitrail polychrome, aux couleurs éclatantes.

— Regardez le vitrail, s’écria Émeraude. L’Étoile de David y est représentée.

Les enfants regardèrent de plus près. Il y avait un enfant qui pressait son index gauche sur une des pierres de l’Étoile de David, qui était posée sur une table. L’enfant tenait la Baguette de la Croix, fidèlement représentée, dans sa main droite et appliquait un des clous des extrémités de la baguette sur le dessus de l’index de la main gauche qui était en contact avec l’étoile. Même la lueur bleue autour de la baguette était représentée sur le vitrail.

— Je comprends maintenant comment je vais pouvoir voyager dans le temps et l’espace, suivant les paroles du Christ, dit Charlie. Mais regardez aussi, ajouta-t-il. Il y a des indices sur son casque. Ce casque doit contenir des informations, il nous faut le retrouver.

Robbie les rejoignait, tout essoufflé. Il avait l’air d’avoir sacrément peur et tremblait de tous ses membres. Il saisit la manche de Charlie et commença à parler en bégayant, tellement il était excité.

— Charlie! Je viens de voir un suppôt de Satan qui arrivait en voiture au musée, dit-il. Vite, il faut fuir.

— Décris-le-nous, dit Charlie.

— C’est un Asiatique, un Japonais. Quand il a refermé la porte de la voiture, j’ai vu les flammes rouges et la dague sur sa main gauche. Il a l’air terriblement cruel. Charlie, j’ai peur, dit-il, en commençant à pleurnicher.

— Calme-toi, lui dit sa sœur Lily. Il ne nous arrivera rien dans ce musée, en plein jour.

Il y avait une inscription sur le vitrail, dans une bande ocre située au bas, mais elle était illisible sur le tableau. Charlie alla voir le gardien du musée.

— Bonjour, monsieur, dit-il, car c’était un garçon très poli. Pourriez-vous me dire où se trouve ce vitrail qui est représenté sur la peinture avec Arnaud de Lannoy?

— Oui, mon petit gars, répondit le gardien, qui avait l’air de connaître son affaire. Il provient de la Chapelle du Château du Comte. Le vitrail fut placé entre-temps dans le château que Jean III de Lannoy, un des descendants d’Arnaud, fit construire en 1452 juste avant qu’il n’obtienne de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, le droit de fonder la ville. Tout a été détruit, mais les vitraux ont été récupérés et utilisés pour la construction de l’église Saint-Philippe, qui se trouve à Lannoy. C’est là que tu trouveras ce vitrail.

— Merci, monsieur, lui répondit Charlie.

Les enfants quittèrent le musée, alors que le Japonais, tout habillé de noir, était entré et les avait vus parler au gardien. Quand les enfants quittèrent le musée, le Japonais était affairé à parler avec le gardien.

 

Les enfants se dirigèrent à pied vers l’église Saint-Philippe. Ils y entrèrent et firent le tour de la nef pour admirer les vitraux. Arrivé au dernier vitrail, là où le vitrail à l’Étoile aurait dû être, il n’y avait qu’une planche de contreplaqué, qui bouchait l’orifice dans le mur.

Le bedeau de l’église rangeait les sièges, alors que les cloches sonnaient. Charlie s’adressa à lui :

— Bonjour, monsieur. Où se trouve le vitrail qui devrait être là-bas, s’il vous plaît?  dit-il en désignant la planche de contreplaqué.

— Ah! Il a été envoyé en réparation chez l’artisan et il est revenu. Tiens! là dans ces caisses, ajouta-t-il en montrant un tas de caisses en bois empilées près d’un mur, sous une statue.

— Merci, monsieur, dit Charlie.

Alors que l’homme avait le dos tourné, les enfants montèrent dans la salle où se trouvait l’orgue et se cachèrent.

— Charlie, qu’est-ce que tu fais? demanda Lily.

— On se cache ici dans cette église jusqu’à ce que la nuit tombe et on sort le vitrail de sa caisse, dit Charlie à voix basse. Il faut que nous lisions ce qui est inscrit sur le bas du vitrail, répondit Charlie. C’est un indice précieux, rajouta-t-il.

La nuit était tombée, noire. Charlie avait une petite lampe de poche et c’est éclairés par celle-ci que les enfants avaient soulevé les deux caisses qui se trouvaient empilées sur celle qui contenait le vitrail de l’Étoile. La caisse était marquée d’une indication au stylo-feutre : « vitrail d’Arnaud de Lannoy ».

Ils posèrent la caisse à plat sur le sol et soulevèrent le couvercle. Le vitrail était conforme à la représentation qui en était faite sur le tableau du musée. Ils ne purent lire ce qui était écrit dans le bas du vitrail, c’était encore de l’araméen. Émeraude dessinait très bien. Charlie lui demanda de recopier fidèlement tous les caractères sur son calepin. Elle commença à écrire, très consciencieusement.

Alors qu’elle avait presque fini, Charlie entendit un sifflement dans l’obscurité, puis un bruit sec, comme s’il y avait eu collision d’un projectile sur du bois. Il tourna sa lampe vers l’endroit d’où le bruit provenait.

Une étoile de jet, un suriken, était plantée dans les lambris du mur. Il pointa sa baguette vers l’endroit d’où le sifflement était venu.

Horreur! Un Ninja habillé de noir se déplaçait sans bruit. Il portait un masque sur la tête, mais ses bras étaient nus. Il portait le sigle de l’Ordre du Mal sur le bras gauche, et des tatouages d’étoiles de jet sur le bras droit.

— Toi là! dit le Ninja en pointant son bras qui tenait une étoile de jet vers Charlie. Tu es l’Élu de Dieu et mon maître le Prince des Ténèbres m’envoie t’éliminer. Cette étoile fera l’affaire, dit-il d’une voix terrifiante.

Il projeta avec un bruit sec et avec une force terrible une étoile vers Charlie, qui pointa sa baguette vers le projectile en acier tranchant. Il reçut le projectile en pleine face, mais c’était devenu une crêpe toute flasque et totalement inoffensive. Il la saisit en riant et l’envoya à Robbie.

— Tiens, Robbie. Mange une crêpe, toi qui as toujours faim, dit-il.

Le Ninja, suppôt de Satan, envoyait des dizaines d’étoiles tranchantes vers les enfants. Charlie dirigeait sa baguette vers les étoiles qui sifflaient, ce qui les stoppait net. Certaines étoiles devenaient des bonbons très mous sans aucun danger.

Charlie avait pointé sa baguette sur les miroirs que les filles avaient dans leur sac et la lumière vive qui s’en dégageait illuminait les surikens en les faisant fondre comme de la poussière d’étoile.

Robbie avait sa boîte à lunch avec lui et la tenait par la courroie. Il faisait tournoyer sa boîte devant et au-dessus de lui, pour arrêter les étoiles. Quelques étoiles s’étaient plantées profondément dans sa boîte et avaient crevé une boîte de jus de tomate et une autre de jus d’orange. Le jus était propulsé dans les airs et l’on aurait dit que quelqu’un avait été blessé et que c’était du sang.

Le Ninja se rapprochait dangereusement. Il avait sorti un nunchaku de derrière son dos et s’en servait en faisant des figures dans l’espace. C’était un maître en sports de combat. Il s’approcha d’Émeraude et saisit le sac où le calepin était caché. Il tira le sac à lui, et fit mine de frapper le vitrail avec son nunchaku.

Charlie dirigea la Baguette de la Croix sur le Ninja et fit des mouvements comme s’il décrivait des arabesques dans l’air. Le Ninja s’était pris lui-même le cou dans la chaîne du nunchaku et s’étranglait, suivant la même séquence des mouvements de Charlie avec sa baguette. Il tomba sur le sol, asphyxié. Charlie lui ôta son masque. C’était le Japonais qui les avait suivis au musée.

Les enfants quittèrent l’église Saint-Philippe, juste à temps pour attraper le premier autobus pour Roubaix et le tramway pour Lille. De là, ils prirent le train pour Paris.

Ils imaginaient ce que les journaux raconteraient, une fois que tout le monde découvrirait ce qui s’était passé dans l’église. Un Japonais hors d’état de nuire, déguisé en Ninja, couvert de jus de tomate et d’orange, avec des crêpes un peu partout et des bonbons mous éparpillés sur le sol.

 

Le père d’Émeraude, Michel Grangier, les attendait une fois encore sur le quai de la Gare du Nord. Il était impatient de traduire l’inscription du vitrail, une fois que les enfants lui eurent raconté leur équipée à Lannoy.

— Je vous traduis, les enfants, dit-il. Cette inscription dit : « À Saulieu, les chapiteaux de la basilique Saint-Andoche racontent l’histoire du Livre des préceptes. L’oiseau de nuit, symbole d’Athéna, est aussi gravé à l’identique sur une tombe où se trouve un indice. Le casque du Chevalier, enterré avec lui, indiquera l’endroit où se trouve le Livre des préceptes. » Il ne vous reste plus qu’à aller à Saulieu, les enfants, et je vous y emmène en voiture.

— La voilà, cette Basilique où l’on peut trouver des indices, dit Charlie à ses amis.

Les quatre enfants partirent avec Michel dès le lendemain. Ils arrivèrent à Saulieu, en Bourgogne, en début d’après-midi. Ce voyage en France se déroulait à un rythme d’enfer, mais il le fallait pour ne pas perdre de temps.

Charlie et ses amis, ainsi que Michel, pénétrèrent dans la basilique Saint-Andoche. Cette basilique, une des plus anciennes églises romanes de Bourgogne, fut érigée entre l’année 1130 et l’année 1140, et elle remplaça un sanctuaire carolingien.

La nef est décorée d’une cinquantaine de chapiteaux et, selon le vitrail d’Arnaud de Lannoy, l’histoire du Livre des préceptes y est racontée et un indice est fourni.

— Regarde, Charlie, dit Michel. Un chapiteau avec une sculpture où l’on voit le Christ avec le Livre des préceptes sur ses genoux, et Satan qui est près de lui. Cela prouve que Satan connaissait l’existence de la Parole de Dieu.

— Oui, Michel, répondit Charlie. Regarde cet autre chapiteau où un démon pend Judas, qui vient de livrer le Christ et qui a avoué à Satan l’existence du Livre des préceptes.

— Regardez, dit Émeraude. Sur ce chapiteau se trouve Balaam sur son âne et un ange avec une épée. Entre les ailes de l’ange se trouve l’Étoile de David.

— Oui, dit Michel. Balaam est celui qui a prononcé cette prophétie : « Un astre issu de Jacob devient chef, un sceptre se lève, issu d’Israël.»

— Regardez, regardez, dit Robbie. Une chouette, sculptée sur ce chapiteau. C’est exactement la même que j’ai vue dans la crypte du château, sur un tombeau, mais je ne sais plus lequel.

— On trouvera, avait dit Charlie. Il n’y a qu’une douzaine de tombeaux dans la crypte. Nous ouvrirons celui sur lequel il y a une chouette et celui d’Arnaud de Lannoy.

Ils restèrent encore une heure ou deux dans la Basilique, mais ils ne trouvèrent plus d’autres indices. Ils couchèrent sur place dans une charmante auberge et revinrent à Paris le lendemain.

Comme ils étaient tous en vacances, ils prirent une journée de repos après leur équipée en Bourgogne et ils décidèrent de visiter Paris.

Charlie pensait que le plus urgent était de se rendre à la crypte du château d’Inverness pour vérifier si le casque était dans le tombeau d’Arnaud de Lannoy et pour pouvoir lire les indices qui s’y trouveraient gravés.

— Il faut retourner au château, en Écosse, dit Charlie à Michel qui le questionnait. Tante Chloé doit s’impatienter et nous devons aller visiter la crypte pour y trouver des indices. Et nous pourrions les trouver dans la crypte.

Émeraude était en vacances jusqu’en septembre et Michel avait accepté qu’elle vienne en visite au château. Les quatre enfants prirent le train qui passait par le tunnel sous la Manche.

Cette fois-là, tout alla bien et les 35 minutes du voyage passèrent très vite. Ils avaient hâte de se retrouver chez eux, et Émeraude était tout excitée de passer ses vacances avec ses trois amis, surtout Charlie qu’elle aimait beaucoup.

 

 

4.

La crypte du Château

 

 

Quelques heures plus tard, ils étaient arrivés au château, où ils étaient accueillis avec émotion par tante Chloé.

Elle leur avait préparé un succulent repas et ils se rendirent ensuite dans la chambre de Charlie pour pouvoir raconter les péripéties de leur voyage en France, sans crainte d’être épiés.

— Alors, mes enfants, dit-elle. Qu’avez-vous accompli pendant votre séjour en France?

Charlie prit la parole, alors que ses amis s’étaient assis par terre sur des coussins, pour être plus à leur aise.

— Alors, ma tante, nous avons découvert deux pistes distinctes, commença-t-il à expliquer à tante Chloé, qui l’écoutait très attentivement. La première commence au musée de Lannoy où nous avons découvert une peinture d’Arnaud de Lannoy sur laquelle on le voit avec son casque, qui porte le signe du poisson et les dessins de la baguette et de l’étoile. Ce qui nous donne l’indication qu’il nous faut trouver ce casque et c’est pour cela que nous sommes revenus, car nous pensons le trouver dans la crypte, dans le tombeau d’Arnaud de Lannoy.

— Eh bien! dit tante Chloé. Cela me semble une bonne première piste. Et la deuxième?

— La deuxième piste commence aussi au musée de Lannoy avec le même tableau, dit Charlie. Nous avons vu le vitrail qui y est représenté, sur lequel nous avons pu distinguer deux choses : la première, c’est l’Étoile de David et la façon de s’en servir qui était montrée sur le vitrail. Cela me permettra maintenant de voyager dans l’espace et dans le temps suivant l’ordre du Christ. La deuxième chose que nous avons découverte avec ce vitrail, en l’examinant dans l’église Saint-Philippe, c’est la bande du bas qui fait mention du casque et de la Basilique Saint-Andoche à Saulieu, en Bourgogne.

— C’était donc cette basilique, dont le nom n’était pas mentionné, mais dont l’existence est notée dans le code de la Confrérie du Poisson, dit tante Chloé.

— Oui, ma tante, dit Charlie. Nous avons eu confirmation de l’histoire grâce aux chapiteaux de la Basilique, et aussi Robbie y a remarqué une chouette, mentionnée sur le vitrail comme l’oiseau d’Athéna et dont l’image parfaitement semblable à celle sur le chapiteau se trouve sur un autre tombeau de la crypte, ici au château.

— Que comptes-tu faire, Charlie? lui demanda sa tante, maintenant que tu as toutes ces indications.

— Aller visiter la crypte, lui répondit Charlie. Nous y irons tous les quatre dès demain. Mais la plus grande découverte que nous ayons faite durant ce voyage en France, c’est la façon de se servir de l’Étoile de David pour voyager. Le Christ a prédit qu’il me faudrait voyager à plusieurs occasions pour protéger le Livre des préceptes, et c’est une des deux missions qu’il m’a confiées en me faisant trouver la baguette. La première mission est de protéger le Livre des préceptes à plusieurs moments de l’histoire, en voyageant dans le temps et l’espace, et la deuxième est de retrouver le Livre des préceptes et faire en sorte qu’il soit présenté au monde entier.

Lily sembla soudain inquiète. Elle pensait avoir entendu du bruit derrière la porte de la chambre de Charlie. Elle fit signe aux autres de se taire en mettant son index sur ses lèvres et en relevant ses sourcils, l’air préoccupé, et elle s’approcha de la porte sans faire de bruit. Elle saisit la poignée, la tourna doucement et ouvrit brusquement la porte, alors que tous avaient les yeux rivés sur l’ouverture.

Le majordome était derrière la porte, et semblait ne s’être redressé qu’un instant auparavant. Il jeta à tout le monde un regard morne et partit comme si de rien n’était, sans même dire bonsoir. Lily sortit par la porte et le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au bout du long couloir.

— Quel personnage désagréable, dit Émeraude. Il agit comme s’il n’avait aucune éducation. Il me semble odieux.

— En tout cas, moi j’ai peur de lui, dit Robbie.

Les enfants n’étaient sûrs de rien, mais leur méfiance à l’égard de cette personne était maintenant éveillée.

— Il avait bien su cacher son jeu jusqu’ici, celui-là, dit tante Chloé. Il nous a abusés, mais c’est fini. Il est démasqué, semble-t-il. Il nous faudrait cependant des preuves.

— J’en aurai le cœur net, dit Lily, en reprenant sa place avec les autres enfants. Je saurai si le majordome est un ennemi. Je vais mener ma petite enquête dès maintenant.

— Vous pensez qu’il nous a entendus quand nous avons parlé de la crypte, du casque et de la chouette? demanda Émeraude.

— S’il était derrière la porte depuis le début, je pense que oui, répondit Charlie. Je pense comme Lily. Il faut vérifier qui est réellement le majordome. Lily va s’en charger.

Une fois la décision prise qu’il fallait s’occuper du majordome, les enfants continuèrent leur récit. Tante Chloé voulait connaître d’autres détails du voyage en France.

— Y a-t’il eu des dangers mes enfants? demanda-t-elle. J’espère que vous n’avez pas couru de grands risques.

— Oui, maman, dit Robbie, il y a eu de gros dangers et j’ai eu tellement peur. Nous avons été attaqués dans le train, sous le tunnel, par un vieil homme en kilt qui jetait du feu et qui a incendié notre wagon, mais Charlie l’a éliminé avec la baguette magique. Et puis, dans l’église à Lannoy, un Ninja nous a attaqués avec des étoiles de jet. J’ai pu en arrêter plusieurs avec ma boîte à lunch et les filles ont bloqué des étoiles qui sont devenues de la poussière. Charlie a pu aussi nous débarrasser de ce Ninja, en utilisant les pouvoirs magiques de sa baguette.

— Mon Dieu! J’ai peur, dit la tante Chloé. Bien sûr, avec Charlie et la Baguette de la Croix, je suis rassurée, car c’est la toute-puissance divine qui s’exprime à travers elle.

— Moi, j’ai confiance, dit Émeraude. Charlie est un garçon formidable, ajouta-t-elle en rougissant un peu.

— Allons nous coucher, dit Charlie. Une rude journée nous attend demain. Nous irons visiter la crypte tous les quatre. Et toi, Lily, essaie d’en savoir plus sur ce majordome. Si c’est un espion de l’Ordre du Mal ou pire un suppôt de Satan, il nous faut le découvrir le plus tôt possible. Rendez-vous au petit-déjeuner. Ma tante, je te souhaite une bonne nuit. Et vous les amis, rajouta-t-il, je vous conseille d’aller vous coucher pour être frais et dispos, demain matin.

Il embrassa sa tante et Lily et serra vigoureusement la main de Robbie, une habitude qu’il venait de prendre en France. Il fit un bisou délicat sur les joues d’Émeraude, qui rougit de plaisir.

— Bonne nuit, toi, lui dit-il. Dors bien et fais de beaux rêves.

 

Les enfants se retrouvèrent le lendemain matin dès 7 heures, pour le petit-déjeuner. Tante Chloé leur avait fait des crêpes qu’elle servit avec de la confiture aux myrtilles et un grand bol de chocolat chaud et Robbie se servit copieusement comme à son habitude.

Depuis que Charlie était arrivé au château, Charlie avait l’impression que Robbie avait grossi d’au moins un kilo. Charlie se souvint avec émotion de la façon dont sa mère le nourrissait, avec toutes les bonnes choses qu’elle lui préparait avec amour et qui étaient excellentes pour sa santé. Il se fit la promesse de toujours s’alimenter ainsi en souvenir de sa mère.

— Les amis, j’ai des nouvelles, dit Lily d’un air joyeux, comme si elle était satisfaite d’elle-même. Je me suis levée très tôt ce matin et je suis allée dans les étages du château, là où se trouve la chambre du majordome. Je me suis cachée pour attendre le moment où il irait se laver dans les douches de l’étage. Il est revenu après sa douche pour retourner dans sa chambre, en T-shirt. J’ai vu qu’il portait le signe de l’Ordre du Mal sur un bras, mais je n’ai pu distinguer le signe qu’il porte sur l’autre bras. En tout cas, c’est un ennemi, c’est confirmé.

— Il a dû nous entendre hier soir. Il sait que nous allons visiter la crypte ce matin. Il va falloir nous méfier, dit Charlie.

— Vous connaissez le dicton, dit tante Chloé. Un homme averti en vaut deux.

— Allons-y, dit Charlie. Il est temps de visiter la crypte.

Les enfants s’étaient équipés. Chacun avait un sac où il avait mis quelques outils et une lampe de poche. Robbie avait prévu de quoi manger pour deux ou trois jours, alors que la visite ne devrait durer qu’une demi-journée.

Ils se dirigèrent, Charlie en tête, à travers les longs couloirs du château, jusqu’à l’aile centrale. Leurs pas résonnaient et étaient amplifiés par une forte réverbération.

Il y avait là un escalier monumental dont les marches menaient à la crypte. Les enfants s’y engagèrent, à la queue leu leu. Robbie était le dernier et suivait prudemment. On l’entendait claquer des dents.

— Attendez-moi, les amis, dit-il, je n’arrive pas à suivre, vous allez trop vite.

— Robbie, ne traîne pas, lui dit sa sœur. Il n’y a pas de temps à perdre. Tiens, attrape la manche de ma chemise, comme cela tu ne te perdras pas.

L’entrée de la crypte était fermée par une grille. Tante Chloé avait pris la lourde clé qui l’ouvrait, qui était pendue à un clou dans le bureau du propriétaire du château, et l’avait remise à Charlie.

La clé tourna sans difficulté, et la porte s’ouvrit, en grinçant sur ses gonds.

— J’ai peur, dit Robbie.

— Un peu de courage, lui dit Charlie. Nous sommes des hommes, toi et moi. Montre l’exemple aux deux filles. J’entre et toi, Robbie, retire la clé de la grille puisque tu passes en dernier et prends-la avec toi.

— Oui, dit Robbie.

Ils pénétrèrent dans la crypte, alors que la lumière se faisait de plus en plus rare et que l’obscurité était presque totale. Il faisait froid dans la crypte et l’atmosphère y était très humide. L’humidité suintait sur les murs de pierre et des gouttes d’eau ruisselaient. De la mousse avait poussé dans les interstices entre les grosses pierres des murs.

— On n’y voit rien, dit Robbie.

— Allumons nos lampes de poche, dit Charlie, en sortant de son sac une grosse lampe torche.

La lumière jaunâtre des lampes électriques éclairait ce lieu de façon irréelle.

Les dalles de pierre bleue du sol de la crypte étaient un peu glissantes. Émeraude faillit tomber et se rattrapa au dernier moment, en prenant le bras de Charlie, très protecteur envers sa petite amie.

— Brrr! dit Lily en frissonnant de tous ses membres. Il fait froid et humide. Quel endroit désagréable! dit-elle.

— Je n’ai pas peur, dit Émeraude. Charlie est là avec sa baguette et ses pouvoirs pour nous protéger.

Ils pénétrèrent plus avant dans à l’intérieur de la crypte et atteignirent la chapelle, qui était au centre d’une immense pièce dont la voûte était supportée par des colonnes de fort diamètre, en pierre.

Ils entendirent la grille de la porte d’entrée de la crypte qui se refermait en claquant, faisant un bruit métallique amorti par la distance qui les en séparait.

— Charlie, tu as entendu? demanda Lily.

— Oui, mais ce n’est pas grave, répondit-il. Robbie, tu as sorti la clé de la serrure comme je te l’avais demandé, demanda Charlie.

— Euh! Charlie, je l’ai oubliée.

— Attendez, dit Charlie, je reviens, je cours la chercher.

On entendit ses pas, tandis qu’il courait vers la porte de la crypte. Il revint moins de deux minutes plus tard.

— La porte est verrouillée et la clé a disparu, dit-il. Ils étaient enfermés dans la crypte.

— Que fait-on? dit Lily.

— On reste et on fait ce qu’on a à faire, répondit Charlie. Nous trouverons bien un moyen de sortir d’ici.

La chapelle dans laquelle ils se trouvaient était au centre de la pièce et en étoile, une douzaine de salles fermées elles aussi par des grilles renfermaient les tombes des chevaliers et des comtes de Lannoy qui y étaient enterrés. Les grilles de chaque salle où les tombes se trouvaient n’allaient pas jusqu’au plafond. Charlie escalada celle qui fermait le tombeau d’Arnaud de Lannoy. Il y avait un double de la clé de cette grille à l’intérieur et Charlie ouvrit pour que ses amis puissent eux aussi entrer.

Les enfants se trouvaient autour de la tombe du Chevalier qui avait ramené le Livre des préceptes de Jérusalem. Charlie examina le côté du tombeau. Il y avait une ouverture taillée dans le marbre dont la sépulture était faite. Il sortit sa baguette et après que la lueur bleue fut apparue, il ôta un des clous, celui qui était destiné au tombeau. Il introduit le clou en forme de clé dans l’orifice et tourna dans le sens des aiguilles d’une montre. Le lourd couvercle de la sépulture se souleva, articulé sur l’autre côté. Le Chevalier reposait dans son armure. Charlie lui ôta son casque et le crâne du Croisé fut découvert.

— Oh-là-là, dit Robbie, j’ai peur, moi.

— C’est un moment tellement émouvant, dit Émeraude qui était une fille d’une extrême délicatesse et d’une grande douceur.

Charlie lut le texte inscrit sur le casque du Chevalier. C’était du français.

— Émeraude, dit-il. Toi qui es française, peux-tu nous traduire ce qui est inscrit? demanda Charlie. Je parle français, mais pas assez bien pour comprendre ce qui est là-dessus, je n’en comprends que des bribes éparses.

Émeraude prit le casque et l’examina attentivement.

— C’est du vieux français, dit-elle. Mais je comprends tout. Alors, voilà ce que ça dit : « Moi, Arnaud de Lannoy, j’ai fait serment de mettre à l’abri le Livre des préceptes. J’ai parlé au Roi de France qui m’a promis de faire ériger une cathédrale monumentale en la bonne ville de Paris, là où deux églises seront abattues pour permettre la construction. Le Roi entend donner à cette cathédrale le nom de Notre-Dame de Paris. Le Livre des préceptes y sera caché pour les siècles à venir. »

— Wow, dit Lily. Notre-Dame de Paris! Ainsi, elle a été construite pour abriter le Livre des préceptes.

— Oui, dit Charlie. Tout le porte à croire, à la lecture de ce qui est inscrit sur ce casque. Y a-t-il autre chose d’inscrit? demanda Charlie.

— Non, répondit Émeraude.

— Alors, on remet le casque sur la dépouille du Chevalier et l’on referme son tombeau, dit Charlie.

Charlie prit dévotement le casque des mains d’Émeraude et le remit avec beaucoup de précautions là où il l’avait pris quelques minutes plus tôt. Il tourna la clé dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et le couvercle se referma en claquant.

— Allons voir maintenant où se trouve le tombeau à la chouette, dit-il.

Les enfants sortirent de la salle où se trouvait le caveau d’Arnaud de Lannoy et revinrent au centre de la chapelle.

— On se sépare, dit Charlie. Lily et Robbie regardent de ce côté et Émeraude et moi de celui-ci. On cherche quel est le tombeau sur lequel il y a une chouette sculptée.

Au bout de quelques minutes, Charlie entendit la voix de Lily.

— On l’a trouvé, Charlie, dit-elle.

Charlie et Émeraude rejoignirent l’endroit où se trouvaient Lily et Robbie.

Il n’y avait aucun doute, la chouette qui était sculptée sur le tombeau du Chevalier enterré là était parfaitement semblable à celle sculptée sur le chapiteau à Saulieu.

— Tristan de Lannoy, lut Charlie. 1201-1272. Il est mort alors que la construction de Notre Dame devait être finie, je pense, si je me souviens bien de ce que j’ai lu en visitant la cathédrale comme touriste.

— Regarde, dit Lily. Il y a le même genre d’orifice.

— On va essayer la même clé, dit Charlie.

Il le fit et le couvercle de la sépulture se souleva comme celui d’Arnaud de Lannoy.

Un Chevalier y était enterré. Un bouclier de grandes dimensions lui recouvrait son corps. Le bouclier était gravé d’un immense signe du poisson. Charlie le souleva. Le bouclier était très lourd et pesait vraisemblablement près de dix kilos.

Charlie posa la pointe du bouclier sur le sol. L’intérieur était gravé. On y voyait un plan d’une cathédrale, avec ce qui semblait être deux tours carrées. Sur l’une d’entre elles, il y avait le signe du poisson, la tour sud. Un autre signe du poisson se trouvait sur un cercle, ce qui semblait être un pilier.

Il y avait une inscription en français, qu’Émeraude traduisit : « Orifice réceptacle de l‘Étoile qui deviendra une clé après que la lumière de l’éclipse eut sorti les pênes ». Ceci est sur la tour dit Émeraude, près du bourdon. Sur le pilier, il est inscrit : « Le clou se place dans l’orifice sur le pilier, sous la surface du sol. Le pêne au cristal de 650 nanomètres a activé les ergots de l’Étoile par la lumière de l’éclipse et l’ascenseur élèvera le Livre des préceptes pour le libérer à la face du monde. »

— Émeraude, prends ton calepin et dessine s’il te plaît, lui demanda Charlie. Et note aussi la traduction du texte sur le bouclier.

Émeraude se mit tout de suite à l’œuvre de façon très consciencieuse.

Un quart d’heure était passé et elle avait fini, alors que Charlie avait remis le bouclier en place et refermé le caveau.

Les enfants étaient prêts à partir, ils avaient recueilli de précieux indices dans les deux tombes. Il était temps de quitter les lieux, trois des quatre lampes électriques ne marchaient plus et celle de Charlie commençait à faiblir dangereusement.

— On y va, dit Charlie, on retourne à…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Dans un grondement assourdissant, des trombes d’eau pénétraient dans la crypte à une vitesse telle qu’ils eurent en moins d’une minute de l’eau jusqu’à la taille. Ils coururent vers la grille d’entrée. Le majordome se trouvait de l’autre côté. Son visage était méconnaissable. Il criait comme un forcené et l’on voyait ses dents toutes jaunies. Sa bouche était déformée par un rictus terrifiant.

— Toi, l’Élu de Dieu, tu vas périr noyé comme un rat avec tes petits amis. Cette crypte sera ton tombeau, criait-il, alors que des trombes d’eau sortaient de ses deux mains.

Les enfants avaient maintenant de l’eau qui leur arrivait jusqu’à la poitrine. Charlie saisit la baguette et la dirigea vers le majordome, ou plutôt le suppôt de Satan, puisque c’en était un. Celui-ci tourna ses deux mains vers les enfants qui reçurent des tonnes d’eau en pleine figure, ce qui les fit basculer et tomber dans l’eau qui avait envahi la crypte. Robbie pleurait. Il recrachait l’eau qu’il avait avalée, tandis que les filles se tenaient aux barreaux des grilles pour ne pas couler. Il y avait un soupirail de grande taille avec des barreaux, sur un des murs de la crypte. Il se trouvait très haut, inaccessible. Charlie orienta sa baguette vers la surface de l’eau et un immense jet d’air agit comme un monstrueux ventilateur pour soulever cette eau jusqu’au soupirail. Une quantité impressionnante d’eau était dirigée vers l’orifice béant du soupirail et le niveau de l’eau dans la crypte baissa rapidement, jusqu’au moment où il n’arrivait plus qu’à la semelle des chaussures des enfants.

Charlie avait tourné la baguette vers le majordome, qui fut poussé par un choc d’une force formidable sortie de l’extrémité de la baguette. Il ne pouvait plus déverser ses trombes d’eau.

Le majordome revint à la charge et Charlie le pulvérisa avec sa baguette. Le suppôt périt dans une gerbe d’étincelles incandescentes.

Charlie se servit du bout de la Baguette de la Croix comme d’un immense chalumeau et la serrure de la grille fondit comme un cornet de glace au soleil.

Les enfants étaient libres de quitter la crypte. Robbie était encore sous le choc. Il criait :

— Oh que j’ai eu peur! Oh-là-là! Quelle peur j’ai eue!

Les enfants revinrent dans l’aile du château où ils habitaient. Tante Chloé les y attendait. Elle prit peur quand elle les vit tout mouillés et échevelés. Les longs cheveux blonds d’Émeraude étaient tout trempés.

— Ma tante, dit Charlie, ce n’était pas une partie de plaisir, mais nous avons recueilli des indices d’une extraordinaire importance. Allons dans ta chambre si tu le permets, pour que nous te racontions en détail ce que nous avons découvert dans la crypte.

Ils firent un récit détaillé de leurs mésaventures dans la crypte, en n’omettant aucun détail.

Tante Chloé était très heureuse de constater l’extraordinaire pouvoir de Charlie. Elle lui demanda ce qu’il comptait faire, maintenant que tous ces indices lui étaient connus.

— Je dois voyager, pour obéir au Christ, dit-il. Je le sens. Mon intuition me dit que je dois me rendre dans le premier lieu que l’Étoile de David me réserve.

— Que Dieu te protège et t’ait en sa sainte garde, lui dit tante Chloé.

Charlie sortit l’Étoile de son sac, ainsi que la Baguette de la Croix et se prépara.

 

 

5.

Les Croisades

 

 

Charlie avait décidé de faire son premier voyage, où il serait transporté dans l’espace-temps. Il était anxieux. Où donc allait-il arriver? Et quelle tâche allait-il devoir accomplir? C’est le Christ qui le chargeait de cette mission, car il avait programmé ce voyage pour protéger le Livre des préceptes ou fournir des indices pour le retrouver en temps utile.

Tout le monde était réuni dans le salon. Ils savaient tous que Charlie allait voyager seul, grâce aux pouvoirs de l’Étoile de David. La façon de se transporter serait celle que les enfants avaient découverte sur le vitrail d’Arnaud de Lannoy, lors de leur visite à l’église Saint-Philippe dans la ville de Lannoy.

Charlie se préparait à presser sur la première pierre précieuse de l’Étoile, celle qui était au-dessus du chiffre I. Et il savait comment revenir, en pressant sur le diamant avec l’index et la pierre noire avec le pouce. Charlie mit son index gauche sur l’émeraude de l’Étoile et appuya l’extrémité métallique de la Baguette de la Croix sur le dessus de son index gauche. Il ferma les yeux au moment même où le métal de la baguette touchait son doigt gauche, car il ressentait une certaine appréhension devant l’inconnu. Les enfants prirent peur. Charlie venait de disparaître et avec lui la Baguette et l’Étoile.

 

Charlie se retrouva dans un campement, avec des centaines de tentes sur lesquelles flottaient des drapeaux.

Il vit un attroupement au centre du camp et se dirigea vers l’endroit où des milliers de soldats écoutaient leur chef.

Un Prince du nom de Godefroi de Bouillon haranguait les troupes, assis sur son destrier, qui piaffait.

— Depuis l’an 1095, disait-il d’une voix forte pour être entendu, quand notre pape Urbain au concile de Clermont nous a lancé un appel pour reconquérir la Terre sainte et venir en aide aux chrétiens d’Orient menacés et alors qu’il nous a bénis en disant « Dieu le veut », nous avons fait du chemin. Vous, armée de la France du Nord et la Basse Lorraine sous mon commandement, vous avez combattu avec les armées de la France du Midi menées par le comte de Toulouse, de l’Italie méridionale sous la direction du prince normand Bohémond et celle de la France centrale avec Étienne de Blois et Robert de Normandie. Ces quatre armées ont pris des chemins différents et nous nous sommes retrouvés à Constantinople. Ces vaillantes armées se sont emparées de plusieurs villes et sont parvenues à Antioche que nous venons d’assiéger pendant 9 mois. Nous y avons affronté la famine, la soif, les pluies torrentielles, le froid hivernal et, bien entendu un cortège de maladies et d’enterrements. Demain, le 15 juillet 1099, nous allons assiéger Jérusalem, la ville sainte, avec le comte de Toulouse. Que Dieu nous donne la force de vaincre! Reposez-vous, affûtez vos armes et tenez-vous prêts à l’aube pour attaquer.

— Que Dieu nous donne la victoire crièrent ensemble et à voix forte les milliers de soldats réunis autour de Godefroi.

Charlie savait que le comte Arnaud de Lannoy était là, quelque part, dans le campement. Le tout était de le trouver et d’établir un premier contact.

— Mais où donc peut-il être? se disait-il. Le mieux est de poser des questions.

Il ramassa du linge qui traînait sur des cordes près des tentes et s’en vêtit, pour ne pas se faire repérer par son habillement qui choquerait à cette époque. Et il se mit en quête du Chevalier qu’il recherchait.

Il s’approcha d’un groupe de soldats qui mangeaient autour d’un feu de bois, servis par des pages en livrée. Il repéra l’endroit où la nourriture était cuisinée, un autre feu de bois autour duquel de jeunes serviteurs de son âge cuisinaient de la soupe dans un chaudron qui pendait sous un trépied fait de trois tiges de métal.

Il avait plu la veille, à en croire la boue dans laquelle il pataugeait. Il avait gardé ses baskets qui en étaient couvertes et de ce fait, méconnaissables.

— Je cherche le Chevalier Arnaud de Lannoy, de l’armée du Nord, dit-il aux trois serviteurs. Savez-vous où je peux le trouver?

— Il repose dans sa tente, lui répondit un domestique, et ne veut point qu’on le dérange. Le Comte a fort mauvaise humeur quand on le réveille pendant sa sieste et vous feriez fort bien de vous en méfier, rajouta-t-il.

— Où se trouve donc sa tente? demanda Charlie.

— C’est celle-là, là où un serviteur du Comte, Jehan la Besace, est en train de curer les pieds du destrier du Comte, le fougueux Le Magnifique. Méfie-toi de ne pas l’approcher, il pourrait te botter. Il a cassé le genou du page du comte de Tournai en le bottant en vache, il n’y a pas une semaine, rajouta-t-il.

— Merci de votre amabilité, dit Charlie.

Charlie se dit que la meilleure façon d’approcher le Comte serait de parler à son serviteur et d’essayer de s’en faire un ami.

— Bonjour, dit-il en se planta à quelques pas d’un garçon de son âge qui bouchonnait le cheval du Comte avec une poignée de paille. Quel magnifique cheval! J’en ai rarement vu d’aussi beau. C’est un étalon qui ne doit pas être commode.

—  C’est Le Magnifique, le destrier de mon maître, répondit l’enfant.

— Je m’appelle Charlie. Heureux de faire ta connaissance, dit-il pour essayer de briser la glace.

— Je suis Jehan la Besace.

— Tu viens de Lannoy, toi aussi? demanda Charlie.

— Oui. J’ai voyagé depuis des mois avec le Comte.

— Je peux t’aider si tu veux. Je vais tenir les sabots de Le Magnifique pendant que tu vas les curer. Tu veux?

— Oui, cette aide me serait précieuse, mais fais attention. Le Magnifique est nerveux quand on touche à ses pieds. Vas-y, on commence par son antérieur droit.

Charlie leva le pied du cheval qui ne résista pas. En quelques minutes, les quatre sabots étaient nettoyés. Charlie caressa le chanfrein de Le Magnifique qui se laissa faire.

— Eh bien, ça alors! c’est la première fois que je vois Le Magnifique devenir ami avec un inconnu, dit Jehan la Besace.

Le Chevalier venait d’apparaître par l’échancrure de sa tente. Il ressemblait trait pour trait à son portrait que Charlie avait vu au musée de Lannoy. Charlie était impressionné. Il se retrouvait devant son ancêtre.

— Holà, toi! Tu sembles être ami avec mon cheval, dit le Comte de sa grosse voix bourrue. Qui es-tu?

— Bonjour Messire, je suis un orphelin et je suis seul dans ce campement, répondit Charlie.

— Et je parie que tu n’as pas de quoi manger ou te loger décemment, dit le Comte.

— Vous dites vrai, Messire, répondit Charlie.

— Jehan est un piètre cavalier et il faut délier les jambes de Le Magnifique deux ou trois fois par jour tellement, il a de l’énergie. Toi, tu sais monter à cheval? demanda le Comte à Charlie.

— Oui, Messire, répondit-il.

— Alors, monte-le, proposa le Comte. Et montre-nous donc ce que tu sais faire.

Il n’y avait pas de selle sur le dos de Le Magnifique. Il n’avait que des rênes et un mors.

Charlie sauta sur le dos du cheval et le monta à cru. Le cheval partit d’un bon train et Charlie lui fit faire le tour du campement en le calmant du mieux qu’il pouvait, sous les yeux du Comte et de Jehan.

Quand les muscles du cheval furent suffisamment chauds, il le partit au galop, lui fit faire des changements de pieds et lui fit sauter quelques obstacles. Le Magnifique semblait adorer cela. Il revint vers la tente du Comte, tandis que Le Magnifique, de plaisir, soufflait puissamment et bruyamment de l’air par ses naseaux.

— Eh bien! Mon garçon. Tu t’es fait un ami. Viens manger avec Jehan. Je te garde auprès de moi si tu veux, tu seras mon second page. Qu’en dis-tu? dit le Comte. Tu montes très bien, quoique je n’aie jamais vu ce style auparavant. Tu m’accompagneras demain au combat et monteras le cheval de Jehan, qui restera au camp.

— Monseigneur, je suis fort honoré et j’accepte de grand cœur, répondit Charlie.

Charlie s’assit autour du feu que Jehan avait allumé près de la tente du Comte et se mit à manger. Son plan avait réussi, il accompagnait désormais le comte Arnaud de Lannoy et lui parlerait quand le moment serait venu.

 

*

*      *

 

À l’aube, tous les soldats de l’armée du Nord étaient prêts. Jehan avait sellé et harnaché Le Magnifique. Charlie avait sellé le cheval de Jehan et portait l’étendard des comtes de Lannoy.

L’armée s’ébranla dans un vacarme étourdissant. On entendait le cliquetis de milliers d’épées, de boucliers et de lances. Le Comte avait revêtu sa cotte de mailles. Charlie portait son sac Ghurka en bandoulière, et y avait placé l’Étoile de David et la Baguette de la Croix.

Les soldats à pied courraient maintenant, alors que les chevaux galopaient vers les murailles de Jérusalem.

Godefroi de Bouillon et son frère aîné le comte Eustache furent parmi les premiers à se hisser en haut des remparts, pendant que la résistance de la muraille Nord tombait sous les attaques des Croisés.

Charlie entra dans la ville avec le comte de Lannoy. Les défenseurs se repliaient vers le temple. Le comte de Toulouse les poursuivit avec ses Provençaux. Le gouverneur de Jérusalem, Iftikhar al-Dawla, se rendit prestement au comte de Toulouse et à Arnaud de Lannoy, flanqué de Charlie.

— Traducteur! Traduisez pour le gouverneur. Vous rendez-vous contre la vie sauve? dit le comte de Toulouse.

Le traducteur se lança dans une longue diatribe avec Iftikhar al-Dawla et donna la réponse.

— Oui, Messeigneurs, dit le traducteur, le gouverneur se rend.

— Comte Arnaud, dit le comte de Toulouse en s’adressant à Arnaud de Lannoy. Puis-je vous demander de mettre le gouverneur sous votre contrôle?

— Bien, Monseigneur, répondit Arnaud, je m’en charge.

Le comte Arnaud prit ses quartiers dans une des tours de Jérusalem avec Charlie et Jehan la Besace. Il y avait enfermé le gouverneur dans une des pièces. Le traducteur était resté avec eux.

Le Comte prenait ses repas avec son illustre prisonnier et devint son ami. Un soir, tout le monde était attablé et dégustait un repas qu’avait préparé Jehan avec le serviteur du gouverneur.

— Comte, dit le Gouverneur. Je voudrais vous entretenir de quelque chose qui me tient à cœur. Un groupe de chrétiens, réunis dans une confrérie dite du Poisson, prétend détenir le Livre des préceptes.

— Qu’est-ce donc que cette histoire? dit le Comte. La Bible est connue. Que peut être ce livre?

— Je peux vous les faire rencontrer, Monseigneur, proposa le Gouverneur.

— Eh bien, soit! dit-il. Allons-y de suite, je veux tirer au clair cette histoire, dit Arnaud de Lannoy. Charlie, viens avec moi.

Tous les trois se rendirent vers un vieux bâtiment de la ville, une sorte de cloître. Ils cognèrent à la lourde porte cloutée.

— Holà! Ouvrez au seigneur Arnaud de Lannoy, cria le Comte. Et prestement, je déteste attendre, ventre bleu!

Un moine ouvrit. Il portait un habit de bure et une corde lui ceignait la taille. Il portait une tonsure au-dessus de son crâne.

— Rentrez, Monseigneur, dit-il respectueusement en courbant l’échine en signe de soumission et de respect.

Le moine les fit pénétrer dans une grande salle voûtée. Il y avait une énorme table de chêne au centre et sept personnes étaient assises autour.

— Asseyez-vous, Monseigneur, dit le moine.

Tout le monde était assis. Charlie était resté debout.

— Monseigneur, dit un vieux moine, nous sommes les dépositaires du Livre des préceptes, écrit par les Apôtres du vivant du Christ notre Sauveur. Ce livre comporte ses enseignements et a été protégé contre Satan depuis la mort et la résurrection du Christ.

— Montrez-moi ce livre, dit Arnaud de Lannoy.

Le vieux moine se dirigea vers un coin de la pièce et appuya sur le bras d’une statue de pierre. Un trou béant apparut dans le sol de pierre. Il se pencha et en sortit avec dévotion un livre épais.

— Je vous traduis les premières pages, le Livre des préceptes est écrit en araméen dit le vieux moine : « Nous, les douze Apôtres, disciples de Jésus de Nazareth, l’avons suivi et consigné ses enseignements. Ce livre relate mot pour mot et dans son intégralité l’ensemble des leçons de Jésus. Il doit être porté à la connaissance du monde à l’aube du troisième millénaire. Il sera convoité par Satan, et protégé par un Élu, qui viendra du Nouveau Monde. Il aura pour armes la Baguette de la Croix et l’Étoile de David, et tentera de triompher pour la gloire de Dieu. »

— Diantre! dit le Comte. Quelle révélation!

La porte de la grande salle s’ouvrit. Un grand personnage, à l’allure inquiétante et vêtu de noir avec un pourpoint bordé d’argent venait d’entrer, suivi du serviteur du Gouverneur.

— Voyez-vous cela, dit-il d’une voix grinçante. Vous, là, le moinillon, apportez-moi ce livre.

Le moine refusa. Le nouveau venu pointa sur lui sa dague et un jet de feu bleuté s’en échappa, transperçant l’infortuné qui périt.

— Je suis le Prince des Ténèbres, dit-il. Je m’empare de ce livre, une série d’inepties écrites par un fou du nom de Jésus-Christ.

Charlie se précipita vers le Livre des préceptes, que le défunt moine avait posé sur la table avant d’être frappé par la foudre de la dague du Prince des Ténèbres. Il prit le Livre des préceptes dans sa main gauche et le tint contre son avant-bras. Il avait sorti la Baguette de la Croix et la tenait dans sa main droite.

— Arrière, Satan, dit-il. Retourne à ton enfer. Nous gardons le Livre des préceptes et le protégeons.

Le Prince des Ténèbres pointa sa dague vers Charlie et lui envoya la même décharge. Charlie mit la baguette devant son corps et la foudre s’effrita comme de la poussière inerte.

— Par tous les démons de l’enfer, mon royaume, dit le Prince des Ténèbres. Ainsi, tu es l’Élu de Dieu? Alors, regarde ce que je te réserve, et meurs!

Il approcha la pointe acérée de sa dague contre son avant-bras et se piqua. Une goutte de sang d’un rouge éclatant tomba à terre, sur le sol de pierre. En heurtant le sol, le sang produisit des étincelles écarlates et un lion monstrueux apparut à l’endroit même où la goutte de sang était tombée.

— Cerbère, tue! intima le Prince des Ténèbres.

Le lion montrait des crocs de plus de vingt centimètres. Il s’approcha de Charlie d’un air menaçant, en retroussant ses babines, les yeux injectés de sang.

Charlie ne se démonta point. Il dirigea sa baguette vers Cerbère et un long jet d’une lueur bleu et blanc sortit du clou de l’extrémité de la baguette. La chaleur qui s’en dégageait avoisinait vingt mille degrés.

Cerbère reçut le jet sur son poitrail et émit un long gémissement. Il frappa la table de sa patte droite, terminée par des griffes impressionnantes et la table céda sous le choc. Sa force était considérable.

— Arrière, bête de l’enfer, dit Charlie, en envoyant un second jet brûlant sur Cerbère.

Cette fois-ci, le pelage du lion prenait feu. Charlie insista et le lion se consuma, vaincu. Les participants se taisaient, impressionnés et dépassés par cette lutte où ils sentaient que les forces en présence étaient surnaturelles. Le combat du Bien et du Mal.

Le Prince des Ténèbres poussa un cri strident et se repiqua l’avant-bras, plus fort. Trois gouttes de sang tombèrent sur le sol et les étincelles écarlates étaient éblouissantes.

— Tu m’obliges à employer les grands moyens, dit-il. Alors, voilà!

Trois énormes cobras venaient d’apparaître. L’un d’entre eux mordit un moine, qui se vida d’un seul coup comme un ballon qui se dégonfle. Seule sa dépouille devenue flasque se répandit sur la table et le sol.

Charlie leva sa baguette, au bout de laquelle une longue lanière, comme un fouet, venait de sortir. Il cingla le cobra qui venait d’occire un moine avec son fouet et le cobra se coupa en dizaines de morceaux, chaque fois que Charlie le fouettait avec la baguette.

Charlie fit de même avec les deux autres cobras qui sifflaient, montrant leurs crocs venimeux. Le sol était jonché de morceaux de cobras, inertes, sans vie.

Le Prince des Ténèbres écumait de rage. De la bave jaunâtre sortait de sa bouche et emplissait la pièce d’une puanteur immonde.

— Lave-toi les dents Prince des Ténèbres, tu sens mauvais, lui dit Charlie. Et emporte avec toi les bouts de tes créatures diaboliques.

— Petit effronté, tu oses résister à ma toute-puissance? lui dit Satan.

— C’est le Bien qui s’oppose au Mal, dit Charlie. La puissance divine s’exprime à travers cette baguette qui est faite du bois même de la croix et avec les clous qui ont crucifié notre Seigneur, dit-il. Ta puissance n’est rien en regard de la sienne. Retire-toi.

Le Prince des Ténèbres perdit son calme et se précipita vers Charlie avec sa dague levée, pour lui porter un coup mortel.

Une courte chaîne sortit du bout de la baguette, et une autre baguette de même longueur était au bout, ce qui faisait un nunchaku. Charlie avait appris à s’en servir avec John, qui était un expert en sport de combat.

Il fit tournoyer le nunchaku et porta un coup au visage à Satan, qui le reçut sur les mâchoires et saigna aussitôt. Deux dents étaient tombées de sa bouche ensanglantée et se retrouvaient à terre. Elles étaient noires et sentaient horriblement mauvais.

Charlie les poussa du pied en direction du Prince des Ténèbres. Elles roulèrent sur le sol.

— Reprends tes chicots et va te faire soigner la bouche. Nous gardons le Livre des préceptes, lui dit Charlie.

Le Prince des Ténèbres prit sa cape de soie noire, dont l’intérieur était couvert de soie rouge, et la fit tournoyer autour de lui, en disant :

— On se reverra, l’Élu de Dieu. Ailleurs, dans un autre point de l’espace-temps. Ce livre sera à moi et brûlera dans les flammes les plus chaudes de mon enfer, dit-il en disparaissant.

 

Il y eut un long silence dans la salle. Le comte Arnaud vint vers Charlie et le prit dans ses bras. Il embrassa la Baguette de la Croix et le Livre des préceptes.

— Tu es l’Élu de Dieu, lui dit-il. D’où viens-tu?

— Je suis votre descendant, Monseigneur. Je viens de l’aube du troisième millénaire, d’un nouveau monde, qu’on appelle les États-Unis d’Amérique, un grand pays puissant.

— Mon Dieu, merci, dit-il. Merci de mettre à la disposition du monde le Livre des préceptes, qui fera rayonner ta Parole, dit-il en faisant le signe de croix.

Un autre moine prit la parole.

— Messeigneurs, partez en emportant le Livre des préceptes. La baguette de la Croix et l’Étoile auraient dû être dans la cache, mais l’Élu de Dieu les avait avec lui. Emportez en Occident ces trésors pour que la Prophétie s’accomplisse. Notre rôle est terminé.

Le Comte et Charlie quittèrent les lieux. Le Gouverneur se saisit de son serviteur pour le punir.

Revenus au camp, Charlie et le Comte se trouvaient sous la tente, à prendre leur dernier repas ensemble. Charlie voulait repartir. Il avait rempli sa mission.

— Monseigneur, je dois repartir. Je n’ai plus de famille, mes parents sont disparus en mer, en avion. Mais c’est vrai que vous ne pouvez comprendre quel est ce moyen de transport, dit-il. J’ai des amis que j’aime et qui m’aiment et m’attendent, inquiets. Je dois les rassurer et vivre pour continuer ma mission. Je viens de faire avec vous mon premier voyage, il y en aura cinq avant de pouvoir faire paraître le Livre des préceptes au monde. Ce sera à vous de le cacher jusqu’à ce que je le retrouve, si Dieu le veut et le Christ m’en donne la force.

— Adieu, cher Charlie. Tu me manqueras, et tu manqueras aussi à Le Magnifique. Il me ramènera en Occident, avec sa précieuse cargaison, le Livre des préceptes de la Parole de Dieu. Je te jure sur mon honneur que je trouverai un réceptacle digne d’abriter ce trésor.

— Adieu, Comte, dit Charlie.

Il avait posé l’Étoile de David sur le coffre où le Comte rangeait ses objets les plus précieux et il mit son index sur le diamant, en posant le bout de sa baguette sur le dessus de son index.

Un instant plus tard, le Comte se retrouvait seul dans sa tente. Charlie avait disparu. L’Étoile était restée sur le coffre, ainsi que la Baguette de la Croix. Ces objets avaient le don d’ubiquité. Ils étaient restés avec le Comte, tout en étant partis avec Charlie puisque Charlie était maintenant dans un autre espace-temps.

 

 

6.

Notre-Dame de Paris

 

 

Charlie se retrouva dans le salon, au château d’Inverness, à l’heure du dîner. Sa tante servait de délicieuses côtelettes d’agneau aux enfants. Robbie et Lily étaient très heureux de retrouver leur cousin, surtout après ce voyage, dont ils devinaient qu’il avait comporté quelques dangers. Ce fut tante Chloé qui prit la parole.

— Raconte-nous, Charlie. Nous sommes tellement curieux de savoir où tu es allé et ce qui s’est passé.

Charlie raconta tout par le menu et Robbie ouvrait grand les yeux.

— Wow! Jérusalem! Tu te rends compte, Lily. Il a vu les Croisés et le Livre des préceptes. Et puis, aussi le Prince des Ténèbres. Mais, j’aime comment tu lui as cassé deux dents, Charlie. Je suis fier de toi.

— Merci, dit Charlie, mais je sens que je dois encore faire un voyage. Le Livre des préceptes est en danger, j’en ai l’intuition.

— Repose-toi, au moins cette nuit, lui dit sa tante. Tu pourras repartir demain après un bon petit-déjeuner.

— D’accord, dit Charlie. Je vais faire une bonne nuit dans un vrai lit. Les couches en paille sont dures et inconfortables à la longue. Et puis, j’ai besoin d’une bonne douche.

— Oui, dit Lily. Tu as l’air de quelqu’un qui ne s’est pas lavé depuis deux semaines. Et, sans vouloir te vexer, tu ne sens pas aussi bon que d’habitude.

— C’est exactement cela, lui dit Charlie, mais si tu étais allée là d’où je viens tu comprendrais pourquoi. Alors, j’y vais et je vais dormir ensuite.

Levé à 5 heures du matin, Charlie se préparait une fois de plus. Il descendit au salon et prit son petit-déjeuner en compagnie de son cousin, de sa cousine, et d’Émeraude qui avait mis une petite jupette et un joli chemisier bleu ciel. Elle savait que Charlie aimait de temps en temps qu’elle mette autre chose que des jeans.

Elle aimait les bijoux fantaisie et elle portait un joli collier autour du cou. Ses jolis cheveux blonds étaient attachés avec des pinces de toutes les couleurs.

Charlie finit de prendre son petit-déjeuner et écouta les dernières recommandations de tante Chloé. Il mit ensuite l’Étoile sur le bord de la table et pressa l’index sur la deuxième pierre, une pierre bleue, une opale. Le contact de la baguette sur le dessus de son index le fit basculer dans une immense spirale.

Il s’y sentait aspiré, tournoyant sur lui-même. Il serrait son sac de toutes ses forces, de peur de laisser échapper ce qui lui permettrait d’accomplir sa mission.

 

— Oyez, oyez, bonnes gens, clamait un héraut juché sur un cheval. En notre bonne ville de Paris se construira ici une cathédrale dont le nom rayonnera dans toute la chrétienté. Notre bon roi Louis le septième a ordonné sa construction et a confié la tâche de la réaliser à notre Évêque Maurice de Sully. La construction commence dès demain le long du fleuve, en cette année 1163. Tous ceux qui voudront y travailler et dont la candidature sera acceptée par le maître d’œuvre recevront pour paiement des bons écus sonnants et trébuchants et se feront donner le gîte et le couvert dans le campement du chantier.

Charlie se trouvait dans la foule qui était rassemblée pour écouter cette communication du héraut. Certains de ceux qui se trouvaient sur cette grande place le regardaient, intrigués par sa façon d’être habillé. Il ne ressemblait pas aux autres enfants, avec ses jeans et son T-shirt. Il ôta ses baskets, trop reconnaissables.

Il n’avait pas d’argent sur lui. Il n’avait emporté que son sac Ghurka dans lequel il replaça l’Étoile, la Baguette et le code que Chloé lui avait remis.

Alors qu’il venait juste de retirer ses baskets très reconnaissables, il sentit que quelqu’un l’apostrophait.

— Holà, toi! Oui, toi, lui cria un jeune enfant très bien habillé qui marchait dans la rue, encadré par deux gardes. Il portait un pourpoint bleu coupé dans un riche tissu. Tu me vends tes chausses? Elles sont uniques, me semble-t-il. Je suis Jehan de l’Esplanade, fils du seigneur Bailly de ces lieux.

— Que m’en donnez-vous? répondit Charlie.

— Assez, manant, pour que tu puisses en vivre pendant les prochaines semaines. Voilà la bourse. Prends-la et donne-moi ces chausses, lui dit le jeune aristocrate. Je les mettrai pour me livrer à mes exercices physiques et me rendre en visite chez mes amis les ducs de Bourgogne.

Charlie saisit l’occasion. Cet argent lui serait utile pour le succès de sa mission. Il donna ses baskets et prit la bourse. Il avait remarqué un bossu qui ne le quittait pas des yeux et qui le suivait en essayant de ne pas se faire remarquer.

Il alla s’acheter des chausses chez un cordonnier, ainsi que quelques hardes de l’époque, afin de ne pas se faire remarquer.

Il trouva le gîte dans une auberge située sur l’île Saint-Louis, et revint le matin au même endroit où l’Étoile l’avait téléporté.

— Il doit y avoir une raison, se disait-il, pour qu’elle ait choisi cet endroit. Il faut donc que j’y reste en attendant qu’il s’y passe quelque chose. Si rien ne se passe au bout de quelques jours, je pourrai toujours revenir en appuyant sur le diamant de l’Étoile.

Il restait donc là où l’Étoile l’avait amené et regardait les gens en train de s’inscrire pour la construction de la cathédrale. Il y en avait des centaines qui faisaient la queue devant une table où le maître d’œuvre était assis. Il posait des questions pour déterminer si celui qui se présentait pouvait être utile à la construction de la cathédrale. Il embauchait des tailleurs de pierre, des charpentiers et beaucoup d’ouvriers.

Il y avait beaucoup de passage sur la place. Des commerçants avaient placé leurs chariots et leurs étals. On y vendait de tout, des légumes et des fruits, ainsi que des quartiers de viande et du pain. La scène était colorée et les odeurs fortes. Cela sentait la paille humide, le purin des chevaux et la transpiration et la crasse des gens qui n’avaient pour ainsi dire aucune hygiène.

Charlie avait faim et acheta un quignon de pain avec une tranche de viande fumée et un gobelet d’hydromel.

En fin de matinée, un seigneur arriva, en compagnie d’un évêque. Ils venaient se rendre compte du succès des inscriptions, alors que plusieurs dizaines d’ouvriers s’affairaient déjà sur le chantier. Charlie se plaça suffisamment près d’eux pour entendre ce qu’ils disaient.

— Monseigneur Amaury, voyez par vous-mêmes, disait l’Évêque. Votre père, Dieu ait son âme, aurait été heureux, car ce projet lui tenait tant à cœur, dit-il en faisant le signe de la croix.

— Oui, Monseigneur l’Évêque de Sully dit le Chevalier. Mon père, le Sire Arnaud de Lannoy a tant œuvré pour que cette cathédrale soit construite.

Charlie était très intéressé par cette discussion. Il venait de voir le descendant du Croisé qui avait ramené le Livre des préceptes, la Baguette et l’Étoile. Il fallait qu’il prenne contact avec lui à tout prix.

La discussion entre l’Évêque et le Chevalier dura encore plusieurs minutes et finalement, l’Évêque s’éloigna, alors qu’une voiture tirée par deux chevaux venait le chercher pour le ramener en sa demeure. Le Chevalier prit les rênes de son cheval, mit son pied dans l’étrier en tenant le pommeau de sa selle et s’apprêtait à le monter quand Charlie s’approcha de lui.

— Monseigneur, lui dit-il, je dois vous parler.

Le Chevalier reposa son pied à terre et fut surpris de l’allure de Charlie. Il le dévisagea, l’examina de haut en bas et lui répondit.

— De quoi veux-tu me parler mon enfant? dit-il à Charlie.

— De votre père, Arnaud, répondit Charlie, qui s’était approché du Chevalier en entrebâillant son sac et lui montrant la Baguette de la Croix et l’Étoile et le code, dont la première page était ornée du signe du poisson.

— Mon Dieu, tu es l’Élu de Dieu, dit Amaury de Lannoy, à voix basse et très ému. Attends, il nous faut prendre des précautions, car l’Ordre du Mal est très actif en ce lieu.

Ils s’éloignèrent tous deux. Le Chevalier était l’hôte d’un Comte dont le château se trouvait en bordure de Paris. Il y emmena Charlie. Le Comte qui possédait ce château était un des membres de la Confrérie du Poisson, tout comme Amaury de Lannoy.

— Quel est ton nom? demanda Amaury de Lannoy à Charlie, alors qu’ils étaient installés dans la grande salle du château.

— Charlie, Monseigneur.

— Nous allons réunir ce soir, ici dans cette salle, les membres de la Confrérie du Poisson. J’ai amené d’Écosse le Livre des préceptes et je le présenterai à cette occasion.

— Ne craignez-vous pas que l’Ordre du Mal tente de s’en emparer? demanda Charlie.

— Oui, bien sûr, mais tu seras là pour nous assurer toute la protection nécessaire, répondit le Chevalier.

Vint le soir. On avait disposé trois lourdes tables de façon à former une sorte de fer à cheval. Le Chevalier Amaury de Lannoy s’était placé au milieu de l’une d’entre elles et Charlie était à sa droite. À gauche du Chevalier se trouvait le maître d’œuvre que Charlie avait vu embaucher les ouvriers le matin même. Il y avait une douzaine de personnes dans la salle.

Le Chevalier prit la parole, alors que sur la table, devant lui, un livre dont la reliure était magnifiquement décorée reposait sur un coussin recouvert de velours rouge et bordé de fils d’or.

— Mon père, le comte Arnaud de Lannoy, ramena des croisades le Livre des préceptes, écrit par les apôtres pour consigner fidèlement l’enseignement du Christ. Voici ce trésor que nous a légué Celui qui est mort sur la croix pour racheter nos péchés.

Amaury de Lannoy avait pris avec dévotion le Livre des préceptes et après l’avoir embrassé l’avait élevé au-dessus de sa tête. Les participants à cette réunion secrète avaient fait plusieurs fois le signe de la croix. Le Chevalier tint le livre devant lui et chacun vint embrasser ce que Jésus avait légué à l’humanité, pour qu’elle le découvre au début du troisième millénaire. Charlie le fit aussi, très ému.

— Selon l’ordre que nous a donné le Christ, ce livre ne doit pas être dévoilé avant l’an 2000, au plus tôt. Il convient qu’il continue à être caché et soustrait à la convoitise du Prince des Ténèbres et de son escouade de suppôts de Satan de l’Ordre du Mal. Mon père, le comte Arnaud de Lannoy, œuvra dès son retour de Palestine pour que le Livre des préceptes soit caché dans un endroit qui durerait plus de mille ans. Il a, avec les membres de la Confrérie du Poisson, fait en sorte de convaincre le Roi de construire une cathédrale. Aujourd’hui a commencé la construction de Notre-Dame de Paris, où le Livre des préceptes sera caché jusqu’à ce que l’Élu de Dieu le sorte de sa cachette. Je vous présente ce soir l’Élu de Dieu, qui est à ma droite. Il a voyagé dans le temps et l’espace, du début du millénaire où le Livre doit être dévoilé.

Tout le monde se tourna alors vers Charlie qui s’apprêtait à dire quelques mots. Soudain, on entendit le bruit de sabots d’une vingtaine de chevaux dans la cour du château. Le Chevalier se pencha à la fenêtre pour voir ceux qui avaient ainsi pénétré dans l’enceinte. Un éclair zébra le ciel et un violent orage éclata.

Les gardes du château se battaient contre une vingtaine de cavaliers vêtus de noir. Ils furent submergés par les nouveaux arrivants qui avaient à leur tête un homme très grand, vêtu d’un pourpoint noir bordé de fils d’argent.

Deux minutes plus tard, ils faisaient irruption dans la pièce où avait lieu la réunion secrète. Les cavaliers noirs se mirent en cercle autour des tables, leur épée à la main. L’homme en pourpoint s’approcha.

Il tenait à la main un poignard. La lame était ondulée en forme de kriss hindou et la garde était formée de deux bras en forme de serpents et les bras représentaient des têtes de serpents dont la gueule ouverte montrait des crochets à venin. Le manche du poignard était formé de deux cylindres torsadés qui se terminaient avec le pommeau en forme de tête grimaçante.

Il dirigea la pointe de son poignard vers Amaury de Lannoy.

— Alors, mon espion m’a bien informé, dit-il d’une voix grinçante très désagréable. Il y a bien une petite réunion de gens idéalistes qui veulent cacher le livre de celui qui est mort sur la croix et qui a résisté à ma tentation. Toi, dit-il à Amaury, apporte ce livre ici et vite! Je suis le Prince des Ténèbres et j’ordonne. Et vous, mes suppôts, dit-il en s’adressant aux vingt cavaliers noirs, préparez-vous à éradiquer ce groupe d’empêcheurs de tourner en rond qui veut faire obstacle à mes noirs desseins.

Pour toute réponse, le Chevalier prit le livre et le serra sur son cœur.

Deux suppôts se précipitèrent sur lui, mais il avait sorti son épée et venait de les repousser.

Les autres suppôts se dirigèrent vers Amaury. Charlie sortit la Baguette de la Croix et la pointa vers plusieurs suppôts dont le corps s’effrita en poussière.

Le Prince des Ténèbres fit éclater un rire strident.

— Ah! cria-t-il. Voilà donc cet Élu de Dieu, une fois encore. Tu vas connaître mes pouvoirs magiques. Tiens, regarde! dit-il en pointant sa dague en direction de Charlie.

Un dragon venait d’apparaître entre lui et Charlie. Il était hideux, très grand, et crachait du feu en direction de Charlie et du Chevalier. Charlie pointa sa baguette en direction du dragon.

— En voici une, dit-il, alors qu’une lance sortait du bout de la baguette et s’enfonçait avec force dans l’épaule du dragon qui gémit et recracha du feu. En voici deux, dit Charlie, et une deuxième lance semblable à la première perçait le flanc du dragon qui lança un cri déchirant. Et de trois, dit Charlie, et de quatre, dit-il enfin, tandis que le dragon était cette fois-ci touché à mort.

— Ah! Grands sont tes pouvoirs, dit le Prince des Ténèbres en s’adressant à Charlie. Pare cela si tu peux, petit morveux!

Une hydre, serpent à trois têtes monstrueuses, venait d’apparaître, après que le Prince des Ténèbres eut dirigé sa dague vers le sol. Une des têtes mordit l’un des membres, le saisissant dans ses crochets immenses et l’agita en l’air dans tous les sens.

Charlie dirigea sa baguette, dont un rayon de lumière verte sortait, tranchant comme un rasoir, vers l’hydre. Le rayon trancha le cou de la tête qui tenait le malheureux qui avait presque succombé.

La deuxième tête planta ses crocs dans le Chevalier, protégé par sa cotte de mailles. Le rayon vert sectionna le deuxième cou, tandis que l’hydre hurlait en soufflant. Son souffle dégageait une puanteur extrême.

Charlie n’attendit pas que la troisième et dernière tête de l’hydre attaque. Il se servit une fois encore de son rayon vert et l’hydre, vaincue, s’affala au sol, morte.

Charlie ne voulait pas mettre la vie des membres de la Confrérie du Poisson en danger. Il pointa sa baguette sur chacun des suppôts qui s’évanouirent en poussière. Le Prince des Ténèbres était maintenant seul.

Il pointa sa dague sur Charlie, mais n’eut pas le temps de déclencher une attaque. Charlie avait anticipé. Il visa son adversaire du bout de sa baguette. Le Prince des Ténèbres fut basculé vers l’arrière comme s’il avait été atteint d’un formidable coup de poing dans la poitrine. Il vola dans les airs sur une dizaine de mètres et se retrouva les fesses sur le sol, en se frottant les yeux pour tenter de retrouver ses esprits. Il se releva prestement, furieux.

Il se dirigea vers la fenêtre, monta sur le muret, et en se tournant vers Charlie lui cria une invective terrible, son faciès satanique déformé par la haine. L’agressivité qui se dégageait de lui était incroyable.

— On se reverra, mon garçon. Tu échoueras dans ta mission, j’y veillerai. Et ce livre brûlera dans les flammes de l’enfer. L’humanité s’enfoncera encore un peu plus dans sa débauche et l’obscurantisme.

Il sauta dans la cour en laissant échapper un cri strident et un rire démoniaque, et se fondit dans la nuit.

Charlie venait de gagner son deuxième combat contre son ennemi mortel, le Prince des Ténèbres qui ferait tout pour voler le Livre des préceptes à une autre occasion. Charlie se promettait bien de lui faire échec une fois de plus.

Une fois en sécurité, la réunion se poursuivit. Amaury de Lannoy présenta plusieurs participants à Charlie.

— Charlie, fais la connaissance d’un esprit brillant. Voici Abraham Ibn Êzra, dit-il en lui présentant un homme qui semblait avoir près de soixante-dix ans. Il est rabbin, poète, philosophe, mathématicien, astronome, grammairien et exégète, une des figures les plus remarquables du judaïsme espagnol et le plus sagace des commentateurs de la Bible. Il a même étudié l’astronomie et l’astrologie, et il a écrit de nombreux livres.

— Bonjour, monsieur, dit Charlie au vieil homme. Il était impressionné par la sagesse incroyable qui s’en dégageait.

— Bonjour, petit, lui répondit le vieux rabbin avec un accent espagnol, en lui touchant la joue avec sa main toute parcheminée. Je suis vieux, je vais bientôt mourir, je le sens, mais je suis si heureux de t’avoir connu. Mon peuple met beaucoup d’espoir dans la transmission du Livre des préceptes à l’humanité. Et toi, jeune enfant, tu es l’Élu de Dieu, celui qui protègera l’œuvre écrite du Christ. Tu sais, j’ai fait, à une certaine époque de ma vie, certaines critiques de la Bible, mais j’ai lu le Livre des préceptes cette semaine. Il est parfait, pas un mot à changer, et il ne souffre aucune critique. Il contient la perfection de son enseignement.

— Tiens, Charlie, dit Amaury de Lannoy. Je te présente l’architecte et le maître d’œuvre.

— Bonsoir, monsieur, lui dit Charlie. C’est vous qui avez fait les plans de la cathédrale? lui demanda Charlie. Comment vous appelez-vous?

— Oui, et c’est moi, Jehan Lespinasse, qui en supervise le début de sa construction, qui durera plus de deux siècles vraisemblablement. Le Livre des préceptes y sera caché, on ne sait pas encore où. Le dernier maître d’œuvre décidera en son temps, alors que le Livre sera caché pendant ce temps-là par la communauté juive de Paris, prévenue par Abraham que tu viens de rencontrer. On vient de détruire deux vieilles églises sur le terrain de construction, et une fois le nettoyage terminé on démarrera l’érection de la cathédrale. La première pierre sera bientôt posée par le roi Louis VII en personne et le pape Alexandre III. Tiens, Charlie, je te présente Jean de Lys, qui travaille activement à ce magnifique projet avec moi.

— Bonjour, petit, dit Jean de Lys. Je suis heureux de faire ta connaissance et tu viens de sauver le Livre des préceptes avec une force éclatante, contenue dans la Baguette de la Croix dont tu es maintenant le dépositaire. Tu as avec toi la Baguette de la Croix. Peux-tu nous la présenter? demanda-t-il.

Tous les participants s’assirent autour de Charlie qui prit la baguette dans sa main. La lueur bleue entourait le bois. Charlie ôta les deux clous de leurs logements. Les participants embrassèrent la baguette et les clous, très émus de toucher des lèvres ce qui avait connu les derniers instants du Christ.

Jean de Lys remarqua les encoches compliquées sur les clous, qui en faisaient des clés.

— Il me faudrait faire une copie fidèle de ces clous pour que je crée des serrures qui correspondent, dit Jean de Lys.

Les membres de la Confrérie du Poisson votèrent à l’unanimité pour cette décision. Sitôt la réunion terminée, Jean de Lys fit fondre la cire des bougies qui éclairaient la pièce et trempa les deux clous un à un dans le récipient qui contenait la cire chaude.

Il laissa la cire se refroidir et coupa en long les blocs de cire durcie en quatre parties chacune, pour obtenir le moule femelle de chaque clé.

— Je dessinerai demain les clés avec les dimensions exactes de chaque pêne, dit-il. Tiens Charlie, remets les clous à leur place.

La réunion prit bientôt fin. Le lendemain soir, Jean de Lys revint au château et montra fièrement à Charlie le plan fidèle qu’il avait fait des clés.

Charlie resta encore trois jours au château. Il en profita pour aller plusieurs fois sur le chantier de construction de la cathédrale. Les travaux avançaient vite, tout du moins pour un projet qui durerait près de deux cents ans et si tout allait bien!

Charlie eut aussi accès au Livre des préceptes. Ce fut Abraham Ibn Êzra qui lui fit découvrir.

— Regarde, Charlie, la façon magnifique dont le Livre des préceptes a été écrit. Il est composé de plusieurs parties. La première partie donne les grands principes du bonheur et de l’harmonie universelle. La deuxième partie traite des vices et des péchés des hommes. Il comporte le même nombre de chapitres que les vices et les péchés. Chaque chapitre de cette seconde partie traite cette question qui est reprise en titre : avarice, colère, envie, gourmandise, luxure, orgueil et paresse. Et tout ce qui en découle : soif de domination, ego démesuré, violence, meurtres, cruauté, guerres. La troisième partie explique l’évolution de l’homme et les contradictions qu’il ressent en lui à cause des conflits qu’il a dans sa tête. La quatrième partie, enfin, donne les conseils pour éradiquer le mal sur cette terre.

— Abraham, c’est un plaisir de découvrir le livre le plus important qui n’ait jamais été écrit avec un sage tel que vous, dit Charlie. Je n’ai jamais eu un tel professeur. Tous les élèves de ma classe aimeraient apprendre avec vous.

— Charlie, cet après-midi, toi et moi, en compagnie d’Amaury de Lannoy, allons dans notre synagogue avec le Livre des préceptes. Nous y avons installé une cache inviolable, où le livre restera jusqu’à ce que sa cache à la cathédrale soit prête.

L’après-midi, ils se rendirent à la synagogue de Provins. Cette synagogue fut construite sous le règne de Thibaud et c’est la plus vieille synagogue de France. C’est là que le Livre des préceptes serait caché.

Abraham Ibn Êzra conduisit Arnaud de Lannoy et Charlie à l’intérieur de la synagogue, dans les caves voûtées. Là, un ingénieux dispositif de cristal permettait l’ouverture d’une cache.

— Regarde, Charlie, dit Abraham. Ce cristal réagit à des ondes particulières et quand on porte dessus de la lumière incandescente, il déclenche un énorme loquet qui laisse la porte s’ouvrir. Je vais allumer un flambeau au soufre et la lumière très forte va exciter le cristal. J’ai créé un système semblable pour la cache du Livre des préceptes dans la cathédrale.

La cache s’ouvrit et Abraham y plaça le Livre des préceptes.

— Charlie, mon petit, ce Livre restera ici plus de cent ans, jusqu’à la fin de la construction de la cathédrale. Voici une bague à mon sceau. Elle te servira pour t’identifier. Souviens-t’en!

Puis ils retournèrent à Paris, au château de l’ami d’Arnaud de Lannoy, Jean du Beaupré.

Le dernier jour, Jean de Lys revint avec un coffre en bois. Il tira du coffre trois serrures qui semblaient très compliquées.

— Voilà trois serrures! dit-il. L’une restera ici jusqu’à ce que l’on ait décidé dans plusieurs dizaines d’années où le Livre des préceptes sera caché dans la cathédrale et elle sera intégrée au dispositif pour ouvrir la porte d’accès. Les autres iront en Écosse, à la demande du comte Amaury de Lannoy qui en a l’utilité là-bas.

— Très bien, dit Charlie. Je prévois de rentrer chez moi d’ici un jour ou deux.

Le jour du départ vint. Les membres de la Confrérie du Poisson s’étaient réunis pour voir partir Charlie. Manquait Jean de Lys, qui était en retard. Charlie s’apprêtait et faisait ses derniers préparatifs. Il avait déjà posé l’Étoile de David sur la table.

Jean de Lys arriva, tout essoufflé et en proie à une vive inquiétude.

— Les plans des clés ont disparu de chez moi, du coffre dans lequel je les avais enfermés, dit-il. Je n’en ai plus besoin, car les serrures sont fabriquées, mais il est à espérer que les plans ne tombent pas dans les griffes de l’Ordre du Mal. J’avais confié les clés à mon valet, Florent le Bossu.

Ce fut la dernière chose que Charlie entendit. Il avait mis son index sur le diamant et son pouce sur la pierre noire et avait appuyé avec la baguette sur le dessus de son doigt.

 

*

*     *

 

Charlie se retrouva exactement à son point de départ, le salon du château en Écosse.

Michel, Robbie, Lily et Émeraude étaient à table, en train de dîner. Charlie y fit une apparition fracassante. Ses cheveux avaient poussé, il était assez sale, car les salles de bains étaient encore inconnues à l’époque et il s’était à peine lavé pendant les trois semaines de son absence. Il était encore revêtu des habits qu’il avait achetés en France près du chantier de construction de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

— Wow, dit Lily. Toi, tu reviens du Moyen-Âge ou de quelque époque qui y ressemble, devina-t-elle au vu du style des habits qu’il portait. Raconte-nous vite où tu es allé et ce qui s’est passé, dit-elle.

Émeraude, qui avait un faible pour Charlie, lui fit un tendre bisou sur la joue et s’assit près de lui en rougissant un peu, tandis qu’elle lui tenait la main pendant qu’il commençait à raconter son voyage.

— Attendez, dit-il. Je voudrais vous raconter, mais je n’y tiens plus, je ne dois pas sentir très bon. Je cours prendre une douche et passer des habits propres.

Il revint au bout d’un quart d’heure, tout propre. Il avait mis des jeans comme à son habitude, avec un large T-shirt et une autre paire de ses fameuses baskets. Il en achetait toujours deux paires en même temps.

— Alors, dit-il tout de suite. D’abord la révélation. Le Livre des préceptes sera caché dans une partie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, où il doit encore se trouver aujourd’hui.

Charlie raconta tout. Sa rencontre avec Amaury de Lannoy et les membres de la Confrérie du Poisson, son combat avec le Prince des Ténèbres et les suppôts de Satan, et les débuts de la construction de la cathédrale.

— Deux serrures sont revenues en Écosse avec le Chevalier Amaury, dit-il. On les a trouvées lors de nos recherches, dans la crypte.

Il fit aussi part de la mauvaise nouvelle, en expliquant le vol des plans des clés de la baguette.

— Je pense que le valet de Jean de Lys est le coupable, ce Florent le Bossu, dit Charlie. Il est bossu comme l’homme qui m’a suivi devant le chantier de construction, et c’est sûrement lui l’espion qui a prévenu l’Ordre du Mal de notre réunion. Le tout est de savoir si le plan des clés est tombé ou non dans les mains du Prince des Ténèbres, rajouta-t-il, perplexe.

— Quel est ton plan, Charlie? dit Tante Chloé.

— Je ne sais pas encore, dit Charlie.

— En tout cas, dit tante Chloé, l’école reprend la semaine prochaine. Les vacances sont finies. Robbie et Lily y retournent. Toi, Charlie, tu peux y aller si tu ne penses pas voyager, mais je crains que tu ne doives repartir et plus d’une fois. Le mieux serait que j’aille expliquer à ton institutrice que tu ne vas pas être très assidu à l’école dans les prochaines semaines, jusqu’à Noël au moins.

— Oui, ma tante, dit Charlie. Je dois aller jusqu’au bout au plus vite. J’y retourne dès ce soir, dit-il enfin. Je suis sûr que le Christ veut que son message soit délivré au plus vite et je ne dois pas faillir à la tâche.

 

*

*     *

 

Cette fois-ci, le départ était prévu à partir de la chambre de Charlie. Ses trois amis étaient là avec lui, pendant que tante Chloé rangeait la cuisine. Charlie avait posé l’Étoile sur son lit. Il avait posé son index sur la troisième pierre, une pierre rouge, un rubis. Émeraude lui avait enserré sa taille avec ses petits bras en signe d’affection, et Lily et Robbie lui tenaient chacun un bras en lui souhaitant un bon voyage.

Charlie pressa le bout de la baguette sur son index gauche et entendit une série de cris. Les enfants étaient partis avec lui dans la spirale de l’espace-temps.

 

 

7.

La cache du Livre des préceptes

 

 

Les quatre enfants se trouvaient entraînés dans une spirale interminable, et des torsades aux couleurs magnifiques se formaient autour d’eux avec des ondulations chatoyantes, tandis que des sons d’une pureté et d’une beauté incroyable résonnaient à leurs oreilles.

— On dirait des notes cristallines sorties d’une harpe céleste, s’émerveilla Émeraude. C’est la plus belle musique que je n’aie jamais entendue.

— Je n’ai jamais vu des couleurs aussi belles, s’exclama Lily. Elles sont si vives et pures, dit-elle. Regardez ce vert, et ce bleu! Et ces fils d’or qui scintillent!

— C’est beau, dit Robbie, je ne dis pas non. Mais où cela va-t-il nous mener? Il y aura du danger, je le pressens.

Ils dévalaient à une vitesse incroyable une sorte d’immense tuyau, comme ceux qui amusent tant les enfants dans les piscines avec des jeux aquatiques. Mais ici, cela durait plusieurs minutes et le spectacle était magnifique.

— Que c’est beau! dit Émeraude. C’est un début de voyage merveilleux.  Je me demande où nous allons arriver et à quelle époque. C’est extraordinaire de faire ce voyage ensemble. Tout cela est irréel.

— Eh bien! Moi, dit Robbie, je ne suis pas rassuré, même si je trouve cela beau et que j’aime avoir toutes ces aventures avec vous. Je me demande ce qu’il y aura à manger, là où nous allons. Pourvu que nous trouvions de quoi remplir nos estomacs.

— Ne t’inquiète pas, dit Charlie. Nous trouverons de la bonne nourriture. Et toi, Lily, tu ne dis rien?

— Je pense que nous avons raté deux beaux voyages. Nous ne savions pas qu’en te touchant alors que tu pressais sur la pierre précieuse de l’étoile, nous serions entraînés dans l’espace-temps comme toi. Décidément, cette Étoile de David est magique et ses pouvoirs sont immenses.

Ils eurent bientôt l’impression que la vitesse ralentissait et ils se sentirent atterrir aussi doucement que sur un coussin moelleux.

 

*

*     *

 

Un court instant plus tard, les enfants se retrouvaient à Paris, devant un immense édifice. Ils contemplaient la cathédrale Notre-Dame de Paris, qui semblait achevée. Des barbes de pierre dardaient leurs épines vers le ciel, des gargouilles s’élançaient de la pierre, des statues de saints décoraient les ventaux. Le spectacle était impressionnant et la cathédrale ressemblait à un château fort hérissé de métal et de pierre.

Des cavaliers passaient à cheval devant le parvis, au pas ou au petit trot, et les sabots de leurs chevaux frappaient les pavés.

Des ménagères portaient leurs paniers remplis de victuailles sous le bras et s’arrêtaient devant les étals des marchands pour faire leurs courses. Une vendeuse de poisson hélait les chalands.

— Achetez mon poisson frais, criait-elle.

— Il ne me semble pas très frais, son poisson, dit Lily.

— Tu sais, dit Charlie, les moyens de transport sont lents et il n’y a pas de camion frigorifique.

Quelques mendiants vêtus de hardes tendaient la main, espérant obtenir une maigre obole des bourgeois et des seigneurs qui passaient par là.

Les commerçants, installés derrière leurs étals, vendaient leurs marchandises aux badauds qui déambulaient.

— Donnez-nous donc deux livres de votre pain et de la viande séchée, dit Charlie à un commerçant. La cathédrale est-elle achevée? lui demanda-t-il alors que le marchand coupait de minces tranches de rôti d’agneau.

— Presque, pour le gros œuvre, lui répondit le commerçant en lui tendant ce que Charlie venait d’acheter. Il avait payé avec un bijou fantaisie qu’avait proposé Émeraude. Il y a encore des travaux à l’intérieur, mais ils sont secrets. Des gardes empêchent l’accès nuit et jour depuis deux mois. Et cela prendra encore quelques dizaines d’années pour l’aménagement des chapelles. Tenez, dit-il, votre pain et de la viande séchée et voici aussi quelques écus pour payer la différence pour votre bijou. Je n’ai jamais vu cette matière, si légère, dit-il en soupesant les breloques.

Il venait de prendre dans ses mains un collier en plastique teinté dans la masse, que Charlie avait troqué avec lui.

— Du pain et de la viande séchée! dit Robbie. Charlie, essaie de trouver de la vraie nourriture. Je ne sais pas moi, des gâteaux fourrés, du chocolat aux noisettes, des boissons en canettes. Et demande-lui s’il a de la gomme à mâcher.

— Rien de tout cela n’existe à cette époque, Robbie. Prends ton mal en patience, dit Charlie. Au fait, dit Charlie au commerçant, pourriez-vous nous dire en quelle année nous sommes?

— Mais en 1269, répondit le marchand ambulant en regardant Charlie comme s’il était un peu demeuré ou pas encore très bien réveillé. C’est le règne de notre bon Roi Louis IX, qui construit des hôpitaux et défend les pauvres contre les seigneurs. Pour sûr que c’est un saint, rajouta-t-il.

— Vous avez une charrette pour tirer votre étal? lui demanda Charlie.

— Oui, répondit le marchand.

— J’en aurais besoin pour quelques jours. Regardez ce que je vous offre en échange.

Charlie avait pris quelques pinces à cheveux d’Émeraude, avec des dessins noyés dans la masse, et les agitait sous les yeux du marchand, pour l’appâter.

— Ma fille Cunégonde va adorer cela, dit-il. La charrette est à vous pour une dizaine de jours. Je resterai sur la place en vous attendant. Vous savez mener un attelage?

— Oui. Faites-nous un plan, nous devons nous rendre à Provins, dit Charlie.

Le commerçant s’exécuta de bonne grâce et expliqua à Charlie la route qu’il fallait prendre, à l’est de Paris. Pour deux bagues en plastique, Charlie négocia également de quoi manger et boire pendant deux semaines.

La charrette était confortable, tirée par deux chevaux. Charlie avait eu l’occasion de s’entraîner aux concours d’attelage et s’en sortit très bien, sous l’œil admiratif d’Émeraude. Il s’assit sur la banquette de bois à l’avant de la charrette, saisit les longues rênes dans ses mains et l’attelage s’ébranla.

Ils prirent le chemin de Provins et y arrivèrent en trois jours. Ils dormaient aux étapes, dans la charrette, sur de la paille. Ils mangeaient les vivres achetés chez le commerçant et buvaient de l’hydromel.

— Charlie, dit Robbie. Cette boisson a mauvais goût. Arrange-toi la prochaine fois pour trouver quelque chose de sucré.

— Tu devrais boire de l’eau, Robbie. Ce serait meilleur pour ta santé, lui dit Émeraude.

Charlie retrouva sans peine le chemin de la synagogue, ayant un sens de l’orientation développé. Il menait l’attelage dans des rues étroites, de terre battue ou pavées. Les roues cerclées de bandes de fer roulaient en grinçant sur les pavés bleutés.

Ils frappèrent à la porte de la synagogue alors que la nuit était presque tombée. Un rabbin ouvrit une petite trappe grillagée et lui demanda :

— Qui êtes-vous et que voulez-vous à cette heure du jour?

Pour toute réponse, Charlie lui montra la bague qu’Abraham Ibn Êzra lui avait offerte 124 ans plus tôt. Le rabbin leur ouvrit la porte immédiatement.

— Bonjour, l’Élu de Dieu, dit simplement le rabbin. Notre frère Abraham Ibn Êzra nous a légué des documents annonçant votre venue. Que voulez-vous que nous fassions pour vous?

— Me mettre en contact avec le Chevalier de Lannoy dont je ne connais pas le prénom, et les architectes de la cathédrale, ainsi que les membres de la Confrérie du Poisson.

— Bien, dit le rabbin. Nous enverrons demain des émissaires et j’envoie dès maintenant des pigeons voyageurs pour prévenir de votre arrivée tous les gens qui sont dans le secret. En attendant, allez vous coucher, vous semblez fatigués. Nous avons une grande chambre pour vous quatre. Vous y trouverez à manger et à boire. Du bon hydromel.

— Pouah! dit Robbie. Encore de l’hydromel!

— Il y a aussi de la pommade faite avec le jus des pommes de notre verger, ou de la cervoise qui nous vient du Nord, rajouta le rabbin. Mais si tu veux de l’eau, on en tire de la fort bonne de notre citerne et on peut y rajouter du miel, ajouta-t-il avec un sourire.

— Oui merci, Monsieur, dit Robbie. Je vais essayer l’eau avec du miel. C’est sucré, je devrais aimer.

 

*

*     *

 

Les enfants se reposèrent le lendemain et le surlendemain, car les nouvelles prendraient du temps. Le Rabbin leur avait procuré des habits d’époque pour qu’ils ne se fassent pas remarquer durant leur mission.

— Je dois avoir l’air bizarre dans ce costume, dit Robbie. Toi, Lily, tu n’es pas trop mal, et Émeraude non plus. Charlie ressemble à un fils de paysan. Personne ne trouvera anormal qu’il conduise un attelage.

— Tu n’es pas si mal, lui dit sa sœur. Tu es un peu rondouillard, peut-être. Tu devrais faire attention à ce que tu manges.

— C’est long, dit Robbie. Ils auraient pu passer quelques coups de téléphone au lieu d’envoyer des pigeons qui risquent de se perdre en route.

— Mais, Robbie, dit Lily. Le téléphone a été inventé par Graham Bell au dix-neuvième siècle et nous sommes au treizième siècle. Et les pigeons trouvent leur route facilement, guidés par des ondes magnétiques.

Pour passer le temps, les enfants se racontaient des histoires. Ils commençaient à s’ennuyer un peu.

Le troisième jour, le Rabbin vint les voir.

— Retournez à Paris dès aujourd’hui et frappez au portail de la cathédrale en suivant ce code. Écoutez et retenez-le, surtout. Deux coups frappés trois fois, trois coups frappés trois fois et encore deux coups frappés trois fois. On viendra vous ouvrir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

Après avoir remercié pour l’hospitalité qui leur avait été offerte, les enfants se remirent en route. Les chevaux s’étaient reposés, eux aussi, et étaient frais pour la route. Le commerçant les attendait quand ils arrivèrent au bout de trois jours.

— Ah! Braves petits, vous voilà, dit-il. Ma fille Cunégonde a été enchantée que je lui offre ces objets. Les chevaux ont l’air en forme. Toi, tu es un bon maître d’attelage, le complimenta le commerçant. Tu sais mener des chevaux et tu en as pris grand soin.

Les enfants se promenèrent une partie de l’après-midi autour de la cathédrale, pour l’admirer.

— Charlie, dit Robbie, ça sent vraiment mauvais ici. Les gens n’ont pas l’air de se laver. Tu as vu? Quand nous étions à la synagogue, il n’y avait même pas de salle de bains avec une douche.

— Mais, ça n’existait pas à cette époque, lui dit Émeraude.

— Et ce poisson que nous avons mangé était bon, cette carpe farcie, mais pas tous les jours quand même, dit Robbie.

— Arrête de te plaindre, Robbie, dit Charlie. Il est temps de frapper le code sur le portail. Allons-y!

Ils s’arrêtèrent devant le lourd portail et Charlie cogna suivant le code que le rabbin leur avait donné. Un gentilhomme vint leur ouvrir.

— Entrez prestement, leur dit-il, et suivez-moi. Je suis Jean de Chelles, l’architecte de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Les autres membres de la Confrérie du Poisson ne vont pas tarder à arriver.

Alors que Jean de Chelles leur ouvrait la porte, un homme à l’allure inquiétante les regardait entrer dans la cathédrale. Il avait vu Charlie échanger des objets en plastique avec le commerçant, quelques jours plus tôt et cela lui avait donné l’indication que Charlie était d’une autre époque.

C’était en réalité un des plus dangereux suppôts de Satan, un dangereux criminel connu sous le nom de l’Arnaqueur du Parvis. Il était recherché par la police du roi pour avoir commis de nombreux actes répréhensibles. Il se dirigea vers l’étal du marchand qui leur avait prêté sa charrette.

— Tu as prêté ta charrette à des enfants? lui demanda l’Arnaqueur du Parvis.

— Certes, et ils m’ont bien dédommagé.

— Avec de l’or? demanda le suppôt de Satan.

— Non, avec ça, regarde, dit-il en montrant un collier en plastique.

— Je te l’achète, dit l’Arnaqueur du Parvis au commerçant. Tiens, voilà ce sac d’écus.

— D’accord. Marché conclu, dit le commerçant, car le sac d’or représentait une très forte somme.

— Ah! Attends avant de gagner cet or, j’ai besoin d’un renseignement, rajouta l’Arnaqueur du Parvis. Où sont-ils allés avec ta charrette, tu le sais?

— À Provins. Ils m’ont demandé la route, dit-il en empochant le sac d’or tandis que le suppôt de Satan  mettait le collier en plastique d’Émeraude d’un air satisfait dans sa poche et partait d’un pas vif.

Mais les enfants ne l’avaient pas remarqué et ne se doutaient de rien. Ils suivaient Jean de Chelles dans l’immense cathédrale inachevée. Il s’arrêta devant un des énormes piliers de la cathédrale.

— Les enfants, voici la cache qui va accueillir le Livre des préceptes, dit-il en donnant quelques coups de main à plat sur la pierre de l’énorme colonne, ce qui produisit un bruit mat et étouffé, tant la pierre était massive. Ce pilier fait près de cinq mètres de diamètre et pèse des dizaines de tonnes. C’est un coffre inviolable et personne n’aurait idée qu’il renferme quelque chose. Je vais vous montrer le dispositif qui va permettre de sortir le Livre des préceptes, le moment venu. Montons dans la tour sud.

Lorsqu’ils furent dans la salle où la grosse cloche se trouvait, Jean de Chelles montra un énorme coffre d’acier, où se trouvaient des outils.

— Il faut ouvrir ce coffre d’acier ancré au sol, comme ceci, dit-il, et vous verrez alors cet orifice circulaire, bouché par de la pierre. Après avoir dévissé ce bouchon de pierre en y plaçant un couteau dans la fente du centre, il faut mettre dans le logement ainsi découvert l’Étoile de David, qui y entre parfaitement. À l’heure exacte de l’éclipse du soleil, les rayons qui proviennent de la couronne de soleil non cachée par la lune ont diffusé une lumière rougeâtre, dont les ondes sont d’une certaine longueur. Le cristal qui se trouve au centre de l’Étoile réagira à ces rayons et sortira des ergots qui agiront comme un pêne. L’Étoile sera maintenant une clé. Il faudra trouver un endroit du globe terrestre où l’Étoile deviendra une clé.

— C’est une sorte de clé optique qui fonctionne à une certaine longueur d’onde? dit Charlie.

— Exactement, dit Jean de Chelles. Une fois l’étoile tournée, elle libérera un verrou qui tire un jeu de tringles métalliques, reliées entre elles et qui vont jusqu’au pilier que je vous ai montré. Le Livre des préceptes sera placé au cœur du pilier. À l’intérieur du pilier il y a un ascenseur qui fonctionnera dès que les tringles seront déverrouillées. Et le Livre des préceptes sera porté jusqu’à cette trappe, là où il y a une porte. Cette porte s’ouvrira sous l’action d’une clé de la Baguette de la Croix. La serrure de cette porte a été fabriquée par Jean de Lys. Mais je crois que tu t’en souviens, Charlie, tu l’as rencontré. Il a été un de mes prédécesseurs.

— Oui, bien sûr, répondit Charlie. Il s’était fait voler le plan des clés. L’a-t-on retrouvé?

— Non, pas à ma connaissance, répondit Jean de Chelles. Et le créateur du dispositif optique est Abraham Ibn Êzra, que tu as rencontré également. Mais vous devez avoir faim. Allons manger. Je me suis aménagé plusieurs pièces dans un coin de la cathédrale, avec une cuisine, et j’y resterai tant que les travaux ne seront pas terminés.

— Avec plaisir, dit Charlie.

— C’est la première bonne nouvelle depuis le début du voyage, dit Robbie.

— Oui, dit Jean de Chelles. Et tenez-vous bien, il y a de l’hydromel, vous allez vous régaler.

— Encore de l’hydromel? dit Robbie en faisant une énorme grimace. Là, franchement, ça dépasse les bornes.

— Il y a de l’eau si tu veux, répondit Jean de Chelles. Mais la nourriture est délicieuse. J’ai des ortolans et du sanglier, des côtes de porc et du poulet.

— Tout compte fait, on va peut-être se régaler, admit Robbie.

Les enfants se retrouvèrent assis à une table, dans les pièces aménagées par Jean de Chelles. Le repas fut délicieux.

Une colombe était entrée dans la cathédrale et s’était dirigée vers Charlie, venant se poser à ses côtés. Charlie lui caressa le plumage et elle roucoula.

Il y avait des couchettes en paille, que leur hôte avait fait aménager en prévision de leur venue, car il avait reçu le message du Rabbin de la synagogue de Provins, apporté par le pigeon voyageur.

Les enfants firent une sieste avant la réunion prévue. Le voyage de retour de Provins avait été fatigant. Ils n’avaient guère l’habitude de rouler dans une charrette sans système de suspension et sans aucun aménagement pour leur confort.

 

*

*     *

 

En début de soirée, quelques heures après s’être couchés sur leurs matelas de paille, les enfants furent réveillés par des bruits de pas qui résonnaient dans la cathédrale. Les invités arrivaient.

Jean de Chelles vint chercher les enfants et les conduisit dans une grande salle de réunion. Les membres de la Confrérie les y rejoignirent. Ils étaient une dizaine, y compris Jean de Chelles et un Chevalier qui se présenta comme étant Jean de Lannoy.

— Ah! dit-il en se dirigeant vers Charlie. Je gage que tu es mon descendant, Charles, dont m’a parlé mon père. Il ne t’a pas connu, mais t’a fort bien décrit avec ce que lui a dit de toi son grand-père. Tu es un fameux cavalier, m’a-t-on dit. Et, bien sûr, tu es l’Élu de Dieu. J’ai grand plaisir à te connaître et suis fier d’être ton aïeul.

— Oui, Monseigneur, dit Charlie. Je suis heureux de faire votre connaissance.

— Asseyons-nous, dit le Chevalier Jean de Lannoy, et commençons la réunion. Nous avons fort à faire. Le temps est venu de mettre le Livre des préceptes dans un endroit sûr, où il pourra rester caché sans risque pour les sept à huit siècles à venir. Jean de Chelles, poursuivant l’œuvre de ses prédécesseurs, a terminé la conception et la construction de cette cache. Elle est, ma foi, fort ingénieuse et donne toutes les garanties de sécurité voulues. Je propose que nous profitions de la présence de l’Élu de Dieu, notre cher Charles, et que nous transférions le manuscrit de sa cache actuelle à la synagogue de Provins vers sa cache à venir.

Tous les participants furent d’accord et un plan fut dressé. Il fut décidé de se rendre à Provins sans tarder.

— Partons dès demain, dit Jean de Lannoy. Jean, dit-il en s’adressant à Jean de Chelles, vous pourrez nous trouver quelques charrettes confortables et rapides avec des chevaux de qualité qui m’emmèneront ainsi que nos hôtes d’un autre siècle à Provins. Je propose un départ à l’aube.

— Bien Monseigneur, dit Jean de Chelles.

Les membres de la Confrérie prirent congé et une autre réunion fut décidée dans une semaine, pour placer le Livre des préceptes dans le pilier de Notre-Dame de Paris. Jean de Lannoy resta avec les enfants pour passer la nuit et être déjà sur place pour le départ du lendemain à l’aube.

À l’heure dite, au petit matin, deux charrettes attendaient près de l’entrée de la cathédrale et les quatre enfants s’installèrent dans l’une d’entre elles, tandis que le Chevalier Jean de Lannoy et Jean de Chelles s’installèrent dans la deuxième.

Le voyage dura deux jours jusqu’à Provins. Il fut décidé de n’y rester que quelques heures, le temps de retirer le Livre des préceptes de sa cache dans la synagogue.

Le Rabbin les conduisit dans la même cave voûtée où Abraham Ibn Êzra avait conduit Charlie plus de 120 ans plus tôt. Il avait apporté une torche qu’il alluma et qui diffusa aussitôt une lumière incandescente. Il approcha la torche du cristal, ce qui débloqua un énorme loquet. Une lourde porte de pierre pivota, laissant apparaître une cache où se trouvait le Livre des préceptes.

Le Chevalier prit le Livre des préceptes dans ses mains et le plaça dans un sac en velours capitonné qu’il avait apporté avec lui. Tout le monde repartit aussitôt en remerciant le Rabbin et les religieux de la synagogue qui avaient veillé sur le manuscrit pendant si longtemps.

Les deux charrettes reprirent le chemin du retour. Les conducteurs se reposaient et Charlie menait un des attelages, tandis que l’autre était conduit par Jean de Chelles.

Le voyage pendant la journée s’était bien passé. Charlie s’était couché en début d’après-midi et dormait sur une litière dans une des charrettes. Cette fois-ci, les enfants étaient dans l’autre charrette avec Jean de Chelles et Charlie se trouvait dans celle du Chevalier, avec le Livre des préceptes.

En fin de soirée, alors qu’ils ne se trouvaient plus qu’à quelques heures de Paris et que les charrettes roulaient assez vite, un arbre s’abattit sur la route, leur bloquant le passage.

Le convoi s’arrêta brusquement, tandis que des sous-bois et des fourrés sortaient une trentaine de combattants, habillés de noir. Trois d’entre eux avaient assommé le conducteur de la charrette de Jean de Chelles, où se trouvaient Robbie, Lily et Émeraude. Ils tenaient en respect l’architecte et avaient ligoté les poignets des trois enfants, tandis que Charlie se réveillait et sortait de sa charrette. Le Chevalier avait sorti son épée et ferraillait avec quatre autres suppôts de Satan.

Les trois suppôts tenaient chacun un enfant devant eux, pour que Charlie ne puisse pas les atteindre avec un coup direct de sa baguette, et s’en servaient de bouclier humain en les tenant en otages.

— Rendez-vous, dit le chef des suppôts, un énorme individu barbu, qui se trouvait près des trois suppôts qui tenaient les enfants. Et remettez-nous le manuscrit que vous êtes allés chercher à Provins. On vous a suivis, vous êtes faits comme des rats.

— Relâche mes amis immédiatement, dit Charlie calmement. Il tenait la Baguette de la Croix dans sa main droite et la lueur bleutée luisait dans la semi-obscurité.

Le chef des suppôts fit un signe aux trois ravisseurs, qui sortirent chacun une dague effilée et en appuyèrent la pointe sur le cou des amis de Charlie.

Robbie n’en menait pas large. Lily et Émeraude semblaient courageuses, mais on voyait qu’elles étaient transies de peur.

— C’est ma dernière demande avant d’expédier ces trois galopins en enfer, dit le chef des suppôts. Le livre ou vos amis sont morts.

Il fallait agir vite. Charlie pointa successivement et avec une vitesse incroyable le bout de sa baguette vers les trois suppôts qui s’apprêtaient à enfoncer la pointe de leurs dagues dans le cou de ses amis. Une goutte de sang perlait déjà du cou d’Émeraude.

Du bout de la baguette étaient sorties trois bolas argentines. Chacune des bolas était faite de deux boules d’acier reliées par un fil en acier tranchant comme un rasoir. Les trois bolas volèrent en tournoyant vers les trois suppôts et s’enroulèrent autour de leur cou. Ils tombèrent à terre, étranglés et leurs visages frappés violemment par les boules d’acier.

Robbie, Lily et Émeraude coururent en direction de Charlie et se placèrent derrière lui, sous sa protection.

— Allez dans la charrette, dit Charlie, alors que le conducteur tranchait leurs liens pour les libérer. À nous deux, dit-il en s’adressant à l’immonde chef des suppôts.

Celui-ci ne comprenait pas encore la formidable puissance à laquelle il s’attaquait en se frottant à l’Élu de Dieu. Il se trouvait à une vingtaine de mètres de l’endroit où se tenait Charlie. Les autres suppôts attendaient derrière lui qu’il donne ses ordres.

Il pointa ses deux bras en direction de Charlie et une masse énorme, comme un gigantesque marteau, apparut dans ses mains. Il tenait le manche de ses deux mains et faisait tournoyer cette masse à une vitesse incroyable dans les airs, en s’approchant dangereusement de Charlie.

Alors qu’il n’était plus qu’à une dizaine de mètres et que les autres suppôts l’avaient suivi en tirant leurs épées, Charlie dirigea sa baguette vers le sol devant lui et des dizaines de pics acérés sortirent les uns après les autres en sifflant, formant une barrière pour le protéger de l’assaut. Plusieurs des suppôts furent embrochés, ce qui refroidit l’enthousiasme des autres.

Le chef des suppôts avait pu traverser la barrière et n’était plus qu’à deux ou trois mètres. Il abattit sa masse sur Charlie, qui dirigea sa baguette vers lui, et qu’un immense jet d’air heurtait avec force son assaillant, qui fut projeté dans les airs vers les pics qui étaient ancrés solidement dans le sol.

Le gros chef des suppôts de Satan retomba sur les pointes acérées et s’embrocha dessus, incapable de bouger, maintenu dans ses chairs par plusieurs pics.

— Reconnais que tu es battu, lui dit Charlie, et demande la clémence de Dieu.

— Je demande grâce, Monseigneur. Pitié, lui dit piteusement le chef des suppôts.

— Dieu est amour, et te laisse la vie sauve, dit Charlie. Donne l’ordre à tes suppôts d’ôter l’arbre du chemin et de nous laisser libre passage. Après que nous serons passés, ils pourront te tirer de là.

La route fut dégagée et le convoi reprit sa route jusqu’à Paris. Aussitôt que les charrettes eurent disparu, le Prince des Ténèbres arriva à l’endroit où avait eu lieu l’agression. Les suppôts étaient en train de libérer leur chef.

— Tu es battu Férembard, lui dit le Prince des Ténèbres. Et tu n’es pas mort? Tu ne t’es pas battu jusqu’au bout, espèce de lâche, lui dit-il.

— L’Élu de Dieu m’a fait grâce, sur ordre de son Dieu, dit-il.

— Moi, je ne te fais pas grâce, espèce de couard, dit le Prince des Ténèbres en dirigeant sa dague à la lame en forme de kriss hindou vers son suppôt, qui périt en recevant un éclair foudroyant. Voilà le sort réservé aux lâches qui me trahissent, dit-il en s’adressant au reste des suppôts. Allons à Paris pour voler et détruire ce livre avant qu’ils ne le cachent.

Ils se mirent en route au triple galop et arrivèrent sur le parvis de Notre-Dame au milieu de la nuit.

Les deux charrettes étaient arrivées une heure plus tôt et les membres de la Confrérie du Poisson étaient réunis dans la nef de la cathédrale. Le Livre des préceptes avait été placé dans son pilier quelques minutes plus tôt et était désormais en sécurité pour les siècles à venir.

La colombe de Charlie était restée à la cathédrale pendant son voyage à Provins et s’était posée sur lui à son retour. Charlie caressa son plumage.

 

*

*     *

 

Le Prince des Ténèbres, suivi de ses suppôts, venait de rentrer dans l’enceinte de la cathédrale en faisant un vacarme d’enfer.

— Donne-moi le livre, dit-il à Charlie. Je le veux. Il m’a échappé à deux reprises, mais il ne m’échappera plus.

— Tu es ici dans une enceinte sacrée, Satan, lui dit Charlie. Retire-toi immédiatement avec ta clique ou tu connaîtras les foudres de mon Dieu.

— Balivernes! dit-il en éclatant d’un rire féroce. Ton Dieu ne me fait pas peur, pas plus que toi, petit effronté. Prépare-toi à subir ma loi!

Le Prince des Ténèbres saisit sa cape noire doublée de satin rouge et la fit tournoyer en la jetant dans les airs au-dessus de sa tête. Elle se transforma en un oiseau de malheur, un corbeau géant noir de jais, sur le dos duquel il se jucha. L’oiseau prit son envol dans les airs, à l’intérieur de la cathédrale. Il se précipita vers Charlie du haut de la voûte. Le Prince des Ténèbres avait décidé de l’occire, en tenant fermement sa dague dans la main et en l’embrochant au passage.

Charlie évita le premier assaut et ne fut qu’égratigné par le bout de la dague. Il sortit la Baguette de la Croix et en toucha délicatement sa colombe avec le bout. Elle se mua en phénix, qui dit à Charlie :

— Je me nomme Milcham. Monte sur mon dos, Charlie, nous allons combattre le Prince des Ténèbres. Tiens-toi bien, nous allons livrer un combat aérien et nous ferons des figures acrobatiques.

Charlie s’agrippa au plumage couleur de feu de Milcham et s’envola dans les airs. Le corbeau de Satan le poursuivait, alors que Milcham se faufilait adroitement entre les piliers de la cathédrale, rasant un instant le sol, puis s’envolant presque à la verticale vers la rosace de la cathédrale et puis sous la voûte située très haut, à près de 35 mètres de hauteur.

Milcham traversait à une vitesse folle les cinq travées de la nef, sous les ogives voûtées, suivi de près par le corbeau qui essayait de le piquer avec son bec pointu, enduit de poison violent.

Charlie s’agrippait, alors que le phénix frôlait de son ventre les vitraux et tournait autour de la nef, poursuivi de près par le corbeau de l’enfer.

Le Prince des Ténèbres criait du haut de son oiseau de malheur.

— Attends que je t’attrape, petit sacripant. Cette dague te transpercera le cœur.

— Il est un peu poussif, ton oiseau, disait Charlie en se moquant ouvertement de Satan. Et toi, tu te fais vieux, tu as peur de tomber, rajouta-t-il pour l’excéder.

Les deux oiseaux s’affrontaient maintenant face à face, comme dans un duel. Charlie, monté sur le phénix, venait à la rencontre du Prince des Ténèbres, monté sur le corbeau. En le croisant, Satan essayait de poignarder Charlie qui l’évitait et assénait un coup de baguette sur la main de Satan qui tenait la dague.

La poursuite durait déjà depuis cinq bonnes minutes, sous les yeux ébahis des membres de la Confrérie et des trois amis de Charlie.

— Vas-y, Charlie, lui criait Robbie. Donne une leçon à ce Satan de malheur. Vas-y, Milcham.

— Accroche-toi bien, lui criait Émeraude, alors que Lily avait saisi une pelle qui était appuyée contre un pilier et essayait d’en frapper le corbeau quand il passait à sa portée.

Le corbeau venait de la frôler et elle lui asséna un coup violent avec la pelle sur l’aile. Déstabilisé, il partit en vrille sur le côté en émettant un croassement grinçant, alors que le phénix en profitait pour lui porter plusieurs coups de son bec acéré. Le corbeau saignait au cou et sur le flanc et beaucoup de ses plumes jonchaient le sol, arrachées par la violence des attaques.

Ce fut au tour de Milcham de poursuivre l’équipage diabolique. Il mordait la queue du corbeau qui n’en pouvait plus, essayant vainement d’échapper à son poursuivant. Finalement, épuisé, il s’affaissa au sol comme un avion qui s’écrase après avoir perdu de l’altitude et le Prince des Ténèbres roula à terre à moins de deux mètres des enfants.

Robbie avait saisi un râteau et en avait asséné un fameux coup sur le dos de Satan qui cria de douleur. Lily lui décocha un coup de sa pelle et Émeraude, pour ne pas être en reste, le frappa rudement avec un balai.

Le Prince des Ténèbres avait perdu toute sa superbe et se releva en époussetant son habit noir tout sale et maculé de taches.

— Bande de petits malappris, leur cria-t-il.

Milcham déposa délicatement Charlie sur le sol de la cathédrale. Satan s’approcha de lui et tenta de lui porter un coup de dague dans le ventre.

Charlie esquiva adroitement et lui porta un coup avec sa baguette en plein front. On entendit un bruit sourd et Satan se retrouva avec une énorme bosse.

Le corbeau faisait mine de se relever, mais le Chevalier Jean de Lannoy lui porta un coup de grâce avec son épée, décapitant tout net la créature de l’enfer.

Satan, battu, s’entoura de sa cape et disparut en émettant un cri de rage.

Les enfants voulaient rentrer. Cette mission avait été longue et périlleuse.

— Chevalier, dit Charlie. Nous prenons congé. Mes amis et moi voulons rentrer chez nous. Le Livre des préceptes est à l’abri.

— Oui, Charles, dit Jean de Lannoy. Je te souhaite une vie longue et heureuse.

Un instant plus tard, Charlie appuyait son doigt sur le diamant de l’Étoile de David. Robbie, Lily et Émeraude le tenaient par la taille. Ils disparurent tous les quatre instantanément, sous les yeux éberlués des membres de la Confrérie du Poisson. Le Chevalier dit à voix basse :

— Adieu, cher enfant. Que Dieu te donne la force d’aller jusqu’au bout de la Prophétie.

 

 

8.

Les sorcières de Salem

 

 

Les enfants se retrouvèrent au château, dans la chambre de Charlie. Ils étaient tellement heureux d’être revenus sains et saufs après ce voyage qui avait duré près de deux semaines que la satisfaction se lisait sur leurs visages.

Ils coururent rassurer immédiatement Chloé.

— Ah! Mes enfants, dit-elle en les voyant et en les embrassant très fort. J’ai eu peur quand vous avez disparu tous les quatre, mais j’ai eu une conversation téléphonique avec Michel et il m’a rassurée.

— Oui, maman, dit Lily. Tout s’est bien passé. Nous avons fait un voyage merveilleux. Nous nous sommes retrouvés à Paris à la cathédrale Notre-Dame et nous avons rencontré le Chevalier Jean de Lannoy, qui est aussi notre aïeul.

— Vous n’avez manqué de rien, j’espère? dit Tante Chloé.

— Non, dit Robbie, mais la boisson n’était pas fameuse. Nous avons été attaqués à deux reprises. Une fois sur la route entre Provins et Paris, à la tombée de la nuit, et une fois dans la cathédrale, par le Prince des Ténèbres en personne. Je lui ai donné un coup de râteau et Lily a réussi à déséquilibrer son oiseau de malheur, un énorme corbeau sur lequel il a volé à l’intérieur de la cathédrale. Charlie était sur Milcham, un phénix, qui a gagné le combat aérien contre le corbeau.

— Et toi, Émeraude, tu t’es bien amusée.

— Oh oui! répondit Émeraude. Avoir ces aventures tous les quatre, quelle chance extraordinaire!

— Mais vous avez manqué l’école, dit tante Chloé. Et il faudrait que tu rassures ton père, Émeraude. Va lui passer un coup de fil. Il va être heureux de savoir que tu es revenue.

Émeraude partit au salon pour appeler son père, pendant que les enfants s’apprêtaient à aller prendre un bon bain et s’habiller avec des habits propres. Charlie resta encore quelques instants avec sa tante.

— Le Livre des préceptes est en sécurité dans un des piliers de la cathédrale, dit Charlie. Regarde, je te dessine le système utilisé, qui est vraiment ingénieux.

Charlie lui expliqua comment le Livre des préceptes se trouvait à l’intérieur d’un énorme pilier de pierre, et comment il pourrait le récupérer grâce à l’éclipse du soleil, qui aura transformé l’Étoile de David en une clé qui déverrouillera un système de tringles.

Tante Chloé était contente que le Livre des préceptes soit en sécurité.

— Tu as fait trois voyages dans l’espace-temps jusqu’ici, dit-elle. Il en reste deux, qui correspondent aux deux dernières pierres de l’Étoile de David. Est-ce que tu comptes repartir bientôt? Je pense qu’il faudrait te reposer.

— Oui, ma tante, je vais prendre quelques jours de repos. Le rythme a été très fort jusqu’ici, mais je dois me reposer et recharger mes batteries.

— Va te reposer et prendre ton bain Charlie, lui dit sa tante. Je vais préparer un bon repas pour vous quatre. J’ai l’impression que vous allez l’apprécier après cette nourriture du Moyen-Âge.

Une heure plus tard, tout le monde était dans la salle à manger, prêt à déguster le succulent repas que Chloé avait préparé.

— C’était vraiment très bon, maman, dit Lily.

— Oui, dit Robbie. Mais il n’y a pas de dessert.

Robbie voulut à tout prix des éclairs au chocolat, mais il n’y en avait pas.

Émeraude et Lily se proposèrent pour aller en chercher au village, en bicyclette, pendant que Robbie et Charlie jouaient au baseball dans la cour du château. Il était deux heures de l’après-midi.

Deux heures plus tard, les filles n’étaient pas rentrées. Tante Chloé descendit dans la cour et demanda aux garçons s’ils avaient vu les filles.

— Non, ma tante, dit Charlie. Je vais aller voir avec mon vélo. Je serai vite revenu.

Il enfourcha son vélo de course et partit dans la grande allée du château. Il revint une heure plus tard.

Tante Chloé l’attendait, anxieuse, en bas des escaliers.

— Ma tante, Lily et Émeraude ont bel et bien disparu. Elles sont allées acheter les éclairs au chocolat, la marchande les a vues repartir en bicyclette. J’ai trouvé la boîte avec les éclairs devant la grille du château et leurs bicyclettes sont par terre.

Que s’était-il passé? Tante Chloé, Robbie et Charlie ne savaient que penser et échafaudèrent toutes sortes d’hypothèses, dans l’attente des nouvelles des deux filles.

La nuit tomba, sans qu’elles ne donnent aucun signe de vie.

 

*

*     *

 

L’ambiance au petit-déjeuner fut très triste. La nuit avait passé sans que les filles ne reviennent. Tante Chloé s’apprêtait à appeler la police quand un rire strident retentit dans le hall du château.

Tante Chloé et les deux garçons s’y rendirent. Le Prince des Ténèbres s’y tenait debout, dans son habit noir. Il exultait et son visage était déformé par un rictus d’une méchanceté incroyable.

— Alors! dit-il en se moquant. On a perdu quelque chose? On se demande où sont passées les deux petites chipies qui m’ont agressé, il n’y a pas si longtemps?

— Qu’en as-tu fait, misérable? dit tante Chloé. Ces enfants sont innocentes. Tu abuses de ta force et de ton pouvoir sur deux jeunes filles sans défense. Tu es un lâche de la pire espèce.

— Taratata! dit Satan d’une voix grinçante et très désagréable. Ces filles vont payer le prix fort. Je veux le livre. Ou ce galopin qui est là, dit-il en désignant Charlie en pointant dessus sa dague, ou ce galopin m’accompagne immédiatement à la cache et me remet le livre, ou vous ne reverrez jamais les deux filles et elles mourront dans d’atroces souffrances.

— Où sont-elles? dit Charlie, d’une voix étonnamment calme.

— Elles ne sont plus ici, dit Satan. Disparues! Envolées! dit-il en faisant un mouvement avec ses mains comme le font les prestidigitateurs. Elles sont dans un lieu où des exaltés leur feront subir un sort terrible.

— Parle! dit Charlie. Où sont-elles?

— Elles seront pendues, accusées de sorcellerie, dans la bonne ville de Salem, en 1692. Elles n’ont plus que quelques jours à vivre, dit le Prince des Ténèbres en riant comme un forcené. Encore deux âmes qui viendront rejoindre mon enfer après avoir connu les geôles des hommes et le gibet.

— Je t’ordonne de nous les rendre, dit Charlie.

— Si tu es si fort, Élu de Dieu, montre-nous tes pouvoirs et va les délivrer, dit Satan. Je t’y attendrai, avec ce qu’il faut pour te faire regretter ton impertinence.

— Alors soit! dit Charlie. Je relève le défi. Tu me provoques et tu vas voir que je n’ai pas peur de toi.

Le Prince des Ténèbres se drapa dans sa cape noire et rouge et un nuage de fumée noire se dissipa, laissant derrière lui une puanteur morbide. Il avait disparu.

— Ma tante, dit Charlie, je pars immédiatement, le temps de prendre ce dont j’ai besoin.

Charlie posa l’Étoile de David sur la table de la cuisine et mit son doigt sur la quatrième pierre, la pierre noire. Une pression de la baguette et il se sentit aspiré dans la spirale dont il avait maintenant l’habitude.

 

*

*     *

 

Charlie se retrouva dans un lieu qu’il avait l’impression de connaître. C’était l’hiver. Le froid était glacial. Il reconnut après quelques instants l’ancienne aile de sa propre maison à Danvers, avec le puits et la margelle. Il se dit que ceux qui habitaient là étaient de sa famille, car sa mère lui avait dit que la maison appartenait à sa famille depuis sa construction.

Le soir tombait. Un cheval était attaché avec un licol à un anneau du mur, une couverture sur le dos.

Charlie s’approcha des fenêtres faiblement éclairées et regarda à l’intérieur de la maison. Un feu brûlait dans la cheminée et une marmite pendait à une crémaillère.

— Tant pis, se dit-il, je cogne à la porte.

Toc, toc, toc. Il donna trois petits coups sur la lourde porte de chêne. Après quelques secondes d’attente, il entendit une voix de femme qui lui parvenait de l’intérieur de la maison.

— Qui est là? demanda-t-elle.

— Un jeune visiteur de votre famille, répondit Charlie.

Une femme lui ouvrit. Elle avait un air de famille.

— Bonsoir, puis-je entrer? demanda-t-il.

— Entre, petit, dit-elle en essuyant ses mains sur son tablier. Mais qui es-tu? lui demanda-t-elle en le scrutant attentivement.

— Je pense que je suis de votre famille, répondit Charlie évasivement. Je viens de loin.

Il sortit un bout de la Baguette de la Croix de son sac Ghurka, de façon à ce que la femme le remarque.

— Fais voir cette baguette lui dit-elle, intéressée.

Il sortit la baguette de son sac et la lueur bleutée apparut.

— Bonsoir, Élu de Dieu, dit-elle. Je suis membre de la Confrérie et si je ne me trompe pas je suis ton aïeule, Abigail Lannot. Mon nom de famille est Lannot, parce que mon ancêtre vient de Lannoy, c’était un des comtes, un descendant d’Arnaud, d’Amaury et de Jean de Lannoy. Mais je te raconterai en détail plus tard. Voyons quelque chose, tout d’abord. Akada-bado-lufou!

Elle venait de prononcer le mot de passe des membres de la Confrérie, que Charlie avait lu dans le code.

Kali-ka-mato, répondit-il. Il venait de répondre au code par le mot de passe servant à l’identifier.

— Tu viens de loin? lui demanda Abigail.

— J’ai habité ici, dans cette maison, toute ma vie. Mais j’habite l’Angleterre depuis quelques mois, répondit Charlie. Et je viens de l’an 2006, du début du troisième millénaire.

— La Prophétie s’accomplit! dit-elle. Merci, mon Dieu.

— Je suis venu ici, car Satan a enlevé ma cousine Lily et mon amie Émeraude, dit Charlie en buvant le verre d’eau qu’Abigaïl venait de lui offrir. Il est venu au château où ma tante Chloé Fleetwood habite et il m’a mis au défi de venir les délivrer à Salem. Me voici.

— Ce doit être les deux dernières filles arrêtées hier et accusées d’être des sorcières, dit-elle. Il y a une audience demain. Allons-y, nous verrons tes amies. En attendant, allons nous coucher.

— Avec plaisir, dit Charlie. J’ai beaucoup voyagé dans l’espace-temps depuis plusieurs semaines et je suis assez fatigué. J’aurai besoin de toute mon énergie pour livrer ce combat qui m’attend.

 

Le lendemain matin, ils se rendirent tous deux au tribunal et prirent place sur des bancs, alors que l’audience était déjà commencée. Le juge était assis et entendait des témoins.

— J’appelle Betty Parriset Abigaïl Williams, respectivement fille et nièce du révérend Samuel Parris, à témoigner. Sont-elles dans l’enceinte de ce tribunal? dit le juge.

— Oui, monsieur, répondit un policier au magistrat.

— Alors qu’elles s’assoient sur ces chaises. Je vais les interroger, dit le juge. Ah! les voici. Prenez place.

— Monsieur le Juge, dit une fille en s’asseyant, je suis prête à témoigner.

— Moi aussi, dit la deuxième.

— Fort bien. Alors, y a-t-il d’autres femmes ou d’autres filles qui vous ont lancé des sorts, en dehors de Sarah Good, Sarah Osborne et de votre servante et esclave Tituba? demanda le juge d’une voix sévère.

— Oh oui, votre Honneur, répondit Betty Parris. Il y en a beaucoup, dont deux qui sont étrangères au village et qui ont été écrouées suite à notre dénonciation de leurs pratiques sataniques.

— Faites entrer les prévenues, ordonna le juge à un agent de police, et sous bonne garde.

L’officier fit entrer Lily et Émeraude. Elles étaient en piteux état, sales et ébouriffées. Elles n’avaient manifestement que peu dormi et elles portaient des traces d’ecchymoses sur leur visage, leurs bras et leurs jambes.

Elles étaient si faibles qu’elles ne se rendirent pas compte immédiatement que Charlie se trouvait dans la salle d’audience.

— Alors, dit le juge. Que répondez-vous à ces accusations de sorcellerie, portées à votre encontre?

— Elles sont fausses, dit Lily d’un air fier et défiant. Vous et votre bande d’excités qui avez perdu la tête, vous jugez des innocentes comme nous et d’autres pauvres malheureuses que vous accusez.

— Je ne tolèrerai pas ce langage. Je représente la justice, dit le juge.

— Belle justice, dit Émeraude. On nous a frappées et on nous a empêchées de dormir pour nous affaiblir dans l’espoir de nous faire avouer.

À ce moment-là, elle regarda l’assistance et un pauvre sourire éclaira son visage fatigué quand ses yeux croisèrent ceux de Charlie. Elle toucha du pied celui de Lily et lui dit simplement : « Charlie ». Lily comprit, mais ne regarda pas tout de suite dans la salle pour que la présence de Charlie ne soit pas dévoilée.

— On vous a frappées parce que les sorcières ont infesté la Nouvelle-Angleterre, dit le juge. Voulez-vous que je vous dise où il y en a? Eh bien, voilà! Andover,Amesbury,Salisbury,Haverhill,Topsfield,Ipswich,Rowley,Gloucester,Manchester,Malden,Charlestown,Billerica,Beverly,Reading,Woburn,Lynn, Marblehead, et Boston. Et bien sûr, Salem village! Ça ne vous suffit pas comme invasion de sorcières? Nous allons éradiquer cette vermine. Il y a eu des dizaines de milliers de sorcières en Europe et elles arrivent ici. Mais nous veillons et nous serons inflexibles.

— Pauvres idiots! dit Lily. Vous commettez des erreurs tragiques, et l’Histoire vous jugera.

— En attendant, dit le juge, c’est moi qui juge. Et je vous accuse, ainsi que les personnes suivantes, de sorcellerie : Dorcas Good, la fillette de Sarah Good, âgée de 4 ans. Rendez-vous compte? rajouta-t-il en s’adressant à l’audience et en les prenant à témoin. Une enfant et déjà sorcière, une créature du mal. Et il y en a d’autres encore : Rebecca Nurse, Abigaïl Hobbs, Deliverance Hobbs, Martha Corey, ainsi qu’Elizabeth et John Proctor. Et je vais faire mettre à la question le sieur Giles Corey, par la peine forte et dure ainsi que le prévoit la Loi.

— Je sais ce que c’est, monsieur, dit Émeraude, que cette peine forte et dure à laquelle vous faites allusion. Je l’ai lu. C’est une torture immonde, commise par des égarés qui ont perdu la raison. Vous allez faire écraser ce malheureux fermier de 80 ans par des pierres posées sur son corps.

— Je vous condamne à la pendaison toutes deux, sorcières, créatures du diable. Et la sentence sera exécutée de suite. Qu’on prépare le gibet, dit le juge à ses deux assesseurs.

— Nous n’avons même pas eu de défenseur, pas d’avocat, protesta Lily. Ce simulacre de procès est illégal. C’est une farce.

— Présentez-en un à la cour, qui avisera, dit le juge.

— Je suis le défenseur de ces demoiselles, dit Charlie en se levant et en s’approchant du juge.

— C’est bien, jeune homme. Présentez-vous devant nous et nommez-vous.

— Je suis Charles Taylor, Jr., de Salem.

— Je ne voudrais pas vous décourager, jeune homme, mais mon opinion est faite. Quoi que vous disiez, je ne changerai pas d’avis, je vous préviens.

— Je le sais monsieur. Je sais que le fanatisme est une des pires tares qui affecte parfois l’homme en général, et les religieux en particulier. Aussi n’essaierai-je pas de vous convaincre. Ce serait inutile et je déteste perdre mon temps, je préfère agir.

— Alors, l’affaire est entendue. Vos clientes vont se balancer au bout d’une corde dans l’heure qui vient. Vous êtes un bien piètre avocat, cela dit en passant.  Vous n’avez même pas fait de plaidoirie. À moins que vous ne vouliez les délivrer avec cette arme ridicule, cette baguette que vous venez de sortir de votre sac? dit le juge en riant aux éclats.

Toute la salle d’audience imita le juge, qui riait à s’en décrocher la mâchoire. Pas pour très longtemps.

Charlie avait pris la Baguette de la Croix et la tenait à bout de bras, à hauteur de ses yeux, en tournant sur lui-même comme un derviche. Une fumée blanche s’échappait de l’extrémité.

— Fumée, remplis cette salle et endors tous ceux qui y sont, à l’exception de moi-même, d’Abigail mon aïeule, et de Lily et d’Émeraude. Qu’ils dorment pour l’heure qui vient, et ne se souviennent de rien de ce qui s’est passé depuis deux heures. Qu’ils n’aient aucun souvenir de moi ni d’Abigaïl.

Tous les gens présents dans la salle en dehors de ceux que Charlie avait nommés s’endormirent immédiatement. Le juge avait sa tête posée sur son bureau et sa perruque était tombée, dévoilant son crâne rasé. Il ronflait bruyamment.

Lily et Émeraude se précipitèrent sur Charlie en l’embrassant et ils quittèrent la salle après avoir revêtu de lourds manteaux qui étaient pendus à des patères le long du mur de la salle d’audience. Ils se dirigèrent vers la maison d’Abigaïl Lannot.

— Vous êtes libres, c’est l’essentiel, dit Charlie. Mais je suis aussi venu livrer combat avec le Prince des Ténèbres.

Ce soir-là, les trois enfants dormirent dans la maison d’Abigaïl Lannot. Ils en profitèrent pour poser des questions.

— Quelle folie les a piqués? demanda Lily. Ces gens accusent de pauvres femmes de sorcellerie.

— C’est de l’hystérie collective, répondit Charlie.

— Oui, dit Abigaïl. Les derniers mois ont été durs. Il y a eu beaucoup d’attaques d’Indiens et près du quart des habitants ont été tués.

— Je me demande où se trouve la baguette, dit Charlie. Celle de l’époque.

— C’est moi qui l’ai, dit Abigaïl. Mon aïeul est venu se cacher en Amérique, dans le Nouveau Monde, et l’avait emportée avec lui pour la soustraire à Satan. Et j’ai une cache sûre. Le seul qui sache où je cache la baguette est mon ami John Harris. J’ai confiance en lui.

— Je connais la cache, dit Charlie, c’est là que j’ai moi-même trouvé la baguette. Si je ne trouve pas Satan demain, nous rentrons. Je ne tiens pas à mettre la vie de Lily et d’Émeraude en danger. Je ne suis venu que pour les délivrer.

— Comment penses-tu faire pour trouver le Prince des Ténèbres? dit Lily.

— Je ne sais pas, répondit Charlie. Je me promènerai en ville. Et si rien ne se passe, nous partirons demain soir.

 

Le lendemain matin, Charlie, Lily et Émeraude allèrent se promener en ville, tous trois chaudement vêtus. Ils ne revinrent chez Abigaïl qu’en fin de matinée.

Un homme les attendait. Il se présenta aux enfants.

— Bonjour, je suis John Harris, l’ami d’Abigaïl, dit-il l’air très inquiet. Des hommes sont venus après que vous fûtes partis, pour l’arrêter. On l’accuse de sorcellerie. Elle a laissé la baguette dans sa cache.

— Où l’ont-ils emmenée? demanda Charlie.

— À la prison du comté.

— J’y vais, dit Charlie.

— Attends, dit Lily. Émeraude et moi venons avec toi.

— Je vais y aller seul, dit Charlie. Il peut y avoir du danger.

Charlie se dirigea vers la prison. Son objectif était de faire sortir coûte que coûte Abigaïl de la geôle dans laquelle elle était enfermée.

Il se toucha avec la Baguette de la Croix et prononça des paroles magiques :

— Que je sois invisible à partir de maintenant.

Il entra dans la prison et personne ne le remarqua, puisque la baguette l’avait rendu totalement invisible. Il ne fut pas long à trouver la cellule où Abigaïl était enfermée. Elle était assise sur un banc de bois, retenu par deux chaînes ancrées dans le mur.

— Abigaïl, dit Charlie assez fort pour qu’elle l’entende, mais pas trop pour ne pas se faire repérer. C’est Charlie, je suis ici, face à vous, invisible, près des barreaux.

— Charlie, c’est toi?

— Oui. Je vais chercher les clés et je reviens, dit-il.

Les clés étaient pendues au mur, à un gros clou. Il prit l’anneau sur lequel elles étaient attachées et revint vers la cellule. Il ouvrit la cellule sans faire de bruit.

Il toucha Abigaïl et prononça les mots magiques une fois de plus :

InvisiblumAbigaïl, dit-il.

Abigaïl devint, comme lui, invisible. Ils quittèrent la prison et revinrent vers la maison.

— Ah! Pas mal l’astuce! entendirent-ils alors qu’ils n’étaient plus qu’à une centaine de mètres de la maison. Invisibles! Décidément, mon garçon, tes pouvoirs sont grands.

Le Prince des Ténèbres se trouvait devant eux. Il les voyait, en dépit du fait qu’ils étaient invisibles pour les mortels.

— Te voilà, Satan, dit Charlie. Je te cherchais. Réglons notre affaire.

— Oui, faisons cela vite, j’ai hâte de t’éliminer pour toujours.

— Ne sois pas trop pressé, lui dit Charlie, tu vas mordre la poussière.

Le froid était intense dans la rue et des stalactites pendaient des toits des maisons. Satan utilisa sa dague pour les décrocher et s’en servir comme des lances qui se jetaient avec force sur Charlie et Abigail.

Charlie dirigea sa baguette vers les pointes de glace acérées et elles se transformèrent en vapeur d’eau inoffensive avant de l’atteindre, lui ou Abigaïl.

Charlie regarda fixement Satan dans les yeux et dirigea sa baguette vers son adversaire. Aussitôt, le Prince des Ténèbres gela sur place et fut recouvert de neige et prit la forme d’un bonhomme de neige. Charlie ramassa un chapeau qui traînait par terre et le mit sur la tête du bonhomme de neige.

— Que Satan reste ainsi transi de froid pendant deux jours, dit Charlie.

— Tu lui as joué là un fameux tour, dit Abigaïl. Rentrons chez moi.

Charlie raconta la bonne blague qu’il venait de jouer au Prince des Ténèbres. Les filles avaient trouvé une vieille pipe et un cache-nez et elles allèrent tout de suite enrouler le cache-nez autour du cou de Satan et lui planter la pipe entre les lèvres. Le Prince des Ténèbres avait l’air piteux.

— Abigaïl, les filles et moi allons repartir d’où nous venons. Elles sont libres et toi aussi. Prends soin de toi.

— Merci, Charlie pour tout ce que tu as fait. Je pense partir avec John dès la semaine prochaine. L’atmosphère est malsaine à Salem. J’ai peur que l’on m’arrête à nouveau et tu ne seras pas là pour me secourir.

Charlie pressa sur le diamant et la pierre noire, alors que les filles le tenaient par la taille. Ils disparurent instantanément.

— Adieu, Charlie. Bonne chance, dit Abigaïl.

Elle n’eut pas le temps de fuir. Dès que Satan fut décongelé deux jours plus tard, il vint furieux avec des officiers de police pour arrêter Abigaïl et John. Il s’était lâchement vengé.

On ne devait jamais plus les revoir et la baguette resta dans sa cache, dans un trou du mur du puits où, plus de trois cents ans plus tard, devait la trouver Charlie.

 

 

9.

La Passion du Christ

 

 

— Le temps est venu de partir pour le dernier voyage avec l’Étoile, dit Charlie à sa tante Chloé, une fois qu’il fut revenu au château avec les filles.

— Mais tu as déjà toutes les indications pour récupérer le Livre des préceptes, lui dit-elle, tu pourrais y aller tout de suite.

— Je sais, mais le Christ a voulu que je fasse les cinq voyages, je les ferai pour lui obéir, répondit Charlie. Mais auparavant, je pense que nous avons tous besoin de nous reposer. Vous avez été si gentils avec moi. Je voudrais vous offrir un voyage aux Antilles.

— Mais c’est loin, et c’est cher, dit tante Chloé. Nous pourrions y aller dès que tu auras retrouvé le Livre des préceptes.

— Mes parents m’ont laissé un héritage et je tiens à vous offrir ce voyage. De plus, il est indispensable pour pouvoir récupérer le Livre des préceptes.

— Que veux-tu dire Charlie? lui demanda Émeraude.

— L’Étoile de David ne se transformera en clé que quand son cristal sera excité par la lumière du soleil alors qu’une éclipse annulaire diffusera une couleur de longueur d’onde très spécifique. Nous sommes mi-septembre 2006 et il y aura une éclipse annulaire de Soleil aux Antilles le 22 septembre. Il faut que nous y soyons pour permettre à l’Étoile de se transformer.

— Eh bien, soit! lui dit tante Chloé. Faisons nos préparatifs. Lily, peux-tu choisir un hôtel en Martinique, et réservons 2 chambres. Une pour moi, toi et Émeraude, et une pour Robbie et Charlie.

— J’y vais tout de suite, maman.

Lily revint une demi-heure plus tard.

— Maman, j’ai trouvé un très bon hôtel, le Novotel Carayou, à Fort-de-France, qui se trouve dans un endroit appelé Les trois-Îlets.

— Alors, réservons de suite, et prenons les billets d’avion. Il n’y a pas de temps à perdre.

Le départ était prévu le 19 septembre, dans quelques jours.

Tout le monde était excité à l’idée d‘aller au soleil et de découvrir les Caraïbes, célèbres pour les magnifiques couleurs de ses paysages.

Il faisait très chaud à l’arrivée en Martinique. Un taxi emmena tante Chloé et les quatre enfants à l’hôtel Novotel Carayou. La réception de l’hôtel était très agréable et le service de premier ordre.

Les chambres étaient décorées en bleu, et elles donnaient sur une petite crique, avec une plage de sable fin. La piscine de l’hôtel était splendide et les enfants y jouèrent tout l’après-midi.

Le lendemain, tout le monde prit le déjeuner dans la marina qui se trouvait près de l’hôtel et Charlie proposa un voyage de l’autre côté de la baie, sur le bateau, pour aller visiter Fort-de-France.

Robbie acheta une mâchoire de requin, avec des dents très longues et pointues, Lily choisit du tissu très joli pour se confectionner une jolie robe et Émeraude acheta quelques très beaux bijoux fantaisie.

Le surlendemain, tous les touristes se préparaient à assister à l’éclipse de Soleil. Charlie avait pris l’Étoile dans son sac et la présenta au soleil de façon à ce que les rayons qui restaient encore à sa périphérie soient captés par le cristal.

— Regarde, Charlie, dit Robbie, en ouvrant tout grand ses yeux d‘étonnement. Il y a des ergots d’acier qui sortent de la couronne de l’Étoile. Ils ont des formes très compliquées. Il y a au moins une quinzaine d’ergots qui sont sortis. L’Étoile est devenue une clé très compliquée.

— Eh bien! C’est fait, dit Charlie. Nous avons la dernière clé qui nous manquait pour récupérer le Livre des préceptes. Rentrons en fin de semaine au château et je ferai mon dernier voyage. J’irai seul, sans vous, mais j’aurai besoin de Michel et lorsque le temps sera venu, nous irons tous les quatre à Paris pour sortir le Livre des préceptes de sa cache.

 

Au bout d’une semaine, les enfants étaient rentrés, bronzés et reposés. Tante Chloé était aux anges.

— Quel merveilleux voyage! Charlie. Merci pour ce cadeau, dit-elle. Et maintenant, les enfants rentrent à l’école pour de bon. Toi, Charlie, essaie de ne pas t’absenter trop longtemps.

— Je ferai au plus vite, dit Charlie. Je partirai dès que Michel sera au château. Le code de la Confrérie mentionne que ce voyage se ferait à l’époque du Christ. J’aurai besoin d’un traducteur, car je ne parle pas l’araméen.

— Il m’a dit qu’il arriverait demain matin. Il est prêt lui aussi pour ce voyage, dit tante Chloé. Je vous ai préparé des habits d’époque. Ne les oublie pas. Tu peux les revêtir avant le départ.

Les enfants passèrent la soirée ensemble. Charlie était excité de voyager à une époque aussi lointaine.

— Charlie, dit Lily, tu vas peut-être rencontrer le Christ.

— Oui, je le pense, dit Charlie.

— Je suis heureuse que papa vienne avec toi, dit Émeraude. Il va pouvoir pratiquer son araméen et beaucoup t’aider.

— Oui, dit Charlie. Je suis très heureux de partir avec Michel, que j’apprécie beaucoup.

Michel arriva comme prévu. Il avait de la peine à contenir son enthousiasme.

— C’est fantastique, dit-il. Partir là-bas, et rencontrer l’homme le plus extraordinaire qui n’ait jamais existé.

— Prépare-toi, Michel. C’est l’heure de partir, dit Charlie. Accroche-toi bien à moi. Au  revoir, ma tante, Au revoir, mes amis.

— Au revoir, Charlie, dirent en cœur tous ceux qu’il venait de saluer, tandis qu’Émeraude expliquait à son père comment tenir Charlie pour partir avec lui.

Charlie venait de poser son index sur la perle, qui correspondait au cinquième voyage.

Un instant plus tard, Michel et lui étaient emportés dans la spirale de l’espace-temps.

 

 

Michel et Charlie se retrouvèrent au milieu d’un groupe de personnes qui marchaient. La route était difficile, car il fallait gravir un chemin.

— Sommes-nous encore loin? demanda Michel en araméen à un homme qui marchait près de lui.

— Nous venons de Jéricho et de Béthanie, répondit l’homme. Jésus de Nazareth est parmi nous et ouvre la marche. Nous allons à Jérusalem pour célébrer la pâque juive.

— Quel jour sommes-nous? lui demanda Michel.

— Mais le onzième jour de Nisan, répond l’homme. Hier, Il a chassé encore une fois les marchands du temple et s’est fait prendre à partie par les Prêtres.

De nombreux voyageurs cheminaient sur une route poussiéreuse et sinueuse de la province romaine de Judée et montaient à Jérusalem pour la célébration annuelle de la pâque. L’ascension était harassante à cause de la dénivellation.

— Nous devons être en l’an 33 de notre ère, dit Michel à Charlie. Nous allons à Jérusalem et Jésus est devant, avec ses disciples.

— Allons le rejoindre, dit Charlie.

Ils pressèrent le pas et arrivèrent au niveau d’un homme d’une trentaine d’années, de qui rayonnait une extraordinaire impression de bonté et de sagesse.

— C’est lui, dit Charlie, c’est Jésus, je le sais.

Jésus, en entendant parler une langue étrangère, se retourna vers Charlie et lui adressa la parole en souriant.

— Te voilà, Charles, lui dit-il, tandis que Michel traduisait. Je t’attendais. Nous sommes restés six jours à Béthanie. J’y ai vu Lazare, Marthe et Marie. Nous allons à Jérusalem, où mon destin s’accomplira. Mais nous aurons le temps de parler tous les deux. Regarde là-bas, au loin. Tu vois le soleil descendre derrière le Mont des Oliviers?

— Oui, répondit Charlie, très impressionné.

— Ne sois pas impressionné. Tu es l’Élu, celui qui a été choisi pour permettre à mes enseignements de parvenir à l’humanité au troisième millénaire. Marche et nous nous reverrons pour mon dernier repas. Tu te joindras à moi ainsi que ton compagnon.

Le mardi 11 Nisan dans l’après-midi, alors que Jésus était assis sur le mont des Oliviers et regardait le temple en contrebas, les apôtres Pierre, André, Jacques et Jean s’avancèrent vers lui, pour lui parler en particulier.

Il leur dit à cette occasion qu’un enfant très important était arrivé pour le rencontrer avant son calvaire, et leur parla de Charlie et du rôle qu’il aurait à jouer.

— L’humanité, au cours des deux prochains millénaires, courra à sa perte. Elle aura besoin de mon enseignement pour être sauvée. Et ce que vous avez consigné dans mon livre leur sera délivré à ce moment-là. C’est ma volonté.

Le lendemain, on apporta à Jésus un ânon. C’est juché sur lui que Jésus avançait, alors que des gens agitaient des rameaux de palmiers frais coupés et l’acclamaient.

— Regarde, Charlie. Nous venons de passer le Mont des Oliviers et nous rentrons à Jérusalem, dit Michel.

Le 14 Nisan, Jésus fit quérir Charlie et Michel. Il avait fait dresser une table, alors que la douce lumière du crépuscule éclairait son dernier repas. C’était la pleine lune.

Les douze disciples étaient près de Jésus. Michel et Charlie étaient assis près des cuisines.

— J’ai beaucoup désiré manger cette pâque avec vous avant de souffrir, dit Jésus.

Puis il leur donna une ultime leçon en lavant les pieds de ses apôtres. Il semblait un peu angoissé.

— Je sais que l’un d’entre vous va me livrer, dit Jésus, alors que ses disciples semblent attristés de cette nouvelle.

Après que la pâque fût célébrée, il s’adressa à Judas Iscariote.

— Ce que tu as à faire, fais-le vite, lui dit-il.

Judas le regarda de ses yeux sournois et peu après, quitta la salle. Jésus appela alors Michel et Charlie.

— Il est temps pour toi d’aller chercher le Livre des préceptes, dit Jésus à Charlie, mon œuvre de ces trois dernières années, depuis qu’à la suite de Jean-Baptiste, j’enseigne la parole de Dieu. Il traversera les siècles pour que tu le fasses connaître au monde. Tu l’as défendu, ainsi que je le voulais, à plusieurs occasions. Va le chercher dès que je serai sacrifié pour l’amour des hommes et ressuscité d’entre les morts. Vous, mes apôtres, vous serez aidés par l’Esprit saint, qui vous rappellera toutes les choses que je vous ai dites. Grâce à cette aide, vous les consignerez fidèlement, tout d’abord dans le livre de mon enseignement, le Livre des préceptes, et aussi dans la Bibleoù vous raconterez ma vie et mes paraboles. Charlie, il y a une deuxième mission que je veux que tu accomplisses, après avoir dévoilé le Livre des préceptes au monde. Je vais laisser un testament dans le Temple de Salomon pour que les chrétiens fondent une armée de moines-soldats qui devront créer une organisation qui fournira du travail à des paysans et qui amassera une fortune au fil des ans pour qu’elle soit distribuée intégralement aux millions de pauvres qui vivront au troisième millénaire. Tu retrouveras ce trésor qui aura été caché sur mon ordre et tu dirigeras la distribution. Allons, il est l’heure, dit-il finalement.

Jésus traversa la vallée du Qidron puis se dirigea vers le jardin de Gethsémani. Ses apôtres le laissèrent pour qu’il prie à l’écart. Michel et Charlie étaient derrière eux.

À peine Jésus eût-il terminé sa prière qu’arriva le traître Judas Iscariote qui précédait une foule armée d’épées, de bâtons et de torches.

— Bonjour, Rabbi, dit Judas, en embrassant Jésus.

À ce signal convenu d’avance, les hommes arrêtèrent Jésus. Brusquement, Pierre brandit son épée et coupa une oreille de l’esclave du grand prêtre.

— Remets ton épée à sa place, dit Jésus, en guérissant l’oreille de l’homme. Tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée, ajouta-t-il calmement.

Tout se passa alors très vite, sous les yeux de Michel et de Charlie. Jésus fut arrêté et ses membres liés. Effrayés et affolés, les apôtres, abandonnant leur Maître, fuirent.

— Qu’on l’amène chez Anne, le précédent grand prêtre, dit un chef, et ensuite, à Caïphe, le grand prêtre en place, pour y être jugé.

Aux premières heures du matin, Caïphe le fit emmener chez le gouverneur romain Ponce Pilate, qui fit mener Jésus à Hérode Antipas, le chef de la Galilée, puisque Jésus était Galiléen.

Consternés, Michel et Charlie virent Hérode et ses gardes ridiculiser Jésus, qui subissait tout cela sans se plaindre, très dignement.

Puis Jésus fut renvoyé à Pilate, et fut cruellement maltraité verbalement et physiquement, et conduit au Golgotha.

Là, ses bourreaux le clouèrent à un poteau de supplices, la croix, et un garde romain lui perça le flanc avec une lance.

Sa mère. Marie était là pour assister à ses derniers instants, ainsi que Jean et Marie Madeleine.

— Mon Dieu, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font, cria Jésus le vendredi vers 15 heures, tandis que le ciel devenait noir et qu’un éclair zébrait le Golgotha.

Michel et Charlie pleuraient alors que Jésus rendit son dernier soupir. Ils étaient là quand il fut descendu de la croix par Joseph d’Arimathie et Nicodème, avant d’être placé dans un tombeau.

Charlie devait rester jusqu’à la résurrection du Christ, ainsi qu’il lui avait demandé. Michel et lui furent hébergés par les apôtres.

Marie Madeleine, venue sur la tombe deux jours plus tard, la trouva vide. Elle fit prévenir Pierre et Jean.

Jésus apparut ensuite à divers témoins, disciples et Apôtres, et aussi à Charlie et Michel, qui virent Thomas mettre ses doigts dans les plaies du Christ pour être certain que c’était bien lui.

— Repartons, dit Charlie à Michel d’un air très déterminé. Je dois lui obéir et porter au plus tôt son Livre des préceptes à la connaissance du monde entier.

Charlie se servit alors des pouvoirs de l’étoile de David pour la dernière fois.

 

C’est profondément bouleversés tous les deux que Charlie et Michel se retrouvèrent dans le salon du château.

Robbie, Lily et Émeraude ne rentreraient de l’école que dans quelques heures, aussi Charlie alla-t-il se coucher. Il avait dormi à même le sol pendant sa visite en Judée.

— Va te reposer, Charlie, lui dit sa tante. Je reste un peu avec Michel, qui me racontera votre voyage.

En début de soirée, tout le monde était réuni dans la grande salle à manger. Les trois amis de Charlie étaient impatients d’écouter le récit de son séjour.

— Comment est le Christ? demanda Lily.

— Il n’y a pas de mots pour dire toute la bonté et la sagesse qui émane de sa personne, dit Charlie. C’est un être exceptionnel, il est le fils de Dieu. Il a été d’une dignité exemplaire pendant son supplice.

— Que t’a-t-il dit? demanda Robbie.

— Il m’a chargé d’aller au plus tôt sortir le Livre des préceptes de sa cache et le faire connaître au monde. Et il m’a chargé d’une seconde mission, celle de retrouver un fabuleux trésor qui aura été amassé par des moines-soldats. Mais je n’ai aucune indication de quel trésor il s’agit. Je sais seulement que je dois effectuer cette dernière mission seulement quand le Livre des préceptes sera diffusé dans le monde.

— Quand pars-tu? demanda Émeraude.

— Tu veux plutôt dire : « Quand partons-nous? », dit Charlie. Nous y allons ensemble, tous les quatre.

— Il y aura du danger, dit Michel. Il faut bien préparer l’opération. Satan sera là, c’est certain, et c’est sa dernière chance de s’emparer du Livre des préceptes pour le soustraire au monde et le brûler dans les flammes de l’enfer. J’ai quelques idées pour vous permettre de quitter la cathédrale Notre-Dame sains et saufs, rajouta-t-il. Je vous en parlerai avant votre départ.

Les vacances de la Toussaint commençaient dans trois jours. C’était le meilleur moment pour aller à Paris sans que les enfants ratent l’école. La date du départ fut fixée pour le lendemain du premier jour des vacances.

 

 

10.

Le Livre des préceptes sort de sa cache

 

 

Michel accompagna les enfants lors de leur voyage pour Paris. Cette fois-ci, ils voyagèrent dans le voilier du frère de Michel, André, qui travaillait comme chercheur au musée océanographique, ce qui était à la fois plus agréable et moins dangereux que de prendre les transports en commun.

— André va vous aider à quitter Notre-Dame, après que vous aurez récupéré le Livre des préceptes, dit Michel. Il a fait amener un engin fort pratique de son institut de recherches océanographiques. Nous en parlerons plus tard.

Ils s’installèrent chez Michel et élaborèrent ensemble un plan pour aller récupérer le Livre des préceptes à la cathédrale Notre-Dame de Paris.

— Il est indispensable de le faire de nuit, dit Charlie. Nous ne pourrons avoir accès au pilier en pierre et à la tour sud de jour. Les gens nous regarderont faire et je dois desceller une dalle du sol.

— Faisons-nous enfermer dans la cathédrale comme nous l’avons fait dans l’église Saint-Philippe de Lannoy, dit Lily.

— En espérant qu’il n’y aura pas de Ninja cette fois-ci dit Robbie. Je vais prendre ma boîte à lunch avec moi pour me défendre. De toute manière, il me faudra de quoi me nourrir pendant l’opération.

— Il y a deux opérations à faire, dit Émeraude qui se souvenait des indices recueillis depuis le début de l’enquête. Il faut mettre l’Étoile de David dans la tour sud, dans la caisse à outils, après avoir dévissé le bouchon de pierre et il faut introduire une des clés de la Baguette de la Croix dans la base du pilier. Il faut donc deux équipes, conclut-elle avec justesse.

— Oui, Émeraude, dit Charlie. Aussi je propose que Lily et Robbie montent dans la tour pour placer l’Étoile, et toi et moi serons près du pilier pour tourner la clé et recueillir le Livre des préceptes, qui sortira du bord du pilier une fois que l’ascenseur aura fonctionné.

— Où mettras-tu le Livre des préceptes? demanda Michel.

— Dans mon sac Ghurka. Il est assez grand et je serai libre de mes mouvements, sans être gêné. Satan devrait se trouver là, car c’est presque sa dernière chance de récupérer le Livre du Christ.

— N’oubliez pas non plus les autres sacs que je vous ai préparés, dit Michel. Leur contenu ne sera à utiliser qu’en extrême urgence.

— Allons-y, dit Charlie. Comment communiquerons-nous? demanda-t-il à Michel.

— Émeraude a son téléphone portable, moi le mien, ainsi qu’André. Cela devrait nous suffire, dit Michel.

 

Alors que Michel était resté à l’extérieur de la cathédrale, les quatre enfants y pénétrèrent en milieu d’après-midi et en profitèrent pour reconnaître les lieux.

Charlie leur montra le pilier, celui que Jean de Chelles lui avait indiqué. Il se souvenait de l’endroit où l’orifice du clou se trouvait sous le sol. Il avait pris avec lui un burin et un marteau pour faire éclater la pierre du sol et avoir accès à l’orifice dans lequel il faudrait introduire le clou. L’ouverture par laquelle sortirait le Livre des préceptes était, elle aussi, au même niveau du sol.

Il montra à Robbie et Lily le chemin pour monter à la tour sud. Lily avait l’Étoile de David dans son sac. Les visites de la tour avaient lieu jusqu’à 19 heures. Lily et Robbie s’y firent enfermer et se cachèrent. Lily avait le téléphone portable de Michel.

Charlie et Émeraude se cachèrent dans un coin de la nef. La nuit était tombée assez vite en cette fin d’automne.

— Émeraude, dit Charlie. Appelle Lily avec ton portable et demande-lui si tout va bien.

— D’accord, lui répondit Émeraude en composant le numéro. Allo? Lily? Tu m’entends?

— Oui, très bien, répondit Lily.

— Attends, dit Émeraude, je te passe Charlie.

— Allo, dit Charlie. Tiens-toi prête. Je vais desceller la dalle de pierre au bas du pilier et introduire la clé. Quand c’est fait, je t’appelle. As-tu ouvert le coffre à outils?

— Oui, répondit Lily. Robbie a dévissé le bouchon de pierre avec le tournevis. Nous sommes prêts à y mettre l‘Étoile dès que tu nous le diras.

— Restons en ligne. Je passe le téléphone à Émeraude pendant que je descelle la dalle de pierre.

Charlie introduisit le bout aiguisé de son burin dans un interstice entre deux dalles de pierre, celles que Jean de Chelles lui avait montrées. Il les reconnut, bien qu’elles soient usées.

— Tu y arrives? demanda Émeraude.

— Oui, la première dalle est descellée, je la décolle.

Charlie souleva la lourde pierre, en faisant levier avec le burin et le manche du marteau. Un orifice était apparu sous la dalle, assez grand pour y passer le bras et retirer le Livre des préceptes qui serait descendu grâce au petit ascenseur contenu dans le pilier.

— Émeraude, dit Charlie, passe-moi le téléphone. Allo? Lily, vas-y. Mets l’Étoile dans son logement.

Une minute passa.

— Ça y est Charlie, dit Lily. Elle y est.

— Alors, je place la clé ici sur le pilier et je tourne, dit Charlie.

Charlie plaça la clé ôtée de l’extrémité de la Baguette de la Croix dans l’orifice du pilier. L’Étoile avait déverrouillé le verrou du système de tringles. Il tourna la clé.

Émeraude et lui entendirent un bruit sourd à l’intérieur du pilier, comme si du métal était frotté contre de la pierre, en grinçant. C’était bon signe, cela voulait dire que le mécanisme fonctionnait encore après toutes ces années.

Le bruit dura près d’une minute et puis le silence se fit.

Le Livre des préceptes venait d’être déposé face à l’orifice, dans le bas du pilier. Charlie le prit dans ses mains et le plaça tout de suite dans son sac.

Il remit la dalle de pierre sur le sol et s’arrangea pour que la poussière cache les interstices entre les pierres.

— Partons, dit-il. Allons chercher Robbie et Lily dans la tour sud.

Ils grimpèrent les 387 marches qui menaient à la tour. Robbie et Lily les y attendaient. Ils étaient debout, mais ils étaient maintenus fermement par deux suppôts qui leur tenaient les bras.

Satan tenait dans ses mains l’Étoile de David et l’examinait attentivement.

— Très ingénieux cette clé, dit-il de sa voix rocailleuse. Alors, le livre contre la vie de tes deux amis? Je te mets le marché en main.

— Comment as-tu su que le Livre des préceptes se trouvait ici, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris? demanda Charlie.

— C’est bien simple, répondit le Prince des Ténèbres. Le plan des clés fut volé par un bossu à Jean de Lys. Ce bossu, Florent, vendit les plans à un antiquaire de Paris. Le roi Louis XVI, féru de serrurerie, les acquit pour une forte somme. J’étais là lors des débuts de la révolution. J’adore les temps troublés. Je lui ai demandé les plans et il a refusé, l’idiot. Je les ai eus quand on l’a guillotiné. C’est ainsi que j’ai pu ouvrir les tombes de la crypte du château. Je suis génial, je le sais, rajouta-t-il.

— Tu es surtout un triste personnage, dit Charlie.

— Alors, ce livre? Je sens que je m’énerve avec toi, dit Satan.

Avec un cri de victoire, Robbie venait de planter le tournevis qui lui avait servi à dévisser le bouchon de pierre du coffre, dans la cuisse du suppôt de Satan qui le tenait. Celui-ci poussa un cri de douleur et lâcha Robbie, le temps que Charlie lui envoie une décharge électrique avec la baguette.

Robbie avait gardé le tournevis en main et venait de faire subir le même sort au suppôt qui tenait Lily. Charlie le neutralisa avec une autre décharge.

— Passez vos harnais, leur dit Charlie.

Émeraude, Lily et Robbie venaient de passer le harnais de minis parachutes que Michel leur avait mis dans des sacs.

— Sautez, leur dit Charlie, je termine avec cette vermine et je vous rejoins.

— Ils vont sauter, et alors? dit Satan. J’ai environ cinq cents voitures avec des suppôts dans un rayon de deux kilomètres, à chaque carrefour. Nous allons vous attraper. Vous n’avez aucune chance de passer au travers des mailles du filet gigantesque que je vous ai tendu.

— C’est ce que nous verrons, dit Charlie, tandis que ses trois amis sautaient dans le vide avec leurs parachutes, du haut de la tour. Il les vit descendre vers le sol, sur le parvis, sans aucun problème.

— C’est toi qui m’intéresses, tu as le livre. Les autres ne sont que de petits idiots. Du menu fretin qui ne grillerait même pas bien dans les flammes de mon cher enfer. Alors, donne-moi le livre.

— Écoute, dit Charlie. Nous avons combattu, toi et moi, à plusieurs reprises. Je t’ai toujours infligé une sévère défaite. La dernière fois que je t’ai vu je t’ai congelé comme un quartier de bœuf. Tu devrais savoir que je suis un adversaire à ta mesure.

— C’est moi, en personne, qui ai cloué l’auteur de ce livre, ce Jésus, sur sa croix. Je me suis glissé avec délectation dans l’enveloppe charnelle de celui qui le faisait. Tu sais le plaisir que j’ai eu à lui planter ces clous acérés dans les chairs? cria le Prince des Ténèbres, devenu complètement hystérique. Les stigmates, j’en suis responsable. J’ai savouré chaque seconde de son supplice.

Il venait de se mettre face à Charlie et le dos à la grosse cloche de la tour, et il levait la main pour le gifler.

Charlie pointa sur lui la Baguette de la Croix et un clou en sortit, en se plantant dans la paume de Satan et ensuite dans le bronze de la cloche. Charlie visa quatre fois et le Prince des Ténèbres fut fermement cloué au gros bourdon par les mains et les pieds, comme il l’avait fait pour le Christ. Il était cloué les bras et les jambes en croix, comme il avait cloué le Christ.

Charlie activa ensuite le mécanisme qui actionnait la cloche et Satan, cloué à la cloche, se balançait dessus comme un pantin, forcé de subir le vacarme assourdissant de la cloche qui résonnait dans Paris à cette heure inhabituelle.

— Je te laisse savourer ce concert, placé dans cette position confortable, se moqua Charlie.

Lui aussi revêtit le harnais de son mini parachute, passa la sangle de son sac autour du cou et sauta dans le vide, en déployant manuellement son parachute.

Les enfants l’attendaient dans la voiture de Michel, qui sortit pour emmener Charlie.

— Passons sur le côté de la cathédrale, dit Michel. Tu vas partir avec André. Rendez-vous où nous avons laissé son bateau, dans la marina. Nous partirons ensemble et passerons la Manche.

Michel accompagna Charlie le long du quai. Un mini sous-marin se trouvait à quai, avec André aux commandes.

— Monte, Charlie, lui dit André. Nous partons sur la Seine, direction la marina et mon bateau.

Charlie prit place à bord. André referma l’écoutille et une minute plus tard, les ballasts s’emplissaient assez pour permettre la submersion. Le bruit de l’hélice se faisait doucement entendre, tandis que Charlie regardait les fonds sous-marins de la Seine.

— Il y a mieux comme spectacle que ce fleuve pollué, dit André, mais c’est un moyen pratique de se sauver sans ennuis.

Le sous-marin avec Charlie à son bord déjouerait tous les barrages des suppôts de Satan.

Le Livre des préceptes était sauvé et sorti de la cache inexpugnable où il avait reposé pendant plus de sept cents ans. Il ne restait plus à Charlie qu’à le livrer au monde.

 

Le lendemain soir,  tout le monde se retrouvait à bord du voilier d’André et il mettait le cap sur Douvres.Tante Chloé savait que le Livre des préceptes était à bord du bateau. Il fut décidé de partir le surlendemain pour New York.

Michel avait commencé la traduction du Livre des préceptes. Il s’y attela durant toute la traversée et aussi pendant le transport en voiture de Douvres à Londres.

Tante Chloé avait pris des billets pour elle, Michel, Charlie, Lily, Robbie et Émeraude. Un Londres-New York. Elle avait aussi réservé un minibus à New York pour se rendre ensuite chez CNN, la station de télévision américaine, à Atlanta en Georgie.

Son intention était de faire inviter Charlie à l’émission de Larry King, pour dévoiler le secret du Livre des préceptes.

 

 

11.

Les préceptes du Christ sont révélés au monde

 

 

Michel travaillait nuit et jour à la traduction du Livre des préceptes. Il avait emporté son ordinateur portable et traduisait une cinquantaine de pages par jour. Plus de la moitié du livre était déjà traduit.

— Je pense avoir fini pour la date de l’émission, si toutefois Charlie arrive à se faire inviter par Larry King, dit Michel.

Le bateau accosta à Douvres. André le ramènerait en France au cours des prochains jours.

— Merci, André, dit Charlie. Tu nous as bien aidés.

— De rien, Charlie. Je l’ai fait avec plaisir pour Michel et Émeraude, ma filleule. J’ai l’impression qu’elle t’aime beaucoup, tu sais.

— Je sais, lui répondit Charlie. Et c’est réciproque.

Michel loua un minibus réservé par tante Chloé et prit le chemin de Londres. Quelques heures plus tard, ils étaient à l’aéroport international d’Heathrow. Tante Chloé les y attendait au comptoir de British Airways.

— Allez! Vite, les enfants. L’avion part dans deux heures, le temps d‘enregistrer les bagages, dit-elle.

Émeraude passa la sécurité, suivie de Robbie et de Lily. Vint le tour de Charlie.

— Ouvrez votre sac, dit l’officier chargé de faire fonctionner le scanneur. Qu’est-ce que c’est que ce bâton? Il a des embouts métalliques.

— C’est un jouet sans danger, répondit Charlie.

— Désolé, mon garçon. Les consignes de sécurité sont strictes. Tu dois placer cette baguette dans ta valise et l’enregistrer. Elle voyagera en soute.

Charlie tenta de faire changer d’avis l’agent. Rien ne fit. Il plaça finalement la Baguette de la Croix dans sa valise et l’enregistra. Elle voyagerait en soute et il la récupèrerait à New York en salle des bagages.

Le voyage fut long, à cause des vents contraires. Ils perdirent une heure et le vol dura au total près de sept heures.

Vint l’heure de l’arrivée à New York. Charlie avait placé le Livre des préceptes dans son sac Ghurka, après que Michel en eut traduit encore plusieurs pages durant le long vol.

— Donne-moi ton sac pendant que tu récupères ta valise sur le tapis des bagages, dit Michel.

— D’accord, lui répondit Charlie, alors qu’ils se dirigeaient vers la salle des bagages.

Charlie tendit son sac à Michel, qui le tint fermement. Près de cinq minutes étaient passées et les valises du vol British Airways Londres New York n’étaient pas encore arrivées.

Alors que Charlie regardait impatiemment les premières valises sortir par l’orifice situé au-dessus du tapis de livraison des bagages, il entendit un grand cri.

C’était tante Chloé qui l‘avait poussé. Trois hommes, des véritables colosses, qui avaient, semble-t-il, voyagé sur le même vol, entouraient Michel. L’un d’eux l’avait assommé, tandis qu’un autre s’était emparé du sac Ghurka de Charlie qui contenait le Livre des préceptes.

Tante Chloé avait attrapé la sangle du sac, mais l’homme tirait dessus et était d’une force physique beaucoup plus impressionnante que tante Chloé, qui chuta par terre.

Robbie fut très courageux, une fois de plus. Il l’avait été dans la tour sud de Notre Dame, et il l’était encore ici, à New York. Il s’était jeté dans les pieds de l’homme qui tenait le sac et enserrait ses deux jambes avec ses bras, pour l’empêcher de partir avec le sac.

L’autre homme donnait des coups de pied au pauvre Robbie, tandis que Lily aidait tante Chloé à se relever. Charlie ne pouvait rien pour eux.

Sa valise venait de tomber sur le tapis et s’éloignait. Charlie monta sur le tapis et tournait avec les bagages. Il atteignit sa valise et l’ouvrit, alors que le troisième homme sortait une cordelette pour étrangler tante Chloé.

Il fit mine de la passer autour du cou de tante Chloé. Charlie avait ouvert sa valise et pointait déjà sa baguette sur l’homme.

Un rayon vert de forte intensité l‘atteignit en pleine tête et il fut soulevé du sol jusqu’au plafond de la salle des bagages.

Les deux autres avaient eux aussi sorti une corde pour étrangler Robbie. Ils subirent le même sort. Charlie en projeta un à plusieurs dizaines de mètres.

La police venait d’arriver. Les trois suppôts de Satan disparurent comme par enchantement, sous les yeux incrédules des policiers.

 

Michel, tante Chloé, et les quatre enfants furent emmenés au poste de police pour y être entendus.

— Avez-vous une idée de ce qui est arrivé aux trois individus qui vous ont agressés dans la salle des bagages? demanda l’inspecteur responsable de l’enquête.

— Pas le moins du monde, dit tante Chloé.

— C’est ce vieux livre qui se trouve dans le sac de votre neveu que ces brigands voulaient? demanda-t-il.

— Je ne pense pas. Ils devaient croire que nous transportions de l’argent. Or, nous n’avons que quelques centaines de dollars. Le reste, ce sont des cartes de crédit, dit tante Chloé qui savait y faire avec la police.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de baguette dont il sort des rayons? dit le policier. Je viens de l’examiner, c’est un simple bout de bois avec deux têtes d‘acier au bout. Cela n’a aucun sens, conclut-il.

— Je ne vous le fais pas dire, dit tante Chloé. Si nous pouvons signer notre déposition, cela nous arrangerait. Nous avons un long chemin à parcourir.

— Oui, bien sûr, dit le policier en se grattant la tête. Cette histoire me dépasse. On a trois bandits qui s’évaporent sans laisser de traces après avoir été atteints par des rayons lumineux, mais cette baguette n’est qu’un simple bout de bois. Je n’y comprends rien!

— Alors, au revoir, Messieurs, dit tante Chloé aux policiers. Je vous saurais gré de nous ramener à l’aéroport où nous attend un minibus.

Une demi-heure plus tard, la petite troupe s’installait dans un minibus et quittait l’aéroport. Direction : Atlanta, en Géorgie, un État du sud, où se trouvaient les studios de CNN.

— J’appelle CNN, dit tante Chloé. Ils ont dû entendre parler de cette agression à l’aéroport.

Elle composa le numéro sur son téléphone portable. Elle expliqua qu’elle voulait parler à une personne du service de Larry King.

— Mais nous vous cherchons depuis des heures, dit la secrétaire de Larry King. Un de nos reporters était à l’aéroport et a prévenu CNN de ce qui s’y est passé. Larry King veut vous inviter à son émission.

Il fut convenu que tous les six se rendraient au studio pour rencontrer Larry King le surlendemain après-midi. Pendant le voyage, Michel parachevait la traduction du Livre des préceptes.

— C’est formidable, disait-il. Quel livre! Quels enseignements!

Ils arrivèrent à Atlanta le surlendemain vers midi. Le temps de prendre une bonne douche à l’hôtel et ils se retrouvèrent dans les studios de CNN.

Larry King avait mis une chemise violette, avec un col blanc et des bretelles à fleurs. Il portait ses lunettes à large monture d’écaille. Il les accueillit avec enthousiasme.

— Bonjour, les enfants, dit-il. Bonjour, madame, dit-il en saluant tante Chloé. Et vous monsieur, à qui ai-je l’honneur?

— Michel Grangier, dit Michel. Je suis traducteur d’araméen.

— Vous auriez pu être très utile si j’avais invité Jésus-Christ, dit Larry, en souriant.

— Vous serez peut-être surpris, lui répondit Michel. Mais je vous laisse en discuter avec Charlie, ici présent.

Larry King resta avec les enfants jusqu’en fin d’après-midi. L’émission était prévue de 21 heures à 22 heures. On était lundi et elle s’appelait « Larry King Live ».

Il était 20 heures 50 et les quatre enfants étaient sur le plateau, Charlie faisant face à Larry King. Michel était près de Charlie, ainsi que tante Chloé.

Larry King commença l’émission à 21 heures précises.

— Mesdames et Messieurs, dit-il, je vais vous présenter ce soir une émission exceptionnelle. Ce que vous verrez ce soir dépasse toute la fiction à laquelle vous êtes habitués. C’est une histoire merveilleuse. Je croyais simplement vous présenter un enfant qui se sert d’une baguette réellement magique, ce qui aurait été en soi-même une primeur. Mais cet après-midi, lors de mon entretien avec ceux que je vais vous présenter, j’ai compris que nous avons affaire ici à une histoire plus grande que l’histoire. Mais, laissez-moi tout d’abord vous présenter le jeune homme face à moi. Il s’appelle Charles Taylor. Comment ça va Charlie?

— Bien Larry, merci. Je suis heureux d’être là ce soir.

— Alors Charlie, dit Larry King. Qu’as-tu devant toi? Cela ressemble à un livre.

— C’est le Livre des préceptes, le livre qui reprend les enseignements du Christ et qui a été écrit par les apôtres.

— Nous en parlerons dans un instant, dit Larry. Mais d’abord, laisse-moi surprendre ceux qui nous regardent ce soir en leur disant quels ont été tes cinq derniers voyages, grâce à l’Étoile que voici, tenue par cette demoiselle, qui s’appelle Lily.

— Eh bien Larry, grâce au pouvoir de l’étoile de David, je suis allé en France au début de la construction de Notre-Dame de Paris, au même endroit plus de 130 ans plus tard pour y placer le Livre des préceptes, à Jérusalem pendant les croisades, à Salem au moment du procès des supposées sorcières et enfin en Judée en l’an 33. J’y ai rencontré le Christ et j’ai vécu avec lui pendant les dix derniers jours de sa vie.

— Je sais, Charlie, que ce que tu nous dis ici à l’antenne semble fou. Mais je précise pour les téléspectateurs que j’ai passé l’après-midi avec toi et tes amis, et j’ai pu vérifier moi-même que tout ce que tu dis est vrai. Par exemple, cette fameuse Baguette de la Croix que tu as avec toi et qui a été fabriquée par les apôtres avec le bois de la croix sur laquelle le Christ a été crucifié. On voit les taches rouges, là où son sang a coulé. Et les clous des extrémités sont des clés, qui ont permis d’ouvrir des caveaux et aussi qui ont permis de récupérer le Livre des préceptes. Raconte-nous cela, tu veux bien, Charlie?

Charlie passa l’heure qui suivit à raconter toute l’histoire, de la Confrérie du Poisson à l’Ordre du Mal au Prince des Ténèbres. Il y avait des milliers d’appels téléphoniques de téléspectateurs qui voulaient des précisions et des preuves.

— Charlie, dit Larry King. Beaucoup de téléspectateurs voudraient quelques démonstrations du pouvoir de la baguette. Peux-tu nous en faire?

— Oui, je comprends, dit Charlie. Bien que j’évite de faire des démonstrations pour rien et que je n’utilise la baguette que dans des cas exceptionnels, je vais le faire. Je pense que cela va contribuer à rendre crédible l’histoire du Livre des préceptes.

Charlie pointa sa baguette sur Larry King qui rajeunit de plusieurs dizaines d’années. L’effet était saisissant. Des milliers d’appels affluèrent au standard de CNN.

Charlie continua de faire quelques miracles. Il fit apparaître un bébé dragon vert sur le plateau, un dragon très gentil. Les caméramans s’amusaient avec lui.

— Charlie, lui demanda Larry King, quels sont tes plans pour diffuser les préceptes du Christ contenus dans ce Livre?

— Eh bien! dit Charlie. Maintenant que le monde entier connaît son existence et qu’il a été traduit par Michel, nous allons créer dès demain un site Internet où tout le contenu du livre pourra être consulté et téléchargé, gratuitement bien sûr. Je vais faire une tournée dans ce pays et dans d’autres pays pour montrer le Livre des préceptes et Michel pourra répondre aux questions sur l’interprétation de ses traductions.

L’émission se termina. Larry King félicita chaleureusement Charlie et ses amis.

— Charlie, c’est la plus belle émission de toute ma carrière. Tu reviens quand tu veux. Je t’inviterai à nouveau, pour que tu nous racontes ta tournée mondiale.

Dans les semaines qui suivirent, des dizaines de documentaires télévisés montrèrent les endroits que Charlie avait mentionnés dans l’émission sur CNN. Des journalistes introduisirent une mini caméra dans le pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, et des scientifiques expliquèrent le mécanisme de l’ascenseur.

On fit une émission spéciale sur les cloches de Notre-Dame, et la photo du gros bourdon fit le tour du monde. On y voyait les marques que les clous, avec lesquels Charlie avait cloué le Prince des Ténèbres, avaient faites sur la cloche.

Des équipes de journalistes se rendirent dans la crypte du château et Robbie et Lily la leur firent visiter. Robbie recevait beaucoup de cadeaux pour le remercier des explications qu’il donnait. Des confiseries du monde entier, de France, d’Espagne, de Chine et de beaucoup d’autres pays.

Un célèbre producteur de films d’aventures américain eut l’idée de tourner un film pour raconter toute cette histoire. Les enfants furent engagés pour jouer leur propre personnage.

Émeraude devenait de jour en jour une jeune fille de plus en plus jolie, et elle était très courtisée, surtout après la sortie du film sur les écrans. Mais elle n’avait d’yeux que pour Charlie…

Le Christ avait demandé à Charlie de défendre les principes de la justice dans le monde entier, en se servant si nécessaire des pouvoirs de sa baguette.

Charlie allait y consacrer sa vie entière, à lutter contre le Mal et à se rendre là où les guerres et les révolutions apportaient avec elles le malheur pour les hommes.

Charlie combattrait encore le Prince des Ténèbres car, s’il avait abandonné l’idée de voler le Livre des préceptes puisque maintenant il était connu du monde entier, Satan continuait à faire le mal.

La Prophétie s’était accomplie. L’humanité, grâce à l’application des principes contenus dans le Livre des préceptes, était à l’aube d’une vie nouvelle.

Le Christ, mort sur la Croix pour tous les hommes, avait grâce au livre de ses enseignements légué aux hommes un code de conduite qui leur permettrait désormais d’apporter le bonheur sur terre, pour tous.

Maintenant que la première partie du testament du Christ avait été fidèlement réalisée, restait à retrouver un fabuleux trésor, mais Charlie n’avait aucune d’idée de la façon comment commencer sa quête. Le destin allait lui fournir les indices pour le faire. En attendant, il s’y préparait.

 

12.

Les mystères du Temple de Salomon

 

 

Il régnait une forte animation au château d’Inverness. Cette immense bâtisse féodale, si tranquille depuis le début des vacances scolaires, était à nouveau habitée par les quatre membres de la nouvelle Confrérie du Poisson qui s’était constitué spontanément après la découverte du Livre des préceptes et sa diffusion dans le monde entier.

Charlie et son amie Émeraude, sa cousine Lily et son cousin Robbie venaient de rentrer d’une mission de deux semaines à laquelle ils avaient participé pour une organisation caritative qui se dévouait pour lutter contre la faim dans le monde,

Les enfants avaient retrouvé leurs chambres au château. Lily et Robbie étaient heureux de revoir leur maman, Chloé, la tante de Charlie qui l’avait recueilli il y avait déjà près d’un an au moment de la mort tragique de ses parents.

Le dîner qu’elle leur avait préparé avec amour était l’occasion toute trouvée pour échanger des souvenirs de cette mission, qui avait impressionné fortement chacun de nos quatre amis.

— Alors, les enfants, avait dit tante Chloé alors qu’elle leur servait un repas succulent pour fêter leur retour, quelles sont vos impressions après ce voyage?

— Maman, dit Lily, nous avons été très attristés par l’ampleur du problème de la faim dans le monde. Nous savons maintenant que plus de vingt mille personnes meurent de la faim chaque jour. C’est la population d’une petite ville.

— C’est très bien d’avoir fait ce voyage, dit tante Chloé, mais vous êtes encore des enfants et il ne faut pas que cela gâche votre bonheur de vivre.

— Oui, dit Émeraude. Tu as raison Chloé, mais sans être traumatisés par cela nous pourrions chercher à aider d’une manière ou d’une autre ceux qui se dévouent pour alléger la misère de ces huit cents millions d’êtres humains qui souffrent de la faim.

— Bien sûr, répondit tante Chloé. Et toi, Charlie, que penses-tu de ce malheur de la faim dans le monde?

— Je pense que la nouvelle Confrérie du Poisson, que nous avons créée et dont nous sommes les quatre premiers membres, pourrait recruter d’autres enfants comme nous. Et je crois que nous pourrions réfléchir aux moyens d’aider ces malheureux qui meurent de la faim.

— Parlons d’autre chose, en attendant que vous agissiez, dit tante Chloé. Avez-vous des nouvelles de Michel?

— Papa est toujours en voyage, répondit Émeraude. Nous avons eu un entretien téléphonique ce matin. Il continue de voyager dans le monde pour donner des conférences sur son interprétation du Livre des préceptes. En ce moment, il est à Los Angeles.

— Que comptez-vous faire du mois et demi de vacances qui vous reste avant la rentrée scolaire? leur dit tante Chloé.

— Nous allons en discuter tous les quatre, tante Chloé, dit Charlie. Nous voudrions nous reposer un peu et trouver quelque chose d’intéressant et d’utile à faire. Nous t’en parlerons dès que nous nous serons mis d’accord sur notre programme.

— Moi, dit Robbie, je suis terrorisé à l’idée d’avoir à souffrir de la faim.

— Avec ce que tu avales chaque fois que tu es à table et aussi entre les repas, lui dit sa sœur, cela ne risque pas de t’arriver.

— Sois plus compréhensive avec Robbie, lui dit Charlie. J’ai remarqué que depuis quelques semaines Robbie ne prend plus que des glaces à trois boules, alors qu’avant il prenait toujours quatre boules. Bien sûr, nous trois. nous ne prenons qu’une boule, mais c’est déjà un progrès et il faut l’encourager.

— C’est vrai, dit Émeraude. Robbie, je trouve que tu as un peu maigri depuis quelques semaines.

— Oui, je crois dit Robbie. Ce voyage m’a un peu ouvert les yeux.

— Mes enfants, dit Chloé, je trouve que vous devenez tous très sérieux. J’en suis heureuse, mais n’oubliez pas que vous devez profiter de votre enfance et de votre adolescence pour vous amuser. Vous aurez tout le temps de travailler après avoir fini vos études, lorsque vous rentrerez dans la vie active.

— Oh, ne t’en fais pas pour cela, répondit Lily. Nous nous amusons toujours beaucoup.

 

*

*     *

 

Les enfants s’étaient une fois de plus retrouvés dans la chambre de Charlie. C’était devenu une sorte de rituel et ils s’y retrouvaient souvent pour débattre des problèmes qui les intéressaient.

— Je propose la réunion immédiate des membres de la nouvelle Confrérie du Poisson, dit Charlie. Il nous faut adopter l’ordre du jour et nommer un président de séance. Qui se présente?

Émeraude était très douce et peut-être aussi un peu timide, mais elle était très sérieuse dès qu’il s’agissait des problèmes humanitaires.

— Je me propose, dit Émeraude.

— Qu’est-ce qu’un président de séance et un ordre du jour? demanda Robbie.

— L’ordre du jour, c’est la liste de ce que nous allons discuter en réunion, dit Lily. Et le Président de séance va diriger les débats et s’assurer que l’ordre du jour est respecté. C’est une sorte d’animateur.

— Alors, je vote pour Émeraude, dit Robbie.

— Moi aussi, dit Charlie.

— Et moi également, dit Lily.

— Alors, Émeraude est élue Présidente de séance pour cette réunion, à l’unanimité, dit Charlie. Quel va être l’ordre du jour? demanda-t-il. Je rappelle que tous les membres peuvent faire des propositions.

— Je propose de discuter pour savoir quels pourraient être les moyens concrets de lutter contre la faim dans le monde, dit Lily.

— Oui, dit Charlie. Mais ces moyens vont nécessiter de collecter beaucoup d’argent. Alors, je voudrais rajouter à l’ordre du jour de déterminer l’origine des fonds qui seront nécessaires. Autrement dit, comment trouver de l’argent et combien de milliards d’euros sont nécessaires.

— L’ordre du jour est adopté, dit Émeraude, qui prenait très au sérieux son rôle de Présidente de séance.

Elle était très mignonne dans ses jeans blancs, avec un petit chemisier bleu ciel. Elle adorait les bijoux fantaisie en plastique coloré. Elle en changeait souvent, pour plaire à Charlie.

Elle vivait maintenant au château avec Charlie, Lily et Robbie, depuis que son père, Michel Grangier, voyageait pour diffuser le message du Christ contenu dans le Livre des préceptes.

— Alors, dit Émeraude. Le premier point de l’ordre du jour est de déterminer de combien d’argent nous aurions besoin pour lutter efficacement contre le fléau de la faim dans le monde. Quelqu’un en a-t-il une idée?

— J’ai recueilli quelques chiffres, dit Lily. Les pays les plus riches consacrent ensemble 350 milliards d’euros chaque année pour les subventions agricoles. Le Programme alimentaire mondial a besoin de trois milliards d’euros supplémentaires chaque année, qu’il n’arrive pas à trouver, pour nourrir 100 millions de personnes.

— Eh bien, dit Charlie, s’il y a 800 millions de personnes qui ont besoin d’être aidées, il faut trouver 24 milliards d’euros par an. C’est une simple multiplication à faire, mais il est certain que trouver cet argent ne sera pas facile du tout.

— Allons les demander à Bill Gates, le fondateur de la société Microsoft, dit Robbie. J’ai lu qu’il avait environ 50 milliards d’euros.

— Il est très généreux avec les organisations caritatives, mais il ne peut donner la moitié de sa fortune. Et puis, même s’il donnait tout, sa fortune serait disparue en deux ans. Cela ne résoudrait pas le problème à long terme, dit Émeraude.

— Il faut trouver un trésor, dit Robbie, après que le groupe eut resté silencieux pendant quelques instants. Je pense bien sûr au trésor dont le Christ a parlé à Charlie

— C’est une idée, dit Lily. Mais où? Et par quoi commencer?

— Au fond des océans, dit Robbie. Il y a beaucoup de bateaux qui ont coulé avec leur cargaison d’or.

— Mais ça prendra des années et des moyens considérables, dit Charlie. Cherchons plutôt un gros trésor, en une seule fois. Et je doute que le trésor dont Jésus-Christ m’a parlé soit celui des milliers de bateaux qui ont sombré au fond des océans.

— Ce serait la solution, dit la Présidente de séance. Mais il faudrait faire la liste des trésors.

— On pourrait faire une recherche sur l’Internet, proposa Lily.

— Oui, dit Charlie. Il y a par exemple le trésor des Incas qui mérite qu’on s’y intéresse. Est-ce celui du testament de Jésus?

La séance avait été levée, avec pour tâche dévolue aux enfants de faire la liste des trésors à découvrir pour la prochaine réunion de la nouvelle Confrérie du Poisson.

 

*

*     *

 

Le lendemain matin, le facteur avait sonné à la lourde porte du château, alors que les enfants s’amusaient dans le parc. Attiré par leurs cris, il alla dans leur direction.

— J’ai un pli recommandé pour toi, Charlie, dit Robert, le facteur, en descendant de son vieux vélo. Tu dois signer mon registre.

— Voilà, dit Charlie, en signant.

Il prit une lettre recommandée qui lui était adressée. Il regarda l’enveloppe, sur laquelle une croix de couleur rouge, pattée au bout des quatre branches, était imprimée dans le coin supérieur gauche. Il y avait une devise sous la croix : « Memento Finis ».

Charlie était fatigué d’avoir couru dans le parc. Il s’assit dans l’herbe, ouvrit l’enveloppe, et lut la lettre qui se trouvait à l’intérieur.

— Ce ne sont pas des mauvaises nouvelles, j’espère? dit Lily d’un ton un peu inquiet.

Émeraude s’assit près de Charlie, prête à le réconforter si c’était une mauvaise nouvelle, comme le font tous les amis qui prennent soin de ceux qu’ils aiment très fort.

— Venez voir, les amis, dit Charlie. Une grande nouvelle! Nous sommes invités dans un château en France, par un comte. Le mieux est que je vous lise la lettre : « Cher monsieur Charles Taylor, Je me permets de vous contacter pour une affaire de la plus haute importance, sachant que vous êtes l’Élu de Dieu, qui avez déjà retrouvé le Livre des préceptes. Je vous invite ainsi que vos trois amis dont la presse a tant parlé, à passer quelques jours en mon château, en Périgord. Le plus vite sera le mieux. Je vous remercie de contacter mon secrétaire, André Inferno, au numéro indiqué en annexe, pour convenir d’une date. Signé : comte Archambault de Golard, Maréchal de l’Ordre du Temple.

— Eh bien, dit Lily, quelle coïncidence! Une lettre d’un templier!

— Je ne vais pas perdre de temps, dit Charlie. Je veux l’appeler tout de suite. Est-ce que tout le monde est d’accord pour y aller au plus tôt? J’ai l’intuition que ce trésor-là pourrait être celui du testament du Christ.

Tous les enfants étaient excités à l’idée d’aller en France à l’invitation du Comte.

— Alors, je l’appelle. Si nous nous ennuyons là-bas et que cela n’a que peu d’utilité, nous pourrions alors aller visiter Paris.

— Oui, l’appartement est vide en attendant papa, dit Émeraude. Je vais lui demander l’autorisation pour y loger tous les quatre.

— Dans ce cas, je vais téléphoner de suite au secrétaire de ce Comte, le sieur André Inferno, pour lui confirmer notre accord et nous mettre d’accord sur une date.

 

Le rendez-vous était fixé pour dans huit jours, le temps de bien s’y préparer et de voyager. Le secrétaire du Comte, André Inferno, avait été assez désagréable avec Charlie lors de l’entretien téléphonique.

— Je propose que l’on se renseigne sur les templiers, dit Charlie, en attendant d’être reçus au château, chez le Comte. En nous préparant bien, nous comprendrons mieux ce que le Comte pourrait bien nous révéler.

— Nous pourrions demander quelques explications à monsieur White, notre professeur d’histoire, dit Lily. Il nous avait parlé des templiers dans un cours sur les Croisades et nous avait même dit que son meilleur ami était un expert.

— C’est une bonne idée. Allons chez lui à vélo. Il habite le village voisin, dit Charlie. Cela nous fera une bonne balade dans la campagne. Lily, peux-tu lui téléphoner pour annoncer notre venue?

Andrew White, leur professeur d’histoire, accepta avec plaisir de les aider. C’était un homme débonnaire, qui avait le cœur sur la main et qui adorait les enfants. Il leur avait dit de passer le lendemain, en fin de matinée.

Madame White était charmante. Elle avait préparé des sandwichs pour les enfants.

— Entrez, mes enfants, dit-elle. Mon mari ne va pas tarder à arriver. Il est parti à la gare, pour accueillir son meilleur ami, le professeur Longwood, qui est un expert reconnu dans le monde entier pour tout ce qui concerne l’Ordre du Temple et son histoire, de ses origines à nos jours. Il a fait sa thèse de doctorat d’histoire sur le sujet et enseigne à l’université d’Oxford. Ne faites pas trop attention à sa façon de s’habiller ni à ses manières, c’est un vieux célibataire, original et excentrique, mais c’est un puits de science sur le sujet.

— Merci, madame, dit Charlie. Nous vous remercions de votre amabilité.

— Ce n’est rien, dit-elle. Mon mari et moi adorons les enfants. Nous n’avons malheureusement jamais eu le bonheur d’en avoir nous-mêmes, rajouta-t-elle d’une voix triste.

Émeraude avait été lui faire un baiser pour lui montrer sa reconnaissance et madame White était très heureuse que des enfants lui témoignent de l’affection.

On entendit une série de pétarades qui venaient de la rue. Une voiture arrivait.

— Ah! Voici mon mari avec sa vieille auto, dit madame White. Je reconnais le bruit du pot d’échappement, qui est en bien mauvais état. Il adore cette voiture qui est maintenant une véritable antiquité et qui devrait être à la casse. Vous pensez, rajouta-t-elle, nous l’avons achetée l’année de notre mariage, il y a quarante ans. Mais mon mari y tient. Si nous attendions encore quelques années, nous pourrions la mettre dans un musée ou bien la vendre très cher à un collectionneur.

Monsieur White entra chez lui, accompagné d’un homme d’assez grande taille, habillé avec un costume gris tout élimé. Il portait un chapeau sur la tête, mais ne l’ôta pas en arrivant.

— Ah! Les enfants, dit monsieur White. Je vous présente le professeur Rigolbard Longwood, une sommité sur la question de l’Ordre des templiers.

— Bonjour, les enfants, dit le professeur Longwood en s’adressant aux enfants. Puisque votre professeur d’histoire, mon cher ami Andrew White, ne l’a pas encore fait, je me présente. Je suis le professeur Longwood. Le professeur Longwood devait être distrait, ou bien avoir des difficultés auditives, puisqu’il n’avait pas remarqué qu’il avait déjà été présenté.

— Asseyons-nous, proposa Monsieur White à ses élèves. Rigolbard, tu veux garder ton chapeau sur la tête?

— Mais je ne l’ai pas pris ce matin en partant de chez moi, répondit le professeur. D’ailleurs, je le sens, malheureusement, j’ai froid à la tête. Tu me prêteras un des tiens, mon cher Andrew, si nous allons nous promener dans la soirée.

Robbie fit une grimace en faisant les yeux ronds à ses amis pour montrer que la consultation avec le professeur Longwood commençait bizarrement et Émeraude sourit à Charlie en faisant une moue avec sa bouche, qu’elle cacha avec sa main comme pour réprimer un fou rire. Lily, quant à elle, avait levé les yeux au ciel.

— Alors, mes enfants, dit Monsieur White, que voudriez-vous savoir?

— Professeur, dit Charlie, nous savons très peu de choses en ce qui concerne les templiers. Nous voudrions que vous nous racontiez leur histoire. Je ne vous cache pas qu’ensuite nous voudrions que vous nous parliez de ce que vous savez sur leur trésor et que vous nous donniez votre opinion sur le lieu où il pourrait se trouver.

— Ah, mais alors, je n’ai pas besoin de chapeau, dit le professeur Longwood d’un air malicieux. Je n’aurai pas le temps d’aller me promener, car avec ces questions nous y sommes jusque tard dans la soirée.

Il marqua un temps d’arrêt, pour se gratter la joue et se pinça le nez entre son pouce et son index, pour se gratter les narines. Il jeta un coup d’œil circulaire autour de lui, leva son chapeau avec sa main droite, se gratta le haut du crâne avec sa main gauche et remit enfin le chapeau sur sa tête.

— Hum, fit-il. Oui, le trésor, Oui! Alors… Bon! Je prendrais bien un thé pour m’éclaircir la glotte.

— Je cours faire chauffer l’eau, lui répondit Madame Longwood, et je te l’apporte. J’en ferai pour tout le monde, pour nous tenir éveillés. À moins, les enfants, que vous ne préfériez autre chose?

— Euh! Moi madame, je prendrais bien une boisson gazeuse, à l’arôme d’orange, si vous en avez, lui dit Robbie.

— Oui, mon grand, lui répondit-elle. J’en ai dans le réfrigérateur,

Elle alla à la cuisine. Le professeur Longwood s’échauffait avant l’effort.

— Les templiers, commença-t-il, quel vaste sujet! L’histoire de ma vie d’une certaine manière, dit-il. J’ai tout sacrifié pour eux et je ne me suis pas marié pour me consacrer à l’étude de ce sujet passionnant. Mais, assez de bavardages, entrons dans le vif du sujet.

— Nous vous écoutons, professeur, dit Charlie, impatient comme les autres enfants que l’explication commence.

— Eh bien, dit le professeur Longwood, l’histoire commence en France au tout début du douzième siècle, neuf chevaliers du nord-est de la France et de Flandre se retrouvent en Terre sainte, après la première Croisade et créent l’Ordre des pauvres chevaliers du Christ. Ils avaient pour nom Hugues de Payns, Geoffroy Bisol, Payen de Montdidier, André de Montbard, Godefroy de St-Omer, Rosal, Archambault de St-Amand, Godemar et Geoffroy.

— Mais nous sommes intéressés par les chevaliers du Temple, dit Robbie, pas par les pauvres chevaliers du Christ.

— Justement, dit le professeur, attendez mon petit, ne soyez pas impatient. Ces neuf chevaliers allèrent voir le roi de Jérusalem, Baudoin, qui était le frère aîné de Godefroi de Bouillon qui avait été un des chefs lors de la première croisade, et lui demandèrent un terrain pour s’y établir. C’est à cette occasion qu’on leur donna le nom de chevaliers duTemple, car Baudoin leur donna l’emplacement des ruines du Temple de Salomon.

— Ah! dit Lily. Et qu’y firent-ils?

— On ne sait pas trop, répondit le professeur. Ou plutôt, si, on sait qu’ils firent des fouilles souterraines sur ce site. Il faut dire qu’il y avait de quoi! Le Temple de Salomon avait été construit en 966 avant Jésus-Christ, détruit en 586 avant Jésus-Christ par Nabuchodonosor et les Babyloniens, puis reconstruit par Hérode le grand en 19 avant Jésus-Christ sur le même emplacement. Je précise qu’Hérode le grand était le père d’Hérode Antipas qui vivait au temps du Christ, et que ce temple est celui d’où Jésus-Christ avait chassé les marchands. Aujourd’hui, au même endroit, à peu de choses près, se trouve la Mosquée Al-Aqsa, lieu saint pour les musulmans. Et il reste un vestige du second temple construit, celui par Hérode, et ce n’est ni plus ni moins que le Mur des Lamentations, lieu saint pour les juifs qui viennent y prier.

— Wow, laissa échapper Charlie. Quel lieu mythique!

— Oui, jeune homme, je ne vous le fais pas dire, continua le professeur Longwood en retirant son chapeau. Tiens, Andrew, tu m’as mis un de tes chapeaux sur la tête, je ne m’en étais même pas rendu compte, tant je suis passionné quand je parle de mon sujet favori.

— Cela semble être une histoire merveilleuse, dit Émeraude, assise à côté de Charlie sur le canapé.

— Est-ce que l’on buvait de l’hydromel au temps de la construction du Temple de Salomon? demanda Robbie.

— Ah! Encore un amateur d’hydromel, à ce que je vois, tout comme moi qui en raffole. Je vous félicite, jeune homme, vous avez un goût exquis. Eh bien non! Il n’y avait pas d’hydromel en ce temps-là. Je le déplore pour les habitants de ces contrées qui auraient pu se réconforter avec cette boisson très agréable. Mais ne faisons aucune digression, s’il vous plaît. La matière est assez ardue comme cela sans qu’on la complique avec des considérations hautement gastronomiques. Concentrons-nous plutôt sur l’objet de notre rencontre d’aujourd’hui.

— Tout à fait d’accord, professeur, dit Charlie. Nous vous écoutons.

— Revenons aux fouilles, si vous le voulez bien, professeur, demanda Lily.

— Oui, répondit celui-ci. Eh bien, les templiers qui habitent dans des conditions extrêmement précaires sur l’emplacement du Temple à Jérusalem trouvent quelque chose de très secret. On en est certains. Et ils retournent en France pour parler de ce qu’ils ont trouvé, à la fin de l’année 1114 ou au début de l’année 1115.

— Mais qu’ont-ils trouvé? demanda Robbie.

— On ne sait pas, répondit le professeur. En tout cas, ils trouvent d’abord des documents très anciens, puisqu’ils les ramènent avec eux.

— On les a traduits? demanda Émeraude.

— Oui, les templiers s’adressent à l’abbé de l’Abbaye de Cîteaux, Étienne Harding, qui met tous ses moines au travail ainsi que des rabbins de la région. Il fait même venir un expert de textes hébraïques.

— Et puis, qu’arrive-t’il? demanda Lily.

— À partir de cette découverte, tout s’accélère à un rythme incroyable et prend des proportions gigantesques, répondit le professeur d’une voix enflammée. Un jeune moine, Bernard de Fontaine, extrêmement érudit, avait rejoint l’Abbaye de Cîteaux en 1112, trois ans après que les templiers eurent ramené ce texte. D’ailleurs, un des neuf chevaliers du Temple, André de Montbard, était son oncle. Un seigneur, extrêmement riche, Hugues de Champagne, était parti aux Croisades à Jérusalem avec le fondateur de l’Ordre des templiers en 1104 et 1108. Hugues de Champagne était cinq fois plus riche que le roi de France et, averti de la découverte de ses amis templiers, il offrit la forêt de Bar-sur-Aube à Étienne Harding, l’abbé de Cîteaux, pour qu’il y construise une autre abbaye, l’Abbaye de Clairvaux, en 1115, c’est-à-dire exactement l’année du retour des templiers avec les textes hébraïques secrets. Non, non et non! Ce n’est pas une coïncidence, évidemment! Et c’est le jeune moine, Bernard de Fontaine, qui en est nommé l’abbé.

— Oh là là! Que c’est compliqué, dit Robbie.

— Peut-être, répondit le professeur Longwood, mais c’est là que commence l’histoire du secret et de l’origine du trésor des templiers. Si on ne comprend pas cela, on n’a aucune chance de retrouver le trésor qui a disparu. Car il a bel et bien disparu, je vais vous le raconter dans un instant, une fois que j’aurai savouré ce thé que notre délicieuse Zoé nous a amoureusement préparé.

— Pourquoi avez-vous dit que cela prend des proportions gigantesques? demanda Charlie.

— Parce que ce Bernard de Fontaine, qui sera canonisé bien plus tard et deviendra saint Bernard, était en dépit de son jeune âge un des personnages les plus puissants du royaume de France. L’Ordre des templiers est créé en 1118, mais, quelques années plus tard Bernard de Fontaine, ou plutôt il convient de l’appeler maintenant Bernard de Clairvaux, convainc le Pape de donner aux templiers un statut incroyable. Le Concile de Troyes en 1127 va confirmer ce statut et donner à l’Ordre des templiers des pouvoirs considérables.

— Quels pouvoirs? demanda Émeraude, subjuguée par cette histoire captivante.

— Ce concile de Troyes consacrera l’existence officielle de l’Ordre et, surtout, lui assurera une indépendance totale, morale et financière, par rapport aux souverains temporels, comme les rois. Et les templiers ne rendirent maintenant plus compte de leurs agissements qu’au Pape. À partir de 1127 et pendant près de 180 ans, les templiers bénéficièrent d’un courant de grande sympathie, tirant profit du sentiment de piété qui portait les familles à soutenir les croisades et les pèlerinages. Les dons affluèrent, en argent, en terres, de l’or, des pierres précieuses. Les templiers créèrent des exploitations agricoles, des commanderies. Il y en aura des milliers, qui rapporteront l’équivalent de milliards d’euros chaque année.

— Cela devait générer pas mal d’argent? dit Lily.

— Oui, dit le professeur, on estime que pendant 180 ans, les templiers eurent des revenus de l’ordre de 12 milliards d’euros par an, soit plus de 2000 milliards d’euros au total. Et même s’ils avaient à supporter des frais pour financer des croisades ou payer des rançons, en comptant les intérêts qui ont dû subvenir à ces besoins, il n’est pas sot de penser que la valeur de ce trésor se monte à 2000 milliards d’euros. Une somme astronomique !

— Mais, c’est environ 50 fois la fortune de Bill Gates, dit Émeraude.

— Tu comptes bien, dit Charlie, et si la fortune de Bill Gates suffirait à nourrir les 800 millions de gens qui souffrent de la faim pendant deux ans, alors une fortune 50 fois plus importante pourrait nourrir tous les pauvres de la terre pendant exactement 100 ans!

— Tout à fait, dit madame White, qui avait été professeur de mathématiques. En fait, avec les intérêts de l’argent placé et les intérêts composés, c’est près de deux cents ans au moins!

— Wow! dit Lily.

Les enfants dirent en même temps la même phrase, sans s’être auparavant consultés :

— Il ne nous reste plus qu’à retrouver ce trésor!

Après quelques minutes, après que le thé de Madame White eut réconforté tous les participants de cette merveilleuse présentation faite par le professeur Longwood, Charlie prit la parole.

— Je comprends ce que vous nous avez dit, professeur, je pense avoir compris que c’est à la suite, et à la suite seulement de la découverte de ces papiers secrets en langue hébraïque que les templiers se voient offerts des privilèges considérables. Mais pourquoi?

— Ah! Excellent! Si, si, mon garçon! C’est la bonne question. Eh bien! Figurez-vous que beaucoup d’experts pensent que les documents secrets auraient fait référence au Graal ou à l’Arche d’Alliance qui contient les Tables de la Loi, c’est-à-dire les dix commandements, remis sur le mont Sinaï à Moïse. Et Salomon avait construit son temple pour abriter l’Arche d’Alliance, on le sait. Seulement, si l’Arche d’Alliance existe, je suis un des seuls, ou peut être le seul expert à penser que les documents trouvés par les templiers ne concernent pas l’Arche d’Alliance, mais autre chose.

— Mais quoi? dit Charlie,

— Je n’en sais absolument, définitivement et malheureusement rien, répondit le professeur en se renfrognant. Et croyez-le bien, on s’est assez moqué de moi quand j’ai défendu cette thèse. On me prend pour un fou. Franchement, ai-je l’air d’un fou? demanda-t-il aux enfants, en prenant Robbie à témoin.

— Euh! Monsieur, lui répondit Robbie en prenant un air ennuyé. Non! vous êtes normal. À cent pour cent, ou presque, je veux dire, oui, complètement normal,

— Bien entendu! dit le professeur. Pour autant qu’on soit normal quand on consacre sa vie à un seul sujet!

— Passons à table, dit madame White, je vous ai préparé un bon repas. Charlie, peux-tu téléphoner à ta tante Chloé pour lui dire que vous allez veiller tard, si toutefois elle est d’accord. Dis-lui aussi que mon mari va vous raccompagner en voiture et mettra vos vélos dans sa remorque.

 

Les enfants prirent place autour de la grande table Chippendale de madame White. Le professeur était pensif.

Il avait tiré la pochette placée dans sa poche de veste et s’en servait comme serviette de table. Bien entendu, il avait placé dans sa poche de veste la serviette de table en papier que madame White avait mise près des fourchettes.

Le professeur Longwood, on l’aura remarqué, était un homme distrait, et avait la tête dans les nuages.

— Ma chère Zoé, vous êtes une cuisinière remarquable, dit le Professeur en s’essuyant le revers des lèvres. Et quelle table vous nous avez dressée! Vos serviettes de table sont magnifiques, en soie et décorées avec de tels motifs! Merci, chère amie, de vos attentions si délicates.

Monsieur et madame Longwood ne prêtaient plus attention aux étourderies de leur ami. Mais Robbie, qui avait parfois du mal à comprendre rapidement une situation, prit la parole.

— La mienne est en papier, dit-il, c’est dommage, j’en aurais voulu une comme celle du professeur.

— Prends la mienne, dit le professeur. Et Zoé me donnera une serviette en papier comme les vôtres.

Robbie accepta avec plaisir et utilisa de suite ce qu’il pensait lui aussi être une serviette de table pour essuyer de la crème au chocolat qui avait coulé de l’éclair qu’il mangeait.

— Ce n’est pas grave, dit Zoé. Demain, je laverai cette pochette, je veux dire cette serviette, et elle sera prête pour aller là d’où elle n’aurait pas dû sortir.

— Au fait, dit le professeur Longwood à Charlie. Je vous félicite pour votre enquête remarquable qui a débouché sur la découverte du Livre des préceptes.

— Merci, Professeur. Dites-moi, connaissez-vous le comte Archambault de Golard? lui demanda Charlie.

—Hélas non! Et c’est le seul regret de ma carrière.

— Et pourquoi? s’étonna Émeraude.

— Parce que ce Maréchal des templiers est sûrement le dernier à connaître les secrets de l’Ordre, et notamment la règle secrète des templiers.

— Une règle secrète? dit Charlie.

— Oui. Lavisse, un célèbre historien, affirmait que la règle secrète n’existait qu’à un très petit nombre d’exemplaires et que sa lecture était réservée aux seuls dignitaires. Beaucoup de templiers n’en avaient jamais eu connaissance. Lors de leur procès, plusieurs mentionnèrent l’existence d’une règle tenue secrète. Le templier Gaucerand de Montpezat, ancêtre de l’actuel Prince consort du Danemark, osa dire crânement : « Nous avons trois articles que nul ne connaîtra jamais, hormis Dieu, le diable et les maîtres ». Et bien, je suis persuadé que le comte Archambault de Golard connaît cette règle, et bien plus.

— Professeur, dit Charlie en tirant l’enveloppe et la lettre qu’il avait reçue du Comte, ce templier nous invite à venir le visiter dans son château, Je vous propose de vous joindre à nous et si vous acceptez je me fais fort d’obtenir l’accord du Comte.

— J’accepte de tout cœur, dit le professeur. Son secrétaire m’a toujours tenu à l’écart. Mais montrez-moi cette lettre, s’il vous plaît. Ah! dit-il en l’examinant, elle porte la croix pattée et la devise des templiers « Memento Finis ».

— Quelle en est la signification, professeur? lui dit Lily.

— Elle est double, répondit le professeur. Cela veut dire « pense à ta fin » pour un chrétien, ou encore « pense à ton but » pour un soldat.

— Je propose que nous nous asseyions au salon, dit monsieur White. Le repas est terminé et nous y serons plus à l’aise. Je propose également de nous arrêter d’ici moins d’une heure, afin que vous ne vous couchiez pas trop tard. Cela devrait faire l’affaire, car vous aurez l’occasion de poser toutes les questions que vous voulez au professeur lors de votre voyage avec lui en France.

 

Après une pause de quelques minutes, tout le monde se retrouva au salon.

— Il y aurait plusieurs livres à écrire sur la question du trésor des templiers, mais ce serait fastidieux de vous ensevelir sous une multitude de détails, dit le professeur. Sachez seulement que les privilèges des templiers cessèrent en 1307, lors du règne de Philippe le Bel.

— Que s’est-il passé à ce moment-là? demanda Charlie.

— Il fait arrêter les templiers, sous prétexte d’hérésie, et ils sont torturés. Leur Grand Maître, Jacques de Molay, est brûlé sept ans plus tard. Entre-temps, le Pape a aboli l’Ordre du Temple au Concile de Vienne en 1312, et les possessions en terres, fermes et châteaux sont transférés à l’ordre des hospitaliers.

— Et le trésor? demanda Lily.

— Pfffuit! fit le professeur. Parti, envolé, disparu!

— Professeur, dit Charlie, nous vous remercions de cette magnifique présentation que vous venez de nous faire. Elle nous donne de précieuses indications sur les templiers. Je vais appeler dès demain le comte Archambault de Golard pour obtenir qu’il accepte que vous veniez le voir avec nous. Où puis-je vous donner la réponse?

— Donnez-la à Andrew, il sait où me contacter, répondit le professeur. Au fait, je suis curieux de voir la Baguette de la Croix.

— Elle est dans mon sac Ghurka, ici, dit Charlie. Je vais vous la montrer.

Charlie la prit dans la main, et la lueur bleue apparut, entourant la baguette. Le professeur, à ce moment-là, voulut se gratter la tête et se rendit compte qu’il avait son chapeau.

— Alors là! dit-il, je suis sidéré. Vous venez de faire apparaître mon chapeau. Je n’ai qu’un seul mot à dire pour exprimer à la fois mon étonnement et ma stupéfaction : « Chapeau! » Jeune homme, vous êtes très fort, et cette baguette possède réellement des pouvoirs magiques. Faire apparaître mon chapeau, alors que j’en avais tellement besoin. Merci!

— Il est temps de rentrer chez vous, mes enfants, dit monsieur White. Je vais charger les vélos dans ma remorque et l’attacher derrière ma voiture.

Pendant que leur professeur d’histoire faisait cela, aidé de Charlie, les autres enfants remercièrent madame White.

— Merci beaucoup, madame, dit Émeraude en lui donnant deux gros bisous. Vous êtes si gentille.

Robbie et Lily firent de même, et Charlie, une fois les vélos chargés, revint saluer madame White et le professeur Longwood.

— Alors, cher professeur, je compte bien que nous nous revoyions bientôt, dit Charlie.

— Au revoir, tout le monde, dit le professeur.

Alors que la voiture s’éloignait, Madame White agitait la main pour leur souhaiter bonne route.

— Ils sont tellement charmants, ces petits, dit-elle, et si passionnés.

 

La voiture roulait sur la route sinueuse, en direction du château. Monsieur White conduisait prudemment, à la lueur des phares. La nuit était noire.

Un quart d’heure plus tard, la voiture passait la grille du château et s’engageait sur le chemin de terre qui menait à l’entrée de la vieille demeure.

Les enfants descendirent, presque endormis, ressentant la fatigue de la journée.

Quelle ne fut pas leur surprise de voir le Prince des Ténèbres, en personne, debout sur les marches qui menaient au perron. Charlie et les enfants ne l’avaient pas revu depuis la soirée à la cathédrale Notre-Dame de Paris, le jour où ils avaient récupéré le Livre des préceptes.

— Que fais-tu là, triste personnage? dit Charlie. Le Livre des préceptes est retrouvé et il n’y a plus rien que tu puisses faire. Le monde entier le connaît. Alors, pourquoi reviens-tu?

— Pourquoi? ricana Satan, mais parce que tu marches encore une fois sur mes plates-bandes, tu fourres ton nez dans mes affaires. Et cela me déplaît.

— Que veux-tu dire? Je m’occupe avec mes amis de soulager la misère de gens qui meurent de faim.

— C’est cela qui me déplaît, jeune homme. Pour faire cela, tu vas t’occuper d’une affaire fort ancienne, où j’ai mes intérêts, et je ne veux pas.

— Voyez-vous cela? dit Charlie. Eh bien, mes amis et moi passons outre ton avertissement, et nous ferons ce que nous avons à faire, que cela te plaise ou non.

— Dans ce cas, jeune idiot, je te présente le Tourmenteur, un de mes meilleurs suppôts. Un surdoué du mal, un génie malfaisant, l’incarnation de mes pires vices et malices. J’admire son travail. Je l’ai vu tuer des gens en leur faisant subir les pires tourments.

Il pointa sa dague vers le sol, près de lui, et un monstre apparut. Il avait été fabriqué de toutes pièces par Satan avec des morceaux récupérés ci et là, et ressemblait au monstre de Frankenstein. Il avait de longs doigts noueux et ses ongles, très longs, étaient pointus et enduits d’une substance noirâtre.

Il regardait autour de lui avec des yeux glauques, injectés de sang. Il ouvrit la bouche où des chicots noircis subsistaient sur des gencives d’un jaune sale. De la bave grise sortait par les commissures de ses lèvres.

— Le Tourmenteur recouvre ses ongles avec une pâte faite avec les venins des serpents les plus venimeux au monde, commenta le Prince des Ténèbres. Des cobras, des mambas, des serpents corail, avec un soupçon de venin de scorpion et d’araignée venimeuse. C’est un génie du mal, fait pour tuer.

Monsieur White avait ouvert son coffre et avait sorti un fusil, car il s’entraînait souvent au tir au pigeon d’argile.

— Laissez-nous, dit-il au Prince des Ténèbres. Ou je décharge ce fusil sur vous et votre acolyte.

Satan partit d’un rire strident, et prit l’air mauvais en dirigeant son index vers le professeur d’histoire des enfants.

— Espèce de vieux fou, dit-il. Range cette vieille pétoire, tu vas te blesser.

Il saisit le bout du canon du fusil que monsieur White tenait dans ses mains et le tordit comme s’il était en guimauve.

Monsieur White ne se démonta pas. Il saisit son arme devenue inutile et en asséna un grand coup sur le dos du Prince des Ténèbres, qui gémit de douleur, mais qui frappa durement son adversaire.

Charlie sortit la Baguette de la Croix de son sac. La lueur bleue luisait dans la demi-obscurité.

— Robbie, Lily, Émeraude, allez vous coucher, je vais régler cette histoire avec cet odieux personnage, dit-il.

— On reste avec toi, dit Lily.

Le Tourmenteur s’approchait dangereusement d’Émeraude. Le sang de Charlie ne fit qu’un tour. Alors que la main du Tourmenteur n’était plus qu’à vingt centimètres environ du cou d’Émeraude, Charlie dirigea sa baguette sur les doigts du suppôt.

Une lueur éblouissante jaillit du bout de la baguette, construite par les Apôtres dans le bois de la Croix sur laquelle le Christ avait été crucifié, et dont les embouts étaient les clous qui lui avaient fait les stigmates.

Un jet très fin de lumière brûla les doigts du suppôt, qui les retira vivement en poussant un rugissement de douleur et de colère. Il se tourna vers Charlie et courut sur lui.

Charlie le pulvérisa instantanément avec un jet de lumière dont la chaleur avoisinait celle de la surface du soleil.

— Ton génie du mal vient de subir une élévation de température instantanée de plusieurs dizaines de milliers de degrés et n’a pas résisté. Tu les fabriques de plus en plus vulnérables, tes assistants, dit Charlie au Prince des Ténèbres.

— Par toutes les flammes de l’enfer, mon royaume, dit Satan, tu viens de m’occire un de mes meilleurs éléments.

— Nous t’avions prévenu de rester à distance et de ne pas nous importuner, dit Charlie.

— Encore une fois, hurla le Prince des Ténèbres, ne mets pas ton nez dans les affaires des templiers. Ne va pas à ce rendez-vous en France ou tu le regretteras.

— Tu perds ton temps, répondit Charlie.

Le Prince des Ténèbres leva sa dague vers le ciel et un éclair zébra l’obscurité tandis qu’une harpie planait et atterrissait près de lui.

C’était une créature hideuse, avec des ailes et un bec crochu, planté dans son visage de vieille sorcière. Elle sifflait de rage en s’approchant de Charlie.

— Tue, Silica! dit Satan. Que ton bec acéré lacère la poitrine et mange le cœur de ce jeune imbécile qui s’oppose à mes plans.

La harpie s’avança vers Charlie, menaçante, en battant des ailes. Celui-ci prononça le nom de son ami, l’oiseau de feu.

— Milcham, apparais et combats cette harpie, dit-il en pointant sa baguette vers les arbres qui entouraient le château.

Une colombe vola vers lui, en tout point semblable à celle qu’il avait rencontrée en une autre occasion dans la cathédrale Notre-Dame. Elle se transforma en un oiseau de feu.

— Je veille sur toi, lui dit l’oiseau. Je vais livrer combat avec cet oiseau de malheur.

La harpie avait pris son envol et Milcham la suivit dans le ciel. Ils tournoyèrent autour des tours du château, rasant les créneaux, passant sous les chaînes du pont-levis, frôlant l’eau stagnante des douves, pour un instant plus tard s’élever à la verticale près du donjon.

Ils disparurent dans le ciel étoilé, pour revenir à grande vitesse. Milcham était magnifique, avec ses couleurs splendides et les plumes de sa queue qui ondulaient au vent.

La harpie se dirigeait vers les enfants, essayant de les mordre avec son bec acéré. Milcham la saisit par la queue, l’empêchant d’atteindre sa cible.

Elle se retourna brusquement, en ouvrant son bec et en essayant de saisir le cou de Milcham. Celui-ci sortit ses griffes pointues et déchiqueta la poitrine de la harpie, dont le cœur roula à terre.

— Par l’enfer et ses flammes, hurla le Prince des Ténèbres, ton oiseau de feu m’a occis ma harpie. Je te hais, sale gamin, je hais ton Dieu.

Il s’entoura de sa cape, doublée de soie rouge, et disparut dans la nuit.

Milcham vint saluer ses enfants et s’envola vers la cime des arbres, reprenant sa forme de colombe d’un blanc immaculé.

Monsieur White rangea son fusil et descendit les vélos des enfants de la remorque.

— Je suis impressionné par tes pouvoirs, Charlie. Tu es à même de te défendre, dit-il, et tu as des protecteurs puissants. Je rentre, ma femme Zoé va finir par s’inquiéter. Je vais raconter ce que j’ai vu ce soir à mon épouse et au professeur Longwood.

— Dites-leur de ne pas se faire de souci pour nous, dit Charlie. La nouvelle Confrérie du Poisson va aller jusqu’au bout de son projet avec le trésor des templiers.

Ils virent la voiture de monsieur White s’éloigner dans l’allée du parc.

— Allons nous coucher, dit-il à ses amis. De nouvelles aventures nous attendent, et maintenant nous savons que le Prince des Ténèbres va essayer de nous barrer la route. Il va y avoir du danger.

— Peu importe, dit Émeraude. À quatre, nous sommes plus forts, et notre projet est trop important pour que nous l’abandonnions après ces menaces.

— À demain, dit Charlie. Nous ferons un plan.

Les enfants ne savaient pas encore qu’ils allaient vivre une aventure extraordinaire, au-delà de leurs espérances. Une aventure pour une cause noble, soulager la misère humaine.

 

13.

Les révélations d’un templier

 

 

Le petit-déjeuner du lendemain matin fut l’occasion pour les enfants de raconter à Chloé ce qu’ils avaient appris la veille avec le professeur Longwood, et de raconter également l’agression dont ils avaient fait l’objet, la veille, de la part de Satan.

— Maman, dit Lily, nous avons appris beaucoup de choses sur les templiers et leur trésor, et nous avons un peu ri, car le professeur Longwood est vraiment très distrait.

— Vous ne vous êtes pas moqué de lui, j’espère? dit Chloé. Ce ne serait pas très charitable.

— Mais non, tante Chloé, répondit Charlie, tu sais bien que nous ne faisons pas ce genre de choses. Et le professeur est une personne vraiment exceptionnelle. Il connaît son sujet sur le bout des doigts.

— Qu’avez-vous appris sur les templiers? demanda-t-elle aux enfants.

— C’est très compliqué, répondit Robbie, mais il faut connaître l’histoire pour avoir une chance de retrouver le trésor et comprendre certaines choses.

— Oui, dit Charlie. Moi, ce qui me frappe le plus dans toute cette affaire, c’est le fait que les templiers, auxquels personne ne prêtait attention pendant les neuf ou dix premières années de leur existence, sont devenus du jour au lendemain une telle puissance économique. Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’ils soient ainsi l’objet de tels privilèges.

— Je suis d’accord, dit Émeraude. Ils campent pendant des années, à neuf, sur les ruines du Temple du Roi Salomon, dans le plus grand dénuement, et soudain ils trouvent quelque chose, et personne ne sait quoi. Ce sont des documents en langue hébraïque, mais qui permettent de trouver quoi? Le saint Graal, l’Arche d’Alliance, ou autre chose? Cela pourrait être l’Arche, puisque le Roi Salomon avait fait construire le Temple pour l’abriter.

— Mais le professeur Longwood a sa propre théorie sur le sujet, dit Lily. Il prétend que, sans nier l’existence de l’Arche d’Alliance, les documents que les templiers ont trouvés et qu’ils amènent en France en 1114 concernent autre chose. Mais quoi? Voilà la question.

— Ce qui me fascine, dit Émeraude, c’est le rôle de ces abbés de Cîteaux et de Clairvaux, Étienne Harding et surtout Bernard de Fontaine, celui qui est devenu saint Bernard.

— Oui, dit Charlie. Jamais, au cours de l’histoire et dans aucun pays au monde, une organisation n’a été aussi riche que les templiers. Pourquoi les puissants, comme les rois et les papes, les ont-ils laissé faire pendant plus de 180 années? C’est un mystère. Et pourquoi cet intérêt pour faire de l’argent. Ce n’est pas le rôle de soldats ou de religieux, puisque ces templiers étaient des moines-soldats.

— En tout cas, maman, dit Robbie, le Prince des Ténèbres nous a attaqués, avec un monstre qui s’appelait le Tourmenteur. Charlie l’a éliminé, alors qu’il allait empoisonner Émeraude avec ses ongles. Et puis, une harpie a voulu déchiqueter Charlie. Milcham nous a aidés une fois de plus et l’a tuée.

— Quoi! Il est réapparu, celui-là, ce prince des Ténèbres de malheur? s’exclama Chloé. Mais je ne comprends pas. L’affaire du Livre des préceptes est terminée. Quel est son intérêt?

— Eh bien, ma tante, dit Charlie, apparemment il est furieux que nous nous intéressions aux templiers et à leur trésor. Il nous a menacés de tout faire pour nous empêcher de nous mêler de cette affaire.

— Faites très attention, mes enfants. Quand allez-vous en France, chez ce comte templier? demanda-t-elle.

— Dans trois jours, répondit Charlie. Cette visite devrait être intéressante et nous éclairer sur le secret qui entoure la disparition du trésor.

 

C’était le jour du départ en France. Le Comte avait accepté que le professeur Longwood accompagne les enfants pendant leur séjour. Monsieur White avait amené son vieil ami au château pour que tout le monde parte en même temps.

Le professeur Longwood était arrivé dans un accoutrement qui ne manquerait pas d’attirer l’attention sur lui. Sachant qu’ils allaient en France, il avait trouvé un vieux béret pour se couvrir la tête et il avait mis un kilt pour bien montrer qu’il venait d’Écosse.

Il avait des jambes maigres, assez musclées, mais toutes blanches, car il ne devait pas se bronzer au soleil très souvent. Ses mollets étaient couverts de poils noirs, clairsemés par endroits.

Il avait mis d’épaisses chaussettes de laine, avec des pompons qui pendaient des élastiques et qui allaient dans tous les sens quand le professeur marchait.

— Bonjour, les enfants, dit-il en descendant de la vieille voiture de monsieur White. J’ai trouvé un couvre-chef parfaitement adapté au pays que nous visitons. Et j’ai mis un kilt qui traînait dans une vieille malle au grenier. Ah! Vous devez être Chloé, dont les enfants m’ont parlé dit-il en faisant le baise-main à la tante de Charlie. Je suis littéralement enchantée, chère madame, de faire votre connaissance.

— Et vous êtes le célèbre professeur Longwood, dit tante Chloé en minaudant, flattée qu’un homme s’intéresse à elle qui était veuve depuis près de dix ans.

— Appelez-moi Rigolbard, ou plutôt Rig, qui est le petit nom que mes chenapans d’étudiants me donnent à l’université.

— Eh bien! Rig, je suis heureuse que vous accompagniez les enfants. Ils auront besoin de vos lumières et de l’expérience d’un homme tel que vous, dit Chloé.

— En tout cas, je suis enchanté d’avoir pu à cette occasion faire la connaissance d’une aussi jolie femme et j’espère pouvoir vous revoir, dit le professeur, en faisant les yeux doux à Chloé.

— Oh! Professeur, j’en serais tellement flattée, avoua Chloé. Ce sera avec le plus grand plaisir.

La scène n’avait pas échappé aux enfants. Lily fit une remarque à Charlie, sur le ton de la confidence.

— Tu as vu ma mère, dit-elle en chuchotant, on dirait que le professeur lui plaît?

— Oui, et cela semble réciproque. Je les trouve touchants tous les deux. Tu sais, ta mère est veuve depuis dix ans et elle pourrait un jour avoir envie de refaire sa vie, répondit Charlie.

— Oui, répondit Lily, pensive. Elle pourrait être ainsi encore plus heureuse.

— Si tout le monde est prêt, je propose de donner le signal du départ, dit le professeur. Vos valises sont chargées, il ne reste plus qu’à mettre la mienne, et si nous partons nous serons à la gare avant le départ du train, ce qui est toujours mieux que de le rater et de devoir attendre le prochain. D’autant plus que le prochain ne passera que demain et qu’alors nous serions en retard pour le rendez-vous avec le Comte. Allons-y!

Le professeur fit monter les enfants en voiture et ouvrit le coffre pour mettre sa valise, tout en faisant des grands signes de la main pour dire au revoir à tante Chloé.

— Au revoir, chère madame, dit-il.

Il monta à son tour dans la voiture, qui roula vers les grilles du château.

— Arrêtez, dit Robbie, alors que la voiture avait parcouru plusieurs centaines de mètres. Maman nous fait des signes de la main, et je pense qu’elle veut que l’on revienne. Allons voir.

La voiture retourna au château, après avoir fait demi-tour. Les enfants avaient du mal à contenir leurs rires, car ils voyaient la valise du professeur dans les mains de tante Chloé.

En fait, elle leur avait fait signe de revenir, car la valise du professeur était restée dans l’allée du parc. Il avait oublié de la mettre dans le coffre de la voiture, distrait par Chloé.

Le professeur descendit de voiture et prit sa valise des mains de Chloé.

— Chère Chlo, je vous suis infiniment reconnaissant. Sans vous je serais parti sans ma valise. Vous permettez que je vous appelle ainsi, dit le professeur, ce diminutif vous va à merveille.

La valise du professeur étant enfin chargée, le vieux chauffeur les conduisit à la gare et ils arrivèrent à Londres quelques heures plus tard. Ils avaient bénéficié d’un prix promotionnel et prirent l’avion.

Leur voyage aérien se passa sans incident. Ils arrivèrent à l’aéroport de destination sans encombre.

Le professeur eut beaucoup de succès avec son kilt et son béret. Des touristes japonais qui attendaient leurs valises dans la salle de livraison des bagages demandèrent de prendre une photo et le professeur, très sympathique, se prêta gentiment à leur requête.

Une fois leurs valises récupérées, ils prirent le train pour Paris. Le train en partance pour la localité où se trouvait le château du Comte n’arrivait en gare que deux heures plus tard. Ils en profitèrent pour se reposer en salle d’attente.

Un groupe de cinq jeunes gens très sales et agressifs, avec des cheveux longs mal peignés, avait décidé de se moquer du professeur, après avoir importuné d’autres passagers présents dans la salle d’attente.

Ils firent des remarques désagréables sur la façon dont il était habillé et l’un d’entre eux osa même relever la jupe de son kilt.

Charlie était peiné qu’un homme aussi gentil que le professeur soit la risée d’une bande de jeunes dévoyés. Émeraude semblait furieuse, mais elle savait que Charlie allait agir.

— Soyez gentils, jeunes gens, dit le professeur. Allez jouer ailleurs.

— Mais qu’est-ce qui nous dit, le vieux? dit un des voyous en ricanant. Tu veux te battre, vieux débris?

— Allez donc prendre une douche, ça vous ferait du bien, dit Charlie.

— Oh! Je sens qu’on va frapper quelqu’un, dit le chef de la bande.

À un moment où les choses prenaient une tournure inacceptable, Charlie prit sa baguette et la dirigea calmement vers les intrus.

Doloris estomacs degré neuf, dit-il.

Au même moment, les cinq individus très mal élevés qui avaient agressé le professeur furent pris de terribles maux de ventre et de nausées. L’un d’eux s’assit sur un banc à l’écart en pleurant, tellement ses coliques étaient intolérables, pendant que deux autres se roulèrent à terre en se tordant de douleur et que les deux derniers courraient vers les toilettes de la gare.

— Tu as bien fait, Charlie, dit Émeraude, de les punir. Je sais que tu ne te sers jamais de la baguette pour des choses futiles, mais ils ont dépassé les bornes.

Peu après ce pénible incident, dès que les choses  furent rentrées dans l’ordre et que les individus peu recommandables furent partis pour soigner leur mal de ventre, Robbie dégusta un sandwich qu’il avait acheté, tandis que Lily feuilleta un magazine pour jeunes filles.

Émeraude la rejoignit et Lily lui fit des commentaires sur les photos qui se trouvaient dans le magazine.

— Regarde Émeraude, j’aime beaucoup la photo de cet acteur. Qu’en penses-tu?

— Tu sais bien qu’il n’y a qu’un seul garçon dans mon cœur, répondit Émeraude à son amie.

— Oui, je sais, lui dit Lily. Tu aimes vraiment Charlie, et lui t’adore. Tu penses que c’est le grand amour?

— J’en suis sûre, dit Émeraude. Quand je serai une femme, je l’épouserai s’il m’aime encore. Mais je n’ai que treize ans et pour l’instant, c’est mon ami.

— Notre train arrive à quai, dit le professeur. Prenons place avant le départ, ajouta-t-il en se chargeant de sa propre valise et de celles des deux filles.

Le professeur était un homme charmant et galant, et d’une extrême gentillesse.

 

*

*     *

 

Le train partit à l’heure. Les enfants étaient installés avec le professeur dans un compartiment confortable.

Nos amis admiraient le paysage qui se déroulait sous leurs yeux, alors que leur train roulait à vive allure. Ils descendirent à la gare d’arrivée après plus de trois heures de trajet et un chauffeur les y attendait, comme convenu.

Moins d’une demi-heure plus tard, ils arrivaient au château.

Le secrétaire du Comte, André Inferno, les attendait dans la bibliothèque du château. C’était un personnage antipathique et hautain, avec des yeux cruels.

— Alors, voilà nos invités, dit-il. Je préviens le Comte et je demande au majordome de vous indiquer vos chambres. Faites en sorte s’il vous plaît de ne pas faire du bruit en jouant dans le château, ce n’est pas une cour de récréation. Le dîner sera servi à 20 heures et je vous demande d’être ici à cette heure-là. Soyez ponctuels!

Le majordome les accompagna à leurs chambres. Les quatre enfants et le professeur logeaient au même étage du château.

Charlie installa ses affaires et prit une bonne douche. Quelques minutes plus tard, il entendit quelqu’un cogner à sa porte.

— Entrez, dit-il.

C’était le professeur. Il semblait un peu soucieux.

— Charlie, dit-il, je veux te faire part d’une chose étrange. Quand Philippe le Bel, le roi de France, a voulu se débarrasser des templiers, son ministre Guillaume de Nogaret a poursuivi inlassablement une lutte contre eux. Eh bien, le secrétaire du Comte, André Inferno, ressemble trait pour trait à Guillaume de Nogaret, tel que je l’ai vu sur des peintures d’époque. C’est extrêmement troublant.

— Il est possible qu’il soit un des descendants de ce Guillaume de Nogaret, dit Charlie, mais ce ne serait pas une coïncidence.

— En tout cas, méfions-nous, lui dit le professeur. Notre rendez-vous avec le Comte est déjà dans moins de vingt minutes. Je vais descendre admirer les tableaux dans le hall. J’y ai reconnu des peintures qui représentent certains Grands Maîtres de l’Ordre des templiers.

— Je vais faire comme vous, professeur, dit Charlie. Je serai en bas d’ici quelques minutes. Je ne quitterai pas des yeux mon sac Ghurka, là où se trouve la Baguette de la Croix. Autant avoir de quoi se défendre si quelque danger se présentait.

 

*

*     *

 

Cinq minutes avant le rendez-vous fixé avec le Comte, tous les invités étaient dans le grand hall du château, prêts pour la rencontre.

Moins d’une minute avant l’heure convenue, le secrétaire du Comte arriva et ouvrit une lourde porte de chêne à deux battants qui se trouvait dans le hall. Elle menait dans la salle à manger monumentale du château.

Le comte Archambault de Golard se tenait debout devant la cheminée de la salle à manger, dont l’ouverture du foyer était haute de près de trois mètres. Il avait revêtu l’habit des templiers.

Il portait un manteau blanc sur lequel était apposée la croix de gueules, de couleur rouge, et sa taille était ceinte d’une large ceinture sur laquelle pendait une épée.

Il tenait dans sa main un bouclier écu en forme d’amande dont la pointe était posée sur le sol de pierre et serrait avec sa main droite l’Abacus, bâton surmonté d’un médaillon avec une croix pattée, symbole tenu seulement par le Grand Maître.

Le « gonfanon baucent », bannière que les templiers portaient au combat, était planté dans un support près de la cheminée.

Le Comte mesurait près de deux mètres et portait une abondante chevelure et une barbe. Il accueillit ses visiteurs avec un large sourire, qui éclairait son visage buriné.

— Bienvenue à vous. Je te salue, Élu de Dieu, toi qui vas maintenant accomplir la volonté du Seigneur, dit-il d’une voie puissante, mais teintée d’une profonde émotion.

Il ouvrit son manteau. La croix pattée sur sa cotte d’armes était placée sur son plexus.

— Prenez place à table, dit-il. André, laissez-nous, ajouta-t-il sur un ton péremptoire.

Quand ses visiteurs furent assis, le Comte posa les objets qu’il tenait dans ses mains, et s’assit en bout de table.

— Faisons connaissance, dit-il. Voyons! Je connais l’éminent professeur Longwood, qui est un des rares experts à réellement connaître les templiers. Et qui, on le verra d’ici quelques minutes, a compris ce que les fondateurs de l’ordre avaient trouvé sur les ruines du Temple. Dites-moi, mon cher professeur, pourquoi ne m’avez-vous jamais contacté?

— Je l’ai fait plusieurs fois, Comte, mais sans recevoir d’accord de votre part.

— C’est singulier, dit le Comte. Mon secrétaire ne m’en a jamais fait mention. Et vous, jeune homme, dit-il en s’adressant à Charlie, je sais par les journaux que vous êtes l’Élu de Dieu, vous qui avez trouvé le Livre des préceptes. Il ne vous reste plus qu’à trouver l’autre partie de ce que nous a légué le Christ. Ah! je vois que ce que je viens de dire vous intrigue. Eh bien, c’est justement l’objet de votre présence ici.

— Certes, fit Charlie. Vous venez de dire là quelque chose qui m’étonne énormément, monsieur le Comte. J’ai rempli la mission que m’avait confiée notre Seigneur de trouver le Livre des préceptes, et je savais que j’avais une autre mission qu’il voulait que j’accomplisse, sans savoir que cela concernait le trésor des templiers. Mais permettez- moi s’il vous plaît de vous présenter les membres de la nouvelle Confrérie du Poisson. Voici ma cousine Lily et mon amie Émeraude dont le père, Michel Grangiez, est l’expert en interprétation du Livre des préceptes. Et voici mon cousin Robbie.

— Je suis enchanté de vous connaître, dit le Comte.

Le Comte fit un signe de croix, joignit ses mains et regarda vers le haut.

— Mon Dieu! Merci de m’avoir donné le bonheur de transmettre à votre Élu le fruit de plusieurs centaines d’années de travail acharné pour obéir à votre Fils.

Puis, en regardant ses invités, en portant surtout les yeux sur Charlie.

— Laissez-moi vous raconter le secret le mieux gardé de tous les temps.

Il alla vers la cheminée et décrocha trois cloches et un gong qui étaient posés sur un muret à gauche de l’âtre.

Il prit un bâton de bois dont l’extrémité était en acier et frappa le gong une seule fois. Il le posa et prit la plus petite des trois cloches qu’il avait devant lui et la frappa avec le même bâton.

Il prit ensuite la plus grosse cloche, la frappa, pour enfin frapper la cloche de taille moyenne.

Les enfants, émerveillés, virent un des piliers qui se trouvaient de part et d’autre de la cheminée s’abaisser dans le sol.

Il restait un socle circulaire, sur lequel était posé un étui de cristal ainsi qu’un livre. Le Comte le prit religieusement dans ses mains et le posa sur la lourde table de chêne.

— Voici ce que les fondateurs de l’Ordre du Temple ont trouvé dans les ruines du roi Salomon, dit-il en ouvrant l’étui de cristal.

Il sortit plusieurs parchemins. Il prit le livre qui était caché dans le pilier et l’ouvrit. C’était une sorte de Bible, décorée comme les documents très anciens.

Ces parchemins ont été écrits de la main du Christ, en hébreu, et ce livre en est la traduction en vieux français. Je vais vous lire les premières pages.

— Moi, Étienne Harding, abbé de l’Abbaye de Cîteaux, livre ici la traduction fidèle des parchemins trouvés en l’an de grâce 1114 par Hugues de Payns et ses compagnons dans le Temple de Salomon, dans la copie de l’Arche d’Alliance qu’ils ont découverte au fond du labyrinthe dans lequel elle était enfouie. Voici les paroles de Notre- Seigneur Jésus-Christ : «  Le troisième millénaire sera le temps de tous les dangers et de tous les malheurs pour l’humanité. Une grande nation puissante, poussée par des millions de mes fidèles, interviendra pour la paix dans le monde, mais ce ne sera pas suffisant pour sauver le monde, bien que je bénisse leurs actions et qu’ils agissent selon ma volonté. Mon Livre des préceptes permettra de donner à l’humanité une nouvelle direction, comme la sainte Bible dont ces Préceptes sont inspirés. Mais la pauvreté sera extrême et beaucoup de souffrances ne pourront être apaisées qu’avec beaucoup d’or. Je demande à mes soldats de créer un Ordre saint et de fonder une organisation qui, par son travail et les dons des chrétiens les plus riches, amassera de l’or pendant la durée de plusieurs vies. Cet or sera caché et sera retrouvé vers le début du troisième millénaire par mon Élu, après qu’il eut déjà retrouvé mon Livre des préceptes et l’eut livré au monde. Je demande à mes représentants de l’Église qui sera fondée après mon sacrifice et ma résurrection de mettre tout leur pouvoir en œuvre pour imposer la création de cet Ordre de mes Soldats aux puissants, Rois et Empereurs. Ceux qui entraveront la marche de cet ordre saint seront punis par la grâce de Dieu, mon Père.

— Oui! cria le professeur, je le savais. Je savais que les documents trouvés par les fondateurs de l’Ordre des templiers concernaient quelque chose de plus grand même que l’Arche d’Alliance ou le Graal. Et j’ai toujours soupçonné par ailleurs que la véritable Arche d’Alliance avait été emportée en Éthiopie par le fils de la Reine de Saba et du Roi Salomon, Ménélik. Elle vient, il y a quelques années seulement, d’en sortir pour un lieu secret que je connais et elle sera bientôt abritée par un troisième temple, construit sur un site prestigieux. Mais je ne veux pas vous en dire plus. Mes sources sont confidentielles et j’ai promis de ne rien divulguer. D’ailleurs, le prochain sanctuaire de l’Arche d’alliance, qui contient les Tables de la Loi, n’a rien à voir avec le trésor des templiers. Je préfère me taire, le sujet étant épineux.

— Oui, dit le Comte, vous aviez raison, mon cher professeur. C’est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a ordonné la création de l’Ordre des templiers, avec pour mission de constituer une énorme fortune, qui serait distribuée aux pauvres du troisième millénaire. Cette fortune, dès que le trésor sera retrouvé, sera suffisante pour plus de cent ans.

— La chose devrait être facile, dit Charlie. Indiquez-nous où se trouve le trésor et il sera facile à distribuer.

— Impossible, malheureusement, dit le Comte. Le trésor est caché et ne peut être retrouvé que grâce à une série d’indices et d’énigmes.

 

*

*     *

 

Un long silence suivit cette révélation sensationnelle du Maître de l’Ordre du Temple.

— Tenez, dit-il. Je vais vous expliquer comment la cache que je viens d’ouvrir a pu se déverrouiller. Vous aurez remarqué que j’ai fait sonner un gong et trois cloches. Je vais vous expliquer le fonctionnement du système secret qui permet l’ouverture de cette cache.

— Cela semble déclenché par des sons, dit Lily.

— Tout à fait, jeune fille, dit le Comte. Il y a, à l’intérieur de cette colonne, des lames de métal qui ne vibrent qu’à une seule fréquence. Il faut faire vibrer quatre lames de métal, qui vibrent donc à quatre fréquences très particulières et libèrent chacune un verrou. Il faut sonner les quatre objets dans un ordre défini, car autrement le système se bloque après quelques secondes. Savez-vous combien il y a de combinaisons pour obtenir cette fréquence dans l’ordre? demanda le Comte.

— Plusieurs centaines, peut-être, dit Émeraude timidement.

— Oui, il y en a très précisément 256, répondit le Comte. C’est dire s’il faut se souvenir de l’ordre exact, et aussi avoir le gong et les cloches. C’est un serrurier arménien qui a installé ce système dans ce château. Et ce sont des systèmes similaires qui permettront d’avoir accès au trésor.

— C’est très ingénieux, dit Charlie.

— Je vais vous dévoiler aujourd’hui comment remonter pas à pas jusqu’au trésor, dit le Comte. Et pour cela j’ai besoin de vous lire quelques documents qui sont dans cet étui en cristal. Vous remarquerez que j’ai ici des papiers qui portent l’Abraxas Panthée, qui est un sceau avec les lettres grecques iota, alpha et oméga, symboles de protection de l’initié dans sa quête de la Connaissance et de la Sagesse. Prenons le premier document qui indique le mode opératoire, ou si vous voulez la route à suivre. Mais d’abord, je vous précise que vous aurez besoin des quatre objets qui m’ont permis d’ouvrir cette cache que vous voyez. Alors, s’il vous plaît, que chacun d’entre vous prenne un des ces quatre objets en main et l’examine.

Lily vint chercher le gong, Émeraude la petite cloche, Charlie la cloche de taille moyenne, et Robbie la grosse cloche.

— Je vois le chiffre I gravé sur le gong, dit Lily.

— Et moi, dit Robbie, je vois le chiffre IV sur ma cloche.

— Le chiffre II est gravé sur la petite cloche, dit Émeraude.

— Et la mienne porte le chiffre III, dit Charlie.

— Eh bien, c’est l’ordre exact dans lequel vous devrez faire tinter ces quatre objets lorsque vous serez à la première étape de votre recherche. Laissez-moi lire ce document revêtu du sceau d’un Maître de l’Ordre.

Il sortit un document jauni de l’étui en cristal et le lut à haute voix.

— La première étape est chère à saint Bernard, c’est là qu’eut lieu le miracle de la lactation. Rendez-vous à cet endroit, faites tinter dans l’ordre voulu les quatre clés sonores. Vous trouverez dans la cache deux choses. La première est un document gravé sur du bronze qui donnera une indication pour découvrir la prochaine étape, et la seconde est une cloche qui portera un numéro. Cette cloche remplacera un des quatre objets avec lesquels vous commencez la recherche. Rendus à la prochaine étape, sonnez dans l’ordre des chiffres. Il y aura encore une plaque de bronze gravée pour indiquer le lieu de la troisième étape, et une autre cloche avec un numéro, qui remplacera la cloche précédente portant le même chiffre. Vous saurez que vous êtes arrivés à la dernière étape, car une plaque de bronze commencera par le mot « Trésor ». Il y aura une description exacte du lieu où le trésor est enfoui, et une autre cloche qui remplacera celle portant le même numéro.

— Oh là là! fit Robbie. Que c’est compliqué. On ne trouvera jamais.

— Mais si! dit le professeur. Quel système ingénieux! En fractionnant ainsi les indications, on est sûrs que personne ne peut trouver le trésor, puisque l’entrée est actionnée par des cloches qui émettent des ondes sympathiques, à faire vibrer dans un ordre et avec le jeu de cloches qui évolue au fil des étapes. C’est un système inviolable.

— Oui, dit Charlie. Nous allons prendre le problème progressivement. Il ne faut pas nous laisser décourager. Nous allons progresser à chaque étape. La première chose à faire, c’est de déchiffrer l’énigme du lieu de la première étape.

Charlie avait parlé avec une grande détermination, et l’on sentait que rien ne pourrait l’arrêter dans sa quête pour retrouver le trésor. Sa motivation à faire le bien de l’humanité grâce au trésor était, pour lui, un puissant ressort.

— C’est fait, dit le professeur. Je peux vous donner la réponse.

— Quelle chance ont les enfants, mon cher professeur, de vous compter parmi eux. Vous connaissez tous les tenants et les aboutissants de l’histoire des templiers, dit le Comte. Vous êtes un allié précieux pour découvrir le trésor.

— La première étape se trouve dans la ville de Châtillon, dit le professeur, à n’en pas douter. Saint Bernard a demeuré dans cette ville pendant plus de douze ans, entre l’âge de sept et de vingt ans. Il allait souvent prier devant l’image de la Vierge Marie à la chapelle de Notre- Dame. Un jour, un 13 mai, si j’ai bonne mémoire, Bernard de Fontaine, puisqu’il s’appelait ainsi avant de devenir saint, s’était prosterné aux pieds de sa bonne Maîtresse pour lui offrir ses vœux. L’image détacha miraculeusement une de ses mains, avec laquelle elle tenait l’Enfant Jésus, et, la portant à sa mamelle, elle en fit distiller trois gouttes de lait dans la bouche et sur la langue du saint. La chapelle Notre-Dame a été détruite, mais les restes se trouvent sous l’église Saint-Vorles, campée sur un promontoire rocheux au pied de la Douix, qui est une belle et sobre église aux arcatures lombardes.

— Eh bien! Ce sera notre première étape, dit Charlie, qui n’eut pas le temps d’en dire plus.

La porte de la salle à manger venait de s’ouvrir et un groupe de plusieurs personnes à l’allure inquiétante venait de troubler la réunion que nos amis avaient avec le Comte Archambault de Golard.

Le secrétaire du Comte, André Inferno, marchait en tête, l’air goguenard, avec le Prince des Ténèbres.

 

*

*     *

 

— Que monsieur le Comte veuille bien m’excuser, dit le secrétaire avec un air faussement désolé, mais je lui amène des invités qu’il n’a pas conviés à sa petite réunion privée.

— Qu’elle est cette plaisanterie? dit le Comte d’une voix courroucée. Sortez immédiatement!

— On se calme, dit le Prince des Ténèbres. Je suis Satan et j’interviens ici dans une réunion où cette bande de petits imbéciles est en train de rechercher quelque chose qui m’intéresse. Tiens! dit-il. L’étui de cristal que cet idiot de Jacques de Molay cachait, mais qu’il a eu le temps de remettre avant sa mort à François de Beaujeu, le templier qui l’a remplacé comme Grand Maître.

— Je répète mon ordre, dit le Comte. Sortez de cette pièce et quittez mon château, ou par le Christ, je vous ferai tâter de cette épée qui a connu les Croisades.

Il tira son épée et s’approcha du Prince des Ténèbres. Celui-ci tira sa dague dont la lame était ondulée comme un kriss et la pointa vers le Maître de l’Ordre des templiers.

— Vieux fou. Restez où vous êtes, ou je vous envoie ad patres, dit le Prince des Ténèbres de sa voix rocailleuse, où l’agressivité transpirait à chaque intonation.

— Ne te sers pas de tes pouvoirs sataniques contre un simple mortel, le prévint Charlie. Si tu veux en découdre, essaie avec moi, que cette Baguette faite dans un bois sacré te donne la correction que tu mérites.

Pour toute réponse, Satan dirigea sa dague vers Charlie qui reçut un coup au ventre qui l’envoya au sol, les quatre fers en l’air. Il avait chuté assez durement sur les dalles de pierres qui recouvraient le sol de la salle à manger, et se releva de suite.

Le Prince des Ténèbres avait éclaté de rire, et les quelques suppôts qui l’entouraient se moquèrent de Charlie.

— C’est le mieux que tu puisses faire? dit Charlie sur un ton de bravade au Prince des Ténèbres.

— Tu en veux encore? dit le Malin. Alors voilà pour toi, jeune imbécile.

Satan dirigea à nouveau sa dague vers lui, et voulut refaire une fois de plus ce qui lui avait si bien réussi, il y a un instant.

Cette fois-ci, Charlie était sur ses gardes et ne fut pas pris par traîtrise. Il plaça la baguette sur le trajet de l’onde de choc que son adversaire venait de déclencher. Le choc fut dissipé, sans aucune douleur pour Charlie.

— Arrêtons de jouer, dit Satan.

Il releva la manche de son pourpoint et se piqua l’avant-bras, à hauteur du pli du coude. De la grosse veine qu’il venait de piquer jaillit un flot de sang d’un rouge écarlate, qui se répandit sur le sol devant lui, en éclatant en de nombreuses gouttes.

Chaque goutte de son sang devint un squelette, armé de lances et d’épées. Il y en avait près d’une vingtaine, hideux, qui marchaient comme des zombies. Leurs visages étaient déformés par des rictus haineux, et leurs dents étaient pointues comme les canines d’animaux sauvages.

Plusieurs jetèrent leurs lances en direction du Comte, et avec son bouclier, il arrêta les lances, qui s’émoussèrent contre le métal qui protégeait son écu.

Une des lances se planta dans le haut dossier de la chaise de Robbie qui poussa un hurlement de peur et alla décrocher une épée qui était accrochée à une panoplie sur le mur.

— Tenez, dit-il en ferraillant contre un squelette qui s’avançait vers lui en pointant sa lance.

Il donna plusieurs grands coups d’estoc et de pointe et son adversaire s’écroula, ses os tombant sur le sol avec un bruit sec. Il venait d’être désarticulé par Robbie, qui s’était battu comme un vrai lion.

Sitôt sa prouesse accomplie, Robbie se saisit d’une barre de chocolat qui restait après le repas et la croqua.

— Miam! Les émotions, ça creuse. Attention à vous, Comte, cria-t-il.

Le secrétaire du Comte avait sorti un poignard et le levait sur son maître. Charlie vit distinctement le tatouage sur son avant-bras, des flammes rouges entourant un poignard noir en forme de kriss, le signe des suppôts de Satan.

— C’est un suppôt, cria Émeraude qui l’avait vu en même temps.

Le Comte était un combattant de grande valeur. Il avait saisi une lance qu’un des squelettes avait laissé tomber et la lança avec une force inouïe en direction de son secrétaire, qui la reçut dans la poitrine et s’écroula, proprement occis. Son corps satanique s’évapora, laissant derrière lui une puanteur immonde.

— Meurs, félon, dit-il. Tu as trahi ma confiance.

Charlie agissait lui aussi, et sa baguette s’était transformée en scie à chaîne. Il la maniait avec dextérité, coupant les os des squelettes, qui trépassaient découpés comme des bouts d’os à moelle. Il visait leurs côtes, leurs bras et leurs fémurs. Il arriva aussi à couper plusieurs têtes, qui tombèrent sur le sol en faisant un bruit mat.

Le combat dura près de dix minutes. Le Comte venait de pourfendre le dernier squelette en abattant avec force son épée sur son crâne, qui s’ouvrit en deux comme une noix de coco.

Le Prince des Ténèbres écumait de rage.

— Tu déjoues toutes mes ruses, criait-il, hors de lui en s’adressant à Charlie.

Il s’approcha de l’étui de cristal, sur lequel il lorgnait depuis le début du combat, et allongea le bras pour s’en saisir. Mais le Comte avait prestement rabattu son épée sur le bras de Satan, qu’il trancha d’un seul coup.

Le bras tomba à terre mais se transforma immédiatement en un dragon féroce, tandis qu’en même temps, le Prince des Ténèbres avait un nouveau bras qui lui était repoussé.

Le dragon cracha des flammes en direction de nos amis.

Le professeur était sagement resté à l’écart, entourant les épaules de Lily avec ses bras, pour la protéger. Émeraude s’était placée près de lui.

Monstrum Ursus defendis, dit Charlie en frappant la table avec le bout de la Baguette.

Un grizzli était apparu, féroce. Il se dressait debout face au dragon, qui essayait de le griffer. Les pattes de l’ours étaient gigantesques, et ses ongles mesuraient près de vingt centimètres. Ils étaient acérés comme des rasoirs.

Le grizzli battait l’air de ses bras et lacéra le cou du dragon, qui hurla de douleur, mais réussit à cracher des flammes incandescentes en direction de l’ours, qui hurla.

Le grizzli avait saisi la tête du dragon entre ses bras puissants et lui avait planté ses griffes dans la poitrine, tout en mordant le cou de son adversaire. Ses redoutables canines pénétrèrent dans la chair protégée par une peau épaisse, mais qui ne suffisait pas à l’isoler des puissantes mâchoires. L’ours ne relâchait pas son étreinte, accentuant sa prise et tordant violemment le coup du dragon, en agitant sa tête frénétiquement.

On entendit un sinistre craquement, quand l’ours brisa les vertèbres du dragon satanique, qui trépassa sur-le-champ.

Calmé, le grizzli attendait sagement les ordres de Charlie, en se léchant les pattes.

— Je te laisse le choix, triste sire, dit-il au Prince des Ténèbres. Ou tu t’en vas immédiatement ou je donne l’ordre à mon ours de te lacérer.

— C’est bon! Je m’incline pour cette fois-ci, mais ce n’est que partie remise. La route est longue jusqu’au trésor, et elle est parsemée d’embûches, que je mettrai complaisamment sur ton chemin. Tu peux y compter, promit-il à Charlie.

— Et toi, répondit Charlie du tac au tac, tu peux compter sur ma baguette et moi pour faire échec à tes plans. Un cadeau d’adieu pour toi, Satan, ajouta Charlie.

Il dirigea la baguette vers le Prince des Ténèbres en prononçant une formule magique.

Animalusabeilles tueuses, accompagnez Satan vers la sortie, dit-il, et plantez-lui vos aiguillons.

Un essaim d’abeilles en furie qui bourdonnaient s’abattit sur Satan, le piquant au visage et sur ses mains. Des cloques toutes rouges apparaissaient instantanément, là où les aiguillons empoisonnés s’étaient plantés dans sa chair.

Il criait de douleur et sa tête avait presque doublé de volume. Il se dirigea en courant vers la sortie, tout en gémissant sous la douleur intense.

Nos amis le virent courir dans le parc, poursuivi par l’essaim d’abeilles tueuses que Charlie avait lancé sur lui.

Les filles riaient de bon cœur en voyant le Malin poursuivi par des abeilles aussi agressives, et Robbie riait lui aussi, tout en mangeant le dernier éclair au chocolat qui était sur le plateau des desserts.

— C’est bien fait pour lui, dit-il tout en avalant le gâteau, ce qui faisait qu’on avait du mal à comprendre ce qu’il disait.

Le calme était revenu dans la grande salle à manger. Le Comte prit la parole.

— Personne n’est blessé, il me semble. Je m’en réjouis. Allons nous coucher, nous finirons notre discussion demain, à l’heure de midi.

Puis, en s’adressant à Robbie.

— Mon garçon, toi aussi tu t’es battu comme un brave. Je t’offre cette épée dont tu t’es si bien servi.

— Oh, merci monsieur, dit Robbie.

Tout le monde était exténué, et la journée avait été bien remplie. Les yeux d’Émeraude se fermaient presque tout seuls. Lily bâillait, et Robbie avait du mal à rester éveillé.

La nuit leur permettrait de reprendre des forces.

 

*

*     *

 

Les enfants s’étaient levés tard. Le majordome leur avait fait porter leur petit-déjeuner dans la chambre de Charlie, où l’ensemble de la nouvelle Confrérie du Poisson s’était réuni.

— Je propose d’inviter le professeur à notre réunion, dit Lily. Je pense que ce serait une bonne idée.

Chacun vota pour, et Robbie fut chargé d’aller prévenir le professeur, qui lisait quelques ouvrages rares dans la bibliothèque du château.

— Je suis honoré par votre invitation, dit-il en apprenant qu’il était convié à la réunion. Je viens de grand cœur.

Le professeur s’assit par terre, comme les enfants, dans la position du lotus. Charlie prit la parole.

— Nous avons appris hier une nouvelle réellement extraordinaire, commença-t-il par dire. Le trésor existe et nous savons par quelle étape commencer. Nous avions prévu de rester ici une semaine, mais je propose d’écourter notre séjour, dès que nous connaîtrons les autres révélations que le Comte nous fera aujourd’hui. Je mets cette décision au vote. Comme nous sommes quatre, le professeur peut voter et sa voix sera donc décisive.

Les enfants votèrent à l’unanimité.

— Dans ce cas, la séance est levée, dit Charlie. Je vais me promener dans ce parc magnifique. Rendez-vous à trois heures dans le hall pour le déjeuner avec le Comte. Au fait, pourquoi trois heures de l’après-midi, demanda Charlie.

— Parce que le chiffre 3 est le chiffre magique des templiers, dit le professeur.

Charlie alla se promener dans le parc, accompagné d’Émeraude qui voulait se trouver seule avec lui, pour échanger quelques tendres confidences.

Robbie et Lily jouèrent aux échecs dans la librairie du château, pendant que le professeur reprenait sa lecture de livres rares sur les templiers.

 

14.

Le fabuleux trésor des templiers.

 

 

Avant de quitter le château du Maître de l’ordre des templiers, le Comte Archambault de Golard, les enfants eurent une dernière réunion avec lui, en présence du professeur Longwood.

— Bonjour, les enfants, bonjour professeur. Avez-vous tous bien dormi? s’enquit le Comte alors qu’il entrait dans la salle à manger.

— Oui, monsieur le Comte, dit Charlie. J’espère que vous ne nous en voudrez pas d’écourter notre séjour, en dépit de votre hospitalité. Nous voulons dès maintenant commencer la recherche d’indices qui nous mèneront vers le trésor.

— Je pense que vous avez raison, dit le Comte. Mais j’ai encore de très grandes révélations à vous faire, avant de vous confier les trois cloches et le gong.

Il prit les quatre objets et les fit tinter dans un ordre différent, de la grosse cloche à la petite cloche, en finissant par le gong. Il s’était placé tout d’abord près de l’autre pilier de la cheminée.

Le pilier s’abaissa, comme l’autre l’avait fait la veille, avec un bruit de frottement de pierre contre de la pierre.

Le Comte prit l’objet qui était posé sur le socle. C’était une croix pattée, entourée d’un triangle équilatéral. Il la tendit à Charlie, qui l’examina avec soin.

La croix semblait être en or et les côtés du triangle mesuraient approximativement dix centimètres. Il y avait une pierre à chaque extrémité des quatre branches de la croix pattée, et un diamant au centre.

— Cette croix a été trouvée par Hugues de Payns, en même temps que les documents en hébreu, écrits de la main du Christ. Elle se trouvait elle aussi dans la copie de l’Arche d’Alliance. Le Christ en fait mention dans une autre partie du document. Je vous lis la traduction, faite par l’expert en langue hébraïque que l’abbé de Cîteaux, Étienne Harding, avait engagé pour cette tâche : « Si l’Élu doit voyager pour défendre le trésor que mes moines-soldats amasseront au fil des ans, il devra appuyer sur les pierres placées en bout des branches de la croix, et il reviendra à son point de départ en appuyant sur le diamant placé au centre. Le mode opératoire lui est connu. C’est celui qu’il aura déjà utilisé avec l’étoile de David ».

— Eh bien! dit Lily, cela promet encore de belles aventures.

— Ne nous plaignons pas, ajouta Robbie. Je n’ai que de bons souvenirs des voyages que nous avons faits grâce à l’étoile de David. Je suis prêt à recommencer, si on ne m’oblige pas à boire de l’hydromel.

— Je me demande si nous nous retrouverons dans cette magnifique spirale, dit Émeraude. C’était si beau, et la musique était magnifique.

— Mes amis, dit Charlie. Nous avons de la chance. Pouvoir vivre ensemble ces merveilleuses aventures, et en même temps obéir au Christ et aider notre prochain.

— Eh bien moi! dit le professeur Longwood, je ne serais pas fâché de voyager avec vous dans le passé, mes enfants. J’ai tellement étudié l’histoire dans des livres que j’ai envie de vivre tous ces événements.

Le comte Archambault de Golard donna les trois cloches, le gong, la baguette qui servait à les faire tinter et la croix d’or des templiers à Charlie et à ses amis. Il le fit comme pour une cérémonie solennelle.

— Mon Seigneur Jésus-Christ, dit-il, selon ta volonté je remets ces objets à l’Élu de Dieu et aux autres membres de la nouvelle Confrérie du Poisson, qui vont œuvrer pour retrouver le trésor que tu destines aux millions de pauvres qui vivent sur cette terre dans la misère et le dénuement. Je mets ma vie à leur disposition pour qu’ils puissent réussir cette mission, la plus noble de toutes les missions humanitaires.

Les enfants firent leurs adieux au Comte, et chargèrent leurs valises dans la voiture. Ils avaient pris leurs billets de train pour Châtillon-sur-Seine.

 

*

*     *

 

En fin de matinée, nos amis arrivèrent en Côte d’Or, à Châtillon-sur-Seine.

Dominant le plateau sur lequel elle était construite et située au sein de ruines féodales, l’église Saint-Vorles se dressait, vestige du XIesiècle.

— À son origine, ce bâtiment offrait l’image parfaite d’une croix latine, mesurant trente mètres du portail au chevet et vingt mètres cinquante dans le transept intra-muros, expliqua le professeur Longwood.

Les enfants se rendirent tout de suite dans la chapelle souterraine où eut lieu le miracle de la lactation, et à l’oratoire, une niche de deux mètres de profondeur, deux mètres quarante-trois de hauteur et deux mètres quarante de longueur.

Au côté droit, immédiatement après l’entrée, se trouvait une cavité d’un mètre de hauteur, cinquante-cinq centimètres de largeur et trente-cinq centimètres de profondeur.

— C’est dans cette cavité que se trouvait la vierge noire qui décida de la vocation de Bernard de Fontaine, leur expliqua le professeur Longwood, tandis que les enfants se tenaient debout devant la niche. Cette statue de la vierge noire avait plus de mille ans et fut brûlée par les révolutionnaires.

— Je pense que c’est ici, dit Charlie. Sortons chacun l’objet dont nous avons la garde. Vas-y Lily, tu as le gong, qui porte le numéro I. Fais-le tinter.

Lily frappa le gong avec la baguette que le Comte leur avait remise.

— À ton tour, Émeraude, avec la petite cloche, dit Charlie.

Émeraude fit tinter sa cloche. Ce fut ensuite le tour de Charlie, puis de Robbie.

On entendit un bruit de frottement d’acier et de pierre, et le fond de la niche s’escamota lentement, montrant les objets qui se trouvaient à l’intérieur : une plaque rectangulaire en bronze d’une épaisseur d’un centimètre, dont la longueur était de trente centimètres et la largeur de quinze centimètres.

Une cloche portant le numéro I gravé sur sa poignée se trouvait au fond de la niche. Lily la prit.

— Refermons la cache pour ne pas nous faire repérer, dit Charlie.

Chacun fit sonner à nouveau son objet dans l’ordre voulu, et la pierre reprit sa place comme si de rien n’était. Les membres de la nouvelle Confrérie du Poisson quittèrent les lieux, avec le professeur.

— Voyons ce qui est écrit sur la plaque de bronze, dit Charlie une fois que les enfants furent à l’extérieur de l’église.

La plaque était gravée en vieux français, et ce fut Émeraude qui la traduisit.

— Voilà ce qui est gravé sur cette plaque, dit Émeraude : « Cherchez une chapelle dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, dont la surface est égale à la somme de ses côtés. Il y a une niche située dans cette chapelle. Dans cette niche se trouvent les indices de la deuxième étape. » Vous avez vu, dit Charlie, l’extrémité de la plaque est taillée. Il y a des encoches en escalier, de longueurs et d’épaisseurs différentes.

— Eh bien, dit le professeur. Il ne nous reste plus qu’à aller à Paris. Nous comprendrons en temps utile à quoi servent ces encoches. En tout cas, il faut conserver les plaques précieusement et toujours les emporter avec nous.

— Nous irons coucher chez moi, dit Émeraude.

Le trajet pour aller à la gare fut rapide. Moins d’une heure plus tard, le train qui emportait les enfants vers la prochaine étape pour découvrir le trésor des templiers se dirigeait à vive allure vers Paris.

 

*

*     *

 

Émeraude fit à ses amis et au professeur les honneurs de maîtresse de maison. Elle dressa la table pour le dîner, après avoir installé ses hôtes dans leurs chambres.

— Charlie, peux-tu aller faire les courses avec le professeur? J’ai des pâtes. Si tu peux trouver du fromage, je vous ferai une bonne recette, dit Émeraude.

Tandis que Charlie partait avec le professeur Longwood, Lily et Émeraude mirent un peu d’ordre dans l’appartement qui en avait bien besoin, car Michel était en tournée mondiale depuis plusieurs semaines et la poussière s’était accumulée sur bien des objets.

Le repas fut délicieux et fut l’occasion de discuter de l’énigme de la chapelle de Notre-Dame.

— Alors, dit le professeur. Quelles sont les dimensions de cette chapelle?

— Je ne sais pas moi, dit Robbie. Deux mètres sur deux mètres?

— Réfléchis, lui dit le professeur. Il faut que la surface donne le même nombre que la somme des côtés, c’est-à-dire le périmètre. Le périmètre, dans ta réponse, est de 8 mètres, soit 2 fois 4, tandis que la surface est de 2 fois 2, soit 4. Ça ne marche pas.

— Serait-ce 3 par 3? demanda Lily. Non! Ça ne marche pas non plus, dit-elle. 3 fois 4 égale 12, et la surface est de 3 fois 3, soit 9.

— C’est 4, dit Émeraude. Regardez! 4 fois 4 est le périmètre, soit 16. Et la surface est aussi 4 fois 4, soit 16.

— Bravo! dit le professeur. Il ne nous reste plus qu’à trouver, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, une chapelle dont les dimensions sont de 4 mètres sur 4 mètres. Il doit y avoir une niche et les objets de la deuxième étape y sont cachés.

— J’ai hâte d’y aller, dit Charlie. Mais le mieux est de faire une bonne nuit de sommeil et de prendre un bon petit-déjeuner. Émeraude, sais-tu aussi bien préparer les petits-déjeuners que tu sais faire les pâtes?

— Tu verras bien, Charlie, lui dit-elle. Je t’en ferai la surprise.

— En attendant, allons nous coucher, dit le professeur, pour être en forme lors de nos recherches de demain à Notre-Dame. Je propose que l’on fasse équipe. Je pourrais être avec Lily et Robbie et toi, Charlie, tu peux être en tandem avec Émeraude. Il y a trente-sept chapelles dans la cathédrale Notre-Dame. Il nous faudra découvrir la bonne.

— C’est une bonne suggestion, dit Lily. Alors, bonsoir à tous.

— Partons vers dix heures, si vous voulez bien les enfants, dit le professeur.

— Alors, petit-déjeuner à huit heures, dit Émeraude.

 

*

*     *

 

À 7 heures 30, Émeraude frappa à la porte de la chambre de Charlie.

— Puis-je entrer? demanda-t-elle de l’autre côté de la porte.

— Oui, dit Charlie, qui s’assit sur son lit.

Émeraude entra. Elle portait un plateau et s’assit sur le bord du lit en le déposant sur les jambes de Charlie.

— Voilà ton petit-déjeuner, Charlie. J’ai préparé ce que tu aimes. Il y a des œufs à la coque, du chocolat chaud, des toasts avec du miel et de la confiture de cerises, et des croissants chauds que je suis allée chercher chez le boulanger. Et aussi un grand verre de jus d’orange. Je les ai pressées ce matin.

— Wow! Émeraude, tu me gâtes, dit Charlie, qui fit un bisou sur le bout du nez de son amie, qui rougit de plaisir.

— Comme cela, tu sais que je pense à toi, dit-elle. Bon! Je te laisse. Je vais aller préparer le petit-déjeuner pour les autres.

Charlie lui prit la main. Elle le regarda avec ses très jolis yeux, très émue.

— Tu sais Émeraude combien je t’aime, lui dit Charlie. Tu es ma meilleure amie, et même bien plus. Nous sommes encore des enfants, mais nous serons un jour des adultes.

— Je le sais, répondit-elle, et tu te doutes que j’éprouve la même chose pour toi. Bon! Allez, j’y vais, sinon nous serons en retard à la cathédrale.

Charlie arriva dans la salle à manger alors que ses amis finissaient leur petit-déjeuner. Il les salua et alla embrasser Lily sur les deux joues, en faisant un clin d’œil à Émeraude.

— Départ dans un quart d’heure,

— Je propose que l’on prenne le métro, dit Émeraude.

— N’oubliez pas les cloches, dit le professeur. Il faudra attendre le moment où la chapelle sera vide de visiteurs. À cette heure-là, cela devrait aller.

— Professeur, les gens vont entendre le son des cloches, dit Émeraude. Ils seront alertés. Comment faire?

Ce fut Robbie qui trouva la réponse.

— Nous n’avons qu’à tousser tous ensemble, en même temps que les cloches tinteront. Avec la réverbération dans la cathédrale, les sons se mélangeront.

— C’est une excellente idée! dit le professeur, bravo Robbie, je suis fier de toi. Au fait, j’ai appelé votre maman ce matin pour la rassurer, ajouta-t-il. Elle vous embrasse et moi aussi, euh… Je veux dire qu’elle m’a embrassé. Enfin, pas vraiment puisque c’était au téléphone, mais que… bon…

— Oui, professeur, dit Lily. Nous comprenons ce que vous voulez dire.

— Allons-y, dit Charlie. Alors, deux équipes. Ma coéquipière est Émeraude, et vous êtes avec le professeur, dit Charlie en s’adressant à Robbie et Lily. Mais tout d’abord, localisons la chapelle qui fait quatre mètres de large.

— J’ai pris un ruban à mesurer, dit Émeraude.

— Nous allons nous faire repérer, dit Robbie, si nous faisons des mesures.

— Mais non, dit Lily. Nous dirons que nous sommes un groupe d’élèves en visite d’Écosse, avec notre professeur, et que nous faisons une étude sur Notre-Dame.

 

*

*    *

 

Sitôt arrivés, les enfants se scindèrent en deux équipes.

— Il y a trente-sept chapelles dans la cathédrale, dit le professeur, comme je vous le disais hier. Chaque groupe devra en visiter moins d’une vingtaine.

Ce fut l’équipe composée de Charlie et d’Émeraude qui découvrit la chapelle qui faisait 4 mètres de côté.

Émeraude fit signe aux autres de venir la rejoindre, alors que Charlie examinait la chapelle.

— C’est la chapelle Saint-Éloi, dit le professeur.

Il y avait un grand vitrail sur le mur du fond de la chapelle, une peinture sur la droite et un crucifix sur le mur de gauche. À gauche et en bas du vitrail, une niche vide d’environ soixante centimètres de large et de quatre-vingt-dix centimètres de haut semblait être le lieu de la deuxième étape.

— Allons-y, dit Charlie. Faisons tinter chaque cloche dans l’ordre, et toussons en même temps.

Lily fit tinter la première cloche, celle qu’elle avait trouvée dans l’église Saint-Vorles, tandis que ses trois amis toussaient et que le professeur se grattait la gorge.

La synchronisation fut presque parfaite. En tout cas, personne ne vint voir ce qui se passait.

— Vas-y, Émeraude, à toi, dit Charlie.

Ce fut le tour enfin de Charlie et de Robbie. Les enfants étaient parvenus à tousser au bon moment.

Le fond de la niche s’abaissa, dévoilant un socle sur lequel reposait une plaque de bronze semblable à celle qui avait été trouvée à Saint-Vorles, ainsi qu’une grosse cloche de la taille d’une noix de coco.

Une des extrémités de la plaque de bronze était taillée avec des encoches assez complexes, tout comme celle qui avait été trouvée à l’église Saint-Vorles.

Les membres des deux équipes firent tinter les cloches dans l’ordre, et la cache se referma.

— Allons-y, dit Charlie. Retournons à l’appartement pour déchiffrer les indices. Je mets ces objets dans mon sac Ghurka.

Les recherches semblaient se dérouler sans problème. Les enfants avaient déjà réussi à découvrir deux plaques de bronze.

Ils parlèrent de la forme des plaques pendant le trajet de retour dans le métro.

— Les encoches doivent probablement agir comme des pênes de clé, dit le professeur, et les plaques semblent devoir coulisser dans des fentes. Vous avez dû, comme moi, remarquer que les côtés supérieurs et inférieurs des plaques sont limés avec précision.

— C’est exact, dit Charlie. Je pense que vous avez raison. Ces plaques doivent être des clés qui vont nous donner accès à une cache. Nous verrons aussi combien de plaques seront encore nécessaires avant d’avoir la solution finale qui nous permettra de découvrir le lieu où est caché le trésor des templiers. Nous ne savons pas non plus combien d’étapes nous éloignent des derniers indices.

— Tu te rends compte, Charlie? dit Robbie. Imagine qu’il y ait une centaine d’étapes. Nous allons rater l’école.

— Cela m’étonnerait, dit Lily. Il n’y a certainement que quelques étapes qui nous restent à faire. Celui ou ceux qui ont inventé ce moyen de donner des indices n’ont sûrement pas imaginé un jeu de piste qui durerait trop longtemps.

— Nous verrons bien, dit Émeraude. Espérons avoir la réponse assez rapidement.

 

*

*     *

 

Arrivés à l’appartement d’Émeraude, les enfants, impatients d’obtenir de nouveaux indices, examinèrent la plaque de bronze trouvée dans la chapelle Saint-Éloi.

— Émeraude, peux-tu nous traduire l’inscription? demanda Charlie à son amie.

— Voilà, Charlie. « Dans la chapelle dédiée à sainte Anne, dans une commanderie située à une journée de cheval de Paris à l’Est, se trouvent des têtes de personnages. Celle qui a les yeux fermés en prière contient une lame qui vibrera, dévoilant une cache dans le mur. »

— Professeur, demanda Charlie, avez-vous deviné de quelle commanderie il s’agit?

— Je ne vois pas, répondit celui-ci, perplexe. Je cherche, mais je ne vois pas.

— Émeraude, peux-tu brancher l’ordinateur de ton père? Je propose que Lily et toi fassiez des recherches ici, à l’appartement. Le professeur, Robbie et moi irons dans un café Internet pour en faire également. Il est 14 heures. Rendez-vous ici ce soir à 19 heures, en espérant qu’une des deux équipes aura trouvé quelque chose.

Lily et Émeraude restèrent sur place, tandis que Robbie et Charlie, accompagnés par le professeur Longwood, se rendaient dans un café qui se trouvait à quelques minutes de l’appartement.

Les enfants avaient commandé un jus d’orange, et le professeur un café au lait.

Les recherches étaient fastidieuses, mais il fallait procéder par étapes successives. Charlie trouva plusieurs sites qui donnaient la liste des commanderies templières, et ils sélectionnèrent celles qui étaient dans un rayon de cent kilomètres autour de Paris.

Vers la fin de l’après-midi, Charlie, aidé de Robbie et du professeur, avait trouvé ce qu’il cherchait.

— Regardez, professeur. Je lis ce qui est indiqué sur le site Internet de l’association qui s’occupe de cette commanderie : « Chapelle templière de la commanderie de Coulommiers, située à 60 kilomètres à l’est de Paris, et fondée en 1128. Construite au début du treizième siècle, la chapelle dédiée à sainte Anne est un remarquable exemple d’architecture gothique. De forme rectangulaire disposant d’un chevet plat à trois grandes fenêtres, elle est voûtée de quatre travées d’ogives et comporte de grandes baies d’éclairage. Sa décoration très simple est constituée en sculptures aux quatre angles de têtes de personnages, ayant à l’est les yeux fermés en prière et à l’ouest les yeux ouverts, à chaque retombée de voûtes de chapiteaux à cul de lampes sculptées de feuillages. La commanderie de Coulommiers a la chance de posséder encore des fresques monochromes datant du treizième siècle, une scène de l’Annonciation, un saint Georges terrassant le dragon, un Christ, et des anges autour de la clé de voûte du chœur. L’un des éléments remarquables de la chapelle est sa charpente, qui date du début du treizième siècle, et témoigne des techniques des charpentes à chevrons formant fermes. »

— Il n’y a pas de doute, s’exclama le professeur, c’est bien là le lieu de la prochaine étape.

— Rentrons, pour voir si les filles ont découvert la solution comme nous, dit Robbie. Et arrêtons-nous en route pour acheter de quoi dîner.

Ils s’arrêtèrent chez un traiteur. Robbie voulait acheter bien trop de choses, mais le professeur ne se laissa pas faire. Il acheta de quoi faire un festin, sans toutefois exagérer.

Les filles avaient dû trouver la solution, elles aussi, puisqu’elles étaient assises dans les fauteuils du salon et lisaient des magazines pour jeunes filles.

— Nous avons trouvé, dit Robbie sur un ton triomphant, en entrant dans l’appartement.

— Nous aussi, dit Lily : « Coulommiers »!

— Bravo, dit Charlie. Il ne nous reste plus qu’à nous y rendre. Mais auparavant, dégustons le somptueux festin que nous offre le professeur.

Lily et Émeraude mirent la table, avec l’aide de Charlie et de Robbie. Moins d’une demi-heure plus tard, nos amis étaient attablés et profitaient du repas pour faire des plans pour le lendemain.

— Vers quelle heure partons-nous? demanda Lily.

— Je propose de ne pas traîner, dit Charlie. Prenons un train qui part assez tôt, pour pouvoir réussir à tout faire dans la journée et être de retour ici avant l’heure du dîner.

 

*

*     *

 

Levés très tôt, nos amis prirent le métro alors que le soleil ne s’était pas encore levé. Il était 5 heures 30 du matin et il y avait très peu de passagers qui voyageaient à cette heure-là.

Nos cinq amis avaient pris place dans un wagon, suivis par un groupe d’une dizaine de personnes à l’allure patibulaire.

L’un d’entre eux était debout et se tenait à une barre placée sous le plafond du wagon pour que les passagers la tiennent pour ne pas tomber.

— Charlie, murmura Émeraude, regarde. Sur son bras.

La manche de la veste de l’homme qui se tenait debout était un peu relevée, et l’on pouvait voir distinctement le sigle des suppôts de Satan, un kriss hindou noir au milieu de flammes rouges.

Les suppôts attendirent à peine le départ du train pour agir. Leur chef était un petit teigneux vêtu d’une veste de cuir. Il regarda les enfants avec ses yeux cruels et sortit une lourde chaîne, la faisant tournoyer devant lui. Il s’avança vers nos amis, d’un air menaçant.

— Encore une malheureuse histoire d’agression dans le métro parisien, dit-il en ricanant. On lira demain dans le journal que cinq touristes idiots, inconscients des dangers de voyager dans le métro se sont fait agresser, et qu’ils en sont morts.

— Je pense plutôt qu’on y lira que dix imbéciles ont subi une raclée mémorable, répondit Charlie en sortant la Baguette de la Croix.

Le chef des suppôts venait d’abattre violemment sa chaîne sur une banquette, ce qui fit un bruit terrifiant, tandis que ses complices avançaient vers Charlie et ses amis.

— Restez où vous êtes, dit Charlie. Ne m’obligez pas à utiliser l’arme que mon Dieu m’a donnée pour nous défendre.

— Ce bout de bois? ricana le suppôt de Satan.

— Votre maître, le sinistre Prince des Ténèbres, ne vous a pas parlé de la baguette? demanda Charlie.

— Pas besoin de préparation pour éliminer des enfants et un professeur d’école, rétorqua le suppôt d’un air hautain et dédaigneux.

— Je vous ferai remarquer, messieurs, dit le professeur Longwood, que j’enseigne dans une université réputée. Un endroit où vous n’avez manifestement jamais mis les pieds, et c’est pour cela que vous êtes incultes et violents, sans mentionner le fait que vous prenez des risques inconsidérés, par manque d’information. Je crains que vous ne regrettiez dans les minutes qui viennent votre attitude violente. En tout cas, je vous aurai charitablement prévenu, ajouta-t-il d’un air désabusé, voyant que ses avertissements étaient pris à la légère.

— Assez de balivernes, cria le chef des suppôts. On tue!

Il mit ses menaces à exécution et leva sa chaîne pour en frapper Charlie.

Celui-ci pointa sa baguette vers le petit teigneux, qui reçut une décharge électrique de plusieurs milliers de volts, après que Charlie eut prononcé une formule magique adaptée à ce qu’il voulait déclencher.

— Foudres électriques! Que des milliers de volts foudroient cet insolent, dit Charlie en dirigeant l’extrémité de la Baguette de la Croix vers le suppôt de Satan.

La chaîne du chef des suppôts fut traversée d’éclairs incandescents, alors que de l’électricité à très haute tension passait à l’intérieur du métal.

Il poussa un cri et lâcha sa chaîne, qui tomba à terre. Il la ramassa, alors que Charlie lui envoyait une seconde décharge, le décourageant définitivement.

Les autres suppôts avaient sorti des couteaux et s’avançaient, menaçants. Charlie leur envoya une série de décharges électriques de forte puissance et les suppôts, électrocutés, furent mis instantanément hors d’état de nuire.

Les enfants descendirent au prochain arrêt, situé près de la gare d’où leur train partirait pour Coulommiers.

— Dites à votre maître que nous ne nous laisserons pas faire, dit Charlie en descendant du wagon. À bon entendeur, salut!

Les enfants riaient aux éclats, heureux d’avoir donné une leçon à de grossiers personnages.

Les suppôts étaient tellement étonnés d’avoir reçu une leçon aussi dure et d’avoir essuyé un échec aussi cuisant qu’ils restèrent bouche bée, tandis que leur chef se remettait difficilement des décharges électriques qu’il avait reçues.

— Mais qu’est-ce que c’est que cette baguette qui peut envoyer des décharges aussi douloureuses, disait-il en se massant les membres.

 

*

*     *

 

— Vous voyez ce que c’est de faire quelque chose sans préparation? dit Charlie à ses amis en marchant avec eux dans les couloirs du métro. S’ils s’étaient renseignés, ils auraient su que nous sommes de taille à nous défendre.

— Oui, ajouta Lily, et ils auraient su que ta baguette te donne l’invincibilité.

Leur train partit moins d’une demi-heure après qu’ils arrivent à la gare. Le voyage se passa sans autre incident.

Arrivés à Coulommiers, ils prirent un taxi pour se rendre à la commanderie des templiers et ils pénétrèrent tout de suite dans la chapelle Sainte-Anne.

Ils n’eurent aucun mal à repérer la tête sculptée avec les yeux fermés, sortirent les cloches de leurs sacs et les firent sonner dans le bon ordre.

Une cache située dans le mur apparut, sitôt qu’une lourde pierre coulissait, dévoilant comme prévu une plaque de bronze et une cloche.

Ayant obtenu ce qu’ils cherchaient, nos amis prirent le chemin du retour. Ils arrivèrent à l’appartement alors que le soleil se couchait derrière la Tour Eiffel.

— Quel beau coucher de soleil! dit Émeraude.

— Tu es tellement romantique, dit Charlie. J’adore que tu sois ainsi.

C’est devant une bonne limonade que les membres éminents de la nouvelle Confrérie du Poisson, assistés de leur conseiller spécial en la personne du professeur Longwood, prirent connaissance de ce que contenait la cache de Coulommiers.

La plaque de bronze était crénelée à son extrémité, comme les deux autres, mais les ergots étaient de forme différente. Chaque plaque, ou chaque clé suivant le nom qu’on voulait lui donner, était différente des autres.

Ce fut Émeraude, une fois de plus, qui déchiffra l’inscription gravée sur la plaque.

— Je lis ce qui est inscrit, dit Émeraude : « Ceci est la dernière plaque. Rendez-vous au château de Golard où se trouve la dernière cache. Vous trouverez trois fentes verticales espacées de cinq doigts, dans la crypte. Introduisez les trois plaques dans l’ordre où vous les avez trouvées dans ces trois fentes. La cache indique l’emplacement du trésor. »

— Formidable! dit Émeraude. Nous touchons au but.

— Oui, dit Charlie, tandis que Robbie et Lily tapaient dans leurs mains d’excitation et que le professeur riait de joie.

— Bravo, mes enfants, dit-il. Je téléphone à l’instant au Comte pour lui annoncer notre retour, sans toutefois en préciser les raisons. On ne sait jamais, nous pourrions être sur écoute.

Une heure plus tard, le professeur revenait.

— Les enfants, je n’arrive pas à joindre le Comte. Personne ne répond.

— Essayons plus tard, dit Charlie, mais partons demain pour le château, quoiqu’il arrive. Nous touchons au but et ce n’est pas le moment de mollir, rajouta-t-il d’un ton déterminé.

 

*

*     *

 

Arrivés au château du comte de Golard, les enfants traversèrent le pont-levis, qui était baissé, et pénétrèrent dans la cour pavée.

Le château semblait désert. La seule personne que les enfants rencontrèrent fut le jardinier qui taillait les rosiers.

— Bonjour, monsieur, dit Charlie en s’adressant à lui. Le Comte est-il là?

— C’est curieux, je ne l’ai pas vu ce matin, mais il est venu me voir hier pour me demander de tailler les rosiers. Je vous reconnais, dit-il. Vous êtes les jeunes gens qui sont venus, il y a quelques jours. Vous pouvez entrer au château en attendant le Comte, je pense.

— Merci, monsieur, dit Charlie.

Ils entrèrent au château par la grande porte. L’endroit semblait désert.

— Allons à la crypte, proposa Lily.

— Tu as raison, dit Charlie. Nous attendrons le Comte ensuite.

Ils descendirent les escaliers de pierre bleue qui menaient à la crypte. L’accès était barré par une lourde grille dont la serrure était verrouillée.

— Qu’est-ce qu’on fait? demanda Robbie.

— On entre tout de même, dit Charlie. En l’absence du Comte, je préfère aller tout de suite à l’endroit où se trouvent les trois fentes qui nous donneront accès à la cache.

Il sortit la baguette et en dirigea l’embout vers la serrure. Un jet de lumière dont la température dépassait plusieurs milliers de degrés s’échappa de l’extrémité de la baguette.

— Bravo, Charlie, dit le professeur. Tu t’en sers comme d’un chalumeau.

Le pêne de la serrure ne fut pas long à résister à une telle température et fondit en moins d’une minute, libérant l’ouverture.

— Ne touchez pas la serrure, elle est brûlante, dit Lily. Allons-y.

Charlie poussa la grille, qui pivota sur ses gonds et libéra le passage.

Il y avait encore une cinquantaine de marches à descendre, une fois la grille passée. L’humidité avait fait pousser de la mousse sur les marches.

— Faites attention où vous mettez les pieds! prévint le professeur qui marchait en tête. Vous pourriez glisser.

Il y avait des torches accrochées aux murs. Le professeur les alluma avec son briquet.

— Regardez, dit Émeraude. La mousse sur ces marches a été arrachée il y a peu de temps. Quelqu’un a dû passer ici.

— Oui, dit Charlie, quelqu’un qui avait la clé de la crypte. Le Comte, peut-être?

— Continuons, nous verrons bien, dit Lily.

Nos amis continuèrent leur progression et arrivèrent en bas des marches. Ils se trouvèrent dans la grande salle voûtée de la crypte. Quelques chauves-souris pendaient aux coins des murs. L’une d’elles s’envola et frôla la tête d’Émeraude, dans un grand battement d’ailes.

— Oh là là! dit Robbie. Je déteste ces bêtes-là, moi!

— Ne crains rien! dit Lily.

— Mais, il y en a qui sont des vampires et qui peuvent nous mordre et sucer notre sang, dit Robbie.

— Mais non! pas celles-ci, dit Charlie pour le rassurer.

Ils avaient décroché plusieurs torches, et c’est à la lumière vacillante qu’elles fournissaient que les enfants continuèrent l’exploration de la crypte.

— Attendez, dit Lily. J’ai entendu un bruit.

— Quel bruit? demanda Charlie.

— Une sorte de cliquetis, répondit-elle.

— Arrêtons de bouger, dit Charlie. Nous entendrons mieux si le bruit se reproduit.

Tout le monde resta sur place, et chacun retint son souffle.

Rien ne se passa pendant plusieurs secondes, puis un cliquetis se fit entendre.

— On dirait que quelqu’un frappe avec un objet métallique contre de la pierre, dit Émeraude.

— Oui. Attendez, on dirait que c’est du morse, dit le professeur.

— Je ne comprends pas le morse, moi, dit Robbie.

— Moi si, dit le professeur. Attendez, je déchiffre.

On entendit des cliquetis pendant près d’une minute.

— T, o, m, b, e, a, u, espace, A, m, a, u, r, y.

— Tombeau d’Amaury! cria Charlie.

Les enfants approchèrent leurs torches des tombeaux qui se trouvaient dans la crypte. Sur le couvercle de l’un d’eux était gravé « Amaury de Golard, 1456-1499 ».

— J’ai trouvé! cria Robbie. C’est ici.

Le cliquetis se fit entendre encore une fois. Le professeur déchiffra le message en morse.

— E, n, f, e, r, m, é.

— Quelqu’un est enfermé dans ce tombeau, dit Charlie.

— Oh là là! Un fantôme, dit Robbie d’une voix tremblante. Moi, je me sauve d’ici, j’ai trop peur.

— Ne sois pas idiot, lui dit sa sœur.

— Soulevons ce couvercle, dit Charlie.

Chacun saisit une partie du rebord du couvercle et essaya de le soulever.

— Impossible, il est bien trop lourd, dit Charlie. Il doit peser plus d’une tonne. Tant pis, je vais le fendre.

Charlie sortit la baguette et la dirigea sur le couvercle, qui se fendilla progressivement. Il éclata comme le pare-brise d’une voiture quand un caillou le percute.

Le comte Archambault de Golard était couché dans le tombeau, à côté d’un autre chevalier qui, lui, était mort depuis bien longtemps. Il avait le casque de l’occupant du caveau dans ses mains et c’est avec cela qu’il avait donné des coups sur la pierre du caveau.

— Ah! Mes amis! Quelle chance que vous soyez là, dit-il en se relevant.

— Que s’est-il passé, Comte, demanda Charlie.

— Ce satané Prince des Ténèbres est revenu hier et, avec ses suppôts, il m’a enfermé ici pour que je meure de faim. Cela aurait dû se passer ainsi, car personne ne vient dans cette crypte. Mais, au fait, pourquoi êtes-vous revenus?

Charlie raconta dans le détail le résultat de leurs recherches.

— Alors, votre dernière étape, à Coulommiers, vous a indiqué que le secret du trésor se trouvait dans mon château? dit le Comte. Oui, je me souviens d’un endroit où se trouve une plaque de fer avec trois fentes verticales. C’est ici, dans la crypte, sur l’autel de la chapelle. Allons-y!

La chapelle était à une dizaine de mètres de là, au bout de la crypte.

L’autel était supporté par deux lourdes colonnes de pierre. Le tablier de l’autel était très épais. Les trois fentes étaient bien là, espacées d’environ dix centimètres.

— Eh bien, mes enfants, dit le Comte, il ne nous reste plus qu’à activer la serrure avec les trois clés.

Charlie sortit les trois plaques de son sac Ghurka. Il plaça la première, celle trouvée à Châtillon sur Seine dans l’église Saint-Vorles, dans la première fente à gauche. Elle pénétra sans résistance, et Charlie la poussa jusqu’à ce qu’il sente un déclic.

— En voilà une, dit-il. Passons à la suivante.

Il prit la deuxième, trouvée dans la chapelle Saint-Éloi dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, et la glissa dans la deuxième fente, jusqu’au déclic.

— En voici deux. Ah! soupira-t-il, nous allons bientôt savoir.

Il glissa la troisième plaque de bronze, celle qu’ils avaient trouvée à la chapelle Sainte-Anne de Coulommiers, dans la dernière fente. Le déclic fut bien plus fort, car l’ensemble du mécanisme se déclencha.

On aurait pu entendre une mouche voler. Chacun retenait son souffle. Ils allaient enfin savoir où se trouvait le trésor.

 

*

*     *

 

L’autel de la chapelle s’abaissa, entrant dans le sol en faisant un bruit de frottement de pierre.

Les enfants contemplaient l’ouverture béante laissée par l’autel, qui se trouvait maintenant plus de deux mètres en contrebas.

— Je saute, dit Charlie, qui fut suivi des trois autres enfants ainsi que du professeur, tandis que le Comte leur tendait d’autres torches.

Une ouverture béante, de la taille d’une porte, était découpée dans un des murs de la cache. Les enfants s’y engagèrent, et descendirent un escalier d’une trentaine de marches qui s’enfonçaient dans le sol.

Ils arrivèrent devant une grande porte en chêne, sur laquelle étaient sculptées des croix pattées des templiers. Charlie poussa la poignée et tourna une clé qui se trouvait dans la serrure.

Il poussa la lourde porte, qui pivota sur ses gonds en grinçant.

 

*

*     *

 

Le spectacle était impressionnant. Nos amis se trouvaient devant une salle voûtée très haute, dont les dimensions étaient gigantesques, de la taille de deux terrains de basket.

Le contenu de la salle était arrangé de façon très ordonnée. Contre chaque mur se trouvaient des jarres tellement grandes qu’un enfant eut pu s’y cacher. Il y en avait près d’une centaine. Elles n’avaient pas de couvercles.

Chaque jarre contenait des pierres précieuses. Plusieurs étaient remplies de milliers de diamants qui étincelaient à la lumière des torches, d’autres contenaient des rubis, des émeraudes, des saphirs ou des perles.

Des barres d’or formaient de véritables murs à l’intérieur de la cache. Il y en avait des dizaines de milliers.

Il y avait aussi quelques tas de lingots d’argent.

Plus d’une centaine de statues antiques, devant valoir chacune plusieurs millions d’euros, étaient posées dans un coin et sur des étagères.

Près du quart de l’immense pièce contenait des plats en or incrustés de pierres précieuses, des couronnes, des colliers, des vases, des hanaps, et des armes aux poignées d’or incrustées de rubis et d’émeraude.

— Wow, dit Émeraude. Il y en a pour des milliards d’euros.

— Oui, dit Charlie. Voilà le trésor des templiers. Nous l’avons enfin trouvé.

— Regardez, les enfants, dit le professeur. Il y a une grande plaque de bronze de près de deux mètres de côté, vissée sur le mur, avec un long message.

— Je vais le traduire, dit Émeraude : « Voici le trésor des templiers, la richesse que Notre Seigneur Jésus-Christ a voulu distribuer pour soulager les misères du monde à l’aube du troisième millénaire, selon son testament trouvé dans la copie de l’Arche d’Alliance, dans les ruines du Temple du Roi Salomon. »

— Refermons la cache, dit Charlie.

Nos amis revinrent sur leurs pas, refermèrent la porte de chêne, gravirent les marches et sortirent du trou laissé béant par l’autel. Le Comte avait descendu une courte échelle et ils purent sortir facilement.

— Allons dans la salle à manger, dit le Comte. Vous me raconterez ce que vous avez vu et nous déciderons de ce que nous devons faire ensuite.

— D’accord, dit Charlie. C’est le moment de prendre de grandes décisions.

— Oui, dit Robbie. Ce qui m’inquiète, c’est quel dessert nous mangerons. Il ne semble pas y avoir de cuisinier au château. Le Comte a-t-il prévu quelque chose? Sûrement pas pour nous, car il ne connaissait pas notre venue. Alors, vous comprenez que je m’inquiète. Et qu’il nous faut prendre une décision. Irons-nous manger en ville, ou resterons-nous dîner au château, sans dessert?

— Robbie, dit Lily, tu es incorrigible. Quand cesseras-tu de t’inquiéter pour des choses aussi futiles qu’un dessert?

— Ne t’inquiète pas, dit Émeraude. S’il n’y a pas de dessert, je ferai des crêpes.

— Oh! merci, Émeraude, dit Robbie. Tu es une vraie sœur pour moi.

— Ne le gâte pas trop, dit Lily à Émeraude. Il va prendre de mauvaises habitudes.

Nos amis s’installèrent dans leurs chambres, le temps de se préparer pour le dîner.

 

15.

Épilogue

 

 

L’excitation était à son comble après la découverte du trésor. Les enfants ne tenaient plus en place.

Charlie, Robbie, Émeraude, Lily et le professeur Longwood étaient assis autour de la table de la salle à manger du château, à l’extrémité de laquelle se tenait le Comte Archambault de Golard.

— Voilà! dit Charlie. Nous savons où se trouve le trésor.

— Il n’y a plus qu’à prélever ce qui est nécessaire pour aider les 800 millions de gens qui meurent de faim, et qu’à gérer cette immense fortune pour s’assurer que les rentes seront disponibles chaque année pour les deux cents ans à venir, dit Lily. Commençons dès la semaine prochaine.

— J’ai peur que quelqu’un vienne voler le trésor, dit Robbie.

— Tu sais, dit Émeraude. Il est caché là depuis des centaines d’années, et personne ne l’a ni trouvé, ni volé. À nous de prendre nos précautions pour qu’on ne le découvre pas.

— Comment faire, dit Lily, pour assurer sa sécurité?

— Il y a plusieurs problèmes, dit le professeur. La sécurité du trésor pour le défendre contre l’Ordre du Mal en est un, mais l’autre est de pouvoir écouler les richesses que contient le trésor sans déstabiliser le marché mondial.

— Que voulez-vous dire professeur? demanda Lily.

— Eh bien! répondit celui-ci, la valeur des pierres précieuses, qui constituent l’essentiel du trésor, dépend du prix sur le marché. Si l’on vend trop de pierres, le cours va baisser et nous allons obtenir moins d’argent pour aider les pauvres. Le cours du marché de l’or pourrait également être affecté si nous écoulions trop vite les dizaines de milliers de barres qui sont stockées.

— Quelle est la solution? demanda Charlie.

Ce fut le Comte qui répondit.

— Elle existe, dit-il. Il suffit d’être raisonnable et de n’écouler qu’une petite partie, pour ne pas affoler les marchés. En prélevant chaque année plusieurs objets de valeur, par exemple une ou deux statues, quelques milliers de carats de chaque type de pierres précieuses et quelques milliers de lingots d’or ou d’argent, les marchés resteraient stables.

— C’est bien évidemment la solution, confirma le professeur. D’autre part, les prêteurs institutionnels comme les banques et les organismes de crédit se feront une joie de prêter de l’argent contre une garantie sur la valeur du trésor.

— Oui, professeur, je ne m’inquiète absolument pas de déstabiliser les cours mondiaux, si toutefois nous restons raisonnables en prélevant ce qu’il faut, sans plus. Il faut quand même penser à assurer la sécurité du trésor. Il ne serait pas raisonnable de le conserver trop longtemps là où il est en ce moment. Des bandits pourraient nous suivre, sachant maintenant que ce trésor existe, et le Prince des Ténèbres et son démoniaque Ordre du Mal finira par découvrir la cachette.

— Tout à fait, Comte, dit le professeur. Il faut une solution pour abriter le trésor pour les deux cents ans à venir.

— Voyons, dit Émeraude, où sont gardés les grands trésors qui existent aujourd’hui, comme le stock d’or du gouvernement des États-Unis d’Amérique?

— Eh bien, dit Charlie, ces stocks sont protégés parce qu’ils sont à Fort Knox, qui est un immeuble qui est aussi sécuritaire qu’un immense coffre-fort.

— Alors, dit Émeraude, pourquoi ne pas construire un immeuble semblable, en prélevant l’argent sur le trésor. La sécurité, c’est important.

— Oui, dit Charlie. Nous allons mettre cette décision au vote par les membres de la nouvelle Confrérie du Poisson.

— Il y a autre chose, dit le Comte. Vous pouvez être certains qu’il y aura bientôt une bataille juridique en ce qui concerne la propriété de ce trésor. Attendez, je vais appeler mon avocat, maître Maurice de la Carpenterie. Il va nous dire tout de suite à quoi s’attendre.

Le Comte composa le numéro de son avocat et l’obtint rapidement au bout du fil.

— Allo, cher maître. Je voudrais savoir que dit la loi en ce qui concerne la découverte de trésor?

Il y eut un silence. Le Comte prévint les enfants que son avocat était en train de consulter le Code civil.

— Ah! Oui. D’accord! dit le Comte. J’aime mieux cela. Au revoir, cher maître.

Il se tourna vers les enfants.

— Eh bien, tout dépend des conditions de la découverte, dit le Comte. S’il s’agit d’un « trésor » tel que défini par l’article 716 du Code civil – «  Toute chose cachée ou enfouie sur laquelle personne ne peut justifier sa propriété, et qui est découverte par pur effet du hasard », le propriétaire du fond (c’est-à-dire du terrain) et l’inventeur, c’est-à-dire celui ou ceux qui découvrent le trésor, possèdent des droits égaux. En cas de fouilles autorisées à un tiers, les objets mobiliers et les vestiges immobiliers appartiennent au propriétaire du terrain sur lequel ils sont découverts. C’est l’article 552 du Code civil, titre I de la loi de 194, qui prévaut.

— En l’absence d’un document notarié qui stipule que le Comte vous a autorisé à fouiller sur sa propriété, il est le seul propriétaire du trésor, dit le professeur.

— Nous allons nous occuper de cela à l’instant, dit le Comte. J’appelle mon notaire sur-le-champ et nous allons rédiger ce document.

Le Comte appela son notaire, qui se rendit au château dans la soirée, et le document fut signé par le Comte.

— Nous voici maintenant propriétaires à parts égales du trésor des templiers, dit le Comte.

— Oui, dit Charlie. Nous sommes fabuleusement riches, vous, Lily, Robbie, Émeraude, le professeur et moi, mais ces richesses ont été amassées sur l’ordre du Christ. Je propose que nous créions une fondation, la fondation de la Confrérie du Poisson, pour mettre l’essentiel du trésor à la disposition des pauvres.

— Toutes ces choses légales sont compliquées, dit Robbie. Est-ce bien nécessaire de se poser toutes ces questions?

— Robbie, dit Émeraude, nous ne sommes pas des bébés. La société est organisée avec des lois et nous devons les respecter.

— Et les profits financiers obtenus grâce au trésor? demanda Lily.

— Ils seront taxés par l’impôt, mais il y aura des abattements, car nous allons utiliser l’argent pour le donner aux pauvres, dit le professeur.

 

*

*     *

 

La révélation de la découverte du trésor des templiers fut faite par la presse internationale.

Larry King avait promis d’aider Charlie, et de l’inviter de nouveau dans son émission.

Charlie partit pour Atlanta avec l’ensemble de ses amis, et le professeur Longwood et le Comte Archambault de Golard les accompagnèrent.

Ce fut le plus beau plateau jamais présenté sur CNN. Le Comte vint en habit de Grand Maître des templiers, avec son écu et son bâton.

— Charlie, demanda Larry King, tu viens de réussir magnifiquement la deuxième mission que le Christ t’a confiée. Comment te sens-tu?

— Je suis heureux d’avoir servi sa volonté avec humilité, répondit Charlie.

— Tu es le garçon le plus puissant de la terre, avec les pouvoirs immenses de la Baguette de la Croix. Comptes-tu encore t’en servir?

— Je ne m’en servirai que pour défendre le Bien contre le Mal, de la même façon que les pouvoirs des puissants doivent servir à apporter plus de justice et de bonheur sur la terre.

— Es-tu prêt à y consacrer ta vie? lui demanda Larry King.

— Bien sûr, affirma Charlie avec conviction. J’ai été choisi par le Christ, et je me sens investi de sa confiance. Mon plus grand désir est de le servir, comme il me l’a demandé, le soir où il fut arrêté, après avoir été trahi par Judas. J’ai assisté à son calvaire. Il a donné sa vie pour l’humanité, et il avait tout prévu pour continuer de l’aider. La sainte Bible, inspirée par sa vie et son œuvre, a permis à l’humanité de progresser. Et le Livre des préceptes sert maintenant de guide, en complément de la sainte Bible dont il est inspiré, pour mener l’Homme vers un avenir plus heureux.

— Quand commences-tu la distribution du trésor? demanda Larry King. D’ailleurs, toi et tes amis êtes fabuleusement riches, puisque légalement ce trésor vous appartient.

— Dès que la Fondation de la Confrérie du Poisson, sous la tutelle de l’Organisation des Nations Unies et celle du comité formé par les plus grands pays sera en place. On m’a promis que ce serait chose faite d’ici quelques semaines. Quant au trésor, la plus grande partie ira aux pauvres.

— As-tu des projets pour ta vie privée? rajouta Larry King.

— Oui. Vivre ma merveilleuse amitié avec mes grands amis, Lily, Robbie et Émeraude, répondit Charlie en jetant un regard sur Émeraude. Je n’ai pas encore quatorze ans, je vais faire comme tous les enfants de mon âge. Mes amis et moi avons aussi un projet qui nous tient à cœur et je profite de cette émission avec vous, Larry, pour en parler.

— Vas-y Charlie, des millions de téléspectateurs du monde entier t’écoutent, dit Larry King.

— Eh bien, la nouvelle Confrérie du Poisson, qui ne compte que quatre membres, va ouvrir ses portes pour l’adhésion de tous les enfants qui veulent rejoindre ses rangs. Tous les enfants qui veulent aider l’humanité à lutter pour plus de justice dans le monde sont les bienvenus. Nous voudrions que la Confrérie du Poisson compte un jour des dizaines de milliers de membres.

— Quel merveilleux projet! dit Larry King avec enthousiasme. Je souhaite qu’il se réalise.

 

*

*     *

 

Les mois qui suivirent furent riches en événements.

Une partie du trésor des templiers fut distribuée pour effacer la dette des pays pauvres, et une autre partie fut utilisée pour financer d’énormes programmes d’aide alimentaire.

Des écoles et des hôpitaux furent construits partout dans le monde, pour que les pauvres y soient accueillis et acquièrent la dignité qu’ils n’avaient jamais eue auparavant.

Fort templier fut construit pour abriter le trésor. Il était gardé en permanence par la société secrète des templiers, et pas un seul bandit n’aurait eu l’idée saugrenue d’essayer de pénétrer dans son enceinte.

Le Prince des Ténèbres trépignait. Il avait été battu par le Christ et par l’Élu de Dieu, Charlie, et par les membres de la Confrérie du Poisson. Il fit une énorme dépression nerveuse.

Le professeur Longwood épousa tante Chloé. Robbie et Lily étaient heureux d’avoir un nouveau papa.

— Charlie, dit Lily, je suis si heureuse d’avoir un nouveau papa. Je n’oublie pas mon vrai papa, mais Robbie et moi avons adopté le professeur.

— Oui, dit Robbie, la seule chose à laquelle nous faisons attention, ce sont ses étourderies. L’autre jour, il a oublié de se déshabiller en prenant son bain. Maman a beaucoup ri. Le professeur ne s’est pas rendu compte qu’il était mouillé à cause du bain qu’il avait pris. Il a cru qu’il y avait eu des fuites d’eau dans le château et a demandé au couvreur de venir vérifier l’état de la toiture.

Charlie et Émeraude étaient inséparables. Ils s’entendaient si bien qu’ils faisaient l’admiration de tous leurs amis qui s’attendaient, bien sûr, à ce qu’ils se marient un jour. Mais ils avaient encore quelques années devant eux. Ce serait des années de bonheur à vivre leur vie d’adolescent, en compagnie de leurs amis.

 

*

*     *

 

Jésus-Christ avait, il y a près de deux mille ans, écrit le Testament de Jérusalem, la ville sainte où il avait donné sa vie en mourant sur la croix.

Dans son immense sagesse et son infinie compassion, il avait aussi prévu ce qui serait nécessaire pour soulager la misère des hommes, à un moment où des centaines de millions d’êtres humains meurent de faim dans le monde.

Grâce à lui, et grâce à Charlie et la nouvelle Confrérie du Poisson et à sa Fondation, l’humanité s’acheminait vers un avenir plus radieux, avec l’espoir de survivre en dépit de ses erreurs.

Et Charlie continuerait à combattre le mal en faisant échec aux plans sataniques du Prince des Ténèbres.

Un an après ces événements, la Confrérie du Poisson comptait près d’un million de membres, qui venaient de tous les pays d’un monde où disparaissaient peu à peu les frontières, la misère et le malheur.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les titres de noblesse, que l’on possède à la naissance ou ceux qui sont acquis par la suite, ne prennent pas de majuscule.

 

Exemples :

 

– Le duc d’Édimbourg visitera Victoria.

– Qui n’a pas lu les livres de la comtesse de Ségur?

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