Médias, Télévision, Réflexions sur la Liberté et l’Argent

RSF : «Les oligarques utilisent leurs médias comme des battes de base-ball médiatiques». Reporter sans frontières s’intéresse, dans un rapport, à la conquête des médias par des milliardaires du monde entier. Pourquoi publier ce rapport maintenant ? Le phénomène est en marche depuis longtemps…

 

Il apparaît clairement que l’argent est un facteur d’atteinte à la liberté et à l’indépendance de l’exercice du journalisme. On dira que ça n’est pas très nouveau, mais c’est sans doute de pire en pire. Quand on regarde à l’échelle globale, on s’aperçoit qu’il y a un vrai mouvement d’achat, de captation de médias et de groupes de médias par des oligarques. Un dissident chinois disait qu’aujourd’hui il y avait des prisons visibles et des prisons invisibles… La captation des médias par des oligarques, c’est la constitution de prisonS invisibles, pour les journalistes et pour ceux qui les lisent.

Le terme «oligarques» peut prêter à confusion…

 

Le mot renvoie à la Russie. Or, il n’y a pas que des oligarques russes. Ce sont des personnes qui, en Inde, en Turquie, au Brésil, décident de s’approprier des médias pour asseoir leur influence et celle de leurs amis, qui sont parfois des politiques.

Le rapport commence par des pays où la situation est bien pire qu’en Europe, ça fait relativiser ?

 

Il est vrai que dans d’autres pays, la situation est bien pire. Soit parce que le niveau de concentration est encore supérieur, soit parce que le niveau de conflits d’intérêts est très supérieur. Ça n’est pas le cas qu’en démocratie, ça l’est aussi dans des dictatures et dans des pays en basculement despotique. En Turquie, on parle beaucoup des journalistes qui sont mis en prison. Il y a une série d’oligarques à la tête de groupes tels que Demirören ou Gogus qui sont aujourd’hui des proches d’Erdogan. Ces médias servent la soupe du Président de manière très claire. En Inde, il y a 800 chaînes de télévision. Toutes celles qui diffusent de l’information sont aux mains de milliardaires. Au Brésil, il y a près de 40 parlementaires, selon notre décompte, qui dans leurs districts fédéraux possèdent des groupes de médias. On l’appelle le «pays aux 40 Berlusconi». Malheureusement, on peut citer une longue liste de pays où il y a ce type d’accaparement.

Jusqu’où est-ce que cela peut aller ?

 

En Europe, on a des systèmes quasi mafieux, comme en Bulgarie. Des oligarques utilisent leurs médias comme des battes de base-ball médiatiques. Dès lors que des opposants ou des journalistes travaillent sur leur cas, ils utilisent les médias pour exercer des violences, qui sont souvent verbales ou symboliques. Certains journalistes sont aussi attaqués en justice et risquent des peines de prison extrêmement longues. En Turquie, on licencie des journalistes pour un «tweet» ou pour avoir «retweeté» un message critique envers le président Erdogan. Dans certains cas, l’information est supprimée. Ce qui est parfois le plus simple. C’est ce que font les frères Al-Thani, qui sont de très riches milliardaires indiens. On peut dire que les émissions d’investigation peuvent aussi être supprimées en France. Or, là, c’est de manière systématique et c’est remplacé par du divertissement. Il peut aussi y avoir une fausse investigation pour nuire à autrui ou ça peut être simplement des demandes directes de la part des oligarques. Je pense à Christophe Blocher, un homme politique suisse, qui a racheté des journaux et aussitôt transformé leur ligne éditoriale pour servir ses intérêts politiques.

Il y aurait donc autant d’oligarques que d’attitudes vis-à-vis des médias…

 

Oui, les propriétaires peuvent réclamer des actions directement aux médias qu’ils possèdent ou parfois le simple fait de posséder un média est une influence en soi. Le propriétaire d’un groupe de médias français disait que le simple fait d’avoir acquis un grand média lui avait permis d’être invité à déjeuner avec Nicolas Sarkozy, quand ce dernier était président. Il y a donc toute une typologie de comportements, y compris positifs. Certains sont des philanthropes. Le milliardaire américain John Henry a racheté le Boston Globe et jusqu’à preuve du contraire, il l’a fait par vision de ce que doit être la presse au service de l’intérêt public.

Il y a un dilemme, les oligarques peuvent racheter des médias qui en ont besoin mais sans pour autant les aider à se développer par la suite…

Le but de l’oligarque n’est pas nécessairement de développer son média, c’est d’exercer son influence.

 

Un oligarque qui aurait une pure visée lucrative est moins bien que le philanthrope qui veut aider à développer de l’information mais c’est toujours mieux que celui qui va asservir son média à d’autres intérêts. Cependant, certains peuvent être des sauveurs-fossoyeurs. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut pas de capital pour les journaux mais il faut qu’il y ait des moyens de développement et pas une inféodation à des intérêts autres que celui des lecteurs. C’est tellement mieux quand les journalistes veulent vendre des journaux et pas des avions.

En France, avec la constitution d’empires médiatiques, la concentration des médias a pris beaucoup d’ampleur depuis une dizaine d’années…

 

Comme aux Etats-Unis, là où il y avait 50 sociétés qui possédaient l’essentiel de la presse, on est passé à 6. En France, il y a une forme de concentration qui va de pair avec le rachat par des hommes d’affaires, notamment dans le secteur des télécommunications. Les grands acteurs actuels en France sont Patrick Drahi (propriétaire de « Libération » et de « L’Express »), Vincent Bolloré (Canal Plus) et Xavier Niel (« Le Monde »). Au nom d’une stratégie de contenus dans les tuyaux et avec manifestement une partie d’entre eux qui utilisent leurs médias pour servir les intérêts économiques de leur groupe ou des intérêts personnels. Il est insupportable d’entendre qu’un média qui fait de l’information et des programmes doit servir à promouvoir des artistes. A Canal+, ce sont des propos qui ont été énoncés très clairement dans des réunions internes en disant que les médias du groupe devaient venir en appui d’autres activités du groupe. C’est une chose de vouloir mettre du contenu dans les tuyaux, ça en est une autre que de lier les différents contenus qui sont dans les tuyaux. Ça revient à accepter que les téléspectateurs soient trompés. C’est un mélange complet entre l’information et le registre de la publicité, de la communication et de la promotion. Quand on cherche un hôtel sur Internet, on préfère que ce ne soit pas le propriétaire dudit hôtel qui ait écrit les critiques. Il faut au moins la même chose pour l’information, qu’elle soit générale et politique ou bien culturelle et artistique.

Le député (PS) Patrick Bloche porte un projet de loi sur l’indépendance des médias, est-ce suffisant ?

Ça va dans le bon sens mais ça doit aller beaucoup plus loin, jusqu’à mettre en place des obligations assez fortes. Ceux qui prennent des décisions éditoriales ne doivent d’aucune manière être influencés par les intérêts des propriétaires, des actionnaires, des partenaires commerciaux ou par leurs intérêts personnels.

La réglementation concernant les conflits d’intérêts des médias est-elle plus avancée en Europe ?

Qui dit concentration ne dit pas forcément conflits d’intérêts. Mais plus il y a concentration, plus les conflits d’intérêts sont dangereux. Dans les pays européens parmi les mieux placés au niveau de la liberté de la presse, la Norvège et les Pays-Bas, il y a une grande concentration mais pas de conflits d’intérêts. De plus, pour que les Etats mettent en place des régulations pour garantir l’absence de conflits d’intérêts, il faut prendre conscience que c’est un problème majeur. Dans beaucoup de pays, les autorités sont démunies. En Grèce, il y a eu l’exemple d’Aléxis Tsípras qui voulait mettre un terme au «diploki», des accointances entre grandes familles et médias. Ça demande beaucoup de courage politique de le faire, parce qu’il peut y avoir certaines formes de rétorsion. Par ailleurs, cela demande aussi de la volonté.

Comment mieux garantir l’indépendance des journalistes ?

 

Il faut une indépendance éditoriale garantie par l’existence de procédures, des codes, des chartes bien définies au sein de chaque média pour que le lecteur puisse avoir confiance dans les informations. C’est une évidence, l’information doit être collectée de manière honnête, et pas sponsorisée par les intérêts de quelqu’un extérieur à la rédaction. Et rester très vigilants car la nomination d’une personne à un poste à responsabilités ou la déprogrammation d’une enquête peuvent être la partie immergée de l’iceberg. Il y a des pays, des systèmes où il n’y a pas de scandale parce que tout est sous contrôle. Le pluralisme, ça doit être un pluralisme d’information journalistique sans interférence, sans pressions et avec des visions du monde différentes.

Le rapport est accessible en version numérique sur le site de RSF.

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Sur la télévision (livre de Pierre Bourdieu).

 

La deuxième partie de l’ouvrage est : La structure invisible et ses effets, suivies de l’annexe : L’emprise du journalisme

 

La télévision, comme média très hétéronome, est fortement soumise à la loi du marché (l’audimat). Elle tend à favoriser le commercial contre l’autonome, c’est-à-dire contre les valeurs de la profession journalistique. Par son pouvoir de déformation du champ médiatique elle va pousser les autres médias à faire comme elle.

La logique du commercial est celle de la loi du marché, on fait ce qui a de fortes chances d’augmenter les ventes, ce qui « passe bien ». C’est avant tout le fonctionnement d’un journal à scandale : affaires politico-médiatiques, faits divers, sport, etc. La télévision accorde une grande part de son temps à ce genre de nouvelles. Or le temps est l’une des choses les plus rares à la télévision. Selon Bourdieu, si on parle de ces choses futiles c’est qu’en réalité elles ont une importance cruciale : au point de vue économique : elles font vendre, et au point de vue politique : on ne parle pas d’autres choses plus importantes.

La télévision touche un nombre immense de personnes – bien qu’une certaine régression se fasse sentir sur les nouvelles générations, plus tournées vers l’internet et les réseaux sociaux– et elle est soumise à la loi de l’audimat. Cette double constatation permet d’éclairer l’importance du fait divers : pour vendre au plus grand monde, pour faire de l’audimat, la télévision ne peut se permettre d’être polémique. Parler de choses sans intérêt, qui ne suscitent aucun débat (ou des débats factices et médiatiquement orchestrés),c’est toucher tout le monde sans vexer personne. La prégnance de la loi du marché conduit automatiquement à la dépolitisation.

La télévision dépolitise, elle représente un danger pour la démocratie.

 

Danger d’autant plus grand qu’en même temps qu’ils sont soumis au marché et à sa logique dépolitisante, ceux qui font la télévision se prétendent les défenseurs de la démocratie, défenseurs de la démocratie au moyen de la télé.

L’homogénéisation des médias

 

Sur un plan plus général, le champ journalistique, poussé par la logique de la concurrence, finit par proposer uneproduction uniforme. Au lieu de produire de la différence, la logique du marché aboutit ici à tout homogénéiser. Les journalistes traitent les mêmes sujets : « ils en ont parlé, il faut qu’on en parle aussi ».L’implicite de ce genre de phrase est que, pour un média, ne pas parler d’un sujet traité par ses concurrents revient à être « dépassé » par eux – ce qu’il faut éviter. Pour se distinguer il s’agit alors de produire des micro-différences qui ne seront vues en réalité par personne.

Pour le journaliste ce n’est pas ce qu’il dit qui compte mais comment il le dit, ce qui l’amène à se démarquer sur la forme plutôt que sur le fond.

 

Cette volonté de « ne pas passer à côté » et de se distinguer provient de l’idée que ces différences auront un impact réel sur la vente. Idée évidemment fausse puisque personne, si ce n’est les journalistes, ne perçoit ces micro-différences. Cette homogénéisation de la production est aussi à mettre en lien avec la circulation circulaire de l’information dans le champ journalistique.

Au-delà de l’uniformisation de l’information, la loi du marché provoque aussi des ravages du point de vue déontologique et politique.

 

La surinformation, la montée en épingle d’une nouvelle, peut aboutir à des conséquences plus que regrettables.Le battage médiatique peut provoquer des réactions chez les politiques, qui se voient contraints de réagir et qui font passer une mesure ou loi qui n’aurait pas été adoptée sans la pression des médias.

L’influence du journalisme

 

Le journalisme a un pouvoir sur les autres champs. Mais c’est lui-même un champ soumis. À travers le champ journalistique c’est la loi du marché, le commercial, qui s’impose.

 

 

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